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Full text of "Histoire de Genève des origines à l'année 1691"

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^      SEP  26 1911      *l 


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Sôvtion 


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in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


Iittp://www.archive.org/details/histoiredegenv03gaut 


HISTOIRE  DE   GENÈVE 


TOME  TROISIEME 


Le  présent  volume  a  été  publié 

[lar  les  soins  de 

M.    Alfred    Cartier 


HISTOIRE 


l*      SEP  26  19] 


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^CAL 


DE 


G  EN  EVE 


DES  ORIGINES  A  L'ANNÉE   1691 

PAR 

JEAN-ANTOINE   GAUTIER 

SECRÉTAIRE    D'ÉTAT 

TOME   TROISIÈME 
De  l'année  1538  à  l'année   1556 


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GENÈVE 

REY    ET    MALAVALLON    IMPRIMEURS 
1898 


LIVRE   SIXIÈME 


1538-1544 


ES  remontrances  que  firent  les  syndics  au  peuj>Ie 
^^    pour  le  porter  à  l'union  et  à  l'amour  de  l'ordre, 

dans  le  Conseil  Général  dont  nous  avons  parlé 
ffijè  sur  la  fin  du  livre  précédent,  calmèrent  les  esprits 
^^^  pour  le  cou|),  comme  nous  l'avons  remarqué, 
mais  elles  ne  firent  pas  revenir  les  citoyens  séditieux  et  turbulens 
des  dispositions  (pi'ils  avaient  à  mener  une  vie  licencieuse  et  à 
troubler,  par  leurs  discours  et  leurs  mauvaises  pratiques,  le  i-epos 
de  la  république.  Ils  étaient  surtout  animés  contre  les  ministres 
qui  s'opposaient  avec  vigueur  à  ces  désordres  <■!  (pii,  pour  les 
réprimer,  employaient  au|)rès  du  magistrat,  avec  tout  le  zèle  ima- 
ginable, et  leurs  prières  et  leurs  remontrances.  Mais  le  mal  ayant 
gagné  plusieurs  même  de  ceux  qui  étaient  membres  des  C-onseils, 
ce  qu'ils  disaient  de  plus  pressant  là-dessus  ne  faisait  pas  un  grand 
effet;  l'on  se  roidissait  même  contre  leurs  exhorlalions  et  on  les 
regardait  comme  des  censeurs  trop  importuns  et  trop  incommodes. 
Ces  conducteurs  de  l'église  en  firent,  au  commencement  de  celte 


2  DISSENSIONS    INTESTINES    DANS    LA    VII.LK.  iHiiS 

année  i538,  la  lâcheuse  exjK'rieiice  :  Farol,  (laKiii-cl  ( '.oiiiaull 
eurent  audience  du  (îonseil  ordinaire,  le  3  |an\ieii)ù,  a|)r(''s  avoir' 
l'ail  une  vive  peinlure  du  lilierlinage  (jui  allail  lous  les  jours  en 
aui'inenlaiil  et  des  divisions  (|ue  coiitiiuiaienl  de  fouienter  dans  la 
ré|)ubli«jue  des  esprits  inquiels  et  factieux,  ils  direni  ([n'entre  les 
moyens  qu'on  pourrait  employer  pour  les  ramener  à  leur  devoir, 
l'un  des  pins  efficaces  serait  de  les  éloigner  de  la  coniiiuniiori,  (pii 
ne  devait  être  distribuée  qu'à  ceux  (pu  aimaicnl  la  paix  el  la 
concorde.  Le  Petit  Conseil  ne  prit  aucun  parti  sur  leui-  rcprésen- 
talion  :  il  renvoya  la  décision  de  cette  affaire  à  celui  des  Deux 
C^ents,  qui  fut  d'avis  que  les  minisires  ne  devaient  refuser  la  sainle 
Gène  à  personne  ' . 

Les  mauvais  es|)rils,  remarquant  que  les  exiiorlalions  des 
ministres  n'étaient  pas  fort  écoutées  dans  les  Conseils,  en  deviurcnl 
plus  hardis.  Le  temps  de  l'élection  des  syndics  a|)|)roclianl,  |>lu- 
sienrs  tenaient  par  la  ville  des  discours  des  plus  séditieux.  Ouel- 
qncs-nns  disaient  qu'il  faudi'ait  aller  en  armes  dans  le  Conseil 
Général  qui  se  devait  tenir  pour  celte  élection,  d'aulres,  (pu'  l'on  y 
pourrai!  Iiien  faire  des  tètes  routes.  On  punil,  à  la  v(''ril(',  de  la 
prison  ceux  (jui  fureni  convaincus  de  s'être  (Muporh'-s  de  celle 
manière,  mais  ils  n'y  restèrent  que  peu  de  jours,  et  entre  ceux 
qui  furent  choisis  pour  syndics,  .lean  Philippe  dont  la  conduite 
avait  été  l'année  précédente  autant  s(''dilieuse  que  nous  l'avons 
remarqué',  eut  le  bonheur  d'en  être  im,  ayant  ét(''  non  seulement 
élu  par  le  peuple,  mais  aussi  nounné  auparavant  par  le  Petit  et  le 
Grand  Conseil.  Je  trouve  nu'me  dans  floset'  (pie  les  trois  autres 
étaient  aussi  de  la  même  faction  libertine  et  (pie,  contre  l'ordinaire, 
des  f|ualre  syndics  qui  fureni  élus,  il  n'y  en  avait  qu'un  (pii  fut 
membre  du  Petit  Conseil,  choix  qui  manpiait  d'une  manière  claire 
combien  les  esprits  brouillons  et  factieux  prévalaient  dans  tous  les 
corps  de  l'Etal. 

Mais  si,  à  cet  égard,  il  y  avait  du  mal  |)armi  les  citoyens,  l'on 
peut  dire  que  dans  les  Conseils,  la  haine  (pi'on  avait  pour  ceux  ipii 


'  R.  G.,  vol.  31.  fo  146.  '  Chi-oniques.  Genève.  189'(.  in-8.  liv. 

2  Voy.  t.  II.  p.  o42.  IV.  chap.  U),  p.  âiS. 


ir)38       MESURES    CONTRE    LES    PARTISANS    DE     l'aNCIEN    REGIME.  3 

s'étaient  opposés,  soit  à  la  réformai  ion,  soil,  au  rélablissenieiit  de 
la  liberté  de  la  Ville  et  pour  ceux  aussi  (|ui,  sans  se  joindre  à  ses 
ennemis,  l'avaient  pourtant  ahandonin'e  au  besoin,  ne  diminuait 
point.  Cela  parut  lorsqu'il  Fut  question  d'c'iire,  quebpies  jours 
après  l'élection  des  syndics,  sept  conseillers  du  Petit  Conseil  pour 
remplacer  le  nombre  de  sept  autres  de  l'année  précédente,  qm 
furent  déposés,  s'il  en  faut  croire  Roset',  poni'  avoir  man|ui''  de  la 
partialité  en  faveur  des  ministres. 

L'on  convint  en  Grand  Conseil  de  ne  point  jeter  les  yeux  sur 
ceux  (]ui  étaient  soupçonnés  d'avoir  eu  la  moindre  habitude  avec 
ceux  (|u'on  appelait  traîtres  et  leurs  adhérens  et,  pour  cet  efîel,  on 
chargea  les  syndics  de  revoir  les  procès  de  ces  gens-là  et  de  faire 
une  liste  de  tous  ceux  (pii  s'y  trouveraient  accusés  afin  de  ne  les 
jamais  présenter  pour  remplir  la  charge  de  conseiller  du  Petit 
Conseil  ;  on  prit-  aussi  la  même  précaution  à  l'égard  de  celle  de 
conseiller  des  Deux  Cents".  Pour  ceux  qui  n'avaient  pas  été  du 
nombre  des  condamnés  mais  qui,  manque  de  courage  ou  par  quel- 
que autre  raison,  avaient  abandonné  la  ville  du  temps  de  la  guerre, 
on  leur  marquait  l'indignation  que  l'on  avait  de  leur  mauvaise 
conduite  en  ne  leur  accordant  de  rentrer  dans  Genève  qu'à  des 
conditions  assez  dures  :  on  leur  faisait  racheter  leur  bourgeoisie  à 
un  prix  quatre  ou  cinq  fois  plus  haut  qu'elle  ne  coûtait  dans  ce 
temps-là  et  on  en  appliquait  l'argent  aux  fortifications,  auxquelles 
on  continua,  cette  année,  de  faire  travailler  avec  beaucoup  de  dili- 
gence. 

Nous  avons  vu,  dans  le  livre  précédent,  de  quelle  manière  la 
Ville  s'accommoda  avec  François  de  Bonivard  au  sujet  du  prieun'- 
de  Saint-\'ictor  et  comment  elle  le  dédommagea'.  Il  se  repentit  de 
l'accord  qu'il  avait  fait  et,  pour  en  revenir  et  s'en  ménager  un  (pii 
lui  fût  plus  avantageux,  il  se  retira  à  Berne  vers  le  milieu  de  l'année 
i537  et,  (juoique  il  fût  bourgeois  de  Genève,  il  chercha  contre 
cette  ville  la  protection  de  ce  canton.  Il  se  |>laignit  d'avoir  été 
dépouillé  de   son   prieuré   et   de   n'avoir   eu   en   dé-dommagemenl 

'  Oiivr.  c-ité,  liv.  IV,  rhap.  14,  p.  248.  »  Voy.  t.  Il,  p.  oi:$. 

2  R.  C.,vol.29,fos3vo,  4,  5;  vol.  31, 
fo  183  vo  (4  févr.). 


4  NOUVELLE    CONVENTION    ENTRE    BOMVARD    ET    LA    VILLE.         l5!i8 

(|iriiiip  très  petite  pension  annuelle,  nullement  proportionni'-e  aux 
revenus  que  les  Genevois  retiraient  de  la  terre  de  Saint-Vielor.  Les 
seij>neurs  de  Berne  éerivireni  là-dessus  une  lettre  en  sa  taveui'  et 
les  députés  qu'ils  envoyèrent  au  mois  de  novembre  suivant  à 
Genève  eurent  cliarge  de  recommander  vivement  son  affaire,  ce 
qu'il  est  aisé  de  recueillir  de  ce  que  nous  avons  dit  sur  la  fin  du 
dernier  livre'.  Les  Conseils,  indignés  d'une  conduite  si  irrégulière, 
ne  cachèrent  pas  à  ces  députés  leur  irritation  contre  Bonivard, 
lequel,  de  son  côté,  se  sentant  aussi  puissammeni  protégé,  fit  un 
mandement  à  tous  les  sujets  du  prieuré  de  Saint-\  ictor  de  ne 
payer  aucun  revenu  de  cette  terre  à  personne  autre  (ju'à  lui  ou 
par  son  ordre.  Ce  mandement  était  daté  du  2  décembre  de  l'année 
1537'.  Au  commencement  de  l'année  suivante,  les  Bernois  inti- 
mèrent la  marche  aux  Genevois,  à  l'instance  de  Bonivard,  pour 
contester  avec  lui  devant  des  juges'.  Elle  fut  assignée  à  Lausanne. 
Bonivard  y  demanda  la  restitution  de  son  prieuré  de  Saint-^"ictor 
avec  les  revenus,  et  les  députés  de  (îenève  qui,  selon  leurs  ordres, 
rejetèrent  avec  fermeté  une  semblable  proposition,  offrirent  à 
Bonivard,  pour  sortir  d'affaire  avec  lui,  la  somme  de  sept  cents 
écus  et ,  sur  l'espérance  que  les  parties  pourraient  s'accommoder, 
la  marche  fut  sursise.  Les  Genevois  envoyèrent  Claude  Pertemps  et 
Ami  Peri'in  à  Berne  avec  ordre  de  s'en  remettre,  sur  cette  affaire, 
à  ce  que  trouveraient  à  propos  les  seigneurs  de  ce  canton*.  L'ac- 
commodement fut  fait  aux  conditions  suivantes  :  (pion  |)ayerait 
pour-  une  fois  huit  cents  écus  à  François  de  Bonivard  pour  acquit- 
ter ses  dettes,  que  la  ville  de  Genève  lui  ferait  une  pension 
annuelle  de  cent  quarante  écus  et  qu'elle  lui  laisserait  habiter  |)en- 
dant  sa  vie  la  maison  qui  lui  avait  été  assignée'.  Le  Conseil  ayant 
ouï  le  rapport  des  députés,  ratifia  ce  traité  le  i5  février',  et  la  \'ille 
demeura  de  cette  manière  dans  la  paisible  possession  de  la  sei- 
gneurie de  Saint-Victor. 

'  Voy.  (.  II.  p.  .^37.  "  R.  C,  vol.  31,  f»  174  i»  (26  janv.). 
»  R.  C,  vol.  31,  f»124  1-0.  »  Arcliives.  P.H.,  ii»  1185.  Le  texte 
'  Lettre  de  Berne  du  2  janvier  1538  de  cet  accord,  en  allemand  et  daté  du  8  fé- 
aux Arcliives  de  (tenève,  P. H.,  no  1185.  vrier.  a  été  publié  dans  les  M.D.G.,  t.  IV, 
publiée  dans  les  M.D.G.,  t.  IV,  p.  277.  p.  274.  {Note  des  éditeurs.) 
(Note  des  éditeurs.)  '  R.  C,  vol.  29,  f»  17. 


l538  DÉPUTATION  Al   ROI  DE  FRANCE.  5 

Dans  ce  même  temps,  on  résolut  d'envoyer  deux  députés  au 
roi  de  France  pour  prier  ce  prince  de  défendre  à  ses  officiers  du 
voisinage  du  mandement  de  Thiez  d'inquiéter  la  seigneurie  de 
Genève  dans  la  possession  où  elle  était  de  ce  territoire  et  l'on 
nonuna,  pour  s'acquitter  de  cette  commission,  (llaude  Savoye  et 
Etienne  de  Cliapeaurouge'.  Les  Bernois,  (jui  depuis  la  proposition 
que  le  sieur  de  Verey  avait  faite  à  la  seigneurie  l'année  i536,  crai- 
gnaient (ju'on  ne  la  lui  fît  une  seconde  fois,  ce  (jui  les  tenait  à  cet 
égard  dans  quel(]ue  défiance,  prirent  ombrage  de  cette  députalion. 
Ils  le  témoii>nèrent  même  au  Conseil  par  des  envoyés  de  leur  part 
qui  étaient  venus  à  Genève  pour  d'autres  affaires,  mais  on  les  ras- 
sura en  les  informant  du  sujet  de  la  déjjutation.  Savoye  et  Cha- 
peauroug-e  partirent.  Leur  voyage  n'aboutit  à  rien,  puis(jue  les 
officiers  du  roi  et  de  la  dame  de  Nemours  continuèrent  leurs  vexa- 
tions, comme  nous  le  verrons  dans  la  suite. 

Le  syndic  Jean  Philippe  profita  du  séjour  que  ces  députés 
firent  à  Paris  pour  tirer  son  fils  d'un  mauvais  pas  où  il  se  rencon- 
tra. Etre  accusé  de  luthéranisme  et  être  coupable  d'un  grand 
crime  était  alors  en  France  la  même  chose.  Le  fils  de  Jean  Philippe 
avait  eu  le  malheur  d'être  reconnu  pour  luthérien  et,  en  cette  qua- 
lité, il  avait  été  mis  en  prison.  Le  père  informa  le  Conseil  de  cette 
affaire  et  le  pria  d'intercéder  pour  son  fils  par  le  moyen  des  dépu- 
tés qui  étaient  à  Paris.  Le  Conseil,  non  seulement  lui  accorda  sa 
demande,  mais  il  trouva  qu'il  était  à  propos  de  joindre  une  inter- 
cession encore  plus  efficace  à  la  sienne.  11  députa  incessamment  à 
Berne  le  syndic  Jean  Luilin  pour  obtenir  de  ce  canton  un  envoyé  à 
la  cour  de  Fi-ance  qui  parlât  en  faveur  du  fils  de  Jean  Philippe,  ce 
que  les  seigneurs  de  Berne  ayant  accordé,  Jean  de  Diesbach  partit 
au  plus  vite  pour  Paris  et  obtint  de  sa  Majesté  l'élargissement  du 
prisonnier'. 

Les  Bernois  avaient  (pielque  raison  de  craindre  tjue  la  France 
ne  fît  faire  des  propositions  aux  Genevois,  de  la  même  nature  que 
celles  qui  avaient  été  faites  de  sa  part  l'année  i536.  Le  sieur  de 


R.  C,  vol.  29,  fo  18  V".  2  Roset,  ouvr.  cité,  liv.  IV.chap.  15, 

p.  249. 


6  MENÉES    UIJ     SIEUR    DK    MONTCllENf.  l538 

Montchenu,  genlillioiiiiui'  Français',  passaiil  par  Genève  dans  le 
mois  de  février,  avait  visité  la  plus  i^rande  partie  des  fortificalions, 
il  s'était  informé  curieusement  de  l'élal  de  la  i^■arde  de  la  ville  et 
il  avait  surtout  sondé  des  pêelieurs  pour  savoir  si  elle  se  faisait 
avec  quelque  exactitude  du  côte''  du  lac. 

Le  Conseil  ayant  été  informé  des  dé'niarclies  de  ce  gentil- 
homme, (pu  se  faisaient  d'ailleurs  dans  un  temps  assez  suspect 
|)iiis(pie  le  Ijruit  courait  dans  le  monde  (pi'il  se  tramait  (juelque 
entreprise  importante  contre  Genève,  résolut  d'en  faire  la  garde  et 
de  faire  lei'iner  les  portes  de  la  ville,  la  nuit,  avec  plus  de  soin  (|u'à 
l'ordinaire.  Les  seigneurs  de  Berne  ayant  ap|)ris  ce  (pii  se  passait 
et  juênie  ayant  eu  avis  (|ue  Montchenu  n'était  venu  (jue  pour 
renou\eler  les  propositions  dont  nous  av(ms  parlé,  envoyèrent  à 
Genève,  au  commencement  de  mars,  deux  députés  de  leur  part  cpii 
avaient  cliarge  de  demander  audience  dans  tous  les  Conseils'.  Ils 
y  représentèrent  (pi(>  leurs  supérieurs  avaient  appris  que  le  sieur 
de  Montchenu  (Hait  venu  dans  le  voisinage  de  la  ville,  qu'il  avait 
visité  le  passage  d'Etremhières  et  les  autres  avenues,  que  s'étanl 
ensuite  approché  de  Genève,  il  y  était  entre''  de  nuit,  accompagné 
de  vingt  cavaliers,  après  que  les  portes  lurent  fermées,  (pie  le  len- 
demain, il  avait  visité  les  fortifications,  l'artillerie  et  l'entrée  de  la 
ville  par  le  lac  et  (|u'ensuite  il  s'était  adressé  au  premier  syndic 
au([uel  il  avait  dit  sans  détour  (|ue  le  roi  ayant  su  que  les  seigneurs 
de  Berne  ne  voyaient  pas  de  bon  œil  que  les  Genevois  travaillas- 
sent à  fortifier  leur  ville  et  qu'ils  pensaient  même  à  s'en  rendre 
maîtres  et  à  dé|)ouiller  absolument  le  peuple'  de  ses  libertés,  sa 
Majesté  lui  avait  ordonné  de  dire  (|ue  si  la  Ville  voulait  se  ranger 
sous  son  obéissance,  il  la  défendrait  contre  ses  ennemis,  il  conser- 
verait au  peuple  toutes  ses  anciennes  franchises  et  il  unirait  si  bien 
la  Ville  à  la  couronne  de  France,  qu'elle  pourrait  être  sûre  de  ne  se 
voir  jamais  aliénée.  Ils  ajoutèrent  (pie  Montchenu  s'était  adressé  à 
d'autres  des  principaux  du  Conseil  ipion  lui  avait  dit  être  dans  les 
intérêts  du  roi  et  qu'il  leur  avait  promis  d'être  amplement  récom- 
pensés s'ils  pouvaient  amener  cette  affaire  à  la  fin  qu'il  projrosait. 

'  Voy.  t.  11,  |).  524.  '  R.  C,  vol.  29,  fo*  40  et  suiv. 


l538  SHITK    DE    CETTE    AFKAIRE.  7 

Les  envoyés,  a|n-ès  avoli-  fait  ces  plaintes,  ajoutèrent  (|u'ils 
étaient  bien  persuadés  que  les  Genevois  avaient  tio|)  d'amour  pour 
leur  liberté  poiu-  |)rèter  l'oreille  à  des  insiinialions  de  celle  nature 
et  (pie  la  niéuioire  des  maux  tprils  avaient  endurés  pendant  tani 
d'années  et  des  guern-s  cruelles  (pi'ils  avaieril  essuyées  à  ce  sujet 
élail  liop  l'iaîclie  ])Our  ne  leur  pas  Faire  rejeter  avec  indignation 
des  propositions  si  odieuses,  mais  que  leurs  supérieurs  étaient  vive- 
menl  loncln's  qu'on  leur  attribuât  des  sentimens  si  contraires  à  leur 
candem-  cl  à  l<'ur  bonne  Foi  accoutunu'cs  et  (ju'ils  avaient  charge 
expresse  d'assurer  les  Conseils  de  leur  pari  (pi'ils  étaient  dans  la 
ferme  résolulion  de  Icuir  religicusemenl  lous  les  engagemens  où 
ils  étaieni  envers  la  N'illc,  lanl  par  les  alliances  que  [)ar  les  autres 
Irailés.  Knsuile,  ils  diienl  (prencoie  (pie  leurs  supérieurs  Fussent 
assurés  (pie  la  seigneurie  de  Genève  n'avail  jias  oublié  ses  vérita- 
bles inl(''rèts  au  point  de  se  laisser  éblouir  par  les  propositions 
que  la  F^^rance  lui  Faisait  Faire,  cependant  ils  seraient  bien  aises  d'en 
avoir  des  assurances  li'ès  expresses  |)ar  écrit  et  scellées  du  sceau 
de  la  N'illc  cl  (pi'ils  les  denLandaient  de  leur  pari. 

L'avis  (|ue  les  seigneurs  de  Berne  avaient  eu  des  proposi- 
tions du  sieur  de  Monicheim  n'élail  |)oinl  faux.  Pendant  que  leurs 
envoyés  étaient  à  Genève,  et  le  jour  même  (pi'ils  eurent  audience 
dans  le  Conseil  des  Deux  Cents,  ce  genlilliomme  envoya  un  exprès 
de  sa  pari  (pii,  non  seulement  avail  des  letlres  pour  le  premier 
syndic  Claude  Uicliardel,  pour  Claude  Savoye  et  Michel  Sept, 
mais  aussi  pour  le  Conseil  même,  avec  des  instructions  dans  les- 
(pielles  ('-lail  rcnfei-mé  toul  le  détail  des  propositions  avec  une 
exhortai  ion  de  se  déterminer  au  plus  \dl  là-dessus,  |)arce  que  si 
un  (rait(''  de  paix,  (pii  se  ménai^eail  alors  entre  l'Enqiereur  et  le  roi 
de  France,  avait  lieu,  la  \'ille  courrait  risque  de  se  voir  abandonnée 
à  tout  le  resseulinu'ut  du  duc  de  Savoie.  Le  Conseil  des  Deux 
Onts  ordonna  de  i(''pon( Ire  à  Montchemi  (pie  la  France  ne  gagne- 
rait rien  à  Faire  des  pioposilions  si  souvent  rejetées,  qu'on  le 
priait  de  n'en  plus  parler,  et  que,  puisque  Dieu  avait  Fait  la  grâce 
à  la  ville  de  Genève  de  se  tirer  du  dur  esclavage  où  elle  avait  été 
depuis  si  longtemps,  la  liberté  qu'elle  avait  acquise  au  prix  de  tant 
de  soullVances  et  du  sang  de  tant  de  citoyens  était  ])Our  elle  un 


8  INTERVENTION    DES    BERNOIS.  1 538 

bien  inesliiiialilf  ri  donl  elle  ne  se  déjîoiiillerail  |Hiiiais  pour  se 
soumettre  à  (|ui  (|ue  ce  tut,  pour  tous  les  avaulagcs  du  uionde. 

Le  (  louseil  Général  qui  fut  assemblé  ee  jour  même  pour  don- 
ner audience  aux  einoyés  de  Berne  et  dans  ieipiel  ou  lut  toutes 
les  lettres  de  Montchcnu  et  la  réponse  donl  je  viens  de  parler, 
l'approuva  unanimement'. 

Les  Conseils  remercièrent  les  envoyés  de  Berne  de  la  conti- 
nuation de  l'aftection  confédérale  de  ce  canton  et  des  marques  qu'il 
en  donnait  tous  les  jours;  on  leur  fil  voir  toutes  les  lettres  écrites 
par  le  sieur  de  Montchenu  et  la  réponse  qu'on  y  avait  faite,  on  leur 
accorda  volontiers  et  avec  plaisir  les  assurances  qu'ils  deman- 
daient, en  la  meilleui'e  i'ornie  (|u'il  se  pourrait,  et  on  les  pria,  en 
même  temps,  de  pioeurer  à  la  seigneurie  des  lettres  scellées  de 
leurs  supérieurs  par  lesquelles  ils  confirmassent  les  précédens 
traités,  à  quoi  ils  s'eiii^ai'èreni  '.  Ils  tinrent  |)arole  :  sur  la  fin  du 
même  mois  de  mars,  les  Bernois  envoyèrent,  par  d'autres  députés, 
à  Genève  la  confirmation  de  l'alliance  avec  ordre  d'offrir  le  secours 
au  cas  que  cette  ville  craignît  que  des  troupes  françaises  qui  étaient 
dans  les  environs  ne  fissent  quelque  entreprise  contre  elle,  offre 
dont  on  les  remercia  sur  l'avis  (pi'on  eut  <pie  ces  troupes  se  reti- 
raient. 

Au  reste,  h;  pt-uple  témoigna  de  rindiyualiou  contre  les  |)arti- 
culiers  auxquels  le  sieur  de  Montchenu  s'était  adressé  et  ils  furent 
fort  soupçonnés  d'avoir  entretenu  avec  lui,  depuis  longtemps,  des 
intelligences  secrètes  au  préjudice  de  l'Etat  et  de  lui  avoir  même 
donné  des  assurances  qu'ils  travailleraient  à  faire  réussir  ce  qu'il 
leur  avait  propos<\  Ce  fpii  donna  lieu  à  ces  soupçons,  c'est  qu'il  y 
avait  des  pi-ésomptions  assez  fortes  qu'ils  avaient  reçu  auparavant 
d'autres  lettres  de  Montchenu  et  (pi'ils  n'en  avaient  j)oint  donné 
avis  au  magistral,  ce  (pii  porta  un  grand  nombre  de  citoyens  à  se 
présenter  en  Conseil,  le  i  i  mars',  et  à  demander  par  provision  la 
suspension  de  ces  gens-là  des  Conseils,  jusqu'à  ce  (pi'ou  eût  connu 
j)lus  particulièrement  de  cette  affaire,  qui  contribua  beaucoup  à  la 

'  R.C.,vol.29,f<'s4:{rc,4i  vo  (3iiiars).      bliées  par  Turrettini  et  Grivel,  Archivesde 
'  Ces  lettres  se  retrouvent  en  effet  aux       Genève,  p.  192.  (Note  des  éditeurs.) 
Archives,  P. H.,  n"  H88;  elles  ont  été  pu-  =  R.  C,  vol.  32,  f»  :{. 


l538  BANNISSEMENT    DE    FAREL    ET    CALVIN.  y 

perle  de  (Claude  Savoje,  lequel  Fut  dét^i'Hdé  au  comniencemenl  de 
l'année  suivante  de  tous  honneurs  et  de  (ouïes  charges,  comme 
nous  le  dirons  dans  la  suite. 

Dans  ces  temps-là,  commencèrent  les  brouilleries  cpii  abouti- 
tirentau  bannissement  des  deux  grands  réformateurs  tie  l'Eglise 
de  Genève,  Farel  et  Calvin.  Comme  c'est  un  point  considérable  de 
l'histoire  de  cette  ville  et  en  même  temps  de  celle  de  ces  deux 
grands  honnnes,  il  est  très  important  de  le  trailer  avec  toute  l'exac- 
titude et  tonte  l'impartialité  possible  et  j'eslime  (|ue  le  meilleur 
moyen  d'y  réussir  et  de  mettre  le  lecteur  en  chemin  de  porter  sur 
ce  qui  se  passa  de  part  et  d'autre  un  jugement  droit,  est  de  rappor- 
ter, d'un  côté  ce  qu'en  dit  Théodore  de  Bèze  dans  la  vie  de  Calvin  ', 
et  de  l'autre,  de  raconter  les  circonstances  de  cette  affaire,  telles 
qu'elles  paraissent  par  les  registres  publics. 

Théodore  de  Bèze  s'en  exprime  donc  à  peu  près  de  cette 
manière,  snr  l'année  dont  nous  décrivons  l'histoire.  La  Ville,  dit-il, 
en  abjurant  le  papisme,  n'avait  pas  renoncé  aux  vices  honteux 
dans  lesquels  elle  avait  été  entraînée  par  l'exenqjle  du  clergé  et  des 
chanoines,  (|ui  se  plongeaient  sans  scrupule  dans  les  débauches  les 
|)lus  (iulr(''es  et  les  plus  scandaleuses,  et,  l'on  voyait  ri'gner,  parmi 
quel(|ues-nnes  des  l'amilles  qui  tenaient  le  premier  rang-,  de  violen- 
tes haines  (pii  étaient  nées  et  qui  avaient  été  fomentées  pendant  la 
guerre  de  Savoie.  Pour  remédier  à  ces  maux,  Farel,  (Calvin  et 
Courault  leur  collègue  employèrent,  au  commencement,  de  douces 
remontrances,  ils  usi-rent  ensuite  de  (|uel(|ues  censures  envers  ceux 
ipii  n'avaient  pas  fait  de  cas  de  leurs  exhortations,  mais  enfin,  les 
voyanl  tout  à  fait  méprisées  et  le  mal  porté  à  un  point  ([ue  toute  la 
ville  était  |)artagée,  par  la  cabale  de  quelques  particuliers,  en  diver- 
ses factions,  très  animées  les  unes  contre  les  autres,  ces  serviteurs 
de  Dieu  se  crurent  obligés  de  prendre  le  parti  de  déclarer  |)ubli- 
quement  qu'ils  ne  pouvaient  point  célébrer  la  sainte  Cène  sans  la 
profaner,  pendant  qu'on  verrait  régner  dans  Genève  de  si  funestes 
divisions  et  cjue  les  citoyens  témoigneraient  une  aversion  autant 
invincible  (ju'ils  faisaient  paraître  pour  toute  discipline  ecclésias- 

'  Joannis  Cahùni  vila,  tians  Calvini  opéra,  éd.  lAeuss,  l.  XXI,  pp.  127  et  suiv. 


lO 


KKCn     lîE    THKDIJOllK    DE    BKZE.  l538 


(i(|iic.  Tn  Miilic  iii;il,  ajoiile  le  lutMiie  auteur',  se  joi^iiil  ;i  celiii- 
li'i,  c'est  (|iie  rKglise  de  Berne  ne  convenait  |ias  a\ec  celle  de 
Genève  siii-  la  |)i"ati([ne  de  certaines  ct'réiuoiiies,  car  les  (ieiie- 
vois  se  servaient  de  pain  conininn  dans  rh]iicliaiislie,  ils  avaient 
condaniué  l'usage  des  Fonts  baptismaux  pouf  administrer  le  Ijap- 
tènie  et  ils  ne  lelaieni  (pie  le  seul  jour  du  dimanclie.  Un  synode  que 
les  seii^neiirs  de  IJeiiii'  a\aient  l'aLl  assend)ler  à  Lausanne  a\ait 
déterminf'  le  contraire  et  dc'cidé,  en  parliculiei-,  (pie  le  pain  de  la 
Cène  devait  èli'e  du  pain  non  \('\r,  sans  (pie  les  iuinisli-es  de 
rjenève  v  eiissenl  ('h'  ouïs,  ipioupiils  se  plaii^iiissenl  ipi'il  (''lait 
contre  l'iMpiité  d'a\()ir  condainiK'  leur  senlimeiil  sans  les  enlendre, 
et  (pie  sur  leurs  plaintes,  on  eTil  iii(li(|U(''  un  autre  synode  à  Zurich. 
Dans  ce  (einps,  dis-jc,  el  sans  alleiidre  ce  (piaiirHil  d(''l('rinini''  celte 
(lerni('re  assemlih'c,  les  s\iidics  de  celle  aniu'c  (pii  se  Iroin  ('■renl 
être  des  esprits  t'actieux  cl  propres  à  l'aire  soulever  le  |)eiiple, 
l'cMiiurenl  elTeclivenienl  coiilre  ces  i-i'-l'orinateiirs.  Ils  le  Hreril 
asseinl)ler  el  poiiss('renl  les  choses  à  un  poiul  (pi'encorc  (pie  (laKin 
et  ses  collèg'ues  oftrisseut  de  rendre  raison  de  leurs  seulimens  et  de 
leur  coiiduile,  le  plus  :^rand  iiomlire  cepeudaiil  ,  ipii  se  Iroina 
surpasser  celui  des  gens  de  bien,  les  C(indaiima  à  s(_irlir  de  la  \  ille 
dans  deux  jours,  |)arce  (pi'ils  asaicul  refusi'  de  c(''l(''lirer  la  sainle 
('-('lie.  (lalvin  re(;ul cel  ordre  avec  une  rermelé  digne  d'un  si  yrand 
liomine.  Si  j'a\ais,  dil-il,  siM'vi  les  homuies,  j'en  serais  bien  mal 
récompensé,  mais  je  me  suis  \(iue  à  un  i;ran(l  mafli'c  (|ui  sait 
récoin|)enser  de  la  manii're  du  monde  la  plus  ample  el  la  plus 
niagniti(pie  ceux  ipii  se  sont  atlacliés  à  son  ser\  ice. 

(le  ri'cil  esl  assez  abr(''gt''.  .le  vais  rapportera  |irésenl  le  détail 
de  toute  celte  affaire,  tel  (pu^  je  le  trouverai,  soit  dans  Roset,  soit 
dans  les  registres  publics.  Les  divisions  el  les  partialités,  selon 
le  premier  auteur',  élaienl  fort  grandes  dans  la  ville  et  le  biuit  eu 
("lait  \emi  jus(pi'à  Berne,  ce  (pii  porta  les  seigneurs  de  ce  canlon  à 
exhorler  leurs  alliés  de  Genève  à  la  paix  el  à  la  concorde  par  des 
députés  (ju'ils  envoyèrent  en  cette  ville  |)our  d'autres  affaires  el 
(pii  eurent  audience  du  Conseil  le  ij  février'.  Il  send)le,  |)ar  le  regis- 

■  Uuvr.  i;ité,  liv.  iV.  cluip.  10  et  suiv.  ^  B.  C,  \ol.  29,  f»  8  vo. 


l538  PLAINTES    UE    KAIIEL    ET    CALVIN.  II 

tre,  fiiron  Ipiir  \()iiliil  tairo  seiilir  ([\ie  les  tlnisioiis  doiil  ils  pai- 
lai(Mil  avaient  i'\r  di'  peu  (l'im|)i)i'laiict',  (iiTclIfs  ii'a\ai('iil  ahoiili 
(|ii'à  (|iiel(|ues  procès  entre  des  |)arliciili('rs  (|ui  finiraienl  bienlôl 
|)ar  la  décision  des  (rihiinaiix  devaiil  lçs((iiels  élaienl  les  parlies 
|)laidantes,  que  l'on  nieltrait  d'accord  par  la  bonne  justice  qu'on 
leur  rendrait. 

Cependant  les  désordres  des  jeux  cl  de  la  dc'liauclic  conli- 
nuaienl  et  de  jour  el  de  niiil  dans  la  ville,  les  cliaiisons  désiionnèles 
retentissaient  à  tout  inonient  dans  les  rues  et  l'on  ne  voyait  de  tous 
côtés  (|u'excès  scandaleux.  F'arel  e(  Calvin  renou\elèrent  là-dessus 
leurs  remontrances  au  niai'islrat,  le  12  lévrier,  el  le  portèrent  à 
faire  publier  des  défenses  contre  ces  désordres '.  Cependant  le  mal 
ne  laissait  pas  de  conliimer  el  (rani^nicntiM-  m("'ine.  11  n'y  axait  (|ue 
procès  d'éclat  :  les  manislrats  des  années  précédentes  étaient  accu- 
sés de  malversation  par  i-eux  qui  leur  avaient  succédé.  <  *n  leur 
reprochait  de  s'être  enrichis  dans  la  dernière  guerre  aux  dépi'iis  du 
])ublic  en  s'ap|>ropriant  les  dépouilles  des  églises  et  ce  qu'on  avait 
pris  sur  rennemi'.  Ces  reproches  étaient  suivis  de  ipierelles  et 
d'injures,  de  sorte  ipie,  dans  ce  malheureux  temps,  Genève  était 
une  ville  de  hdulile  el  de  confusion. 

Les  remontrances  des  ministres  au  Conseil  n'ayant  été  suivies 
d'aucun  heureux  succès,  ils  prirent  le  parti,  non  seulement  de  crier 
dans  les  chaires  contre  les  désordres  dont  nous  avons  parlé,  mais 
de  blâmer  même  dans  des  termes  extrêmement  vifs  la  conduite  du 
magistral  ipii  ne  les  réprimait  |)as  comme  il  aurait  dû  faire  et,  en 
général,  de  se  récrier  contre  toute  sa  conduite.  Ce  qui  porta  plu- 
sieurs particuliers  à  se  présenter  en  (Conseil  pour  s'en  plaindre 
et  pour  le  prier  d'ordonner  aux  ministres  de  ne  se  point  mêler  des 
affaires  du  gouvernement,  mais  de  se  contenter  de  ])rêcher  l'Evan- 
gile, ce  que  le  Conseil  fil'.  Ciependanl  le  ministre Courault,  (pii  était 
aveugle,  se  mocpia  des  défenses;  il  continua  de  crier  en  chaire 
contre  la  manière  dont  la  justice  était  administrée  et,  ]>our  mar- 
quer ce  qu'il  pensait  du  gouvernement,  il  se  servit  de  termes  fort 

>  R.  C,  vol.  29.  f»  14  vo.  »  R   C,  vol.  32.  f»  31  v». 

'  Roset,  liv.  IV.cliaii.  13,  p.  249. 


12  EMPRISONNEMENT    DE    COLRAULT.  I  538 

injurieux  :  il  dit  que  l'état  de  Genèvp  ressemblait  au  royaume  des 
grenouilles  cl  (|ue  les  Genevois  vivaient  comme  les  rats  parmi  la 
paille,  ajoutani  pliisn-urs  autres  expressions  peu  convenables  à  la 
dignité  de  la  chaire  el  (pii  ne  pouvaient  <pi'ins])irer  au  peuple 
du  mépris  pour  les  conducteuis  de  la  république.  Là-dessus  le 
Conseil,  irrid'  des  t'réipienles  récidives  du  ministre  Courault,  lui  fit 
iulerthre  la  chaire  el,  sur  le  relus  ([u'il  fit  de  se  soumettre  à  cet 
ordre,  étant  même  monté  en  chaire  d'abord  après  la  défense  (jue  le 
Conseil  lui  en  avait  l'ait  Faire  par  le  sautier,  il  fut  envoyé  en  prison'. 

Ceci  se  passa  le  i()  avril.  Roset  dit  ([ue  ce  qui  avait  donné 
lieu  aux  em|)ortemens  de  (îourault  étaient  les  insultes  continuelles 
que  les  libertins  faisaient  aux  ministres.  Ils  allaient,  dit-il,  en 
trou|)e  et  arnn's,  de  nuit,  |)ar  la  ville,  ils  s'arrêtaient  devant  les 
maisons  des  minisi les  où  ils  déchari'eaient  leurs  arcpiebuses  pour 
les  épouvanter,  ils  les  menaçaient  ensuile  de  les  jeter  au  Hliône 
s'ils  ne  voulaient  pas  admettre  dans  l'église  les  cérémonies  prati- 
qu(''es  dans  celle  de  Berne,  et  ces  excès,  tout  publii's  cpa'ils  étaient, 
demeuraient  impunis  '. 

L'em|)risoiiiiemeM(  detiouraull  Ml  un  grand  bruit  dans  la  ville. 
Le  lendemain,  divers  particuliers,  Michel  Se|)t,  (llaiide  Savoye, 
<  ilaude  Perteni|)s,  Jean  Lambert,  (  llaude  et  Louis  Bernard,  Uoinaine 
d'Arlod,  Jean  Chaiilemps,  \'arro.  Ami  l'errin,  J.-Ami  Curtel,  .la- 
(|ues  Des  Arts,  f|ui  étaient  dans  les  sentimens  de  F'arel  et  de  (Calvin 
sur  les  cérémonies,  se  présentèrent  avec  eux  en  Conseil  où  ces  deux 
ministres  se  plaignirent  avec  la  dernière  vivacité  de  ce  qui  s'était 
passé.  Ils  traiti'rent  le  procétli'  du  Ca)nseil  de  très  méchant  et  de 
très  injuste.  Ceux  (pii  les  accompagnaient  s'emportèrent  e.xtrême- 
meiit,  Michel  Sept,  enire  autres,  dit  (pie  (  Iourault  prêcherai)  malgré 
le  magistrat,  les  uns  et  les  autres  demandant  d'avoir  audience  dans 
le  Conseil  des  Deux  Cents. 

Les  syndics  justifièrent  la  conduite  du  Conseil  et  dirent  qu'il 
avait  interdit  la  chaire  à  Couraull  |)ar<'e  que,  contre  les  défenses  qui 
lui  avaient  été  faites,  il  avait  continué,  en  prêchant,  de  parler  du 
magistrat  d'une  manière  injurieuse  et  cpi'ils  l'avaient  fait  mettre  en 

'  K.  C,  vol.  :{2,  f"  32.  ■'  Ouvi.cité,  liv.  IV,  diap.  17,  p.2.3l. 


r538 


SYNODE    DE    LAUSANNE.  i3 


prison  pour  rive  iiioiilr  en  cliairc  après  qu'elle  lui  jivail  ('■lé  inter- 
dite'. 

Jusqu'à  cette  année,  l'Église  de  Genève  s'était  conduite  sui- 
vant les  senfiniens  de  .ses  réformateurs.    Pour  s'éloigner  le  plus 
qu'il   était   possible  de  foutes  les  pratiques  usitées  dans   l'Ki-lise 
romaine,  ils  avaient  baum',  ainsi  (pie  nous  l'avons  dit,  les  cérémo- 
nies et  les  usages  (pii  étaient  en  eux-mêmes  les  plus  indillérenls 
et  dans  la  pratiipie  des<piels  il  n'y  avait  rien  de  mauvais,  et  l'Égli.se 
de  Berne  les   avait   retenus.   Il  y  a  beaucoup  d'apparence   (pi'on 
aurait  continué  de  vivre,  dans  Genève,  sur  le  même  pied  et  d'avoir 
pour  Calvin  et  Farel  la  même  déférence  s'ils  ne  s'étaient  pas  oppo- 
sés avec  autant  de  force  qu'ils  firent  aux  désordres  qui  régnaient 
dans  la  ville  et  s'ils  s'étaient  mieux  ménagés  avec  le  magisli'at. 
Mais  ceux  (pii  étaient  mécontens  d'eux  profitèrent  de  cette  occasion 
pour  les  chagriner  et,  sous  le  prétexte  de  faire  plaisir  aux  Bernois 
en  se  conformant  aux  cérémonies  pratiquées  dans  leur  église,  ils 
témoignèrent  hautement  (|u'il  fallait  les  introduire  dans  celle  de 
Genève.  Farel  et  Calvin  persistèrent  dans  leur  sentiment;  sur  le 
bruit  que  la  chose  commençait  à  faire  dans  le  monde,  les  Bernois 
indupièrent  un  synode  à  Lausanne,  pour  le  commencement  d'avril 
et  ils  y  invitèrent  les  deux  réformateurs  de   Genève,  lescpiels   v 
allèrent  avec  le  conseiller  Jean  l'lulij)pin,  que  le  Conseil  trouva  à 
propos  (Vy  envoyer  avec  enx\  Le  registre  ne  parle  point  de  la  pro- 
cédure ijiii  fut   terme  dans  ce  synode'.  Je  trouve  dans  Hoset  '  que 
Farel  et  Calvin  dcinaiidèirnl  d'abord  (|ue  la  ipiestion  cpii  faisait  le 
sujet  de  la  convocation  de  l'assemblée  fût  examinée  d'.me  manier.- 
régulière,  en  écoutant  ce  qu'il  y  avait  à  dire  de  part  .-t  d'autre  sur 
chacun  des  points  contestés,  mais  ((u'on  ne  voulut  pas  les  entendre; 
que  le  synode  ayant  conllrmé  la  pratirpie  de  l'Église  d.>  Berne,  ils 
prièrent  qu'on  en  tint  ini  autre  dans  lequel  ils  pussent  alléi-iier  les 
raisons  sur  les(pielles  ils  appuyaient  leur  sentiment,  ce  .pron  l.-ur 
accorda,  et  le  synode  fui  assii-né  à  Zmich   pour  êlre  tenu  après 
Pâques. 

'  R.  C,  vol.  32,  |û  :i:i.  Suùse,  éd.  Vullieiuiii.   I.    IV.  |,|,.   152  et 

'  ''"■rf-.  f"  14  r».  suiv.  (Note  des  éditeurs.} 
'  Voy.  au   sujet  île  cette  asseiiitilée.  "  Uuvr.  cité,  liv.  IV,  chap.  10.  p.  250. 

Ruchat.  Histoire  de  la  Réformatmn  de  la 


l4  FAREL    ET    CALVIN     REFISENT    DE    DISTIUlil  I:K    I.A    CÈNE.         1.^)38 

Ce  que  dit  Rosot  ost,  cnfiForiiK»  à  ce  (|iii  paraît  par  la  Icllrn 
(|ir(''('riviiTiil  les  seigneurs  de  Berne  à  ceux  de  Genève,  le  20  mars, 
par  laipicllc  il  les  priaient  d'envoyer  au  synode  Farel  et  Calvin, 
car  cette  letlie  portait  rpie  ces  deux  ministres  ne  seiaieni  \nn\\\ 
admis  à  conierer  avec  les  leurs,  (|u'ils  ne  fussent  convenus  d'aduiet- 
lic  les  cérémonies,  qu'ainsi  le  mai'islrat  les  devait  auparavant 
pot  1er  à  les  approuver,  ajonlatit  (pie  celle  conformilc'-  dans  le  cidie 
à  la(|uelle  ils  exliorlaienl  leurs  alli(''s,  contribuerait  beaucoup  à 
l'union  des  Eglises  et  ôterait  aux  voisins  l'occasion  de  blâmer  la 
religion  rpie  les  deux  états  professaient'. 

l4ependanl  les  liernois,  sans  attendre  ipie  le  temps  du  synode 
de  Zurich  fut  venu,  écrivirent  au  magistral  de  Genève  des  lettres 
qui  lui  lurenl  rendues  le  iq  avi'il,  par  lesfpielles  ils  lui  a|)prenaienl 
ce  qui  a\ail  ('■!(''  i'(''Solu  dans  le  synode  de  Lausanne  loucliani  les  cé- 
r(''ni(inies  cl  l'exliortaienl  fortement  à  les  accepter  et  à  porter  Farel 
et  Galviii  à  s'y  soumettre".  Le  Gonseil  approuva  les  résolutions 
du  synode  et  cepeudani  il  fil  Miir  ces  lettres  à  Farel  et  à  GaKin, 
les  conjurant  de  se  coidornu'i-  à  celle  d(''cisii)u  |(our  le  bien  el  Tiim- 
l'ormili'  de  l'Eglise,  (les  uiiuislres  prièreul  le  (  lonseil  de  sus|)eudre 
le  cliauiîcnu'ul  (pi  il  èlail  dans  le  dessein  de  faire  au  ser\ice  (li\in 
jusqu'à  la  lèle  de  Pentecôte,  après  la  tenue  du  synode  de  Zurich. 
Mais  le  (lonseil  ne  trouva  pas  à  |)ropos  de  fléférer  à  lein-s  prières, 
au  conirairc!,  le  jour  même,  il  leur  lit  intimer,  par  le  saulier,  de 
donner  les  mains  à  la  praliipie  des  cért'monies  bernoises,  ce  ([u'ils 
rei'iisi'icnl  absdiiimeiil  de  fain^  Le  leiideiiiaiii,  (pii  (Mait  le  samedi 
a\aiil  l';i(pies,  le  (  lonseil  les  exhorta  encore  d'adimmslrer  la  com- 
munion avec  du  pain  sans  levain,  ccjnforménient  à  la  résolution  du 
svnode  de  Lausanne,  mais  ils  |>ersistèrenl  dans  leur  refus,  ce  (|iii 
porta  le  magistral  à  leur  défendre  de  monter  en  chaire  le  jour  de 
Pâques  \ 

Cepeiidaiil    Farel   el   (lal\iu,    se    mellanl    au-dessus   de   celle 


'  Celte  li'llie  a  iHé  i-ppnxliiittMl.ins  les  et  dans   les  Cnirini  npevn,  t.  X.  11"  1116. 

Galrini  upeia.   t     X,   M"    101,  il'apiès   la  I^a  lettre  est  ihlée  du  13  avril,  (jt.  K.  C. 

miiinte  des  .Archives  de  Berne.  {Note  des  vol.  ."îâ,  f"  'M  v».  (Note  des  éditeurs.) 
éditeurs.)  '  R.  C,  vul.  .'ÎS.  t»  .T3. 

^  .Arctiives  de  Genève,  P. H.,  ii"  120t. 


l538  ILS    OriTTE.NT    LA    VILLE.  I  f) 

défense,  ne  laissèrent  pas  de  |)rèrher  cliacnn  deux  l'ois,  le  |)reniit'i- 
à  Saint-Gervais  et  le  second  à  Saint-Pierre.  Je  tronve  dans  Flosel  ' 
qu'ils  ne  disirihuèrent  point  la  sainte  Cène  et  qu'ils  prirent  poui- 
prétexte  les  divisions  qu'il  y  avait  parmi  les  citovens  et  les  débau- 
clies  outrées  dans  lesquelles  la  plupart  étaient  plonijés.  Leurs  ser- 
mons mêmes  ne  roulèrent  ([ue  là-dessus.  Ils  re|)r('senlèn'iil  ([u'ils 
seraient  des  pn'varicaleurs  et  des  profanateurs  du  saini  sacremenl 
s'ils  en  faisaient  part  à  des  gens  autant  enfoncés  dans  les  vices  les 
plus  honteux  que  l'était  le  peuple  de  Genève.  Des  re|)ioclies  de 
cette  nature  el  exprimés  sans  doute  en  des  termes  d'aulant  plus 
vifs  que  ces  ministres  étaient  piqués  de  voir  qu'un  peuj)le  (|ui  leur 
élait  redevable  de  l'i-tablissement  du  pur  Evangile,  faisait  si  peu 
de  cas  de  leuis  rciiiiniIrHuces,  ces  reproches,  dis-je,  causèrent 
dans  l'un  et  dans  l'aulre  lemple  des  troubles  effroyables.  Il  veut 
plusieurs  épées  dégaini'es  el  ce  ne  fut  que  par  im  es|)èce  de  mira- 
cle (pi'il  n'y  eut  point  de  sang  répandu. 

Le  Conseil  ordinaire  s'assendila  le  même  jour,  après  les  ser- 
mons, et  résolu  I  lie  (•()nv(>(pier  |)our  le  lendemain  celui  des  Deux 
Cents  el  ensuilc  le  (^inseil  Général  du  peuple  |i(iur  voir  ce  (lu'il 
y  aurait  à  faire,  soit  touchant  les  cérémonies,  soil  |iar  rap|KM'l  à  la 
(h'sohéissauce  de  Farel  el  de  Calvin  '. 

Le  (Conseil  des  DeiLx  Cents  n'-solut,  selon  le  sentiment  du 
Pelil  Conseil,  de  se  conformer  à  tous  les  articles  du  svnode  de 
Lausanne  el,  ;i  ("('i^aril  des  niiiuslri's,  il  \'  eut  des  avis  qui  les 
condamnalenl  à  l;i  juison  |)our  avoir  méprisé  les  ordres  du  magis- 
trat, mais  la  plnralilt'  des  suffrages  alla  à  leur  donner  leur  congé. 
Le  lendemain,  a^i  avril,  le  Conseil  Général,  fpii  fut  assemblé  à  ce 
sujel,  confirma  la  résolution  du  Grand  Conseil  dans  tous  ses  arti- 
cles et  ordonna  à  Farel  el  à  (lai vin  de  sortir  de  la  ville  dans  trois 
jours'. 

Ils  répondiriMil  au  saulier  (pii  leur  alla  signifier  l'arrêt  de 
leur  bannissemeni,  de  la  manière  que  nous  ravoiis  déjà  dil  ci-des- 
sus el  que  le  raconte  Tliéodni-e  de  Bèze ',  el   ils  |iarlirenl  au  jour 


'  Oinr.  rilé,  li\ .  IV.  L'hap.  is,  p.  :2.jl.  ^  ^j;^;  _  ,-„s  34  vo  et  lia. 

*  R.  C,  vol.  32.  fû  34  i»  i21  aviili.  *  Voy.  plustiaul.  p.  tO. 


iC)  FARKL    ET    CALVIN    SU    JUSTIFIENT    AUPRES    DES    lîER.VOIS.         1  538 

iMHi(|ii<''.  Leur  collèi^uc  (JoiiihuII  les  siii\  il  de  pri-s,  on  le  tira  de 
|)fis()ii  |)oni'  le  f'airf  scjrlir'  de  (îonève.  Il  no  survéciil  |)as  loni'loinps 
à  celle  disgrâce,  puisqu'il  paraît  par  une  des  lettres  de  Calvin  qu'il 
mourut  peu  de  temps  après,  extrêmement  regretté  de  ce  grand 
lioumie. 

Les  ministres  exilés,  Farel  et  (.alvin,  s'en  allèrent  à  Berne 
|)our  justifier  leui'  conduite.  Ils  y  donnèrent  un  mémoire'  par  lequel 
ils  exposaient  (pu%  sin-  de  Faux  rapports  qui  avaient  été  faits  sur 
le  ministre  Courault,  le  magistrat  de  Genève  lui  avait  interdit  la 
chaire.  Une  Courault  n'ayant  pas  cru  deA'oir  déférer  à  un  ordre  de 
cette  nature  et  en  ayant  appelé  au  (îonseil  des  Deux  (/cnts  et  pro- 
lesté qu'il  prêcherait  en  attendant  que  son  appel  fût  vidé,  on  l'avait 
mis  dans  une  étroite  prison,  parce  que,  .selon  les  protestations  qu'il 
avait  faites,  il  avait  continué  de  monter  en  chaire;  qu'en  usant  encore 
avec  ce  ministre  avec  la  dernière  dureté,  le  magistrat  ne  l'avait  pas 
voulu  élargir  des  ])risous,  sous  quelque  caution  que  l'on  eût  pré- 
seul(''e.  One,  par  rapport,  à  eux,  on  leur  avait  prononcé  qu'on  les 
bannissait,  parce  cpi'ils  avaient  désol)éi  au  magistrat  et  qu'ils 
avaient  refusé  la  conformité  des  cérémonies  avec  l'Eglise  de  Berne, 
ce  ipii  n'élait  point  \t'rilaltle,  |)uis(pi'ils  avaient  fait  ce  (pii  ('lait  en 
leur  pouvoir  pour  obéir  au  magistrat  et  qu'ils  n'avaient  pas  dit 
(|u'ils  ne  se  voulussenl  point  conformer  aux  cérémonies.  Ces  deux 
causes  de  leur  bannissemeni  n'étaient  qu'un  pur  prétexte,  puis- 
(ju'on  leur  avait  fait  connaître  (|u'on  était  prêt  d'attendre  que  l'arti- 
cle des  cérémonies  fût  décidé  jusqu'a[)rès  le  synode  tle  Zurich, 
s'ils  voulaient  consenlir  (pie  la  prédication  lût  interdite  à  leur 
collègue  tlourault,  mais  que,  ne  l'ayant  pas  voulu  faire  contre  la 
dé'fense  expresse  de  la  sainte  Ecriture,  on  les  avait  pressés  tous  les 
jours  davantage.  .V  l'égai'd  du  refus  qu'ils  avaient  fait  d'admi- 
nistrer la  communion  à  Pâques,  ils  avaient  protesté  publique- 
ment, que  ce  n'élait  point  à  cause  du  pain,  dont  l'usage  était  en 
lui-même  inditlV-rent,  mais  uni(pu»ment  de  crainte  de  profaner  le 
sacrement  en  le  distribuant  à  des  gens  autani  déréglés  et  vicieux 


'  Arcliives  de  (jeiièvf.   PU.,  n"  1201,  pnlil.  ilaiis  les  Calfini  upern.  t.  X,  ii"  HO. 
(Noie  lies  édite  II  !•$} 


1538  INTERVENTION    DES    BERNOIS.  1 7 

(jue  l'était  le  peuple  de  Genève,  parmi  lequel  les  blasphèmes  les 
plus  exécrables  et  les  dérisions  les  plus  scandaleuses  de  Dieu  et,  de 
son  Evangile  étaient  si  familières  et  si  publiques  que  rien  plus,  de 
même  que  les  troubles,  les  mouvemens  séditieux  et  choses  de  cette 
nature,  sans  que  de  si  grands  excès  fussent  réprimés  par  aucun 
châtiment. 

Qu'encore  que  le  magistrat  de  Genève  pût  donner  quelque 
couleur  de  justice  à  son  procédé,  cependant  il  ne  pourrait  jamais 
excuser  le  refus  qu'il  avait  fait  de  les  entendre  et  d'avoir  soulevé 
contre  eux  le  Conseil  des  Deux  Cents  et  le  peuple,  en  les  chargeant 
de  choses  qui  ne  se  trouveraient  jamais  véritables,  ni  devant  Dieu 
ni  devant  les  hommes. 

Qu'il  paraissait,  par  une  conduite  si  violente,  qu'il  y  avait 
(piehpie  complot  secret  et  tramé  de  longue  main  contre  la  religion, 
et  que  ce  (jui  confirmait  cetle  conjecture,  c'est  que  le  bruit  en  avait 
couru  fortement,  il  y  avait  peu  de  temps,  à  Lyon  et  en  d'autres 
villes  de  France,  jusque-là  que  quelques  marchands  même  avaient 
vendu  des  marchandises  pour  une  somme  considérable  à  les  payer, 
([uand  eux,  Farel  et  Calvin,  seraient  chassés  de  Genève. 

Telle  était  la  manière  dont  ces  deux  ministres  se  justifiaient 
dans  le  mémoire  (ju'ils  produisirent  à  Berne.  11  fit  Tetret  qu'ils 
s'étaient  sans  doute  proposé.  Les  Bernois  écrivirent  aussitôt  au 
magistrat  de  Genève  une  lettre  par  laquelle  ils  paraissaient  extrê- 
mement surpris  de  la  conduite  qu'on  avait  tenue  à  l'égard  de  ces 
deux  réformateurs  et  que  si  elle  était  telle  que  l'avaient  représentée 
Farel  et  Calvin,  elle  ne  pouvait  que  tourner  à  la  honte  de  la  religion 
et  que  scandaliser  et  affliger  infiniment  les  gens  de  bien,  qu'ils  le 
priaient  donc  et  l'exhortaient  de  réparer  ce  scandale  en  élargissant 
Courault  et  lui  redonnant  la  chaire,  afin  que  l'Eglise  ne  fût  pas  sans 
pasteur  et  en  révoquant  aussi  l'arrêt  rendu  contre  Farel  et  Calvin  ; 
que  ce  qu'ils  avaient  écrit  sur  l'introduction  de  leurs  cérémonies 
n'était  pas  pour  contraindre  l'Eglise  de  Genève  à  les  recevoir, 
puisque  c'était  des  choses  indifférentes  en  elles-mêmes  et  qu'ils 
étaient  très  fâchés  qu'à  cette  occasion,  elle  en  eût  usé  d'une  manière 
si  dure  et  si  cruelle  envers  ses  pasteurs,  ce  qui  ne  manquerait  pas 
de  causer  une  joie  infinie  aux  ennemis  de  la  religion.  Ils  envoyè- 

i 


l8  RÉPONSE    DU   CONSEIL.  l538 

rent,  dans  la  même  lettre,  une  copie  du  mémoire,  demandant  une 
prompte  réponse  ' . 

Il  était  trop  important  au  matçistrat  de  lever  au  plus  tôt  des 
préjugés  autant  sinistres  pour  ne  le  pas  faire  incessanmient.  C'est 
aussi  ce  qu'il  fit  surr-le-champ  même.  La  lettre  (pii  fut  écrite  à  ce 
sujet'  portait  qu'on  était  dans  la  dernière  surprise  que  Farel  et 
Calvin  eussent  informé  Leurs  Excellences  de  Berne  de  la  manière 
qu'ils  avaient  fait,  puisque  deux  de  leurs  envoyés,  qui  avaient  été, 
il  n'y  avait  pas  long-temps,  à  Genève,  avaient  été  témoins  com- 
ment le  magistrat  avait  prié  ces  ministres,  à  diverses  fois,  de  célé- 
brer la  Cène  selon  les  cérémonies  de  Berne  et  leur  en  avait  même 
fait  parler  par  le  sieur  de  Diesbach,  liiri  de  ces  envoyés,  ce  qu'ils 
avaient  constamment  refusé.  Que  l'excuse  qu'ils  avaient  prise  pour 
ne  le  pas  faire,  tirée  des  divisions  qu'il  y  avait  entre  les  particu- 
liers, était  des  plus  frivoles,  puisque  l'on  avait  célébré  la  sainte 
Cène  depuis  que  Farel  et  Calvin  étaient  hors  de  la  ville  avec  du 
pain  sans  levain,  tout  le  peuple  paraissant  être  dans  une  parfaite 
intellig-ence,  et  qu'à  l'égard  de  Courault,  il  avait  été  n)is  hors  des 
prisons  il  y  avait  plusieurs  jours.  Qu'au  reste,  on  était  scandalisé 
de  la  manière  dont  ils  avaient  parlé,  dans  Berne,  de  l'Eglise  de 
Genève  et  qu'on  enverrait  à  Leurs  Excellences  des  députés  pour 
les  informer  d'une  manière  plus  particulière  et  pour  justiher  si 
bien  la  conduite  du  magistrat,  qu'il  ne  leur  resterait  là-dessus, 
aucun  scrupule  dans  l'esprit. 

Il  y  eut,  dans  toute  cette  affaire,  beaucoup  de  fautes  de  part  et 
d'autre.  Le  magistrat  marqua  peu  d'égards  pour  les  deux  réfor- 
mateurs en  n'attendant  pas  la  décision  du  synode  de  Zurich.  Et  les 
ministres,  l'esprit  trop  rempli  de  l'obligation  (pie  leur  avait  l'église 
de  Genève  de  l'avoir  délivrée  des  superstitions  du  papisme,  se 
croyaient  en  droit  de  faire  tout  ce  qu'ils  trouvaient  à  propos  et 
.  ne  pensaient  pas  que  le  premier  fondement  de  toutes  les  soci('"tés 
était  la  subordination  et  l'obéissance,  laquelle  les  pasteurs  doivent 
au  magistrat,  comme  tous  les  autres  particuliers.  On  ne  saurait 

'  Arctiives  de  Genève,  P.  H.,  n»  1201  ^  Ibid.    (30    avril).    Cnlcini    opéra. 

(27  avril),  publ.  dans  les  Cnlvini  o/ieni,       t.  X,  n"  113. 
I.  X,  no  109.  (Note  des  éditeurs.) 


lb38  LES    NOUVEAUX    MINISTRES.  ig 

non  plus  assez  les  blâmer  de  la  roideur  qu'ils  firent  ])araître  à 
s'opposer  à  la  pratique  de  quelques  cérémonies  qui  sont  de  la  der- 
nière indifférence  et  qu'ils  reconnaissaient  eux-mêmes  être  de  cette 
nature,  comme  Théodore  de  Bèze  le  dit  dans  la  vie  de  Calvin'. 
Enfin,  exposer  l'Eglise  à  un  aussi  grand  scandale  qu'est  celui  de  se 
voir  privée  de  la  communion  le  jour  de  Pâques  pour  un  sujet  aussi 
lég'er  —  car  la  raison  de  la  corruption  qui  régnait  dans  Genève 
était  un  pur  prétexte,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  de  même  que 
ce  qu'ils  dirent  à  Berne  pour  se  justifier  —  était  une  conduite  peu 
digne  de  ces  grands  hommes.  Mais  telle  est  la  situation  de  toutes 
les  choses  du  monde  ;  il  n'y  a  jamais  rien  de  si  parfait  qu'on  n'y 
découvre  quelque  défaut  et  les  plus  grands  esprits  ont  leur  faible 
qui  marque  qu'ils  sont  hommes  comme  les  autres'. 

Après  le  départ  des  trois  ministres,  on  fut  fort  embarrassé 
dans  Genève  de  quelle  manière  on  remplirait  leur  place.  On  fit 
venir  Henri  De  la  Mare,  ministre  de  Jussy,  prêcher  en  ville,  et  l'on 
chargea  du  même  soin  Jacques  Bernard,  qui  était  le  même  qui  avait 
été  le  gardien  du  couvent  des  Gordeliers'.  Mais  il  n'était  pas  possi- 
ble qu'ils  portassent  eux  seuls  tout  le  fardeau.  Aussi,  le  Gonseil 
pria  les  seigneurs  de  Berne  d'accorder  à  Genève,  du  moins  pour 
quelque  temps,  deux  de  leurs  ministres  de  Lausanne,  Marcourt  et 
Morand',  mais  on  ne  put  les  avoir  que  quelques  mois  après  le 
départ  de  Calvin.  En  attendant,  De  la  Mare  et  Bernard  conduisirent 
l'Eglise  du  mieux  qu'ils  purent,  mais  il  s'en  fallut  beaucoup  que  le 
peuple  de  Genève  eût  pour  eux  la  considération  et  le  respect 
nécessaires.  Plusieurs  se  moquaient  d'eux  et,  au  sortir  des  ser- 
mons qu'ils  faisaient,  ils  se  voyaient  bien  souvent  exposés  aux 
reproches  et  à  la  critique  de  leurs  auditeurs.  C'est  ce  qui  arriva  à 
Jacques  Bernard  plus  d'une  fois,  un  particulier  lui  ayant  soutenu 
|uil)liquement  que  ce  qu'il  avait  prêché  était  contraire  à  l'Écriture 


'  Calvini  opéra,  f.  XXI.  p.  129.  »  R.   C,  vol.   32,  fo   48  v».  —  Sur 

*  On  peut  consulter  sur   cette  afTaire  Jacques  Bernard,  voy.  t.  II,  p.  446.  {Note 

le  mémoire  de  Mr.   C.-A.  Cornélius.  Die  des  éditeurs.) 

Verbannung  Cnlriiis  au$  Genf  im    Jahr  *  \\.  C...  vol.  32,  f^  43  r». 

1538,  Munich,   I8H6,  hr.   in-4.   (Note  des 

éditeurs.) 


20  SYNODE    DE    ZURICH.  l538 

saillie.   Ce   particulier  ayant    accus»'    Bernard    mal   à   propos,   le 
majo-istrat  le  condamna  à  lui  demander  pardon  et,  à  se  rétracter'. 

Le  magistral,  fil  relever,  dans  les  églises,  les  pierres  (jui  ser- 
vaient pour  baptiser  les  petits  enfans  et  il  fil  publier  par  la  ville,  à 
son  de  trompe,  que  chacun  eût  à  se  conformer  à  ce  qui  avait  été 
arrêté  par  le  synode  de  Lausanne,  à  célébrer  les  (|nalie  ()rincipales 
fêtes  de  l'année  et  à  se  sei'vir,  à  la  communion,  d'azymes. 

Cependant  le  jour  assigné  pour  le  synode  de  Zurich  é'tant 
venu,  Farel  et  Calvin,  qui  s'étaient  rendus  dans  celle  ville  eu  (juit- 
tanl Genève  après  avoir  passé  par  Berne,  y  comparurent'.  Ils  infor- 
mèrent l'assemblée  de  ce  qui  s'était  passé  à  Genè\  e  à  leur  égard  et 
ils  déclarèrent  qu'ils  étaient  résolus  de  ne  point  contester  sur  les 
points  de  la  religion,  qui  rouleraient  sur  des  matières  indifférentes, 
et  même  qu'ils  voulaient  bien  accepter  les  cérémonies  bernoises'. 
Ils  prévinrent  alors  par  leurs  condescendances  les  esprits  en  leur 
faveur.  Les  députés  des  églises  de  Zurich,  Bàle,  Schalflionse,  (jlia- 
ris,  Sainl-Gall  et  Strasbourg,  (|ui  composaient,  avec  ceux  de  Berne, 
le  synode,  voulaient  intercéder  pour  eux  auprès  des  Genevois  et  ils 
chargèrent  les  Bernois,  (jui  leur  firent  entendre  (pi'ils  obtiendraient 
facilement  le  ra])pel  des  ministres  exilés,  de  le  demander  en  leur 
nom.  C'est  aussi  ce  que  firent  les  seigneurs  de  Berne  par  des  dépu- 
tés de  leur  part,  (jni  arrivèrent  à  Genève  le  22  mai'.  Ils  étaient 
accompagnés  d'un  ministre  de  Berne  et  du  réfoi'mateiu'  Pierre 
Virel.  Il  paraît,  par  les  instructions  qui  leur  avaient  rir  flonnées, 
que  leurs  supé-rieurs  les  avaient  chargés  de  représenter  dans  tous 
les  Conseils,  s'il  était  nécessaire,  (|ue  le  sentiment  unanime  des 
députés  des  cantons  qui  s'étaient  rencontrés  à  Zurich  avait  été 
qu'il  était  juste  que  l'on  pernn'l  à  Farel,  Calvin  et  Cdurault  de 
revenir,  du  moins  pour  quelque  temps,  dans  Genève  pour  se  justi- 
fier et  pour  faire  voir  leur  innocence.  Que  si  ce  ([u'ils  disaient  à  cet 
égard  était  écouté,  ils  devraient  aller  plus  avant  et  représentoi-  (jue 
Farel  et  Calvin,  ayant  déclaré  au  Conseil  de  Berne  qu'ils  étaient 

'  R.  C,  vol.  32,  fo  52  r».  '  Roset,  ouvr.  cité.  liv.  IV,  chap.âl), 

'  Voy.  sur  ce  synode,  Rucliat,  ouvr.  p.  2S4. 
cité,  t.  V.,  pp.  84  et  suiv.  (Note  des  édi-  '  R.  C,  vol.  :{2,  fo  60. 

leurs.) 


IÔ38  CONSEIL  GÉNÉRAL  DU  sG  MAI. 


2  I 


préls  à  observer  les  cérémonies  de  leur  éi-lise  el  à  se  conformer 
en  toul  à  leur  rétbrmation,  la  cause  i[ui  a\  ail  opéré  leur  exil  ces- 
saut,  ou  uc  pouvait  pas,  sans  injustice,  leur  refuser  d'être  rétablis 
dans  leurs  emplois  el  qu'on  leur  devait  celte  marque  de  reconnais- 
sance, surtout  à  Farel,  pour  les  soins  infinis  qu'il  s'était  donnés 
pour  réformer  cette  Église.  Enfin,  qu'il  fallait  ôter  aux  ennemis  de 
la  pure  foi  le  sujet  de  joie  (jue  leur  donnerait  le  bannissement  de 
ces  serviteurs  de  Dieu,  s'il  était  sans  retour  '. 

Les  députés  s'adressèrent  d'abord  au  (lonseil  ordinaire,  (|ui 
leur  répondit  (|ue  le  bannissement  de  Farel  el  Calvin  ayant  été 
ordonné  par  le  Grand  Conseil  el  par  l'assemblée  générale  du  peu- 
|)le,  il  ne  pouvait  faire  aucune  réponse  sans  avoir  auparavant 
consulté  ces  Conseils.  Ils  demandèrent  donc  d'avoir  audience  dans 
le  Conseil  des  Deux  Cents,  mais  ils  n'y  obtinrent  rien'.  Ils  ne  réus- 
sirent pas  mieux  dans  le  Conseil  Général,  où  ils  furent  entendus  le 
dimanche  2O  mai'.  Après  la  représentation  (|u'ils  y  firent,  le  pre- 
mier syndic  ayant  demandé  le  sentiment  du  peuple,  par  l'élévation 
des  mains,  sur  le  rétablissement  de  Farel,  Calvin  et  Courault  dans 
leurs  emplois,  il  ne  parut  qu'Ami  Perrin  el  deux  ou  trois  autres 
qui  marquèrent  par  ce  signe  qu'ils  le  souhaitaient.  Il  en  fut  de 
même  quand  le  premier  syndic  demanda  au  peuple  s'il  ne  voulait 
pas  du  moins  permettre  que  ces  ministres  revinssent  pour  (juelque 
temps  dans  Genève  afin  de  se  justifier.  Rosel  même  rapporte' que 
la  fureur  était  si  grande  contre  eux,  que  ceux  qui  avaient  levé  la 
main  en  leur  faveur  n'eurent  plus  grande  hâte  que  de  s'enfuir,  les 
autres  les  regardant  d'un  œil  furieux  et  criant  même  :  «  Tue  ! 
tue!  »  ,  de  sorte  que,  par  une  voix  presque  unanime,  leur  bannis- 
sement fut  confirmé  dans  tous  les  Conseils. 

Lorsque  la  ])révenlion  se  saisit  de  l'esprit  de  tout  un  peuple, 
c'est  un  torrent  ipie  rieu  ne  peut  arrêter  et  qui  devient  même  plus 
impétueux  plus  on  lui  veut  apporter  de  résistance.  C'est  ce  que 
produisit,  à  l'égard  des  réformateurs,  l'intercession  des  ég'lises 
protestantes  de  Suisse  en  leur  faveur.  Elle  fil  paraître  avec  plus  de 


'  H.  C,  vol.  :i2.  annexe  du  fo  (j;}.  s  /^j^^^  fo  (j3. 

'  Ibid.,  fo  62  (24  mal).  ♦  Uuvr.  cité,  liv.  IV,  chap.  20,  p.  254. 


22  DÉSORDRES    DANS    LA    VILLE.  l538 

force  l'aversion  que  le  peuple  de  Genève  avail.  conçue  contre  eux. 
Plusieurs  même,  au  rapport  de  Roset',  la  témoignèrent  d'une 
manière  bien  indij;ne  :  ils  portaient  par  la  ville,  dans  des  poêles  à 
frire,  des  lampes  allumées,  cpi'on  appelle  en  savoyard  des /b/'É"/», 
criant  en  même  temps  qu'ils  avaient  fricassé  F'arel.  Ces  sortes  de 
divisions  se  faisaient  en  troupe  et  aboutissaient,  à  l'ordinaire,  à 
quelques  débauches.  Aussi  n'entendait-on  parler  que  de  jeux,  de 
mascarades,  de  galanteries  et  d'excès  de  vin  et  de  bonne  chère  ;  il 
est  vrai  que,  de  temps  en  temps,  le  magistrat  faisait  faire  (juelque 
publication  pour  réprimer  ces  désordres,  mais  on  en  faisait  peu 
de  cas  et  le  magistrat  même  avait  beaucoup  relâché  de  la  sévérité 
des  lois  contre  ceux  qui  tondraient  dans  quelque  faute  scandaleuse. 
L'adultère,  par  exemple,  auparavant  puni  d'une  manière  si  rigou- 
reuse, comme  nous  l'avons  vu  sur  la  fin  du  livre  précédent',  ne 
l'était  plus  que  de  quelques  jours  de  prison  et  de  lég'ères  censures. 
La  ville  même  n'«''tait  pas  encore  absolument  purgée  du  papisme. 
Quelques  prêtres  vagabonds  se  mêlaient,  dans  certaines  maisons 
qu'ils  fréquentaient,  d'exhorter  le  monde  à  ne  pas  abandonner 
absolument  la  religion  romaine,  et  il  y  avait  des  particuliers  qui 
allaient  encore  de  temps  en  temps  à  la  messe.  Il  est  vrai  qu'aussi- 
tôt que  le  magistrat  s'apercevait  de  ces  contraventions  aux  édits, 
il  y  mettait  ordre  et  faisait  sortir  de  la  ville  et  les  prêtres  et  leurs 
adhérens. 

Le  bruit  s'étant  répandu  dans  Berne  qu'il  y  avait  à  Genève 
des  fauteurs  de  la  messe  et  qu'on  l'y  célébrait  encore  clandestine- 
ment, le  mag'istrat,  sur  les  nouvelles  qu'il  en  eut,  et  qu'il  y  avait  des 
g'cns  qui  rendaient  à  cet  égard  de  mauvais  offices  à  la  Ville  auprès 
des  Cantons,  par  les  discours  calomnieux  qu'ils  tenaient,  et  que  l'on 
soupçonnait  même  que  les  ministres  exilés  en  étaient  les  premiers 
auteurs,  le  mag'istrat,  dis-je,  pour  se  disculper,  envoya  à  Berne, 
au  mois  de  septembre,  deux  des  nouveaux  pasteurs,  Morand  et 
Marcourt,  lesquels  eurent  une  longue  audience  et  du  Conseil  el  du 
Consistoire,  dans  laquelle  ils  détruisirent  entièrement  les  préjugés 
qu'on  avait  élevés,  à  cet  égard,  contre  Genève'.  Et,  dans  la  même 

'  Ouvr.  cité,  liv.IV,chap.22,p.  25o.  '  R.  C,  vol,  32,  fos  149  et  166  vo 

«  T.  il,  p.  325.  (7  ocA.). 


l5.'i8  I.ETTKE    UK    O.VI.VIN    ALIX    FIDÈLICS     Oli;    (iKNKVE.  28 

assemblée,  la  qiiostion  des  côrémonios  ayari),  encore  été  mise  sur  le 
tapis,  elle  y  furent  de  nouveau  approuvées  et  l'on  y  décida  (|ue 
ceux  ([ui  s'opposaient  à  leur  prari(pie  devraient  être  regardés 
connue  des  esprit  dangereux  (pi'il  ('lail  à  propos  de  ne  |»oint 
soutVrii'  dans  les  sociétés,  ce  qui  élail  inie  apprnhalioii  lacile  du 
bannissement  de  Farel  et  de  Calvin. 

(les  deux  réformateiu's,  lorsfpi'ils  vireni,  après  le  synode  de 
Zurich,  qu'il  n'y  avait  plus  poiu-  eux  d'espérance  de  rentrer  dans 
Genève,  se  retirèrent,  le  premier  à  Neuchàtel,  dont  il  avait  fondé 
l'église,  et  Calvin  se  rendit  d'abord  à  Bàle  el,  peu  de  temps  après, 
à  Strasbourg-.  Il  y  fut  reçu  avec  tout  l'accueil  (pi'il  pouvait  souhai- 
ter. Le  magistrat  de  cette  ville  lui  donna  aussitôt  la  charge  de 
professeur  en  théologie  avec  des  appointeniens  fort  honnêtes, 
laquelle  il  exerça  avec  un  applaudissement  universel.  Il  avait  pour 
collègues  Bucer,  Capiton,  Hedion,  qui  eurent  pour  lui  toute  la 
considération  possible.  Le  magistrat  fil  plus  en  sa  l'aveui'  :  il  lui 
permit  d'i'Mablir  une  église  française  à  Strasbourg,  dont  il  fut  le 
ministre  et  où  il  introduisit  la  discipline  ecclésiastique,  telle  (ju'il 
croyait  qu'elle  devait  être  exercée.  Il  n'oublia  pas,  au  milieu  des 
grandes  occupations  qu'il  avait  en  cette  ville,  son  ancienne  église 
de  Genève.  Farel  s'était  d'abord  chargé  d'écrire  à  cette  église,  de 
temps  en  temps,  en  son  nom  et  en  celui  de  Calvin,  mais  celui-ci,  ne 
pouvant  plus  garder  le  silence,  lui  écrivit  enfin,  le  i"  octobre  de 
cette  année,  une  longue  lettre  qui  était  adressée  :  «  A  ses  bien 
aimés  frères  qui  sont  les  restes  de  la  dissipation  de  l'Eglise  de 
Genève  '.  »  Comme  on  voit  par  cette  lettre  ce  que  pensait  Calvin 
de  ceux  qui  s'étaient  opposés  dans  Genève  à  ses  desseins  et  qui 
avaient  été  cause  de  son  bannissement  et  de  celui  de  ses  collègues, 
j'ai  cru  que  je  ferais  plaisir  aux  lecteurs  d'en  rapporter  ici  le 
précis  : 

11  commence  par  protester  d'avoir  travaillé  à  conserver  la 
paix  et  l'union  dans  l'église  de  Genève  et  qu'il  se  conduirait  dans 
la  suite  comme  il  avait  fait  jusqu'alors,  d'une  manière  à  ne  donner 
occasion  à  aucun  trouble  ni  à  aucune  division,  sinon  à  ceux  qui 

'  Calinni  opéra,  t.  X,  n»  143. 


24  SIHTK    DR    CRTTK    I.KTTRE.  1538 

s'élèveraienl,  contre  .Irsiis-Clirisl  cl.  sa  doctrine.  Il  allriltuc  ensnile 
au  Diable  la  cause  des  maux  (ju'avaieni  fails  à  la  uièuie  Église,  et 
(|iie  lui  faisaieni,  encore  Ions  les  jours,  ceux  (|ui  la  IrouMaienI  el  qui 
l'affligeaienl,  ce  père  de  l,(''nM)i-es  s'élanl  servi,  disail-il,  de  leur 
malice  pour  venir  à  honl  de  sou  dessein.  A|)rès  quoi,  il  exhorte 
ceux  à  (|ui  il  ('cril  de  ne  pas  s'opposer  aux  enireprises  de  ces  per- 
turbateurs |)ar  un  esprit  de  vengeance  <'l  d'animosité  particulière, 
mais  par  un  pur  zèle  pour  la  gloire  de  Dieu,  leur  faisant  sentir  que 
Dieu  avait  voulu  punir,  par  le  mallieur  de  leur  église,  leur  peu 
d'all.acliement  à  son  service.  I\evenant  ensuite  à  ce  qui  le  reg-ar- 
dait  et  ses  collègues  exilés,  il  dit  fjne,  s'il  était  (juestion  de  se 
défendre  contre  ceux  qui  les  avaieni  noircis  avec  tant  d'injustice, 
le  témoignage  de  leur  conscience  leiu-  serait  plus  que  suffisant 
devant  Dieu.  Et,  par  rapport  aux  hommes,  l'offre  qu'ils  avaient 
faite  et  qu'on  n'avait  |)as  voulu  écouter,  fie  se  venir  justifier  devant 
leurs  plus  grands  ennemis,  sur  tout  ce  qu'on  pourrait  leur  inq)u- 
ter,  les  mettait  absolument  à  couvert  des  traits  rpie  leurs  calom- 
niateurs avaient  lancés  conire  eux  de  tous  côtés  avec  tant  de 
fureur.  Qu'en  un  mot^  ils  <"t.aieut  parfaitement  assun'vs  ipie  Dieu 
ferait  paraître  leur  innocence  comme  l'aurore,  el  leur  justice 
comme  le  .soleil  en  plein  midi,  et  que  c'était  cette  confiance  qui  les 
soutenait  dans  leurs  afflictions.  Il  finit,  apr^s  cela,  sa  lettre  en 
exhortant  ceux  à  qui  il  écrit  à  se  soutenir  aussi  et  à  se  consoler 
dans  l'espérance  que  les  maux  qui  les  affligeaient  finiraient  bientôt 
et  que  ceux  qui  avaient  causé  de  si  g-rands  troubles  et  qui  croyaient 
être  arrivés  au  port  se  préparaient,  par  la  conduite  violente  qu'ils 
contimiaient  de  tenir,  une  funeste  catastrophe  et  qu'ils  seraient 
eux-mêmes  les  artisans  de  leur  ruine. 

Ceux  qui  avaient  été  les  principaux  auteurs  du  bannissement 
de  Farel  et  de  Calvin  n'ayant  pas  tard(''  de  périr  dans  la  suite,  de  la 
manière  que  nous  le  dirons  en  son  lieu,  Roset,  cpii  regardait  ce 
que  Calvin  dit  d'eux  dans  cette  lettre  comme  une  espèce  de  pré- 
diction de  ce  ([ui  leur  arriva  dans  l'année  i54o,  en  a  transcrit  dans 
ses  Chroniques  une  partie  ' . 

'  Liv.  IV,  chap.  22,  p.  250. 


i538 


MESUKIÎS    CONCEKNANT    l'orGA.MSATION    DE    l'ÉglISK. 


J'ai  cru  (iii'en  taisniil  \c  pivcis  do  loiil,  son  contonii,  je  doiiiio- 
rais  une  idée  plus  juste  de  la  manière  doni  Cîdvin  envisai^cail  celle 
affaire.  II  s'exprime,  selon  Ih  conlimie  de  ce  lemps-là,  en  des  ter- 
mes exlrèmemenl  vils  el  (|iii  innr(piaienl  .pi'ij  riait  |)ersua(lé  (jne 
l'éi'lise  de  Genève  en  avail  usé  envers  lin'  el  envers  ses  collèi^ues 
iVnne  manière  1res  injnsle.  Il  |)arail  assez  qu'il  regardait  comme 
ennemis  de  Dieu  et  de  Jésus-Christ,  ceux  qui  leur  avaient  éh' 
contraires.  Il  avait  raison  s'il  avait  égard  à  leurs  mœurs  déréglées 
et  à  leur  amour  pour  le  libertinage  el  l'indépenrlance,  mais  il  se 
(rompait  assurément  s'il  les  regardait  counn(^  lels  pour  avoir 
voulu  conserver  les  quatre  fêtes  principales  et  introduire  .lans  la 
Cène  l'usage  des  azymes,  pralirjues  qui  n'avaient  en  elles-mêmes 
rien  de  mauvais  et  de  contraire  à  la  jiarole  de  Dieu. 

Cependant,  les  ministres  de  Genève,  Henri  De  la  Mare  et  Jac- 
ques Bernard,  (pii  en  faisaient  déjà  les  fonctions  avant  que  Farel 
et  Calvin  en  eussent  élé  chassés,  et  Jean  Morand  et  Antoine  de 
Marcourt  que  les  Bernois  avaient  accordés  aux  Genevois  depuis  le 
départ  des  premiers,  s'appliquaient  du  mieux  qu'ils  pouvaient  à  la 
C(jnduile  de  l'Église.  Ils  représentèrent  au  Conseil,  au  mois  d'août, 
la  nécessité  qu'il  y  avait  de  pourvoir  les  églises  de  la  campagne 
d'un  plus  grand  nombre  de  pasteurs  et  de  leur  assigner  des  pen- 
sions suffisantes  pour  leur  subsistance.  Ils  le  prièrent  aussi  d'avi- 
ser aux  moyens  d'enq^echer  la  profanation  du  dimanche  eu  défen- 
dant, sous  de  sévères  peines,  les  jeux  qui  se  faisaient  pendant  les 
sermons  et  d'y  faire  rencontrer  régulièrement  les  enfans  du  col- 
lège. Le  Conseil  pourvut  à  leurs  demandes  '.Au  commencement  de 
décembre,  ils  prièrent  aussi  le  magistrat  de  régler  ce  qui  regardait 
la  manière  et  le  temps  de  célébrer  la   sainte  Cène  de  Noël.   Le 
Petit  et  le  Grand  Conseil  résolurent  de  faire  cette  dévotion  le  jour 
même  de  la  Nativité  de  Notre  Seigneur,  conformément  aux  arti- 
cles du  synode  de  Lausanne,  qui  avaient  été  reçus  dans  tous  les 
Conseils,  et  comme  il  était  nécessaire  que,  pendant  la  distribution 
du  sacrement,   on  lût  la  parole  de  Dieu  dans  l'église,  on  établit 
deux  diacres  pour  s'ac(iuitter  de  cet  emploi,  lesquels  seraient  char- 


'  R.  C,  vol.  32,  fo  144. 


OPPOSrilON     DES    HKliKNS    DU    r.01.l,EGE. 


1538 


nV's  d'aider  les  inliiislrcs  ilans  la  visilc  des  malades  e.\  autres  fonc- 
lions  paslc^i'ales  '. 

(Ininmc  on  avait  besoin  de  (|iiel(|iies  personnes  pour  aider  aux 
niinislics  à  dislrihuer  la  sainte  (lène,  on  trouva  à  pro|)Os  (piiUes 
régens  (\\\  coWès;*',  Saulnier,  (Jlordier,  Vindocin'  et  Vaulier  s'ae(piit- 
tassenl  (le  relie  fonriion,  mais  eonniie  ils  ('-laienl  dans  h-s  senli- 
mens  de  (lahin,  ils  refusèrent  de  le  l'aii'e  el,  ils  ne  comunniièrenl 
point  le  jour  de  Noël,  f^eur  proeédé  d(''plul,  au  Conseil  (pii  lem- 
ordonna,  |)our  les  |)unir  de  leur  désobéissance,  de  sortir  de  la 
ville  dans  trois  jom's.  A|)rès  fpioi,  le  Conseil  ordinaire  informa  le 
Grand  Conseil  de  cetle  affaire,  où  Anioine  Saulnier  eut  audience  el 
où  il  excusa  ses  collègues  et  lui  de  ce  (pi'ils  n'avaient  ni  communié 
ni  aidé  à  distribuer  la  sainte  Cène,  parce  (|ue  leur  conscience  ne  leur 
permettait  pas  de  le  faire,  regardant  la  distribution  du  même  œil 
(pie  la  conmiunion  m('''tne.  Il  se  [ilaignit  aussi  de  l'ordre  que  le 
C^onseil  lein-  avait.  dontK'-  de  (piitlei-  la  ville  dans  trois  jours.  Il 
réclama  là-dessus,  par  rapport  à  lui,  sa  (pialité  de  bourgeois,  il 
représenta  (pic  le  coll(''ge,  dont  l'institution  l'Iait  si  nécessaire,  allait 
périr  |)ar  leur  bannissement,  piiis(pril  n'y  avait  personne  pour 
remplir  lein-  place,  et  (|ue  le  t(MMne  de  trois  joui's  (ju'on  leur  avait, 
donné  n'était  pas  suffisant,  |)onr  mettre  ordre  à  leurs  affaires,  étant, 
cliargés,  connue  ils  étaient,  de  plusieurs  jeunes  pensionnaires  de 
qualité,  dont  la  plus  grande  j)arlie  étaient  des  meillein-es  familles 
de  Berne.  Le  Conseil  des  Deux  CiCnts,  maigri'  ces  remontrances, 
ne  laissa  |)as  de  confirmer  la  résolution  du  Petit  Conseil,  accordant 
seulement  aux  régens  le  t(Mnie  de  (juinze  jours  au  lieu  de  celui  de 
trois  pour  se  retirer'. 

Le  Conseil  des  Deux  Cents  ne  s'en  tint  pas  là  :  plusieurs  réfu- 
giés de  France  qui  ne  voulaient  point,  communier  furent  aussi 
condanmés  à  sortir  de  la  ville  dans  dix  jours,  (^e  Conseil  en  usa 
plus  doucement  à  r(''gard  des  autres,  mend^res  de  son  corps,  et  des 
autres  bourgeois  (jui  n'avaient  pas  non  plus  voulu  se  conformer 
aux  ordonnances.  11  leur  pardonna  le  scandale  (pi'ils  avaient  causé 

'  R.  C,  vol.  32,  fûs  224  et  suiv.  iiiiiijard,  Coït,  des  réf.,  t.  VI,  p.  306,  n.  7. 

*  Sur  Jérôme   Viiutocin,    voir    Her-       {Note  des  éditeurs.) 

•'  ti.  C,  vol,  :!2,  f"^231  yo,  253. 


l538  DÉMISSION    DES    MINISTRES.  27 

en  s'abstenant  de  la  communion  le  jour  de  Noël,  à  condition  qu'ils 
promissent  de  s'accommoder,  dans  la  suite,  aux  pratiques  et  aux 
cérémonies  (jui  avaient  été  approuvées  dans  le  synode  de  Lau- 
sanne, à  quoi  ils  s'engagèrent  ' . 

Le  prétexte  dont  se  servaient  ceux  qui  causaient  ces  divisions 
dans  l'Eglise,  sur  des  matières  autant  indifférentes,  était  que  ces  cé- 
rémonies avaient  trop  de  rapport  à  celles  qui  étaient  pratiquées  dans 
l'Eglise  romaine  et  qu'il  était  à  craindre  qu'en  les  admettant,  on  ne 
devînt  trop  facile  à  en  recevoir  d'autres  de  la  même  Eglise,  d'une 
conséquence  plus  dangereuse  et  que  le  papisme  ne  s'introduisît 
peu  à  peu,  de  cette  manière,  de  nouveau  dans  la  ville.  Et  comme 
les  ministres,  surtout  ceux  (jui  étaient  venus  de  Lausanne,  exhor- 
taient le  peuple  à  se  conformer  à  ces  usages,  soit  qu'ils  les  crussent 
meilleurs,  soit  qu'ils  jugeassent  qu'il  ne  fallait  pas,  pour  des  cho- 
ses de  si  petite  inqiortance,  causer  des  divisions  dans  l'Eglise  et 
rompre  son  union,  ils  s'attirèrent  à  dos  ceux  qui  étaient  dans 
d'autres  sentimens,  qui  les  faisaient  passer  pour  fauteurs  du 
papisme,  et  qui  les  rendaient  d'autant  plus  odieux  à  quelques-uns 
du  peuple,  qu'ils  lui  faisaient  croire  que  le  dessein  des  ministres 
était  de  ramener  adroitement,  et  par  des  voies  détournées,  les  su- 
perstitions et  le  faux  culte  de  l'Eglise  romaine. 

Ces  bruits,  qui  se  répandaient  tous  les  jours  davantage,  dégoû- 
tèrent ces  ministres  du  service  de  l'Eglise  de  Genève  et  les  portè- 
rent à  demander  au  Conseil  leur  congé,  le  3i  décembre  de  cette 
année,  par  une  requête  qu'ils  lui  présentèrent  signée  de  tous  les 
quatre',  par  laquelle  ils  représentaient  qu'encore  qu'ils  eussent 
servi  l'Eglise  avec  tout  le  zèle  imaginable  et  qu'ils  eussent  fait 
leurs  efforts  pour  porter  le  peuple  à  l'union  et  à  la  concorde,  ils 
avaient  eu  cependant  le  malheur  de  ne  pas  réussir  et  de  rencontrer 
dans  la  plupart,  des  inclinations  non  seulement  contraires  à  l'esprit 
de  l'Evangile,  mais  aussi  à  la  conservation  et  au  bien  de  l'Etat. 
Qu'eux,  en  particulier,  faisaient  la  fâcheuse  expérience  des  maniè- 

'  R.  G.,  vol.  32j  fos  251,  233  et  suiv.  Jacques  Bernard,   Henri  de  la  Mare,  et  a 

*  L'original  de  cette  requête  a  été  in-  été  pulilié  dans  les  Calvini  opéra,  t.   X, 

séré  au  R.  C,  vol.  32,  fo  239;  il  est  signé  n»  135.  iNote  des  éditeurs.) 

Jehan   Morand,    Antlioine   de    .Marcourt, 


aH  ACCORD    AVEC    L.     DE    DIESBACH    TOUCHANT    LA     PECHE.  1 538 

res  dures  et  injustes  et  du  peu  de  reconnaissance  qu'avait  une 
grande  partie  des  citoyens  des  soins  qu'ils  s'étaient  donnés,  par  les 
calomnies  cpi'on  répandait  sur  eux  tous  les  jours,  non  seulement 
en  jiarliculier,  mais  même  en  présence  du  magistrat.  Qu'ainsi  leur 
mimslère  n'étant  d'aucun  fruit  pour  des  gens  autant  prévenus,  la 
Ville  ne  [jouvanl  (pi'étre  en  très  gi"and  danger  parmi  les  partialités 
(|ui  la  divisaient  et  leurs  personnes  ne  se  trouvant  point  en  sûreté 
au  milieu  de  tant,  d'ennemis  ([u'ils  y  avalent,  ils  n'avaient  d'autre 
parti  à  prendre  que  celui  de  se  retirer,  ce  qu'ils  ne  feraient  pour- 
tant (pra|)rès  (|ue  l'on  se  serait  pourvu  d'autres  ministres  en  leur 
place. 

Le  Conseil  ne  voulut  |)as  leur  accorder  le  congé  qu'ils  deman- 
daienl,  leur-  faisant  espérer  (pi'il  réprimerait  si  bien  la  pétulance  de 
ceux  (pii  criaient  contre  eux,  qu'ils  seraient  parfaitement  à  couvert 
de  leurs  insultes.  EfFectivement,  les  choses  s'adoucirent  dans  la 
suite  :  ceux  qui  avaient  été  (contraires  à  l'usage  des  azymes  dans  la 
sainte  Gène,  s'y  conformèrent  à  la  persuasion  même  de  Calvin  t[ui, 
ayant  appris  que  plusieurs  personnes  s'en  étaient  abstenues  à  Noël, 
ce  qui  causait  grand  bruit  dans  la  ville,  leur  écrivit  cju'ils  feraient 
bien  de  ne  pas  faire  schisme  pour  une  affaire  d'aussi  petite  impor- 
tance. 

Au  commencement  de  cette  année,  Louis  de  Diesbach,  gentil- 
lionune  bernois,  avait  intenté  im  procès  à  la  seigneurie  de  Genève 
au  sujet  de  la  pêche  du  lac,  sur  laquelle  l'évêque  lui  avait  autrefois 
remis  certains  droits.  L'affaire  devait  être  jugée  dans  une  journée 
de  marche,  mais  les  Genevois  cherchèrent  à  la  finir  à  l'amiable  et, 
par  un  traité  fait  à  Berne,  au  commencement  du  mois  de  mai',  ils 
accoRlèrent  avec  lui  pour  la  somme  de  douze  cents  écus,  par  le 
paiement  de  laquelle  la  ville  de  Genève  racheta  de  ce  seigneur  tous 
les  droits  qu'il  pouvait  avoir  sur  la  pêche  et  en  fut,  après  cela,  en 
paisible  possession. 

Les  limites  qui  marquaient  l'étendue  des  terres  de  la  souve- 
raineté de  Genève  autoin-  de  la  ville  avaient  été  réglées  en  l'année 


'  L'acte  de  vente  est  du  26  août;  il  a  été  reproduit  dans  les  Archives  de  Genève, 
[iul)l.  par  Turrettini  et  Grivel,  p.  205.  {Note  des  éditeurs.) 


l538  NOUVELLES    MESURES    CONTRE    LES    BANNIS.  20 

i53(),  comme  nous  l'avons  dit  dans  le  livre  précédent  ',  mais  les 
officiers  de  Berne  les  passant  fort  souvent  et  enfreiernant  ainsi  la 
juridiction,  les  Genevois  s'en  plaig-nirent  à  leurs  supérieurs  qui, 
pour  rendre  l'acte  qui  avait  été  passé  là-dessus,  deux  ans  aupara- 
vant, plus  authentique,  le  confirmèrent  par  un  autre,  daté  à  Berne, 
le  23  mai  i538'. 

Les  baillis  du  voisinage  inquiétaient  aussi  les  seigneurs  de 
Genève  par  divers  attentats,  soit  sur  les  terres  de  la  souveraineté, 
soit  sur  celles  de  Saint-\'ictor  et  Chapitre.  On  s'en  plaignit  à  leurs 
supérieurs,  pendant  cetle  année,  à  diverses  fois,  mais  ces  plaintes 
aboutirent  à  peu  de  chose.  Les  Bernois  faisaient  aussi  de  la  peine 
aux  Genevois  par  un  autre  endroit  :  ils  accordaient  fort  souvent 
aux  bannis  des  lettres  de  recommandation  ef ,  sous  prétexte  qu'ils 
étaient  devenus  leurs  sujets,  il  les  prenaient  sous  leur  protection 
et  prétendaient  cpi'ils  devaient  avoir  la  liberté  d'aller  et  venir  dans 
Genève.  On  se  faisait  de  la  peine  de  refuser  les  seig-neurs  de  Berne, 
et  cependant  on  était  toujours  dans  les  mêmes  sentimens  à  l'égard 
de  ces  condamnés.   Pour  prévenir  les  demandes  que  pourraient 
faire  dans  la  suite  les  Bernois  en  faveur  de  ces  gens-là,  le  Conseil 
des  Deux  Cents  résolut,  au  mois  de  novembre,  de   n'admettre 
jamais,  sous  quelque  prétexte  que  ce  put  être,  aucune  requête  de 
leur  part  à  être  lue  en  Conseil,  et  que  leurs  noms  devaient  être  écrits 
en  gros  caractères,  sur  des  piliers  de  pierre,  aux  avenues  de  la  ville', 
soit  pour  un  monument  de  l'indignation  que  l'on  conservait  contre 
eux,   soit  afin  qu'étant  connus  de  tout  le  monde,  chacun  pût  les 
empêcher  d'entrer,  au  cas  (|u'on  les  vit  se  présenter  aux   portes 
pour  le  faire. 

Je  trouve  dans  Rosel'  qu'un  citoyen  de  Genève,  nommé 
Lambert,  fut  fait  prisonnier  à  Cliambéry,  au  mois  de  décembre  de 
cette  année,  pour  avoir  mangé  de  la  viande  le  vendredi  et  avoir 
tenu  quelques  discours  contre  la  religion  romaine.  11  fut  condamné 
par  le  Sénat,  après  six  mois  de  prison,  comme  hérétique  et  héréti- 

'  ^'o>  •  *•  ".  PP-  519-520.  t.  IV,  1  c.  p.  973.  {Note  des  éditenr.i.) 
'Original    aux    Arcliives,    P.    H.,  '  R.C.,  vol.  32,  f«  201  ro(.ï  novembre). 

no  1192  ;  il  a  été  publié  dans  les  Archives  *  Onvr.  rite,  liv.  IV  chap  2.Ï  p  259 

de  Genève,  p.    197.   Cf.   Eidg.  Ahschiede, 


3o  PROCÈS  DE  CLAUDE  SAVOYE.  I  SSg 

que  opiniâtre,  A  être  brûlé  et  cette  cruelle  sentence  fut  exécutée, 
malgT(''  les  mouvemens  que  les  Genevois  se  donnèrent  pour  l'empê- 
cher. 

Au  commencement  de  l'année  suivante,  iSSg,  il  y  eut  un 
jugement  rendu  ])ar  le  Petit  et  le  Grand  Conseil  contre  un  des 
principaux  mat^istrats  ([ui  avait  été  em|)lojé,  les  années  précé- 
dentes, dans  les  affaires  les  plus  épineuses  et  dans  diverses  dépu- 
lalions  à  Berne.  Je  veux  parler  de  Claude  Savoye,  qui  fut  premier 
syndic  de  l'année  i536  et  le  premier  maître  de  la  monnaie,  comme 
nous  l'avons  dit  en  son  lieu'.  Nous  avons  vu  qu'il  fut  envové  en 
France,  au  mois  de  mars  i538,  au  sujet  des  affaires  de  Thiez,  et 
ce  fut  la  <lerni<'re  marque  de  considération  et  de  confiance  que  le 
Conseil  lui  donna.  11  courut  même,  déjà  avant  son  départ, des  bruits 
qui  lui  étaient  désavantageux  sur  la  manière  dont  il  s'était  acfjuitté 
de  l'inspection  qu'il  avait  sur  la  monnaie.  Mais  à  son  retour,  ces 
bruits  se  fortifièrent  et  il  y  ont  inénie  un  particulier  qui  l'accusa 
d'en  avoir  fait  de  la  fausse.  11  y  eut  aussi  de  violens  soupçons 
contre  lui  d'en  avoir  fait  battre  sans  garde  et  sans  essayeur  et  sans 
aucun  profit  pour  la  seigneurie,  ce  qui  lui  fil  ùter  son  emploi  de 
maître  de  la  monnaie.  Mais  à  ces  accusations,  il  s'en  joignit  de 
plus  graves  et  de  plus  importantes  encore.  On  lui  attribua  d'avoir 
eu  des  intelligences  avec  le  sieur  de  Montchenu,  ce  qui  porta  le 
Conseil  à  le  faire  mettre  en  prison,  où  il  entra  au  mois  de  septem- 
bre'. Le  Conseil  des  Deux  Cents  prit  connaissance  de  son  affaire, 
qui  traîna  dans  une  grande  longueur. 

Les  Bernois  ayant  appris  qu'on  impliquait  Claude  Savoye 
dans  l'affaire  de  Montchenu  pour  laquelle  nous  avons  vu  combien 
ils  s'étaient  intéressés',  envoyèrent  à  la  sollicitation  même  des 
parens  et  des  amis  du  prévenu,  des  députés  à  Genève  avec  ordre 
de  représenter  que,  comme  l'enlreprise  de  Montchenu  intéressait 
bien  avant  leurs  supérieurs,  il  était  juste  qu'ils  en  fussent  exacte- 
ment informés  et  que,  puisque  l'on  tenait  un  des  prévenus,  on  ne 
pouvait  pas   leui-   refuser,   à   eux  députés,   d'être   présens  à   son 


'  Voy.  t.  11,  p.  471.  »  Voy.  plus  iL-jut,  pp.  (i  et  sniv. 

*  H.  C.,  vol.  :^2.  fo  141  vo   (6  sept.). 


l53g  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  3l 

interrogatoire.  On  leur  répondit  que  leur  demande  était  absolu- 
ment contraire  aux  lois  fondamentales  de  l'Etat  et  aux  droits  des 
Conseils,  mais  que,  par  égard  et  |)ar  déférence  pour  leurs  supé- 
rieurs, on  leur  ferait  voir  les  réponses  de  Claude  Savoye  et  qu'on 
leur  donnerait  même  une  copie  du  procès  '. 

Il  était  accusé  d'avoir  eu  des  conférences  secrètes  avec  le 
sieur  de  Montchenu,  la  nuit  que  celui-ci  passa  dans  Genève,  mais  il 
le  nia  constamment.  On  ne  voit  pas,  par  les  registres,  d'une  ma- 
nière bien  claire  le  détail  de  son  procès,  mais  il  paraît  seulement 
que  l'on  fut  embarrassé  sur  la  manière  de  le  juger,  puisqu'on  le 
fit  consulter  par  divers  avocats,  qui  se  trouvaient  être  de  différens 
avis,  les  uns  voulant  qu'on  l'appliquât  à  la  torture,  les  autres  ne 
trouvant  pas  qu'il  y  eut  lieu  de  le  faire'.  Enfin,  après  plusieurs 
délais,  le  Grand  Conseil  s'assembla  le  i4  janvier  lôBç)  pour  pro- 
céder à  son  jugement.  Comme  on  ne  put  pas  le  convaincre  claire- 
ment des  faits  dont  il  était  accusé  et  qu'il  n'y  eut  contre  lui  (pie  des 
soupçons  et  des  présomptions,  aussi  y  eut-il  divers  avis  sur  ce  qu'il 
y  avait  à  faire  à  son  égard  :  les  uns  voulaient  que  la  procédure  fût 
poussée  plus  avant,  l'aflaire  n'étant  pas  encore  prête  à  être  jugée, 
les  autres,  qu'on  le  mît  hors  des  prisons,  d'autres,  qu'on  lui  cassât 
sa  bourgeoisie,  d'autres,  qu'on  le  privât  simplement  de  tous  offices 
et  charges,  d'autres,  qu'ayant  égard  aux  bons  services  qu'il  avait 
rendus  à  la  Ville,  on  se  contentât  de  lui  ôter  l'emploi  de  général  de 
la  monnaie,  mais  il  fut  enfin  résolu,  par  la  plus  grande  voix,  de 
le  faire  venir  devant  le  Grand  Conseil  où  on  lui  prononcerait  : 
qu'ayant  négligé,  contre  le  serment  qu'il  avait  fait  à  l'Etat,  de 
révéler  ce  qu'il  pouvait  savoir  de  contraire  à  ses  intérêts  et  à  ceux 
des  seigneurs  de  Berne,  qu'ayant  aussi^  contre  son  devoir  de 
citoyen  et  de  magistrat,  demandé  qu'il  y  eût  un  commissaire  de  la 
part  de  ce  canton  qui  fût  présent  à  l'instruction  de  son  procès  et 
aussi,  eu  égard  à  sa  longue  détention,  on  le  condamnait  à  être  cassé 
de  tous  ses  emplois,  lui  donnant  la  ville  pour  prison  et  le  mettant 
sous  serment  de  se  représenter  toutes  fois  et  quantes,  au  cas  qu'on 


■  R.  C.  vol.  ni.  fo  1.54  (26  sept.).  '  Ihid..  fo  â.jS  v"  (27  déc). 


32  CLAUDE    SAVOYE    SE    RETIRE    A    BERNE.  '  ^89 

vînt  à  (iôoouvrir  quelque  chose  de  nouveau,  toucliaiiL  la  conspiration 
pour  laquelle  il  avait  été  mis  en  prison  '. 

Celle  sentence  ayant  ('té  prononcée  à  Claude  Savoye,  il  fut 
élargi  des  prisons.  Il  paraîl  assez,  par  les  nnotifs  sur  lesquels  elle 
était  appuyée,  ([u'elle  fut  extrêmement  douce  et  nullement  propor- 
tionnée au  crime  dont  le  prévenu  s'était  rendu  coupable,  puisque 
c'en  est  un  des  plus  capitaux  à  un  sujet  d'un  état  et  plus  encore  à 
un  mag-islrat,  d'cnqiloyer  la  protection  d'un  état  élranj^^er  et  de 
vouloir  faire  fouler  aux  pieds  les  lois  les  plus  inviolables,  car  il 
avait  fait  solliciter  l'intercession  des  Bernois  en  sa  faveur  et  il  avait 
obtenu  d'eux  qu'ils  demandassent  qu'un  commissaire  de  leur  part 
assistât  à  l'instruction  de  son  procès,  et  il  y  a  beaucoup  d'appa- 
rence que  sans  les  égards  el,  les  grands  ménaqemens  qu'on  avait  à 
garder  avec  ce  canton,  un  procédé  de  cette  nature  lui  aurait  attiré 
une  condamnation  beaucou|)  plus  rigoureuse. 

A  l'égard  de  la  conspiration,  (jui  ne  peut  être  autre  chose  que 
l'affaire  de  Montchenu,  il  paraît  par  les  registres  (pie  plusieurs,  et 
et  des  principaux  même  de  la  ville,  étaient  soupçonnés  d'y  avoir 
trempé,  ou  du  moins  de  l'avoir  sue,  sans  l'avoir  révélée,  comme 
nous  l'avons  dit  ailleurs'.  El  il  n'est  pas  impossible  que  le  nombre 
et  la  qualité  de  ceux  qui  pouvaient  y  être  im|)liqués  fie  fît  passer 
légèrement  les  juges  sur  cette  atfaire. 

Au  reste,  Claude  Savoye,  au  lieu  de  ne  point  sortir  de  Genève  - 
el  de  se  prc'senler  toutes  fois  et  quanles,  se  retira  à  Berne,  d'où  il 
écrivit  une  lettre  par  laquelle  il  manpiait  qu'il  renonçait  à  la  bour- 
geoisie, priant  le  Conseil  de  le  dégager  du  serment  qu'il  avait  fait  à 
la  Ville  \  On  ne  voulut  point  écouter  sa  demande,  ce  qui  augmenta 
l'irritation  où  il  était.  Il  se  fit  passer  bourgeois  de  Berne  et  se 
servit  de  la  protection  de  ce  canton'  pour  se  faire  accorder  un  sauf- 
conduit  pour  venir  faire  ses  affaires  dans  Genève,  y  poursuivre 
en  personne  un  procès  qu'il  avait  contre  un  particulier  et  se  mo- 
quer ainsi  du  jugement  rendu  contre  lui,  auquel  il  s'était  soumis.  Il 

'  R.  G.,  vol.  32.   fo  27."i.  Cf.  Procès  *  Elle  ne  tui  aurait  certaineraeut  pas 

criminels,  n»  :H9.  été  accordée,  s'il  avait  été  coupable  dans 

2  Voy.  plus  haut,  p.  8.  l'affaire  du  sr  de  Montchenu.  {Note  des 

^  Archives,  P.  H.,  n»  1212  (24  avril).  éditeurs.) 


l53g  AFFAIRE    DE    JEAiN    GOILAZ .  33 

est  vrai  que,  s'il  en  faut  croire  un  mémoire  manuscrit  qui  est  dans 
les  Archives'  et  qui  traite  de  la  source  des  troubles  de  l'année  i54o, 
il  y  avait  eu  beaucoup  de  passion  dans  toute  l'affaire  de  Claude 
Savoje,  auquel  on  n'avait  attribué  l'intelligence  qu'il  était  accusé 
d'avoir  eue  avec  Montchenu  qu'en  haine  de  ce  qu'il  soutenait  Farel 
et  Calvin,  et  qu'il  en  fut  ensuite  pleinement  justifié  à  Berne  par  le 
sieur  de  Montchenu  lui-même,  en  présence  des  députés  de  Genève 
qui  y  étaient  alors'.  Je  trouve  dans  Roset  '  que  ce  fut  au  mois  de 
novembre  de  cette  année  que  la  chose  arriva  et  (jue  ceux  qui 
avaient  été  accusés  de  cette  conspiration  furent  trouvés  innocens. 
Quoi  qu'il  en  soit,  le  jugement  rendu  contre  lui  ne  le  supposait 
nullement  convaincu  du  crime  qu'on  lui  imposait,  puisqu'en  ce 
cas,  il  n'aurait  pu  éviter  d'être  condamné  à  mort  et  la  sentence 
aurait  été  très  juste,  par  les  raisons  que  nous  avons  déjà  dites. 

Claude  Savoye  n'était  pas  le  seul  qui  cherchât  la  protection 
des  Bernois.  Plusieurs  qui  étaient  mal  dans  leurs  affaires  ou  qui 
avaient  commis  quelque  faute  dont  ils  appréhendaient  la  punition, 
prenaient  aussi  le  même  parti,  pour  éviter  par  là,  s'il  leur  était 
possible,  les  peines  qu'ils  méritaient.  Un  nommé  Jean  Goulaz,  qui 
devait  au  public  et  à  divers  particuliers,  fit  une  déclaration,  au 
mois  de  mars,  dans  le  Conseil  des  Deux  Cents,  qu'il  renonçait  à  la 
bourgeoisie  parce  qu'il  était  devenu  sujet  de  Berne,  priant  le 
magistrat  d'agréer  la  résignation  qu'il  lui  en  faisait  et  de  le  tenir 
quitte  du  serment  de  bourgeois  '. 

Pendant  que  le  Conseil  opinait  sur  sa  demande,  au  lieu  d'at- 
tendre la  réponse,  il  s'enfuit,  mais  il  ne  put  le  faire  aussi  vite  qu'il 
aurait  fallu  pour  que  le  magistrat,  averti  de  son  évasion,  n'eût  pas 
eu  le  temps  d'envoyer  courir  après  lui.  On  l'atteignit  sur  le  pont 
d'Arve  et  on  le  conduisit  en  prison  où,  après  être  resté  quelques 
mois,  il  fut  condamné  par  le  Grand  Conseil,  après  avoir  fait  répa- 
ration de  sa  faute,  à  jurer  de  nouveau  la  bourgeoisie  de  Genève  et 
à  s'engager  à  ne  jamais  faire  aucun  chagrin,  ni  à  l'État,  ni  aux  par- 
ticuliers ' . 

'  Il  forme  les  pp.  26:{  à  27i  du  w^  67.  '  Oiivr   oité.  liv.  IV,  L-hap.  14,  p.  248. 

(Note  des  éditeurs.)  *  R.  C,  vol.  33,  f"  33  r».  34  (o  mars). 

'  Cf.    Eidg.   Abschiede,   f.    IV,    i  c,  ^  IbuL,  fo   176  (23  juin).  Cf.  Procès 

p.  1148  (10-26  nov.).  crim..  no  322. 


34  LETTRE    DU    CARDINAL    SADOLET    AUX    GENEVOIS.  iS^Q 

Les  ministres  (|ui  servaienl  l'Eglise  do  Genève  de|Hiis  le  haii- 
nissemenf,  de  Farel  et  de  Calvin  n'étant  pas,  à  beaucoup  près,  du 
mérite  de  ces  grands  hommes,  ceux  qui  avaient  à  coeur  les  intérêts 
de  l'Eglise  romaine  et  qui  voyaient  avec  une  extrême  peine  qu'une 
ville  comme  Genève  eût  secoué  le  joug  de  cette  église,  crurent  que 
l'occasion  serait  favorable  |)our  y  introduir-ede  nouveau  le  papisme. 
Les  pasteurs  qui  conduisaient  alors  l'église  de  Genève  n'étaient  ni 
en  assez  g-rande  autorité  pour  détourner  le  peuple  de  renoncer  à 
la  religion  protestante,  au  cas  qu'il  eût  été  fortement  sollicité  de  le 
faire,  ni  assez  habiles  pour  repousser  les  traits  fju'on  aurait  pu 
porter  à  cette  religion,  d'une  manière  à  ne  laisser  aucun  doute  dans 
l'esprit.  Sadolet,  évêque  de  (^arpentras,  se  chargea  du  soin  de  faire 
réussir  cette  affaire.  C'était  un  homme  qui  avait  beaucoup  d'esprit 
et  d'éloquence  et  qui  avait  été  élevé,  par  son  mérite,  au  cardinalat. 
Ce  prélat  écrivit,  au  mois  de  mars,  une  lettre  adressée  au  mag-is- 
tral  et  au  peuple  de  Genève.  Elle  était  conçue  en  des  termes  fort 
honnêtes  et  il  s'y  prenait  d'une  manière  si  insinuante  pour  rame- 
ner les  Genevois  au  giron  de  l'Eglise  romaine  (pi'il  y  aurait  eu  lieu 
de  craindre,  si  elle  n'eût  été  écrite,  comme  elle  le  fut,  en  une  langue 
étrangère,  qu'elle  eût  ébranlé  bien  des  esprits,  surtout  n'y  ayant 
personne  alors  dans  Genève  en  état  de  la  réfuter.  Le  (Conseil  fit  une 
réponse  honnête  à  cette  lettre,  sans  entrer  dans  aucun  détail  des 
articles  qu'elle  contenait,  faisant  espérer  au  cardinal  qu'on  en  ferait 
une  plus  ample  dans  la  suite'.  C'est  ce  que  fît  Calvin,  à  qui  elle  fut" 
envoyée  à  Strasbourg-.  Ce  réformateur  l'ayant  lue,  ne  larda  pas  à 
répondre  et  il  le  fit  avec  tant  d'habileté  et  de  force  qu'il  rendit 
absolument  inutiles  l'artifice  et  les  tours  séducteurs  tjue  le  cardinal  - 
avait  mis  en  œuvre  dans  sa  lettre,  de  sorte  que  les  espérances  qu'il 
avait  conçues,  de  faire  abandonner  aux  Genevois  la  réformation 
qu'ils  avaient  embrassée,  furent  bientôt  évanouies". 

Ce  ne  fut  pas  dans  celte  occasion,  seule  que  Calvin  fil  voir  à 


'  R.  C,  vol.  :f3,  f»  SI  V»  (27  mars).  -  Voy.    |ioiii-  la  biblioj.'ra|.ihie  de  ces 

—  Le  Conseil  chargea  en  effet,  ail  mois  de  deux  célèbres  lettres,  Catvini  op.,  t.   V, 

janv.  1540,  le  pasteur  Morand  de  répondre  pp.  xi.iv  et  suiv.,  et  pour  le  texte,  ibid.. 

à  Sadolet  {ihid.,  vol.  M,  f"  13),  mais  ce  pro-  pp.  3ti9  et  sni v.  (  Note  des  éditeurs.  ) 
jet  n'eut  pas  de  suite.  (Note  dfs  éditeurs.) 


l539        NOUVELLE    LETTRE    DE    CALVIN    A    l'ÉGLISE    DE    GENEVE.  35 

son  ancienne  éi;lise  (jii'il  ne  l'avait  pas  oiil)liée.  Le  peuple  de  Ge- 
nève n'avait  pas,  comme  nous  venons  de  le  dire,  pour  les  pasteurs 
qui  avaient  succédé  aux  deux  réformateurs  exilés,  la  considération 
et  les  égards  sans  lesquels  le  ministère  ne  saurait  faire  de  fruit. 
Les  représentations  qu'ils  faisaient  sur  la   nécessité  de  réprimer 
la  licence  et  les   débauches  et  sur  celle  ([u'il  y  avait  d'avoir  un 
plus  grand  nombre   de   pasteurs  pour   pourvoir  avec  abondance 
aux  besoins  d'une  église  autant  nombreuse,  leurs  représentations, 
dis-je,  étaient  peu  écoutées  et  l'on  ne  remédiait  à  aucun  des  maux 
dont  ils  se  plaig-naienl  au  magistral.  Ce  qui  porta  Calvin  à  écrire 
une  longue  lettre  à   l'ég-lise  de  Genève,   datée  de  Strasbourg-,   le 
25  juin,  par  laquelle  il  montre  quelle  est  la  considération  que  le 
peuple  doit  avoir  pour  ses  pasteurs,  quelles  que  soient  d'ailleurs 
leurs  qualités  personnelles  et  combien  la  grandeui-  du  maître-,  au 
nom  du([uel   ils  annoncent  les  vérités  de   la  relig-ion,   rend  leur 
caractère  à  tous  égards  respectable.   Il  leur   faisait  sentir  ensuite 
que  quelques  petits  défauts  qu'il  y  pourrait  avoir,  soit  dans  leur 
manière  d'enseii^ner,  soit  dans  leur  manière  de  vivre,  ne  devaient 
point  faire  diminuer  les  égards  qui  leur  étaient  dvis,  pourvu  ([u'on 
reconnût  en  eux  une  profonde   vénération   pour  la  di\inité,  une 
crainte  véritable  de  lui  déplaire  et  un  amour  sincère  pour  la  vérité, 
f|u'en  un  mol,  on  ne  pouvait  douter  que  ceux-là  ne  fussent  les 
véritables  ministres  de  Christ,  qui  enseignent  les  points   princi- 
paux de  la  religion  chrétienne  et  ceux  dont  la  connaissance  est 
nécessaire  au  salut,  qui  joignaient  à  la  prédication  de  l'Evangile 
l'administration   des  sacremens  et  que,  par  conséquent,  l'on  ne 
pouvait  pas  leur  refuser  la  déférence  et  le  respect  (pi'uii  troupeau 
est  obligé  d'avoir  pour  ses  conducteurs,  sans  offenser  la  divinité.  Il 
ajoutait  divers  autres  motifs  à  l'union  et  à  la  concorde,  exprimés 
avec  toute  la   force  et  l'éloquence  qui  étaient  si  naturelles  à  ce 
grand  homme,  lesquels  il  n'est  pas  nécessaire  de  rapporter  ici  et 
qu'on  peut  voir  dans  la  lettre  même,  qui  est  la  deuxième  de  celles 
qui  sont  imprimées  sous  son  nom  ' . 

Les  ministres  s'étaient  rendus  odieux,  en  pai-lie  pour  soutenir 

'  Elle  se  trouve  dans  les  Calvini  op.,  t.  X.  n"  17.Ï. 


36  DEBUT    DE    l'affaire    DES    ARTICULAIS  I^^Q 

la  confession  tlo  Coi  (jui  avail  été  juréo  dans  le  temple  de  Saint- 
Pierre,  l'an  i536',  dont  plusieurs  articles  n'accommodaient  pas 
l'humeur  libertine  de  quantité  de  citoyens.  Crest  ce  cpii  en  porta 
un  grand  nombre  à  se  présenter  en  Conseil,  le  28  mars',  où  ils 
firent  des  protestations  contre  ces  articles,  qu'ils  prétendaient  être 
contraires  aux:  libertés  de  la  Ville ,  demandant  que  l'original  de 
cette  confession,  qui  était  entre  les  mains  de  Claude  Roset,  aupa- 
ravant secrétaire,  lui  fût  ôté  pour  être  ensuite  biffé  et  (ju'ils  fus- 
sent, après  cela,  relevés  dans  les  formes,  du  serment  qu'ils  avaient 
fait  de  s'y  soumettre.  Nous  avons  vu  dans  le  livre  précédent,  sous 
l'année  i53y,  les  grandes  oppositions  qu'apportèrent  plusieurs  à 
l'établissement  de  cette  confession  '. 

Dans  ce  même  temps,  commença  une  affaire  qui  causa  de 
grands  troubles  dans  la  ville  et  qui  la  brouilla  avec  ses  meilleurs 
amis,  les  seigneurs  de  Berne,  d'une  manière  que  les  suites  en  pou- 
vaient être  très  funestes,  je  veux  parler  de  l'affaire  des  Artichauts, 
qui  produisit  l'année  suivante,  i54o,  une  très  dangereuse  sédition, 
laquelle  fut  cause  que  les  Bernois  s'emparèrent  des  terres  de  Saint- 
Victor  et  Chapitre,  dont  les  Genevois  demeurèrent  dépouillés  jus- 
qu'au départ  de  Baie,  fait  en  i544)  que  If's  choses  furent  à  peu  près 
rétablies  dans  leur  étal  précédent,  ce  (jui  causa  à  la  Ville,  pendant 
tout  cet  espace  de  temps,  des  inquiétudes  et  des  peines  infinies. 

Pour  avoir  une  idée  plus  juste  de  toute  celte  affaire  et  de  ses 
suites,  il  est  nécessaire  de  remonter  au  trailé  qui  fut  fait  entre" 
Berne  et  Genève,  le  7  août  de  l'année  i536,  dutjuel  nous  avons  rap- 
porté les  principaux  articles  dans  le  livre  précédent'.  Par  ce  traité, 
les  Bernois  abandonnaient  à  leurs  combourgeois  de  Genève  tout  ce 
qui  ap|)artenait  au  Chapitre  de  Saint-Pierre  et  à  la  seigneurie  et 
prieuré  de  Saint- Victor  avec  tous  ses  revenus,  se  réservant  toute- 
fois les  appels,  la  remise  des  criminels  condamnés  au  dernier  sup- 
plice, le  devoir  d'hommes  et  les  maléfices,  de  la  manière  que  la  chose 
avait  été  pratiquée  de  tout  temps  sous  les  comtes  et  ducs  de  Savoie. 

C'est  à  peu  près  de  cette  façon  que  s'en  exprime  le  traité,  sans 


'  Voy.  plus  haut,  t.  II,  p.  528.  '  Voy.  t.  II,  p.  Wi. 

«  R.  G.,  vol.  33,  fo  59  ro.  *  Ibid..  pp.  "il?  olK. 


l53y  ORIGINES    UE    CETTE    AFFAIRE.  J'y 

entrer  dans  une  plus  ample  explication.  Quoiqu'elle  soit  g-éncrale, 
elle  n'est  cependant  nullement  équivoque  ou,  si  elle  se  trouvait 
avoir  besoin,  dans  certains  cas,  d'éclaircissemens,  il  n'était  pas 
difficile  de  se  les  procurer  en  faisant  conster  de  la  praticpie  ([ui 
avait  eu  lieu  dans  tous  les  temps  et  en  remontant  aux  traités  faits 
entre  les  anciens  comtes  de  Genevois  et  les  prieurs  de  Saint- Victor 
et  entre  les  mêmes  comtes  et  le  Chapitre,  traités  dont  nous  avons 
rapporté  les  principaux  articles  dans  le  premier  livre  de  cette  his- 
toire, sous  les  années  i2y5  et  i3o2  '. 

Si  les  Bernois  avaient  eu  dessein  d'exécuter  ponctuellement 
les  articles  du  traité  fait  eu  i53G,  qui  regardaient  ces  terres,  il 
était  aisé  de  s'entendre  sur  tous  les  cas  qui  se  jiouvaient  présenter. 
Mais  comme  ils  avaient  eu  des  vues  sur  la  souveraineté  de  Genève, 
lesquelles  ils  n'avaient  abandonnées  (\ue  forcés  qu'ils  y  furent,  en 
quehjue  manière,  par  le  refus  ferme  et  constant  que  leur  tirent  les 
Genevois  et  par  la  crainte  peut-être  que  ceux-ci,  réduits  au  déses- 
poir, ne  se  jetassent  entre  les  bras  de  la  PVance,  comme  nous 
l'avons  dit  dans  le  livre  précédent',  les  Bernois,  dis-je,  qui 
voyaient  avec  quelque  jalousie  (pi'une  ville  (pii  leur  paraissait,  par 
les  concpiêtes  qu'ils  avaient  faites  et  qu'ils  environnaient  de  tous 
côtés,  si  fort  à  leur  bienséance,  leur  eût  échappé,  n'étaient  pas 
disposés  à  la  laisser  jouir  trancpiillement  des  droits  considérables 
qu'elle  avait  sur  les  terres  de  Saint-N'ictor  et  (Miapitre  enclavées 
dans  leurs  bailliages  de  Ternier  et  de  Gaillard.  Aussi,  de|)uis  le 
traité,  les  officiers  bernois  de  ces  bailliages  ne  cessèrent  de  commet- 
Ire  divers  attentats  conlic  la  juridiction  de  ces  terres.  Nous  avons 
vu,  sur  la  Un  du  livre  précédent",  connnent  les  Genevois  s'en  plai- 
gnirent en  diverses  députations  (|u'ils  envoyèrent  à  Berne  pendant 
l'année  iSSy,  ce  qui  d(uma  lieu  aux  Bernois  de  s'expliquer  sur 
leuis  pr(''lentious  par  rapport  à  ces  terres  et  aux  devoirs  des  sujets 
de  Saint- Victor  et  Gha|)itre.  Je  ne  répéterai  pas  ce  que  les  envoyés 
de  Berne  à  Genève,  au  mois  de  juin  de  cette  même  anm'-e,  dirent 
là-dessus  et  (piej'ai  rapporté  en  son  lieu';  je  me  contenterai  de 


■  Voy.  I.  I,  pp.  17:!  et  I7.S.  »  Ibid.,  p.  .^31. 

'T.  il,  p.  5:21  *  Ibid.,  i>.  tm. 


38  TKAiri':    l'ASSlî    AVEC    BERNE    PAK    LES    AUTICULANS.  '53(J 

faire  souv(Mii['  les  hîcleurs  que  lout  ce  qui  l'ut  dit  de  pail  cl  d'aulfe 
n'ahoulil,  à  rien  et  ([ue  des  députés  de  Genève,  ([ni  l'ui-ent  envoyés 
à  Berne  à  ce  sujet,  sur  la  fin  d(^  l'année,  s'en  revitn'cnt  sans  rien 
conclure. 

Les  baillis  du  voisinage  continuèrent,  Tannée  suivante,  i5i58, 
à  troubler  les  Genevois  dans  la  possession  de  leurs  droits  dans  ces 
mêmes  terres,  comme  nous  l'avons  aussi  remarqué  ci-devant.  On 
s'en  plaignit  par  des  députés  qui  furent  envoyés  à  Berne  au  com- 
mencement de  novembre,  mais  ils  n'en  ra|)portèrent  aucune  ré- 
ponse salisfaisante  et  l'on  vit  avec  chagrin  les  Bernois  s'affermir 
tous  les  jours  davantage  dans  leurs  prétentions.  Au  mois  de  mars 
suivant,  on  fil  une  seconde  députation  à  Berne  |)our  obtenir,  par 
de  nouvelles  sollicitalions,  ce  (jue  les  supérieurs  de  ce  canton 
avaient  jusque-là  conslannnent  refusé.  Rosel  remanpie  '  (pie  les 
députés  (pii  la  conqjosaienl  et  (pii  étaient  au  nombre  de  trois,  ('taient 
les  principaux  auteurs  des  affaires  ([ui  furent  suscilées  aux  réfor- 
mateurs Farel  et  (lalvin  ;  il  tlit  aussi  (pi'ils  étaient  les  plus  accré- 
dités du  Conseil".  E\\  effet,  ils  étaient  tellement  soutenus  dans 
Genève,  soit  par  leurs  parens,  soit  par  leurs  amis,  (pTils  se  crurent 
en  état  de  tout  entreprendre  sans  que  qui  (pie  ce  soil  y  trouvât  à 
redire.  C'est  ce  qu'ils  firent  voir  par  la  manière  dont  ils  s'ac(put- 
tèrent  de  la  députation  qui  leur  avait  été  confiée.  Au  lieu  de  iie  rien 
accorder  (pie  ce  cpii  ne  dérogeait  point  au  trailé  fait  entre  les  deux 
Etats  en  ifj^O  et  de  ne  céder  que  ce  ([u'ils  auraient  eu  un  ordre, 
exprès  d'abandonner,  ils  accordèrent  des  articles  qui  dépouillaient 
les  Genevois  des  plus  beaux  droits  ([u'ils  avaient  sur  les  terres  de 
Saint-Victor  et  Chapitre. 

S'ils  se  conduisirent  de  cette  manière,  ou  de  propos  délibéré, 
ou  par  inadvertance  et  par  surprise,  c'est  ce  <[ue  je  ne  déciderai  pas 
et  dont  je  laisserai  le  jugement  entier  au  lecteur;  je  dirai  seulement 
(ju'il  paraît,  par  le  procès  (]ui  leur  fut  fait  dans  la  suite,  qu'ils 
furent  accusés  de  s'être  munis  d'instructions  supposées  et  minutées 
par  l'un  d'eux,  afin  (pie,  si  on  leur  demandait  à  Berne  en  vertu  de 
({uels  ordres  ils  accordaient  si  libéralement  ce  que  l'on  souhaitait 

'  Liv.  IV,  chai).  29,  p.  263.  Jean    Luilin    et  Jean  Gabriel   Monallion. 

M"élaieiit    Ami    tle    fjiapeauronge.       (Noie  des  éditeurs.} 


l53()  PRINCII'AUX    ARTICLES    DE    CE    TRAITÉ.  3(J 

d'eux,   ils   ])iissenl   produire   un  acle  (|ui   les  autorisât  suFfisam- 
ment. 

Ayant  donc  été  admis  à  l'audience  du  Conseil  de  Berne,  ils  y 
déclarèrent  qu'ils  avaient  été  envoyés  à  leurs  Excellences  pour 
passer  au  nom  des  seigneurs  de  Genève  un  traité,  soit  à  l'égard  de 
certaines  cures,  soit  à  l'égard  des  terres  de  Saint-Victor  et  Chapitre, 
qui  terminât  toutes  les  difficultés  fjue  les  deux  états  avaient 
ensemble.  Le  Conseil  ayant  nonnné  des  commissaires  de  sa  part 
pour  convenir  avec  les  députés  de  Genève,  le  traité  fui  bicnlùl 
dressé.  Il  contenait  vingt  et  un  articles  dont  la  plupart  étaient 
honteux  aux  Genevois  et  les  dépouillaient  des  plus  beaux  droits 
fpi'ils  avaieni  sur  ces  terres.  Je  ne  les  rapporterai  pas  tous,  je  ne 
m'arrêterai  (ju'aux  plus  essentiels  e(  (pii  mar([uent  d'une  manière 
plus  sensible,  ou  la  prévarication,  ou  l'inadvertance  et  la  négli- 
gence la  plus  stupide  que  l'on  puisse  imaginer  de  ceux  qui  les 
passèrent ' . 

Ils  convinrent  donc,  par  le  premier  article,  qu'encore  (pie  le 
traité  de  i536  parût  accorder  aux  Genevois  diverses  prérog-atives 
au  delà  des  censés,  rentes,  dîmes,  revenus  et  autres  jouissances 
et  choses  de  cette  nature  qui  peuvent  appartenir  à  une  juridiction 
subalterne,  cependant,  nonobstant  cela,  il  devait  être  arrêté  que  la 
souveraineté  ou  haute  seigneurie  sur  les  hommes  et  les  biens  de 
Chapitre,  de  même  que  sur  les  hommes  et  les  biens  de  Saint- 
Victor,  la  suite  en  g-uerre,  les  devoirs  d'hommes,  les  appellations, 
maléfices,  confiscations  et  autres  clioses  propres  et  essentielles  à 
la  souveraineté'  appartiendraient  absolument  et  sans  parLage  aux 
seigneurs  de  Berne,  lesquels  devraient  aussi  être  les  maîtres  de 
tout  ce  qui  reg'ardait  le  spirituel  ou  la  religion  dans  lesdites  terres 
et  pourraient  faire  là-dessus  tels  règlements  et  donner  tels  ordres 
qu'ils  trouveraient  à  propos  et  qu'à  eux  seuls  appartiendrait  le 
droit  de  les  faire  publier. 

Par  le  même  article,  il  était  encore  convenu  que  les  chàte- 


'  Le  texte  français,  daté  du  ;_il)  mars,  se  trouve  aiiv  Archives  de  Genève,  P.  H., 
n"  1209.  Il  a  été  publié  dans  les  Arcliivcs  de  Genèce,  pp.  'iik  et  suiv.  L'exemplaire 
allemand  existe  aux  Archives  de  Berne;  cf.  Eidy.  Ahschiede,  t.  IV,  t  e,  p.  1081.  (Note 
lies  éditeurs.) 


4o  SUITE    DE    CES    ARTICLES.  ^^Sg 

lains  de  Genève  n'auraient  que  le  tiers  des  amendes  et  que  les  deux 
autres  tiers  appartiendraient  aux  seigneurs  de  Berne,  ([ui  se  réser- 
vaient, non  seulement  le  droit  de  faire  grâce  aux  criminels  con- 
damnés par  le  juge  de  (ienève  au  dernier  supjjlice,  mais  aussi  de 
diminuer  et  même  de  quitter  entièrement  les  autres  peines,  de 
quelque  nature  qu'elles  fussent,  au-dessous  la  mort,  selon  l'exigence 
des  cas  et  qu'ils  le  trouveraient  à  propos. 

Un  autre  article  portail  que  dans  les  contraventions  aux  juge- 
mens  et  ordonnances  touchant  le  s|iirituel,  les  châtelains  n'auraient 
le  droit  que  de  foire  les  premières  informations  contre  les  préve- 
nus, sans  leur  pouvoir  infliger  aucune  peine,  ces  sortes  de  cas  de- 
vant d'abord  être  portés  devant  les  baillis. 

Par  le  douzième  article,  les  parties  demeuraient  d'accord  que 
les  châtelains  de  Genève  et  autres  officiers  de  cette  ville  dans  lesdi- 
tes  terres  feraient  serment,  avant  que  d'entrer  dans  l'exercice  de 
leurs  charges,  entre  les  mains  des  baillis,  de  maintenir  l'honneur 
et  l'avantage  des  seigneurs  de  Berne  et  de  leur  être  soumis  et 
obéissans,  pendant  qu'ils  seraient  dans  l'emploi. 

Par  le  dix-septième,  on  convenait  que  les  protocoles  et  regis- 
tres des  notaires  décédés  devraient  être  remis  aux  seigneurs  de 
Berne,  comme  souverains  de  Saint- Victor  et  Chapitre. 

Par  le  dix-huitième,  il  était  dit  que  les  Genevois  qui  auraient 
quelque  procès  ensemble  pour  des  biens  situés  rière  l'état  de 
Berne  ne  pourraient  point  poursuivre  leur  droit  à  Genève,  mais  , 
dans  les  lieux  où  ces  biens  seraient  situés,  ce  qui  était  contre 
divers  articles  des  Franchises  de  cette  ville  et  par  conséquent 
contre  l'alliance  avec  Berne,  qui  réserve  les  Franchises. 

L'article  suivant  était  un  des  plus  honteux  pour  Genève  :  sur 
ce  que  les  officiers  de  cette  ville  avaient  saisi  un  larron  du  lieu  de 
Troinex  et  (|u'ils  l'avaient  banni  sans  le  su  et  la  permission  des 
Bernois,  leurs  alliés  de  Genève  priaient  les  seigneurs  de  Berne  de 
leur  j)ardonner  cet  attentat,  reconnaissant  que  ce  procédé  avait  été 
très  mauvais  et  très  irz'égulier  et  s'engageant  à  ne  jamais  rien  faire 
de  semblable  à  l'avenir.  Enfin,  les  trois  députés  étaient  convenus 
par  le  huitième  article,  de  remettre  aux  seigneurs  de  Berne  la  sou- 
veraineté du  village  de  Neydens,  quoiqu'il  fût  incontestablement 


i539  msTRucTiONS  données  aux  articulans.  4i 

de  la  dépendance  de  Peney  et  qu'ainsi  les  Genevois  en  fussent  les 
seuls  souverains. 

Pour  bien  comprendre  toute  l'énormité  de  la  conduite  de  ces 
députés,  je  rapporterai  en  peu  de  mots  le  précis  des  instructions  et 
des  ordres  qui  leur  furent  donnés'.  Ils  avaient  ordre  de  prier  les 
seigneurs  de  Berne  de  laisser  jouir  la  ^  ille  de  Genève  de  la  souve- 
raineté dont  elle  était  en  possession  et  (pii  lui  appartenait  incontes- 
tablement sur  les  villages  de  Malvaz,  de  Neydens  et  la  Couldre  de 
Gélignj,  comme  étant  des  dépendances  de  Peney,  l'un  des  Mande- 
mens  de  l'Église.  De  demander  la  même  chose  à  l'égard  de  la  cure 
de  Russin,  qui  avait  toujours  été  de  la  collation  et  de  la  présenta- 
tion de  l'évêque  et  de  celle  de  Moëns,  que  l'on  pouvait  faire  voir  par 
de  bons  titres  appartenir  à  Genève  en  toute  souveraineté.  De  faire 
ensuite  une  relation  exacte  des  vexations  continuelles  que  faisaient 
les  baillis  voisins,  au  sujet  de  Saint- Victor  et  Chapitre  et  de  solli- 
citer vivement  les  seigneurs  de  Berne  de  faire  cesser  ces  vexations, 
comme  encore  de  laisser  les  choses  dans  l'état  qu'elles  avaient  été 
de  tout  temps,  par  rapport  à  ces  terres,  sur  lesquelles  la  ville  de 
Genève  avait  une  juridiction  entière,  à  la  réserve  des  appellations 
et  des  devoirs  d'hommes,  selon  le  traité  de  i536.  Qu'ainsi,  les  châ- 
telains de  Genève  ne  fussent  point  troublés  dans  l'exercice  de  la 
justice  contre  les  criminels.  Que  les  notaires  aussi  et  les  conmiis- 
saires  de  la  même  ville  pussent  exercer  leurs  emplois  dans  lesdites 
terres  sans  être  obligés  d'en  demander  la  permission  aux  baillis  de 
Berne.  Enfin,  les  députés  avaient  un  ordre  exprès  de  demander  la 
restitution  du  prieuré  de  Draillans,  dépendant  de  la  seigneurie  de 
Saint-Victor,  dont  les  baillis  de  Thonon  avaient  injustement  dé- 
pouillé la  ville  de  Genève. 

Telles  étaient  les  instructions  (pii  furent  données  à  ces  dépu- 
tés, auxquelles  on  ajouta  cette  réserve  expresse  que  les  seigneurs 
de  Genève  accepteraient  et  ratifieraient  tout  ce  dont  ils  auraient 
convenu,  conformément  auxdites  instructions,  en  tant  que  les  arti- 
cles qui  seraient  arrêtés  ne  contreviendraient  point  à  ceux  du 


'  Roget,  ouvr.  cité,  t.  I,  p.  18;i,  uote  2,  donne  le  le.xle  de  ces  instructions,  datées 
du  18  mars  13.39,  d'après  I  original  des  Arctiives,  P.  H.,  n»  ItM .  (i\„te des  éditeurs.) 


42  RETOUR  DES  ARTICULANS  A  GENEVE.  '  53(J 

traité  perpétuel,  fait  en  i5.'3(j,  enlre  leurs  Excellences  de  Berne  et 
les  seigneurs  de  Genève,  à  la  combourgeoisie  faite  la  même  année 
et  aux  Franchises  et  libertés  de  la  ville. 

Il  n'y  a  ([u'à  comparer  ces  instructions  avec  les  articles  pour 
voir  ({ue  la  plupart  de  ceux-ci  sont  diamétralement  contraires  aux 
instructions  et  à  l'ordre  général  dont  je  viens  de  parler,  de  ne  rien 
passer  de  contraire  aux  traités  et  aux  Franchises  ;  que  les  députés 
n'avaient  aucun  ordre  sur  les  autres,  tels  (pi'étaient  les  ordonnances 
sur  la  religion,  les  piotocoles  des  notaires  décédés,  la  défense  de 
plaider  sinon  dans  les  lieux  où  les  bien  contestés  par  les  parties 
sont  situés  et  sur  la  réparation  au  sujet  du  jugement  rendu  contre 
le  larron  de  Troinex.  Ils  n'avaient  non  |>lus  aucun  ordre  sur  la 
plupart  des  autres  articles  (pi'ils  passèrent  et  que  je  n'ai  pas  rap- 
portés pour  abréger  et  parce  qu'ils  ne  sont  pas  autant  considérables 
que  ceux  donl  j'ai  parlé.  Enfin,  toute  l'oblifjuité  de  leur  procédé  et 
toute  l'étendue  de  leur  désobéissance  et  de  leur  mépris  pour  leur 
magistrat  paraissent  bien  clairement  par  le  silence  quils  gardèrent 
à  l'égard  de  plusieurs  des  articles  sur  lesquels  ils  avaient  une 
charge  expresse  d'insister,  tels  qu'étaient  la  restitution  du  prieuré 
de  Draillans  et  la  déclaration  de  la  souveraineté  de  la  Gouldre  de 
Céligny,  dont  ils  ne  firent  aucune  mention,  procédé  d'autant  plus 
criminel  que  ces  articles  étaient  d'une  très  grande  importance. 

Les  trois  députés  qui  étaient  partis  pour  Berne  le  19  mars,  en 
furent  de  retour  le  3  avril.  Comme  ils  s'étaient  moqués  des  ordres  . 
qui  leur  avaient  été  donnés,  ils  craignirent  que  quelque  accrédités 
qu'ils  fussent,  ils  ne  se  perdissent  entièrement  dans  l'esprit  du  peu- 
ple s'ils  rendaient  d'abord  un  compte  exact  et  circonstancié  de  leur 
gestion.  Ils  crurent  donc  qu'il  fallait  cacher  cette  affaire  dans  les 
commencemens,  se  flattant  de  lui  pouvoir  donner  dans  la  suite  des 
couleurs  qui  en  feraient  dis|>araitre  une  partie  de  l'énormité,  ou  que 
peut-être  le  temps,  ipii  fait  tout  oublier,  ferait  passer  l'éponge  sur 
ce  que  leur  conduite  avait  de  criminel. 

Quoi  (|u'il  en  soit,  lorsqu'ils  informèrent  le  Conseil  de  ce 
(pi'ils  avaient  fait,  ils  ue  dirent  autre  chose  sinon  qu'ils  s'étaient 
acquittés  de  leur  mieux  de  la  commission  qui  leur  avait  été  donnée, 
dont  le  détail  était  contenu  dans  un  traité  qu'ils  avaient  passé  avec 


l53tj  LKS    i;O.NSEILS    HKiaSli.NT    UE    RATIFIER    LE    TRAITÉ.  !\'.i 

les  seig-neurs  de  Berne,  lequel  ils  n'avaieiil  |)as  a|n»()rté  avec  eux 
mais  qu'ils  devaient  recevoir  au  premier  jour  ' . 

Comme  ces  trois  députés  avaient  beaucoup  de  parens  et  d(> 
gens  dans  leur  dépendance  dans  le  (lonseil,  on  les  en  crut  sur  leur 
parole  et  on  ne  les  pressa  point,  tii  d'informer  de  bouche  le  Conseil 
du  détail  du  traité,  ni  de  faire  venir  ce  traité  de  Berne,  de  sorte 
(pi'il  demeura  inconnu  à  Genève  jus(ju'à  la  (in  du  mois  de  juin. 
Enfin,  les  baillis  du  voisinage  faisant  plusieurs  innovations  des- 
fpielles,  ([uand  on  se  plai^^nail  à  eux,  ils  ré|)ondaieul  cpi'ils  agis- 
saient en  vertu  du  droit  (jui  était  ac(pjis  à  leurs  sup(''ripurs  par  le 
nouveau  traité,  on  eut  de  la  curiosité  et  de  l'impatience  de  le 
connaître.  L'on  témoig'na  aux  députés  de  la  surprise  de  ce  qu'il  ne 
paraissait  point,  on  les  pressa  de  le  faire  venir  incessamment  de 
Berne  et  de  le  produire  au  Conseil.  C'est  ce  (pic  til  rim  d'eux  (pii, 
ayant  été  député  à  ce  canton,  au  mois  de  juin,  au  sujet  des  atfaires 
du  mandement  de  Tliiez  dont  nous  parlerons  bientôt,  en  apporta 
enfin  le  traité,  ihupiel  la  lecture  ayant  ét('  faite  en  Conseil  ordinaire, 
le  27  juin,  elle  ne  surprit  pas  peu  ceux  qui  l'entendirent  et  le 
Conseil  prit  le  parti  de  ne  le  point  accepter'.  Les  députés  se  défen- 
dirent fort  mal  sur  leur  conduite  :  ils  se  contentèrent  de  dire  (pie  le 
traité,  tel  qu'on  l'avait  reçu,  n'était  point  le  même  ipie  celui  qui 
avait  été  arrêté  et  qu'il  avait  été  chani^é  clans  la  plupart  des  articles. 

On  se  paya  de  ces  défaites,  bien  loin  de  faire  aucune  procé- 
dure contre  ceux  dont  il  l'-iait  l'ouvrage;  il  ne  paraît  seulement  pas, 
|)ar  les  registres,  (pi'on  les  en  censurai  alors  cl  ils  coulinuèrent  de 
se  rencontrer  dans  le  Conseil,  comme  auparavant.  L'on  résolut 
seulement,  le  (j  juillet,  de  désavouer  le  traité  d'une  manière  solen- 
nelle et  d'envoyer  pour  cet  effet  à  Berne  les  mêmes  députés  qu' 
l'avaient  conclu,  qui  s'y  rendirent  avec  quelcjues  autres,  lesquels 
n'y  allaient  cjue  |)our  être  témoins  de  ce  qui  se  passerait  à  cet 
égard'.  L'un  de  ces  dé|)utés,  lescjuels  nous  nommerons  désormais 
Articulans  ou  Artichauts,  comme  ils  furent  appelés  pour  avoir 
passé  taiil  d'articles  de  leur  clief  et   contre  leurs  instructions,  ne 


'   R.  C.  vol.  :«,  fû  69  vo  (3  avril).  »  Ibid.,  fo  11)7  v». 

-  Ibid.,  fo  180  r". 


44  EMPIÉTEMENTS    DES    UAILLIS    BERNOIS.  I^Sq 

voulut  point  aller  chanter  la  palinodie  à  Berne  et  il  entassez  de  cré- 
dit pour  se  faire  dispenser,  sous  de  légers  prétextes,  de  ce  voyag-e. 

Cependant  cette  affaire  commençant  à  faire  grand  bruit  dans 
Genève,  le  Conseil  ordinaire  en  informa  celui  des  Deux  Cents, 
le(juel  approuva  la  dépulation  des  Artichauts  à  Berne  pour  le  dés- 
aveu du  traité,  joignant  à  eux  le  syndic  Du  Molard,  Pierre  Vandel 
et  Jean  Landjert.  Le  Conseil  fit  aussi  des  protestations  contre  celui 
des  trois  Artichauts  (jui  avait  refusé  d'aller  à  Berne,  de  toutes  les 
suites  fâcheuses  (jue  pourrait  avoir  le  traitée 

Ces  députés  furent  de  retour  de  Berne  au  cuumicncemeiit  du 
mois  d'aoùtj  où  les  deux  Artichauts  qui  s'y  rencontrèrent  déclarè- 
rent (|u'ils  n'avaient  point  entendu  la  j)lupart  des  articles  de  la 
manière  qu'ils  étaient  couchés  dans  le  traité.  Comme  il  ne  fut  pas 
difficile  aux  Bernois  de  les  convaicre  du  contraire,  aussi  furent- 
ils  fermes  à  leur  refuser  leur  demande,  l'avoyer  leur  ayant  pro- 
noncé que  si  leurs  combourgeois  de  Genève  persistaient  à  désa- 
vouer ce  traité  et  refusaient  de  le  signer  et  sceller,  ils  les  feraient 
citer  à  la  marche  pour  se  voir  condamnés  à  le  faire. 

Les  Genevois  ne  s'alarmèrent  point,  des  menaces  des  Bernois 
et,  malgré  le  bruit  (|ue  ceux-ci  firent,  ils  s'afïermirent  tous  les 
jours  davantage  dans  la  résolution  de  ne  ratifier,  pour  (pioi  ([ue  ce 
fût  an  monde,  ce  traité.  Les  Bernois  cependant  redoul)laient  leurs 
sollicitations  et  les  baillis  faisaient  tous  les  jours  de  nouveaux 
attentats.  Ils  n'exécutaient  aucune  des  sentences  rendues  par  les  ■ 
châtelains  contre  les  criminels,  mais  aj)rès  (|ue  ceux-ci  étaient 
remis  aux  ofHciers  de  Berne,  ils  les  jugeaient  de  nouveau.  Ils 
d(''fenilaient  la  chasse  aux  sujets  de  Saint-Victor  et  faisaient  tous 
les  jours  mille  avanies  aux  Genevois,  mais  ceux-ci  furent  toujours 
les  mêmes.  Ils  prièrent  seulement  les  seigneurs  de  Berne  de  ne 
voidoir  pouil  (Milrer  en  |iro<'ès  ave('  eux,  de  se  déporter  de  leui's 
(Icnuindcs  (|iie  la  \  die  ne  se  pouNail  pas  n'sondre  à  leur  accorder, 
et  de  tinir  à  l'amiable  les  difli(ull(''s  (|ui  s'étaient  élevées  au  sujet 
des  terres  de  Saint- Vicloi'  et  Chapitre  entre  les  deux  Etats. 

Nous  verrons,  dans  l'année  suivante,  cpielles  fïu-ent  les  suites 

'  l\.  C,  vol.  33,  f"  Sl.j  v'o  (:2i  juillet).  —  Ci'  fut  Jean  Lulliu,  le  principal  auteur  du 
traité,  i|ui  refusa  île  retournera  Berne.  (Nute  des  éditeurs.) 


iSSq  traité    entre    les    bernois    et    FRANÇOIS    I«^  ^5 

de  cette  affaire.  CependanI  il  s'en  passait  une  autre  qui  fut  des 
plus  malheureuses  et  qui  priva  la  république  de  Genève  d'un  des 
territoires  les  plus  considérables  de  sa  dépendance  :  je  veux  parler 
de  la  spoliation  du  mandement  de  Thiez.  Nous  avons  vu  ci-devant 
([u'elle  avait  souvent  été  inquiétée  dans  la  possession  de  ce  terri- 
toire, soit  par  les  officiers  du  roi  de  France,  soit  par  ceux  de  la 
dame  de  Nemours.  Cependant  elle  s'y  était  toujours  maintenue  et 
en  avait  retiré  les  revenus.  Mais  enfin,  au  mois  de  juin  de  cette 
année  i539,  le  sieur  d'Aui^erant',  ambassadeur  du  roi  aux  Suisses, 
fit  un  traité  au  nom  de  sa  Majesté  avec  le  canton  de  Berne,  par 
lequel   la   France  abandonnait  aux  Bernois  tous  les    biens  ecclé- 
siastiques qui  étaient  enclavés  dans  les  pays  qu'ils  avaient  conquis 
sur  le  duc  de  Savoie  et  qui  appartenaient  au  roi,  parce  qu'ils  étaient 
annexés  à   d'autres,  situés  rière  les  conquêtes   de  sa  Majesté;  en 
échange,  les  Bernois  laissaient  à  la  France  les  biens  ecclésiastiques 
qui  étaient  situés  dans  les  pays  de  l'obéissance  du  roi,  mais  qui 
leur  appartenaient  parce  qu'ils  dépendaient  d'autres,  situés  dans 
les  bailliag-es  de  Gex,  Ternier,  Gaillard  et  Thonon\  Ce  traité,  dis- 
je,  ayant  été  conclu,    le  roi,  en  entrant  en  possession  des  biens 
d'église  qui  lui  étaient  acquis  par  là,  s'empara  en  même  temps  de 
toutes  les  terres  de  la  dépendance  de  Genève  qui  étaient  renfer- 
mées dans  ses  états.  L'évêqiie  Pierre  de  la  Baume  et  les  chanoines 
résidant  à  Annecy  avaient  fortement  agi  auprès  de  ce  prince  pour 
le  porter  à  dépouiller  les  Genevois  de  ces  biens-là,  dans  l'espérance 
d'en  recouvrer,  par  ce  moyen,  eux-mêmes  la  possession. 

Aussitôt  (pie  le  traité  fait  entre  la  France  et  Berne  fut  conclu, 
le  sieur  d'Ang-erant  écrivit  là-dessu.s  une  lettre  aux  seigneurs  de 
Genève  '  par  laquelle  il  leur  en  donnait  avis  et  leur  marquait  en 
même  temps  que  le  roi  serait  disposé  à  faire  avec  Genève  un  traité 
semblable  à  celui  qu'il  avait  fait  avec  Berne,  qu'ainsi  il  abandon- 
nerait aux  Genevois  les  bénéfices  qui  pourraient  lui  appartenir  et 
qui  se  trouveraient  enclavés  dans  leurs  terres,  en  même  temps  que 

•  Louis  Danserant,  sieur  de  Boisri-  de  ce  traité,  le(iuei  est  daté  du  il  juin  1S39. 
Sault.  {Note  dex  éditeurs.)  Il  a  été  transcrit  par  Gautier  dans  ses  Piè- 

*  Les  .Arcliives  de  Genève    (P.    H.,  ces  jiistiticalives,  (iVoJe  des  éditeurs.) 
n»  1217)  [lossédent  ileux  copies  léualisees  ^  Archives.  P.  H,,  ii°  121.^. 


46  ORDRE    DU    ROI    DE    s'eMPARER    DE    THIEZ.  l539 

sa  Majesté  entrerait  en  possession  de  ceux  des  Genevois  qui  se 
rencontreraient  dans  les  siennes.  Cette  nouvelle  ne  causa  pas  peu 
de  surprise  à  Genève.  Monalhon  fut  envoyé  à  Berne  pour  en  infor- 
mer le  canton  allié  \  j)our  lui  faire  voir  l'injustice  de  la  prétention 
de  la  France,  puisque  sa  Majesté  n'avait  aucune  terre  ni  biens 
ecclésiastiques  enclavés  dans  le  terriloire  de  Genève,  qu'elle  pût 
donner  à  cette  ville  en  éclian§-e  de  Tliiez  et  de  Vétraz,  dont  ce 
prince  voulait  s'emparer,  et  pour  prier  les  Bernois  d'accorder  à 
leurs  alliés,  dans  une  occasion  si  iniporlante,  tous  les  bons  offices 
qui  pouvaient  dé|)endre  d'eux. 

Les  Bernois,  tjui  dans  ce  temps-là  n'étaient  pas  fort  contens 
des  Genevois,  parce  (jue  ceux-ci  refusaient  de  sceller  le  traité  du 
mois  de  mars,  ne  prii-ent  pas  leur  cause  fort  à  cœui'.  Ils  se  conten- 
tèrent d'offrii'  aux  Genevois  d'être  arbitres  entre  le  roi  et  eux 
sur  cette  atfaire,  si  sa  Majesté  voulait  bien  les  accepter  pour  tels, 
mais  la  France  n'ai  tendit  pas  qu'on  lui  en  fît  l'ouverture.  Peu 
de  jours  après  que  le  sieur  d'Angerant  eul  écrit  la  lettre  dont  nous 
avons  parlé,  le  Conseil  en  reçut  une  du  loi  lui-même,  par  lafjuelle 
ce  prince  marquait  ([u'il  avait  accordé  aux  chanoines  d'Annecy  les 
biens  d'ég-lise  qui  étaient  rière  ses  étals  et  qu'ainsi  la  ville  de 
Genève  devait  se  disposer  à  les  leur  abandonner  de  bonne  grâce. 
L'exprès  '  qui  apporta  cette  lettre  pressa  en  même  temps  extrême- 
ment qu'on  lui  donnât  une  réponse  précise  \  On  ne  la  voulut  pas 
faire  sur-le-champ  et  l'on  pria  le  roi,  par  la  lettre  (|u'on  lui  écrivit', 
de  vouloir  bien  donner  encore  quelque  temps  à  la  Ville  pour  se 
déterminer  sur  une  affaire  aussi  importante,  et  cependant  on  se 
maintint  dans  la  possession,  ce  qui  porta  ce  prince  à  donner  des 
ordres  précis  à  ses  officiers  de  s'emparer  de  ces  terres.  L'ordre  qui 
en  fut  donné  est  daté  du  l\  juillet  i53y '.  Il  contenait  en  substance 

'  R.  (1.,   vol.  :î:î,  fos  IfiS  V".  186  ru  à  Paris,  se   trouve  au\  Archives,  P.  ft.. 

(16  et  27  juin).  Cf.  Eiâç).  Abschie.de.  I.  IV.  ii»  1216  :  elle  a  été  puliliée  dans  les  Ar- 

1  c,  p.  1108.  fhiees  de  Genève,  \).'i'î9.  [Note  des  éditeurs.) 

'  (Tétait  le  héraut  Guyenne.  {Note  des  *  R.  C.,  vol.  33,  f»  188  ro  (28  juin). 

éditeurs.)  ^  ha,  copie  de  ces  lettres  royaux,  si- 

*  R.  G.,  vol.  33.  fos  183  v°,  184  r'i.  gnées    Pellisson.  a   été  in.sérée  au  R.  C, 

18.T  v»  (2'i  et  23  juin).  —  L'oriijinal  de  vol.  33,  anne.\e  du  f.  196.  Cf.  Archives  de 

la  lettre  de  Fraiirois  I'''',  datée  du  6  juin,  Genève,  p.  3IS.  (Noie  des  éditeurs.) 


l53q  INJUSTICE    DE    CE    PROCÉDÉ.  4? 

que  sa  Majesté  ayant  été  informée  que  les  chanoines  et  le  chapi- 
tre de  Saint-Pierre  et  divers  autres  ecclésiastif|ues  avaient  été 
contraints  de  sortir  do  Genève  pour  n'avoir  pas  voulu  abandonner 
la  sainte  foi  catholique  et  qu'ils  s'étaient  retirés  dans  le  Genevois  et 
le  Faucignj,  teri-es  de  son  obéissance,  qu'ayanl  aussi  appris  (pie 
depuis  le  traité  fait  avec  les  Bernois,  jiar  letjuel  les  terres  enclavées 
dans  les  états  de  sa  Majesté  lui  étaient  cédées,  les  Genevois  ne 
laissaient  pas  d'entrer  en  armes  sur  h^sdits  pays  du  roi  et  retiraient 
les  revenus  des  biens  ecclésiasti([ues  dont  ils  étaient  en  possession, 
situés  dans  ses  terres,  sans  avoir  aucun  ég-ard,  ni  au  traité  que  sa 
Majesté  avait  fait  avec  les  Bernois,  ni  aux  lettres  qu'Elle  avait  écri- 
tes à  la  ville  de  Genève,  et  même  qu'ils  tâchaient  de  détourner  de 
son  obéissance  les  peuples  de  ces  pays  dépendant  de  l'ég-lise  et  en- 
clavés dans  ses  états  et  de  les  porter  à  abandonner  la  foi  catholique, 
ce  qui  déplaisait  infiniment  à  sa  Majesté,  Elle  avait  résolu,  pour  en 
empêcher  les  suites,  d'y  remédier  d'une  façon  efficace.  Que  pour 
cet  effet,  elle  ordonnait  au  sieur  de  Menthon,  grand  bailli  de  Gene- 
vois ' ,  sous  peine  d'être  déclaré  rebelle  et  réfractaire  à  ses  ordres, 
de  se  saisir,  au  nom  de  sa  Majesté,  de  tous  les  biens  ecclésiastiques 
situés  dans  le  Faucigny  et  dans  le  Genevois  et  possédés  par  la  ville 
de  Genève,  pour  être  restitués  ensuite  à  qui  il  appartiendrait,  dé- 
fendant à  ladite  ville  de  jouir  davantage  de  ces  biens-là  et,  en  cas 
de  résistance  de  la  part  des  Genevois,  de  les  contraindre  à  aban- 
donner ces  terres,  soit  en  emprisonnant  ceux  qui  voudraient  s'y 
maintenir,  soit  par  toutes  autres  voies  efficaces,  de  sorte  qu'elles 
passassent  absolument  sous  la  domination  de  sa  Majesté. 

Quand  un  prince  se  veut  mettre,  contre  toute  sorte  de  droit, 
en  possession  d'un  pays  qui  ne  lui  appartient  pas  et  qu'il  veut 
pourtant  donner  quelque  couleur  à  son  entreprise,  il  n'est  pas  pos- 
sible qu'il  n'en  apporte  des  raisons  dont  le  peu  de  poids  est  sensi- 
ble à  tout  le  monde  :  c'est  aussi  ce  qui  paraît  dans  les  lettres  dont 
nous  venons  de  rapporter  le  précis. 

Les   Genevois   n'étaient  entxés   pour  rien  dans  le  traité  fait 


'  Pierre  de  Menthon,  qnalifié  dans  la  lettre  du  roi,  de  seigneur  de  Marest.  membre 
du  r.ouspil  (le  Madame  de  Xemours  el  irraïul  liailli  de  Genevois.  {Nntc  des  rdileurs.) 


48  LES    OFFICIERS    DU    ROI    s'eMPARENT    DE    THIEZ.  I^Sg 

entre  le  roi  de  France  et  le  canton  de  Berne,  et  d'ailleurs,  les  raisons 
pour  lesquelles  ce  prince  se  mettait  en  possession  des  biens  ecclé- 
siastiques auparavant  appartenant  aux  Bernois  et  enclavés  dans 
ses  états,  ne  pouvaient  avoir  lieu  par  rapport  à  ceux  qui  étaient  de 
la  dépendance  de  Genève,  puisque  cette  ville  était  dans  l'impos- 
sibilité de  se  dédommager  par  aucun  équivalent,  comme  nous 
l'avons  déjà  dit.  Enfin,  le  prétexte  pris  du  peu  d'égards  que  les 
Genevois  avaient  eu  pour  les  lettres  de  sa  Majesté  —  on  veut  par- 
ler en  cet  endroit  sans  doute  des  propositions  du  sieur  d'Ang-erant 
—  est  le  plus  frivole  et  le  plus  injuste,  comme  s'il  n'était  pas  très 
naturel  à  un  Etat  de  se  maintenir  dans  sa  possession  et  s'il  n'était 
pas  en  droit  de  ne  pas  accepter  des  propositions  qui  lui  sont  désa- 
vantag'euses  ' . 

Les  ordres  que  le  roi  avait  donnés  ne  tardèrent  pas  à  être 
exécutés.  Le  9  juillet,  les  officiers  de  France  se  rendirent  dans  le 
mandement  de  Thiez,  où  ils  firent  une  publication  de  la  part  de  sa 
Majesté,  que  personne  n'eût  à  obéir,  dans  la  suite,  aux  officiers  de 
Genève,  ni  à  payer  aucunes  censés  ni  revenus  sinon  au  sieur  de 
Menthon,  grand  bailli  de  Genevois,  ou  à  ceux  qui  auraient  ordre 
de  lui. 

Sur  l'avis  qu'on  eut  à  Genève  de  cette  affaire,  on  envoya 
incessamment  à  Thiez  le  châtelain  du  lieu,  accompagné  de  quel- 
ques cavaliers,  pour  prendre  information  du  fait,  avec  ordre  de  se 
maintenir  ensuite  dans  la  possession  et,  si  l'on  voulait  le  troubler 
et  l'oblig-er  à  se  retirer,  de  représenter  aux  officiers  du  roi  que  le 
mandement  de  Thiez  n'avait  jamais  appartenu  ni  aux  comtes  de 
Genevois,  ni  aux  ducs  de  Savoie,  desquels  sa  Majesté  tirait  son 
droit,  mais  à  l'évêque,  et  que  l'on  ne  dépossédait  jamais  personne 
sans  connaissance  de  cause,  mais  que,  si  toutes  les  remontrances 
honnêtes  qu'il  pourrait  faire  n'aboutissaient  à  rien  et  qu'il  se  vît 
obligé  de  céder  à  la  force,  il  devait  protester  de  nullité  contre  tout 


'  Le  roi  aurait  proliahlement  agi  d'une  manière  moins  brutale  si  les  Genevois  ne 
lui  avaient  fourni  un  prétexte  d'intervention,  en  envoyant  à  Thiez  des  ministres  pour 
convertir  les  habitants,  alors  qne  ceux-ci  n'avaient  fait  hommage  à  la  Ville  que  sur  la 
promesse  de  pouvoir  continuer  k  pratiquer  librement  la  religion  catholique.  A  ce  sujet, 
voy.  plus  haut.  I.  Il,  p.  .Slî  ).  (Nulc  dex  éditeiiix.) 


l53f)  DÉMARCHES    DES    GENEVOIS    AU    SUJET    DE    THIEZ.  49 

ce  qui  serait  fait'.  Il  n'y  eut,  pour  le  rhàtelain,  d'autre  parti  à 
prendre  que  ce  dernier.  II  fut  obligé  de  s'en  revenir  comme  il  v 
était  allé,  après  avoir  pourtant  apporté  avec  lui  les  reconnaissan- 
ces et  les  droits  du  mandement  de  Tliiez  \  Peu  de  jours  après,  le 
sieur  de  Mentlion,  pour  achever  ce  qu'il  avait  commencé,  fit  ôter 
les  armes  de  Genève  dans  les  divers  endroits  de  ce  territoire  où 
elles  étaient  et  élever  celles  du  roi  en  leur  place.  Il  en  fit  faire 
autant  à  Vétraz,  terre  enclavée  dans  le  Faucigny  et  de  la  dépen- 
dance du  Chapitre. 

Ces  nouvelles  firent  prendre  le  parti  au  Conseil  d'informer  les 
seig-neurs  de  Berne  de  ce  qui  se  passait  et  de  les  prier  de  faire  une 
députation  au  roi  en  faveur  de  la  seig-neurie  de  Genève,  pour  lui 
représenter  ses  droits.  C'est  ce  qu'eurent  ordre  de  faire  les  députés 
qui  y  avaient  été  envoyés  pour  le  désaveu  du  traité  du  mois  de  mars. 
Les  Bernois  promirent  d'interposer  leurs  offices  pour  leurs  com- 
bourgeois  de  Genève  auprès  de  sa  Majesté,  en  lui  écrivant  une 
lettre  en  leur  faveur,  mais  ils  ne  trouvèrent  pas  à  propos  de  lui 
envoyer  une  députation'.  Les  Genevois  écrivirent  en  même  temps 
au  prince  d'une  manière  fort  respectueuse',  lui  représentant  par 
leur  lettre  qu'encore  qu'il  les  eût  laissés  jusqu'alors  dans  la  paisi- 
ble possession  du  mandement  de  Thiez,  qui  n'était  point  annexé 
aux  terres  du  Chapitre  mais  dépendait  uniquement  de  la  princi- 
pauté de  Genève — comme  les  rois  de  France  et,  entre  autres,  Char- 
les VII  l'avaient  reconnu  en  l'année  i455,  ce  qui  paraissait  par  les 
lettres  de  ce  prince,  jointes  à  celles  qu'on  écrivait  —  cependant  les 
officiers  de  sa  Majesté  avaient  dépossédé  par  la  violence  ceux  de 
Genève  et  avaient  fait  élever  les  armes  de  France  dans  les  endroits 
où  étaient  auparavant  celles  de  la  République  ;  que  l'on  espérait  de 
la  bonté  et  de  la  justice  de  sa  Majesté,  par  l'ordre  de  laquelle  on  ne 
pouvait  pas  se  persuader  que  cette  spoliation  eût  été  faite,  qu'Elle 
ferait  rétablir  les  choses,  à  l'ég-ard  de  la  terre  de  Thiez,  dans  leur 


'  R.  C,  vol.  33,  fû  197  (9  juillet)  et              *  Ibid.,  f»  239  (minute  originale  en 

annexe  en  date  du  10.  date  du  12  août).   Cf.   Roget,  ouvr.  cité, 

»  Ibid.,  fo  199  ro.  t.  I,  p.  200.  (Note  des  éditeurs.) 
'  Ibid.,  fn  223. 


50  LES    DROITS     DE    LA    VILLE    A    FRIBOURG.  '  •'^"^g 

élaf  prrrédeiil  et  qn'Elle  se  contciilerait  de  la  saisie  (|iii  avait  été 
faite  des  biens  ecclésiastiques  de  la  dépendance  des  chanoines. 

Cette  lettre  et  la  recommandation  des  Bernois  ne  produisirent 
aucun  effet.  Le  roi  répondit  que  le  mandement  de  Thiez  apparte- 
nait à  Pierre  de  la  Baume,  comme  évêque  de  Genève,  et  qu'il  le  lui 
avait  accordé  pour  en  tirer  les  revenus  ;  en  même  temps,  ce  prélat 
ayant  pris  possession  de  ce  château,  fit  travailler  à  le  réparer. 

L'on  fit  de  secondes  instances  auprès  de  sa  Majesté,  mais 
elles  n'eurent  pas  un  plus  heureux  succès.  On  ne  réussit  pas  mieux 
auprès  des  Bernois,  lesquels,  ayant  été  priés  de  faire  encore  quel- 
ques démarches  auprès  du  roi  de  France,  d'autant  plus  que  le  bruit 
courait  que  ses  officiers  voulaient  s'emparer  de  Jussy  comme  ils 
avaient  fait  de  Thiez,  répondirent  qu'Us  ne  trouvaient  pas  le  temps 
favorable,  se  contentant  d'assurer  la  seigneurie  que  si  les  Français 
voulaient  s'emparer  du  territoire  de  Jussy,  qui  était  enclavé  dans 
leur  duché  de  Chablais,  ils  s'y  opposeraient  de  toutes  leurs  forces  ', 
ce  qui  fit  revenir  les  Genevois  de  l'appréhension  où  ils  avaient  été 
de  perdre  ce  mandement.  L'ambassadeur  du  roi  en  Suisse  les  ras- 
sura aussi  là-dessus,  leur  ayant  fait  déclarer  par  les  seigneurs  de 
Berne  que  l'intention  du  roi  son  maître  n'était  point  qu'on  les  trou- 
blât en  aucune  manière  en  leur  possession  et  jouissance  des  terres 
dépendant  de  Jussy'. 

La  seigneurie  ne  fut  pas  plus  heureuse  dans  une  autre  affaire 
qui  se  passa  dans  le  même  temps.  Les  droits  de  Genève  les  plus 
considérables  et  desquels,  dans  la  situation  où  la  Ville  était,  elle 
avait  besoin  tous  les  jours,  étaient  à  Fribourg-  dej)uis  la  journée  de 
Payerne.  L'on  avait  sollicité,  de  temps  en  temps,  les  seigneurs  de  ce 
canton  de  les  restituer,  mais  ils  avaient  renvoyé  de  le. faire  sous 
divers  prétextes.  Cette  année,  les  députés  qui  avaient  été  envoyés 
à  Berne  pour  désavouer  le  traité  eurent  ordre  de  passer,  à  leur 
retour,  à  Fribourg  et  de  demander  la  restitution  de  ces  droits.  Ils 
furent  reçus  dans  celte  ville  avec  beaucoup  d'accueil,  mais  on  leur 


'  Les  Bernois  envoyèrent  cependant      tre  Jiissy;  cf.  R.  C,   vol.  S'i.  f"  2.i7  r». 
un  héraut  à  François  I«i"  pour  l'informer      (Note  des  éditeurs.) 
qu'ils  s'opposeraient  à  toute  agression  con-  '  R.  C,  vol.  3:!,  f»  271  v»  (i>  sept.). 


l53g  LES    ARTICLES    DU     1 1\    NOVEMBRE.  5l 

refusa  leur  demande,  sous  prétexte  que  l'évéque  Pierre  de  la 
Baume  les  avait  fait  saisir.  Les  envoyés  répliquèrent  que  les  droits 
qu'ils  demandaient  appartenaient  à  la  ville  de  Genève  et  que 
Pierre  de  la  Baume,  dont  l'office  était  mort  par  le  changement  qui 
était  arrivé,  n'avait  plus  rien  à  y  voir  et  n'avait  aucun  droit  de  les 
faire  saisir.  Ces  raisons  ne  frappèrent  pas  les  Fribourgeois  :  ils 
répondirent  aux  députés  qu'ils  ne  pouvaient  rien  faire  sans  avoir 
fait  savoir  leur  demande  à  Pierre  de  la  Baume,  auquel  ils  écriraient 
sur  cette  affaire  ' . 

La  situation  oii  était  la  ville  de  Genève,  le  peu  d'attachement 
qu'avaient  pour  son  honneur  et  pour  ses  intérêts  plusieurs  de  ses 
citoyens,  ce  qui  avait  surtout  paru  dans  le  traité  fait  à  Berne,  au 
mois  de  mars,  et  la  protection  que  divers  particuliers  avaient 
recherchée  et  recherchaient  tous  les  jours  chez  des  puissances 
étrangères  contre  la  seigneurie,  firent  penser  aux  Conseils  à  faire 
des  lois  pour  réprimer  de  si  grands  désordres  :  c'est  ce  qui  porta  le 
Conseil  des  Deux  Cents  à  approuver  ces  trois  articles,  qui  lui 
furent  proposés  le  1 4  novembre  '  : 

1°  Que  tous  citoyens,  bourgeois  ou  habitans  de  Genève  qui 
seraient  accusés  d'avoir  travaillé  ouvertement  ou  secrètement,  en 
quelque  manière  que  ce  fût,  à  faire  passer  en  d'autres  mains  la 
principauté  ou  seigneurie  de  Genève  pourraient  être  saisis  par  qui 
que  ce  fût,  de  son  autorité  particulière,  sans  en  avoir  aucun  ordre 
du  magistrat  et,  lorsqu'ils  seraient  convaincus  d'être  coupables  de 
ce  crime,  qu'ils  seraient  condamnés  à  avoir  la  tête  tranchée  à  la 
place  du  Molard,  leur  corps  mis  en  quatre  quartiers  et  leurs  biens 
confisqués  à  la  seigneurie,  sans  qu'il  pût  y  avoir  jamais  lieu  à  la 
grâce. 

2°  Qu'aucun  citoyen,  bourgeois  ou  habitant  ne  dût  jamais 
rechercher  la  protection  d'aucun  état  étranger  pour  intenter  aucun 
procès,  ni  à  la  communauté,  ni  aux  particuliers,  sous  peine  de 
perdition  de  corps  et  de  biens. 

3"  Qu'il  ne  fût  permis  à  aucun  citoyen  de  la  ville  de  citer  un 
autre  citoyen,   bourgeois  ou    habitant  devant   un  tribunal  étran- 

'  R.  C,  vol   33,  fo  2â6  {fl  août).  ^  Jbid.,  i»  342. 


52  MESURES  CONTRE  LE  PAPISME.  '  53g 

ger,  mais  fjue  tous  fiissenl  obligés  de  porter  leurs  plaïules  et  de 
former  leurs  demandes  dans  la  ville,  sous  peine  d'être  cassés  de  leur 
bourgeoisie,  du  bannissement  et  de  la  confiscation  des  biens  qu'ils 
auraient  dans  Genève. 

Ces  articles  furent  portés  au  Conseil  Général  le  dimanche  sui- 
vant, jour  de  l'élection  du  lieutenant  et  des  auditeurs,  et  ils  y  furent 
approuvés.  Ils  furent  même  tellement  du  goût  du  peuple,  qu'il  y 
en  eut  plusieurs  qui  dirent  tout  haut  que  s'ils  avaient  été  faits  il  j 
a  long-temps,  il  y  aurait  eu  plusieurs  citoyens  qui  auraient  eu  la  tête 
ôtée  de  dessus  les  épaules  ' . 

Il  y  avait  encore  plusieurs  personnes,  soit  dans  la  ville,  soit 
dans  la  campagne,  dont  les  sentimens  étaient  équivoques  sur  la 
religion  ou  |)lutôt  ([ui  professaient  encore  en  secret  le  papisme,  il 
y  avait  surtout  un  grand  nombre  d'anciens  prêtres  qui  fréquen- 
taient dans  diverses  maisons  et  dont  la  conduite  était  fort  suspecte. 
On  résolut  de  les  faire  expliquer,  les  uns  et  les  autres,  d'une  ma- 
nière nette  et  précise,  sur  leurs  sentimens,  pour  congédier  ensuite 
ceux  qui  se  déclareraient  pa])istes,  la  tranquillité  de  l'Etat  et  sa 
sûreté  ne  permettant  pas  d'y  souffrir  d'autre  religion  que  celle  qui 
avait  été  établie  par  la  réformation  évangélique.  Tous  ceux  donc 
qui  se  trouvèrent  dans  le  cas  furent  appelés  en  Conseil,  les  uns 
après  les  autres,  dans  le  mois  de  décembre'.  Sur  la  demande  (pi'on 
leur  fit  s'ils  approuvaient  la  messe  ou  s'ils  la  condamnaient,  la  plu- 
part répondirent  qu'ils  la  trouvaient  mauvaise.  Il  y  a  lieu  de  croire 
qu'entre  ceux-ci,  plusieurs  dirent  ce  fju'ils  j)ensaient  en  effet,  mais 
il  est  aussi  vraisemblable  que  d'autres  qui  n'étaient  pas  encore 
bien  revenus  des  préjug-és  de  leur  naissance,  déguisaient  leurs 
sentimens  pour  s'accommoder  au  temps.  Mais  tous  ne-  témoignè- 
rent pas,  dans  leurs  réponses,  qu'ils  désapprouvassent  la  messe. 
Ouelques-uns  l'épondirent  qu'ils  ne  la  trouvaient  ni  bonne  ni  mau- 
vaise, d'autres,  qu'ils  n'avaient  pas  assez  de  savoir  pour  rien  décider 
là-dessus,  surtout  les  savans  étant  autant  partagés  (ju'ils  l'étaient 
sur  cette  question.  D'autres,  que  si  le  magistrat  trouvait  la  messe 
bonne,  ils  la  jug-eaient  bonne  aussi,  s'il  la  trouvait  mauvaise,  ils  la 

•  R.  (',..    vol.  .3.3,  fo  344  v°  (16  nov.).  '  Ihid..  f°  381  v»  (10  déc). 


l53()  DÉCLARATION    DE    JEAN    BALARD.  53 

condamnaient  de  même.  D'autres  enfin,  du  nombre  de  ceux  qui 
avaient  été  ecclésiastiques,  dirent  qu'ils  avaient  fait  voir,  en  se 
mariant  comme  ils  avaient  fait,  qu'ils  étaient  persuadés  que  la 
messe  était  mauvaise  ' . 

Mais  de  tous  ceux  ({ui  furent  appelés  pour  rendre  raison  de 
leur  foi,  il  n'v  en  eut  auciui  qui  marquât  plus  de  franchise  que 
le  conseiller  Jean  Balard.  Nous  avons  vu  ailleurs  les  résistances 
(|u'il  avait  apportées  à  la  réformation'.  Quoique  dès  lors  il  se  fût 
contenu,  il  ne  laissait  pourtant  pas  de  marquer  par  sa  conduite 
que  la  religion  réformée  n'était  pas  de  son  goût.  Réduit  à  la  néces- 
sité de  s'expliquer  là-dessus  au  Conseil,  d'une  manière  positive, 
voici  la  réponse  (ju'il  donna  par  écrit  et  qui  mérite  d'avoir  place 
dans  cette  Histoire  : 

<(  Maa;nific(}ues  seigneurs,  si  moy  Jehan  Balard  savoye  certai- 
nement que  la  messe  fusse  bonne  ou  mauvayse,  je  le  diroye  incon- 
tinent, et  pour  ce  que  je  ne  le  say  pas  certaynement,  je  ne  dois  pas 
juger  temerayrement  ny  aussi  ne  le  me  debvez  pas  conseiller. 
Pourquoy  je  m'arrette  du  tout  a  croyre  tous  les  articles  de  nostre 
foy  ainsi  que  toute  la  cité  croyt,  et  veulx  que  mon  corps  soit  unis 
avec  le  corps  de  la  cité,  ainsi  que  ung-  loyal  citoyen  doit  estre.  » 

(c  Si  la  messe  est  bonne  ou  mauvayse,  je  respons  que  je  croys 
au  sainct  esprit,  la  saincte  église  universelle  et  ainsi  que  iceulx  le 
croient  et  je  la  croys.  r Signé  :)  J.  Balard  ^  » 

Cette  réponse  ne  satisfit  point  le  Conseil,  qui  lui  fit  dire  par  le 
sautier  que  puisqu'il  ne  voulait  pas  désapprouver  la  messe  d'une 
manière  |)ositive,  il  n'avait  qu'à  sortir  de  la  ville  dans  dix  jours. 
Balard  trouvant  cet  ari'êt  bien  rude,  pria  le  Conseil  de  l'adoucir. 
Il  dit  qu'il  avait  cru  s'être  expliqué  suffisamment,  mais  qu'il  était 
prêt  à  tenir  un  langage  qui  plairait  davantage;  que,  puisque  le 
Petit  et  le  Grand  Conseil  voulaient  qu'il  dît  que  la  messe  était 
mauvaise,  il  le  disait,  mais  qu'il  demandait,  en  même  temps, 
pardon  à  Dieu  de  ce  qu'il  jugeait  témérairement  des  choses  qu'il 
ne  connaissait  pas  '. 


'  R.  C.  vol.  :î:!,  f"  389  et  suiv.  »  R.  C,  vol.  33,  fo  401. 

■'  T.  II,  [).  o08.  '  Ibid.,  (0  402. 


54  INQUIÉTUDES    TOUCHAiNT    LA    SITUATION    EXTERIEURE.  l53g 

Cette,  seconde  réponse  n'était  pas  plus  satisfaisante  que  la 
première.  Mais  comme  rien  n'est  plus  éloigné  de  l'esprit  du  chris- 
tianisme que  la  contrainte  et  qu'il  paraissait  dans  cet  homme-là 
beaucoup  de  bonne  foi  et  de  franchise  et  même  une  grande  crainte 
d'offenser  la  divinité  par  un  jugement  téméraire,  ce  qui  marquait 
un  fond  de  piété  et  un  cœur  droit  et  qui  rendait  celui  en  qui  se 
trouvaient  ces  belles  qualités,  digne  de  quelques  égards,  on  ne  le 
voulut  pas  presser  davantage  et  l'on  révoqua,  non  seulement  le 
bannissement  qui  lui  avait  été  prononcé,  mais  le  Conseil  lui  dit 
(pi'il  pouvait  reprendre  sa  place  et  ses  fonctions  de  conseiller,  dont 
il  avait  été  comme  suspendu  depuis  quelques  jours'. 

Pendant  toute  cette  année  i539,on  eut  dans  Genève,  de  temps 
en  temps,  diverses  inquiétudes  et  appréhensions  de  voir  rentrer  le 
duc  de  Savoie  dans  ses  états  et  qu'il  ne  fût  par  là  à  portée  de  faire 
quelque  entreprise  funeste  à  la  République.  La  trêve  pour  dix  ans 
qui  s'était  conclue  à  Nice,  l'année  précédente,  entre  l'empereur  et 
le  roi  de  France,  par  l'entremise  du  pape,  donnait  lieu  à  cela  et 
l'on  craignait  même  que  le  duc,  qui  était  aussi  entré  dans  ce  traité, 
ne  fût  soutenu  par  ces  princes  et  qu'il  n'eût  obtenu  d'eux  qu'ils 
l'aideraient  à  se  rendre  maître  de  Genève.  Ces  craintes  étaient  sans 
fondement  :  l'empereur  et  la  France  n'étaient  point  dans  le  des- 
sein de  favoriser  le  duc,  à  qui  il  ne  restait  alors  de  tous  ses  états 
que  le  seul  comté  de  Nice,  ses  provinces  de  deçà  les  monts  étant 
toujours  occupées  par  la  France  et  par  le  canton  de  Berne,  et  les. 
places  de  Piémont  l'étant,  partie  par  les  troupes  impériales  et  par- 
lie  par  celles  du  roi. 

Cependant,  il  courait  de  temps  en  temps  des  bruits  que  le  duc 
serait  bientôt  remis  en  possession  de  ses  états  de  Savoie,  qu'on 
voyait  filer  quelquefois  des  troupes  impériales  dans  la  Franche- 
Comté  et  qu'il  venait  des  troupes  françaises  en  Savoie  et  dans 
d'autres  provinces  du  voisinage,  ce  qui  alarmait  même  les  Bernois, 
qui  avertissaient  avec  soin  leurs  alliés  de  Genève  de  ce  qu'ils  appre- 
naient, afin  qu'ils  se  tinssent  sur  leurs  gardes.  Le  Conseil  fut  donc 
occupé  pendant  toute  cette  année  à  faire  travailler  aux  fortifica- 

'  R.  C,  vol.  33,  fo  403  vo. 


l54o        LES  BERNOIS  MAINTIENNENT   LE   TRAITE   DES    ARTICULANS.  55 

lions;  ou  réjjara  ce  (jui  avait  besoin  de  réparation  dans  les  murail- 
les et  l'on  en  fit  de  nouvelles  dans  les  endroits  où  il  était  nécessaire  ; 
on  éleva  un  parapet  de  terre  dans  l'endroit  où  est  la  muraille  qui 
va  depuis  le  Rhône  au  boulevard  de  l'Oie  et  l'on  faisait  faire  le 
guet  la  nuit,  soit  dedans,  soit  dehors  la  ville.  Enfin  l'on  augmenta 
l'artillerie  de  ciiuj  gros  canons  qui  furent  fondus  au  mois  de 
décembre  ' . 

Tel  fut  l'état  de  Genève  pendant  l'année  iSSg.  La  suivante  vit 
les  malheureuses  suites  de  la  prévarication  des  trois  Artichauts,  les 
démêlés  (jue  la  Ville  eut  avec  le  canton  de  Berne  à  cette  occasion, 
la  condamnation  de  ceux  qui  les  avaient  causés,  une  sédition  terri- 
ble excitée  par  leurs  adhérens,  laquelle  ayant  fini  à  leur  désavan- 
tage et  celui  qui  en  était  le  chef  ayant  été  puni  du  dernier  supplice, 
leur  parti  se  vit  entièrement  dissipé  dans  Genève.  Les  troubles  que 
les  trois  Articulans  f[ui,  par  leur  fuite,  échappèrent  au  dernier 
supplice  auquel  ils  avaient  été  condamnés  et  ceux  qui,  avec  eux, 
se  déclarèrent  ennemis  de  leur  patrie,  les  troubles,  dis-je,  qu'ils 
excitèrent  dans  le  voisinage  par  les  injures  et  les  avanies  qu'ils 
faisaient  à  tous  leurs  conqjatriotes  qu'ils  rencontraient  à  la  cam- 
pagne, sans  épargner  même  les  députés  de  la  République,  dont  le 
caractère  est  sacré,  la  protection  que  ces  gens-là  trouvèrent  chez 
les  voisins,  en  un  mot,  toutes  les  circonstances  de  cette  grande 
affaire  occupèrent  presque  seules  l'histoire  de  cette  année  et,  racon- 
tées dans  le  détail  qu'elles  méritent,  elles  ne  sauraient  manquer  de 
la  rendre  curieuse  et  intéressante. 

Au  mois  de  janvier,  les  Bernois  écrivirent  à  Genève  qu'ayant 
de  leur  côté  un  acte  authentique  et  en  bonne  forme,  sig-né  par  des 
députés  de  l'Etat,  ils  n'en  reviendraient  jamais,  à  moins  qu'ils  n'y 
fussent  condamnés  par  les  juges  qui,  selon  le  traité  de  l'alliance, 
devaient  connaître  des  difficultés  qui  pouvaient  survenir  entre  les 
deux  villes,  qu'ils  intimaient  donc  à  leurs  alliés  de  Genève  la  mar- 
che, laquelle  ils  assignaient  à  Lausanne,  au  25  du  même  mois'.  Le 

'  R.  C.  vol.  33.  f"  373  i-».  Li'  registre  la  lettre,  datée  du  31  déc.  1339,  a  été  pu- 

mentioune  oiiK]  pièces  sur  roues  et  une  sur  liiiée  par  Turrettini  et  Grivel,  ouvr.   cite, 

chevalet.  {Note  des  éditeurs.)  p.  248.  (Note  des  éditeurs.) 

^  Arcliivesde  Genève,  P.  H.,  n»  1243; 


56  DÉCISIONS    DES    CONSEILS    A    I.'ÉGARD    DU    TRAITE.  1 5^0 

Petit  Conseil  ayant  informé  le  Deux  Cents  de  cette  affaire,  on  y 
résolut  de  plus  fort  de  ne  jamais  accepter  le  traité  du  mois  de  mars 
iSSt),  quoi(|u'il  en  pût  arriver,  et  de  continuer  de  prier  les  sei- 
gneurs de  Berne  de  ne  pas  mettre  la  république  dans  la  nécessité 
d'entrer  en  procès  avec  eux,  mais  de  vouloir  bien  que  le  différend 
fût  vidé  à  l'amiable  ' . 

La  lettre  Cju'on  leur  écrivit  là-dessus  ne  produisit  aucun  effet. 
Ils  intimèrent  une  seconde  fois  la  marche",  ce  qui  porta  le  Conseil 
ordinaire  à  faire  assembler  celui  des  Deux  Cents  pour  opiner  sur  ce 
qu'il  y  avait  à  faire.  Ce  Conseil,  après  avoir  fait  lire  les  traités  faits 
avec  Berne,  l'année  i536,  et  le  dernier  traité,  s'affermit  plus  que 
jamais  dans  ses  résolutions  précédentes'  et,  pour  s'autoriser  encore 
davantage,  toute  cette  affaire  fut  portée  au  Conseil  Général  le 
dimanche  25  janvier  '. 

Le  peuple  fut  informé  exactement  de  tout  ce  qui  s'était  passé. 
Le  traité  fait  à  Berne  par  les  Artichauts  y  fut  lu  et  il  fut  rejeté 
comme  contraire  aux  libertés  de  la  Ville  et  aux  traités  qu'on  avait 
avec  leurs  Excellences  de  Berne. 

On  y  résolut  pourtant  d'envoyer  à  Lausanne  des  députés,  non 
point  pour  accepter  et  tenir  la  marche,  mais  avec  ordre  de  déclarer 
aux  députés  de  Berne  qui  s'y  rencontreraient,  que  la  ville  de  Ge- 
nève n'avait  pas,  depuis  vingt-cinq  ans,  autant  combattu  qu'elle 
avait  fait  contre  les  disgrâces  et  les  extrémités  les  plus  fâcheuses, 
dans  la  seule  vue  de  maintenir  ses  libertés,  pour  se  résoudre  à 
accepter  un  traité  de  cette  nature  et  qu'elle  était  tellement  affermie 
dans  sa  résolution  qu'elle  souffrirait  plutôt  de  se  voir  embrasée  — 
ce  furent  les  termes  dont  ils  eurent  ordre  de  se  servir  et  qu'on  voit 
dans  leurs  instructions  '  —  que  de  prendre  le  parti  de  le  recevoir 
jamais.  Mais  que,  comme  les  seigneurs  de  Berne  avaient  juste  sujet 
de  se  plaindre  d'avoii'  été  abusés  par  ceux  qui,  contre  leurs  or- 
dres, avaient  passé  le  traité,  ils  pouvaient  les  poursuivre  et  intenter 
contre  eux  telle  action  qu'ils  jugeraient  à  propos,  les  priant  instam- 

'  R.  C,  vol.  34,  fos  S,  7  et  8  (6  et  '  R.  C.  vol.  34,  fo  37  r"  (19  janv.). 

7  janv.).  '  Ibid.,  fo  48  bis  et  suiv. 

*  Archives,  loc.  cit.  Cf.   Turreltini  et  '  Ibid.,  ("  57. 
Grivel,  p.  250.  [Note  des  éditeurs.) 


l54o  ARRESTATION    DES    TROIS    ARTICUL^UNS.  5'] 

ment  de  n'entrer  point  en  procès  avec  la  seigneurie,  puisque 
n'ayant  rien  plus  à  cœur  que  de  se  maintenir  dans  la  bienveillance 
de  leurs  Excellences,  elle  serait  très  tachée  d'avoir  aucun  démêlé 
avec  elles. 

Antoine  Gerbel,  syndic,  et  Girardin  de  la  Rive,  ancien  syndic, 
partirent  incessamment  avec  ces  ordres  pour  Lausanne.  Pour  ren- 
dre leurs  représentations  plus  efficaces,  on  résolut,  le  27  janvier, 
dans  tous  les  Conseils,  sur  les  avis  qu'ils  donnèrent  par  un  exprès, 
de  la  disposition  où  ils  avaient  trouvé  les  esprits,  on  résolut,  dis- 
je,  de  s'assurer  des  personnes  des  trois  Artichauts  et  l'on  manda 
aux  députés  de  dire  aux  envoyés  de  Berne  qu'on  avait  mis  en 
prison  ceux  qui  avaient  passé  les  articles  du  traité,  pour  répondre 
de  leur  conduite,  et  que  si  leurs  seig-neurs  et  supérieurs  avaient  à 
former  quelque  plainte  contre  eux,  on  leur  ferait  bonne  justice'. 

L'emprisonnement  des  trois  Articulans  ne  rendit  point  les 
envoyés  de  Berne  plus  faciles.  Ils  s'affermirent,  suivant  les  ordres 
qu'ils  en  avaient,  à  vouloir  que  la  marche  eût  lieu.  Les  envoyés  de 
Genève  n'ayant  point  voulu  la  tenir,  ceux  de  Berne  condamnèrent 
la  ville  de  Genève  par  contumace  à  sceller  le  traité  de  i53g  et  aux 
dépens. 

Gerbel  et  de  la  Rive  étant  revenus  de  Lausanne  sans  avoir 
rien  pu  obtenir,  le  Grand  Conseil  résolut,  le  3i  janvier,  d'envoyer 
à  Berne  le  conseiller  Lambert  pour  faire  les  mêmes  sollicitations', 
mais  il  en  revint,  (juelques  jours  après,  sans  en  rapporter  d'autre 
réponse  sinon  que  les  seigneurs  de  Berne  enverraient  au  premier 
jour  des  commissaires  de  leur  part  à  Genève,  pour  conférer  sur 
cette  affaire  ' . 

Cependant  les  Articulans,  craignant  les  suites  de  leur  déten- 
tion, s'étaient  pourvus  au  Conseil  ordinaire  et  à  celui  des  Deux 
Cents  pour  obtenir  leur  élargissement  sous  soumission,  c'est-à- 
dire  sous  promesse  de  comparaître  toutes  les  fois  qu'ils  seraient 
demandés  et,  pour  assurance  de  leur  promesse,  ils  offraient  même 
de  donner  caution'.  Mais  comme  ils  avaient  été  arrêtés  par  ordre 


'  R.  C,  vol.  34,  fo  o4-o6.  '  Ibid..  t'o  91  r»  (i:{  tévr.). 

-  Ibid..  fo  68.  *  Ibid.,  i"  66  vo  (.H  jaiiv.) 


58  CONSEIL  GÉNÉRAL  DU  I '''  FEVRIER.  1 5^0 

du  Conseil  Général,  leur  demande  fut  renvoyée  au  même  Conseil, 
qui  fui  assemblé  pour  cet,  efîel,  le  dimanche  i"''  février,  et  dans 
l('(juel  ils  eurent,  assez  de  crédit  pour  obtenir  ce  qu'ils  souhaitaient. 
Leur  faction  même  (jui,  dans  ce  temps-là,  était  encore  très  puis- 
sante, vint  à  bout,  dans  la  même  assend^lée,  de  faire  créer  Jean 
Philippe,  l'un  des  principaux  et  des  plus  accrédités  du  parti,  capi- 
taine général  de  la  bourgeoisie  et,  dans  l'espérance  de  passer 
l'éponge  sur  tout  ce  qui  avait  été  fait  et  de  mettre  par  là  à  couvert 
les  j^rliculans  de  l'orage  dont  ils  étaient  menacés,  ils  y  firent  encore 
conclure  une  paix  plâtrée',  car,  (juoiqu'elle  eût  été  publiée  aussitôt 
au  son  du  landjour  par  l,oute  la  ville  et  que  les  ministres  crussent 
la  cimenter  pai-  un  jour  d'actions  de  grâces  qu'ils  proposèrent  au 
Conseil  de  faire  célébrer  et  dans  lequel  le  peuple  fut  invité,  par  une 
publication  extraoïdinaire,  de  se  rencontrer,  les  particuliers  qui 
étaient  dans  de  différens  partis  ne  laissaient  pas  d'avoir  entre  eux 
tous  les  jours  des  querelles  fort  vives  et  fort  animées,  jusque-là 
qu'André  Philippe,  fds  du  capitaine  g-énéral,  tua  un  particulier  avec 
lequel  il  avait  eu  un  démêlé  sur  les  matières  qui,  dans  ce  temps-là, 
partageaient  les  citoyens.  Nous  verrons  dans  la  suite  comment  ce 
crime  demeura  dans  l'impunité'. 

Ainsi,  les  Articulans  furent  non  seulement  élargis  des  arrêts 
(jui  leur  avaient  été  donnés,  mais  ils  continuèrent  de  se  rencontrer 
au  (Jonseil  ordinaire  et  d'avoir  part  à  toutes  ses  délibérations. 
Nous  allons  voir  qu'ils  ne  jouirent  pas  longtemps  de  cet  avantage 
et  que  l'orage  (|ui  avait  paru  devoir  fondre  incessamment  sur  leurs 
têtes  ne  fut  suspendu  pendant  quelque  temps  que  pour  tomber 
ensuite  sur  eux  avec  plus  d'impétuosité. 

Les  envoyés  de  Berne  qui  avaient  fait  espérer,  au  commence- 
ment de  février,  qu'ils  arriveraient  incessamment  à  Genève,  ne 
purent  s'y  rencontrer  qu'après  Pâques,  et  c'est  ce  qui  suspendit  la 
suite  de  cette  affaire.  Etant  arrivés,  ils  eurent  audience  du  Conseil 
des  Deux  (lents,  le  i6  avriP,  où  ils  représentèrent  que  leurs  supé- 
rieurs avaient  appris,  avec  un  très  grand  regret,  ce  qui  avait  été 
dit  à  la  journée  de  Lausanne,   qu'on  était  dans  la  disposition  à 

'  i{.  C,  vol.  .(3,  fo  71.  '  Ibid.,  fo  183. 


l54o  DÉPUTATION    BERNOISE    A    GENEVE.  69 

Genève,  de  laisser  ineUre  le  feu  à  la  ville  plutôt  que  de  consentir 
jamais  à  la  signature  du  traité  de  i53y,  que  ces  paroles  manjuaient 
une  passion  d'autant  plus  condamnable  (jue  dans  la  négociation  et 
dans  la  conclusion  du  traité,  il  ne  s'était  rien  passé  que  dans  l'ordre, 
puisque  ceux  (jui  avaient  agi  au  nom  de  la  ville  de  Genève  étaient 
des  g-ens  d'honneur,  choisis  d'entre  les  principaux  du  Conseil  ordi- 
naire, (jui  avaient  un  caractèi-e  légitime  pour  traiter  au  nom  de  la 
communauté  comme  il  en  constait  par  leurs  lettres  de  créance. 
Qu'ainsi,  l'on  ne  pouvait  refuser  de  ratifier  ce  qu'ils  avaient  fait 
sans  donner  une  atteinte  mortelle  à  leur  réputation  et  sans  flétrir 
leur  probité,  surtout  n'y  ayant  aucun  article  dans  le  traité  qui  fût 
contre  l'alliance  et  contre  les  libertés  de  la  Ville,  lesquelles  leurs 
supérieurs,  bien  loin  de  vouloir  diminuer  ou  enfreindre,  avaient  à 
cœur  au  contraire  de  maintenir  et  de  les  étendre  même,  s'il  était 
possible,  comme  ils  l'avaient  fait  voir  d'une  manière  bien  évidente 
quand  ils  avaient  envoyé  au  secours  de  Genève  et  pour  tirer  cette 
ville  de  la  servitude  où  elle  était  prête  de  tomber,  une  puissante 
armée  au  commencement  de  l'année  i536. 

Que  si  un  traité  comme  celui  qui  avait  été  fait  ne  devait  pas 
avoir  son  effet,  les  deux  états  ne  pourraient  jamais  convenir  de 
rien  entre  eux,  puisqu'il  n'y  avait  pas  moyen  de  le  faire  autrement 
que  par  des  envoyés  munis  de  lettres  de  créance.  Ils  ajoutèrent 
ensuite  qu'encore  que  le  traité  eût  été  passé  en  bonne  forme,  pour 
faire  voir  cependant  qu'ils  n'avaient  pas  dessein  de  surprendre 
leurs  combourgeois,  ils  leur  avaient  offert  de  remettre  toute  cette 
affaire  à  la  connaissance  d'une  marche  et  que  les  députés  de  Genève 
ne  l'avaient  point  voulu  accepter,  ce  qui  était  directement  contre  le 
traité  de  l'alliance,  qui  portait  que  les  différends  qui  pourraient 
survenir  entre  les  villes  alliées  devaient  être  décidés  par  la  voie  du 
droit,  devant  une  marche  établie  pour  cela. 

Que  leurs  supérieurs,  (jui  avaient  l'honneur  de  la  seigneurie 
à  cœur,  les  avaient  chargés  de  dire  au  Conseil  qu'on  ferait  bien 
mieux  de  donner  les  mains  au  traité,  sans  reculer  plus  longtemps, 
que  de  s'exposer  à  entendre  dire  tout  ce  qu'ils  seraient  obligés  de 
dire  au  désavantage  de  Genève,  au  cas  que  l'on  vînt  à  plaider,  ce 
qui  serait  infaillible,  puisque  leurs  Excellences  de  Berne  étaient 


6o  RÉPONSE    UKK    CONSEILS.  1.540 

dans  la  ferme  résolution  de  mettre  leur  bon  droit  en  évidence 
devant  une  autre  marche  qu'ils  assigneraient.  Enfin,  qu'ils  avaient 
appris  avec  douleur  combien  on  s'aigrissait  contre  ceux  qui  avaient 
signé  le  traité  au  nom  de  la  Ville  et  que  quelques-uns  parlaient  de 
leur  taire  couper  la  tète  et  d'envoyer  ensuite  leurs  têtes  salées  dans 
une  halle  à  Berne;  que,  sans  parler  de  ce  qu'il  y  avait  d'injurieux  à 
leurs  souverains  dans  cette  dernière  circonstance  —  qu'ils  avaient 
peine  à  croire  et  dont  ils  sauraient  bien  tirer  raison  si  elle  se  trou- 
vait véritable  —  quand  il  n'y  aurait  autre  chose  ({ue  de  regarder  les 
Articulans  comme  criminels  pour  avoir  traité  avec  eux,  c'était  les 
accuser  en  quelque  manière  et  les  rendre  comme  complices  de  la 
conduite  de  ces  députés. 

Tel  fut  le  discours  que  firent  en  Deux  Cents  les  envoyés  de 
Berne.  Il  était  d'autant  plus  dur  aux  véritables  amateurs  de  la 
liberté  et  du  bien  de  l'Etat  de  leur  voir  faire  l'apolog-ie  des  Articu- 
lans et  de  commencer  à  prendre  hautement  leur  parti,  (ju'ils  étaient 
tous  trois  présens  dans  le  Conseil  et  assis  dans  leurs  sièges  et  que, 
se  sentant  soutenus  par  d'aussi  puissans  avocats,  ils  prirent  la 
parole  et  dirent  qu'ils  avaient  suivi  les  ordres  (|ui  leur  avaient  été 
donnés  et  qu'ils  n'avaient  passé  aucun  article  qui  fût  contraire  aux 
franchises  de  la  Ville,  ni  au  traité  de  l'alliance,  à  quoi  l'un  d'eux 
ajouta  que  ce  que  les  envoyés  de  Berne  avaient  dit  était  véritable, 
qu'on  avait  en  eftet  parlé  en  Conseil  de  leur  couper  la  tête  et  qu'il 
le  savait  de  bonne  part.  11  est  aisé  do  juger  que  ces  sortes  de  dis-  . 
cours  ne  |)ur('n1.  pas  être  proférés  sans  quelque  émotion  et  sans 
que  ces  gens-là  ne  commissent,  d'une  manière  cruelle,  l'honneur 
du  magistrat. 

Cependant,  tout  ce  ijui  fut  dit  par  les  envoyés  de  Berne  n'ef- 
fraya point  le  Conseil  et  ne  lui  fit  point  changer  de  résolution. 
Après  (|u'ils  se  furent  retirés,  on  convint  de  leur  répondre  ([u'il 
était  vrai  que  les  états  ne  pouvaient  traiter  ensemble  ({ue  par  le  mi- 
nistère de  leurs  ambassadeurs  et  que  ce  que  ceux-ci  avaient  arrêté 
devait  être  ratifié,  lorstju'Il  se  trouvait  qu'ils  n'avaient  rien  fait  que 
de  conforme  à  leurs  instructions,  mais  (jue,  quand  ils  avaient 
excédé  les  ordres  qui  leur  avaient  été  donnés,  leurs  supérieurs 
étaient  en  droit  de  les  désavouer  et  de  i-egarder  les  traités  qu'ils 


l54o  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  bl 

pourraient  avoir  faits  comme  nuls  et  non  avenus,  que  c'était  le  cas 
où  se  trouvaient  les  seigneurs  de  Genève. 

Que  pour  s'en  convaincre,  il  n'y  avait  cpi'à  comparer  leurs 
instructions'  avec  le  traité  qu'ils  avaient  passé,  qu'eux,  pour  s'ex- 
cuser, avaient  dit,  lorsque  ce  traité  fut  apporté  à  Genève  traduit 
de  l'allemand,  que  plusieurs  des  articles  qu'il  contenait,  n'avaient 
point  été  arrêtés  de  la  manière  qu'ils  étaient  couchés  et  qu'ils 
étaient  prêts  à  le  maintenir  au  péril  de  leur  vie.  Qu'ainsi,  leurs 
seigneuries  n'avaient  qu'à  s'en  prendre  à  ces  députés,  qu'on  était 
prêt  à  leur  faire  bonne  justice,  s'il  était  vrai  qu'ils  eussent  commis, 
comme  on  ne  doutait  pas  qu'ils  ne  l'eussent  fait,  la  bonne  foi  et  la 
candeur  des  seig^neurs  de  Berne,  lesquels  on  n'avait  jamais  eu 
intention  de  blâmer  en  aucune  manière  et  qu'au  reste,  on  en  demeu- 
rait aux  précédentes  résolutions.  . 

Q)ualre  jours  après,  les  mêmes  envoyés  eurent  audience  du 
Conseil  Général,  qui  leur  fît  la  même  réponse  que  leur  avait  faite 
celui  des  Deux  Cents'. 

Le  lendemain,  21  avril',  le  Conseil  ordinaire  les  ayant  priés 
de  vouloir  examiner  les  droits  et  les  traités  et  les  instructions  don- 
nées aux  Articulans  pour  voir  par  eux-mêmes  et  dans  le  détail 
nécessaire,  pour  en  bien  juger,  toute  l'irrégularité  de  la  conduite  de 
ces  gens-là,  ils  se  rendirent  à  la  maison  de  ville  pour  en  entendre 
la  lecture,  assurant  en  même  temps  que  ce  ne  serait  point  pour 
entrer  en  aucune  contestation,  puisqu'ils  n'en  avaient  point  de 
charg-e,  n'ayant  eu  ordre  que  de  représenter  ce  qu'ils  avaient  dit, 
tant  en  Grand  Conseil,  qu'en  Général.  Cette  réponse  porta  le 
Conseil  à  les  prier  de  donner  les  mains  à  une  conférence  qui  se 
pourrait  tenir  au  plus  tôt  à  Berne,  dans  laquelle  des  députés  de  la 
part  de  Genève  produiraient  les  droits  de  la  Ville  et  feraient  voir 
comment  les  articles  passés  si  mal  à  propos  étaient  contraires  à 
tous  les  traités,  au.x  Franchises  et  aux  instructions  de  ceux  qui  les 
avaient  accordés.  Ils  en  convinrent,  pourvu  que  jusqu'alors,  tout 


'  Contrairement  à  ce  que  dit  M.  Du-      Genève,  P.  H.,  n»  1231.  p.  26.  (Note  des 
nant  (ouvr.  cité,  p.  46,  n.  1),  ces  instruc-       éditeurs.) 

lions   existent   encore  aux   Archives    de  ^  R.  C,  vol.  34,  f"  190  et  suiv. 

»  Tbid.,  fo  200. 


02  FUITE    DES    ARTICULANS.  1 54o 

demeurât  en  suspens  el  que  l'on  ne  pressât  point,  comme  il  sem- 
blait qu'on  voulait  le  faire,  les  Articulans  de  rendre  raison  de  leur 
conduite. 

Le  Conseil  s'y  était  pris  d'une  manière  à  les  convaincre  parfai- 
tement de  leur  malversation  et  à  les  remplir  de  confusion  devant  les 
envoyés  de  Berne,  par  la  production  des  pièces  dont  nous  venons 
de  parler,  car  ils  furent  présens  à  la  lecture  qui  en  fut  faite,  et  ils 
n'osèrent  plus  nier  aux  envoyés  d'avoir  passé  les  articles  de  la 
manière  qu'ils  étaient  couchés,  comme  ils  avaient  constamment 
fait  jusqu'alors,  jusqu'à  se  condamner  on  plein  Conseil  Général  à 
perdre  la  vie  si  on  les  pouvait  convaincre  de  les  avoir  accordés. 

Leurs  adhérens  sentirent  bien  alors  qu'ils  étaient  perdus  et 
qu'ils  ne  pourraient  pas  les  g-arantir  de  la  colère  du  peuple  qui 
disait  ouvertement  qu'il  fallait  de  nouveau  s'assurer  de  leurs  per- 
sonnes. C'est  ce  qui  porta  Jean  Philippe  à  leur  dire  à  l'oreille  de 
sortir  sur  le  champ  du  Conseil  et  de  chercher  à  s'évader  même,  au 
plutôt  de  la  ville,  d'où  ils  sortirent  dég^uisés.  Je  trouve  dans  un 
manuscrit  qui  est  aux  Archives',  qu'ils  le  firent  à  la  persuasion 
même  des  envoyés  de  Berne,  et  ils  se  retirèrent  dans  les  balliages 
voisins,  soumis  à  l'obéissance  de  cet  état. 

Le  lendemain  de  leur  fuite,  le  Conseil  Général  fut  assemblé 
pour  être  informé  de  tout  ce  qui  s'était  passé'.  Le  peuple,  justement 
indigné  de  leur  conduite,  se  mit  à  crier  tout  d'une  voix  que  l'on  fît 
au  plus  tôt  le  procès  de  ces  traîtres  qui  avaient  excédé  leur  charge, 
et  que  pour  cet  effet,  ils  fussent  assignés  à  comparaître  incessam- 
ment, suivant  leur  soumission  et  le  serment  qu'ils  en  avaient  fait. 
Aussitôt,  le  lieutenant  les  étant  allé  chercher  chez  eux  et  ailleurs 
et  ne  les  ayant  point  trouvés,  il  en  vint  faire  son  rapport  aq  Conseil 
Général  qui  était  encore  assemblé,  et  où  il  fut  résolu  (ju'on  les 
proclamerait  incessamment  par  toute  la  ville,  à  son  de  trompe. 

Les  envoyés  de  Berne  témoignèrent  être  extrêmement  irrités 
de  cette  procédure  :  ils  en  firent  des  reproches  très  vifs  au  Petit 
Conseil  ;  ils  dirent  (pi'ils  voyaient  bien  que  c'était  en  dépit  d'eux  el 

'  Voy.  plus  haut,  p.  33,  note  i.  —      cité.  liv.  IV.  ctiap.  37,  p.  273.  (Note  des 
C'est  également   ce  que  dit  Roset.  oiivr.       éditeurs.) 

«  R.  C,  vol.  34,  f.  202. 


l54o  DÉPUTATION  GENEVOISE  A  BERNE.  63 

pour  leur  marquer  qu'on  faisait  très  peu  de  cas  de  leurs  personnes, 
que  l'on  avait  précipité  cette  affaire,  après  avoir  prié,  comme  ils 
avaient  fait,  le  Conseil  que  tout  fût  suspendu  jusqu'après  la  confé- 
rence qui  devait  être  tenue  à  Berne.  Le  Conseil  leur  répondit  que 
la  proclamation  ayant  été  ordonnée  par  le  Conseil  Général,  le  Con- 
seil ordinaire  ne  pouvait  pas  venir  en  arrière,  et  qu'on  les  priait 
de  se  contenter  de  cette  réponse  ' . 

Cependant  les  Articulans  furent  proclamés  à  sept  différentes 
fois,  de  la  part  de  tous  les  Conseils  et  à  l'instance  du  lieutenant  et 
du  procureur  général,  à  comparaître  devant  le  magistrat,  suivant 
leur  soumission  et  le  serment  qu'ils  avaient  fait  de  se  représenter 
pour  répondre  sur  les  crimes  dont  ils  étaient  accusés,  à  peine 
d'avoir  le  cas  pour  confessé,  d'être  déclarés  contumaces  et 
condamnés  suivant  l'exigence  du  cas.  Le  peuple  entrait  tous  les 
jours  dans  une  plus  grande  indignation  contre  eux.  Dans  un 
Conseil  Général',  il  fut  défendu  à  toutes  personnes  de  leur  aller 
parler,  sous  quelque  prétexte  que  ce  fût,  à  peine  d'être  réputés 
leurs  fauteurs  et  leurs  adhérens,  et  quantité  de  citoyens  allèrent  de 
temps  en  temps  en  foule,  presser  le  Conseil  d'en  faire  une  prompte 
justice. 

Pendant  le  cours  de  ces  procédures,  le  Grand  Conseil  trouva  à 
propos  de  faire  partir  incessamment  pour  Berne  les  députés  que 
l'on  était  convenu  avec  les  envoyés  de  celte  ville  d'y  mander,  et 
le  Conseil  Général  approuva  cette  résolution \  Les  députés  furent 
François  Chamois,  Jean  Coquet,  Jean  Philippe,  Michel  Sept,  Pierre 
Vandel  et  Claude  Roset.  Ils  eurent  ordre  de  représenter  ce  qui 
avait  déjà  été  dit  aux  envoyés  de  Berne  à  Genève,  que  les  Articulans 
avaient  passé  des  articles  contraires  aux  traités  précédens  et  à 
leurs  instructions.  Qu'un  traité  fait  entre  deux  états  n'est  censé 
fixé  et  arrêté  que  lorsqu'il  est  ratifié  par  les  deux  parties,  et  que  les 
souverains  se  réservent  toujours  d'approuver  ou  de  désapprouver 
ce  qui  a  été  négocié  par  leurs  ministres.  Que  les  Conseils  n'avaient 
jamais  donné  les  mains  au  traité  en  question,  ce  qui  le  devait  faire 


'  R.  C.  vol.  34,  fo2)l  r".  '  Ibid.,  P  211  v». 

^  Ibid.,  ^2H  V"  (28  avnl). 


64  INUTILITÉ    DE    CES    DEMARCHES.  l5l\0 

regarder  comme  non  avenu.  Qu'ainsi,  l'on  priait  les  seigneurs  de 
Berne  de  ne  plus  insister  sur  celte  affaire  ([ui  avait  déjà  causé  dans 
Genève  de  grandes  ag-itations  parmi  le  peuple,  d'avoir  ég-ard  aux 
diverses  disg-râces  que  cette  ville  avait  essuyées,  depuis  tant 
d'années,  et  de  ne  vouloir  pas  ajouter  à  ses  afflictions  passées  un 
sujet  autant  sensible  de  mortification  (]ue  le  serait  celui  de  faire 
triompher  d'aussi  malhonnêtes  gens  que  l'étaient  ceux  qui,  par  la 
conduite  la  plus  audacieuse  et  la  plus  criminelle,  avaient  foulé  aux 
pieds  les  ordres  de  leur  magistrat.  On  chargeait,  en  même  temps, 
les  députés  d'adoucir  ce  que  ce  détail  pourrait  leur  faire  dire  de 
fâcheux  et  de  désagréable,  par  des  protestations  de  l'attachement 
inviolable  du  peuple  de  Genève  au  service  de  leurs  Excellences  de 
Berne  et  de  la  parfaite  reconnaissance  qu'il  conservait  de  tous  les 
biens  qu'il  en  avait  reçus  dej)uis  si  longtemps,  par  rapport  à  la 
liberté,  soit  temporelle,  soit  spirituelle'. 

Je  suis  surpris  de  voir  Jean  Phili]>pe  au  nombre  de  ces 
députés.  Lié  autant  qu'il  l'était  avec  les  Articulans,  et  devant 
exciter,  dans  peu,  une  sédition  en  leur  faveur,  il  est  également 
surprenant,  ou  qu'il  pût  dissimuler  suffisamment,  ou  qu'il  eût 
encore  assez  d'amis  pour  se  faire  donner  une  commission  de  cette 
nature. 

Cette  députation  n'aboutit  à  rien.  11  ne  paraît  autre  chose  par 
les  registres  publics,  si  ce  n'est  que  les  envoyés  de  Genève  furent 
ouïs  à  Berne,  en  Petit  et  Grand  Conseil,  et  qu'on  leur  témoigna  de 
la  surprise  et  du  mécontentement  de  ce  qu'ils  n'apportaient  aucune 
réponse  satisfaisante  sur  ce  que  les  envoyés  de  Berne  avaient 
pressé  avec  tant  d'instance,  que  l'on  cessât  les  poursuites  qui 
avaient  été  commencées  contre  les  Articulans.  On  ajouta  néan- 
moins qu'on  ne  voulait  rien  faire  de  contraire  aux  traités  qu'il  y 
avait  entre  les  deux  états'. 

Ainsi,  les  députés  s'en  revinrent  de  Berne  sans  avoir  rien 
conclu.  Ils  avaient  eu  ordre  de  passer  à  leur  retour  par  Fribourg, 


'  Ces  instructions,  datées  des  28  et  31)      sont  annexées  au  R.  C  vol.  34.  fos  21.3  et 
avril  l.^iVO  et  munies  des  sceaux  de  l'État,       21.i.  (Note  des  editeura.) 

2  Ibid..  fo  2.33  (15  mai). 


l54o  LES    BERNOIS    INTIMENT    UNE    NOUVELLE    MARCHE.  65 

pour  solliciter  ili'  iioiivenii  Ih  restitution  des  droits  de  la  Ville, 
mais  on  leur  lil  la  même  réponse  qui  avait  été  laite  Tatmée  précé- 
dente sur  une  semblable  demande'. 

Quelques  jours  après  leur  retour,  on  reçut  des  lettres  de 
Berne,  par  lesquelles  ce  canton  intimait  la  marche  à  la  ville  de 
Genève  sur  l'alFaire  du  traité,  et  rassii>nait  à  Lausanne  le  oo  mai'. 
L'on  avait  eu  une  e.xtrême  réput^nance  pour  ces  journées  de 
marche,  comme  nous  l'avons  vu  ci-dessus,  et  cette  répug-nance 
était  allée  si  loin  que  les  députés  de  Genève  s'étaient  laissé 
condamner  par  contumace,  dans  la  même  ville  de  Lausanne,  au 
mois  de  janvier,  pour  n'avoir  point  voulu  accepter  la  marche, 
mais  l'on  vit  bien  que  les  Bernois  s'affermissant  à  suivre  cette 
route,  il  ne  serait  pas  possible  de  reculer  davantage,  sans  engager 
l'Etat  dans  des  frais  considérables,  car  l'établissement  de  ces 
marches  étant  fondé  sur  le  traité  de  l'alliance,  la  partie  qui  les 
refusait,  quand  elles  ("taient  présentées,  était  toujours  condamnée 
aux  dépens,  comme  il  était  arrivé  au  mois  de  janvier.  On  nomma 
donc,  selon  la  coutume  (pii  s'observait  dans  ces  occasions,  deux 
juges  de  la  pari  de  Genève,  devant  lesquels  et  les  deux  (|ui  s'y 
rencontreraient  de  la  part  du  canton  de  Berne,  devaient  compa- 
raître les  procureurs  de  l'un  et  de  l'autre  étal,  jiour  y  déduire 
leurs  droits.  Girardin  de  la  Rive  et  Domaine  d'Arlod,  conseillers 
du  Petit  Conseil,  furent  choisis  pour  juges,  et  Michel  Sept,  Claude 
Pertemps,  Jean-Ami  Curtet,  Ami  Perrin  et  F'rançois  Paquet  pour 
procureurs',  et  comme  le  sujet  pour  lequel  cette  marche  allait  être 
tenue  avait  déjà  eng-agé  la  Ville  dans  bien  des  dépenses  et  qu'elle 
lui  en  causerait,  selon  toutes  les  apparences,  dans  la  suite,  de  bien 
plus  grandes  encore,  on  résolut  que  tous  les  frais  qui  avaient  été 
déjà  faits  et  ceux  qu'il  faudrait  encore  supporter  à  l'avenir  à  cette 


'  R.  C,  vol.  34.  fo  233  vo.  »  Ibid.,  fo  2.50.  —  Le  registre  indique 

*  /è/'(Z.,  fo  217  v'>  (25  mai).  Celte  lettre,  encore  parmi  les  représentants  de  Genève, 

datée  dn  21  mai,  se  trouve  aux  Archives,  Pierre  Vandel   el   Jean-Pliilibert  Donzel. 

P.  H.,  n»  124f3,  et  a  été  publiée  par  Tur-  Les  deux  procureurs  en  titre  étaient  Michel 

rettini  et  Grivel,  ouvr.  cité.  p.  2.58.  Voir  Sept  et  Pierre  Vandel.  les  autres  avaient 

encorej.an  sujet  de  cette  marche,  le  dos-  été  délégués  comme  conseillers  des  pro- 

sier  P.  H..  n"  12'11.  (Nnt.e  ries  (•diU'urs.)  cureurs.  {Noie  des  éditeurs.) 


66  MARCHE    DU    3o    MAI    A    LAUSANNE.  1 5^0 

occasion,  seraienl  pris  sui'   les  biens  des  Arlicuians   (jui  avaient 
plong-é  leur  pairie  dans  de  si  grandes  difficultés. 

Les  députés  étant  partis  incessamment  pour  Lausanne,  la 
première  séance  y  fut  tenue  le  3i  mai.  Jean-Rodolphe  d'Erlach  et 
Jean-Rodolphe  de  GrafFenried,  y  furent  jua;-es  de  la  part  du  canton 
de  Rerne,  et  Jean-Rodolphe  de  Diesbach,  Nicolas  de  Watteville, 
Augustin  de  Lûlernau,  Guillaume  Zieli,  Jean  Thoimann  et  Jean 
Week,  procureurs  \  Les  Bernois  étant  les  demandeurs,  leurs  pro- 
cureurs parurent  les  premiers  et  demandèrent  fpie  les  Genevois 
fussent  condamnés  avec  dépens  à  sceller  le  traité  fait  par  leurs 
députés  au  mois  de  mars  i53(j,  puisqu'il  avait  été  fait  en  bonne 
forme,  passé  par  des  gens  qui  avaient  une  due  et  légitime  charge, 
et  que  Monathon,  l'un  des  députés,  l'avait  retiré  depuis,  de  la  chan- 
cellerie de  Berne  et  apporté  ensuite  à  Genève,  ce  qui  était  comme 
une  espèce  de  confirmation. 

Les  procureurs  des  Genevois  répondirent  tout  ce  qui  avait  été 
déjà  allégué  à  diverses  fois  dans  les  différentes  conférences  qu'il 
y  avait  eu  sur  cette  matière,  soit  à  Berne,  soit  à  Genève,  et  qu'il 
n'est  pas  nécessaire  de  répéter  ici.  Je  remarquerai  seulement  t|ue 
le  précis  des  diverses  allégations,  répliques  et  dupliques  qui  furent 
faites  de  part  et  d'autre  se  réduisait  à  ceci  : 

Les  procureurs  de  Genève  représentaient  aux  juges  que  les 
seigneurs  de  Berne  ne  pouvaient  pas  ignorer  cpie,  (piand  leurs 
supérieurs  avaient  contracté  l'alliance  avec  leurs  Excellences  ,- 
celle-ci  n'avait-été  censée  consommée  qu'après  avoir  été  approu- 
vée dans  tous  les  Conseils  et  qu'elle  ne  fut  scellée  qu'ensuite  de 
cette  approbation.  Qu'il  en  devait  être  de  même  du  Irailé  en  (jues-. 
tion;  qu'encore  que  Monathon  l'eût  retiré  de  la  chancellerie  de 
Berne,  la  ville  de  Genève  n'i'tait  point  engagée  par  là  à  l'accepter, 
d'un  côté,  parce  que  Monathon  fît  seul  cette  affaire  et  de  l'autre,  (jue 


'  Cf.  Eidg.  Abschiede,  t.  IV,  i  c,  p.  1207.  —  Le  nom  de  .lean  Week  n'y  figure  pas 
parmi  les  envoyés  bernois,  mais  nous  le  trouvons  dans  le  procès-verbal  de  la  marche, 
dont  un  exemplaire  français  subsiste  aux  Archives  de  Genève  (P.  H.,  n»  1231).  Gautier 
avait  lu  Vecii,  Roget  (t.  I,  p.  272),  plus  inexactement  encore,  Weelz  ;  la  lecture  Week 
n'est  pas  douteuse,  d'autant  plus  qu'elle  est  confirmée  par  une  superbe  signature  de  l'une 
des  pièces  du  dossier.  (Nute  di's  éditeurs.) 


l54o  PLAIDOYER    DES    REPRESENTANTS    DE    GENEVE.  67 

le  trailô  qu'il  retira  et  qu'il  apporta  à  Genève  était  écrit  en  alle- 
mand, lani>ue  inconnue  dans  celte  ville,  d'où  il  fut  aussitôt  renvoyé 
à  Berne  pour  être  traduit  en  français.  Que  quand  on  en  cul  la  tra- 
duction à  Genève,  les  députés  qui  l'avaient  passé  soutinrent,  sous 
peine  de  la  vie  s'ils  ne  disaient  pas  la  vérité,  de  n'avoii-  point 
accordé  la  plupart  des  articles  qu'il  contenait,  de  la  manière  ((u'ils 
étaient  exprimés.  Qu'ainsi,  et  par  la  nature  des  articles  contraires 
au.x  instructions  données  aux  députés  et  par  le  désaveu  des  mêmes 
députés,  il  paraissait  ([u'on  avait  toujours  été  à  Genève  dans  la 
ferme  résolution  de  ne  les  jamais  accepter,  ce  que  l'on  témoigna 
d'abord,  et  par  lettres  et  par  députations,  à  leurs  Excellences  de 
Berne, 

Ensuite,  pour  prouver  d'une  manière  juridique  que  les  députés 
avaient  excédé  leurs  pouvoirs  et  fait  le  contraire  de  ce  que  por- 
taient leurs  instructions,  les  procureurs  produisirent  ces  instruc- 
tions et,  en  même  temps,  les  traités  faits  avec  les  seigneurs  de 
Berne  en  i53(),  une  copie  des  Franchises  de  Genève,  une  autre  de 
la  sentence  de  Payerne,  et  des  copies  vidimées  des  anciens  actes 
passés  entre  les  comtes  de  Genevois  et  le  prieur  de  St- Victor  et  le 
Chapitre  de  St-Pierre,  par  où  les  juges  pouvaient  voir  d'une  ma- 
nière claire  et  évidente  quels  étaient  les  droits  de  la  ville  de  Genève 
sur  les  terres  de  St- Victor  et  Chapitre,  d'où  ils  conclurent  que  les 
députés  ayant  été  expressément  charg-és  de  ne  rien  passer  qui  fût 
contraire  à  ces  traités,  comme  cela  paraissait  par  leurs  instructions, 
s'il  fallait  que  la  ville  de  Genève  perdît  les  droits  qui  lui  étaient 
acquis  par  les  traités  les  plus  solennels,  parce  que  ces  mêmes  dé- 
putés avaient  évidemment  contrevenu  à  leurs  ordres,  il  n'y  aurait 
rien  sur  quoi  l'on  dût  compter  d'état  à  état.  Qu'en  un  mot,  ni  le 
traité  perpétuel  fait  entre  les  deux  villes,  ni  celui  de  l'alliance,  con- 
firmé encore  par  des  lettres  des  seigneurs  de  Berne,  du  mois  de 
mars  i538,  lesquelles  ils  produisirent^  ne  pouvaient  pas  être  en- 
freints par  la  prévarication  de  trois  particuliers.  Et  tju'au  reste, 
dans  tout  ce  qui  s'était  passé,  les  seig-neurs  de  Genève  ne  préten- 
daient imputer  quoi  que  ce  soit  à  leurs  Excellences  de  Berne,  mais 
aux   seuls  députés    (pii ,    poin-   tronquer    leurs    dites    Excellences, 


68  RÉPONSE    DES    DÉlÉGUÉS    BERNOIS.  l5/|0 

avaient,  fabricjiii'-  dr  fausses  instructions,  niiiuitt'es  par  l'un  d'eux, 
et  desquelles  ils  jjroduisaient  l'original'. 

Il  était  assez  difficile  aux  procureurs  de  Beine  d'opposer  rien 
de  solide  à  ce  que  nous  venons  de  rapporter,  aussi  n'y  firent-ils  que 
des  réponses  vagues  et  générales  qui  n'allaient  point  au  l'ait.  Ils 
dirent  ([ue  les  députés  qui  avaient  |)assé  les  articles  étaient  trop 
bien  informés  des  droits  de  Genève  et  du  conteiui  des  Iraiti-s  d'al- 
liance pour  avoir,  par  ig'uorance,  rien  accordé  qui  y  fut  contraire," 
et  que  les  Genevois  étaient  trop  attentifs  à  leurs  intérêts  pour  les 
avoir  mis  entre  les  mains  de  gens  capables  de  prévarication  et  de 
violer  leurs  ordres.  Que  les  députés  avaient  eu  une  entière  liberté 
de  passer  les  articles  dont  ils  étaient  convenus  et  que  l'on  n'avait 
employé  à  Berne  aucune  voie  violente  pour  les  y  contraindre,  mais 
qu'il  y  avait  quelque  apparence  qu'on  les  avait  forcés  à  Genève  de 
dire  qu'ils  n'avaient  pas  accordé  les  articles  tels  qu'ils  se  trouvaient 
couchés  dans  le  traité  apporté  de  Berne.  Ou'enfin,  on  ne  pouvait 
pas  dire  que  ce  traité  fut  contraire  aux  traités  précédens,  mais  que 
c'était  seulement  une  explication  de  quelf|ues-uns  des  articles  qui 
y  étaient  contenus. 

Il  n'y  avait  qu'à  lire  les  pièces  produites  |)ar  les  procineurs  de 
Genève  pour  voir  le  peu  de  fondement  de  cette  dernière  défaite  des 
Bernois.  Aussi  les  juges  de  Berne,  soit  que  l'évidence  du  droit  des 
Genevois,  ([ui  était  si  claire  cpi'il  n'était  pas  possible  d'y  résister, 
les  eût  frappés,  soit  qu'ils  eussent  ordre  de  leurs  su])érieurs  qui- 
voulaient  encore  garder  quelque  mesure  avec  la  ville  de  Genève, 
afin  de  l'engager  à  ne  pas  traiter  à  la  rigueur  les  Articulans  ([u'ils 
protég'eaient,  qu'ils  eussent  ordre,  dis-je,  de  ne  pas  [tousser  les 
choses  à  l'extrémité,  donnèrent  les  mains  à  cette  résolution  (pii 
fut  prononcée  aux  parties,  du  consentement  des  juges  de  Genève  : 
que  les  juges  de  la  marche  les  exhortaient  à  terminer  leurs  flitfi- 
cultés  à  l'amiable.  A  quoi  les  procureurs  des  uns  et  des  autres 
ayant  consenti,  sous  l'agrément  de  leurs  supérieurs,  les  juges 
se  réassignèrent  à  la  même  ville  de  Lausanne,  au  /j  juillet,  pour 


'  Archives,  P.  H.,  n"  12.31,  avec  cetlP  inscription   :    «   Original  des  instructions 
contrefaictes  par   Aniyé  Cliapeauro^e.  »  Cf.  Roget,  t.  I.  p.  220.  {Note  des  éditeurs.) 


l54o  CONDAMNATION    DES    AKTIGL'LANS.  6y 

finir  enlif'reiiieiit  ce  procès  sur  ce  pied-là,  après  (juoi  l'on  se 
sépara ' . 

Gependanl  les  trois  Articulans  n'ayant  point  comparu,  après 
tous  les  délais  des  proclamations  expirés,  l'on  commença  par 
déclarer  leurs  places  de  conseillers  du  Petit  Conseil  vacantes,  le  20 
mai,  et  Pierre  \'andel,  Claude  Roset  et  Claude  Salaz  furent  élus 
pour  les  remplir'. 

L'on  continua  les  jours  suivans  l'instruction  de  leur  procès,  de 
sorte  (jue  tout  était  pnM  |)our  donner  un  jugement  définitif,  lorsque 
le  temps  marqué  pour  tenir  la  marche  à  Lausanne  dont  nous  avons 
parl(''%  arriva,  ce  qui  porta  le  Conseil  des  Deux  Cents  à  faire  sus- 
pendre ce  jug-ement  juscju'après  que  la  marche  serait  finie.  Pen- 
dant qu'elle  était  assemblée,  les  seigneurs  de  Berne  écrivirent  une 
lettre  au  Conseil*,  par  laquelle  ils  le  priaient  de  surseoir  toute  pro- 
cédure contre  les  Articulans,  parce  qu'ils  espéraient  que  le  procès 
qui  était  entre  les  deux  états  pourrait  se  terminer  à  l'amiable. 

Le  peuple,  ([ui  fut  informé  de  celte  demande  et  auquel  la 
lettre  de  Berne  fut  lue,  en  parut  fort  chag-rin.  Il  se  fit  un  grand 
tunmlte  dans  l'assemblée,  ce  (|ui  la  fit  séparer  en  désordre.  Les 
Bernois,  qui  apprirent  la  chose,  prirent  ce  qui  s'était  passé  pour 
un  refus,  ils  écrivirent  une  seconde  lettre  adressée  à  tous  les 
Conseils,  où  ils  faisaient  de  grands  reproches  du  peu  d'ég'ard  que 
]\)\i  avait  pour  leurs  prières,  lesquelles  ils  réitéraient  de  plus  fort% 
mais  le  peuple,  indigné  de  la  conduite  des  Articulans,  n'y  voulut 
point  donner  les  mains  et  quoit|u'ils  eussent  encore  dans  le  Conseil 
nombre  de  partisans,  il  y  fut  pourtant  résolu  par  la  plus  g-rande 
voix,  le  5  juin,  que  les  syndics  procéderaient  incessamment  à  leur 
jug-ement%  ce  qu'ils  firent  le  jour  même.  La  sentence  qui  fut  rendue 
contre  eux  fui  lue  de  dessus  le  tribunal  j)ai'  le  syndic  Antoine 
Gerbel.  Elle  portait  que,  paraissant  clairement,  tant  par  le  procès 


'  Procès-verbal  de  la  niarclie,  pièce  *  Archives,  P.  H.,  n»  1243  (26  mai 

citée.  IbW). 

-  R.C.,  vol.  3i,  fo  240  r".  '  Ibid.  (4  juin).  —  Ces  deux  lettres 

•  C'est-à-dire  celle  du  30  mai.  (Noie      ont  été  publiées  par  Turrettini  et  Grivel, 

des  éditeurs. j  ouvr.  cite.  p.  239.  iNote  des  éditeurs.) 

"  K.  C,  \ol.  34,  1»  269  ro. 


70  CARACTÈRE    DE    JEAN    PHILIPPE.  l54o 

(jui  avait,  été  instruit  à  l'instance  du  lieutenant  et  du  procureur 
général  que  par  leur  l'uite  et  contumace,  contre  le  serinent  (ju'ils 
avaient  fait  de  se  représenter,  atteints  et  convaincus  du  crime  de 
fausseté,  de  rébellion  et  de  désobéissance  aux  ordres  de  leurs  supé- 
rieurs, laquelle  était  d'autant  plus  énorme  qu'elle  plong-eait  la  Ville 
dans  des  pertes  très  considéral)les;  qu'elle  avait  causé  et  qu'il  était 
à  craindre  qu'elle  ne  causât,  dans  la  suite,  de  g-rands  maux  à  l'Etat, 
les  syndics  et  Conseil,  juges  des  causes  criminelles,  les  pronon- 
çaient et  déclaraient  faussaires  et  rebelles,  et  pour  les  punir  de 
leurs  crimes,  les  condamnaient  à  avoir  la  tète  tranchée  à  Cliampel, 
conlîscant  tous  leurs  biens  au  profit  de  la  Ville,  pour  donner 
exemple  à  ceux  qui  tel  cas  voudraient  commettre'. 

Cette  sentence  émut  extrêmement  les  adliérens  des  trois  Arti- 
culans.  Ils  étaient  encore  un  grand  nombre  dans  la  ville,  mais  il 
s'en  fallait  de  beaucoup  qu'ils  fussent  assez  puissans  pour  être  les 
plus  forts.  Aussi  y  eut-il  une  grande  témérité  d'entreprendre, 
comme  ils  firent,  d'exciter  une  sédition  pour  se  rendre  les  maîtres 
et  faire  révoquer  ensuite  le  jugement  qui  avait  été  rendu.  Cepen- 
dant, c'est  à  quoi  ils  se  portèrent  le  lendemain  6  juin,  qui  était  un 
dimanche.  Il  serait  difficile  de  marquer  quels  moyens  ils  s'étaient 
proposés  pour  exécuter  leur  dessein.  Il  |)aiaîtra,  parce  que  nous 
en  dirons,  qu'ils  n'étaient  pas  des  mieux  concertés,  aussi  avaient-ils 
à  leur  tête  un  homme  peu  capable  de  les  bien  conduire  :  c'était 
Jean  Philippe,  capitaine  général.  Bonivard,  qui  vivait  de  son  temps- 
et  qui  le  connaissait,  nous  a  décrit  ses  mœurs  et  son  caractère  dans 
un  petit  traité  qu'il  a  fait  et  qui  est  intitulé  :  De  l'ancien  et  nouveau 
gouvernement  de  Genève  et  de  son  origine^.  J'emprunterai  donc 
de  lui  ce  qu'il  en  dit  pour  caractériser  ce  chef  de  sédition.  C'était, 
dit  cet  auteur,  un  homme  riche  et  en  même  temps  libéral,  endroit 
propre,  plus  qu'aucun  autre,  à  s'attirer  les  cœurs  de  la  multitude  et 
surtout  des  jeunes  gens  qui,  dans  ce  temps-là,  étant  plongés  dans 


'  Archives,  P.  H.,  n»  1229.  Le  ban-  '  Advis  et  devis  de  l'ancienne  et  nou- 

nissement  à  perpétuité  ne  réunit  que  quel-  velle   police   de  Genève  (publ.   par  Gust. 

quesvoix  (R.  C,  vol.  34,  fos  267,  26K).  Revilliod),    Genève,    Fick,    IStiS,    in-8, 

Cr.   Hogel,  ûuvr.  cite.   t.    I,  p.  227,  noir.  p.  47.  i Note  des  édite ur-i.) 
(Note  des  éditeurs.) 


l54o  ÉMEUTE    DU    6    JULV.  7I 

la  débauche,  étaient  dévoués  absolument  à  ceux  qui  leur  ouvraient 
leur  bourse  et  qui  se  rencontraient  avec  eux  dans  les  cabarets. 

Il  passait  pour  avoir  du  courage  et  c'était  encore  un  moyen 
de  se  faire  aimer  du  peuple,  mais  il  avait  peu  de  prudence  et  il 
était  incapable  de  concerter  avec  quelque  habileté  les  moyens 
de  faire  réussir  ce  ipi'il  entreprenait.  II  se  laissait  facilement 
prévenir,  et  quand  une  fois  il  l'était,  on  ne  le  ramenait  pas  faci- 
lement, ce  qui  lui  faisait  faire  de  fausses  démarches,  par  où 
SOS  desseins  échouaient  à  l'ordinaire.  Ces  qualités  n'étaient  point 
celles  qu'il  fallait  à  un  chef  de  parti,  qui  n'a  pas  moins  besoin 
de  savoir  faire,  d'intrig-ue  et  de  souplesse  que  de  fermeté  et  de 
courage.  Aussi  ne  réussit-il  pas  dans  son  entreprise,  comme  nous 
Talions  voir. 

Le  dimanche  6  juin,  Jean  Philippe,  avec  les  principaux  de 
ceux  de  son  parti,  soupa  dans  un  cabaret,  et  là  ils  concertèrent 
entre  eux  d'exciter  une  sédition  dans  la  ville  aussitôt  qu'il  serait 
nuit,  en  attroupant  tous  ceux  sur  qui  ils  pouvaient  compter,  qui 
devaient  sortir  de  leurs  maisons,  armés  et,  quand  ils  se  verraient  en 
assez  grand  nombre,  attaquer  les  autres  qu'ils  rencontreraient  ou 
qui  seraient  assez  hardis  pour  les  venir  chercher.  Leur  quartier 
d'assemblée  fut  marqué  à  la  place  de  la  Fusterie,  où  était  la  maison 
de  Jean  Philippe.  Celui-ci,  impatient  d'exécuter  son  entreprise, 
voyant  venir  en  ce  lieu-là  quelques  particuliers  qu'il  reconnut  pour 
n'être  |)as  de  son  monde  et  (jui  étaient  accourus  au  bruit  que  la 
troupe  séditieuse  faisait,  courut  à  eux  armé  d'une  hallebarde,  les 
attaqua,  en  blessa  deux  ou  trois,  entre  autres  un  nommé  Jean 
d'Abères,  qui  le  fut  à  mort.  En  même  temps,  on  vit  tirer  quelques 
coups  d'arquebuse  de  la  maison  de  Jean  Philippe  sur  ceux  du  parti 
opposé,  qui  arrivaient  toujours  en  plus  grand  nombre  à  la  place; 
l'on  jeta  aussi  sur  eux  quantité  de  pierres  et  à  défaut  de  pierres, 
des  ustensiles  de  cuisine,  d'une  maison  voisine  sous  les  fenêtres  de 
laquelle  ils  étaient.  Il  y  eut  bien  des  coups  donnés,  dont  quelques 
personnes  furent  tuées,  mais  les  partisans  de  Jean  Philippe  n'eu- 
rent pas  longtemps  le  dessus.  Ceux  (jui  n'étaient  pas  de  leur  cabale, 
accourant  à  tous  momensau  lieu  du  tumulte  en  plus  grand  nombre, 
ce  chef  de  sédition,  abandonnant  la  place,  se  retira  avec  ses  plus 


']2  ARRIVÉE    DES    BAILLIS    BERNOIS    DA.NS     LA    VILLE.  l54o 

afidés  dans  sa  maison,  el   toute  la   troupe  séditieuse  fut  dissipée 
dans  un  moment. 

Aussitôt  après,  le  Conseil  fut  assemblé.  Sur  le  champ  même,  il 
fit  prendre  des  informations  de  ce  qui  s'était  passé  et  il  donna  des 
ordres  pour  la  sûreté  de  la  ville,  pendant  le  reste  delà  miit'.  Le 
lendemain,  le  Conseil  des  Deux  Cents  se  rendit  à  la  maison  de  ville 
à  cinq  heures  du  malin  et  il  ordonna  que  l'on  se  saisît  incessam- 
ment de  Jean  Philippe  et  des  séditieux  qui  étaient  dans  sa  mai- 
son, et  afin  qu'ils  ne  pussent  pas  échapper,  qu'on  tînt  les  portes 
de  la  ville  fermées.  Il  fit  aussi  commander  à  tous  les  particuliers 
de  se  tenir  prêts  p(Mir  se  rendre  au  premier  ordre  devant  la  maison 
de  ville,  afin  de  prêter  main  forte  aux  magistrats,  s'il  (Hait  néces- 
saire '. 

Jean  Philippe  se  cacha  si  bien  (ju'on  ne  le  |)ut  point  trouver 
d'abord,  c'est  ce  qui  porta  le  Conseil  à  le  faire  proclamer  incessam- 
ment, de  même  que  ses  adhérens,  avec  ordre  à  tous  ceux  qui  sau- 
raient où  ils  étaient,  de  les  révéler  sous  peine  de  la  vie. 

Cependant  les  baillis  voisins,  qui  avaient  été  avertis  de  ce  qui 
se  passait  par  un  des  séditieux  qui  était  sorti  de  la  ville,  le  soir  pré- 
cédent, avant  que  les  portes  fussent  fermées,  et  (}ui  était  allé  à  Gex 
où  se  trouva  le  bailli  de  Ternier  avec  celui  du  lieu,  vinrent  en  dili- 
g'cnce  à  Genève,  pour  soutenir,  s'il  était  nécessaire,  ceux  de  qui  ils 
n'embrassaient  que  trop  ouvertement  les  intérêts.  Ils  se  trouvèrent 
d'assez  bon  matin  devant  la  porte  de  la  ville,  qu'on  avait  eu  la  pré- 
caution de  ne  point  ouvrir  par  les  raisons  que  nous  avons  dites, 
où  il  leur  fallut  attendre  quelques  momens  pendant  qu'on  alla 
chercher  la  clé  qui  était  à  la  maison  de  ville.  Aussitôt  que  la  porte 
leur  fut  ouverte,  ils  vinrent  au  Conseil,  où  ils  témoignèrent  beau- 
coup de  surprise  de  ce  qu'ils  l'avaient  trouvée  fermée,  ce  qu'ils 
attribuèrent  à  la  défiance  (jue  l'on  avait  d'eux,  demandant  avec 
hauteur  qu'on  leur  déclarât  si  l'on  regardait  leurs  supérieurs 
comme  amis  ou  comme  ennemis  de  l'Etat. 

On  tâcha  de  les  apaiser  du  mieux  que  l'on  j)ul  e(  de  lever  le 
scandale  qu'ils  prenaient  si  mal  à  propos,  en  leur  disant  le  sujet 

•  R.  G.,    vol.  3'l  f"s  270-271.  ^  Ibid.,  f'J  275. 


l54o  ARRESTATION    UE    JE^V.\    FUILII'PE.  ^3 

(|ui  avait  obligi'  le  niayistral  à  taire  tenir,  contre  l'ordinaire,  les 
portes  fermées.  On  les  informa  de  ce  qui  s'était  passé  pendant  la 
nuit  et  on  les  assura  que  le  (Conseil  n'avait  rien  autant  à  cœur  que 
de  se  conserver  la  bienveillance  des  seigneurs  de  Berne,  envers 
lesquels  il  serait  très  fâché  de  niancpier  à  aucun  des  devoirs  aux- 
quels la  Ville  était  ennajj;ée  par  l'alliance'. 

Après  qu'ils  furent  informés  de  ce  qui  s'était  passé  et  des 
mesures  (jue  l'on  prenait  pour  s'assurer  des  auteurs  du  tumulte,  ils 
eurent  la  hardiesse  de  dire  que,  ijuand  il  arrivait  dans  la  ville  des 
désordres  de  cette  nature,  il  en  fallait  aussitôt  donner  avis  à  leurs 
supérieurs,  lesquels  nommeraient  des  commissaires  qui  viendraient 
mettre  la  paix.  On  leur  répondit  (pie  le  magistrat  était  préposé 
pour  réprimer  l'insolence  de  ceux  qui  troublaient  la  tranipiillité 
publique,  qu'on  allait  continuer  avec  vigueur  et  sans  relâchement 
les  procédures  (|ui  avaient  été  commencées  et  que  l'on  rendrait 
ensuite  un  jugement  contre  les  coupables,  qui  épouvanterait  ceux 
qui  voudraient  faire  de  semblables  entreprises  et  qui  sérail  ap- 
prouvé de  tout  le  monde. 

Il  fallut  que  les  baillis  se  contentassent  de  cette  réponse, 
après  quoi  ils  s'en  allèrent  à  leur  logis  de  la  Tour  Perce',  où  ils 
avaient  accoutumé  de  se  rendre  quand  ils  venaient  à  Genève. 
Jean  Philippe,  qui  ne  se  crut  pas  en  sûreté  dans  sa  maison,  s'était 
sauvé  par  dessus  les  toits  dans  cette  hôtellerie.  Bonivard  dit  '  qu'il 
se  fit  connaître  aux  baillis  et  que  même  ils  projetèrent  de  le  faire 
sauver  de  la  ville,  mais  ils  furent  prévenus  par  la  justice  qui, 
ayant  appris  que  ce  chef  de  sédition  était  caché  dans  la  Tour  Perce, 
l'y  fit  aussitôt  chercher.  Les  baillis,  qui  étaient  à  table,  ne  furent 
pas  peu  surpris,  et  même  ils  ne  furent  pas  sans  appréhension  par 
rapport  à  leurs  personnes,  quand  ils  apprirent  qu'une  foule  prodi- 
g-ieuse  de  peuple,  qui  attendait  devant  le  log^is,  avait  accompagné 
la  justice  pour  lui  faire  main  forte,  mais  on  les  rassura  et  cepen- 
dant, en  fouillant  dans  la  maison,  l'on  trouva  Philippe  caché  dans 
l'écurie,  sous  un  tas  de  foin. 

'  ti.  C,  vol.  ;{4,  1"  27(5  r".  Lulliii,  l'un  des  trois  .\rticnlans.  {Xote  des 

*  Cette  tiôtellerie  célèbre  était   alors       éditeurs.) 
tenue  par  François  Liilliu,  frèiê  de  Jean  ^  Ouvr.  cite.  p.  30. 


^4  LES    BERNOIS    INTERVIENNENT    EN    SA    FAVEUR.  15^0 

On  le  mena  aussitôt  aux  syndics  qui  attendaient  dans  la  rue, 
lesquels  le  firent  conduire  par  les  valets  de  ville  en  prison.  Il  fut 
suivi  de  ce  même  peuple  qui  était  devant  la  Tour  Perce  et  qui  était 
tellement  animé  contre  Philippe,  que  les  syndics,  revêtus  des  mar- 
ques de  leur  dignité  et  soutenus  par  des  valets  de  ville  armés  de 
hallebardes,  eurent  beaucoup  de  peine  à  faire  écarter  cette  popu- 
lace et  à  l'empêcher  de  se  jeter  sur  le  prévenu  pour  l'immoler  sur 
le  champ  même  et  sans  autre  forme  de  procès,  à  sa  fureur.  Ce  qui 
fait  voir  combien  peu  doivent  compter  sur  la  faveur  du  peuple 
ceux  qui  en  ont  été  le  plus  flattés,  et  comment  il  passe  en  un 
moment  de  l'amour,  de  l'attachement  et  du  dévouement  même 
qu'il  avait  pour  des  particuliers,  à  des  sentimens  tout  opposés.  Sur 
quoi,  l'auteur  que  je  viens  de  citer  remarque  que  plusieurs  de 
ceux  qui  avaient  été  le  plus  attachés  à  ce  chef  de  sédition,  auxquels 
il  avait  donné  divers  repas  et  de  l'argent  sur  le  marché,  firent 
paraître  plus  d'irritation  que  les  autres  et  se  joignirent  à  ceux  qui 
demandaient  avec  le  plus  d'instance  au  magistrat  qu'il  lui  fît  subir 
incessamment  la  peine  qu'il  avait  méritée. 

Aussitôt  après  son  emprisonnement,  l'on  convint  des  juges 
qui  devaient  assister  en  son  [procès  avec  les  syndics,  en  place  de 
ceux  du  Conseil  ordinaire  qui  se  trouvaient  réeusables.  Ces  juges 
s'occupèrent  pendant  deux  jours  à  faire  répondre  Philippe  et  les 
autres  séditieux  qui  avaient  été  pris  en  même  temps,  à  les  confron- 
ter et  à  faire  les  autres  procédures  que  l'on  a  accoutumé  de  faire  en. 
de  semblables  occasions,  de  sorte  que  le  procès  du  premier  fut  en 
état  d'être  jugé  le  lo  du  même  mois  de  juin.  Pendant  ces  deux 
jours,  une  foule  prodigieuse  de  peuple  venait  presser  à  tous 
moinens  le  magistrat  de  prononcer  la  sentence  et  l'on  eut  beau- 
coup de  peine  à  modérer  son  impatience. 

U'un  autre  côté,  les  baillis  sollicitaient  le  Conseil  de  sus- 
pendre, ils  n'avaient  pas  manqué  de  donner  avis  à  Berne  de  ce  qui 
se  passait  à  Genève,  par  un  exprès  qu'ils  firent  partir  la  nuit  du  6 
au  7,  et  les  seigneurs  de  ce  canton  ordonnèrent  aussitôt  aux  sei- 
gneurs de  Uiesbach  et  de  Gralfenried,  qui  étaient  encore  à  Lausanne 
depuis  que  la  marche  s'était  séparée,  de  se  rendre  incessamment  à 
Genève  pour  y  agir  avec  les  baillis  de  Gex  et  de  Ternier,  confor- 


l54o  INSUCCÈS    DE    LEUKS    DEMARCHES.  ^5 

mcnient  à  leurs  intentions.  Ils  y  arrivèrent  le  lo  au  matin.  Ils 
deniantlèrent,  dans  le  moment  même,  audience  au  Conseil,  où  ils 
représentèrent  que  leurs  supérieurs  ayant  appris  ce  qui  était  arrivé 
et  que  les  Conseils  étaient  dans  le  dessein  de  procéder  incessam- 
ment au  jugement  de  ceux  qui  étaient  accusés  d'avoir  causé  le 
tumulte,  ils  les  avaient  envoyés  pour  prier  le  magistrat  de  ne  rien 
précipiter  et  de  suspendre  toute  cette  affaire  jusqu'après  la  journée 
qui  était  assig-née  à  Lausanne  au  4  juillet,  pour  finir  à  l'amiable 
les  difficultés  ventilantes  entre  les  deux  états,  dans  lacpielle  on 
pourrait  aussi  terminer  cette  dernière  affaire  d'une  manière  que 
tout  le  monde  aurait  sujet  d'être  content.  Qu'ils  avaient  ordre  de 
faire  avec  instance  cette  prière  et  de  dire  que  leurs  supérieurs 
prendraient  les  égards  que  l'on  y  aurait,  comme  une  marque  de 
la  considération  que  l'on  avait  pour  eu.x'. 

Pendant  (jue  l'on  délibérait  sur  la  réponse,  l'on  apprit  que 
Jean  d'Abères,  que  Philippe  avait  blessé  à  mort,  venait  d'expirer 
et  que  sa  veuve  et  son  fils  avaient  fait  porter  son  corps  devant  la 
maison  de  ville  pour  le  faire  voir  aux  juges  et  les  toucher  par  là 
de  pitié,  et  qu'ils  demandaient  avec  de  grands  cris  que  l'on  fît  jus- 
tice du  meurtrier  de  leur  mari  et  de  leur  père'.  Ce  nouvel  événe- 
ment tira  le  Conseil  de  l'embarras  où  il  était.  Les  juges  trouvèrent 
qu'ils  ne  pouvaient  pas,  sans  prévarication,  s'empêcher  d'accorder 
la  justice  qu'on  leur  demandait,  puisque  la  mort  avait  suivi  la  bles- 
sure, que  d'Abères  avait  accusé  Jean  Philippe,  avant  de  mourir, 
d'avoir  fait  le  coup,  ce  qui  avait  d'ailleurs  été  prouvé  par  quantité 
de  témoins,  d'une  manière  juridique,  et  que  l'aveu  du  coupable  qui 
avait  confessé  le  cas  à  la  question,  mettait  le  fait  hors  de  toute 
contestation.  Qu'ainsi,  tjuand  on  ne  le  considérerait  point  comme 
chef  d'une  sédition  très  dang-ereuse,  on  ne  pouvait  pas  s'empêcher  de 
le  regarder  comme  un  homicide  et  de  le  punir  en  cette  qualité,  et 
c'est  ce  tpi'on  alla  dire  aux  députés  de  Berne,  dans  leur  logis,  de  la 
part  du  Conseil.  Ce  refus  ne  rebuta  pas  ces  seigneurs  :  ils  voulurent 
avoir  encore  une  autre  audience  où  ils  firent  de  nouvelles  instances. 
Ils  dirent  que  si  Jean  Philippe  était  admis  à  se  défendre,  il  ne  lui 

'  R.  C,  vol.  34,  fo  283.  «  Ibid.,  fo  284  ro. 


nQ  COiXDAMNATION    DE    JEAN    PHILIPPE.  l54o 

serait  pas  impossible  de  faire  voir  que  d'Abères  avait  été  tué  |)ar  un 
autre.  Qu'il  y  en  avait  plusieurs  (|ui  étaient  dans  le  même  cas  que 
Philippe  et  qui  pourraient  èlre  trouvés  autant  coupables,  si  on  les 
pressait  de  la  même  manière,  mais  cpi'ils  voyaient  bien  qu'on  en 
voulait  à  cet  homme-là  et  que  c'était  plutôt  la  haine  particulière 
(jue  l'on  avait  contre  lui,  (pie  l'amour  de  la  justice  (jui  faisait  agir 
ses  jug'es.  Qu'on  devait  faire  attention  à  la  manière  dont  leurs  supé- 
rieurs prendraient  ce  refus,  qu'ils  en  seraient  vivement  piqués  et 
(jue  l'on  se  repentirait,  lors([u'il  n'en  serait  plus  temps,  de  ne  leur 
avoir  pas  donné  la  satisfaction  qu'ils  demandaient.  Qu'au  fond,  le 
tunmlte  et  tout  ce  ipu  l'avait  suivi  ayant  été  causé  à  l'occasion  du 
traité  fait  par  les  Articulans  et  le  procès  (pii  était  là-dessus  entre 
leurs  supérieurs  et  la  Ville  n'élant  point  encore  décidé,  rien  n'était 
plus  naturel  et  plus  raisoiuiable  que  de  suspendi'e  ce  jugement  jus- 
qu'après la  lin  du  procès  ' . 

Il  n'est  pas  besoin  de  beaucoup  d'attention  pour  sentir  le  peu 
de  solidité,  poui-  ne  pas  dire  l'injustice,  qu'il  y  avait  dans  toutes 
ces  raisons,  aussi  ne  firent-elles  aucune  impression.  Cependant  les 
juges,  pour  s'autoriser  davantage,  portèrent  la  demande  des  com- 
missaires de  Berne  dans  le  Grand  Conseil,  qui  ap|)rouva  le  refus'. 

On  le  fit  donc  à  ces  seigneurs,  une  seconde  fois,  le  plus  hon- 
nêtement qu'il  fut  possible.  On  leur  dit  que  ce  n'était  qu'avec  une 
extrême  |)eiue  (pi'on  ne  pouvait  pas  leur  agréer,  mais  que  le  cas 
était  si  énorme  (pie  le  magistrat  se  voyait  nécessairement  obligé  à  . 
punir  le  coupable  et  à  le  faire  incessamment.  Bonivard  dit  '  que, 
pour  leur  fermer  la  bouche,  on  leur  demanda  ce  (pi'ils  auraient  fait 
à  Bei'ue  s'ils  s'étaient  trouvés  en  de  semblables  circonstances  et 
s'ils  auraient  hésité  le  moins  du  monde  à  laisser  faire  à  la  justice 
son  cours,  et  ([u'ils  ne  surent  (pie  répondre  à  cette  question. 

Les  juges  s'étant  rassemblés  incontinent  après  que  le  Grand 
Conseil  se  fut  séparé,  procédèrent  sans  délai  au  jugement  de  Jean 
Philippe  et  ils  le  condamnèrent,  comme  séditieux  et  comme  liomi- 
cide,  à  avoir  la  tête  tranchée  et  son  corps  à  être  pendu  au  gibet  de 


'  R.  G.,  vol.  3'i,  f"  284.  "  Ouvr.  cité,  p.  :i'2. 

■>  Ihid.,  fo  "286. 


l54o  TEXTE    DE    CETTE    SENTENCE.  7  y 

(lliainpel.  Cette  sentence  fut  prononcée  et  exécutée  le  jour  même. 
Cependant  le  Conseil  des  Deux  Onts  accorda,  à  la  requête  fie 
.ses  parens,  son  corps  pour  être  enterré  dans  le  cimetière  ordi- 
naire ' . 

Pour  mieux  ju^er  de  celte  art'aire,  il  ne  sera  pas  inutile  de 
joindre  à  ce  que  j'en  ai  dit,  l'extrait  du  procès  de  .Jean  l'Iiilippe  et 
sa  sentence,  tels  que  je  les  ai  trouvés  parmi  les  [irocédures  crimi- 
nelles de  l'année  i54o  '  : 

«  Le  proceps  faict  et  t'ornu'-  a  l'instance  et  proseipuition  de 
Mons'  le  lieutenant  par  devant  Mess'^*  les  sindicques  et  conseilz  de 
ceste  cité  jug-es  des  causes  criminelles, 
contre 

Johan  fdz  de  feu  Claude  Phillipe  citoyen  et  marchand  en 
ceste  cité. 

Et  premièrement  a  spontaneemeul  confessé  que  dimenche 
dernièrement  passé,  sixiesme  de  Juing-,  ledict  Johan  Phillipe,  sor- 
lissant  de  la  maison  et  liostellerie  de  l'Ange  après  soupjier  et  de 
icelle  estant  sorti,  a  desgayné  son  espee  et  allant  contre  le  pont  du 
Rliosne  il  trouva  auprès  des  bancs  de  hon.  Berthollomier  Fauzon 
ung-  jeune  homme  appelle  .Johan  Bronge  citoyen  de  ceste  cité  qui 
solojt  pourter  ung'  bonet  bleuz  et  icelluy  frappa  de  son  espee  de 
ung-  copt  d'estoc  par  devant,  près  de  l'estomac,  luy  appellant 
traistre,  sans  ayant  lieubt  alors  aulcunes  paroUes  ny  débat  nj 
aussi  que  led.  Johan  Brong-e  heusse  desgayné  son  espee  et  ayant 
faict  le  dicl  copt  alla  au  près  de  la  porte  du  pont  du  Rhosne  et 
estant  arrivé  frappa  egre^e  George  Gallois  et  aussi  Gonin  Hugon 
mercier,  sans  ce  qui  heulit  aulcung  différent  avec  eulx  et  sulicessi- 
vement  alla  quérir  ung  allebard  en  la  place  de  son  habitacion  et 
après  manda  et  alla  querre  certains  compaignons  a  Sainct  Gervais 
tout  en  pourpoint  pourtant  sond.  allebard  et  ce  a  effaict  de  mectre 
en  exequution  son  vouUoir.  Et  iceulx  estre  appelles,  s'en  retorna 
et  alla  furieusement  contre  et  en  la  place  de  la  Fusterie  la  ou  il 
frappa  Johan  Menans  dict  Daberes  garde  de  la  tour  de  Sainct  Legier 
deux  copt  de  son  allebard  dont  dud.  frappement  est  ensuyvir  la 

'  R.  C.  vol.  :î't.  fo  288.  '  Arcliives.  P.  H.,  iio  HM. 


78  SUITE  DE  CETTE  SENTENCE.  1 54o 

mort  (liiil.  Johan  Daberes,  causant  quoy  c'est  faicl  grand  tumeulte 
gênerai,  duquel  sont  ensuyvir  plusieurs  homicides  et  blessemenl 
de  plusieurs  personnes.  Et  aultrement  comme  plus  amplement  est 
cnntenuz  en  son  proce|)s.  » 

«  Nous  sindicques  et  juges  des  causes  criminelleade  ceste  cité 
de  Genève  avoyer  viseuz  le  prosses  fayct  et  formé  à  l'instance  et 
proscquution  de  Mous'  le  lieutenant  esdictes  causes,  instant  contre 
toy  .Johaii  IMiilippe  et  les  responces  spontanées  en  nous  maiens 
fayctes  et  par  plusieurs  foys  réitérées  par  lesquelles  nous  consle  et 
apparl  que  dymenche  prochaiennement  passé  fyt  assemblée  de 
gens  et  emovyl  grand  tumulte,  duquel  est  procedy  multres  et  plu- 
sieurs blessures  par  luy  fayct  et  perpétrées  méritant  griefve  pugni- 
cion  corporelle.  Az  ceste  cause,  ayant  heuz  bonne  participation  de 
conseyl  avecque  nous  citoyens  et  bourgeois  selon  nous  anciennes 
coustumes,  seans  pour  tribunal  aut  lieu  de  nous  majeurs,  ayans 
Uieu  et  ses  sainctes  escriplures  devant  nous  yeulx,  disant  aut  nom 
du  Père,  du  Fils  et  du  S'-Esprit  amen,  par  iceste  noslre  diffinitive 
sentence  laquelle  donnons  icy  par  escript,  toy  Johan  Philippe 
condampnons  az  estre  mené  aut  lieu  de  Gliampel  et  laz  avoyer 
Irenché  laz  teste  de  dessus  les  espaules  jusques  a  ce  que  l'ame  soyl 
séparée  de  ton  corps  et  leditz  corps  debvoyer  estre  ataché  aut 
gibet  et  laz  teste  de  dessus  et  aiiisy  fineras  tes  jours  pour  donner 
exemple  aux  aultres  que  tel  cas  vouldroyent  comecstre. 

Et  az  vous  Mons''  le  lieutenant  mandons  et  commandons  nostre 
présente  sentence  fere  mecslre  en  exequution. 

Le  dixième  du  moy  de  Juingl  i54o,  a  estee  ladicte  sentence 
donnée  et  |)roferue  par  noble  Estienne  Ghappeaurouge  premier 
sindicque,  et  dempuis  commandé  icelle  faire  mectre  en  exequution 
a  Mons'  le  lieutenant 

(Signé)  Béguin  ' .  » 

Ainsi  périt  Jean  Philippe,  capitaine  général,  après  avoir 
exercé  plus  d'une  fois  les  premières  charges  de  l'Etat,  car  il  avait 
été  trois  fois  syndic,  et  après  s'être  concilié  l'amour  de  ses  conci- 

'  .Seciélaii'e  du  Conseil. 


l54o  RÉFLEXIONS    SUR    LA    MORT    DE    JEAN    PHILIPPE.  Tq 

toyens,  non  seulement  par  les  endroits  que  nous  avons  marqués 
ci-devant,  mais  encore  pour  avoir  été  l'un  de  ceux  qui  avaient  le 
plus  contribué  à  l'alliance  (jui  fut  faite  entre  Berne  et  Fribour^)',  en 
l'année  1626,  ayant  été  du  nombre  de  ceux  qui,  avec  Besançon 
Hug-ues,  s'étaient  retirés  de  Genève  l'année  précédente  pour  éviter 
la  persécution  du  duc  de  Savoie,  et  qui  s'étaient  rendus  par  des 
chemins  écartés  et  difficiles  dans  ces  deux  villes,  comme  nous 
l'avons  vu  au  long-  dans  le  livre  quatrième  de  cette  Histoire'.  C'est 
ainsi  que  ceux  qui  se  sont  le  plus  sig-nalés  dans  les  états  par  leurs 
services,  ternissent  quelquefois  dans  la  suite,  [)ar  leur  mauvaise 
conduite,  toute  la  gloire  qu'ils  se  sont  acquise,  et  qu'ils  perdent 
tout  le  mérite  de  leurs  actions  précédentes.  C'est  ainsi  que  ceux  qui 
ont  travaillé  pour  rendre  aux  peuples  la  liberté  qu'ils  avaient  per- 
due s'attirent  quelquefois  par  là  un  si  grand  crédit  dans  la  Répu- 
blique, qu'ils  se  croient  tout  permis  et  qu'il  n'y  a  rien  qu'ils  n'osent 
entreprendre  pour  satisfaire  leur  ambition,  conduite  qui  leur  est 
tôt  ou  tard  funeste  et  par  laquelle  ils  se  plongent  eux-mêmes  dans 
les  derniers  malheurs. 

Roset  fait  une  autre  réflexion'  par  rapport  à  Jean  Philippe  et  à 
ses  trois  collègues  au  syndicat  en  l'année  i538.  Le  bannissement 
de  Farel  et  de  Calvin  avait  été  l'ouvrage  des  quatre  syndics  de  cette 
année,  mais  ils  ne  portèrent  pas  loin,  dit-il,  la  peine  d'un  arrêt 
Si  injuste  et  l'on  remarcpia  en  cela  un  jug-ement  visible  de  la 
Providence  contre  eux  :  deux  ans  après,  ils  devinrent  l'horreur  du 
peuple  parmi  lequel  ils  étaient  tout  puissans  en  i538  et  firent  une 
fin  très  malheureuse.  Deux  d'entre  eux  furent  du  nombre  des  trois 
Articulans,  Jean  Philippe  périt  comme  nous  venons  de  le  dire,  et 
Claude  Richardet,  qui  était  le  premier  des  quatre,  qui  avait  dit  par 
dérision  à  Calvin  que  les  portes  de  la  ville  étaient  assez  larges  pour 
en  sortir  et  qui  était  entré  fort  avant  dans  cette  sédition,  eut  aussi 
une  fin  funeste.  Pour  éviter  le  châtiment  qu'il  appréhendait,  il  prit 
le  parti  de  s'i'vader  quelques  jours  après  l'exécution  de  Jean  Phi- 
lippe, mais  il  ne  sortit  pas  par  la  porte  de  la  ville  qu'il  avait  faite 
si  large  à  Calvin,  de  peur  d'être  reconnu:  afin  d'échapper  sûrement, 

'  Voy.  t.  II.  p.  206.  «  Oiivr.  cité,  liv,  IV.(-lia|).  H,  p.  277. 


8()  NOUVEAUX    ATTENTATS    DES    BAILLIS    BERNOIS.  1 54o 

il  se  fit.  dévalor  par  une  fenêtre  (]ui  était  à  la  muraille  de  la  ville, 
mais  coinuie  il  était  fort  gros,  la  corde  rouipit  et  cette  chute  lui 
causa  une  coiilusiou  qui  le  fit  tomber  dans  une  lang-ueur  dont  il 
mourut  peu  de  temps  après  '. 

L'irritation  du  peuple  étant  apaisée  par  la  mort  de  Jean  Phi- 
lippe, le  Conseil  ne  se  pressa  pas  de  juq-er  les  autres  prisonniers. 
Cependant  les  baillis  du  voisinage  conliiuiaient  d'en  user  fort  mal 
avec  Genève,  non  seulement  en  faisant  tous  les  jours  de  nouveaux 
attentats  à  la  juridiction,  mais  aussi  en  recevaiil  ceux  qui,  pour 
avoir  eu  part  à  la  sédition  et  avoir  été  de  la  cabale  des  Articulans, 
étaient  contraints  de  quitter  la  ville,  et  ils  leur  faisaient  mille 
accueils.  On  en  écrivit  à  Berne  pour  s'en  plaindre  et  pour  prier  les 
seigneurs  de  ce  canton  de  défendre  à  leurs  baillis  de  recevoir  et  de 
protéger  les  ennemis  de  la  Ville',  mais  ces  plaintes  ne  produisirent 
aucun  effet.  Ils  continuèrent  leurs  attentats  sur  les  terres  de 
Genève.  Le  bailli  deTernier  fil  ordonner  aux  habitans  du  village  de 
Neydens  de  se  trouver  aux  montres  sous  le  capitaine  de  son  bail- 
liage, sous  |)eine  de  confiscation  de  corps  et  de  biens,  quoique  ce 
villag-e  fut  de  la  dépendance  du  mandement  de  Peney  et  appartînt 
ainsi  à  la  seigneurie  de  Genève  en  toute  souveraineté.  L'on  s'en 
plaignit  vivement  à  ce  bailli  et  on  lui  dit  que  l'on  s'ojiposerait 
vigoureusement  à  l'exécution  de  l'ordre  injuste  qu'il  avait  donné, 
ce  qui  fit  que  cette  affaire  n'eut  pas  de  suite  pour  lors  '. 

Au  commencement  de  juillet,  on  renqilit  trois  places  vacantes 
dans  le  Conseil,  riine  par  la  mort  de  Jean  Pluli|)pe,  les  deux 
autres  par  la  désertion  de  Claude  Richardet  dont  nous  avons  parlé 
ci-devant,  et  celle  de  François  Rosset  cpii  s'était  aussi  retiré  sur 
les  terres  de  Berne.  Ceux  qui  furent  élus  en  leur  place  furent  Jean 
Ami  Curtet,  Ami  Perrin  et  Louis  Chabod  '. 

Quoique  l'on  fût  extrêmement  aigri  à  Berne  contre  Genève,  à 
cause  du  jugement  rendu  par  rapport  aux  Articulans  et  de  celui 
de  Jean  Philippe,  cependant  la  journée  de  Lausanne,  qui  avait  été 

'  Au  sujet  de  cet  incident,  cf.  Roget.  '  Ibid.,  f"  .307  r'>. 

(juvr.  cité,  1. 1.  p.  255.  {Note  des  éditeurs.)  *  Ihid..  f»  31H. 

'  Miniile  orisinalp  an  R.  C  .  vot  34. 
f"  294  (14  juin). 


l54o  MARCHE    DU    l\    JUILLET    A    LAUSANNE.  8l 

réassig-née  au  4,jui"fl,  'ic  laissa  pas  de  se  passer  à  la  satisfaction 
des  Genevois'.  Les  ju§-es  et  les  commissaires  établis  de  part  et 
d'autre  s'y  rendirent  dans  le  temps  manjué.  Quand  ils  furent 
assemblés,  les  députés  de  Berne  déclarèrent  qu'ils  avaient  ordre  de 
leurs  supérieurs  de  dire  que  leur  intention  n'ayant  point  été  de  sur- 
prendre leurs  alliés  de  Genève  lorsque  le  traité  du  mois  de  mars 
1539  fut  passé  et  ne  voulant  pas  non  plus  les  contraindre  à  l'ac- 
cepter, ils  consentaient,  pour  le  bien  de  paix,  (pie  ce  traité  fût 
regardé  comme  non  avenu  et  que  les  parties  fussent  remises  dans 
les  mêmes  droits  qu'elles  étaient  avant  qu'il  eût  été  fait,  mais  qu'ils 
croyaient  aussi  que  les  seigneurs  de  Genève  devaient  de  leur  côté 
révoquer  la  sentence  qu'ils  avaient  rendue  contre  les  trois  députés 
avec  qui  le  traité  fut  nég-ocié  et  les  rétablir  dans  leurs  honneurs  et 
leurs  charges.  Après  quoi,  les  deux  états  pourraient  s'entendre  à 
l'amiable  sur  toutes  les  difficultés  qui  depuis  longtemps  avaient  été 
sur  le  tapis  e(  trouver  des  tempéramens  qui  accomoderaient  tout, 
ce  qui  ramènerait  la  paix  et  la  bonne  intelligence. 

Les  députés  de  Genève  remercièrent  ceux  de  Berne  de  ce  que 
leurs  supérieurs  avaient  donné  les  mains  à  l'anéantissement  du 
traité,  ajoutant  que  l'on  n'avait  jamais  eu  la  pensée  de  les  blâmer 
à  cette  occasion,  mais  que  l'on  en  avait  toujours  rejeté  la  faute  sur 
les  Articulans  qui  avaient  excédé  leurs  ordres.  A  l'égard  de  la 
demande  qu'ils  faisaient  en  faveur  de  ces  gens-là,  ils  répondirent 
(pi'ils  n'avaient  là-dessus  aucune  charg-e,  mais  qu'ils  espéraient 
que,  quand  les  seig-neurs  de  Berne  réfléchiraient  sur  toute  l'atrocité 
de  leur  procédé  qui  ne  saurait  demeurer  impuni  dans  tout  état 
bien  policé  et  qu'ils  penseraient  qu'une  des  lois  fondamentales  de 
la  République  est  qu'il  n'y  a  point  d'appel  ni  de  révocation  dans 
Genève  des  sentences  criminelles  prononcées  par  les  syndics,  ils 
cesseraient  d'insister  là-dessus.  Enfin,  qu'à  l'ég-ard  de  la  proposition 
qu'ils  faisaient  de  régler  les  différends  cpi'il  y  avait  entre  les  deux 
états,  ils  en  allaient  écrire  incessamment  à  Genève  pour  avoir  sur 
ce  sujet  les  ordres  de  leur  magistrat  auquel   ils  donneraient  en 


'  On   peut  consulter  sur  cette  marche,  Eidg.  Ahschiede.  I.  IV.  t  e.  p.  122.'}  et  au\ 
.\rcllives  de  Genève,  le  dossier  P.  H.,  n"  12:!1.  {Note  des  éditeurx  ) 


Sa  SUITK    DE    CETTE    AFFAIRE.  l54o 

même  temps  avis  de  la  demande  que  les  seig'neurs  de  Berne  fai- 
saient en  faveur  des  trois  Articulans  condamnés. 

Les  députés  de  Genève  ayant  aussitôt  envoyé  un  exprès  à 
leurs  supérieurs',  en  reçurent  la  réponse  le  7  juillet',  sur  quoi  les 
commissaires  de  l'un  et  de  l'autre  état  s'étant  rassemblés,  ceux  de 
Genève  dirent  que  leurs  seigneurs  donneraient  avec  plaisir  les 
mains  à  quelque  convention  amiable  sur  les  articles  qui  pourraient 
se  trouver  sujets  à  quelque  difficulté,  qu'ils  préféreraient  cette  voie 
à  celle  du  droit,  ne  se  pouvant  porter  qu'avec  la  dernière  répug-nance 
à  plaider  contre  leurs  Excellences  de  Berne.  Qu'à  l'égard  de  la 
demande  (jui  avait  été  faite  en  faveur  des  Articulans,  ils  n'avaient 
autre  chose  à  répondre  (jue  ce  qu'ils  avaient  déjà  dit  auparavant; 
qu'ainsi  ils  les  priaient  instamment  de  ne  plus  presser  cet  article  et 
de  considérer  que  les  seigneurs  de  Berne  s'étant  engagés  par  l'al- 
liance à  maintenir  l'honneur  et  l'avantage  de  la  ville  de  Genève, 
cet  honneur  leur  devait  être  plus  cher  que  celui  de  trois  particu- 
culiers  et  qu'il  recevrait  une  atteinte  mortelle  si  ces  particuliers 
venaient  à  bout  de  faire  révoquer  la  sentence  rendue  contre  eux. 

Cette  réponse  ne  satisfit  point  les  commissaires  de  Berne. 
Comme  cet  article  leur  tenait  plus  au  cœur  qu'aucun  autre,  ils  le 
poussèrent  encore  vivement.  Ils  dirent  que  si  ce  que  les  trois  Arti- 
culans avaient  fait  était  mauvais,  ce  qu'il  y  aurait  eu  de  blâmable  et 
de  condamnable  dans  leur  procédé  rejaillirait  sur  leurs  supérieurs 
qui  avaient  traité  avec  eux,  et  que  si  les  Genevois  étaient  jaloux  de" 
leur  honneur  et  ne  voulaient  rien  faire  qui  put  être  honteux  à  leur 
ville,  les  seigneurs  de  Berne  étaient  encore  plus  jaloux  du  leur; 
que  les  mag-istrats  étaient  toujours  en  droit,  selon  les  occasions  qui 
se  pouvaient  présenter,  d'adoucir  et  même  de  révoquer  les  peines 
qu'ils  avaient  infligées  et  qu'ainsi,  s'ils  avaient  (juelque  complai- 
sance pour  leurs  supérieurs,  l'on  ne  larderait  pas  davantage  à  leur 
donner  l'agrément  qu'ils  souhaitaient. 

Ces  secondes  instances  n'ébranlèrent  pas  les  députés  de  Ge- 
nève qui    avaient   leurs   ordres,   lesquels  ils   n'avaient  garde  de 

'  R.  G.,  vol.  34,  fo  324  ro  (.5jnillel).      Rogel,  ouvr.  cité,  t.  I,  p.  2G1.  (Noie  des 
'  Au  sujet  des  deux  Conseils  gêné-      éditeurs.) 
raiix  tenus  à  cet  égard  le  6  juillet,  voy. 


l54o  DÉPUTATION  GENEVOISE  A  BERNE.  83 

passer.  Ainsi  finit  cette  conférence  de  Lausanne.  Nous  allons  voir 
quelles  furent  les  suites  du  refus  que  l'on  fit  de  révoquer  la  sen- 
tence rendue  contre  les  Articulans  ' . 

Quelques  jours  après  le  retour  des  députés  à  Lausanne,  on  dé- 
puta à  Berne,  Jean  Ami  Gurtet  et  Claude  Pertemps'  pour  se  plaindre 
des  continuels  attentats  du  bailli  de  Ternier^  et  pour  prier  les  sei- 
gneurs de  ce  canton  de  leur  donner  une  lettre  de  recommandation 
auprès  des  Fribourgeois,  pour  se  faire  restituer  les  droits  de  la 
ville  de  Genève  qu'on  leur  avait  déjà  si  souvent  demandés,  sans 
avoir  pu  les  obtenir.  C'était  prendre  assez  mal  son  temps  pour 
avoir  des  grâces  des  Bernois.  Aussi  les  députés  ([ui  furent  à  Berne 
en  revinrent  fort  mal  satisfaits  et  très  mortifiés.  Dans  l'audience 
qu'ils  eurent,  on  les  voulut  obliger  à  faire  leur  représentation  en 
allemand,  ce  qu'on  ne  relâcha  que  parce  qu'ils  dirent  qu'ils  étaient 
dans  l'impossibilité  de  le  faire,  cette  langue  leur  étant  inconnue. 
Ensuite,  sur  les  plaintes  qu'ils  firent  contre  le  bailli  de  Ternier, 
l'avojer  leur  dit  les  dernières  duretés.  11  leur  répondit  que  cet  offi- 
cier ne  faisait  rien  que  par  les  ordres  de  ses  supérieurs,  qu'il  ne 
maltraitait  pas  les  Genevois  autant  qu'ils  le  méritaient,  que  les 
Genevois  étaient  des  gens  fiers  qui  n'avaient  rien  voulu  faire  pour 
les  seigneurs  de  Berne,  mais  que  ceux-ci  sauraient  les  rendre 
souples  en  déployant  leurs  forces  contre  eux,  s'ils  ne  devenaient 
pas  plus  traitables  ;  qu'ils  avaient  mauvaise  grâce  à  leur  demander 
une  lettre  de  recommandation,  n'ayant  rien  voulu  faire  à  la  consi- 
dération de  leurs  Excellences,  et  qu'au  reste,  les  choses  n'allaient 
pas  tout  à  fait  comme  ils  le  disaient,  par  rapport  à  la  révocation 
du  traité. 

Ils  eurent  encore  le  chagrin  de  voir  dans  Berne  plusieurs  de 
la  faction  des  Artichauts  qui  s'étaient  retirés  rière  les  terres  de 
ce  canton,  lesquels  leur  firent  diverses  insultes.  Ils  apprirent  aussi 
que  ces  fugitifs  avaient  présenté  une  requête  au  Conseil  de  Berne, 


'  Roget  pense  que  ces  démarches  in-  '  R.  C,  vol.  34,  f»  331  r". 

stantes  et  répétées  en  faveur  (les  Articulants  '  Ibid.,  i"  327  \o,  328  et  passtm.  — 

montrent  que  les  Bernois  ne  se  sentaient  Cf.  Roget,  ouvr.  cité,  t.  I.  |i.  262.  (Note 

pas  sans  reproclies  à  leur  égard  ;  voy.  ouvr.  des  éditeurs.) 
cité,  t.  I,  p.  221.  (Note  des  éditeurs.) 


84  LES    BAILLIS    CONTINUENT    LEURS    EMPIETEMENTS.  l54o 

duquel  ils  avaient  été  très  bien  reçus,  et  qu'on  leur  taisait  dans 
cette  ville  beaucoup  d'accueil  ' . 

Les  mêmes  députés  allèrent  à  Fribourg-,  selon  les  ordres  qu'ils 
en  avaient,  mais  tout  ce  qui  se  passa  dans  cette  ville  par  rapport  à 
eux  se  borna  à  des  honnêtetés  et  à  des  offres  de  service.  On  leur 
refusa  constamment  de  rendre  les  droits  qu'ils  demandaient,  sous 
le  prétexte,  dit-on,  qu'étant  des  droits  impériaux,  ils  n'étaient  pas 
assez  autorisés  pour  les  restituer  sans  en  avoir  l'aveu  de  tout  le 
Corps  helvétique,  auquel  on  pourrait  proposer  la  chose  à  la  pre- 
mière assemblée  qui  s'en  tiendrait'. 

Les  fugitifs  qui  étaient  dans  le  voisinage  de  Genève  ne  ces- 
saient de  maltraiter  les  particuliers  de  cette  ville  qu'ils  rencon- 
traient et  de  parler  injurieusement  et  avec  le  dernier  mépris  de 
ceux  qui  la  gouvernaient.  Les  baillis  de  Gex  et  de  Ternier  se 
rendirent  maîtres  des  terres  de  St- Victor,  sur  la  fin  du  mois  de 
juillet,  faisant  apposer  les  armes  de  Berne  dans  tous  les  lieux  de  la 
dépendance  de  cette  seigneurie,  se  saisissant  des  dîmes  et  des 
registres  de  la  cour  du  châtelain,  et  défendant  à  tous  les  officiers  de 
Genève  de  se  plus  mêler  de  ce  qui  regardait  l'administration  de  la 
justice'.  Ils  ôtèrent  même  aux  sergeus  la  livrée  de  la  Ville  et  s'em- 
parèrent de  tous  les  revenus  qui  appartenaient  à  Genève.  L'on  en 
fit  de  même,  peu  de  temps  après,  à  l'égard  des  terres  de  Chapitre. 
Ainsi  les  Bernois,  se  repentant  d'être  revenus  en  arrière  du  traité, 
et  ne  pouvant  plus,  par  ce  traité,  s'assujettir  les  terres  de  St- Victor  - 
et  Chapitre,  prirent  un  parti  plus  abrégé  et  plus  sur,  (jui  fui  celui 
de  se  mettre  en  possession  par  la  force.  Il  est  vrai  qu'à  l'égard  du 
revenu  de  ces  terres,  les  baillis  n'avaient  point  eu  ordre  de  les 
saisir,  et  l'ayant  fait  par  un  motif  de  leur  avidité  et  de  leur  haine 
contre  Genève,  les  Bernois  les  firent  restituer  aussitôt.  Pour  faire 
encore  plus  de  dépit  aux  Genevois,  les  officiers  de  Gaillard  firent 
des  attentats  contre  la  juridiction  de  Jussy  en  faisant  faire  îles 
publications  dans  ce  mandement,  le  territoire  de  Neydens  fut  aussi 
violé  par  les  officiers  de  Ternier,  les  armes  de  Berne  furent  mises 
à  Malval,  quoique  tous  ces  villages  ne  fussent  ni  de  St-Victor,  ni  de 

'  R.  C.  vol.  34,  fo  346-347  r».  =  Ibid..  fo  331  v». 

'  Ibid. 


lî)f\0  DÉCISION    TOUCHANT    LE    SECRET    DU    CONSEIL.  85 

Cliapiire,  mais  appartinssent  aux  seigneurs  de  Genève  en  pleine 
souveraineté. 

Cependant  il  restait  encore  à  juger  quelques-uns  de  ceux  qui 
étaient  prisonniers  à  cause  de  la  sédition  de  Jean  Philippe.  La  plu- 
part furent  élarg-is  sous  la  soumission  de  se  représenter.  Il  n'y  en 
eut  (pi'un  seul,  nommé  (^laude  Palru,  qui  était  des  plus  coupables, 
lequel  fut  jugé  digne  de  mort  et  fut  condamné  à  avoir  la  tète  tran- 
chée ' . 

Entre  les  fugitifs,  il  y  en  avait  du  premier  rang,  entre  autres 
un  syndic  do  celte  année,  nommé  Etienne  Dadaz,  le  même  qui, 
au  mois  de  février  i53G,  avait  eu  l'imprudence  de  se  charger 
à  la  cour  de  France  de  certaines  propositions  odieuses  et  honteuses 
à  la  llépuljli(jue  et  qui  était  des  plus  attaché  aux  Articulans.  Il 
avait  quitté  la  ville  dans  le  temps  qu'ils  furent  condamnés  et  s'était 
retiré  dans  le  canton  de  Berne.  L'on  attendit  très  long-temps  avant 
que  remplir  la  place,  mais  enfin,  voyant  qu'il  ne  revenait  point, 
qu'il  prenait  des  mesures  pour  retirer  son  bien  de  Genève  et  qu'il 
s'était  hautement  déclaré  pour  les  mécontens  fug-itifs,  sa  place  fut 
déclarée  vacante  et  on  lui  substitua  un  autre  syndic'. 

Comme  on  avait  eu  le  malheur  de  voir  dans  le  Conseil  ordi- 
naire divers  sujets  indignes  d'en  être  membres  et  qui  étaient 
même  devenus  ennemis  de  leur  patrie,  il  était  important  de  s'assu- 
rei-  de  la  fidélité  de  ceux  (jui  le  composaient  par  des  moyens  effi- 
caces, et  le  secret  étant  l'àme  des  délibérations  qui  se  prenaient  dans 
des  temps  autant  épineux  et  difficiles  que  l'étaient  ceux  dont  nous 
parlons,  tous  les  seigneurs  du  Conseil  se  lièrent  par  un  arrêt  solennel, 
souscrit  par  tous  les  membres  de  ce  corps,  à  ne  révéler  les  secrets 
du  Conseil  en  quelque  manière  que  ce  fût,  sous  peine  de  la  vie  '. 
On  chercha  cette  année  les  moyensderecouvrer  le  mandement 


•  R.  C,  vol.  :i4,  f<>S44r'>.  la  Rive;   il  refusa  simplement  quelques 

*  Ibid.,  fo  39:!  ro,  403  r».  jours  après,  ainsi  que  le   trésorier  J.  Si- 
'  Ibid.,  fo  370  v'J  (6  août).  —  «  Qu'il  mou,  de  reconfirmer  ce  serment.  «  az  cause 

(loyije  perdre  la  vie,  »  ilit  le  regi>lre.  Cette  des  maulvex   rapports.  »  De  son  côté,  le 

décision  est  suivie  de  la  signature  de  tous  Conseil  "des  Deux  Cents  condamnait  ceux 

les  syndics  et   membres  du  Conseil   pré-  qui  trahiraient  le  secret  de  ses  délibéra- 

sents.  On  y  remarque,  contrairement  à  ce  lions  à  avoir  la  langue  percée.  Cf.  R.  C, 

que  ilit  Roget  (T,  2()6),  celle  de  Girardin  de  vol.  34,  fo  379  r».  (Note  des  éditeurs.) 


86  MARCHE  DU  3  OCTOBRE  A  LAUSANNE.  1 54o 

de  Thiez,  mais  sans  aucun  succès.  Le  Président  de  Ghambéry', 
qui  témoignait  quelque  bonne  Aolonté  pour  la  République,  devant 
aller  à  Paris,  on  lui  envoya  Pierre  Vandel,  au  mois  de  septembre, 
pour  le  prier  d'informer  la  cour  des  droits  de  Genève  sur  ce  terri- 
toire et  pour  lui  faire  voir  comment  cette  ville  en  avait  été  dé- 
pouillée injustement  et  sans  connaissance  de  cause'.  On  écrivit 
même  au  roi  pour  ce  sujet  et  l'on  promit  à  ce  président  que  la  Ville 
lui  ferait  une  récompense  fort  honnête  si  la  chose  pouvait  réussir 
par  ses  soins'. 

Les  Bernois,  pour  justifier  leur  conduite  sur  la  spoliation  des 
terres  de  St- Victor  et  Chapitre,  dont  nous  avons  parlé  ci-dessus, 
prirent  le  parti  de  se  plaindre  des  Genevois  et  de  leur  attribuer 
divers  attentats  contre  la  souveraineté  de  ces  terres,  la([uelle  les 
Genevois  ne  disconvenaient  pas  appartenir  aux  Bernois  et  de  leur 
en  demander  la  réparation.  Ils  convinrent  donc  ceux-ci  et  ils  leur 
intimèrent  la  marche,  laquelle  ils  assignèrent  à  Lausanne  au  3  oc- 
tobre'. Le  jour  marqué,  les  envoyés  de  l'un  et  de  l'autre  état  s'y 
rencontrèrent.  Les  juges  furent  Jean  Rodolphe  d'Erlach  et  Jean 
Rodolphe  de  GrafTenried,  conseillers,  de  la  part  de  Berne,  et  Girardin 
de  la  Rive  et  Jean  Ami  Gurtct,  conseillers,  de  la  part  de  Genève. 
Claude  Pertemps,  Claude  Roset,  Jean  Lambert,  Richard  Vellut, 
Louis  Dufour,  François  Béguin  et  Jaques  Des  Arts  furent  les  procu- 
reurs de  la  même  ville. 

Les  procureurs  des  Bernois,  qui  étaient  les  demandeurs, 
représentèrent  aux  juges  : 

1°  Qu'encore  que  leurs  supérieurs  fussent  princes  souverains 
du  prieuré  de  St-Viclor  comme  étaient  autrefois  les  ducs  de  Savoie, 
et  que  par  le  traité  fait  entre  eux  et  Genève,  le  7  août  i536,  ils 
eussent  cédé  ce  prieuré  aux  seigneurs  de  cette  ville  pour  l'entretien 
de  leur  hôpital  et  de  leurs  ministres,  en  se  retenant  toutefois  les 
appels,  devoirs  d'hommes  et  maléfices,  comme  la  chose  s'était  pra- 
tiquée de  tout  temps,  cependant  ceux  de  Genève  s'étaient  opposés, 

'  Raymond   Pellisson,   président   du  p.   1247,   la  correspondance   du  Conseil 

Sénat  de  Savoie.  avec  ses  délégués  à  Lausanne,  Archives  de 

»  R.  C,  vol.  34,  fo  449  r».  Genève,  P.  H.,  no  1238  et  le  no  1248  de  la 

'  Ibid.,  fo  434  ro.  même  série.  {Note  des  éditeurs.) 
*  Cf.   Eid(j.  Abschiede,   t.   IV,    1   c, 


l54o  PLAIDOYER    DES    DEPUTES    BERNOIS.  87 

autant  qu'ils  avaient  pu,  au  cours  des  dits  appels.  Qu'ainsi,  un  habi- 
tant de  Troinex  ayant  appelé  au  bailli  de  Ternier  d'une  sentence 
rendue  contre  lui  par  le  châtelain  de  St-Victor,  il  fut  saisi  dans 
Troinex  par  le  dit  châtelain  et  mené  à  Genève  par  les  terres  de 
Berne,  y  ayant  été  détenu  prisonnier  jusqu'à  ce  qu'il  eût  renoncé  à 
son  appel  et  payé  sa  partie. 

2"  Que  les  Genevois  s'étaient  saisis  des  reg'istres  des  notaires 
décédés,  rière  St-Viclor,  et  inèino  cpi'ils  avaient  créé  de  nouveaux 
notaires  sans  les  présenter  aux  officiers  de  Berne  pour  faire  ser- 
ment entre  leurs  mains,  ce  qui  était  un  attentat  manifeste  contre  la 
souveraineté  des  soigneurs  de  Berne. 

3"  Que  Jean  Co([uet,  conseiller  de  Genève,  fermier  de  St-V^ic- 
tor,  avait  affecté  de  publier  que  les  seigneurs  de  Genève  étaient 
hauts  princes  et  souverains  du  dit  lieu,  menaçant  les  paysans  qui 
osaient  dire  le  contraire,  et  même  qu'il  avait,  de  son  autorité,  établi 
ou  voulu  établir  de  nouvelles  mesures,  différentes  des  anciennes, 
dans  la  dite  terre. 

4"  Que  ceux  de  Genève  avaient  fait  faire  aux  sujets  de  St-Vic- 
tor, par  leur  châtelain,  de  grandes  défenses  de  ne  s'adresser  à 
aucune  autre  justice  qu'à  la  leur,  ce  qui  est  vouloir  s'attribuer  la 
souveraineté  du  dit  lieu. 

5°  Que  lorsque  les  seigneurs  de  Berne  ordonnèrent  la  visite 
et  montres  de  leurs  sujets  de  St-Victor,  le  curial'  du  dit  lieu,  envoyé 
à  Laconnex  par  ceux  de  Genève,  s'y  opposa  de  leur  part,  ce  qui 
était  directement  contraire  à  la  réserve  mise  au  traité  de  i536. 

6"  Que  les  Genevois  ayant  fait  saisir  dans  Troinex,  par  leur 
châtelain  de  St-Victor,  un  larron,  l'avaient  condamné  au  bannisse- 
ment et  même,  quelque  temps  après,  l'avaient  fait  mourir.  Que  de 
même,  ils  avaient  condamné  dans  le  même  lieu  une  femme,  pour 
un  crime  d'hérésie,  à  être  bannie,  sans  remettre  ces  criminels, 
après  les  avoir  jugés,  au  châtelain  de  Ternier,  selon  l'ancienne 
coutume.  D'où  les  procureurs  de  Berne  concluaient  que,  paraissant 
évidemment  par  tout  ce  (ju'ils  avaient  dit,  (|ue  ceux  de  Genève 
avaient  voulu  usurper  la  souveraineté  de  St-Victor,  nonobstant  les 

'  Greffier  du  juge  de  St-Victor.  (Note  des  éditeurs.) 


88  RÉPONSE    DES    dÉpUïÉS    GENEVOIS.  1 5/|0 

exhortations  qui  leur  avaient  souvent  élé  Faites  |)ar  leurs  seigneurs 
et  les  g'rands  bienfaits  qu'ils  en  avaient  reeus,  les  seigneurs  de 
Berne  avaient  été  bien  fondés  à  les  dt'pouiller  de  ce  prieuré,  priant 
les  juges  de  déclarer  par  leur  sentence  la  dite  confiscation  devoir 
tenir,  et  de  condamner  ceux  de  Genève  à  tous  les  dépens. 

Les  procureurs  de  Genève,  après  avoir  témoigne''  le  (h'-plaisir 
qu'avaient  leurs  seigneurs  d'avoir  des  dilïicnltés  avec  l'étal  pour 
lecjuel  ils  avaient  le  plus  de  considération  et  d'attachement,  répon- 
dirent ([ue  les  procureurs  de  Berne  avouant  ijue  leurs  supérieurs 
avaient  dépouillé  les  Genevois  des  terres  de  St-Victor  et  Chapitre, 
sans  aucune  forme  de  justice,  ce  qui  était  directement  contraire  au 
traité  d'alliance  de  i536,  les  seigneurs  de  Genève  devaient,  avant 
toutes  choses,  être  rétablis  dans  leur  précédente  possession  et  les 
seigneurs  de  Berne  condamnés  aux  dépens.  Après  ipioi,  ils  remirent 
aux  juges  trois  actes  sur  (juoi  ils  demandaient  d'être  jugés,  savoir 
le  traité  de  l'alliance  du  7  août  i53G,  les  transactions  des  juridic- 
tions de  St-Victor  et  Chapitre  avec  des  informations  des  dites 
juridictions  dûment  signées  et  scellées,  et  le  départ  de  Lausanne 
du  mois  de  juin  de  l'année  courante  i54o. 

Après  diverses  contestations  sur  la  manière  de  procéder,  les 
procureurs  de  Genève  demandant  avec  instance  qu'on  leur  dît  droit 
sur  la  spoliation,  et  ceux  de  Berne  les  sommant  toujours  de 
répondre  articulément  à  leurs  demandes,  enfin  ceux  de  Genève 
furent  obligés  d'y  satisfaire  et  même  ils  furent  condamnés  à  dix 
écus  d'or  de  dépens,  pour  le  retardement  qu'ils  avaient  causé  par 
ces  contestations. 

Les  députés  de  Genève,  pour  conmiencer  à  répondre,  prièrent 
les  juges  de  se  souvenir  des  travaux  et  des  guerres  que  leur  ville 
avait  soufferts  depuis  vingt-deux  ans  et  des  frais  extraordinaires 
qu'il  lui  avait  fallu  soutenir,  du  traité  (|ui  fut  fait  en  i53()  entre 
les  deux  villes,  par  lequel  toutes  leurs  affaires  et  prétentions  rf'ci- 
proques  avaient  été  réglées,  de  la  marche  tenue  à  Lausanne  au 
commencement  de  juin,  par  laquelle,  en  révoquant  le  traité  fait  en 
i53q,  il  avait  été  dit  que  les  deux  parties  demeureraient  au  même 
étal  qu'elles  étaient  auparavant.  Oue  lors  de  la  dite  maiche,  les 
seigneurs  de  Genève  jouissaient  des  terres  de  St-Victor  et  Chapitre 


l^ik^  SUITE    UE    CETTE    AFFAIRE.  8() 


I  (|iic  iioaiiiiluilis  les  officiers  de  iierne  les  en  avaient  dé])()iiiilés; 
|iie  les  seignenrs  défendeurs  s'en  étant  |tlaints,  les  seii^nenrs 
leniandeurs,  \>;u-  nnc  lellre  du  17  juillet,  h-ur  avaient  fait  une 
demande  et,  (>our  l'ohlenir,  les  avaient  fail  appeler  à  la  présente 
niarelie  où  ils  se  plaignaient  de  certaines  prétendues  infractions  à 
leur  souveraineté  de  St-V'ictor  et  Chapitre,  retpiérant  (jue  la  confis- 
(•alion  de  ces  terres  fût  déclarée  avoir  été  par  eux  dùnienl  faite.  A 
quoi  eux,  procureurs  de  Genève,  avaient  répondu  et  répondaient 
encore  que  cette  spoliation  était  tout  à  fait  contraire  aux  traités 
dont  ils  a\aienl  parlé,  et  (pie  si  les  seigneurs  de  Berne  avaient 
quelque  demande  à  faire,  ils  devaient  y  procéder  par  les  voies  de 
justice,  sans  se  faire  raison  eux-mêmes. 

Ils  dirent  ensuite,  sur  le  premier  article  de  la  demande  des 
seigneurs  de  Berne,  tju'ils  n'avaient  jamais  eu  la  pensée  de  toucher 
à  leur  souveraineté,  qu'ils  la  reconnaîtraient  toujours  conformé- 
ment au  traité  de  i53G,  avec  les  réserves  qui  y  étaient  contenues  et 
selon  les  anciennes  coutumes.  Que  ces  anciennes  coutumes  dont  ils 
demandaient  l'observation  se  voyaient  par  les  transactions  qu'ils 
produisaient,  faites  entre  les  anciens  comtes  de  Genevois  et  les 
prieurs  de  St- Victor,  par  divers  procès  et  par  plusieurs  informa- 
tions qu'ils  y  avaient  jointes.  Que  les  appels  n'allaient  point  du 
châtelain  à  ces  seig-nenrs,  mais  qu'ils  étaient  auparavant  portés 
devant  le  juge  de  St-Victor  qui  était  établi  par  le  prieur  ou  son 
fermier,  d'où  ensuite,  pour  la  sentence  souveraine,  on  pouvait  se 
pourvoir  au  prince,  qu'aussi  les  seig-neurs  de  Genève  n'a^•aient 
point  contrevenu  à  tout  cela.  Que  pour  ce  qui  regardait  l'Iiabitant 
du  villag-e  de  Troinex  dont  il  avait  été  parlé,  ils  ajoutaient  (jue  les 
seig-neurs  de  Berne  avaient  été  mal  informés  par  les  Savoyards 
qui  rendaient  auprès  d'eux  aux  seigneurs  de  Genève  tous  les 
mauvais  offices  qu'ils  pouvaient,  ([ue  cet  homme-là  n'avait  point 
été  pris  ni  conduit  sur  les  terres  de  Berne,  mais  qu'un  jour  étant 
venu,  lui  et  sa  partie,  à  Genève,  devant  le  juge  ordinaire  de  la 
Ville,  ils  s'étaient  fait  partie  l'un  à  l'autre  et  s'étaient  rendus  en 
prison,  d'où  ils  étaient  sortis  (juelque  temps  après  par  accommode- 
ment, ayant  renoncé  à  leur  appel,  comme  il  paraissait  par  le  traité 
de  cet  accommodement,  lequel  on  produisit. 


go  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  l5t\0 

Sur  le  second,  que  les  protocoles  ou  registres  des  notaires, 
de  tout  temps  avaient  été  laissés  à  la  seigneurie  de  St-Victor  pour 
les  inventoriser  et  conserver,  comme  il  paraissait  par  les  titres  pro- 
duits, et  (jue  leurs  seigneurs  possédant  cette  seigneurie  selon 
l'ancienne  coutume,  ils  avaient  droit  de  retirer  ces  registres.  Que 
pour  de  nouveaux  notaires,  ils  n'en  avaient  créé  aucun  et  qu'ils 
avaient  seulement  étalili  des  curiaux,  ou  secrétaires,  pour  leurs 
juges,  sans  les  présenter  à  d'autres,  conformément  aux  anciens 
usages,  si  ce  n'est  une  seule  fois,  pour  plaire  au  bailli  de  Ternier, 
priant  d'être  rétablis  et  maintenus  dans  leurs  droits. 

Sur  le  troisième,  que  le  sieur  Coquet  n'avait  eu  aucun  ordre 
de  se  servir  des  paroles  dont  il  était  accusé  ;  ([ue  cependant,  ayant 
été  interrogé  sm-  cela,  il  avait  |)rolest(''  cpi'il  n'avait  point  dit  ce 
qu'on  lui  imputait,  n'ayant  dit  autre  chose  sinon  que  les  seigneurs 
de  St-Victor  avaient  omnimode  juridiction,  excepté  le  dernier  sup- 
plice, et  que  les  seigneurs  de  Berne  avaient  la  souveraineté  de  cette 
terre  conformément  au  traité  de  i536  et  selon  les  anciennes  cou- 
tumes, ajoutant  ([u'il  ne  s'était  servi  d'autres  mesures  que  des 
anciennes  qui  étaient  marquées  par  les  prieurs  de  St-Victor. 

Sur  le  quatrième,  que  le  châtelain  de  St-Victor  n'avait  jamais 
eu  d'ordre  de  faire  les  tlites  défenses  et  que  les  seigneurs  de  Genève 
n'avaient  point  prétendu  diminuer  la  souveraineté  des  seigneurs  de 
Berne,  laquelle  ils  reconnaîtraient  toujours  comme  elle  était  du 
temps  des  anciens  prieurs. 

Sur  le  cinquième,  qui  concernait  la  visite  et  montre  des  sujets 
de  St- Victor,  qu'ils  priaient  les  juges  d'ouïr  ceux  qui  en  avaient 
été  châtelains  ;  que  ni  les  uns  ni  les  autres  n'avaient  jamais  rien 
fait  contre  les  anciennes  coutumes  et  qu'ils  étaient  prêts  à  s'en 
venir  justifier,  si  on  le  trouvait  à  propos.  Que  la  vérité  était  que, 
de  tout  temps,  les  châtelains  menaient  leurs  gens  faire  montre 
dans  un  lieu  particulier,  appelé  la  Feuillée  à  Ternier,  comme  il 
avait  été  pratiqué  encore  depuis  peu,  en  présence  des  envoyés  de 
Berne.  Enfin,  qu'ils  priaient  les  juges  de  commettre  qui  il  leur  plai- 
rait pour  aller  sur  les  lieux  s'informer  des  plus  anciens  habitans, 
de  la  manière  dont  ces  montres  s'étaient  faites  par  le  passé,  pour 
s'y  conformer  à  l'avenir. 


l54o  AUTRES    DEMANDES    DES    BERNOIS.  QI 

Sur  le  sixième,  ils  répondirent  que  les  seigneurs  de  Genève 
avaient  omnimode  juridiction,  mère  et  mixte  empire  sur  St-Victor, 
excepté  le  dernier  supplice  qui  appartenait  aux  seigneurs  de 
Berne,  souverains  ihi  pays;  (jue  leurs  châtelains  pouvaient,  par 
conséquent,  exercer  toute  sorte  de  juridiction  jus([u(>-];i,  que  le  ban- 
nissement n'était  pas  le  dernier  supplice,  qu'il  n'y  avait  que  la 
mort  qui  fût  telle,  et  que  pour  le  larron  qu'on  disait  avoir  été 
condamné  à  mort,  quand  on  leur  aurait  donné  le  nom  et  le  surnom, 
ils  pourraient  répondre  sur  cela,  ne  sachant  ce  que  c'était. 

D'où  les  députés  de  Genève  concluaient  qu'ils  n'avaient  rien 
fait  que  conform(''ment  aux  traités  et  transactions  rpii  avaient  été 
allégués;  qu'ils  devaient,  par  conséquent,  être  rétablis  et  maintenus 
dans  la  possession  de  St-Victor  et  les  seigneurs  de  Berne  condam- 
nés aux  dépens. 

Après  quelques  répliques  de  part  et  d'autre,  les  députés  des 
deux  parties,  par  l'ordre  de  leurs  supérieurs,  soumirent  encore  à 
la  connaissance  des  juges  les  autres  demandes  des  seigneurs  de 
Berne  touchant  les  terres  de  Chapitre  et  les  biens  des  anciens 
bannis  de  Genève. 

Les  députés  de  Berne  représentèrent  donc  qu'encore  que  les 
ducs  de  Savoie  eussent  été  reconnus  de  tout  temps,  souverains  des 
terres  du  Chapitre  de  Genève  que  les  appels  allassent  du  juge  de 
ces  terres,  à  eux  ou  à  leur  Conseil,  à  Chambéry  ou  à  Turin,  et  que 
les  habitans  leur  eussent  toujours  été  soumis,  particulièrement  en 
cas  de  guerre,  les  uns  se  rangeant  sous  la  bannière  de  Ternier  et 
les  autres  sous  celle  de  Gaillard  lorsqu'ils  étaient  commandés, 
cependant  ceux  de  Genève,  depuis  quelques  années,  avaient  fait 
tous  leurs  efforts  pour  dépouiller  les  seigneurs  de  Berne,  qui  repré- 
sentaient les  ducs  de  Savoie,  de  cette  souveraineté  et  pour  se  l'ap- 
proprier, et  pour  preuve  de  cela,  qu'ils  avaient  fait  défendre  par 
leurs  officiers  aux  habitans  de  Chapitre  de  se  trouver  aux  montres 
ordonnées  par  les  seigneurs  de  Berne;  qu'ils  avaient  de  leur  propre 
autorité  établi  un  notaire  ou  curial  dans  les  dites  terres  ;  (pi'en 
i53g,  ils  avaient  envoyé  saisir  par  leur  châtelain  à  Valleiry  trois 
hommes  qu'ils  conduisirent  à  Onex  dans  l'église,  lacpielle  ils  firent 
servir  de  prison,  ce  qui  était  un  attentat  contre  la  souveraineté  des 


(J2  RÉPLIQUE    DES    GENEVOIS.  1 54o 

seigneurs  de  Berne  à  qui  cette  église  appartenait  absolument. 
Qu'encore  (jue  par  le  traité  de  i536,  les  biens  des  premiers  bannis^ 
situés  dans  les  pays  conquis  par  les  seigneurs  de  Berne,  dussent 
appai'teuir  à  ces  seigneurs,  néanmoins  les  seigneurs  de  Genève 
avaient  usurpé  une  vig^ne  des  biens  du  nommé  Déporta,  l'un  de 
ces  bannis.  U'où  les  députés  de  Berne  concluaient  ijue  celte  vig-ne 
avec  les  fruits  devait  être  restituée  à  leurs  supérieurs.  Et  pour  le 
reste,  comme  ils  avaient  fait  touchant  St- Victor. 

Les  dé[)ulés  de  Genève  répondirent  qu'ils  avouaient  (pie  les 
ducs  de  Savoie  avaient  été  souverains  des  terres  et  des  liabitans 
de  Glia|)itre,  en  laissant  les  seigneurs  du  Ghapitre  dans  leurs  pri- 
vilèges et  coutumes,  comme  il  paraissait  par  les  transactions  faites 
entre  eux.  Oue  les  appels  allaient  devant  les  ducs,  mais  après  que  le 
jug^e  de  Ghaj)itre,  qui  était  supérieur  au  châtelain,  avait  rendu  sa 
sentence.  Que  les  liabitans  de  Ghapitre,  en  cas  d'armes  ou  de 
guerre,  devaient  obéir  aux  seigneurs  de  Berne  suivant  les  an- 
ciennes coutumes  ipii  se  pouvaient  voir  dans  divers  actes  qu'ils 
produisirent,  et  auxquelles  les  châtelains  s'étaient  toujours  confor- 
més suivant  les  ordres  que  leur  avaient  donnés  leurs  supérieurs, 
lesquels  ils  n'avaient  jamais  violés.  Que  les  seigneurs  de  Genève 
n'avaient  créé  aucuns  nouveaux  notaires.  Qu'ils  n'avaient  rien  fait 
contre  la  souveraineté  des  seigneurs  de  Berne  dans  l'affaire  des 
prisonniers  de  Valleiry,  puisque  Onex  était  de  Ghapitre,  de  même 
que  l'église  où  avaient  été  mis  les  prisonniers.  Enfin,  que  si  la 
vigne  que  les  seigneurs  de  Berne  demandaient  qu'on  leur  restituât 
se  trouvait  être  des  biens  de  Déporta,  on  leur  eu  ferait  raison.  Gon- 
cluant,  au  reste,  comme  ils  avaient  fait  dans  l'affaire  de  .St-Victor. 

Il  y  eut  ensuite  diverses  répliques  et  dupliques  de  part  et 
d'autre,  mais  les  juges  ne  terminèrent  [)oin(  le  procès  pour  lors; 
ils  renvoyèrent,  vu  l'importance  de  la  matière,  à  rendre  leur  sen- 
tence au  i4  novemlire,  au  même  lieu  '. 

Les  juges  et  les  députés  de  Genève  furent  de  retour  le  i8  oc- 
tobre. Les  baillis  de  Lausanne,  de  Morges  et  de  Nyon  les  accom- 
pagnèrent, dans  leur  route  jus(|u'à  Genève,  chacun  dans  son  bail- 

'  R.  C,  vol.  34,  l'o  48:i  vo. 


lÔ^O       LES    JUGES    DE    LA    .MARCHE    DESIGNENT    UN    SURARBITRE.  ()3 

lai^e,  pour  les  i^arantir  des  insultes  des  fui>itlfs  qui  (MaienI  répan- 
dus dans  le  pays  de  Vaud  ' .  Ils  avaient  prié  les  envoyés  de  Berne  de 
leur  accorder  cette  sûreté,  |)arce  qu'à  leur  entrée  dans  Lausanne,  ils 
avaient  été  maltraités  el  injuriés  par  cjuelques-uns  de  ces  §ens-là, 
et  entre  autres  par  l'un  des  Articulans,  qui  leur  avaient  dit  qu'eux 
et  tous  ceux  de  Genève  étaient  des  traîtres,  des  injustes  et  des 
voleurs  qui  leur  avaient  ravi  leurs  biens.  Ils  s'étaient  plaints  de  ces 
insultes,  mais  ils  n'en  avaient  eu  aucune  satisfaction.  C'est  ce  qui 
porta  le  Conseil  à  en  faire  des  plaintes  fort  vives  aux  seigneurs  de 
Berne  par  une  lettre  qui  fut  écrite  après  le  retour  des  députés, 
dans  laquelle,  après  avoir  fait  un  délail  circonstancié  de  toutes  les 
avanies  qui  leur  furent  faites,  on  leur  marquait  (ju'on  ne  croyait 
pas  que  jamais  aucun  état  souverain  eût  été  traité  d'une  manière 
si  indigne.  On  se  plaignait  aussi  des  insultes  que  les  citoyens  et 
bourgeois  de  Genève  qui  voyageaient  dans  le  canton  de  Berne  es- 
suyaient tous  les  jours  de  la  part  des  mêmes  fugitifs,  et  on  les 
priait  instamment  de  faire  cesser  de  semblables  désordres  qui  étaient 
directement  contre  le  traité  d'alliance  et  contre  le  droit  des  gens  '. 

Les  mêmes  juges  qui  avaient  été  assemblés  de  la  part  des 
deux  états  à  Lausanne,  au  mois  d'octobre,  s'y  rendirent  au  jour 
assigné,  i4  novembre,  pour  décider  sur  les  articles  contestés'.  Ils 
le  firent  après  avoir  prêté  serment  de  juger  en  conscience.  Ceux 
de  Berne  condamnèrent  les  seigneurs  de  Genève  dans  tous  les 
articles  et  accordèrent  aux  seigneurs  de  Berne  leurs  conclusions, 
et  ceux  de  Genève  condamnèrent  aussi  les  seigneurs  de  Berne  en 
toutes  leurs  demandes  et  allouèrent  aux  députés  de  Genève  leurs 
conclusions,  ce  qui  obligea  les  deux  parties  d'en  appeler  à  un  sur- 
arbitre qui  fut  nommé  par  les  députés  de  Berne,  conformément 
au  traité  de  lâSO,  savoir  Bernard  Meyer,  conseiller  de  la  ville  de 
Bàle,  devant  lequel  ils  promirent  de  comparaître  le  i5  du  mois  de 
décembre  suivant'. 

Le  Conseil  députa  à  Bàle  Claude  Rosel  et  Baudichon  de  la 
Maisonneuve  pour  informer  amplement  les  seigneurs  de  ce  canton, 

'  R.  C.  vol.  34.  fo  't83  V.  »  Cf    Eidg.   Abschii-di' .    I     IV.    1   c, 

*  Ibid.,  f"  488  (minute  originale).  p.  1270. 

'  K.  C,  vul.  34.  {«  .530. 


94  LETTRE    DE    CHARLES-QUINT.  1 54o 

et  en  particulier  le  surarbitre,  des  droits  de  la  Ville  et  des  diffi- 
cultés qui  formaient  le  sujet  du  procès  '  ;  ensuite  on  y  envoya  Ami 
Perrin  et  François  Paquet,  mais  le  s"^  Meyer,  se  voyant  embarrassé 
de  quelle  manière  se  déterminer,  renvoya  la  décision  de  ce  diffé- 
rend, exhortant  fortement  les  parties  à  le  terminer  à  l'amiable. 

Les  difficultés  qu'il  y  avait  eu  entre  les  deux  villes  alliées 
avaient  fait  beaucoup  de  bruit,  jusque  là  que  l'empereur  en  avait  été 
informé  et  les  choses  étaient  même  allées  si  avant  qu'on  ne  doutait 
point,  à  la  cour  de  ce  prince,  que  les  Bernois  ne  voulussent  se 
rendre  maîtres  de  Genève  et  c'est  ce  que  l'empereur  ne  voyait  pas 
de  bon  œil.  Je  trouve  dans  Roset' qu'il  écrivit  là-dessus  aux  syndics 
et  Conseil  de  Genève  une  lettre  datée  du  8  août,  par  laquelle  il 
leur  marquait  qu'il  avait  ouï  dire  que  les  Bernois  les  sollicitaient  à 
s'assujettir  à  eux  mais  (|u'il  ne  pouvait  pas  se  persuader  qu'ils 
voulussent  le  faire,  qu'il  espérait  au  contraire  qu'ils  rejetteraient 
une  semblable  proposition  avec  indii^nation,  qu'ils  se  souvien- 
draient de  l'honneur  qu'avait  leur  ville  d'être  impériale  et  qu'ils  ne 
feraient  rien  qui  fût  indigne  d'une  qualité  si  glorieuse  ;  qu'il  leur 
défendait,  comme  chef  de  l'Empire,  sous  peine  d'encourir  son  indi- 
gnation, de  donner  les  mains  à  la  demande  des  Bernois  et  qu'il  ne 
doutait  pas  que  ceux-ci,  à  f[ui  il  avait  aussi  écrit  son  intention, 
n'abandonnassent  leur  dessein.  Afin  que  le  lecteur  juge  par  lui- 
même  du  contenu  de  cette  lettre,  je  l'insérerai  ici  telle  qu'elle  fut 
écrite  et  que  je  l'ai  trouvée  parmi  les  mémoires  de  Monsieur- 
Godefroy,  qui  sont  dans  les  archives'. 

Suscriptiou  :  Honorabilibus  nostris  et  Imperii  sacri  fidelibus 
DiLECTis  N.  Syndicis.  Consulibus  ac  Civibus  Imperialis 

ClVITATIS  NOSTR/E  GeBENNENSIS. 

Carolus  divina  favente  clementia  Romanonim  Imperator  Augustus  etc. 

Honorabiles,  fidèles,  dilecti.  Relatum  nobis  est,  vos  serio  soUicitari  ad 
praestandum  honorabilibus  nostris  et  Imperii  sacri  fidelibus  dilectis.  N.  Scul- 

'  R.  G.,  vol.  .34,  fo  531  v».  se  Irouveaujourd'iiiii  sousie  noP.H.,1236. 

'  Oiivr.  tilé,  liv.  IV,  chap.  44,  p.  282.  Le  texte  en  a  été  déjà  publié  par  Turret- 

'  En  écrivant  ces  lignes,  notre  auteur  tini  et  Gnvel,  ouvr.  cité,  p.  242.  {Note  des 

ignorait  sans  doute  que  l'original  de  la  lettre  éditeurs.) 

de  l'empereur  existait  aux  Archives,  où  il 


l54o  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  q5 

leto  et  Coiisulibus  civitatis  Bernensis  fidelitatem  et  liomaginra.  El  quamvis 
non  possimus  adduci,  ut  credamus  vos  ad  eam  inobedientiam  delapsiiros,  ut 
in  praejudicium  nostrum  et  sacri  Romani  Imperii,  cuiquara  alteri  fidelitatem 
prœstare  velitis.  niiiilominus  lamen  ea  de  re  seorsim  vos  monere  voiuimus, 
vos  serio  reijuirentes,  et  sub  paena  gravissimre  indignationis  nostne  man- 
dantes, ut  a  praîstando  dicto  juramento  lidelitatis  omnino  abstinealis,  neque 
in  diversam  sententiam  ullo  modo  eatis,  aul  vos  adduci  sinatis:  qiiiii  potius 
in  nostraac  sacri  Imperii  fide,  et  obedientia  débita  perseveretis.  {)iiod  etsi 
nobis  persuademus  vos  factures,  et  huic  jussui  iiostro  parituros,  ut  par  est, 
nihilominus  tamen  à  vobis  petimus  ut  animi  ve.stri  voiuntalem  nobis  literis 
vestris  significetis,  ut  ea  cognita  providere  possimus  quemadmodum  pro 
exigentiarei  expedirejudicaverimus.  Scribimus  etiam  pra'fatis  Bernensibus, 
ut  et  ipsi  pro  sua  parte  ab  eo  consiiio  velint  abstineie.  neque  dubilamus 
quin  etiam  voluntati  nostra?,  morem  sint  gesturi.  Ouf'J  vobis  ob  id  signifi- 
candum  duximus,  ut  in  bac  re  vos  ita  geratis  ne  vobis  ulbi  culpa  possit 
iraputari.  facturi  in  eo  voiuntalem  nostram  expressam. 

Datum  apud  Hagam  Comitis  Comitatus  nostri  Holiandiae,  die  viii 
mensis  Augusti,  anno  Domini  MDXL  Imperii  nostri  xx  et  Regnorum  nos- 
Irorum  xxv. 

Carolus. 

Ad  mandalum  Cœsareœ  et  Catiiolicae  Majestatis 
proprium. 

Obernburger ' 

Il  paraît  par  les  registres  que  cette  lettre  ne  fut  reçue  à  Genève 
que  dans  le  mois  de  décembre'  et  que  là-dessus  on  députa  à  Berne 
Jean  Ami  Gurtet  et  Amhlard  Corne,  tant  pour  informer  les  sei- 
g-neurs  de  ce  canton  des  intentions  de  l'empereur,  que  pour  confé- 
rer avec  eux  sur  la  proposition  qu'avait  faite'ie  surarbitre  de  termi- 
ner les  difficultés  à  l'amiable'.  Cette  proposition  ne  fut  point  goûtée 
à  Berne,  ce  qui  porta  les  Genevois,  qui  d'ailleurs  avaient  tous  les 
jours  de  nouveaux  sujets  de  plainte  contre  les  Bernois  —  lesquels 
prenaient  sous  leur  protection  les  fugitifs  d'une  manière  toujours 
plus  ouverte,  jusqu'à  leur  accorder  la  marche  contre  la  ville  de 
Genève  et  à  leur  donner  des  emplois  publics  dans  leur  canton  —  à 
leur  demander  raison  de  tant  de  mépris  et  d'injustices  et  à  leur 

'  On  trouvera  dans  Roget,  ouvr.  cité.  '  R.  C.  vol.  34.  !"  S77. 

t.  I,  p.  270,  la  traduction  de  cette  lettre.  ^  /j^^j  _  fo  379  yo. 

{Note  des  éditeurs.  ) 


g6  LES    MINISTRES    MORAND    ET    MARCOURT    SE    RETIRENT.  1540 

inlimer  à  cet  effet  la  marche  à  Lausanne,  laquelle  fut  assig-née  au 
3  janvier  de  l'année  suivante  1 54 1  ' . 

Pendant  tout  le  cours  de  l'année  i54o,  l'on  continua  à  tra- 
vailler aux  fortifications  en  fermant  le  lac  de  pieux  et  faisant  divers 
autres  ouvrages'  ;  l'on  emprunta  même  quatre  mille  écus  du  canton 
de  Bàle  pour  fournir  aux  frais  (ju'il  fallait  faire  pour  cela,  et  l'on 
établit  une  petite  g'arnison  de  cinquante  hommes  à  la  solde  de  la 
Ville,  la(pielle  élail  sous  les  ordres  d'Ami  Bandière  qui  avait  été 
établi  capitaine  g-énéral  en  place  de  Jean  Philippe. 

Le  bannissement  des  réformateurs  de  Genève  ayant  été  en 
grande  partie  l'ouvrag-e  de  ceux  qui  depuis  passèrent  les  articles 
à  Berne,  et  de  leur  faction  —  car  il  paraît  par  Roset  que  ces  gens-là 
faisaient  tout  ce  cpi'ils  voulaient  dans  Genève  —  cette  faction  ne 
fut  |)as  plus  tôt  anéantie  par  la  condamnation  des  Articulans  et  par 
l'exécution  à  mort  de  Jean  Philippe,  que  l'on  pensa  à  rappeler 
Calvin  et  même  à  remettre  les  choses  dans  l'éfat  qu'elles  étaient 
avant  son  exil  '.  11  en  fut  déjà  |)arlé  dans  un  Conseil  Général  tenu 
le  17  juin",  mais  ce  qui  y  fit  penser  sérieusement,  ce  fut  le  peu 
d'estime  (jue  le  peuple  avait  pour  les  ministres  qui  avaient  succédé 
à  Calvin,  desquels  la  prédication  ne  faisait  aucun  fruit. 

Ces  ministres  s'étaient  ])laints  vivement  au  Conseil,  au  mois 
de  juillet,  que  l'on  manquait  d'égards  et  de  considération  pour  eux, 
en  même  temps  qu'ils  firent  des  remontrances  sur  les  moyens  de 
remédier  à  l'indévotion  qu'on  voyait  régner  dans  la  ville.  L'un 
d'eux  —  c'était  le  ministre  Morand  —  dégoûté  de  son  emploi,  quitta 
Genève  au  mois  d'août,  sans  cong-é*,  et  Marcourt  menaça  d'en  faire 
autant  si  l'on  ne  réprimait  pas  la  licence  de  plusieurs,  ce  qu'il  fit. 
un  mois  après'.  Henri  de  la  Mare,  qui  resta,  fut  exposé  à  bien  des 
désagri'mens.  Un  calomniateur  l'accusa  d'adultère,  mais  la  faus- 
seté de  cette  accusation  ayant'paru  évidemment  aux  yeux  des  juges, 


'  I^  1;.,  vol.    3i,  1"  544  V».  .Ï88  v».  *  R.  C,  vol.  34.  f»  300  v". 

^    IbiiL,  {"  498  vo.  5    ;h,y  _  f„  liy-j  ^.o. 

^  Sur  le  rappel  de  Calvin,  on  peut  '  Ibid.,  f°  376  v  et  452.  —  Sur  Jean 

consulter  le  mémoire  de  M.  Cornélius,  Die  Morand  et  Antoine  de  Marcourt,  voir  Ro- 

Riirkkelir  Cahin's  narh  Genf.  III.  Muuirli,  i,'pt,  I.  113.  et  Ilerininjard.  IV,  335  n.  {Note 

18-19,  in-4.  (Noie  des  éditeurs.)  des  éditeurs.) 


l54o  LES    CONSEILS    DECIDENT    DE    RAPPELER    CALVIN.  ()7 

le  calomniateur  fut  coiidainnt'  à  Faire  amende  honorable.  Le  peu 
d'uniformité  qu'il  y  avait  dans  la  manière  de  prêcher  de  ces  minis- 
tres leur  attirait  aussi  du  mépris.  De  la  Mare  avait  dit  dans  un  ser- 
mon qu'il  y  avait  un  péché  orig-inel  et  un  péché  actuel,  péché  de  com- 
mission et  péché  d'omission,  ce  qui  était  directement  contraire  à  ce 
([n'avait  enseigné  Ghampereau  qui  avait  été  fait  ministre  de  Genève 
en  place  de  Morand,  lecjuel  avait  dit  qu'on  ne  trouvait  point  dans 
l'Ecriture  ces  distinctions  de  péché  originel  et  de  péché  actuel, 
termes,  disait-il,  forg-és  à  plaisir  par  les  papistes  et  qui  devaient 
par  conséquent  être  bannis  des  discours  sur  les  matières  de  reli- 
gion. On  reprochait  aussi  à  Henri  De  la  Mare  d'avoir  dit  en  prêchant 
(jue  Jésus-Ghrist  alla  à  la  mort  aussi  joyeusement  cjue  jamais 
homme  alla  à  noces,  comparaison  peu  convenable  et  qui  n'était 
pas  d'ailleurs  conforme  à  l'histoire  de  l'Evangile,  qui  porte  cpie 
Jésus-Christ  dit  :  Père,  que  celte  coupe  passe,  s'il  est  possible, 
arrière  de  moi,  etc.  ' 

Toutes  ces  raisons  firent  prendre  la  résolution  aux  Gonseils  de 
mettre  tout  en  œuvre  pour  obtenir  de  Galvin  qu'il  voulut  bien  reve- 
nir à  Genève.  On  lui  députa  Ami  Perrin  qui  s'en  alla  à  Strasbourg 
pour  cet  effet',  mais  il  ne  le  rencontra  pas.  Galvin  était  parti  pour 
la  diète  de  Worms  qui  était  prête  à  se  tenir.  Le  sénat  de  Stras- 
bourg, auquel  Perrin  avait  aussi  ordre  de  demander  ce  ministre, 
lui  fit  une  réponse  fort  honnête  qu'il  accompagna  d'une  lettre  obli- 
geante au  magistrat  de  Genève%  par  laquelle  il  marquait  que  quand 
Galvin  serait  de  retour,  il  lui  ferait  savoir  la  demande  que  l'on 
avait  faite  et  ([ue,  lorstjue  les  seigneurs  de  Strasbourg  auraient 
appris  sa  pensée  là-dessus,  ils  enverraient  aussitôt  une  réponse 
précise  à  Genève. 

Les  ministres  de  l'église  de  Strasbourg  écrivirent  dans  le 
même  temps  à  l'église  de  Genève  sur  le  même  sujet.  Leur  lettre, 
qui  se  voit  parmi  celles  de  Galvin  qui  sont  imprimées  '  et  qui  était 
signée  par  Bucer  et  ses  collègues,  était  dans  le  même  sens  que  celle 
du  magistrat.  Après  avoir  loué  le  dessin  qu'avait  l'église  de  Genève 


R.  C,  vol.  :!4,  fo  437  vo.  4.39,  461.  "  Calvini  op.,  t.  XI.  p.  102. 

Ibid.,  fo  487  V»  (21  oct.).  *  Ibid..  p.  97. 


gS  MARCHE     DU    3    JANVIER    A    LAUSANNE.  1 54 1 

de  rappeler  un  ministre  qui  lui  élaif  autant  nécessaire  que  (lalvin, 
ils  marquaient  qu'ils  ne  pouvaient  rien  répondre  de  précis  là-dessus 
avant  la  fin  de  la  diète  de  Wornis,  où  la  [irésence  de  ces  ministres 
était  d'une  absolue  nécessité  pour  le  bien  de  la  religion. 

Calvin  cependant,  ayant  appris  ce  que  l'église  de  Genève 
souhaitait  de  lui,  ne  donna  d'abord  là-dessus  aucune  réponse  posi- 
tive. Il  écrivit'  ([u'en  attendant  (ju'il  t'ùl  de  retour  de  la  diète  de 
Worms,  elle  ferait  bien  de  demander  aux  seigneurs  de  Berne,  pour 
quelque  temps,  Pierre  Viret,  ministre  de  Lausanne,  afin  de  réparer 
le  vide  que  laissaient  les  ministres  qui  s'en  étaient  allés,  ce  que  les 
seigneurs  de  ce  canton  accordèrent  au  mois  de  décembre,  aux  ins- 
tantes prières  qui  leur  en  furent  faites  par  des  députés  que  leur 
avaient  envoyés  leurs  alliés  de  Genève. 

Cependant,  le  temps  martjué  pour  tenir  la  marche  assig;née  à 
Lausanne  étant  arrivé,  les  députés  de  l'un  et  de  l'autre  état  alliés  y 
comparurent  au  jour  assigné,  3  janvier  i54i  '.  Les  juges  de  la  part 
de  Berne  furent  Jean  Rodolphe  d'Erlach  et  Jean  Rodolphe  deGraf- 
fenried,  et  Girardin  de  la  Rive  et  Jean  Ami  Curtet,  de  la  part  de 
Genève.  Les  uns  et  les  autres  étaient  les  mêmes  qui  avaient  été 
juges  en  la  dernière  marche  tenue  dans  la  même  ville,  au  mois 
d'octobre  précédent. 

Les  députés  de  Genève,  qui  étaient  les  demaiuleurs,  produi- 
sirent les  premiers  devant  les  jug'es  leur  représentation.  Elle  était 
contenue  en  ving-t-neuf  articles,  desquels  il  est  nécessaire,  poui- 
avoir  une  idée  juste  de  ce  qui  se  passa  dans  cette  marche  et  de  ce 
qui  arriva  depuis,  de  rapporter  ici  le  précis. 

Ils  posaient  premièrement,  coinme  ils  avaient  fail  dans  la 
marche  précédente,  pour  un  principe  fondamental  et  pour  une  loi 
qui  devait  être  inviolable  et  sacrée  chez  les  deux  états,' que  l'ob- 
servation du  traité  fait  en  i53(>  et  de  l'alliance  jurée  dans  le  même 
temps  devait  être  regardée  comme  la  base  de  leur  union  et  de  la 
tranquillité  |)ul)li([ue. 

2°  Ils  firent  voir  que  les  officiers  des  seigneurs  de  Berne  en 

'  Calvini  op.,  t.  XI,  p.  95.  Abschiede,  t.  IV.  I  d.  |i.  \.  {Note  des  èdi- 

'  Le  dossier  de  cette  marche  se  trouve       leurs.) 
aux  Archives,  P.   H.,  n»  1248.  Cf.  Eidg. 


l54l  DEMANDES  DES  GENEVOIS.  99 

avaient,  en  une  infinité  d'occasions,  violé  les  principaux  articles. 
En  premier  lieu,  ([uoique  par  le  traité,  la  ville  de  Berne  eût  aban- 
donné à  celle  de  Genève  les  terres  de  Chapitre,  sans  se  réserver 
autre  chose  que  les  appellations  s'il  se  trouvait  qu'auparavant  elles 
eussent  été  portées  devant  le  duc  ou  son  Conseil,  et  que  les  anciens 
seigneurs  de  ces  terres  eussent  une  entière  juridiction,  mère  et  mixte 
empire  sur  les  hommes,  sujets  et  terres  de  Chapitre,  et  que  même  il 
fût  certain  qu'en  matière  de  crimes,  aucun  autre  seigneur  qu'eux 
n'en  prenait  point  connaissance,  cependant  le  bailli  de  Ternier, 
qui  ne  pouvait  pas  ignorer  quels  étaient  les  droits  de  Genève,  avait 
fait  prendre  par  ses  officiers,  au  mois  de  décembre  i53G,  dans  le 
village  d'Evordesqui  est  de  la  dépendance  de  Chapitre,  un  nommé 
Pierre  Duvillard,  sujet  du  dit  Chapitre,  et  l'avait  fait  conduire  à 
Saconnex  où  la  question  lui  fut  donnée  par  son  ordre,  d'une 
manière  si  cruelle  qu'il  en  mourut,  sans  que  le  châtelain  de  Cha- 
pitre eût  été  jamais  appelé  à  cette  procédure,  attentat  dont  les  sei- 
gneurs de  Genève  demandaient  une  réparation  proportionnée  à  son 
atrocité,  et  que  les  juges  leur  adjugeassent  un  homme  en  place  du 
dit  Uuvillard  et  quelque  dédommagement  et  subvention  pour  les 
enfants  qu'il  avait  laissés. 

3°  Que  le  même  bailli  de  Ternier,  au  mépris  des  égards  que 
les  souverains  se  doivent  les  uns  aux  autres,  et  foulant  même  aux 
pieds  le  droit  des  gens,  en  avait  très  mal  usé  avec  Jean  Goulaz  qui 
lui  avait  été  envoyé  au  sujet  de  certaines  affaires,  au  mois  de  jan- 
vier 1537,  de  la  part  des  seigneurs  de  Genève,  ne  l'ayant  pas  dai- 
gné entendre  et  lui  ayant  même  fait  saisir  l'original  de  sa  commis- 
sion dont  il  ne  lui  remit  qu'une  simple  copie,  cas  qui  méritait  aussi 
une  digne  réparation. 

4"  Que  le  6  février  de  la  même  année,  Claude  Bernard,  citoyen 
de  Genève,  étant  allé  en  la  cour  du  bailli  de  Ternier  pour  les 
affaires  qu'y  avait  un  autre  particulier,  le  liailli  entreprit  sans  rai- 
son de  le  frapper  et  le  fit  conduire  prisonnier  au  château  de  Sa- 
cor\nex. 

5"  Qu'au  mois  de  décembre  de  l'année  i538,  quelques  officiers 
de  Ternier  étaient  venus  faire  des  exécutions  dans  le  village  de 
Neydens,  quoique  ce  village  fût  de  la  dépendance  de  Peney,  man- 


lOO  DEMANDES  DES  GENEVOIS.  l54l 

dément  dont  les  seigneurs  de  Berne  avaient  abandonné  la  souve- 
raineté, de  même  que  celle  de  toutes  les  autres  terres  de  l'évêché, 
aux  seig-neurs  de  Genève. 

G"  Qu'en  continuant  de  se  moquer  des  traités,  les  mêmes  offi- 
ciers étaient  allés  à  Neydens  au  mois  de  juin  i54o,  ordonner  aux 
habitans  de  ce  lieu  d'aller  à  la  revue  à  Ternier,  sous  peine  de 
confiscation  de  corps  et  de  biens. 

7"  Que  deux  mois  après,  ils  étaient  allés  assigner  des  sujets 
de  ce  même  village,  indépendant  à  tous  égards  des  seigneurs  de 
Berne,  à  comparaître  devant  le  bailli  de  Ternier,  à  peine  de  vingt- 
cinq  florins. 

8"  Qu'encore  que  les  Genevois  dussent  avoir,  par  les  traités,  un 
libre  et  assuré  passage  sur  les  terres  de  Berne  et  que  le  demandeur 
dût  convenir  le  défendeur  devant  le  juge  naturel  de  celui-ci,  cepen- 
dant le  bailli  de  Ternier,  accompagné  de  celui  de  (îex,  avait  traité 
avec  la  dernière  indignité,  sur  le  chemin  de  Tlionon,  au  mois  de 
février  lOSg,  un  nommé  Ami  Pontet,  bourgeois  de  Genève,  lui 
ayant  fait  mettre  pied  à  terre,  l'ayant  ensuite  chargé  de  coups  et 
fait  lier  comme  s'il  eût  été  criminel,  à  la  honte  de  Genève  et  au 
mépris  des  traités  les  plus  solennels. 

9°  Qu'au  mois  d'août  de  la  même  année,  le  bailli  de  Ternier 
avait  fait  conduire  et  transmarcher  par  ses  officiers  un  prisonnier 
lié  de  cordes,  non  seulement  sur  les  terres  de  Genève,  mais  à  tra- 
vers la  ville  même,  sans  en  avoir  demandé  aucune  permission  aux 
syndics  et  au  Conseil,  ce  qui  était  un  attentat  contre  la  liberté  et  la 
souveraineté  de  Genève. 

10°  Que  le  même  bailli  avait  fait  faire  des  exécutions,  au  mois 
d'octobre  de  cette  année  i53(),  sur  des  fonds  situés  dans  les  limites 
de  la  souveraineté  de  Genève;  que  celui  de  Gex  en  avait  fait  autant 
sur  d'autres  fonds  de  la  même  nature,  ce  qui,  de  même  que  le  pré- 
cédent article,  demandait  une  réparation  authentique  et  une  décla- 
ration de  la  part  de  ces  baillis,  de  s'être  à  tous  égards  extrêmement 
oubliés. 

1 1"  Qu'en  janvier  i54o,  (pielques  sujets  du  mandement  de  Ter- 
nier avaient  enlevé  une  prisonnière  d'entre  les  mains  d'un  officier 
de  Genève,  qu'il  avait  prise  dans  Plainpalais  et  qu'il  menait  en  ville. 


iS^I  DEMANDES  DES  GENEVOIS.  lOI 

12"  nu'aii  mois  de  février  suivant,  les  sujets  de  Berne,  et 
rnire  autres  le  sieur  de  Machilly,  avaient  affecté  de  publier  partout 
(juc  les  seigneurs  de  Berne  avaient  dessein  de  s'emparer  de  la  sou- 
veraineté de  Genève,  ce  qui  avait  causé  de  grands  troubles  parmi 
le  |)euple. 

i'6°  Que  poiM-  [lousser  jus(|u'au  bout  l'insulte  et  la  témérité, 
Claude  (  loppounay,  officier  du  bailli  de  Ternier,  avait  eu  la  hardiesse 
de  venir  dans  (îenève  remettre  à  un  officier  de  la  Ville  une  copie 
d'exploit  par  le([uel  il  assignait  devant  le  dit  bailli,  à  l'instance  du 
sieur  de  Vanzy,  les  seigneurs  syndics  et  Conseil  de  Genève,  cas  (pii 
méritait,  de  la  [)art  du  dit  officier,  une  reconnaissance  authentique 
et  pai'  écrit  d'avoir  offensé  cruellement  cette  ville,  en  même  temps 
(pi'il  lui  en  demanderait  pardon,  et  de  celle  des  seig-neurs  de  Berne 
des  lettres  en  bonne  forme  et  dûment  scellées,  (|u'à  l'avenir  jamais 
rien  de  semblable  n'arriverait. 

i4"  Qu'encore  que  les  sujets  de  Chapitre  ne  fussent  obligés 
d'aller  aux  montres,  comme  il  en  constait  par  leurs  anciennes 
coutumes,  que  sous  le  châtelain  du  dit  Chapitre,  néanmoins  en 
juillet  i54o,  le  sieur  Roussillon,  se  disant  cai)itaine  des  seigneurs 
de  Berne,  avait  ordonné  de  leur  part  et  de  celle  du  bailli  de  Ternier 
à  |)lusieurs  pai'ticuliers  de  Sierne,  Vandœuvres  et  autres  villages, 
de  se  trouver  à  la  revue  sous  le  dit  bailli,  sous  peine  d'être  pillés 
et  fourrages. 

i5°  Que  dans  le  même  temps,  les  officiers  de  la  justice  de 
Versoix  avaient  arrêté  Claude  Pertemps,  envoyé  de  Genève,  comme 
il  revenait  de  Berne,  ce  qui  était  non  seulement  contre  les  traités 
qui  sont  entre  les  deux  états,  mais  aussi  contre  le  droit  des  gens 
et  les  premiers  principes  de  l'équité. 

i6°  Qu'au  même  mois  de  juillet  de  l'année  i54o,  Copponnay, 
officier  de  Ternier,  qui  s'était  déjà  rendu  célèbre  par  deux  atten- 
tats, avait  maltraité,  battu  et  emprisonné  Vachat ,  curial  de 
St-Victor,  sans  aucune  raison,  et  après  lui  avoir  fait  faire  bien  des 
frais,  il  lui  avait  ôté  encore  tout  l'argent  qu'il  avait  sur  lui. 

1 7°  Que  dans  le  même  temps,  le  bailli  de  Ternier,  pour  ne 
laisser  échapper  aucune  occasion  de  marquer  l'esprit  de  colère 
dont  il  était  animé  contre  Genève,  Thomas  Genod  lui  ayant  été 


I02  DEMANDES    DES    GENEVOIS.  l54l 

envoyé  de  la  part  de  celte  ville  à  l'occasion  d'un  procès  contre  le 
sieur  de  Vanzy,  ce  bailli  étant  sur  son  siège,  le  maltraita  extra- 
ordinairement  jusqu'à  porter  la  main  sur  son  épée,  le  chassa  de 
sa  présence  en  lui  défendant  de  jamais  y  revenir  et  ne  lui  voulut 
point  rendre  de  justice,  ajoutant  de  plus  qu'on  voulait  dire  que  les 
trois  qui  étaient  sortis  de  Genève  étaient  des  traîtres,  mais  qu'ils  ne 
l'étaient  point  et  que  c'était  bien  plutôt  Messieurs  de  Genève  (jui 
étaient  des  traîtres. 

i8°  Que  toutes  ces  avanies  n'étaient  que  des  préludes  d'autres 
entreprises,  et  plus  injustes  et  d'une  plus  grande  importance,  puis- 
que, au  mois  de  juillet  et  d'août  de  la  même  année,  quoique  les  sei- 
gneurs de  Genève  possédassent  les  terres  de  St-Victor  et  Chapitre 
sur  la  foi  des  traités  et  sur  les  titres  les  plus  incontestables,  cepen- 
dant les  seigneurs  de  Berne  les  en  avaient  dépouillés  sans  connais- 
sance de  cause  ni  aucune  forme  de  justice  et  s'en  étaient  mis  entiè- 
rement en  possession  par  leurs  officiers  de  Gex  et  de  Ternier, 
défendant  à  ceux  de  Genève  d'y  faire  à  l'avenir  aucune  fonction 
et  de  porter  la  livrée  de  celte  ville,  sous  de  grandes  peines,  et 
faisant  mettre  les  armoiries  de  Berne  sur  les  terres  de  Genève, 
comme  dans  le  village  de  Moens  où  les  seigneurs  de  Berne 
n'avaient  rien,  ainsi  qu'il  paraissait  par  d'anciens  actes  des  plus 
authentiques. 

nf  Que  par  une  suite  de  cette  spoliation,  les  seigneurs  de 
Berne  avaient  fait  prêter  serment  entre  les  mains  de  leurs  officiers,  • 
aux  gens  de  justice  de  Si- Victor  et  Chapitre. 

20°  Que  contre  les  traités,  le  bailli  de  Ternier  avait  fait  citer 
devant  son  châtelain  un  citoyen  de  Genève. 

2  1°  Qu'au  mois  d'août  i54o,  les  officiers  de  Gaillard  avaient 
donné  un  ajournement  personnel  devant  eux  au  châtelain  de  Jussy 
et  fait  divers  actes  attentatoires  contre  la  juridiction  de  Genève. 

22"  Que  dans  le  même  temps,  le  bailli  de  Ternier  avait  violé  le 
territoire  de  Peney  en  mettant  un  particulier  en  possession  d'une 
pièce  dépendante  de  ce  mandement. 

23°  Que,  non  contents  de  violer  la  juridiction  de  Jussy  et  de 
Peney,  les  officiers  do  Gaillard  avaient  porté  leurs  attentats  jusque 
sur  les  terres  qui  étaient  de  la  juridiction  immédiate  de  la  Ville,  en 


15^1  DExMA.NDKS    DES    GENEVOIS.  I  o3 

filant  les  g-ardes  des  vignes  de  Colog'ny,  village  renfermé  dans 
les  limites  de  Genève,  à  comparaître  devant  le  châtelain  de  Gail- 
lard pour  taire  serment  entre  ses  mains. 

24"  Qu'encore  qu'il  fût  certain,  et  par  les  limites  de  la  terre 
de  Peney  et  par  le  traité  fait  le  6  juillet  i537  avec  les  commissaires 
des  seigneurs  de  Berne,  que  le  village  de  Malval  était  une  dépen- 
dance de  l'évèché  et  ([ue  les  seigneurs  de  Berne  n'y  eussent  qu'une 
seule  maison,  cependant  le  bailli  de  Gex  s'était  mis  en  possession 
de  la  cure  du  dit  lieu,  sans  connaissance  de  cause,  et  y  avait  fait 
apposer  les  armes  de  Berne. 

25°  Ou'au  mois  de  septembre  i54o,  Copponnay,  officier  de 
Ternier,  était  venu  citer  sur  le  territoire  même  de  Genève,  le  valet 
du  nommi''  Duvillard,  bourgeois  de  Genève,  pour  comparaître  à 
Ternier. 

26"  Que,  dans  le  même  temps,  le  nommé  Chabod  ayant  été 
envoyé  dans  le  mandement  de  Ternier  par  les  seigneurs  de  Genève 
pour  leurs  affaires,  il  fut  maltraité,  battu  et  blessé  dangereusement 
[)ar  le  nommé  Pinochet  sans  qu'on  en  eût  pu  avoir  de  justice. 

27"  Qu'au  même  mois,  le  dit  Chabod  étant  à  Cholex,  un  des 
officiers  de  Ternier  lui  montrant  les  armes  des  seig'neurs  de  Berne 
lui  avait  dit  avec  insulte  :  «  Voici  qui  sera  ton  prince,  en  dépit  que 
vous  en  ayez  »,  ce  qui  pouvait  être  d'une  très  fâcheuse  conséquence. 

28°  Qu'au  mois  d'octobre  suivant,  les  officiers  de  Ternier 
avaient  saisi  dans  le  village  de  Crète  deux  sujets  de  Chapitre  et, 
après  les  avoir  faits  prisonniers,  les  avaient  transférés  par  dessus 
les  terres  de  Genève. 

29°  Enfin  les  députés  de  Genève  représentèrent  qu'encore  que 
|)ar  le  traité  de  iSSfi,  les  seigneurs  de  Berne  eussent  abandonné 
aux  seig'neurs  de  Genève  tous  les  biens  du  Chapitre,  de  St- Victor 
et  de  l'évèché,  avec  les  églises,  monastères  et  autres  dépendances, 
néanmoins  les  seigneurs  de  Berne  avaient  retenu  jusqu'alors  les 
églises  et  les  cures  suivantes,  quoi(pi'elles  dépendissent  incontes- 
tablement des  dits  biens,  savoir, 

de  l'Evêché  :  la  cure  de  Malval,  comme  étant  dans  la  terre  de 
Peney,  celles  d'Avully,  de  Neydens,  dépendant  de  Peney,  de  Ver- 
nier,  de  Tlioiry; 


I04  DEMANDES    DES    GENEVOIS.  l54l 

de  Chapitre  :  les  cures  de  Moens,  Bernex,  Chevrj',  Tougin, 
Mategnin,  Peron,  Saconnex-le-Grand,  Versonnex,  Ging-ins,  Onex, 
Valleiry,  Chenex,  Malagny,  Bossey,  Veirier,  Machilly,  Brens,  Gor- 
sier,  Ballaison,  Laconnex; 

de  St-Victor  :  le  prieuré  de  Draillans,  Anières,  Foncenex, 
Cartigny,  Ghancy,  Troinex,  St-Jean-de  Gonville,  Russin,  Tliônex  % 
une  chapelle  à  Ghallex. 

Les  députés  de  Genève  demandaient  la  restitution  de  toutes 
ces  cures  de  même  que  celles  de  plusieurs  autres  encore,  situées 
tant  dans  la  Savoie  que  dans  le  pays  de  Gex  et  celui  de  Vaud,  que 
les  Genevois  prétendaient  leur  appartenir.  Gelles  (ju'ils  deman- 
daient de  la  dépendance  de  l'Evèché  étaient  les  cures  de  Bossy, 
Fernex,  Marg'encel,  Alling-es,  pour  la  moitié,  Gervens,  Messery, 
Fessy,  Bons,  Veigy,  Archamps,  Gollonges,  St-Julien,  Vesancy 
Essertiues,  Guisinens,  Prang-ins,  Promenthoux,  Vuillonnex,  Lancy, 
Versoix.  Celles  qu'ils  prétendaient  de  la  dépendance  du  Chapitre 
étaient  St-Pierre  de  Gex,  Pregny,  Gompois,  Montherod,  Allamand, 
Burtigny,  Longirod,  Filly,  Begnins,  Lullier',  et  àe  St-Victor  : 
Avusy.  En  général  ils  conclurent  que,  puisqu'il  paraissait  par  tout 
ce  qu'ils  avaient  représenté  que  les  seigneurs  de  Genève  avaient 
été  dépouillés  sans  raison  par  ceux  de  Berne,  des  seigneuries  de 
St-Victor  et  Ghapitre,  qu'ils  avaient  été  privés  de  la  possession  de 
diverses  églises  qui  leur  appartenaient  de  droit  et  qu'ils  avaient 
été  vexés  en  mille  manières  et  par  divers  attentats  par  leurs  baillis, - 
ils  en  demandaient  une  juste  et  légitime  réparation  avec  tous 
dépens,  dommages  et  intérêts. 

Quoique  entre  les  faits  que  je  viens  de  rapporter,  il  y  en  ait 
quelques-uns  dont  j'aie  eu  l'occasion  de  faire  mention  ci-devant, 
cependant,  comme  il  y  en  a  plusieurs  autres  dont  je  n'ai  jamais 


'  Dans  le  pays  de  Gex  ;  la  cure  de  nève  (Archives,  P.  H.,  n"  1248).  L'erreur 

Chevrier  en  Vuache  dépeadait  de  l'Évêché.  de  Gautier  provient  de  ce  que  le  rédacteur 

(Note  des  éditeurs.)  de  ce  catalogue  a  mêlé  Thônex   dans   la 

'  La  cure  de  Thônex  dépendait   du  liste  des  cures  relevant  de  St-Viclor.  {Note 

prévôt  du  Chapitre  et  non  du  prieur  de  des  éditeurs.) 

St-Victor;  c'est  ce  que  constate  expressé-  '  Il  s'agit  de  Lullier  delà  d'Arve;  la 

sèment  le  catalogue  des  cures  remis  aux  cure  de  Lully  en  Chablais  dépendait  de 

juges  de  la  marche  par  les  tléputés  de  Ge-  l'Évèclié.  (Note  des  éditeurs.) 


l54l  RÉPONSE    DES    BERNOIS.  I OO 

parlé,  j'ai  cru  que  pour  ne  pas  inlerroni|>re  la  suite  du  récit  de 
toutes  ces  vexations  et  j)our  donner  une  idée  |)Ius  complète  de  ce 
procès,  il  était  nécessaire  de  n'en  laisser  aucini  en  arrière,  d'autant 
plus  que  pour  bien  conqirendre  même  l'histoire  des  années  sui- 
vantes, il  était  important  d'entrer  dans  tout  ce  détail. 

Après  que  les  députés  de  Genève  eurent  fait  lecture  des  arti- 
cles ci-dessus  et  de  leurs  demandes,  les  juges  ordonnèrent  qu'elles 
seraient  communiquées  aux  dé|)utés  de  Berne,  pour  y  répondre 
dans  deux  jours.  Ce  qui  ayant  été  fait,  les  mêmes  juges  se  rassem- 
blèrent le  mercredi  5  juillet  pour  entendre  la  réponse  de  ces  dépu- 
tés, lesquels  déclarèrent  d'abord  (pie  leurs  supérieurs  ne  voulaient 
donner  aucune  atteinte  aux  traités  qui  étaient  entre  les  deux  états, 
mais  les  laisser  dans  toute  leur  force  et  vigueur.  Après  quoi  ils 
répondirent  à  chacun  des  articles  en  particulier.  Ils  dirent  sur  le 
second  que  les  ditférens  à  l'égard  de  St- Victor  et  Chapitre,  lou- 
chant la  juridiction,  avaient  été  renvoyés  par  la  marche  précédente 
à  un  surarbitre  et  que,  pour  l'affaire  particulière  du  nommé  Du- 
villard,  leurs  officiers  n'avaient  point  eu  d'ordre  de  le  traiter 
comme  ils  avaient  fait.  Sur  le  3",  que  dans  l'atïaire  de  Jean  Goulaz, 
le  bailli  de  Ternier  n'avait  eu  aucun  dessin  d'offenser  les  seigneurs 
de  Genève,  mais  qu'y  ayant  eu  quelque  différend  entre  les  deux 
villes  touchant  quelques  églises,  cet  officier  crut  que  par  le  moyen 
des  instructions  du  dit  Goulaz,  il  pourrait  donner  des  éclaircisse- 
mens  aux  seigneurs  de  Genève  et  ainsi,  après  en  avoir  pris  copie, 
il  en  rendit  l'original. 

Sur  les  4,  5,  6,  7  et  8,  qu'il  ne  paraissait  point  que  les  choses 
dont  se  plaignaient  les  députés  de  Genève  eussent  été  faites  par  les 
ordres  des  seigneurs  de  Berne  et  qu'ainsi  ils  n'étaient  pas  obligés 
d'en  répondre,  qu'on  ne  devait  pas  leur  imputer  toutes  les  fautes 
et  les  violences  que  pouvaient  faire  leurs  officiers,  dont  ils  avaient 
du  déplaisir  et  que,  quand  les  seigneurs  de  Genève  leur  |)orteraient 
quelque  plainte  contre  ces  officiers,  ils  leur  rendraient  bonne  jus- 
tice, en  réservant  toujours  ce  qui  pouvait  être  de  leurs  droits.  Sur 
le  9*,  qu'ils  ne  croyaient  pas  que  les  seigneurs  de  Genève  se  fussent 
formalisés  du  transmarchement  d'un  prisonnier  par  leur  ville, 
puisque  par  le  traité  de  i536,  elle  devait  leur  être  ouverte  en  tout 


I06  RÉPONSE    DES    BERNOIS.  1  54  I 

temps  do  paix  et  de  guerre  ;  (juc  cependant,  si  cela  leur  faisait  tant 
de  peine,  la  chose  n'arriverait  plus  à  l'avenir.  Sur  les  articles  lo, 
II,  12  et  i3,  (jue  ce  n'était  point  aux  seigneurs  de  Berne  à  ré- 
pondre de  ces  attentats  qui  ne  s'étaient  point  faits  par  leurs 
ordres,  mais  aux  officiers  et  aux  particuliers  desquels  les  Genevois 
se  ])laigiiaient,  dont  on  leur  ferait  bonne  justice  aussitôt  qu'ils 
trouveraient  à  propos  de  les  convenir  par  les  voies  ordinaires. 
Qu'il  répondaient  la  même  chose  sur  les  deux  articles  suivans  et 
que  les  officiers  de  Versoix  qui  arrêtèrent  pour  délies  le  sieur 
Claude  Fertemps  ignoraient  son  caractère.  Sur  le  16*^,  que  la  vio- 
lence dont  on  se  plaignait  avait  été  faite  à  l'insu  du  bailli  de  Ter- 
nier.  Sur  le  1 7%  que  le  démêlé  dont  cet  article  faisait  mention 
était  venu  de  ce  que  Thomas  Genod  avait  pulilié  que  ceux  qui  pro- 
tégeaient les  trois  Arliculans  (|ui  avaient  été  condamnés  dans 
Genève  étaient  des  traîtres  aussi  bien  qu'eux,  ce  qui  leur  avait 
donné  occasion  de  dire  entre  eux  diverses  choses  avec  aigreur  et 
menaces,  que  cela  ne  pouvait  être  considéré  que  comme  une  que- 
relle particulière  et  dont  le  bailli  tout  au  plus  devrait  répondre. 
Sur  le  18''  et  le  19",  que  les  parties  étaient  en  procès  pour  la  spolia- 
tion des  terres  de  St- Victor  et  Chapitre  et  qu'il  n'y  avait  qu'à 
attendre  là-dessus  la  sentence  du  surarbitre.  Que  sur  les  plaintes 
dont  faisaient  mention  les  articles  20,  21,  22  et  28,  c'était  aux  offi- 
ciers qui  y  avaient  donné  lieu  à  en  répondre.  Sur  le  24",  que  les 
seigneurs  de  Genève  n'ayant  pas  voulu  accepter  le  traité  du  mois  - 
de  mars  i53(),  les  seigneurs  de  Berne  s'étaient  emparés  avec  jus- 
tice de  ce  qu'ils  possédaient  auparavant,  et  entre  autres  de  la  cure 
de  Malval,  outre  que  l'on  ferait  voir  que  ce  village  n'était  point  de 
la  juridiction  de  Peney. 

Sur  le  25",  que  le  bailli  de  Ternier  déclarait  (jue  la  citation 
dont  ou  se  |)laignait  ne  s'était  point  faite  par  ses  ordres  et  (|u'on 
ferait  lionne  justice  aux  seigneurs  de  Genève,  de  l'officier  Cop- 
potmay,  l()i's([u'ils  le  conviendraient.  Sur  le  2()",  que  pour  le  trai- 
tement fait  à  Girard  Chabod  |)ar  des  gens  qui  sortaient  du  château 
(le  Sacounex,  il  s'était  fait  sans  aucun  ordre,  ([ue  les  seigneurs 
de  Berne  en  étaient  très  fâchés  et  que  si  les  seigneurs  de  Genève 
n'étaient  pas  satisfaits  de  cette   déclaration,   ils    leur  rendraient 


l54l  RÉPLIQUES    ET    DUPLIQUES.  IO7 

justice  contre  les  coupables,  les  priant  pourtant  de  ne  leur  intenter 
pas  incessamment  procès  pour  des  querelles  particulières  fpii  de- 
vaient être  réglées  autrement,  selon  le  traité  d'alliance.  Sur  le  27*, 
(pic  les  seigneurs  de  Berne  n'étaient  point  oblig-és  de  répondre  des 
paroles  inconsidérées  que  pouvaient  avoir  tenues  leurs  officiers. 
Sur  le  28'-,  que  si  la  ville  de  Genève  leur  devait  être  ouverte  en 
tout  temps,  à  plus  forte  raison  les  chemins  et  passages  le  devaient- 
ils  être.  Enfin,  sur  le  dernier  article  qui  concernait  les  cures,  les 
députés  de  Berne  répondirent  ([ue  les  seigneurs  de  Genève  ne  pou- 
vaient pas  ig-norer  qu'elles  appartenaient  à  leurs  supérieurs  par 
droit  de  conquête,  ([uand  même  elles  seraient  des  dépendances  de 
St- Victor  et  Chapitre  et  que  pour  les  dites  deux  seig^neuries,  ils 
avaient  déjà  dit  plus  d'une  fois  cpie  les  deux  villes  étaient  en  pro- 
cès devant  le  surarbitre. 

Par  toutes  ces  raisons,  ils  conclurent  ipie  les  seigneurs  de 
Berne  devaient  être  libérés  des  demandes  des  seigneurs  de  Genève, 
et  ceux-ci  condamnés  aux  dépens. 

Je  n'entrerai  pas  dans  le  détail  des  répliques  que  les  procu- 
reurs de  Genève  firent  ensuite  à  tous  les  articles.  Je  remarquerai 
seulement  qu'ils  soutinrent  à  l'égard  des  attentats  commis  par  les 
baillis  et  leurs  officiers,  que  ceux-ci  avaient  toujours  agi  au  nom 
des  seigneurs  de  Berne  et  qu'ainsi  l'on  ne  pouvait  s'adresser  qu'à 
ces  seigneurs  pour  avoir  justice  de  ces  attentats  ;  qu'ils  produisi- 
rent les  pièces  justificatives  des  faits  qui  leur  avaient  été  contestes; 
que  sur  le  9",  ils  dirent  que  le  traité  d'alliance  portant  que  la  ville 
de  Genève  serait  ouverte  aux  seigneurs  de  Berne  en  cas  de  néces- 
sité, il  fallait  auparavant  faire  apparoir  de  la  nécessité  et  demander 
par  conséquent  le  passage.  Sur  la  spoliation  des  terres  de  St- Victor 
et  Chapitre,  ipi'il  était  juste  ipie  les  seigneurs  de  Genève  fussent, 
avant  toutes  choses,  rétablis  dans  leur  possession,  après  quoi  on 
pourrait  les  convenir  si  l'on  avait  quelque  chose  à  demander.  Que 
les  cures  dont  ils  avaient  parlé  ne  pouvaient  être  détachées  de 
l'évèché  et  des  terres  de  St-Victor  et  Chapitre.  Enfin,  que  la  plu- 
part des  réponses  des  procureurs  de  Berne  n'étant  point  précises 
ni  satisfaisantes,  ils  protestaient  de  pouvoir  r(''pli(pier  plus  avant  et 
faire  de  plus  anq)les  demandes  quand  ils  le  trouveraient  à  propos. 


I08  INSULTES    FAITES    AUX    dÉPUTÉS    GENEVOIS.  1 54 1 

Los  procureurs  de  Berne  dupliquèrent  ensuite  sans  alléguer 
rien  de  nouveau,  après  quoi  ceux  de  Genève  ayant  encore  ajouté 
quelque  chose,  les  juges  prirent  d'abord  le  parti  de  ne  rien  décider, 
mais  d'exhorter  les  parties  à  s'accommoder  et  de  ne  pas  les  réduire 
à  juger  de  tant  d'articles  ditl'érens  à  la  rigueur  du  droit.  Cette  pro- 
position fut  d'abord  acceptée  par  les  procureurs  de  Genève,  mais 
ceux  de  Berne  ny  voulurent  |ioint  consentir  et  prièrent  les  juges 
de  |)rononcer  en  cette  qualiti'  sur  tous  les  articles  du  |)rocès. 

Alors  les  juges  prêtèrent  le  serinent,  selon  la  coutume,  de 
juger  en  bonne  conscience,  mais  après  avoir  bien  réfléchi  sur  l'im- 
portance de  la  matière  et  sur  la  multitude  des  (juestions  sur  les- 
quelles il  leur  fallait  décider,  ils  ne  voulurent  pas  le  faire  pour  lors, 
mais  ils  prirent  un  mois  de  terme  pour  se  déterminer  avec  plus  de 
connaissance  de  cause  et  se  réassignèrent  pour  le  6  février,  au 
même  lieu,  afin  de  porter  un  jugement  définitif. 

Les  juges  et  les  |)rocureurs  de  Genève  vinrent  ensuite  faire  le 
rapport  à  leurs  su|)érieurs  de  ce  (jui  s'était  passé  à  Lausanne  et  en 
même  temps,  ils  les  informèrent  des  emportemens  et  de  la  fureur 
brutale  (ju'un  des  trois  Articulans  cpii  était  dans  cette  ville  avait 
fait  paraître  contre  eux  et  contre  la  ville  de  Genève,  en  présence 
des  juges  de  la  marche,  disant  que  tous  les  Genevois  étaient  des 
malhonnêtes  gens  et  des  injustes  qui  avaient  fait  le  procès  à  des 
innocens,  soutenant  qu'il  était  plus  homme  de  bien  (pi'aucun  parti- 
culier de  cette  ville '. 

Quoique  les  Bernois  ne  fussent  nullement  disposés  à  faire 
raison  de  ces  sortes  d'insultes,  le  Conseil  cependant  trouva  à  pro- 
pos de  leur  en  écrire.  Cette  lettre  n'ayant  abouti  à  rien,  comme  l'on 
s'y  attendait  bien,  et  le  même  homme  ayant  continué  dans  ses 
emportemens  contre  les  Genevois,  même  devant  la  cour  du  juge 
de  Gaillard,  où  un  Genevois  s'étant  rencontré,  il  le  chargea  d'in- 
jures, lui  (lit  (jue  tous  ses  compatriotes  n'étaient  que  des  traîtres  et 
des  scélérats  comme  il  l'avait  reproché  en  face  aux  députés  à  la 
marche  de  Lausanne,  l'on  prit  le  [larti  d'en  informer  le  surarbitre 

'  Le  te\le  de   la  sentence  se  trouve       ticutant  en  (|uestiiin  était  Ami  île  Chapeau- 
aux  Aicliives,  P.  H.,  n»  1248.  rouge.  (Noie  des  éditeurs.) 

■'  [\.  C,  vol.  3S,  f"  5  et  8  vo.  LAr- 


\^)/\l         LKS  JLGES   DK   LA   MARCHE   PRONONCENT   LEUR   SENTENCE.  lOQ 

de  Bàlc  et  surtout  de  lui  faire  savoir  de  quelle  manière  les  Bernois 
protég-eaienl  cet  honnne-là  et  ses  semblables  contre  un  état  sou- 
verain et  cjui  était  leur  allié.  C'est  de  quoi  l'on  chargea  Claude 
Roset  et  Claude  Pertemps  qui  eurent  ordre,  sur  la  fin  de  janvier, 
de  se  rendre  à  Bàle,  pour  solliciter  la  décision  tles  difficultés  dont 
était  charité  le  surarbitre.  On  leur  donna  ordre  aussi  de  pressentir 
des  princi|)aux  de  ce  canton,  si  l'on  ne  pourrait  point  trouver  des 
moyens  de  délivrer  la  seigneurie  de  l'eni^agement  où  elle  était,  par 
l'alliance  avec  Berne,  de  n'en  pouvoir  point  faire  avec  aucune  autre 
puissance,  comme  encore  si  elle  ne  pourrait  poiiil  entrer  dans  l'al- 
liance générale  des  ligues  '. 

Cependant  le  Conseil  ordinaire  était  occupé  à  faire  divers 
règlemens  concernant  le  bien  public'.  Il  fixa  les  gages  des  syndics 
à  cent  vingt-cincj  florins  par  an;  il  établit  de  semblables  appointe- 
mens  pour  le  trésorier  ;  il  ordonna  que  les  premières  appellations 
seraient  composées  d'un  syndic,  deux  conseillers  du  Petit  Conseil, 
et  six  du  Grand,  qu'elles  se  tiendraient  tous  les  premiers  mer- 
credis et  jeudis  du  mois,  et  que  les  dernières  ou  extrêmes,  dont 
les  juges  seraient  les  seigneurs  du  Petit  Conseil  avec  douze 
atljoins  du  Grand,  seraient  tenues  quatre  fois  l'année,  les  premiers 
lundis  des  mois  de  mars,  de  juin,  de  septembre  et  de  décembre'.  Le 
Conseil  résolut  encore  ([ue  les  syndics  pussent  se  faire,  quand  ils 
le  trouveraient  à  propos,  un  conseil  plus  abrégé,  composé  de  huit 
conseillers  du  Conseil  ordinaire  avec  eux,  auxquels  ils  communi- 
queraient les  affaires  ijui  demanderaient  un  plus  grand  secret, 
avant  que  les  porter  au  Conseil  ordinaire. 

Les  jug-es  de  la  marche  s'étant  rendus  à  Lausanne  le  6  février 
qui  était  le  jour  assigné,  ils  commencèrent  à  procéder  au  jugement 
du  procès  dont  nous  avons  rapporté  les  articles.  Ceux  de  l'un  et 
de  l'autre  état  le  firent  séparément'.  Comme  chacun  donnait, 
presque  en  tous  les  points,  gain  de  cause  à   sa  ville,  on  ne  put 


'  R.  C,  vol.  35,  fo  .30.  35  et  41  r».  *  Le  texte  de  ces  sentences  se  trouve 

"  Ibid.,  fo  18.  19  et  31  r».  aux  Arcliives,  dossier  cité,  P.  H,  n»  1248. 

'  Les  statuts  pour  le  tribunal  des  der-  Cf.  Eidg.  Abschiede,  t.  IV,  1  d,  n»  1.  {Noie 

uiùres  appellations  se  trouvent  aux  Archi-  des  éditeurs.) 

ves.  P.  H.,  no  1253.  (Note  des  éditeurs.) 


IIO  LES    PARTIES    EN    APPELLENT    AU    SURARBITRE.  1 54 1 

convenir  de  rien,  de  sorte  que  la  décision  de  toutes  les  difficultés 
fut  derechef  renvoyée  devant  le  surarbitre.  Les  juges  de  Genève 
ordonnèrent,  à  l'égard  des  insultes,  attentats  et  vexations  des 
officiers  de  Berne,  fjue  puisque  les  députés  de  cette  ville  soute- 
naient qu'ils  n'avaient  eu  aucun  ordre  de  leurs  supérieurs  d'en  user 
de  cette  manière  et  qu'ils  avaient  fait  espérer  qu'on  en  aurait  bonne 
justice  aussitôt  que  les  seig'neurs  de  Genève  trouveraient  à  propos 
de  les  convenir  devant  leurs  juges  naturels,  les  Genevois  pourraient 
le  faire  quand  il  leur  semblerait  bon.  Ils  ])rononcèrent  sur  les  9*  et 
28"  articles,  que  les  seigneurs  de  Berne  devaient  contraindre  leurs 
officiers  de  faire  réparation  aux  seigneurs  de  Genève  d'avoir  fait 
passer  sans  leur  permission  des  prisonniers  et  dans  leur  ville  et  sur 
leurs  terres.  Sur  la  spoliation  des  terres  de  St- Victor  et  Chapitre, 
ils  condamnèrent  les  seigneurs  de  Berne,  ordonnant  que  ceux  de 
Genève  seraient  rétablis  avant  toutes  choses  dans  la  possession  ; 
que  la  cure  de  Malval  leur  devait  aussi  être  restituée,  enfin  qu'il 
en  devait  être  de  même  de  tous  les  bénéfices  mentionnés  dans  le 
dernier  article  ;  condamnant  aux  dépens  les  seig-neurs  de  Berne. 

Les  juges  de  ce  canton  condamnèrent  à  leur  tour  les  seigneurs 
de  Genève  presque  dans  tous  les  articles,  et  en  particulier  ils  pro- 
noncèrent sur  celui  du  passage  des  prisonniers  par  les  teries  de 
cette  ville,  que  les  officiers  de  Berne  n'avaient  point  manqué  en 
cela,  puisqu'ils  en  avaient  le  droit  par  le  traité  de  i53G  (jui  ne 
marquait  pas  qu'ils  fussent  obligés  de  demander  permission  pour, 
ce  transit,  et  que  pour  le  reste  des  articles,  ils  n'avaient  rien  à  dire 
là-dessus,  parce  qu'ils  étaient  actuellement  devant  le  surarbitre, 
obligeant  seulement  les  procureurs  de  Berne  à  répondre  plus  par- 
ticulièrement, lorsqu'ils  en  seraient  requis,  sur  la  demande  que 
ceuK  de  Genève  leur  avaient  faite  des  cures  de  la  dépendance  de 
l'évêché,  lesquelles  les  Bernois  retenaient  à  cette  ville.  Ils  libérè- 
rent leurs  supérieurs  de  la  demande  des  Genevois  et  condamnèrent 
ceux-ci  aux  dépens. 

Ces  deux  sentences  ayant  été  lues,  les  procureurs  de  Berne 
appelèrent  de  celle  des  juges  de  Genève  devant  le  même  conseiller 
de  Bàle,  Bernard  Meyer,  qui  avait  été  nommé  surarbitre  des  diffi- 
cultés agitées  dans  la  marche  précédente,   et   les  jirocureurs  de 


l54l  MARCHE    DE    BALE    DU     l3    FEVRIER.  III 

Genève  a|)|)elèrent  aussi,  devant  le  même,  de  la  sentence  des  jniçes 
de  Berne,  les  quatre  juges  ayant  assigné  les  parties  à  com|)araître 
à  ces  fins  à  Bâie,  le  dimanche  i3  du  même  mois  de  février. 

Elles  s'y  rendirent  en  efl'et,  mais  elles  en  revinrent  sans  y 
avoir  rien  fait'.  Les  Genevois  y  proposèrent  les  griefs  que  leur 
faisait  la  sentence  des  juges  de  Berne'.  Ils  s'arrêtèrent  surtout  à 
l'article  du  passage  des  prisonniers  par  leur  ville  et  par  leurs  terres. 
Ils  firent  voir,  comme  ils  avaient  déjà  fait  à  Lausanne,  que  le  traité 
de  i536  ne  leur  donnait  nullement  ce  droit;  ipie  ce  traité  portant 
(pie  le  passage  serait  ouvert  aux  Bernois  toutes  les  fois  qu'il  serait 
nécessaire,  cela  supposait  qu'il  fallait,  avant  toutes  choses,  faire 
conster  de  cette  nécessité,  ce  (jui  ne  se  pouvait  faire  sans  demander 
le  passage,  qu'autrement  il  faudrait  laisser  toujours  les  [)oites  de 
la  ville  ouvertes  afin  que  les  officiers  de  Berne  pussent  entrer  toutes 
les  fois  (pi'il  leur  plairait  sans  demander,  ce  (pii  serait  quelque 
chose  de  bien  extraordinaire  et  qui  exposerait  une  ville  limitrophe 
comme  Genève  à  être  à  tous  momens  insultée  et  à  devenir  infailli- 
blement tôt  ou  tard  la  proie  de  ses  ennemis.  Qu'il  y  avait  de  l'afiec- 
lation  dans  la  prétention  des  Bernois,  laquelle  ne  pouvait  être  que 
très  suspecte,  puisqu'ils  n'avaient  nulle  nécessité  de  faire  passer 
leurs  prisonniers  dans  Genève,  tout  le  pays  qui  est  autour  de  cette 
ville  et  qui  leur  est  soumis  leur  étant  ouvert  pour  ce  transmar- 
chement.  Qu'enfin,  un  acte  de  cette  nature  n'appartenait  qu'au  sou- 
verain qui  était  maître  de  faire  chez  lui  ce  ([ue  bon  lui  semblait, 
mais  qui  ne  le  pouvait  faire  chez  un  autre  avant  que  d'eu  avoir 
obtenu  la  permission,  sans  violer  le  droit  des  gens. 

Ils  se  plaignirent  aussi  beaucoup  de  ce  que  cette  sentence  ne 
les  pourvoyait  point  sur  la  spoliation  des  terres  de  Sl-\'ictor  et 
Chapitre,  alléguant  ce  qu'ils  avaient  représenté  si  souvent  à  Lau- 
sanne, que  ceux  qui  ont  été  dépouillés  sans  connaissance  de  cause 
doivent,  avant  toutes  choses,  être  r('lablis  dans  leur  possession.  Ils 
firent  voir  aussi  comment  les  juges  de  Berne  avaient  été  contraires 
à  eux-mêmes,  puisque  dans  la  marche  tenue  à  Lausanne  au  mois 
d'octobre  de  l'année  précédente,  où   les   Bernois  étaient  deman- 

'  Eidg.  Ahsrhiede,  t.  IV,  l  d,  n»  .5.  ^  Archives,  P.  H.,  iv  1248. 


112  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  1 5^  I 

deurs,  ils  avaient  refusé  de  dire  droit  sur  la  spoliation  dont  les 
Genevois  se  plaignaient,  parce  ({ue  ceux-ci  n'étaient  alors  que 
défendeurs,  les  assurant  que  lors([u'ils  conviendrait^nt  leur  partie 
dans  les  formes  sur  cet  article,  on  les  pourvoirait,  engagement  dont 
ils  ne  se  souvenaient  plus,  puisque  dans  la  seconde  marche,  de 
l'appel  de  la(|uelle  il  était  alors  question,  ils  n'avaient  rien  pro- 
noncé là-dessus,  quoique  les  Genevois,  qui  y  étaient  les  deman- 
deurs, eussent  intenté  dans  toutes  les  formes  aux  Bernois  leur 
action  sur  la  spoliation  de  ces  terres. 

Enfin  ils  firent  voir  combien  irrégulière  était  la  même  sen- 
tence par  rapport  aux  cures  de  l'évêché,  que  les  Bernois  déte- 
naient aux  Genevois.  Les  premiers  n'ayant  point  répondu  à  tout 
ce  que  les  procureurs  de  Genève  avaient  allégué,  leur  silence  devait 
tenir  lieu  de  consentement,  selon  la  maxime  :  Oui  tacet,  consentire 
videtiir  et  (jue  cependant,  les  juges  de  Berne  devant  condamner 
selon  les  principes  du  droit  et  de  l'équité  leurs  supérieurs  à  cet 
égard,  les  avaient,  contre  toutes  les  règles,  libérés  de  la  demande 
des  Genevois. 

Je  n'entre  pas  dans  le  détail  des  griefs  sur  d'autres  articles 
moins  importans,  de  peur  d'ennuyer  le  lecteur.  Je  remarquerai 
seulement  que  les  députés  de  Genève  demandèrent  que  la  sentence 
des  deux  juges  de  Berne  fiit  révo(juée  par  les  raisons  qu'ils  avaient 
dites,  et  celle  des  juges  de  Genève  confirmée. 

Le  surarbitre  n'était  pas  homme  à  décider  si  vite  sur  un  procès 
d'aussi  grande  importance  et  composé  d'autant  d'articles.  Aussi 
rien  ne  fut  fini  alors,  comme  nous  l'avons  déjà  dit.  L'affaire  aussi 
sur  laquelle  Roset  et  Pertemps  avaient  eu  ordre  de  sonder  les  es- 
prits à  Bâle,  je  veux  parler  de  l'alliance  générale  des  Suisses  et  de 
la  liberté  d'en  pouvoir  contracter  avec  d'autres  puissances  qu'avec 
Berne,  n'eut  non  plus  aucune  suite.  Une  négociation  de  cette  na- 
ture, dans  la  situation  où  se  rencontrait  alors  Genève,  était  à  divers 
égaids  prématurée  et  cette  ville  avait  à  se  démêler  de  bien  d'autres 
difficultés  avant  que  pouvoir  mettre  sur  le  tapis,  avec  quelque 
succès,  des  propositions  semblables. 

Le  terme  de  cinc]  ans  au  bout  desquels  se  devait  renouveler, 
selon  les  traités,  le  serment  de  l'alliance  avec  Berne,  expirant  au 


l54l  RENOUVELLEMENT    DE    l' ALLIANCE    AVEC    BERNE. 


I  I. 


mois  de  mars  de  celte  année,  les  Genevois  envovèrent  en  celle  ville 
le  premier  syndic  Jean  Ami  Gurtef,  Jean  Gonlaz,  lieutenant,,  Hu- 
driod  Du  Mollard  et,  Richard  Vellul,  pour  recevoii-  le  serment  des 
seigneurs  de  Berne  ' . 

On  leur  fil  beaucoup  d'accueil,  et  quoique  le  jour  marqué 
pour  cette  solennité  fût  le  second  dimanche  de  mars,  cependant  les 
Bernois  ne  voulurent  pas  le  faire  [)our  lors,  sons  le  prétexte  qu'ils 
n'y  avaient  pas  pensé,  ne  s'en  étant  ])as,.  disaient-ils,  souvenus,  et 
ils  renvoyèrent  au  27  du  même  mois  à  faire  ce  serment,  déclarant 
en  même  temps  qu'une  telle  prolongation  ne  |iorterait  aucun  pré- 
judice à  l'alliance,  de  sorte  que  les  députés  furent  obligés  de  se 
retirer  avec  cette  réponse'.  Les  Genevois  n'étant  pas  dans  une  situa- 
tion à  se  formaliser  et  à  se  plaindre  d'un  renvoi  de  cette  nature,  ne 
dirent  mot  et  renvoyèrent  à  Berne  les  mêmes  députés  pour  s'y 
trouver  au  jour  marqué.  Les  seigneurs  de  Berne  envoyèrent  de 
leur  côté  à  Genève,  dans  le  même  temps,  Jean  Rodolphe  de  Dies- 
bach,  Jean  Rodolphe  d'Erlach,  GralFenried  et  Frisching-,  bailli  de 
Moudon*.  Cent  cavaliers  leur  allèrent  au  devant,  l'on  tira  le  canon 
à  leur  entrée,  ils  furent  régalés  magnifiquement;  en  un  mot,  on 
leur  fit  tous  les  honneurs  qu'ils  pouvaient  souhaiter'. 

Outre  le  serment  de  l'alliance  qu'ils  avaient  ordre  de  faire  et 
qui  fut  solennisé  selon  la  coutume,  le  dimanche  27,  dans  le 
Conseil  Général',  ils  étaient  encore  chargés  de  demander  l'élargis- 
sement d'André  Philippe  qui  était  détenu  dans  les  prisons  depuis 
près  d'une  année  pour  homicide,  comme  nous  l'avons  vu  ci- 
devant'.  Le  bailli  de  Moudon  s'était  déjà  intéressé  vivement  pour  ce 
prisonnier  au  mois  de  décembre  et  le  Conseil  lui  avait  fait  espérer 
en  quelque  manière  que  si  le  prévenu  confessait  son  crime,  on 
pourrait  lui  faire  grâce  de  la  vie'.  Philippe  avait  satisfait  à  cette 
condition.  Plusieurs  des  |)rincipaux  et  des  plus  accrédités  de  la 
ville  s'intéressaient  aussi  pour  lui,  de  sorte  que  les  envoyés  de 
Berne  n'eurent  pas  de  peine  à  obtenir  ce  qu'ils  demandèrent  en  sa 

'  R.  C,  vol.  3,N.  fo  102  I".  «  R.  G  .  vol.  35,  f«  127  ro. 

^  Ibid.,  fo  117  r»;  Eidg.  Ahuchiede.  »  Ibid.,  fo  129  vo. 

t.  IV,  1  d,  iio  7.  6  Voir  p|^g  ij^yt,  p.  58. 

»  Ibid.,  110  8.  »  R.  c,  vol.  3'p,  fo  552. 


J^l^  ANDRÉ    PHILIPPE    EST    GRACIE.  l54l 

faveur.  Pour  en  venir  à  boni,  ils  représentèrent  dans  le  Conseil  des 
Deux  Cents  où  ils  eurent  audience  sur  ce  sujet,  que  leurs  supé- 
rieurs sauraient  gré  à  la  seigneurie  de  la  complaisance  que  l'on 
aurait  pour  eux  en  cette  occasion,  qu'ils  espéraient  qu'on  ne  ferait 
pas  moins  à  leur  considération  que  ce  (jue  le  roi  de  France  avait 
fait,  lequel,  à  leur  prière,  avait  élargi  le  même  André  Philippe 
lorsqu'il  était  prisonnier  à  Paris  pour  la  religion;  ipi'il  était 
d'autant  plus  juste  de  déférer  à  leur  désir  qu'ils  s'étaient  em- 
ployés auprès  du  roi  pour  André  Philippe  ensuite  de  la  prière 
que  le  Conseil  leur  en  avait  faite;  que  le  prévenu  avait  assez 
souffert  par  sa  longue  détention  et  qu'au  fond,  on  ne  devait  pas 
perdre  le  souvenir  de  divers  services  que  son  père  avait  rendus  à 

la  Ville  ' . 

Il  n'était  pas  moins  singulier  ni  moins  surprenant  de  voir 
rappeler  les  services  de  Jean  Philippe  qui  les  avait  tous  effacés  par 
les  crimes  qui  l'avaient  conduit  sur  l'échafaud,  (pie  de  mettre  de  la 
comparaison  entre  le  sujet  pour  lequel  on  pria  les  Bernois  d'inter- 
céder auprès  du  roi  en  la  faveur  d'André  Philii)pe  et  le  crime  dont 
ils  demandaient  alors  la  grâce,  mais  l'on  n'était  pas  dans  une  situa- 
tion à  leur  refuser  de  semblables  choses  et  à  leur  faire  sentir  ces 
différences,  de  sorte  qu'on  lui  fit  grâce  de  la  vie  à  condition  cp.'il 
ne  quittât  point  la  ville  et  qu'il  ne  put  porter  aucune  arme,  sous 
peine  de  ciiui  mille  écus.  Celte  sentence  de  grâce  fut  fue  publi(pie- 
mentde  dessus  le  tribunal.  Elle  portait  qu'encore  (pi'il  eût  mérité 
la  mort  pour  les  meurtres  (pi'il  avait  commis  et  pour  d'autres 
crimes,  le  Conseil  avait  bien  voulu  lui  redonner  la  vie  à  la  prière 
et  à  la  considération  des  seigneurs  .le  Berne  <pii  l'avaient  de- 
mandée ' .  ,      ^ 

L'embarras  où  se  trouvait  le  surarbilre  de  révoquer  l'une  ou 
l'autre  des  sentences  rendues  à  Lausanne  lui  avait  fait  proposer 
aux  députés  qui  étaient  allés  à  Bâle  après  la  marche,  de  finir  ce 
procès  à  l'amiable,  mais  une  difficulté  insurmontable  arrêta  l'effet 
de  cette  proposition  :  les  députés  de  Berne  voulaient  bien  traiter 
de  cette  manière  pourvu  que  l'affaire  des  trois  Articulans  fût  jointe 

'  R.  C,  vol.  35,  fûs  i:W  va,  131  1".  '  Ibid.,  f»  130  i». 


l54l  LE    SURARBITRE    BALOIS    VIENT    A    GENEVE.  Il5 

à  tout  le  reste,  c'est-à-dire  que  les  seigneurs  de  Genève  voulussent 
entrer  en  quelque  accoininodement  sur  leur  roniple,  et  les  députés 
de  celte  ville  avaient  un  ordre  exprès  de  rejeter  toutes  les  proposi- 
tions qu'on  pourrait  leur  faire  sur  cet,  article,  de  sorte  que  l'on  en 
demeura  là  pour  lors.  Au  mois  d'avril,  les  seigneurs  de  Bàle 
croyant  (|u'ils  pourraient  persuader  aux  Genevois  de  prendre  le 
parti  que  leurs  députés  avaient  refusé,  envoyèrent  à  Genève  le  sur- 
arhilre  Bernard  Meyer  lui-même,  pour  les  y  porter.  Il  y  arriva  le 
8  de  ce  mois.  Il  représenta  au  Conseil  que  ses  supérieurs  ayant 
considéré  qu'il  serait  beaucoup  plus  à  propos  de  terminer  les  diffi- 
cultés que  Genève  avait  avec  Berne  par  voie  d'amitié  qu'à  la 
rigueur  du  droit,  ils  l'avaient  envoyé  pour  le  proposer  an  Conseil 
de  leur  part.  Il  ajouta  ensuite  qu'en  son  particulier,  il  souhaitait 
avec  d'autant  plus  de  passion  que  ce  parti  |)ùt  agréer  aux  parties, 
que  ce  n'était  que  par  un  seul  motif  d'obéissance  et  avec  une  répu- 
gnance d'autant  plus  grande  qu'il  avait  accepté  la  charge  de  sur- 
arbitre,  que  dans  le  jugement  qu'il  rendrait,  il  ne  pouvait  prendre 
aucun  tempérament,  mais  qu'il  lui  fallait  nécessairement  condam- 
ner l'une  ou  l'autre  des  parties.  Il  dit  encore  que  ses  supérieurs 
verraient  avec  plaisir  que  ces  difficultés  pussent  s'accommoder  sans 
en  excepter  même  l'affaire  des  Articulans  et  des  bannis.  Cette  der- 
nière proposition  fit  d'abord  beaucoup  de  peine  au  Conseil  ordi- 
naire qui  déclara  qu'il  voulait  bien  traiter  de  tout  à  l'amiable,  à  la 
réserve  de  cet  article  ' . 

Cependant  les  choses  changèrent  dans  les  autres  Conseils,  et 
le  Conseil  Général  résolut,  le  i3  avril,  de  traiter  à  l'amiable,  non 
seulement  des  questions  ([ui  avaient  été  mises  sur  le  tapis  aux  deux 
dernières  marches  de  Lausanne,  mais  aussi  de  toutes  les  autres  qui 
pourraient  être  proposées  par  l'une  ou  par  l'autre  des  parties,  bien 
entendu  que  tout  ce  qui  serait  dit  et  allégué  ne  le  serait  (]ue  ad 
référendum^  et  qu'on  ne  s'engagerait  à  rien  par  les  pourparlers 
qui  seraient  tenus'. 

Bernard  Meyer  partit  de  Genève  avec  cette  réponse,  le  1 4  avril, 
et  il  assigna  la  journée  amiable  à  Bâie,  au  if)  mai  suivant.  On  lui 

'  R.  C,  vol.  35,  fos  131-132.  «  /6/(i.,f"  161. 


Il6  LETTRE    DES    BERNOIS    AUX    ARTICULANS.  1 54 1 

fit  à  son  dépai't  un  prt'seiit  de  viii^t  écus  et  un  de  six  au  \d\v\  de 
ville  qui  l'accompag-nait  ' . 

Les  députés  s'étanl  rendus  dans  cette  ville  au  temps  marqué, 
l'on  y  traita  amplement  de  tous  les  articles  qui  faisaient  le  sujet  du 
procès.  Les  bannis  de  l'année  i54o  y  envoyèrent  des  |)rocureurs 
pour  parler  pour  eux,  auxquels  ils  donnèrent  charg-e  d'agir  en  leur 
nom  et  d'accepter  tout  ce  que  les  députés  des  seigneurs  de  Berne 
pourraient  régler  et  convenir  par  rapport  à  eux.  Je  n'ai  pas  pu 
recouvrer  les  actes  de  la  journée  de  Bâle'.  Il  [)arait  seulement  par 
les  registres  publics'  que  l'on  ne  finit  point  les  affaires,  (pie  rien  ne 
s'y  passa  que  ad  référendum  et  que  le  tout  fut  remis  à  une  autre 
journée  qui  fut  assignée  par  le  consentement  des  parties,  à  Ge- 
nève au  1 7  juillet  suivant,  comme  le  seul  lieu  propre,  puis([ue  les 
arbitres,  pour  porter  un  jug'ement  sain  des  difficultés  qui  roulaient 
la  plupart  sur  les  terres  de  St-Victor  et  Chapitre,  ne  pouvaient  le 
faire  sans  avoir  vu  auparavant  les  lieu.x  contentieux. 

Dans  le  dessein  où  étaient  les  Bernois  de  continuer  de  favo- 
riser les  Arliculans  et  ceux  qui  avaient  quitté  Genève  avec  eux, 
l'avoyer  et  Conseil  de  Berne  leur  écrivirent  une  lettre,  le  28  mai  ', 
après  que  les  députés  des  deux  villes  furent  de  retour  de  Bâle, 
adressée  à  leurs  chers  et  féaux,  Jean  Lullin,  Ami  de  Chapeauroug-e, 
Etienne  Dadaz  et  leurs  adiiérens,  bannis  de  Genève,  par  laquelle 
ils  leur  marquaient  de  quelle  manière  ils  devaient  se  conduire  à  la 
journée  assignée  au  17  juillet,  ils  leur  disaient  que  celte  journée 
étant  destinée,  tant  à  rég'Ier  les  difficultés  qu'il  y  avait  entre  les 
deux  villes  que  ce  qui  les  concernait,  ils  leur  conseillaient  de 
nommer  deux  ou  trois  procureurs  agissant  au  nom  d'eux  tous  et 
avec  pleins  pouvoirs  de  répondre  à  toutes  les  plaintes,  tant  géné- 
rales que  particulières,  qui  pourraient  être  faites  contre  eux  et  sur 
celles  que  les  envoyés  de  Genève  avaient  faites  à  Bàle.  Ils  leur 

'  R.  C,  vol.  3.5.  fo  16.3  v.  Ln  marche  surarbitre  se  trouve  aux  Archives  de  Ge- 

s'ouvrit  en  réalité  le  9  mai.  comme  l'in-  nève.  P.  H.,  n»  1237.  (Note  des  éditeurs.) 

dique  le  recès  cité  à  la  uote  suivante.  (Note  '  R.  C,  vol.  35,  f»  222  v». 

des  éditeurs.)  *  Archives,  P.  H.,  n»  12'i9;  publiée 

'Ils   existent   aux   Archives   canto-  par  Turrettini  et  GriviH,  ouvr.  cité.  p.  270. 

nales  à   Bâle  et  à  Lausanne;    cf.   Eidg.  {Note  des  éditeurs.) 
Absrhiede.  I.  IV,   l  d.  n"  12.  L'arn'l  rlu 


54i  AiuuvKK   i>i:s   Aitiiiiiucs  iiALOis   A   (ii;.\i:\i 


/ 


ordoiiriMiciil  en  mriiic  Iciiips,  sous  |kmii('  de  leur  iii(Iii>'n;ili()n  cl  do 
rliiiliiiKMil,  de  se  i-ardci',  on  allondaril,  t\o  hiiilc  voio  do  IViil,  ol,  (U^  loiil, 
allcnlal  coiilro  ceux  d(^  Genève.  El,  alin  ([no  l'on  lïl,  plus  de  consi- 
déralion,  à  la  journc'O,  de  ce  (\m  pourrail  être  i(>|)i-ésonlé  d(>  leur 
|i,'ii'l,  ils  loui'  niai'(|iralonl  ([u'ils  l'oraloiil  Itioii  dx  doinioi'  un  di'>noni- 
ijronionl  exacl  i\r  loiis  loues  adlii-fons,  afin  (|no  les  (Jonoxois  ne 
pussoni  pas  leur  o|i[i()soi',  coiunie  Ils  avaieni  l'ail  à  lî;)lo,  leur  polil 
nonihi'e. 

Il  n'est  pas  surprenant  (pu>,  dans  l'espiil  d'aigreur  où  olaieut 
les  Bernois  contre  les  Genevois,  ils  i»ardass(Mil  si  |>eu  de  mesure 
avec  ceux-ci  et  (pTavec  la  su|i('rioril('"  ([u'ils  avaieni  sur  eux  o(  les 
grands  services  qu'ils  leur  avaieni  rendus,  ils  en  nsasseni  connue 
oui  acconliiiii(''  do  faire  les  |)lns  l'orls  avec  N's  pins  faibles,  (piand 
ceux-ci  sont  à  la  discrr'lion  dos  premiers  et  qu'on  peut  impn- 
uéinont  leur  faire  des  injustices.  H  serait  bien  étonnant,  vu  la 
manière  ordinaire  d'agir  de  presque  tous  les  hommes,  en  même 
temps  qu'il  serait  infiniment  beau  et  satisfaisant  (\o  voir  les  Etats 
plus  puissans  n'user  do  leur  supériorité  que  pour  faire  plaisir  à 
louis  voisins  et  pour  leur  procurer  toutes  sortes  d'avantages,  mais 
c'est  un  bonheur  qui  est  plutôt  à  souhaiter  qu'à  espérer,  les  Etats, 
de  la  même  manière  que  la  plupart  des  particuliers,  étant  bien 
plus  portés  à  se  faire  craindre  qu'à  se  faire  aimer  et  à  faire  sentir 
aux  plus  petits  des  effets  de  leur  puissance  qu'à  se  rendre  recom- 
mandables  parmi  eux,  par  leur  l)onté  et  leur  générosité. 

Cependant  on  se  préparait  à  Genève  à  mettre  en  bon  état 
tous  les  droits  de  la  Ville  pouvant  servir  à  l'éclaircissement  des 
faits  qui  seraient  mis  sur  le  tapis  à  la  journée  qui  se  devait  bient(M. 
tenir'.  Pour  y  mieux  réussir,  l'on  fit  même  cesser  la  plupart  des 
affaires  particulières  el,  comme  le  sieur  Bernard  Meyer  fui  bien 
aise  d'avoir  des  collègues  dans  la  fonction  de  surarbitre,  les  sei- 
gneurs de  Baie  nommèrent  cpielquos  conseillers  de  leurs  corps 
pour  cet  effet,  lesfjuels  se  rendirent,  au  nombre  de  six,  à  Genève 
au  jour  marifué,  savoir  les  seigneurs  Théodore  Brand,  haut  zunft- 
mestrc,   Jacques   Meyer,    ancien  bourgmestre,   Bernard   Meyer, 

'  R.  C,  vol.  :).=),  lo2:i.5  r". 


II  (S  .lOiiRNKK.   Dio   (;k.m':\fî   du    iS   .Hîii.i.iyr.  ift/ii 

handci'cl,  lîlaisc  ScIk")!!!,  .Iaci|iii's  IViicdi  cl,  OriiilVc  llol/.acli'.  (  )ii 
leur  lit  la  iiicllleui'e  i'('ce|)l,i(>ii  (|iril  lui  possible,  l'on  lapissa  do 
di'a|)  \'('ii,  à  l('(ir  occasion,  la  salle  du  (lonseil  el on  leur  |)i'(''nara, 
de  niiMiie  ([n'aiix  (h'piih's  de  Berne  (|mi  airnèrcnl  dans  le  iiicnio 
leni|is,  les  logis  les  [iliis  [iropres  (|iie  l'on  |miI  Iroiiver.  L'on  iv'soliil 
dans  le  Grand  (^)iiseil  d'olisorver,  peiidaiil,  le  S(''ioiir  qu'ils  l'eraieiil 
dans  Genève,  Loiile  la  hunisi-anee  el  (oui,  l'ordre  (jii'il  sérail,  pos- 
sible, tant,  dedans  que  dehors  des  Conseils,  d'éviter  avec  soin  tonte 
([iicrclle  el  loiile  dispute  [larliciilièie  el  de  se  rendre  chacun  à  son 
devoir  avec  toute  r(\\acliliide  possible.  L'on  ordonna  que  (pialre 
conseillers,  tant  du  Petit  (jiie  du  Grand  Conseil,  leur  tiendraient 
tdujonrs  conipai^nie  à  leurs  repas,  ipie  douze  conseillei'S  seraient 
noiiiin(''s  pour  av(jir  avec  eux  toutes  les  conlV^reiices  nécessaires, 
et  alin  (pie  les  afiaires  ordinair(»s  ne  souffrissent  |)as  dans  le 
Conseil  |)ar  l'absence  d'une  si  grande  (pianlih''  de  ses  membres,  on 
en  substitua  un  nombre  ('-gai  de  ceux  du  Grand  Conseil  pour  sié- 
ger en  leur  place  pendant  la  tenue  de  la  journée  ■. 

Les  envoyc's  de  Bàle  et  de  Berne  étant  arriv(''s  à  Genève,  la 
première  contercnce  se  tint  le  i8  juillet  \  Ceux-là  commencèrent  à 
exhorter  les  commissaires  des  deux  villes  à  apporter  toutes  les 
dispositions  et  les  facilités  possibles  à  la  paix,  à  quoi  ils  s'engag-c- 
rent.  Ensuite,  la  première  question  qui  fut  mise  sur  le  tapis  et  par 
laf|uelle  toutes  les  autres  difficultés  auraient  été  terminées  si  elle 
eût  été  décidée  comme  les  Genevois  le  souhaitaient  fut  celle-ci,- 
savoir  :  que  les  Bernois  voulussent  bien  traiter  avec  leurs  allié's  de  la 
haute  seig'neurie  des  terres  de  Saint- Victor  et  Chapitre,  c'est-à-dire 
la  leur  abandonner  absolument,  sous  un  dédommagement  suffisant  . 
et  qui  pourrait  être  réglé,  mais  les  Bernois  n'y  ayant  jainais  voulu 
donner  les  mains,  l'on  n'en  parla  pas  davantage.  L'on  avait  proposé 
un  autre  moyen  d'acconnnodement  à  Bàle,  au  mois  de  mai  précé- 
dent, mais  qui  n'eut  pas  lieu  non  plus  :  c'était  d'éclianger  les  terres 
de  Saint-Victor  contre  celles  de  Chapitre,  en  sorte  que  chacune 

'  Nousrétaljli.ssonsrortliograplieexac-  '  Archives  de  Genève,  P.  H.,  n"  1266 

te  de  ces  noms  d'après  les  Eidg.  Abschiede,  (double  de  la  marche  et  de  la  décision  des 

t.  IV,  Id,  u»  2'2.  {Noie  des  éditeurs.)  arbitres);  cf.  Eidg.  Abschiede,  t.  I\^  1  d. 

*  R.  C,  \()l.  3."),  (■"«  264,  2li7.  n"  22   (Nule  de.i  éditeurs.) 


l54l  JUGEMENT    DES    AKllITRES.  1  I  () 

(les  deux  villes  possédât  en  loulc  souverainelé  et  sans  que  l'autre 
y  eût  rien  à  voir  l'une  de  ces  deux  seigneuries,  mais  cette  proposi- 
tion n'avait  été  goûtée  ni  à  Berne,  ni  à  Genève,  de  sorte  que  les 
arhiires  n'y  pensèrent  |)lus.  CJes  expédiens  ne  |)Ouvant  donc  pas 
avoir  lieu,  les  arbitres,  pour  accommoder  les  parties,  prirent  une 
autre  route  :  les  seigneurs  do,  Berne  et  ceux  de  Genève  convenant 
(|ue  le  traité  de  i53()  devait  demeurer  dans  toute  sa  force  et 
vigueur,  les  arbitres  le  regardèrent  aussi  comme  le  fondement  de 
toules  les  décisions  (|u'ils  allaient  prendre  et  comme  l'article  de  ce 
traité  ([ui  concerne  les  terres  de  Sl-Victor  n'était  pas  sans  ambi- 
guïté, ils  entreprirent  de  l'expliquer.  Pour  juger  s'ils  le  firent  avec 
succès,  il  est  à  propos  de  rapporter  ici  les  termes  même  du  traité. 
Ils  sont  conçus  de  cette  manière  : 

Nous,  l'avoyer,  conseillers  et  bourgeois  de  la  ville  de  Berne 
laissons  aux  dits  de  Genève  la  querelle  et  demande  quv  leur  faisions 
à  cause  du  prieuré  de  Si- Victor  et  seigneurie  d'iceluy,  soit  rente, 
censés,  revenus  et  tout  ce  qui  lui  appartient,  pour  la  sustentation 
des  pauvres  de  leur  hôpital  et  de  leurs  prédicans,  nous  retenant 
toutesfois  les  appellations,  devoirs  d'hommes  et  maléfices,  ainsi 
(jue  de  ancienne  coutume  a  été. 

A  l'égard  des  terres  de  Chapitre,  dont  un  autre  article  du  même 
traité  fait  mention,  les  Bernois  les  cèdent  de  même  aux  Genevois, 
ne  se  réservant  autre  chose  que  les  appellations  s'il  se  trouvait 
qu'auparavant  elles  fussent   allées  devant  le  duc  ou  son  conseil. 

Pour  bien  juger  de  ce  (jue  les  Bernois  avaient  abandonné  à 
leurs  alliés  et  de  ce  qu'ils  s'étaient  réservé,  les  arbitres  examinè- 
rent avec  beaucoup  d'attention  tous  les  anciens  titres  que  l'on 
conservait  dans  les  archives,  qui  avaient  rapport  à  ces  terres  et  des 
principaux  desquels  nous  avons  rapporté  le  précis,  au  premier 
livre  de  cette  histoire  ' . 

Ils  considérèrent  d'abord  les  terres  de  Sl-Victor  et  de  Chapitre 
comme  étant  de  la  même  nature,  sans  s'arrêter  aux  petites  diffé- 
rences qu'il  y  aurait  pu  avoir  entre  elles  tant  par  les  actes  les  plus 
anciens  que  par  les  termes  même  du  traité  de  1 53(3,  et  ils  jugèrent  : 

'  Voir  t.  I.  |i|).  172  et  siiiv. 


120  ARTICLES    DE    CE    JUGEMENT.  1 54 1 

i"  Oue  la  ville  de  Berne  devait  avoir  la  haute  seigneurie  ou 
la  souveraineté  des  terres  de  St- Victor  et  Chapitre. 

2°  Que  celle  de  Genève  n'avait  que  le  droit  de  juger  à  mort 
les  criminels,  sans  avoir  celui  de  faire  exécuter  la  sentence,  ni  le 
pouvoir  de  leur  faire  grâce;  qu'après  que  le  juge  de  cette  ville 
aurait  prononcé  une  sentence  de  mort,  il  serait  obligé  de  remettre 
le  criminel  aux  seigneurs  de  Berne  ou  à  leurs  officiers  pour 
l'exécution,  lesquels  pourraient  comme  bon  leur  semblerait,  ou 
exécuter  la  sentence,  ou  la  modérer,  ou  faire  la  grâce  toute 
entière,  à  condition  néanmoins  qu'il  ne  leur  serait  point  permis  de 
prendre  de  nouvelles  informations. 

3"  Que  dans  les  condamnations  à  des  peines  au-dessous  de  la 
mort,  qui  aboutiraient  pourtant  à  effusion  de  sang,  comme  de  cou- 
per les  oreilles  ou  les  doigts  et  de  donner  le  fouet  ou  autres  châti- 
mens  corporels  de  la  même  nature,  les  seigneurs  de  Genève  ou 
leurs  officiers  seraient  aussi  obligés  de  remettre  les  criminels  aux 
officiers  de  Berne  pour  exécuter  la  sentence,  les  Bernois  devant 
avoir,  comme  dans  le  précédent  article,  le  pouvoir  de  modérer  la 
sentence  et  de  faire  grâce. 

4°  Que  la  ville  de  Genève  pourrait  établir  dans  les  terres  de 
St- Victor  et  Chapitre,  tels  juges  et  tels  officiers  (ju'elle  trouverait 
à  propos  pour  administrer  la  justice  en  son  nom  et  faire  des  ordon- 
nances et  des  règlemens  sur  des  matières  de  cette  nature,  comme 
encore  donner  tels  ordres  et  faire  telles  défenses  qu'il  lui  plairait , 
sur  les  matières  de  dîmes,  censés,  rentes  et  autres  revenus  de  la 
même  nature,  et  de  connaître  de  tous  les  différens  qui  pourraient 
s'élever  sur  ces  sortes  de  choses. 

5°  Que  la  ville  de  Genève  pourrait  prendre  connaissance  et 
juger  en  dernier  ressort  de  toutes  injures  et  cas  de  désobéissance 
aboutissant  à  des  amendes  pécuniaires  lesquelles  lui  devaient  ap- 
partenir, de  toutes  querelles  entre  des  particuliers  qui  se  seraient 
passées  sans  effusion  de  sang-,  mais  que  la  connaissance  des  cas 
plus  griefs,  tels  que  celui  de  violation  de  la  paix  publi([ue,  suivis  de 
blessure,  appartiendrait  aux  seigneurs  de  Berne,  comme  aux  sou- 
verains, après  ([ue  les  seigneurs  de  Genève  en  auraient  fait  prendre 
les  premières  informations. 


l54l  SUITE    DE    CES    ARTICLES.  121 

6"  Ouo  la  ville  de  Genève  serait  maîtresse  de  taire  des  ordoii- 
iiaiices  el  des  règlemens  toucliaiil  la  relii^ioii  dans  les  niènies 
terres  et  de  punir  ceux  qui  y  contreviendraienl,  pourvu  (pie  les 
ordonnances  ne  fussent  pas  contraires  à  l'Evangile  et  à  la  religion 
chrétienne. 

7"  Touchant  les  devoirs  d'hommes,  s'il  arrivait  (|ue  la  ville  de 
Berne  voulût  se  servir  en  temps  de  guerre  des  liouiines  de  St-Vic- 
tor  et  Chapitre  et  qu'il  fût  besoin  de  leur  faire  faire  les  montres, 
la  chose  se  devrait  e.xécuter  du  consentement  des  deux  villes 
Berne  et  Genève  ou  de  leurs  officiers  et  dans  le  même  lieu  où  l'on 
avait  accoutumé  de  les  faire  autrefois;  que  la  ville  de  Berne  pour- 
rait se  servir  de  ces  hommes  pour  sa  garde  et  celle  de  ses  pays, 
comme  pour  celle  des  deux  seigneuries  de  St-Victor  et  de  Cha- 
pitre, pourvu  tpie  ce  ne  fut  point  au  préjudice  et  contre  les  intérêts 
de  la  ville  de  Genève.  Que  de  même  aussi,  celle-ci  pourrait  em- 
ployer les  mêmes  hommes  en  temj)s  de  guerre,  soit  à  sa  garde,  soit 
à  celle  de  son  territoire,  à  condition  (pie  ce  ne  fût  [loint  contre  la 
ville  et  pays  de  Berne  ou  contre  les  intérêts  du  corps  helvétique. 

8°  Pour  ce  qui  regardait  les  appellations  dans  les  causes 
civiles,  les  Bei-nois  prétendaient  (jue  le  premier  appel  avait  toujours 
été  porté  à  Ghambéry,  d'où  ensuite  le  second  et  le  dernier  l'étaient 
à  Turin  devant  le  duc  de  Savoie  ou  son  conseil,  leà  Genevois, 
au  contraire,  soutenant  que  les  prieurs  de  St-Victor  et  les  sei- 
gneurs de  Chapitre  avaient  toujours  eu  un  juge  dans  la  ville  de 
Genève,  devant  lequel  toutes  les  premières  appellations  des  juge- 
mens  rendus  par  le  juge  local  des  dites  terres  ressortissaient, 
lesquelles  étaient  portées  enfin  à  Turin  devant  le  conseil  du  duc. 
Après  avoir  amplement  ouï  les  deux  parties  là-dessus,  les  arbitres 
décidèrent  que  dans  la  suite,  la  première  appellation  des  jugemens 
rendus  par  les  juges  locaux  irait  devant  un  Iribunal  qui  serait 
composé  de  trois  juges,  savoir  du  bailli  de  Ternier,  d'un  sei- 
gneur du  Conseil  de  la  ville  de  Genève  et  d'un  homme  pris  d'entre 
les  sujets  de  St-Victor  el  Chapitre  et  choisi  du  commun  consente- 
ment des  deux  villes  ;  (pie  le  lieu  où  s'assembleraient  ces  trois 
juges  serait  dans  la  seigneurie  de  St-Victor  et  au  gré  de  l'une  et  de 
l'autre  ville  ;  enfin,  que  la  dernière  appellation  serait  portée  aux 


122  SUITE    DE    CES    ARTICLES.  1 5^  I 

seigneurs  de  Berne,  comme  représentans  el  comme  étant  les  hauts 
et  souverains  seigneurs. 

()"  Pour  régler  encore  d'une  manière  plus  précise  tous  les  cas 
qui  se  pourraient  présenter,  les  arbitres  trouvèrent  à  propos  que 
les  Bernois,  comme  hauts  seigneurs,  pourraient  ordonner  que  les 
sujets  de  Sl-Victor  et  Chapitre  en  temj)s  de  guerre  demeurassent 
dans  leurs  maisons  pour  être  prêts  à  obéir  aux  ordres  qui  pour- 
raient leur  être  donnés,  pourvu  (pic  le  commandement  leur  fût  fait 
du  consentement  de  la  ville  de  Genève. 

lo"  Qu'en  temps  de  disette,  la  ville  de  Berne  aurait  le  droit 
de  faire  des  règhîinens  sur  les  blés  et  les  autres  denrées,  du  con- 
sentement cependant  de  la  ville  de  Genève  el  pourvu  que  ces 
règlemens  ne  fussent  pas  au  j)réjudice  de  cette  ville  et  de  son 
territoire. 

1 1"  Enfin,  (pie  les  Bernois,  comme  souverains  de  ces  terres, 
seraient  maîtres  de  tous  les  grands  chemins,  des  bois,  de  la  chasse, 
des  trésors  cachés  (jui  viendraient  à  être  découverts  et  de  la  sauve- 
garde. 

Après  (pie  les  arbitres  eurent  ainsi  réglé  les  articles  qui  regar- 
(laienl,  tout  ce  qui  appartiendrait,  tant  à  la  haute  seigneurie  (pi'à  la 
basse,  ils  convinrent  ensuite  des  cures  el  bénéfices  qui  devaient 
appartenir  à  la  ville  de  Genève,  les(juelles  les  seigneurs  de  Berne 
lui  retenaient  el  dont  la  restitution  avait  été  demandée  avec  tant 
d'instance  dans  les  marches  de  Lausanne.  Les  commissaires  de  - 
Genève  avaient  représenté  que  toutes  les  cures  dépendantes  de 
l'Évôché  et  celles  qui  étaient  de  Si- Victor  el  tiliapitre,  dont  les 
Bernois  étaient  alors  en  possession,  devaient  être  remises  à  leurs 
supérieurs  pour  fournir  à  l'entretien  de  leurs  ministres  et  de  leur 
hôpital,  et  ce  conformément  au  traité  de  i536  (pii  portait  en 
ternies  formels  que  ces  bénéfices  appartiendraient  à  la  ville  de 
(ienève  et  qu'ils  seraient  destinés  aux  usages  dont  nous  venons  de 
parler.  Les  commissaires  de  Berne,  au  contraire,  avaient  repré- 
senti'  (pie  les  Genevois  pouvant  fournir  d'ailleurs  des  appointe- 
mens  suffisans  à  leurs  miiiislres,  ils  n'avaient  pas  besoin  des  béni'"- 
fices  qu'ils  demandaient,  el  qu'ils  prétendaient  que,  lors([ue  les 
seigneurs  de  Genève  auraient  choisi  un  ministre  pour  desservir 


ir»4l  SIITIO    I)K    CES    ARTICLES.  12^ 

iiiip  (le  CCS  (''glises,  ils  le  diisseiil  |)r(''S('nler  hiix  seigneurs  do  Bcnu' 
|)(iiir  avoir  leur  approhalion  ia(|iiollc,  comim'  ils  n'en  doiil.aieiil 
j)as,  serait  (ou jours  acciirdi'e.  A  ipioi  les  dé|)ii(,(''s  de  (leiiève  r(''|)li- 
fjuèreiil  i|iie,  dans  li-  dessein  oi'i  leni's  su|)érieiirs  ('•(aieni  de  ne 
Faire  jamais  ([iie  de  Ikpiis  choix  de  inmislres  pour  desser\  ir  ces 
('l^lises  el  (|ni  liissenl  a|i|)n>iiv(''s  de  loiil  le  iiioiide,  la  |in''senla- 
lion  des  nunislres  ('-his  aux  seii;rieurs  de  Bci'iie  u'i-lail  d'aueiuie 
ulililé. 

Sur  (|U()i,  les  arliiires  prononeèreiil  (|ue  la  \ille  de  (ienève 
devait  èlre  maîtresse  el  disposer  des  (jualre  cures  ou  li(''U(''(ices  de 
Saint- Victor,  des  ciiu|  de  (Chapitre  el  de  ciu(|  autres  d(^  la  d(''pen- 
dance  de  l'Evêelié,  qui  faisaient  en  tout  le  nomiu'ede  quatorze  cures 
et  dans  lesquelles  ladite  ville  potu'rait  étaitlir  des  minisires  sans 
avoir  besoin  de  l'approhation  des  seigneurs  de  Jîernc,  bien  entendu 
qu'elle  aurait  soin  de  n'en  pourvoir  que  de  bous  et  capables  d'édifier 
ces  églises,  de  leur  donner  des  appointemens  suffisans  el  de  les 
loger  d'une  manière  convenable,  réservant  jtourtant  les  droits  de 
patronat  sur  ces  ég-lises  à  ceux  auxquels  ils  pourraient  appartenir, 
s'il  se  trouvait  qu'aucuns  y  en  eût,  et  qu'à  la  réserve  de  ces  quatorze 
cures,  les  Bernois  retiendraient  toutes  les  autres  qu'ils  possé'daient 
dans  l'évèché  de  Genève,  sans  que  les  Genevois  y  pussent  pré- 
tendre quoi  que  ce  soit  et  les  troubler  en  aucune  manière  dans  leur 
possession. 

Ensuite,  les  arbitres  examinèrent  l'article  du  transmarchement 
des  prisonniers  et  comme  les  d<'qiutés  de  Berne  s'engagèrent,  au 
nom  de  leurs  supérieurs,  de  ne  plus  faire  conduire  à  l'avenir  leurs 
prisonniers  par  la  ville  de  Genève  ni  sur  son  territoire,  mais  de  les 
faire  passer  par  d'autres  chemins,  l'on  accepta  leurs  ott'res  à  cet 
ég'ard  et  l'on  convint  que  jamais  l'un  des  deux  Etats  ne  ferait 
conduire  des  prisonniers  sur  les  terres  de  l'autre  sans  en  avoir  ob- 
tenu de  lui  la  permission.  Sur  la  plainte  que  ceux  de  Genève  firent 
que  cet  article  ainsi  réglé  limitait  le  droit  que  la  ville  avait  eu  de 
tout  temps  de  faire  passer  les  prisonniers  sur  les  terres  de  Savoie 
sans  en  demander  permission,  comme  la  chose  paraissait  par  des 
actes  authentiques,  ce  (pii  n'était  pas  réciproque,  le  duc  de  Savoie 
n'ayant  jamais  fait  passer  ses  prisonniers  sur  les  terres  de  Genève 


12/4  SUITK    l)K    CKS     AKTir.LKS. 


'\l 


sans  roiicfssioii  de  lorriloiic,  les  arhiiros  cepemlanl  lomljon'iil 
«l'acccjrd  que,  jiniir  ô\or  Idiile  amhii^iiïl.c''  rie  cel  arliclc  e(.  pour 
parera  Ions  les  iiironvrnieiis,  lorsque  l'une  des  <leii.\  villes  aurait 
à  faii'e  passer  des  |)risouniers  sur  les  terres  de  l'aulre — c'est-à-dire 
les  iJeriiois  par-  la  ville  t\o  Genève  ou  son  territoire,  et  les  Genevois 
par  le  pays  sujet  de  lîernc,  des  terres  de  Saint-\  ictor  à  celles  de 
Gliapitre  on  de  ces  terres  dans  Cîenèv<'  —  une  seii^iwurie  |)i'ierait 
l'anlrc  de  lui  en  accorder  la  permission,  laquelle  ne  devrait  être 
jamais  refnst'e. 

Les  ai"l)ilres,  examinant  ensuite  quelipies  autres  articles,  s'en 
tinrent  à  ce  rpii  élail  vvgW'  par  le  lrair(''  d'alliance  sur  les  injures  et 
les  ei'imes  (pii  devaient  être  punis  dans  les  lieux  où  ils  avaient  été 
commis.  Us  eon\  ini'ent  aussi  (pie  dans  les  procès  rpie  les  particu- 
liers de  (ienève  poiiiTaienl  avoir  ensend>le  an  sujet  decpielque  pos- 
session on  lié-ritage  situé  rière  les  terres  de  lîerne,  le  jirocès  se 
devait  instruire  devani  les  juges  de  Berne  el  (pie  de  même  aussi, 
si  des  sujets  de  Jîerne  avaient  des  difficulh's  entre  eux  à  cause  de 
(pielipie  l'onds  situe'-  dans  la  seigneurie  de  Genève,  le  procès  se 
devrait  aussi  vider  dans  cette  ville. 

Les  Bernois  prétendaient,  que  les  Genevois  n'avaieni  nul  droit 
de  pécher  dans  l'Arve,  d'y  élaMir  des  nasses  et  faire  des  cloisons 
|)our  arrêter  le  poisson,  et  même  (ju'ils  n'avaieni  pas  un  pouce  de 
terrain  au  delà  de  celte  rivière,  ce  que  les  Genevois  niaient  con- 
stamment, assurant  que,  de  tout  temps,  ils  avaient  eu  le  droit  d(^  se 
servir  de  l'Arve  pour  la  pêche  et  produisant  les  titres  par  lesquels 
il  paraissait  que  leurs  prédécesseurs  avaient  acheté  un  mas  de  terre 
au  flelà  de  cette  rivière,  qui  s'étendait  encore  vingt-cinq  toises  plus 
loin  qu'un  vieux  fossé  que  l'on  voyait  alors  dans  ce  lieu-là  —  c'est 
le  territoire  des  Vernets,dont  nous  avons  parlé  au  livre  second,  sur 
l'année  i445  '•  —  Les  arbitres,  après  avoir  amplement  entendu  là- 
dessus  les  parties,  vu  et  examiné  les  lieux  par  deux  fois  différentes 
et  ouï  un  prud'homme  fort  âgé  qui  avait  témoigné  qu'il  avait  tou- 
jours ouï  dire  que  le  mas  de  terre  en  question  appartenait  à  la  ville 
de  Genève,  donnèrent  gain  de  cause  à  celle-ci  à  l'égard  de  la  jouis- 

'  Vuir  I.  I,  p.  :5'i7. 


l54l  SUITE    DE    CES    ARTICLES.  125 

sance  de  l'Arve  et  du  droil.  d'y  |irchei",  l'assurant  dans  la  posses- 
sion où  elle  était  d'y  faire  des  nasses  à  condition  ([u'elles  n'enipè- 
ehassenl  pas  le  poisson  de  monter  et  de  descendre  librement  cette 
rivière,  et  par  rapport  au  territoire  des  Vernets,  ils  trouvèrent 
(|u'il  appartenait  à  la  ville  de  Genève,  le  limitant  à  cinq  toises 
au-delà  du  vieux  fossé. 

Les  Genevois  avaient  fait  aux  Bernois  certaines  demandes  qui 
leur  parurent  fort  odieuses  et  sur  les([uelles  ils  se  récrièrent  extrê- 
mement :  ils  leur  avaient  fait  proposer  de  faire  hommage  à  la 
République  de  certaines  terres  dépendantes  de  l'évêché,  dont  ils 
étaient  en  possession  et  dont  les  scigfueurs  avaient  fait  autrefois  la 
fidélité  aux  évêques.  Ils  leur  avaient  aussi  fait  demander  le  paie- 
ment de  certains  deniers  dont  les  ducs  de  Savoie,  desquels  ils 
tenaient  la  place,  étaient  débiteurs  depuis  longtemps  à  Genève. 
A  quoi  les  députés  de  Berne  avaient  répondu  tjue  ceux  de  Genève 
n'étaient  pas  fondés  dans  cette  demande,  puisque  leuis  supérieurs 
([ui  étaient  maîtres  de  la  plus  g-rande  partie  de  l'évêché  et  qui 
l'avaient  conquis  par  leurs  armes  étaient  convenus  avec  leurs 
alliés  de  Genève,  par  le  traité  de  i536,  de  ce  qu'ils  leur  laisse- 
raient, de  sorte  qu'ils  ne  leur  devaient  rien  au-delà.  A  l'ég-ard  du 
paiement  des  deniers  dûs  par  le  duc  de  Savoie,  ils  répondirent  que 
n'étant  pas  informés,  ils  n'avaient  rien  à  dire  là-dessus. 

Sur  quoi  les  arbitres,  considérant  que  les  Bernois  n'étant  pas 
les  seuls  qui  fussent  en  possession  des  étals  du  duc  de  Savoie  puis- 
que le  roi  de  France  en  tenait  la  plus  grande  partie,  ils  n'étaient 
pas  ol)ligés  de  payer  seuls  ses  dettes,  qu'ainsi,  pour  ne  pas  altérer 
plus  longtemps  la  bonne  intelligence  qu'il  devait  y  avoir  entre  les 
deux  villes,  ils  trouvaient  à  propos  de  ne  plus  parler  pour  lors  de 
ces  deux  articles,  conseillant  aux  Genevois  de  s'en  déporter  et 
d'attendre  de  voir  si  la  composition  amiable  à  laquelle  eux  arbi- 
tres travaillaient  aurait  lieu,  auquel  cas  tontes  les  difficultés 
seraient  terminées,  et  au  cas  qu'elle  ne  fût  pas  acceptée,  ils 
seraient  dans  tous  leurs  droits  à  l'ég'ard  de  ces  deux  demandes  et 
ils  les  pourraient  proposer  de  nouveau. 

Les  arbitres  vinrent  ensuite  à  l'examen  d'un  autre  article  de 
grande    importance   pour    les    Genevois,    par   le(|uel    ils   deman- 


laG  SUITE    DE    CES    ARTICLES.  l54l 

daient,  comme  nous  l'avons  dt'jà  dil  ci-devant',  d'être  dégagés  de 
la  dure  aslriction  où  les  mettait  l'alliance  qu'ils  avaient  avec  Berne 
de  n'en  pouvoir  contracter  avec  aucun  autre  état.  Sur  quoi  les 
arhiires  déboutèrent  les  Genevois,  vu  l'opposition  que  formaient  à 
leur  demande  les  députés  de  Berne  et  la  déclaration  (ju'avaient 
faite  les  deux  parties  de  regarder  le  traité  de  i53G  comme  la  base 
de  tout  ce  qui  se  négociait  alors.  Ils  ajoutèrent  cependant  que  si  la 
ville  de  Genève  pouvait  obtenir  de  celle  de  Berne  de  se  relâcher 
sur  cet  article,  ils  en  seraient  très  contens  et  (|u'ils  joindraient 
même  avec  plaisir  leurs  prières  à  celle  des  Genevois  pour  cet 
effet. 

Les  commissaires  de  Genève  ayant  prié  ceux  de  Berne  de 
porter  leurs  supérieurs  à  accorder  leur  intercession  au])rès  du  roi 
de  France  pour-  la  restitution  de  la  seig-neurie  de  Thiez,  et  auprès 
des  seigneurs  de  Fribourg  pour  celle  des  droits  qu'ils  retenaient, 
appartenant  à  la  ville  de  Genève,  les  députés  de  Berne  répondi- 
rent (pie  leurs  supérieurs  de  Berne  avaient  déjà  fait  l'un  et  l'autre 
sans  avoir-  pu  réussir,  sur  <pioi  les  arbitres  les  prièrent  d'agir  au- 
près des  seigneurs  de  Berne  pour  les  prier  de  faire  encore  de  nou- 
veaux efforts  envers  ces  puissances,  même  par  ambassadeurs  s'il 
était  nécessaire,  pour  obtenir  en  faveur  des  Genevois  ce  qu'elles 
avaient  refusé  jusque-là. 

L'article  îles  trois  Articulans  condamnés  et  de  ceux  r|ui,  à  leur 
occasion,  avaient  été  bannis  de  Genève  se  présenta  ensuite  à- 
l'examen  des  arbitres.  Les  envoyés  de  Berne  demandèrent,  à 
l'ég'ard  des  uns  et  des  autres,  qu'il  leur  fût  permis  de  rentrer  dans 
Genève,  qu'ils  y  fussent  rétablis  dans  tous  leurs  honneurs,  qu'on 
leur  rendît  leurs  biens  et  qu'on  les  dédommageât  entièrement  de 
tous  les  frais  auxquels  leur  bannissement  les  avait  engagés. 

Les  commissaires  de  Genève  s'opposant  à  la  demande  des 
envoyés  de  Berne  répondirent  que  les  Articulans  ayant  été 
condamnés  très  justement  et  selon  les  lois  à  cause  de  leurs  crimes, 
leurs  supérieurs  ne  se  porteraient  jamais  à  révorpier  une  sentence 
de  cette  nature,  si  juste  et  si  nécessaire,  par  les  raisons  qui  avaient 

'  V^oir  plus  haut.  p.  109. 


l54l  ■  SUITE    DE    CES    ARTICLES.  I27 

déjà  <■(('  alléî>uées,  et  dans  les  marches  de  Lausanne  e(  à  Berne  à 
diverses  fois  ;  qu'ainsi  ils  priaient  qu'on  ne  parlât  plus  de  cet 
article,  faisant  espérer  en  même  temps  qu'ils  pourraient  entrer  en 
compositi(jn  sur  les  biens  des  mêmes  Articulans,  sous  le  bon  plaisir 
de  leurs  supérieurs.  A  l'égard  des  autres  bannis,  les  mêmes  com- 
missaires firent  entendre  (|ue  leur  bannissement  n'était  pas  irr(''vo- 
cable  comme  celui  des  Articulans,  qu'ainsi  ils  ne  désespéraient 
pas  qu'on  leur  fît  la  grâce  de  rentrer  dans  Genève  pourvu  (|ue,  de 
leur  côté,  ils  témoignassent  le  repentir  qu'ils  devaient  de  leur 
conduite  passée. 

Cet  article  ayant  paru  d'une  grande  importance  aux  arbi- 
tres, ils  examinèrent  avec  beaucoup  de  soin  ce  qui  avait  été  re|)ré- 
senté  là-dessus  par  les  parties  et  après  l'avoir  pesé  mûrement,  ils 
convinrent  enfin  :  i"  Que  la  sentence  rendue  contre  les  trois  Arti- 
culans demeurerait  dans  toute  sa  force  et  vigueur,  étant  défendu 
aux  dits  Articulans  de  mal  parler  dans  la  suite,  comme  ils  avaient 
fait  jusqu'alors,  de  la  ville  de  Genève.  2»  Qu'ils  ne  pourraient 
rentrer  dans  cette  ville  et  y  faire  leur  résidence  qu'au  cas  que  le 
magistrat  voulut  bien  le  leur  permettre.  3°  Que  la  ville  de  Genève 
leur  restituerait  tous  leurs  biens.  4°  Qu'elle  ne  serait  pourtant 
point  tenue  de  les  tlédommager,  comme  ils  le  demandaient,  des 
maisons  qu'ils  avaient  dans  des  faubourgs  et  (|ui  avaient  été  abat- 
tues pour  les  fortifications,  les  autres  particuliers  qui  étaient  dans 
le  même  cas  n'ayant  reçu  aucun  dédommagement  pour  leurs 
maisons  abattues,  à  moins  que  le  magistrat  ne  trouvât  dans  la  suite 
à  propos  d'indemniser  les  autres  particuliers  qui  seraient  dans  une 
situation  semblable,  aucpiel  cas  il  serait  obligé  d'avoir  pour  eux 
la  même  douceur.  5°  Qu'à  l'égard  des  autres  fugitifs,  comme  ils 
étaient  dans  un  cas  tout  différent  de  celui  des  trois  condamnés  et 
(pie  la  i)liq)art  avaient  cpiilté  la  ville  plutôt  par  crainte  que  pour  être 
coupables,  le  magistrat  de  Genève  pourrait  les  recevoir  en  grâce 
et  leur  permettre  de  rentrer  dans  la  ville  et  de  jouir  de  leurs  biens 
après  (pi'ils  lui  auraient  demandé  |)ardon  avec  la  soumission  néces- 
saire, et  (pie  s'il  trouvait  quelques-uns  d'eux  dignes  de  ipielque 
châtiment,  il  ne  les  traiterait  pas  à  la  rigueur,  mais  il  les  condam- 
nerait à  des  peines  lég:ères  et  supportables.  Les  arbitres  trouvèrent 


128  CLAUSES    FINALES    DU    JUGEMENT.        '  l54l 

encore  à  propos  que  quand  le  magistrat  leur  aurait  une  fois  par- 
donné et  qu'ils  seraient  rentrés  dans  Genève,  les  citoyens  et  bour- 
geois ne  leur  fissent  plus  aucun  reproche  des  choses  passées, 
comme  eux  aussi,  de  leur  côté,  devraient  vivre  avec  ceux  de  la 
ville  avec  toute  la  douceur  et  la  modestie  convenables  à  des  gens 
reçus  en  grâce. 

Et  pour  pourvoir  à  toutes  les  difficultés  qui  se  pourraient  pré- 
senter dans  l'exécution  de  ce  ([ue  nous  venons  de  dire,  les  arbitres 
convinrent  que  si,  dans  la  remise  (|ui  serait  faite  par  la  ville  de 
Genève  aux  trois  condamnés  de  leurs  biens  et  j)Ossessions,  il  sur- 
venait quelque  différend,  il  serait  porté  par  devant  (.rois  conseillers 
de  la  ville  de  Baie  pour  le  régler. 

Enfin  tous  les  articles  de  cette  prononciation  devaient  avoir 
lieu  aussi  longtemps  que  durerait  l'alliance  qui  était  entre  les  deux 
villes,  les(juelles  les  arbitres  exhortaient  torlement  à  revêtir  toutes 
les  dispositions  possil)les  à  une  véritable  réunion,  d'oublier  pour 
cet  effet  tout  ce  qui  pourrait  avoir  élé  dit  de  dur  et  d'injurieux  de 
part  et  d'autre,  afin  de  bannir  au  j)lus  tôt  par  là  l'aigreur  et  la  més- 
intelligence qui  ne  pouvaient  avoir  que  des  suites  fâcheuses  pour 
les  deux  étals. 

Tel  fut  le  jugement  des  six  arbitres  du  Conseil  de  Bâle  sur  les 
difficultés  qu'il  y  avait  entre  les  villes  de  Berne  et  de  Genève. 
Gomme  les  jiarties,  ainsi  qu'elles  en  étaient  convenues,  avaient  eu 
la  liberté  de  mettre  sur  le  tapis,  non  seulement  les  matières  ({iii 
avaient  été  jusque-là  en  contestation,  mais  encore  toutes  les  autres 
(ju'elles  auraient  pu  juger  à  propos  de  régler,  comme  nous  l'avons 
dit  ci-devant',  aussi  le  jugement  des  arbitres  embrassait-il  bien 
d'autres  questions  que  celles  qui  avaient  d'abord  donné  lieu  au 
|)rocès  des  deux  villes.  Au  reste,  ils  ne  déclarèrent  point  leur  juge- 
ment avant  de  quitter  Genève  où  ils  demeurèrent  un  mois,  s'étant 
contentés  de  dire  en  partant  qu'ils  le  feraient  traduire  en  français 
de  l'allemand  dans  lequel  il  avait  élé  couché,  et  qu'ils  l'enverraient 
ensuite  au  plus  tôt  à  Genève'.  On  ne  l'eut  dans  cette  ville  qu'au 
commencemeni   de   l'année  suivante.  Nous  verrons,  quand  nous 

'  Voir  plus  liant,  p.  115.  '  R.  C,  vol.  35,  f"  278  (i:t  aoûl). 


l54l  NOUVELLES    DEMARCHES    AUPRES    UE    CALVIN.  I2() 

serons  à  ce  lemps-là,  de  quelle  manière   il  y  fui   re(;ii  et  (|ueJles 
tinenl  les  suites  de  cette  atlaire. 

L'on  ne  fut  ensuite  occupé  dans  Genève  que  du  ia|>|)el  de 
Calvin,  lecpiel  l'église  avait  souhaité  avec  tau!  d'aideiu'  de  voir 
revenir  au  milieu  d'elle  depuis  l'anéantissement  du  parli   qui   lui 
avait   été  contraire    et    que   les    ministres    Morand   et   Marcourl 
l'avaient  abandonnée,  comme  nous  l'avons  vu  ci-devani '.  Calvin 
eut  d'abord  beaucoup  de  répugnance  pour  la  proposition  (jui  lui  en 
lut  laite.  C'est  ce  qui  paraît  par  une  lettre  qu'il  écrivit  là-dessus  à 
Farel,  au  mois  d'octobre  de  l'année  i5l\o,  et  que  l'on  voit  parmi  ses 
lettres  imprimées'.  Il  marquait  en  confidence  à  cet  intime  ami  et 
ancien  collègue  que,  lorsfpi'il  pensait  à  ce  qu'il  avait  soufFert  étant 
à  Genève,  aux  troubles  et  aux  agitations  perpétuelles  auxquelles 
ils  y  avaient  été  exposés  ensemble,  il  ne  pouvait  que  craindre  beau- 
coup d'y  revenir.   Qu'aussi    longtemps  que   l'église   de    Genève 
l'avait  bien  voulu  pour  pasteur,  il  n'avait  point  pensé  à  la  quitter, 
quelques  désagrémens  et  quelques  contradictions  qu'il  y  essuyât, 
mais  qu'il  croyait  que  jiersonne  ne  le  blâmerait  si,  après  avoir  été 
tiré  par  un  coup  de  la  Providence  d'un  lieu  qui  lui  avait  été  autant 
fatal,  il  n'y  revenait  pas  de  lui-même  pour  se  replonger  ainsi 
volontairement  dans  de  nouveaux  malheurs.  Qu'il  n'y  avait  aucune 
apparence  que  sa  prédication  fit  du  fruit  dans  cette  ville,  de  l'hu- 
meur dont  étaient  la  plupart  de  ses  habitans  qui  ne  pourraient  pas 
s'accommoder  de  ses  manières,  comme  lui  de  son  côté  n'aurait  pas 
assez  de  complaisance  pour  ne  pas  s'opposer  avec  vig-ueur  à  leur 
penchant  au  vice  et  au  liliertinage.  Qu'il  s'était  accoutumé  depuis 
(pi'il  était  à  Strasbourg,  où  il  n'avait  à  faire  qu'à  un  petit  troupeau 
et  à  des  personnes  qui  avaient  pour  lui  une  confiance  entière,  à  un 
genre  de  vie  plus  uni  et  plus  trancpiille  et  (pi'il   avait  oublié  l'art 
de  conduire  la  multitude;  (ju'il  craignait  aussi  de  rencontrer  dans 
Genève  des  collègues  qui  n'eussent  pas  toutes  les  dispositions  à 
vivre  dans  l'union  et  la  concorde;  que  ces  considérations  lui  fai- 
saient une  extrême  peine,  mais  qu'aussi,  d'un  autre  côté,  plus  il  se 
sentaitd'éloig-nementpour  accepter  la  vocation  (pii  lui  était  offerte, 

'  Voir  plus  liant,  p.  96.  =  Oalrini  op..  t.  XI.  n»  243. 

9 


l3o  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  iB/jI 

plus  se  tléfiait-il  de  lui-mêine  el  élait-il  disposé  à  suivre  le  conseil 
que  ses  amis  lui  donneraient  là-dessus  et  qu'il  lui  demandait,  à 
lui  en  particulier,  son  sentiment.  Et  cependant,  à  quoi  qu'il  se 
déterminât,  ceux  qui  souhaitaient  à  Genève  son  retour  ne  devaient 
pas  compter  de  l'y  revoir  avant  la  fin  de  la  diète  de  Worms'  où  il 
devait  se  rencontrer  incessamment.  Dès  lors,  on  ne  cessa  de  faire 
solliciter  Calvin  de  se  rendre  aux  prières  de  l'église  de  Genève. 
Jacques  Bernard,  le  principal  des  ministres  qui  y  étaient  restés, 
lui  écrivit  là-dessus,  au  mois  de  février  de  l'année  i54i,  une 
lettre  des  plus  pressantes'.  Il  hu  marquait  que  non  seulement 
l'église,  mais  les  ministres  qui  la  servaient  et  lui  en  particulier 
souhaitaient  son  retour  avec  un  extrême  empressement  ;  (pi'il  pou- 
vait compter  que  s'il  se  rendait  aux  vœux  de  toute  la  ville  là-des- 
sus, il  serait  reçu  de  chacun  avec  une  joie  infinie  et  qu'il  trouve- 
rait les  inclinations  de  tout  le  peuple  entièrement  changées  ;  que  le 
désir  de  le  revoir  étant  autant  universel  qu'il  l'était,  il  devait  le 
regarder  comme  une  vocation  de  Dieu  à  laquelle  il  ne  pouvait 
résister  plus  longtemps  sans  s'opposer  à  sa  volonté. 

Viret,  qui  était  alors  à  Genève,  lui  écrivit  aussi  sur  le  même 
sujet',  mais  il  ne  put  pas  encore  se  laisser  gagner.  Calvin  lui  ré|)on- 
dit*  comme  il  avait  fait  à  Farel,  que  (juand  il  pensait  à  tout  ce  ([ui 
lui  était  arrivé  dans  Genève,  il  était  effrayé  el  ne  pouvait  se  ré- 
soudre ([u'avec  une  extrême  peine  à  s'exposer  de  nouveau  à  lanl 
de  contradictions,  que  cependant,  lorsqu'il  faisait  réflexion  au  désir 
de  cette  église  qui,  malgré  ce  qui  s'était  passé,  ne  laissait  pas  de  lui 
être  infiniment  chère  et  au  besoin  qu'elle  croyait  avoir  de  son 
ministère,  il  sentait  bien  qu'il  ne  devait  pas  lui  refuser  ses  soins  ; 
que  dans  cette  incertitude,  il  s'en  remettait  volontiers  à  la  décision 
de  ses  collègues  qui  servaient  avec  lui  l'église  de  Strasbourg,  mais 
que,  comme  il  se  voyait  obligé  de  se  trouver  avec  Bucer  à  Ratis- 
bonne  où  se  tenait  la  diète  de  l'empire,  il  ne  pourrait  se  rendre  à 
Genève,  au  cas  qu'il  prît  ce  parti-là,  que  dans  quelques  mois. 

'  Elle  eut  lieu  du  28  octobre  ISiO  an  une  lettre  datée  d'Ulm,  le  l"  mars;   et. 

18  janvier  1.5'tl.  (Note  des  éditeurs.)  ihid.,  p.  165.  (Notedes  éditeurs.) 

^  Cahnni  op.,  t.  XI,  p.   148.  Le  ré-  »  Ibid..  p.  149  (6  février), 

fiinnaleur  ri''|ioiiilit  ;i  .lacques  Bernard  par  *  Ibid.,  p.  lt)7  (1«''  mars). 


l54l  KETOIR    DE    CALVIN    A    GENEVE.  l3l 

Pour  faire  les  choses  dans  les  formes  et  ôler  à  Calvin  loni  pré- 
texte de  refnser  la  vocation,  le  Conseil  General  dn  pen[)le,  assem- 
blé le  dimanche  i*""  mai,  révoqua  son  bannissement  de  même  (jue 
celui  de  Farel,  de  Saunier,  etc.,  les  déclarant  fidèles  ministres  de 
Christ  et  leur  accordant,  aux  uns  et  aux  autres,  la  liberti'  de  reve- 
nir à  Genève  quand  il  leur  plairait  ' . 

Mais  pour  achever  cet  ouvrag-e  qui  leur  tenait  si  fort  au  cœur, 
les  Genevois  employèrent  encore  de  nouveaux  moyens  plus  effi- 
caces que  ceux  qui  avaient  été  mis  en  usage  jusqu'alors.  Ils  se  ser- 
virent pour  cet  effet  de  l'intercession  des  cantons  de  Zurich  et  de 
Bâle,  et  quoique  les  Strasbourg-eois  refusassent  constammeni  dans 
les  commencemens  ce  que  l'on  demandait  d'eux,  cependant  ils 
l'accordèrent  à  la  fin  et  donnèrent  congé  à  Calvin  pour  ([uelque 
temps,  lequel,  après  l'avoir  obtenu,  se  faisait  encore  de  la  peine  de 
venir  à  Genève.  Mais  enfin,  Bucer  lui-même  le  détermina  au  voyage 
après  leur  retour  de  Ratisbonne,  en  lui  faisant  sentir  qu'il  altirerait 
sur  lui  les  jugemens  de  Dieu  s'il  résistait  plus  longtemps  à  cette 
vocation  et  lui  mettant  devant  les  yeux  l'exemple  de  Jonas  qui 
refusait  d'aller  prêcher  aux  Ninivites'. 

Pour  mieux  réussir  auprès  des  magistrats  de  Strasbourg-,  de 
Zurich  et  de  Bàle  dans  ce  qu'on  souhaitait  d'eux,  le  Conseil  avait 
écrit  aux  ministres  de  ces  villes  pour  les  porter  à  intercéder 
auprès  de  leur  magistral  en  faveur  de  l'église  de  Genève. 

Il  ne  sera  pas  inutile  d'insérer  ici  la  lettre  circulaire  qui  leur 
fut  envoyée,  de  même  que  celle  qui  était  adressée  à  ces  républi- 
ques. L'on  verra  par  ces  lettres  combien  les  idées  où  l'on  était  sur 
la  conduite  de  Farel  et  de  Calvin,  trois  ans  auparavant,  avaient 
chang-é.  Je  les  transcrirai  ici  telles  qu'elles  furent  écrites  en  latin 
et  que  je  les  ai  trouvées  dans  les  archives  "  : 

Ces  lettres  produisirent,  l'effet  qu'on  en  attendait  :  Calvin  se 
mit  en  chemin  et  il  arriva  à  Genève  au  commencement  du  mois  de 
septembre  de  l'année  i54i-  Quand  il  y  fut,  il  prc'-senta  au  ('onseil 


'  R.C.,  vol.  .35,  fo  183  r».  ces  lettres  ipii   ont  dès  lors  été  publiées 

^  Vie  (le  Calvin  par  Nie.  Colladon,  dans  les  Cnlvini  op.,  t.  XI,  n"*  .313  et 

Catvini  op.,  t.  XXI,  p.  63.  312,  et   par  M.  Herminjard,  ouvr.   cité, 

'  Nous  jugeons  inutile  de  reproduire  t.  VII,  n»  983  et  98(i   (Nute  Jex  éditeur.^. 


iSa  LES    ORDONNANCES    ECCLESIASTIQUES.  I  34  I 

ordinaire  des  leLIrcs  du  niagisIraL  eL  des  luiuislres  de  Slrashouri"'. 
Il  fit  ensuite  ses  excuses  de  ce  qu'il  n'avait  pu  venir  aussitôt  qu'on 
aurait  souhaité  qu'il  l'eût  l'ail'.  Il  ne  s'arrêta  point  à  justifier  sa 
conduite,  non  plus  que  celle  de  ses  collègues  qui,  avec  lui,  avaient 
été  chassés  de  Genève  trois  ans  et  demi  auparavant,  comme  il  le 
dit  dans  une  de  ses  lettres",  parce  que  tout  le  peuple  paraissant  suf- 
fisamment revenu  des  préjug'és  où  il  ('-tait  dans  ce  leuqjs-là,  il  n'au- 
rait pas  pu  entrer  dans  cette  justification  sans  rappeler  des  idées 
désagréables,  ce  qui  n'aurait  pas  été  à  propos  dans  une  circons- 
tance de  celte  nature.  11  crut  donc  qu'il  l'erail  heancoup  mieux  de 
tourner  son  discours  d'un  autre  côté  en  faisant  senlir  au  mag-istral 
la  nécessité  qu'il  y  avait  d'établir,  avant  toutes  choses,  une  bonne 
police  ecclésiastique  et  de  faire  là-dessus  des  ordonnances  qui 
étant  approuvées  dans  tous  les  Conseils,  chacun  sût  de  quelle  ma- 
nière il  vivrait  dans  la  suite  à  cet  égard.  Le  Conseil  approuva  la 
pensée  de  Calvin  :  il  nomma  (piehpies  commissaires  de  sa  part 
pour  travailler  avec  lui  à  la  conqiilalion  de  ces  ordonnances  et 
cependant  l'on  résolut  d'écrire  au  Conseil  de  Strasbourg  pour 
remercier  celte  république  de  ce  (ju'elle  avait  bien  voulu  accorder 
Calvin  à  l'église  de  Genève  et  pour  le  prier  en  même  temps  de 
laisser  ce  ministre  pour  toujours  à  cette  église  \  Le  sénat  de  Stras- 
bourg eut  d'abord  beaucoup  de  peine  à  faire  ce  que  les  Genevois 
souhaitaient,  cependant  il  se  rendit  en  conservant  à  Calvin  le  droit 
de  bourgeoisie  (pii  lui  avait  été  conféré,  lequel  il  accepta.  On  lui- 
olFrit  même  de  lui  laisser  ses  appoinlemens,  de  quoi  il  ne  voulut 
jamais  se  prévaloir,  comme  on  le  voit  dans  sa  vie  écrite  par  Théo- 
dore de  Bèze ' . 

Je  trouve  que,  dans  ces  commencemens,  on  lui  assigna  à 
Genève  une  pension  de  cinq  cents  florins  par  an,  douze  coupes 
de  blé  et  deux  tonneaux  de  vin\  Il  était  extrêmemenl  occupé  :  il 
prêchait  de  deux  semaines  l'une  toute  entière,  et  faisait  des  leçons 
de  théologie  trois  fois  dans  huit  jours.  Le  jeudi,  il  se  trouvait  au 
Consistoire,   le  vendredi  à   la    congrégation   des   ministres   dans 

'  R.  C,  vot.  39,  fo  324  r»  (13  sept.).  ■*  Ibid.,  t.  XXI,  p.  32. 

■'  Cahini  op.,  t.  XI,  n»  3H't.  ^  R.  C,  vol.  35,  f«  352  r". 

"  Ihid..  M"  3."i7. 


I->4'  l'KINCIPAUX     AiniCLIOS    IJK    CliS    OIUJCKN.NA.NCES.  I  33 

laquelle  il  oxpliquail  e(.  rclaircissail  divci's  |)assai5<'s  rie  l'Écriluro 
sainte'.  Telles  étaioiU  ses  fonctions  publicjues  ordinaires  sans  par- 
ler d'une  infinité  d'occupations  particulières  aux(|uelles  il  fournis- 
sait avec  une  faciliti'  si  merveilleuse  ([u'il  n'y  avait  «[u'un  génie 
autant  supérieur  (jue  le  sien  cpii  pût  y  suffire,  mais  nous  aurons 
dans  la  suite  occasion  de  nous  étendre  encore  davanlaJ^e  là-dessus. 
Les  ordonnances  ecclésiasti(|ues  furent  en  état  d'élre  présen- 
tées au  peuple  pour  avoir  son  a|)prol»aliou,  le  20  novembre'.  Elles 
contenaient  plusieurs  articles  dont  les  principaux  étaient  : 

i"  Toucliant  la  vocation  des  pasteurs,  (pi'ils  seraient  choisis 
premièrement  par  les  ministres,  les(|uels  s'engageaient  à  ne  jeter 
les  yeux  que  sur  des  gens  propres  à  édifier  l'église,  et  |)ar  leurs 
mœurs  et  par  leur  doctrine.  Que  l'élection  d'un  pasteur,  faite  de 
cette  manière,  serait  d'abord  portée  au  magistral  pour  y  être 
confirmée  et  proposée  le  dimanche  suivant  au  peuple  à  l'heure  du 
sermon,  en  sorte  qu'aucun  ne  lut  admis  à  prêcher  sans  avoir  été 
auparavant  présenté  au  peuple  pour  savoir  si  son  élection  serait 
approuvée  par  tout  le  monde.  Que  les  pasteurs  choisis  de  cette 
manière  s'engageraient  envers  la  seigneurie  par  un  serment  so- 
lennel à  s'acquitter  fidèlement  de  leur  ministère,  à  observer  les 
ordonnances  ecclésiastiques,  à  porter  le  peuple  à  l'union  et  à  la 
paix  et  à  lui  inspirer  de  l'amour  pour  le  gouvernement  établi,  à 
être  attachés  à  leur  vocation  et  à  la  Ville  en  tout  temps  également, 
dans  celui  de  l'adversité  comme  en  celui  de  la  prospérité,  dans  la 
paix  comme  dans  la  guerre,  et  de  ne  la  point  aliandonner  non  plus 
quand  elle  serait  affligée  de  la  peste,  à  être  soumis  aux  lois  de  l'état 
et  au  magistrat,  sans  que  cette  soumission  dût  empêcher  les  pas- 
teurs de  prêcher  et  d'enseigner  avec  liberté  toul  ce  qui  serait  con- 
forme à  la  |)arole  de  Dieu. 

2"  Les  ordomiances  portaient  encore,  à  l'égard  des  pasteurs, 
qu'il  y  aurait  chaque  semaine  un  jour  fixé  dans  lequel  ils  auraient 
entre  eux  une  conférence  sur  l'Écriture  sainte  et  que  s'il  arrivait 
qu'ils  ne  |)ussent  pas  couAcnir  sur  quelque  point  de  doctrine,  le 


■  Vie  (le  Calvin,  par  Th.  de    Bèze,  «  p.    c.,  vol.  .33,  f»  406. 

Calvini  op.,  L  XXI.  p.  Xi. 


l34  SUITE    DE    CES    ARTICLES.  l54l 

différend  serait  porté  au  magistral,  lequel  aurait  droit  d'en  juger 
aussi  bien  que  des  cas  où  les  ministres  méritaient  d'être  censurés 
ou  même  déposés.  Elles  réglaient  ensuite  le  nombre,  les  jours  et 
les  heures  des  sermons,  celui  des  ministres  qui  devaient  être  au 
nombre  de  cinq  avec  trois  diacres,  celui  des  professeurs  en  théo- 
logie et  des  régeiis,  desquels  l'élection  se  devait  faire  par  la  com- 
pagnie des  ministres. 

3°  Touchant  l'élection  d'un  consistoire,  les  ordonnances  mar- 
quaient cju'il  serait  composé  de  douze  anciens,  deux  du  Conseil 
ordinaire,  quatre  de  celui  des  Soixante  et  six  de  celui  des  Deux 
Cents,  lesfjuels  seraient  choisis  par  le  Conseil  joint  aux  ministres. 
Que  les  ministres  et  les  anciens,  qui  ensemble  formeraient  le  corps 
du  consistoire,  s'assembleraient  tous  les  jeudis,  que  les  anciens 
seraient  préposés  sur  les  divers  quartiers  de  la  ville  pour  avoir 
l'œil  sur  la  conduite  de  chaque  particulier  et  pour  rapporter  au 
consistoire  tous  les  scandales  (jui  viendraient  à  leur  connaissance. 
Que  ce  corps  aurait  le  droit  de  censurer  les  débauchés  et  les 
vicieux,  et  au  cas  qu'ils  fussent  incorrigibles  et  réfractaires  à  ses 
ordres,  il  aurait  celui  de  leur  défendre  la  sainte  cène,  laquelle  il  ne 
leur  devrait  redonner  que  lorsqu'il  remarquerait  qu'ils  auraient 
changé  de  vie,  rapportant  au  Conseil  les  cas  plus  griefs  et  qui  mé- 
riteraient quelque  peine  corporelle,  en  sorte  que  par  l'autorité  du 
consistoire,  il  ne  fût  en  rien  dérogé  à  celle  du  magistrat  et  à  la 
puissance  civile,  lacpielle  devait  demeurer  dans  son  entier. 

4"  Les  ordonnances  pourvoyaient  ensuite  aux  pauvres  et  pour 
cet  effet  elles  établissaient  des  directeurs  à  l'hôpital  qui  seraient 
chargés  de  s'informer  de  tous  ceux  qui  seraient  dans  la  nécessité, 
comme  les  veuves,  les  orphelins,  les  malades  et  autres  personnes 
de  cette  nature,  et  de  pourvoir  à  leurs  besoins,  comme  encore  de 
faire  la  charité  aux  passans  qui  seraient  pauvres  et  d'empêcher  la 
mendicité. 

5°  Que  les  baptêmes  seraient  administrés  par  les  pasteurs  à 
l'heure  du  sermon  et  les  noms  des  enfans  et  pareiis  enregistrés,  en 
donnant  avis  au  magistrat  des  enfans  naturels  qui  seraient  baptisés 
afin  qu'il  pût  punir  la  faute  de  leurs  pères  et  mères. 

6"  Que  la  sainte  Cène  serait  célébrée  quatre   fois   l'année, 


1541        LE  PEUPLE   ACCEPTE   LES   OKUONNANCES  ECCLESIASTIQUES.  1 35 

savoir  à  Noël,  Pâques,  Penlecùte  et  le  premier  dimanche  de  sep- 
tembre en  attendant  ([u'on  eût  résolu  de  l'administrer  encore  plus 
souvent;  que  les  ministres  la  distribueraient  dans  les  églises  avec 
les  diacres  cpii  donneraient  la  coupe,  et  que  les  jeunes  gens  n'y 
seraient  point  admis  avant  d'avoir  fait  profession  de  leur  foi. 

■j"  Que  les  mariages  seraient  célébrés  dans  l'église  tous  les 
jours  indifféremment,  à  la  réserve  des  jours  de  sainte  Gène  par 
révérence  pour  le  sacrement,  et  ce  après  que  les  bans  ou  annonces 
auraient  été  publiés  dans  le  temple  trois  dimanches  consécutifs. 

8"  Oue  la  connaissance  des  difficultés  qui  surviendraient  dans 
les  causes  matrimoniales  appartiendrait  au  magistrat,  ([ui  serait 
obligé  cependant,  avani  (jue  de  se  déterminer,  de  prendre  l'avis  du 
consistoire. 

9°  Que  les  morts  seraient  enterrés  dans  les  lieux  marqués 
pour  cela  sans  aucune  cérémonie  superstitieuse,  en  laissant  à  la 
liberté  de  chacun  d'avoir  tel  convoi  qu'il  trouverait  à  propos. 

io°  Que  l'on  établirait  dans  l'église  le  chant  des  psaumes. 

1 1°  Que  les  ministres  seraient  chargés  de  visiter  les  malades 
et  les  prisonniers  et  de  les  consoler. 

12"  Qu'il  y  aurait  toutes  les  années  une  visite  dans  chaque 
paroisse  de  la  campagne,  faite  par  deux  seigneurs  du  Petit  Conseil 
et  par  deux  ministres,  pour  s'informer  des  gens  du  lieu  si  le  mi- 
nistre faisait  son  devoir  et  rapporter  ensuite  au  magistrat. 

i3"  Enfin  que  les  ministres  seraient  sujets  aux  lois  et  obligés 
de  répondre  devant  la  justice  ordinaire,  tant  en  matières  civiles 
(ju'en  matières  criminelles. 

Telles  furent  les  ordonnances  ecclésiastiques  faites  sous  la 
direction  de  Calvin  '  et  approuvées  par  le  Conseil  Général  du  peu- 
ple, au  jour  que  j'ai  marqué  ci-devant.  Quoiqu'elles  eussent  passé 
par  la  plus  grande  voix  et  de  beaucoup,  cependant  le  consentement 


'  Le  texte  de  ces  ontounances  de  1541  se  trouve  en  tête  du  premier  volume  des 
registres  de  la  Vénérable  Ijompagnie  des  Pasteurs  ;  il  n'existe  plus  aux  Archives,  qui 
possèdent  eu  revanche,  sous  le  n"  P.  H..  i:i8'i,  la  minute  originale  du  projet,  avec 
nombreuses  additions  et  suppressions.  Les  ordonnances  ecclésiastiques  ont  été  impri- 
mées pour  la  première  fois  en  1361  à  Genève,  Artus  Chauvin,  in-4.  Cf.  Caloini  op., 
I.  X,  p.  X  et  17.  {Note  des  éditeurs.) 


l'M)  DÉBUTS    DE    l'opposition    A    CES    ORDONNANCES.  ^5f^l 

ne  fut  pas  si  unanime  (ju'il  n'y  eût  encore  bien  des  gens  à  qui  elles 
ne  plaisaient  pas  et  qui  s'étaient  opposés  en  secret  à  leur  établisse- 
ment. L'article  de  la  défense  de  la  sainte  Cène  ou  de  l'excommuni- 
cation, sur  lequel  nous  aurons  occasion  de  nous  étendre  beaucoup 
dans  la  suite,  était  celui  qui  révoltait  le  plus  les  esprits.  Ceux  qui  ne 
le  voulaient  pas  disaient  qu'elle  n'était  pas  en  usage  dans  les  autres 
églises  et  que  vouloir  l'inlroduire,  c'était  ramener  sur  la  scène  la 
tyrannie  du  papisme.  Il  fallut  (pie  Calvin  mît  en  œuvre  toute  son 
habileté  pour  venir  à  bout  de  l'opposition  que  voulaient  apporter  à 
cet  article  des  personnes  accréditées  dans  les  Conseils  et  même 
quel([ues-uns  de  ses  collègues  qui,  sous  main,  travaillaient  à  le 
faire  rayer,  s'il  en  faut  croire  Théodore  de  Bèze  dans  la  vie  de 
Calvin'. 

C'est  ce  qui  porta  ce  réformateur  à  faire  tous  ses  efforts  pour 
retenir  Virel  à  'Genève  et  même  pour  faire  revenir  Farel  de  Neu- 
chàtcl,  dans  l'espérance  que,  travaillant  avec  ces  deux  ministres 
avec  lesquels  il  était  dans  une  union  très  étroite,  il  viendrait  plus 
facilement  à  bout  d'affermir  le  gouvernement  ecclésiastique  tel 
qu'il  venait  d'être  établi  et  de  s'opposer  avec  succès  à  ceux  qui, 
dans  la  suite,  voudraient  travailler  à  le  renverser.  11  écrivit  pour 
cet  effet  à  Farel  diverses  lettres  très  fortes  dont  on  en  voit  une 
parmi  ses  lettres  imprimées,  dans  laquelle  il  le  priait  de  ne  plus  se 
souvenir,  comme  il  paraissait  encore  le  faire,  de  leur  bannisse- 
ment et  du  tort  qu'on  leur  avait  fait,  puisque  cet  arrêt  avait  élé- 
révoqué  d'une  manière  solennelle'.  Farel  ne  se  laissa  pas  gagner, 
il  s'excusa  sur  la  nécessité  de  sa  présence  à  Neuchàtel  dont  il  avait 
fondé  l'église,  laquelle  ne  pouvait  pas  se  passer  de  ses  soins.  Cal- 
vin ne  réussit  pas  mieux  à  retenir  Viret.  Il  était  dans  la  pensée 
qu'il  ne  pourrait  point  venir  à  bout  d'établir  un  bon  ordre  dans 
l'église  de  Genève  sans  son  secours  et  sans  être  soutenu  dans  les 
occasions  par  un  collègue  de  ce  poids  et  de  cette  importance, 
comme  il  le  témoignait  à  Farel  dans  une  de  ses  lettres'.  Il  l'avait 
demandé  premièrement  à  son  église  de  Lausanne  et  il  y   avait 


'  Texte  latin,   Calvini  op.,  t.   XXI,  "  Ibid.,  t.  XI,  p.  :!i9. 

p.  133.  »  Ibid.,  p.  322, 


iS^I  FKNAUTÉS    CONTRE    LKS    KKBKl.IJiS    AU    CONSISTOIRE.  I  3y 

r('ussi,  mais  il  ne  fui  pas  si  heureux  auprès  des  seii>iieurs(le  lîcrue, 
(|ui  ne  voulurent  raccorder  (jue  pour  (|uelques  mois,  (juelcjues  ins- 
tances qui  leur  eussent  été  faites  à  diverses  fois  et  entre  autres  par 
Calvin  liii-mé'me  qui  \  fui  envoyé  à  ce  sujet,  avec  le  conseiller 
Amblard  Corne,  au  mois  de  décenibre  \ 

Ce  fut  au  retour  de  ce  voyage  que  Calvin,  passant  par  Neu- 
cliàlel,  en  ramena  Mathurin  Cordior  qui  avait  été  autrefois  son 
maître  et  (jui  fut  établi  régent  du  collège,  emploi  dont  d  s'acquitta 
avec  beaucoup  d'honneur.  Il  avait  déjà  exercé  la  même  charge 
avec  Saimier  et  il  l'avait  (piittée  sm-  la  fin  de  l'année  i538,  lors- 
qu'ils furent  obligés  de  sortir  ensemble  de  la  ville,  connue  nous 
l'avons  dit  ci-devant '.  Il  fut  logé  au  collège  de  Rive  et  le  (conseil 
lui  assigna  des  appoinicmens  de  quatre  cents  florins  \ 

11  était  bien  difficile  ([u'un  tribunal  nouveau  comme  le  consis- 
toire, et  qui  était  destiné  à  réprimer  les  vices  et  les  vicieux,  s'éta- 
blît et  acquît  le  degré  d'autorit(''  (|ui  lui  était  nécessaire  sans  bien 
des  contradictions.  Aussi  dans  les  commencemens,  plusieurs  ne 
voulaient  point  y  comparaître,  ce  qui  obligea  le  magistral  à  pren- 
dre des  mesures  pour  soutenir  l'autorité  naissante  de  ce  corps  en 
ordonnant  que  l'on  procéderait  contre  les  réfractaires  à  ses  ordres, 
premièrement  par  la  prison  et  ensuite  par  de  plus  grandes  peines, 
suivant  l'exigence  du  cas  *. 

La  plupart  des  villes  de  Suisse  ayant  été  affligées,  sur  la  fin 
de  cette  année,  du  fléau  terrible  de  la  peste,  on  ordonna  à  ce  sujet 
des  prières  publiques  dans  lesquelles  on  priai)  en  particulier  pour 
les  villes  de  Zurich,  Berne,  Bàle  et-  Strasbourg,  où  ce  mal  conta- 
gieux faisait  beaucoup  de  ravages  ^ 

La  suite  des  matières  que  j'ai  traitées  m'a  empêché  de  rappor- 
ter une  affaire  qui  arriva  sur  la  fin  du  mois  de  septembre  de  cette 
année  et  qui  était  très  propre  à  augmenter  la  mésintelligence  qu'il 
y  avait  entre  les  deux  états  de  Berne  et  de  Genève.   Les  Bernois 


'  R.  C,  vol.  35,  fo  422  yo.  Cf.  daus      tlier.   France  prot.,  2e  éd.,  t.  IV,  p.  681. 
Calvim  op.,  Anuales,  l'extrait  du  fiathsiiia-       {Note  des  éditeurs.) 
nuale  de  Berne,  p.  288.  (iVo(e  des  éditeurs.)  ^  R.  C,  vot.  :fô,  fo  397  v". 

»  Voir  plus  liant,  p.  26,  et  sur  Cor-  ♦  Ibid.,  fo  442  ro  (23  déc). 

"  Ibid.,  fo  38o  fo. 


l38  DIFFÉREND    AVEC    LE    COMTE    UE    GRUYERE.  l54l 

installaient  un  nouveau  bailli  à  Ternier,  lequel  se  rendant  à  son 
bailliag-e,  accompagné  de  quelques  cavaliers  précédés  d'un  cornette 
et  d'un  trompette,  tout  ce  monde  passa  par  Genève  et  étant  entré 
dans  cet  équipage  par  la  porte  de  Gornavin,  le  peuple  en  fut  extrê- 
mement surpris,  ce  (pii  le  mit  dans  quelque  espèce  d'émotion, 
d'autant  plus  que  le  bruit  courait  que  ceux  qui  étaient  entrés 
n'étaient  qu'un  détachement  de  quelques  compagnies  bernoises 
qui  étaient  fort  près  de  la  ville.  Le  Gonseil  en  fut  aussi  fort  scanda- 
lisé et  il  regarda  ce  passage,  pris  ainsi  sans  permission,  comme 
un  attentat  à  la  souveraineté  de  la  Ville,  contraire  directement  au 
traité  de  i536.  Il  fit  appeler  le  bailli  et  ceux  de  sa  suite  pour  lui 
en  demander  raison,  les(|uels  d'abord  ne  voulurent  point  répondre, 
ce  qu'ils  firent  pourtant  ensuite,  et  étant  entrés  en  Gonseil,  ils 
représentèrent  que,  (piand  leurs  supérieurs  installaient  quelque 
nouveau  bailli  et  que  pour  le  mener  dans  son  bailliage  il  fallait 
passer  dans  quelque  ville  étrangère  et  alliée,  ils  n'avaient  |)as 
accoutumé  d'en  demander  permission,  que  la  chose  avait  toujours 
été  pratiquée  de  cette  manière  entre  eux  et  le  canton  de  Fribourg' 
et  qu'ils  n'avaient  eu  aucun  dessein,  en  ce  qu'ils  avaient  fait,  de 
faire  de  la  peine  à  la  Ville' .  On  se  contenta  de  leurs  excuses  et  celte 
atïaire  n'eut  pour  lors  aucune  suite,  Roset  remarque  cependant' 
([ue  les  Bernois  en  furent  depuis  fort  fâchés  et  qu'on  aurait  bien 
voulu  à  Genève  ne  l'avoir  pas  prise  avec  la  chaleur  (ju'on  avait 
fait. 

Quelques  jours  après,  on  eut  une  autre  alarme  :  les  gens  du 
comte  de  Gruyère  étant  entrés  sur  les  terres  de  Genève  et  y  ayant 
chassé  sans  permission,  on  en  prit  trois  prisonniers  et  l'on  saisit 
même  leurs  fdets  qui  furent  ensuite  bientôt  relâchés  à  la  prière 
des  seigneurs  de  Berne.  Ge  seigneur  fut  tellement  irrité  de  cette 
affaire  qu'd  fit  attacher  une  citation  contre  les  syndics  et  Gonseil  de 
Genève  à  un  pilier  qui  était  aux  limites  et  il  faisait  menacer  les 
Genevois  de  leur  faire  la  guerre;  le  bruit  même  courut  (ju'il  devait 
entrer  sur  les  terres  de  la  République  et  y  faire  le  dégât  avec  une 
armée  de  deux  mille  hommes  (pi'il  levait,  ce  (|ui  tint  le  Gonseil  en 

'  R.  C,  vol.  35,  f»  34;t-345.  *  Ouvr.  cité,  Uv.  IV,chap.  33,  p.  289. 


l542  LE    DÉPART    DK    IJALE    EST    COALMUNIQUÉ    AUX    PAHTIES.  I  3(1 

haloine  pendanl  quelqiio  lomps'.  Ces  bruits  se  dissipèrenl,  hienlôt 
à  la  vt'rité,  mais  la  inésiiilelligence  continua  et  elle  eut  nièuie  des 
suites  dont  nous  aurons  occasion  de  parler  ci-après. 

L'on  continua,  pendant  tout  le  cours  de  l'année  1 54 1 ,  à  travail- 
ler aux  fortifications  avec  beaucouj)  de  vigueur,  et  pour  fournir 
aux  dépenses  considérables  à  quoi  elles  engageaient,  on  enij)runta 
en  diverses  parties  de  la  ville  de  Bàle  la  sonnne  de  trente-huit 
mille  écus  '. 

Nous  avons  dit  ci-devant  que  l'on  ne  reçut  à  Genève  le  dé- 
part, ou  le  jugement  des  arbitres  de  Bâle,  qu'au  commencement  de 
l'année  i542'.  Divers  contretemps,  et  entre  autres  la  maladie  des 
principaux  des  arbitres,  avaient  empêché  qu'il  ne  pût  être  envoyé 
plus  tôt.  Si  l'on  en  examine  bien  les  articles,  il  paraîtra  qu'il  n'était 
pas  désavantageux  à  la  République  puisque  les  termes  généraux 
du  traité  de  i536,  qui  n'étaient  pas  sans  équivoque,  y  sont  expli- 
qués non  seulement  d'une  manière  que  les  Genevois  pouvaient  savoir 
par  là  sur  quel  pied  ils  en  étaient  par  rapport  aux  terres  de  St- Vic- 
tor et  Chapitre  dont  la  juridiction  devenait  par  cette  explication, 
certaine  de  douteuse  et  d'ambiguë  cpi'elle  était  auparavant,  mais 
aussi,  si  l'on  fait  bien  attention  aux  droits  qu'il  paraît  par  les  divers 
actes  dont  nous  avons  rapporté  le  précis  dans  leur  lieu  que  les 
anciens  prieurs  de  St- Victor  et  les  seigneurs  tlu  Chapitre  avaient 
sur  ces  terres,  on  verra  (ju'il  n'y  avait  pas  lieu  d'attendre  des 
arbitres  une  décision  qui  fût  beaucoup  plus  favorable.  Aussi  les 
Bernois  n'en  furent  pas  contens,  comme  nous  le  dirons  ci-après. 
Cependant  cette  sentence  arbitrale  ne  fut  pas  d'abord  au  gré 
des  Genevois,  soit  que  quelques  articles  en  parussent  obscurs, 
soit  que  d'autres  ne  fussent  pas  autant  avantageux  qu'on  les  aurait 
souhaités.  Le  Conseil  les  fît  examiner  avec  beaucoup  d'attention 
à  des  commissaires  de  son  corps,  auxquels  il  joignit  Calvin  que 

•  R.  C,  vol.  3o,  fo  359  i-o,  368  vo.  =  r  q^  ^qI  35^  p  4.%  v"  Le  texte 
Cf.  Roset,  liv.  IV,  ctiap.  oi,  p.  289,  et  les  allemand  du  départ  de  Bàle,  avec  traduc- 
lellres  de  lieme  a»  sujet  de  cette  affaire.  tiim,  se  trouve  aux  .Archives  de  Genève, 
Archives,  P.  H.,  n»  1274  et  1289.  \Nute  P.  H.,  iio  lâtiT;  le  texte  l'rançais  a  été 
des  éditeurs.)  transcrit  par  Gautier  dans  ses  pièces  justi- 

*  Roset,  ouvr.  cité,  liv.  IV,  chap.  Si,  lic^itives.  (Note  des  éditeurs.) 
p.  287. 


l4o  LES    CONSEILS    DISCliTKNT    LE    DEPART     DE    BALE.  l5!i2 

nous  verrons  dans  la  suite  Hve  consulté  dans  toutes  les  affaires 
importantes,  et  un  docteur  nommé  Pierre  FabrI  eu  (jui  il  avait 
aussi  beaucoup  de  (confiance*.  Calvin  et  Fabri  ne  trouvèrent  point 
que  le  départ  fut  désavantageux  à  la  Ville;  au  contraire,  ils 
furent  d'avis  (pTon  n'hésitât  pas  à  l'accepter  et  (jue  tout  ce  (ju'on 
pouvait  demander  aux  arbitres  se  devait  réduire  à  l'explication 
de  (pielques  articles  dans  les(|uels  il  pouvait  rester  de  l'ambi- 
guïté'. 

Leur  sentiment  ne  prévalut  pourtant  |)as  alors  dans  les 
Conseils.  Les  deux  articles  dont  le  départ  déboutait  les  Genevois, 
je  veux  parler  des  fidélités  et  de  la  sounue  qu'ils  préten(Jaienl  leur 
être  due  par  les  ducs  de  Savoie,  tenant  fort  à  cœur  au  plus  {«-rand 
nombre,  on  résolut,  sur  la  fin  de  janvier,  une  députation  à  Bîtle, 
tant  pour  informer  les  arbitres  des  raisons  (pi'on  avait  de  ne  se  pas 
déporter  de  deux  avantages  autant  considéraliles  (jue  pour  deman- 
der une  traduction  plus  exacte  du  déj)art  et  une  explication  plus 
nette  de  quelques  endroits  obscurs.  On  voit  dans  le  registre  du 
Conseil  le  détail  de  ces  raisons  dans  un  écrit  dont  il  ne  sera  pas 
inutile  de  marquer  ici  le  précis  '. 

Cet  écrit  porte  qu'il  paraît  par  des  titres  incontestables  et 
autlienti([ues  que  les  comtes  et  ducs  de  Savoie  s'étaient  reconnus 
liounnes  liges  et  vassaux  de  l'évêquc  et  église  de  Genève,  pour 
les  seigneuries  de  Gex,  de  Ternier  et  de  Gaillard.  Que  Genève  étant 
et  ayant  été  de  tout  temps  une  ville  libre,  impériale  et  membre  du 
Saint-Empire,  et  ayant  reçu  du  dit  Empire  tous  les  titres,  droits 
et  prérogatives  dont  elle  jouissait,  elle  n'élait  |ws  maîtresse  de  se 
dépouiller  d'aucun  de  ses  droits  sans  la  volonté  et  l'approljation  de 
celui  de  qui  elle  les  tenait.  Qu'elle  était  d'autant  plus  engagée  à  les 
conserver  inviolablement  que  l'empereur  lui-même  avait  écrit  à 
cette  ville,  il  n'y  avait  pas  encore  deux  ans,  une  lettre  très  ex])resse 
là-dessus,  j)ar  laquelle  ce  prince  lui  défendait,  sous  |)eine  de 
son  indignation,  d'aliéner  aucun  des  droits  et  prééminences  qu'elle 


'  l\.  C,  vol.  3.1,  fo  462  vo.  Voir  sur  »  Ibid.,  fo  465  v». 

Fabri.   qui  deraenrait  alors  à  Évian,  les  '  Ibid.,  f"  479-480. 

Notices  getiéal.   de  Galiffe,    t.  I,  p.  317. 

(Note  des  éditeurs.) 


l5/|a  SUITK    DE    CETTE    AFFAIRE.  l4l 

tenait,  du  St-Empire.  Que  le  traité  d'alliance  avec  Berne,  bien  loin 
d'anéantir  ces  engageniens,  les  n'servait,  de  la  manière  la  plus 
expresse  el  la  plus  précise  et  qu'en  particulier,  les  Bernois  y  pro- 
mettaient aux  Genevois  de  leur  aider  à  maintenir  envers  tous  et 
contre  tous  les  droits  de  la  Ville  et  de  l'Évèclii'.  Oue  Genève  étant 
une  ville  absolument  souveraine,  ce  qui  paraissait  entre  autres  par 
le  ilroit  immémorial  qu'avaient  eu  les  syndics  de  juger  sur  le  sang-, 
et  les  fidélités  que  l'on  demandait,  fondées,  comme  nous  l'avons 
dit,  sur  des  titres  desquels  l'authenticité  ne  pouvait  pas  être  révo- 
quée en  doute,  étant  une  des  marques  des  plus  éclatantes  de  cette 
souveraineté,  l'on  ne  devait  pas  être  surpris  si  elles  lui  étaient 
chères  et  précieuses  et  si  elle  ne  se  pouvait  pas  porter  à  les  aban- 
donner. Que  les  Bernois  étant  venus  au  secours  des  Genevois  pour 
les  délivrer  de  l'oppression  sous  laquelle  ils  gémissaient  par  les 
attentats  que  les  ducs  de  Savoie  faisaient  à  leur  souveraineté,  bien 
loin  de  leur  faire  perdre  aucuns  de  leurs  droits,  ils  devaient  au 
contraire,  pour  ne  pas  tenir  une  conduite  semblable  à  celle  qu'ils 
reprochaient  avec  tant  de  raison  au  duc  de  Savoie  dans  le  défi 
jeté  à  ce  prince,  ils  devaient,  dis-je,  être  jaloux  de  la  conservation 
de  tous  les  droits  d'une  ville  (pi'ils  avaient  comme  arrachée  des 
mains  de  son  ennemi  et  soutenir  de  cette  manière  leur  grand  et 
g-lorieux  ouvrage. 

On  concluait  ensuite  par  toutes  ces  raisons  que  la  demande 
que  faisaient  les  Bernois  d'être  délivrés  de  l'hommage  du  à  Genève 
à  cause  des  terres  dont  nous  avons  parlé  étant  contraire  aux  liber- 
tés de  cette  ville,  à  sa  souveraineté,  à  l'obéissance  qu'elle  devait  à 
l'Empire,  à  son  honneur  et  à  l'alliance  qui  était  entre  les  deux 
états,  elle  ne  devait  point  leur  être  accordée,  ce  qui  d'ailleurs  ne 
pouvait  se  faire  sans  que  les  arbitres  fussent  contraires  à  eux- 
mêmes,  puis(]u'ils  avaient  posé  comme  le  premier  fondement  de 
leur  prononciation  que  tous  les  articles  dont  ils  conviendraient  ne 
devaient  préjudicier  ni  contrevenir  à  aucun  de  ceux  du  premier 
traité  et  que  les  parties  demeureraient  dans  l'étal  où  elles  étaient 
lorsqu'il  fut  passé. 

A  l'égard  du  paiement  de  la  dette  demandé  par  les  Genevois 
aux  Bernois,  laquelle  consistait  en  soixante  mille  florins  d'or  prê- 


l42  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  1 542 

tés  au  duc  de  Savoie  lors  de  la  guerre  de  Moral  en  i477)  on  soute- 
nait que  comme  il  constait,  par  des  titres  incontestables,  de  la  dite 
dette  et  que  les  Bernois,  qui  étaient  maîtres  du  pays,  entraient 
dans  tous  les  engag-emens  du  duc  puisqu'ils  le  rej)résentaienl,  la 
ville  de  Genève  était  bien  fondée  à  se  prévaloir  de  ces  titres  et  à  no 
pas  abandonner,  comme  on  voulait  qu'elle  le  fit,  un  bien  qui  lui 
appartenait  si  légitimement. 

L'on  ne  se  contenta  pas  d'avancer  que  les  comtes  et  les  ducs 
de  Savoie  avaient  fait  hommage  de  certaines  terres  à  l'évéque  et  à 
l'église  de  Genève,  on  produisit  les  actes  fjui  en  faisaient  foi,  tels 
qu'étaient,  à  l'égard  de  la  baronnie  de  Gex,  celui  par  lequel  Simon 
de  Joinville,  baron  de  Gex,  reconnaît  tenir  en  fief  de  l'évéque 
Henri,  le  marché  du  château  de  Gex  et  la  terre  d'Avouson,en  1261, 
l'hommage  que  Guillaume  de  Joinville  fit  pour  le  même  sujet  en 
ii^)i4  à  Pierre  de  Faucigny,  celui  rpie  fil  Hugard  de  Joinville  au 
même  prélat  en  i34o,  avec  un  autre  acte  d'hommage  du  même 
Hugard,  à  Allamand  de  St-Joire,  successeur  de  Pierre  de  Faucigny 
en  i344?  actes  dont  nous  avons  fait  mention  en  leur  lieu'.  Par  rap- 
port à  la  seigneurie  de  Ternier,  on  fit  voir  l'hommage  fait  par 
Girard  de  Ternier  à  Pierre  de  Faucigny,  par  le<piel  il  reconnaissait 
tenir  de  lui  le  château  de  la  Bâtie  Mellier,  sur  le  confluent  du  Rhône 
et  de  l'Arve,  en  i3i8,  le  jugement  rendu  contre  Ihnnbert  de  Vil- 
lars,  comte  de  Genevois,  en  i3y8,  par  lequel  il  fut  condamné  à  res- 
tituer à  Guillaume  de  Lornay,  évêque  de  Genève,  le  château  de  Ter- 
nier pour  être  tombé  dans  le  cas  de  félonie,  le  célèbre  hommage 
fait  dans  l'église  de  St-Pierre  de  Genève  par  Amé  Vlll,  comte  de 
Savoie,  en  i4o5  au  même  évêque,  par  le([uel  il  reconnaît  tenir  de 
celui-ci  le  château  et  le  mandement  de  Ternier,  duquel  hommage 
nous  avons  rapporté  au  long  les  circonstances  remanjuables*. 

On  produisit  encore  des  actes  de  fidélité  faits  par  les  anciens 
comtes  de  Genevois  en  i3o5,  i3i3,  i340,  qui  prouvaient  que  ces 
seigneurs  reconnaissaient  tenir  des  évêques  les  pa^s  qu'ils  possé- 
daient le  long  de  l'Arve  et  du  Rhône,  les  châteaux  de  Ternier, 
Balleison,  Rumilly,  Montfalcon,  les  Echelles,  le  marché  de  Thonon 

'  Voir  l.  I,  pp.  140,  210,  231,  236.  »  Md.,    p|i.  214,  280.  288. 


l542  LÉGITIMITÉ    DES    PRETENTIONS    DES    GENEVOIS.  1 43 

et  les  dôpciidances  du  château  du  Châlillon,  le  droit  de  la  pêche 
dans  le  Rhône,  depuis  la  petite  rivière  d'Aire  jusqu'à  la  (Iluse, 
promettant  de  se  conduire  en  bons  et  fiilèles  vassaux '.  Enfin  l'on 
joignit  même  à  tous  ces  actes  celui  par  lequel  Louis  de  Savoie,  sei- 
gneur de  Vaud,  se  reconnaissait  vassal  de  l'évêque  et  promettait  de 
lui  rendre  hommage  et  à  ses  successeurs  en  i'àl\'S\ 

On  ne  saurait  nier  que  tous  ces  actes  ne  fussent  bien  authen- 
tiques et  il  n'était  pas  surprenant  qu'on  ne  se  portât  (ju'avec 
peine  à  abandonner  des  avantages  autant  considérables  qu'étaient 
ceux  ([u'ils  donnaient  à  la  Ville,  et  quoique  depuis  plus  d'un  demi- 
siècle  ces  hommag-es  n'eussent  |ioiut  ('té  renouvelés,  ils  n'étaient 
pourtant  pas  prescrits.  Les  évêques  n'y  avaient  jamais  renoncé 
elle  traité  de  i;)36  n'en  dégageait  point  les  Bernois  comme  ceux-ci 
le  prétendaient  puisque,  par  ce  traité,  ils  avaient  cédé  aux  Gene- 
vois les  droits  de  l'évêché  avec  ces  appartenances.  Or,  comme  les 
fidélités  dont  il  était  question  étaient  des  dépendances  de  l'Évêché, 
on  pouvait  soutenir  avec  raison  que  ceux  qui  représentaient  l'évê- 
que avaient  droit  de  les  exiger  de  ceux  qui  étaient  en  la  place,  soit 
des  seigneurs  de  Gex  et  de  Ternier,  soit  des  comtes  de  Genevois  et 
des  ducs  de  Savoie.  Et  quoique  par  un  autre  article  du  même 
traité,  les  Genevois  abandonnassent  aux  Bernois  ce  qui  appartenait 
au  duc  de  Savoie  hors  de  leur  ville  et  (jui  était  en  leur  pouvoir,  on 
pouvait  fort  bien  entendre  par  là  les  terres  qu'ils  avaient  conquises 
sur  ce  prince,  lesquelles  ils  leur  remettaient  pour  les  posséder  de 
la  même  manière  et  sous  les  mêmes  conditions  que  les  tenaient  les 
princes  de  cette  maison,  c'est-à-dire  sous  les  fidélités  et  hommages 
que  nous  avons  rapportés. 

Si  les  Genevois  eussent  eu  à  faire  à  un  état  qui  n'eût  pas  été 
plus  puissant  qu'eux,  il  est  certain  qu'ils  auraient  pu  faire  valoir 
avec  succès  toutes  ces  raisons  ou  ne  céder  du  moins  aux  Bernois 
les  fidélités  (jue  sous  des  dédommagemens  proportionnés  à  ce 
qu'elles  auraient  pu  être  estimées.  Je  dis  la  même  chose  du 
paiement  de  ce  que  le  duc  de  Savoie  devait  à  la  ville  de  Genève, 
mais  la  jjartie  était  troj)  inégale  pour  espérer  que  la  question  fût 

•  Cf.  t.  I.  pp.  184,  209  et  237.  ^  n^u^  ^   «i^c 


l44  AVIS    DE    CALVIN    ET    FABRI    SUR    LE    DEPART    DE    BALE.  \5l\2 

décidée  en  faveur  de  Genève.  Il  y  a  même  beaucoup  d'apparence 
(jue  nos  pères  ne  se  flattaient  pas  qu'elle  le  fût,  et  que  peut-être  ils 
ne  la  mirent  sur  le  tapis  que  pour  obtenir  un  jug'ement  plus  favo- 
rable sur  les  autres  articles  contestés. 

Roset,  Pcrtemps  et  Lambert,  députés  à  Bàle  j)Our  faire  les 
représentations  que  nous  venons  de  rapporter  et  pour  avoir  une 
traduction  plus  exacte  de  la  prononciation  des  arbitres,  revinrent 
de  cette  ville  sur  la  fin  de  février  ' .  Il  est  aisé  de  juger  que  les  arbi- 
tres n'y  voulurent  rien  changer,  aussi  dès  lors  les  Conseils  n'eurent 
d'autir  |)arti  à  prendre  cpie  de  voir  s'ils  la  voulaient  accepter  telle 
(ju'elle  était  ou  la  refuser.  Ils  furent  assemblés  à  diverses  reprises 
sur  cette  matière  et  l'on  consulta  plus  d'une  fois  là-dessus  Calvin  et 
le  docteur  Fabri,  lesquels,  après  y  avoir  bien  pensé,  produisirent 
enfin  leur  avis  et  ils  furent  entendus  même,  tant  en  Petit  Conseil 
qu'en  celui  des  Soixante'.  Nous  avons  df\jà  dit  ci-devant  quel  était 
leur  sentiment,  mais  il  ne  sera  pas  inutile  de  rapporter  ici  sur(piels 
uKJtifs  il  était  appuyé. 

Ils  faisaient  d'aljord  reinar(|u('r  qu'encore  tpie  le  jugement  des 
arbitres  parût  être  (lé'savanlageux  à  Genève  à  l'égard  de  certains 
articles,  cependant  l'on  ne  devait  pas  pour  cela  refuser  de  l'accep- 
ter, parce  que,  en  ce  cas-là,  le  jugement  étant  mis  à  néant,  les 
arbitres  se  verraient  oliligés  de  dire  droit  sur  les  sentences  données 
à  Lausanne  par  les  juges  de  Berne  et  par  ceux  de  Genève,  c'est-à- 
dire  d'approuver  l'une  et  de  rejeter  l'autre,  sans  pouvoir  prendre 
aucun  tempérament  entre  les  deux,  puisque,  selon  les  traités,  ils 
étaient  oblig-és  de  procéder  de  cette  manière.  Et  dans  le  cas  où  ils 
approuveraient  la  sentence  des  juges  de  Berne  — ce  cpii  était  fort  à 
craindre,  |)uis(pi'il  y  avait  beaucoup  plus  d'apparence  qu'ils  crain- 
draient de  déplaire  au  canton  de  Berne  qu'à  la  ville  de  Genève  — 
alors  cette  ville  serait  réduite,  non  seulement  à  la  nécessité  de  se 
soumettre  aux  articles  de  cette  prononciation  (|ui  lui  faisaient  de 
la  peine,  mais  encore  à  se  voir,  en  conformité  de  cette  même  sen- 
tence rendue  à  Lausanne,  enlever  les  terres  de  St-Victor  et  Cha- 

'  R.  C,  vol.  ;!.").  fn  Ml  \'<'  cl  ;■)!»!)  \'\       Conseil,  Archives,  P.  H.,  n»  1279.  [Note 
Cf.    les   lellres  des  (ié|iutés   adressées    an       des  èdileurs  ) 

»  Ibid.,  vol.  ;!G,  f"  y  (10  et  11  mai). 


l542  SUITE    DU    SUJET    PKÉgÉdENT.  1^5 

pilre,  coiulamrK'o  aux  dépens,  dommages  et  inlérêls,  les([uels  on 
ferait  monter  bien  haut,  et  jjeul-fMrc  à  voir  mettre  en  eonipromis 
le  traité  de  i53(),  puisque  les  ju^es  de  Berne  avaient  déclaré  (\iu\ 
les  Genevois  y  avaient  contrevenu  et  (pie  les  Bernois  pourraient 
demander  qu'il  fût  rompu  à  cause  de  cela^  ce  cpii  j)long-erait  la 
Ville  dans  de  très  i^rands  malheurs.  Ils  faisaient  encore  remarquer 
que  les  condamnés  et  les  fugitifs,  après  cela,  ne  manipieraient  pas 
de  demander  la  révocation  des  jugemens  rendus  contre  eux  et 
d'être  rétablis  dans  leurs  biens  et  leurs  honneurs,  que  la  ville  de 
Genève  serait  condamnée  à  la  marche  sur  cet  article  par  les  juges 
de  Berne  et  qu'il  serait  fort  à  craindre  que  les  arbitres  ne  confir- 
massent leur  sentence,  lacpielle  les  Bernois  ne  nég-ligeraient  pas 
ensuite  de  faire  mettre  en  exécution,  ce  qui  serait  la  chose  du  monde 
la  plus  honteuse  et  la  plus  préjudiciable  à  la  ville  de  Genève. 

Que  si  l'on  faisait  bien  attention  à  la  nature  de  tous  les  arti- 
cles dont  était  composée  la  prononciation,  il  paraîtrait  que  le 
nombre  de  ceux  qui  étaient  avantageux  à  la  Ville  et  qui  par  consé- 
quent ne  pouvaient  que  déplaire  aux  Bernois,  était  beaucoup  plus 
grand  que  celui  de  ceux  que  l'on  croyait  lui  être  contraires;  qu'en 
général,  les  Bernois  ne  pouvaient  être  que  très  mécontens  de  voir 
les  sentences  rendues  par  leurs  jug-es  à  Lausanne  révoquées  pres- 
que dans  tous  leurs  points  et  que  les  Genevois  n'avaient  rien  à 
souhaiter  dans  le  fonds  de  plus  avantageux;  que  les  Bernois  y 
étaient  condamnés  à  leur  abandonner  la  juridiction  des  terres  de 
St- Victor  et  Chapitre,  laquelle  ils  voulaient  se  retenir  toute  entière, 
et  la  connaissance  du  criminel  avec  l'exécution  de  toutes  les  peines 
qui  n'allaient  pas  à  effusion  de  sang. 

Que  cette  prononciation  attribuait  aux  Genevois  le  pouvoir  de 
faire  des  règlemens  dans  ces  terres  et  d'y  établir  des  officiers, 
qu'elle  leur  donnait  dans  les  causes  d'appel  la  même  part  au  jug-e- 
ment  qu'aux  Bernois,  que  de  même  elle  leur  donnait  un  pouvoir 
ég'al  avec  eux  sur  les  sujets  de  St-Victor  et  Chapitre  et  qu'elle  les 
rétablissait  dans  la  jouissance  de  quatorze  bénéfices,  ce  qui  n'était 
pas  peu  considérable. 

Qu'enfin,  Farlicle  ({ui  regardait  les  trois  condamnés  et  les  au- 
tres fugitifs  ne  |)Ouvait  que  faire  un  très  grand  dépit  aux  Bernois 


'^^'  SUITE    DU    SUJET    PRÉCÉDEiNT.  15^2 

qui  les  avaieni  jiisq.ic-là  protégés  avec  tant  de  chaleur,  ce  (jul 
avait  rendu  ces  gens-là  fort  insolens,  et  (ju'il  devait  au  contraire 
être  reg-ardé  comme  un  des  plus  avantageux  aux  Genevois,  |)uis- 
qu'ils  étaient  assurés  par  là  de  n'être  jamais  contraints  à  recevoir 
dans  la  ville  les  plus  criminels  et  que  les  autres  n'y  reviendraient 
point  qu'après  avoir  expié  l(Hirs  fautes  par  des  peines  proportion- 
nées. 

Que  le  désavantage  des  articles  qui  pouvaient  faire  de  la  peine 
n'était  point  à  comparer  à  l'utilité  des  autres  :  que  l'article  de  la 
chasse,  par  exemple,  dont  on  réservait  aux  Bernois  seuls  le  pouvoir 
d'ordonner,  celui  des  grands  chemins,  dont  la  propriété  leur  était 
attribuée,  et  la  restitution  des  biens  des  bannis  et  des  fugitifs  ne 
devaient  point  arrêter  les  Conseils,  puisque  le  préjudice  (ju'ils  pou- 
vaient causer  ne  serait  que  très  petit,  comme  la  chose  paraissait 
assez  d'elle-même.  Qu'au  fond,  à  quel([ues  juges  que  l'affaire  dont 
il  s'agissait  eût  été  donnée  à  décider,  il  n'y  aurait  pas  eu  lieu  d'es- 
pérer un  jug-ement  plus  favorable  et  qui  prit  un  plus  juste  milieu, 
qu'ainsi  il  était  du  bien  de  l'Etat  de  l'accepter  purement  et  sim- 
plement, ce  qui  serait  de  beaucoup   meilleure  gn-àce  que  de  de- 
mander aux  seig-neurs  arbitres  l'explication  de  certains  articles  que 
l'on  prétendait  être  obscurs,  puisque  une  telle  demande  jiourrait 
passer  pour  une  espèce  de  refus  de  la  sentence,  ce  qui  ne  manque- 
rait pas  de  déplaire  aux  seigneurs  de  Bàle,  lesquels  verraient  par 
là  tous  leurs  soins  et  les  grandes  peines  qu'ils  avaient  prises  jus- 
qu'alors rendues  inutiles,  puiscpie  demander  la  révocation  de  cer- 
tains articles  ou  celle  de  toute  la  sentence  c'était  la  même  chose, 
en  ce  que  les  articles  qui  déplaisaient  aux  Genevois  ayant  été  ôtés, 
les  arbitres  ne  pourraient  pas  refuser  de  rayer  aussi  ceux  (pii  ne 
seraient  pas  du   goût  des  Bernois.    Et  après  ({ue  cette  sentence 
aurait  été  ainsi   mise   à    néant  et  que  les  surarbitres,  se  voyant 
contraints  de  recommencer  comme  ab  ovo  et  de  décider  non  pas 
en  qualité  d'amiables  compositeurs,  mais  déjuges  dont  le  juge- 
ment serait  ensuite  sans  retour,  il  serait  fort  à  craindre  que  ceux 
qui  les  auraient  mis  dans  cette  nécessité  désagréable  de  tout  re- 
commencer ne  fussent  pas  les  plus  favorisés.  Qu'en  un  mot,  on 
voyait  les  avantages  qui  revenaient  à  la  Républi(|uede  l'acceptation 


lÔ^a  LES    CONSEILS    ACCEPTENT    LE    DEPART    DE    BALE.  J  !\'J 

de  la  sentence,  qu'ils  étaient  sûrs,  présens  et  sensibles  et  (ju'au 
contraire  l'on  ne  pouvait  attendre  d'un  autre  jui>-ement  (pi'une 
décision  à  tous  égards  moins  favorable. 

1!  ne  paraît  pas,  dans  cet  avis  de  Calvin  et  du  docteur  Fabri, 
(|u'ils  regardassent  l'article  des  fidélités  et  des  soixante  mille  flo- 
rins, sur  lequel  les  Genevois  avaient  été  déboutés,  comme  une 
question  qui  dût  arrêter  et  qu'ils  le  fissent  entrer  en  aucune  manière 
dans  la  balance,  puisqu'ils  n'en  font  pas  mention.  Apparemment 
que  les  Conseils,  sentant  alors  l'impossibilité  d'obtenir  qu'il  fût 
décidé  de  nouveau  à  l'avantage  de  la  seigneurie,  l'avaient  aban- 
donné. Quoiqu'il  en  soit,  le  sentiment  de  ces  docteurs  fut  suivi 
pour  la  plus  grande  partie  :  le  Conseil  des  Soixante,  celui  des 
Deux  Cents  et  enfin  le  Général  approuvèrent  le  départ,  se  réser- 
vant néanmoins  de  pouvoir  demander  aux  arbitres  une  plus  ample 
explication  de  quelques  points',  il  y  a  apparence  que  ce  sont  les 
articles  de  la  chasse,  des  grands  chemins  et  des  biens  des  bannis, 
dont  je  viens  de  parler.  Le  syndic  Claude  Pertemps  fut  nommé 
pour  porter  cette  résolution  à  Bàle  el  il  partit  vers  le  milieu  du 
mois  de  mai  '. 

Les  seigneurs  de  Bàle  firent  aussitôt  savoir  aux  Bernois  par 
lettres,  le  parti  qu'avait  pris  la  ville  de  Genève  sur  le  dépari,  les 
priant  en  même  temps  de  les  informer  aussi  de  leur  résolution. 
Les  Bernois,  qui  n'étaient  pas  encore  déterminés  sur  ce  qu'ils 
avaient  à  faire,  ne  leur  répondirent  autre  chose  sinon  qu'ils  leur 
feraient  savoir  incessamment  leur  intention,  de  sorte  que  Per- 
temps, qui  avait  attendu  assez  longtemps  à  Bâle  pour  l'apprendre, 
s'en  revint  sans  avoir  la  satisfaction  qu'il  souhaitait,  mais  quelques 
jours  après  son  retour,  on  reçut  à  Genève  une  lettre  du  Conseil  de 
Bàle,  par  laquelle  les  seigneurs  de  ce  canton  marquaient  que  les 
seigneurs  de  Berne  leur  avaient  écrit  qu'ils  avaient  des  raisons  très 
fortes  et  très  pressantes  de  ne  point  accepter  le  départ'. 

Dès  que  l'on  eut  appris  ces  nouvelles  à  Genève,  on  fut  plus 
persuadé  qu'on  ne  l'était  auparavant  qu'à  tout  prendre,  le  départ 


'  R.  G.,  vol.  36,  fo  9  vo,  10  r»,  1"2  bis.  '  Ibid.,  f»  55  r». 

-  Ibid.,  fo  14  r". 


l48  LES    BERNOIS    REFUSENT    LE    DEPART.  iS/ja 

était  avantageux  à  la  Ville  o\  l'on  renvoya  aussitôt  Claude  Per- 
lemps  à  Bâle  pour  pi'ier  ce  canton  de  porter  celui  de  Berne  à  le 
recevoir',  ce  que  les  Bâlois  ne  manquèrent  pas  de  faire.  Mais  les 
Bernois  s'étant  affermis  dans  le  parti  qu'ils  avaient  pris,  les  Gene- 
vois de  leur  côté  ayant  appris  ces  nouvelles,  reconunencèrent  à 
faire  les  difficiles  et  à  parler  encore  des  fidélités  et  du  paiement  des 
sommes  dues  par  les  ducs  de  Savoie.  Les  seig-neurs  de  Bâle  en 
écrivirent  à  Berne  où  l'on  se  raidit  |)lus  que  jamais  contre  ces 
propositions,  sur  quoi  le  Conseil  écrivit  à  Pertemps,  sur  la  fin  du 
mois  d'août,  de  prier  les  seig'neurs  de  Bâle  de  faire  savoir  aux 
Bernois  que,  s'ils  voulaient  accepter  le  départ  après  que  les  articles 
obscurs  auraient  été  expliqués,  la  ville  de  Genève  se  déporterait 
de  ces  deux  demandes  si  importantes  et  dans  lesquelles  elle  était 
si  bien  fondée,  savoir  des  fidélités  et  du  paiement  de  l'argent  dû, 
pendant  le  temps  seulement  que  le  pays  resterait  entre  les  mains 
des  seigneurs  de  Berne'. 

Cette  nouvelle  proposition  ne  fit  pas  changer  aux  Bernois  leur 
résolution  de  ne  point  accepter  le  dé])art,  de  sorte  que  Pertemps 
fut  contraint  de  revenir  de  Bâle  sans  avoir  rien  avancé'.  L'on 
parla  ensuite  encore  beaucoup  dans  les  Conseils  de  ces  deux  arti- 
cles sur  lesquels  on  se  trouva  derechef  assez  partagé  :  le  Petit 
Conseil  voulait  qu'on  les  abandonnât  absolument,  mais  celui  des 
Soixante  ne  pouvait  pas  s'y  porter,  du  moins  à  l'égard  de  l'article 
des  fidélités,  et  en  général  on  ne  se  trouvait  pas  peu  embarrassé 
sur  toute  cette  affaire,  de  sorte  ([u'elle  continua  de  traîner  en  lon- 
gueur. Au  mois  de  novembre,  quel([ues  seigneurs  de  Berne  qui 
étaient  à  Genève  proposèrent  que  les  deux  villes  négociassent 
entre  elles  et  sans  l'entremise  d'aucun  autre  état,  un  accommode- 
ment et  que  les  articles  dont  elles  ne  pourraient  pas  convenir  se- 
raient portés  ensuite  devant  le  surarbitre  de  Bâle  pour  y  être 
décidés  souverainement'.  Le  premier  syndic  Curtet,  qui  avait  à 
faire  un  voyage  à  Berne  pour  ses  affaires  particulières,  fut  chargé 
de  conférer  sur  cette  nouvelle  proposition  avec  les  principaux  du 


'  R.  C.  vol.  m,  f»  fil  ro.  »  Iliid.,  fo  120  ro. 

^  Ibid.,  fo  108  vo.  •*  Ibid.,  fo  Ifit  1-0. 


l5/(2  PASSACili    DE    TROUPES    SUISSES    PAR    LA     VILLE.  1^9 

Conseil,  do  sonder  lein-  s«;ntinienl  sur  cette  affaire  et  de  leur  pro- 
poser (pie,  si  l'on  lonil)ait  d'accord  de  parler  d'affaires,  la  journée 
se  lînl  à  (ienève'.  Ces  pour[)arlers  n'ahontirenl  à  rien  pendant  le 
reste  de  cette  année,  les  difficultés  demeurèrent  indécises,  les 
négociations ,  qui  se  reprirent  quelques  mois  après,  continuèrent 
pendant  toute  l'année  suivante  et  ce  ne  fut  qu'au  commencement 
de  l'année  i544  ^lue  cette  affaire  fut  finie  de  la  manière  que  nous 
le  verrons  dans  la  suite. 

La  France,  pendant  cette  annc'o,  faisant  filer  un  assez  grand 
nombre  de  troupes  en  Piémont  dont  elle  possédait  la  plus  grande 
partie,  demanda  le  passage  de  ces  troupes  par  Genève.  L'on  était 
sur  le  pied,  dans  ce  temps-là,  de  ne  pas  refuser  au  roi  de  sembla- 
bles demandes,  et  d'ailleurs,  dans  les  vues  que  l'on  avait  d'obtenir 
de  ce  prince  la  restitution  du  mandement  de  Tliiez,  l'on  g-ardait 
avec  lui  de  grands  ménagemens,  mais  l'on  prit  en  même  temps 
toutes  les  mesures  nécessaires  pour  la  sûreté  de  la  ville  pendant 
que  les  troupes  passeraient  :  le  Conseil  résolut  qu'elles  n'entre- 
raient que  compagnie  par  compagnie,  l'on  fit  des  publications  pour 
empêcher  les  désordres  (|ui  auraient  pu  se  commettre  à  l'occasion 
de  leur  arrivée  et  l'on  chargea  le  capitaine  général  de  redoubler  sa 
vigilance  et  d'augmenter  la  garde  de  la  ville  pendant  la  nuit'.  Il 
passa  déjà  une  assez  grande  quantité  de  ces  troupes  sur  la  fin  du 
mois  de  mai,  mais  au  mois  de  juin,  il  en  vint  un  beaucoup  plus 
grand  nombre,  jusque-là  (pi'il  entra  d'un  seul  jour  douze  de  ces 
com|)agnies  dans  Genève,  contre  ce  qui  avait  été  convenu  qu'il  n'y 
en  passerait  jamais  plus  d'une  à  la  fois.  Ces  compagnies  même 
firent  des  désordres;  il  y  eut  quelque  démêlé  entre  les  soldats 
d'Appenzel  et  quelques  soldats  Grisons,  lequel  alla  si  loin  (jue 
les  uns  et  les  autres  coururent  en  armes  par  la  ville,  se  cherchant 
pour  se  batlre,  ce  qui  causa  un  grand  trouble,  le  peuple  ayant  aussi 
pris  les  armes  et  s'étant  mis  à  courir  les  rues'.  Le  principal  auteur 
de  la  querelle  fut  mis  en  prison  avec  quelques-uns  des  plus  échauf- 
fés et  par  là  l'émeute  fut  apaisée,  chacun  s'étanl  retiré  chez  soi 
après  la  publication  qui  en  fut  faite  de  la  part  du  magistrat.  Ouel- 

'  R.  C.  vol.  36,  fo  16.5  ro  (10  nov).  =  Ibid.,  vol.  36,  f»  38  ro  (lâjuin). 

-'  Ibid.,  vol.  35,  fo  537  (27  mars). 


l5o  LA    PESTE    ÉCLATE    DANS    LA    VILLE.  1 542 

(jues  jours  après',  les  prisonniers  furent  relâchés  à  la  prière  des 
commandans  de  ces  troupes  et  après  les  excuses  qu'ils  firent  au 
Conseil  du  désordre  qui  était  arrivé. 

Cependant  on  résolut,  pour  éviter  les  inconvéniens  que  l'on 
avait  vus,  de  prier  celles  qui  devaient  les  suivre  de  passer  par  un 
autre  lieu  que  par  la  ville  de  Genève  ',  résolution  que  l'on  ne  tint 
point,  car  l'ambassadeur  du  roi  à  Soleure  ayant  écrit  au  Conseil 
pour  le  prier  de  continuer  à  accorder  le  passage,  le  Conseil  se 
laissa  g-ag-ner,  n'exig-eant  autre  chose  sinon  que  les  troupes  ne  pas- 
sassent qu'une  compagnie  à  la  fois'.  Le  mag-istrat  eut  lieu  de  se 
repentir  de  celte  facilité  :  le  mal  contagieux *rég-nait  dans  plusieurs 
des  lieux  où  ces  dernières  troupes  avaient  été  levées,  comme  à  Fri- 
bourg  et  en  divers  cantons,  et  elles  le  portèrent  malheureusement 
dans  Genève.  Il  y  eut  même  quelques-uns  de  ces  soldats  qui  en 
moururent  dans  la  ville,  ce  qui  fit  prendre  la  résolution,  mais  trop 
tard,  de  n'en  plus  laisser  passer  %  car  le  mal  alla  tous  les  jours  en 
augmentant  et  la  peste  se  faisant  sentir  dans  plusieurs  maisons  sur 
la  fin  du  mois  de  septembre,  on  prit  les  mesures  que  l'on  avait  accou- 
tumé de  prendre  dans  ces  tristes  occasions  \  L'hôpital  pestilentiel 
fut  ouvert'  et  pourvu  d'officiers  pour  secourir  et  soulager  les  pau- 
vres atteints  de  ce  mal,  qui  y  seraient  portés;  on  fit  des  rég'lemens 
sur  l'ordre  et  l'économie  qui  devaient  être  observés  dans  cette  mai- 
son, surtout  le  magistrat  pensa  à  la  pourvoir  d'un  ministre  pour 
consoler  les  pestiférés  :  Pierre  Blanchet,  (jui  ne  servait  l'église  de 
Genève  que  depuis  trois  mois,  offrit  g-énéreusement  ses  services, 
lesquels  furent  acceptés  et  le  Conseil  lui  assigna  pour  cela  des 
appointemens  extraordinaires'.  Il  lui  donna  même  des  lettres  de 
notariat  afin  qu'il  put   recevoir   les   testamens   des  malades  qui 


'  En  réalité.dès  le  lendemain  13juin;  '  R.  C,  vol.  36,  f»  1.32  r»  (29  sept.), 

cf.  ibid.,  fo  38  v«.  »  Ibid.,  f»  128  ro. 

'  R.  C,  vol.  36,  fo  57  vo.  '  Il  avait  été  bâti  en  1482  au  milieu 

'  Ibid.,  fo  92  r».  —  Ce  n'est  pas  par  du  cimetière  actuel  de  Plainpalais  et  ne  fut 

lettre   mais   verbalement   que  l'ambassa-  démoli  qu'en  1777.  Cf.  dans  M.  D.  G.  t.  III, 

deur,  M.  de  Boisrigault,  «  eu  passant  par  p.  276,  le  mémoire  de  J.-J.  Chaponniérp 

icy  » ,   dit  le  registre,   fit  sa  demande  au  sur  VHùpital  des  pestiférés.  (Notf  des  édi- 

Conseil.  {Note  des  éditeurs.)  leurs.) 

*  La  peste.  (Note  des  éditeurs.)  '  Ibid..  f»  I.'jl  v", 


lÔfy.i  NOMINATION    I)K    OUATRK    NOUVEAUX    MINISTHKS.  1 5 1 

auraient  à  en  faire,  lestpiels  le  magistrat  tléelara  valides,  vu  la  cir- 
constance du  temps,  pourvu  fjiie  deux  ou  trois  (émoins  tout  au  i)lus 
eussent  assisté  à  leur  clôture.  L'on  confia  aussi  au  même  ministre 
Blancliet  les  effets  appartenant  à  ceux  qui  mourraienl  dans  l'hôpi- 
tal, pour  les  rendre  ensuite  aux  héritiers,  de  sorte  qu'à  tous  ég-ards 
il  rendit  de  grands  services  au  pauvre  peuple  affligé  de  ce  fléau'. 

Nos  pères  n'eurent  pas  moins  à  cœur  les  fortifications  cette 
ann(''o-là  (pie  les  précédentes.  Comme  ils  travaillaient  à  environner 
la  ville  de  i)aslions  et  de  murailles  assez  fortes  pour  être  terrassées, 
un  ouvrage  de  cette  importance  demandait  d'être  suivi  sans  inter- 
ru|)tiou  et  il  ne  se  pou\ail  faire  sans  une  dépense  considérable. 
Pour  le  continuer  avec  succès,  l'on  emprunta  à  Bàle,  pendant  tout 
le  cours  de  cette  année  et  de  la  suivante  et  à  diverses  fois,  de  grosses 
sommes  dont  on  pavait  l'intérêt  régulièrement.  Les  plus  riches 
marchands  de  la  ville  prêtèrent  aussi  et  l'on  imposa  des  tailles 
extraordinaires  sur  tous  les  sujets,  qui  allaient  même  juscju'au 
quinze  pour  cent  de  tous  les  biens  qu'ils  possédaient'. 

Calvin  était  lié  d'une  manière  si  étroite  avec  Farel  et  ils  se 
proposaient  de  prendre  des  mesures  si  justes  pour  le  gouvernement 
de  l'église,  qu'il  était  nécessaire  qu'ils  eussent  de  temps  en  temps 
quelque  conférence  ensenil)le.  C'est  ce  qui  porta  le  premier  à  prier 
le  Conseil  de  demander  Farel  pour  quelque  temps  à  l'église  de 
Neuchàtel,  laquelle  l'accorda  pour  un  mois%  de  sorte  que  pendant 
ce  temps-là  les  trois  réformateurs,  Farel,  Calvin  et  Viret  eurent  le 
plaisir  de  se  voir,  mais  il  leur  fallut  bientôt  se  séparer  :  l'église  de 
Lausanne  ne  pouvant  plus  se  passer  de  Viret,  celle  de  Genève  fut 
obligée  de  le  lui  rendre  aux  instantes  prières  qu'elle  lui  en  fit,  ce 
qui  arriva  au  commencement  de  juillet.  Après  qu'il  fut  parti,  les 
ministres  demandèrent  au  Conseil  en  sa  place  et  en  celle  de  Jaques 
Bernard  qui,  ne  se  trouvant  pas  assez  goûté  dans  la  ville,  souhaita 
d'exercer  son  ministère  à  la  campagne,  ce  qu'il  obtint,  l'église  de 


'  R.  C,,  vol.  ;{6,  fo  1.36  Vf,  155  vo.  conservée  aux  Archives,  P.  H  .  ii"  1278. 

^  Cf.  Roael.  t.  It,  p.  .i9.  Elle  a  été  publiée  par  M.  Herminjard,  Cor- 

'  R.C.,  vol.  35,  f»  ,ï08  vo  (27  févr.).  resp.  des  Réf.,  I.  VII,  110  1097.  {Note  des 

—  La  lettre  du  Conseil  de  Neuchàtel,  ac-  éditeurs.) 

cordant  aux  Genevois  leur  demande,  est 


l52  GENÈVE    DEVIENT    LA    VILLE    DU    REFUGE.  ï5l\2 

Satigiiy  lui  ayant  été  assignée,  les  ministres  demandèrent,  dis-je, 
deux  autres  pasteurs  et  deux  coadjuteurs,  ce  qui  leur  fut  accordé'. 
Les  pasteurs  qu'ils  choisirent  furent  Philippe  Ozias  *  et  Pierre  Blaii- 
chet  dont  nous  avons  déjà  parlé,  et  les  coadjuteurs  ou  diacres, 
Mathieu  de  Geneston'  et  Louis  Treppereau',  lesquels  le  Conseil 
agréa.  On  les  logea  tous  dans  des  maisons  appartenant  à  la  sei- 
gneurie et  l'on  régla  les  appointemens  des  deux  nouveaux  ministres 
à  deux  cent  quarante  florins  par  an  à  chacun,  et  ceux  des  diacres 
à  deux  cent  florins'. 

La  religion  réformée  faisant  des  progrès  dans  les  états  voi- 
sins, soit  en  France,  soit  en  Italie,  le  fléau  de  la  persécution  s'y  fai- 
sait aussi  sentir  en  même  temps,  ce  qui  fit  fuir  de  leur  patrie 
quantité  de  gens  qui  n'y  pouvaient  pas  professer  en  liberté  la  re- 
ligion de  la  vérité  de  laquelle  ils  étaient  persuadés.  Aussi  cette 
année,  Genève  commença-t-elle  à  être  le  refuge  de  quantité  de  g"ens 
de  ce  caractère.  Gomme  il  y  avait  plusieurs  Italiens  de  ce  nombre, 
on  fonda  en  leur  faveur,  au  mois  d'octobre,  une  ég-Iise  où  l'on  prê- 
chait en  cette  langue;  leurs  exercices  se  faisaient  au  commencement 
dans  la  chapelle  du  cardinal  d'Ostie  '  devenue  l'auditoire  de  philo- 
sophie, et  un  nommé  Bernardin  de  Sienne  en  fut  le  premier 
ministre'. 

La  ville  ne  manquait  pas  dans  ce  temps-là  de  g'ens  pieux  et 
charitables.  Un  marchand  allemand  entre  autres,  nommé  Jean  Kle- 
berg:er,  qui  faisait  son  séjour  une  partie  de  l'année  à  Genève  et 
l'autre  partie  à  Lyon,  se  distingua  beaucoup  par  cet  endroit-là  '.  Il 

'  R.  G.,  vol.  36,  fo  63  v",  70  v».  Cf.  conseillier  les  afferes  de  la  ville.  »  R.  G.,. 

Calvini  op„  t.  XI,  no  407,  et  Herminjard,  vol.  36,  f"  76.  {Note  des  éditeurs.) 

t.  VIII,  u»  1139.  (Note  des  éditeurs.)  °  La  chapelle  des   MaL'cliabées  bâtie 

^  Surnommé  De  l'Église  (De  £cc/e«ta);  par    Jean    de    Rroguy.    cardinal    d'Ostie. 

il  était  du  diocèse  de  Vierzon  en   Berri.  Gf.  t.  I,  p.  290.  {Note  des  éditeurs) . 

{Note  des  éditeurs.)  '  R.  G.,  vol.  36,  f»  ISl  vo.  Il  s'agit 

'  Il  était  originaire  de  Geneston,  au  du  célèbre  Bernardin  Ochino,  sur  lequel  on 

diocèse  de  Nîmes,  et  mourut  en  aoflt  1.3'io.  peut  consulter  entre  autres  le  mémoire  de 

(Note  des  éditeurs.)  M.  le  professeur  Ruffet  dans  la  Revue  chré- 

*  De  St- Vincent  en  Artois.  {Note  des  tienne,  1877.  {Note  des  éditeurs.) 

éditeurs,)  '  Sur  Jean  Kleberger,   le   bon  alle- 

^  Exactement  140  fl.  à  Treppereau  et  mand,  voir  le  mémoire  de  M.  Th.  Heyer 

2110   à  Geneston   «  voyeant  qu'il  pourra  dans  les  M.  D.  G.,  t.  IX,  pp.  421  et  suiv. 

{Note  des  éditeurs.) 


l542  AFFAIRE    d'ÉTIENNI!;    DE    LA    MAH    S.     DE    VAJNZY.  153 

paraît  par  les  registres  qu'il  faisait  de  temps  en  temps  des  libéra- 
lités très  considérables  à  l'hôpital,  tantôt  en  argent,  tantôt  en  den- 
rées, et  Iloset  remarque',  entre  les  charités  (pi'il  Ht  cette  année  à 
cette  maison,  un  présent  de  deux  cents  aunes  de  drap  vert  pour 
habiller  les  pauvres,  ce  (|ui  parait  aussi  par  les  registres  publics'. 
C'est  le  même  qui  possédait  le  verger  (jui  est  au  quartier  de  Glian- 
tepoulet,  le  long  du  Rhône,  et  (jui  porte  encore  aujourd'hui  son 
nom. 

L'on  n'avait  pas  seulement  dans  Genève  des  affaires  avec  le 
canton  allié  :  les  particuliers  qui  croyaient  avoir  sujet  d'être  mécon- 
tens  de  la  seigneurie  lui  en  suscitaient  tous  les  jours.  L'un  des  pre- 
miers condamnés  appelés  Mammelus  —  c'était  Etienne  De  la  Mar, 
sieur  de  Vanzj,  qui  avait  môme  été  syndic  en  l'année  iSiy  —  avait 
intenté  un  ]>rocès  à  la  République  devant  la  marche  qu'il  lui  avait 
intimée  ;  cent  quarante  tlorins  qu'il  [prétendait  lui  être  dûs  en  fai- 
saient le  sujet.  Les  Genevois,  regardant  cet  honime-là  comme  un 
ennemi  public  et  déclaré,  ne  voulaient  point  lui  répondre  et  trou- 
vaient fort  mauvais  que  les  Bernois,  le  considérant  comme  un  de 
leurs  sujets,  lui  eussent  accordé  la  marche,  l'un  des  états  alliés 
étant  engagé  par  le  traité  d'alliance  à  ne  point  donner  sa  protection 
aux  ennemis  de  l'autre,  mais  les  Bernois  n'étaient  pas  sur  le  pied  à 
observer  cet  article  à  la  rigueur,  le  sieur  de  Vanzy  n'étant  pas  le 
seul  des  ennemis  de  Genève  auquel  ils  eussent  donné  asile  et 
qu'ils  eussent  pris  sous  leur  protection.  Quoiqu'il  en  soit,  le  procès 
fut  instruit  dans  toutes  les  formes  et  jugé  au  désavantage  des 
Genevois,  lesquels  furent  condanmés,  tant  au  principal  qu'aux 
dépens,  dommages  et  intérêts,  à  une  somme  de  neuf  cent  trente-six 
écus  (ju'ils  furent  contraints  de  payer  au  sieur  de  Vanzy  pour 
éviter  qu'il  ne  fît  faire  des  saisies  des  dîmes  et  autres  revenus 
appartenant  à  la  Ville  dans  les  terres  de  St-Victor  et  Chapitre 
enclavées  dans  celles  de  Berne,  comme  il  avait  déjà  commencé  de 
faire  à  Valleiry '. 

tk'.s   sortes  d'événcmens  ne  conti-ibuaient   pas  peu  à  renou- 


'  Oiivr.  cité,  liv.  IV,  chap.  (iO,  p.  297.  '  Roset.  ouvr.  cité,  liv.  IV.ctiap.  08, 

'  R.  C,  vol.  36,  fo  189  ro.  p.  296;  cf.  R.  C,  vol.  36,  fo  84  yo. 


l54  PORRAL    ET    BONIVARD    TRAVAILLENT    AUX    CHRONIQUES.  1542 

veller  la  haine  que  l'on  avait  dans  Genève  contre  les  anciens  Mam- 
melus,  aussi  confirma-t-on  à  celle  occasion  un  jugement  qui  avait 
déjà  été  rendu  contre  eux,  que  non  seulement  leurs  enfans,  mais 
leur  postérité  même  jusqu'à  la  quatrième  génération,  serait  exclue 
de  tous  les  honneurs  de  la  l\é|nihlique  et  considérée  à  tous  égards 
comme  étrangère  ' . 

L'histoire  de  Genève  ayant  été  jusque-là  très  curieuse  et  très 
intéressante,  le  devenant  même  tous  les  jours  davantag'e  et  la  pos- 
térité ayant  un  grand  intérêt  à  la  connaître,  le  Conseil  avait  exhorté 
dès  l'année  précédente  Ami  Porral,  (jui  avait  été  déjà  plus  d'une 
fois  syndic  et  qui  occupait  la  première  place  du  syndicat  de  celle-ci, 
à  travailler  à  cet  ouvrage  et  on  lui  avait  communiqué  les  registres 
et  les  autres  pièces  nécessaires  pour  s'acquitter  avec  succès  de  cette 
commission'.  Ce  premier  magistrat  y  donnait  actuellement  tous  ses 
soins  lorsque  la  mort  l'enleva  au  mois  de  juin  de  cette  année'.  Il  y  a 
apparence  qu'il  aurait  réussi  dans  cet  ouvrage,  puisque  c'était  un 
homme  qui  avait  beaucoup  de  lumières  et  duquel  Calvin,  qui  l'as- 
sista à  sa  mort  et  qui  le  connaissait  particulièrement,  parle  avec 
éloge  dans  une  de  ses  lettres  imprimées  adressée  à  Farel'.  Après  la 
mort  de  Porral,  le  Conseil  n'abandonna  pas  ce  dessein;  il  choisit 
François  de  Bonivard,  auparavant  prieur  de  St-Victor,  pour  faire 
ce  que  Porral  n'avait  pu  exécuter  '  et  c'est  alors  que  cet  auteur 
commença  à  travailler  aux  Chroni(|ues  de  Genève  qui  portent  son 
nom  et  que  nous  avons  si  souvent  citées  dans  cette  histoire  '. 

Nous  avons  vu,  sur  la  fin  de  l'année  i54i  ',  comment,  à  la  per- 
suasion de  Calvin,  l'on  fit  des  ordonnances  ecclésiastiques.  Il 
n'était  pas  moins  important  de  rédiger  en  un  corps  toutes  les  lois 
qui  regardaient  le  gouvernement  de  l'état  et  qui  avaient  été  faites 
en  différens  temps  et,  s'il  était  nécessaire,  d'en  ajouter  de  nou- 


'  R.  C,  vol.  36,f»  11  1-0.  '  R.  C.   vol.  :î6.  fo  158  vo  (31  oct. 

»  Ibid.,  vol.  33,  fo  2-27  v»,  291  v».  loiâ). 

'  Ibid.,  vol.  3t),  fo  30  l'o  (3  juin  1.542).  •  Voir  sur  ces  célèbres  Clironiques  et 
Porral  fut  remplacé  au  syndicat  par  Jeiii  leur  composi (ion,  la  biographie  de  Boni- 
Ami  Curtet.  On  doit  à  A.  Itoget  (Étrennes  vardparJ.-J.  ChupoiinièredanslesM.D.G., 
genevoises,  V,  147).  une  notice  sur  ce  ma-  t.  IV,  li"«  partie,  pp.  210  et  suiv.  (Noie 
gistrat  patriote.  (Noie  des  èdileurs.)  des  éditeurs.) 

•  Calvint  op.,  t.  XI,  p.  408.  '  P.  132. 


l543  RÉDACTION    DES    ÉDITS    CIVILS    ET    POLITIOUES.  I.>.) 

vf'lles  et  d'abroger  celles  qui  étaient  (lepiiis  lonsftomps  hors  d'usage 
et  nui  ne  convenaient  point  à  la  situation  où  se  trouvait  alors  la 
République,  surtout  depuis  rétablissement  de  la  rélbrmation.  L'on 
se  proposa  pourtant,  en  travaillant  à  cet  ouvrage,  de  s'éloigner  le 
moins  qu'il  serait  possible  des  coutumes  et  des  usages  ipii  avaient 
eu  lieu  jusqu'alors  et  c'est  jiour  cela  que  le  Conseil  remit  à  ceux  qui 
y  travaillaient  des  copies  des  anciennes  Franchises  composées  par 
l'ordre  de  l'évêcpie  Ademarus  en  l'année  138;,  de  la  sentence  de 
Pajerne  et  des  traités  de  Berne,  afin  qu'ils  s'y  conformassent 
autant  que  la  nature  du  gouvernement  présent  et  l'état  des  choses 
le  permettraient.  Pour  réussir  dans  cet  ouvrage,  on  choisit  les  per- 
sonnes les  plus  éclairées  et  les  plus  informées  des  droits  de  la  Ville 
et  des  coutumes  anciennes  :  Calvin,  Porral,  dont  nous  venons  de 
parler,  Claude  Roset,  ipii  avait  exercé  pendant  plusieurs  années  la 
charge  de  secrétaire  d'État,  eurent  d'abord  cette  commission  qui 
leur  fut  donnée  au  mois  de  novembre  1 54i  '  ■  On  leur  joignit  ensuite 
le  docteur  Fabri  dont  nous  avons  déjà  parlé  plus  d'une  fois'.  Cet 
ouvrage  les  occupa  pendant  toute  l'année  suivante  et  il  fut  enfin 
amené  à  sa  perfection  au  mois  de  janvier  de  l'année  i543  '.  Il  serait 
trop  long-  de  faire  le  détail  de  son  contenu;  je  me  contenterai  seu- 
lement de  rapporter  les  articles  généraux  sur  lesquels  il  roulait  et 
les  principales  différences  qu'il  y  avait  entre  ces  premiers  édits  et 
ceux  qui  furent  faits  vingt-cinq  ans  après,  en  l'année  i568,  sous  la 
foi  desquels  on  a  vécu  depuis  et  qui  furent  imprimés  en  l'année 
1707*.  Les  articles  qu'il  contenait  concernaient  l'élection  annuelle 

'  R.  C,  vol.  35,  fo  408  r».  —  Outre  ait  attendu  jiisiiu'au  .KVIIIe  siècle  pour 

Calvin,  Porral  et  Roset  nommés  par  Gau-  imprimer  le  texte  officiel  de  nos  édits  ci- 

tier,  le  registre  indique  encore  Jean  Bâtard  vils  et  politiques,   alors  que  dès  l'année 

au  nombre  des  commissaires.  An  mois  de  1362,  ils  étaient  publiés  en  anglais,  ainsi 

septembre  précédent,  on  avait  déjà  nommé  que   l'a   montré  Ch.    Le  Fort  dans    les 

une  commission  composée  du  syndic  d'Ar-  M.  D.  G.,  t.  VIII,  p.  439.  Ce  n'est  point  en 

lod,  Girardin  de  la   Rive.   Cl.  Pertemps,  tout  cas  par  négligence  ou  par  oubli,  mais 

Cl.  Roset.  Jean  Balard,  P.  Vandel  et  du  de   propos  délibéré,  que  les  édits  revisés 

lieutenant  J.  Goulaz  ;  cf.  ibid.,  f"  341  vo.  en  1368  ne  furent  pas  publiés.  C'est  ce 

{Note  des  éditeurs.)  que   montre  un  arr.H  du  24  février  1368, 

M/j/d.,vol.36,  fo  14  V»  U.")mai  l.b42i.  denieuré   inédit   et    qu'à    ce    titre,    nous 

'  R.  C.  vol.  36,  fo  216  vo  (18  janv.),  croyons  intéressant  de  publier  ici  : 

*  Édits  de  la  République  de  Genève,  «  Sur  ce  qu'a  esté  parle  des  editzqne 

Genève,  1707,  in-4.  Il  est  singulier  que  l'on  plusieurs  demandent  estre  imprimés  aftin 


l56  PRINCIPAUX    ARTICLES    DE    CES    EDlïS.  l543 

des  syndics,  du  Petit  Conseil,  de  celui  des  Soixante,  de  celui  des 
Deux  Cents,  du  lieutenant  et  des  auditeurs  de  la  justice  inférieure, 
du  trésorier,  des  secrétaires,  soit  du  Conseil,  soit  de  la  justice,  du 
procureur  général,  des  auditeurs  des  comptes,  du  maître  d'artil- 
lerie, de  celui  de  la  monnaie,  du  contrôleur,  du  capitaine  général, 
des  capitaines  particuliers  qui  étaient  sous  ses  ordres,  des  bande- 
rets  et  des  dizeniers,  du  sautier,  du  geôlier,  des  hérauts,  guets  ou 
officiers,  des  gardes  des  tours  et  des  portes,  des  notaires  et  des 
gardes  sur  les  poids  et  mesures,  des  maçons  et  des  charpentiers. 
Les  devoirs  de  chacun  de  ces  officiers  y  étaient  ensuite  marcjués, 
de  même  que  l'ordre  qui  devait  être  observé  dans  les  dift'érens 
Conseils  et  ce  (|ui  regardait  la  connaissance  des  affaires  criminelles. 

A  l'égard  des  différences  cju'il  y  avait  entre  ces  édits  et  ceux 
(jui  furent  faits  dans  la  suite,  on  les  peut  réduire  aux  suivantes  : 
Le  jour  de  l'élection  des  syndics  était  fixé,  dans  ceux  dont  il  s'agit 
ici,  au  premier  dimanche  de  février' .  Les  syndics  nouvellement  élus 
ne  devaient  point  prêter  le  serment  de  leur  charge  et  en  être  mis  en 
possession  dans  l'assemblée  générale  du  peuple,  mais  à  la  maison 
de  ville,  entre  les  mains  des  anciens  syndics.  L'élection  du  procu- 
reur général  ne  se  faisait  qu'en  Petit  Conseil  et  en  Deux  Cents, 
sans  être  portée  au  peuple,  et  celte  charge  était  annuelle,  les 
Conseils  s'étanl  pourtant  réservé  de  pouvoir  continuer  celui  (pii  en 
était  pourvu,  s'ils  l'en  jugeaient  capable. 

LTiie  autre  différence  qu'il  y  avait  enti'c  ces  premiers  édils  et 
les  suivants,  c'est  que  les  premiers  parlaient  de  la  charge  de  capi- 
taine général  et  de  ses  fonctions,  office  qui  fut  abrogé  dans  la  suite, 
comme  nous  le  dirons  ci-après.  Le  capitaine  général  avait  sous  lui 
les  capitaines  particuliers  dont  les  capitaines  des  compagnies 
bourgeoises  tiennent  aujourd'hui  la  place.  Ces  capitaines  devaient 
être  élus  par  ceux  de  leur  quartier,  en  présence  du  capitaine  gé- 


il'en  estre  informés,  arresté  de  ne  les  point  en  aura  besoin  »  (R.  C,  vol.  63,  f»  9  v"). 

imprimer  mais  qu'on  eu  fasse  des  donbles  Le  registre  ne  dit  pas  à  quels  motifs 

à  qui    en   voudra,   notamment   qu'on    en  est  due   la   décision  du  Conseil,  mais  ce 

fasse  grossoyer  deux,  l'un   [lour  la  salle  sont  sans  doute  des  considérations  de  po- 

de  là  et  l'autre  pour  la  banche  [tribunal  litique  extérieure.  (Note  des  éditeurs.) 

du  lieutenant],  affin  d'estre  veus  par  (jui  '  Au  lieu  de  janvier,  depuis  1368. 


l543  SUITE    DES    ARTICLES    DES    ÉdiTS    POUTIOUES.  l')! 

néi-al  el  de  deux  conseillers  du  Petit  Conseil,  sous  l'approbation  du 
même  Conseil. 

Outre  le  capitaine  g-énéral,  les  mêmes  édits  ordonnaient  (|u'il 
y  eût  un  handeret  général.  Le  |)reniier  était  obligé  d'avoir  une 
attention  particulière  siu' tout  ce  ipii  regardait  la  tranquillité  inté- 
rieure de  la  ville  en  empêchant  (pi'il  se  fit  aucune  assemblée  sus- 
pecte ni  aucune  pratique  séditieuse.  Les  capitaines  particuliers 
devaient  avoir  la  même  attention,  chacun  dans  son  quartier,  et  les 
uns  et  les  autres  étaient  chargés  d'avertir  le  Conseil  des  désordres 
(pu  viendraient  à  leur  connaissance.  Le  capitaine  général  et  les 
autres  devaient  être  prêts  à  défendre  la  ville  toutes  les  fois  qu'il 
serait  nécessaire,  sans  qu'il  leur  fut  permis  néanmoins  de  mettre 
les  bourgeois  sous  les  armes  sans  l'ordre  exprès  du  Conseil,  à 
moins  que  la  ville  ne  fût  attaquée  subitement,  auquel  cas  ils  étaient 
obligés  de  courir  incessamment  au  lieu  du  danger  en  attendant 
que  le  Conseil  y  eût  pourvu  plus  complètement. 

A  l'ég-ard  des  fonctions  des  autres  charges,  les  édits  dont  nous 
parlons  ordonnaient  qu'un  des  syndics  présidât  au  consistoire,  ce 
qui  fut  changé  depuis.  Par  rapport  aux  jours  auxfpiels  le  Conseil 
ordinaire  devait  être  assemblé,  ils  n'en  marquaient  que  trois  dans 
la  semaine,  savoir  le  lundi,  le  mardi  et  le  vendredi.  Sur  le  jugement 
des  procès  criminels,  il  ne  paraît  pas  par  ces  édits  que  le  lieutenant 
y  dût  être  instant,  ce  que  portent  expressément  les  autres.  Ils  ne 
font  point  mention  non  |)lus  de  la  grâce  que  les  malfaiteurs  peu- 
vent demander  au  Conseil  des  Deux  Cents  et  ils  ne  disent  mot  de 
la  loi  très  sage  qui  est  contenue  en  termes  exprès  dans  les  derniers  : 
que  dans  le  Petit  Conseil,  la  cour  du  lieutenant  et  les  premières 
appellations,  le  père  et  le  fils,  ou  gendre,  de  même  que  les  deux 
frères,  n'en  pourraient  être  membres  en  même  tenqis.  Enfin  jiar 
les  mêmes  édits,  il  n'y  devait  avoir  que  quatre  auditeurs  de  la 
justice,  dont  la  charge  n'était  que  pour  deux  ans  au  lieu  de  six 
auditeurs  qui  le  sont  chacun  pour  trois  ans,  comme  la  chose  fut 
réglée  par  les  édits  suivans  et  comme  elle  se  pratique  encore  au- 
jourd'hui. 

Par  rapport  aux  autres  articles,  ils  étaient  les  mêmes  que  ceux 
des  édits  politiques  imprimés  et  l'on  a  même  conservé  dans  ceux-ci 


l58  ACCEPTATION    DES    ÉdITS    PAR    LES    CONSEILS.  l543 

presque  partout  les  mêmes  expressions.  Quand  ceux  qui  avaient  eu 
la  commission  de  les  compiler  les  eurent  mis  dans  l'état  qu'ils 
s'étaient  proposé,  ils  furent  lus  dans  le  Petit  Conseil,  dans  celui  des 
Soixante,  en  Deux  Cents  et  en  Général  où  ils  furent  approuvés'. 
Je  trouve  dans  Roset'  que  lorsqu'on  en  fit  lecture  dans  le  Grand 
Conseil,  il  s'éleva  quelques  difficultés  sur  l'élection  des  syndics, 
plusieurs  prétendant  qu'il  serait  du  bien  public  de  n'en  élire  que 
deux  nouveaux  toutes  les  années,  pour  éviter  les  trop  grands  chan- 
g-emensqui  arrivaioni  dans  la  jirésidence  lorsque,  selon  la  coulume, 
on  en  choisissait  (juatre  et  que  cet  avis  l'emporta,  mais  que  le 
Conseil  Général  n'y  voulut  point  donner  les  mains,  que  quantité  de 
jeunes  gens  s'y  opposèrent  avec  vigueur,  se  récriant  qu'il  n'était 
pas  raisonnable  que  si  peu  de  personnes  eussent  part  aux  premiers 
honneurs  de  la  République  et  qu'il  fallait  que  chacun  y  parvînt  à 
son  tour.  Les  registres  publics  ne  font  pas  mention  de  ce  que  je 
viens  de  dire  après  Roset. 

Les  édits  ne  limilant  point  le  nombre  des  conseillers  du  Petit 
Conseil  et  n'exigeant  autre  chose  d'eux  sinon  qu'ils  fussent  citoyens, 
le  Conseil  des  Deux  Cents  était  maître  de  faire  à  cet  égard,  selon  les 
circonstances,  les  changemens  qu'il  trouvait  à  propos,  pourvu  qu'ils 
ne  fussent  pas  considérables  ni  contraires  à  ces  mêmes  édits.  L'an- 
née précédente,  le  Petit  Conseil  avait  été  rempli  de  trente  Conseil- 
lers et  pendant  le  cours  de  l'année  il  en  était  mort  deux  ;  l'on  mil 
sur  le  tapis  si  l'on  remj)lirait  leurs  places  ou  si  l'on  en  demeurerait, 
au  nombre  de  vingt-huit  et  ce  dernier  avis  l'emportai  Le  Deux 
Cents  trouva  aussi  à  propos  que  le  procureur  général  fut  du  Petit 
(Conseil.  Pierre  Vandel,  qui  avait  été  choisi  pour  faire  cette  fonction 
cette  année,  en  était  membre  ;  on  lui  conserva  sa  place  et  son  rang- 
dans  ce  corps,  avec  la  liberté  même  de  pouvoir  substituer  un  autre 
juge  en  sa  place  dans  le  jugement  des  causes  particulières  lorsque 
sa  charge  de  procureur  général  l'appelant  ailleurs,  il  ne  pourrait 
pas  se  rencontrer  en  Conseil  *.  Enfin,  pour  autoriser  davantage  les 
syndics  et  le  Conseil  ordinaire  dans  le  jugement  des  procès  crimi- 

■■  R.  G.,  vol.  36.  fo  219  r»,  221   r»,  '  R.  C.  vol.  37,  f»  6  v». 

223  1-0.  *  Ihid..  fo  6  vo. 

'  Ouvr.  cite,  liv.  IV,  chap.  62,  p.  299. 


ï5l\3  NOUVELLE    ÉPIDÉMIE    DE    PESTE.  169 

nels,  on  linir  donna  coninie  adjoints  dans  ces  sortes  de  causes  six 
conseillers  du  Grand  Conseil  ' . 

La  peste  qui  s'était  fait  sentir  l'année  précédente  dans  Genève 
de  la  manière  que  nous  l'avons  dit',  ne  finit,  celle-ci,  que  dans  le  mois 
de  février,  mais  ce  ne  fut  pas  pour  longtemps  que  la  ville  futdélivrée 
de  ce  fléau  qui  commença  à  faire  de  nouveaux  ravages  sur  la  fin  du 
mois  d'avril;  c'est  ce  qui  porta  le  magistrat  à  renouveler  ses  soins 
pour  éloigner  une  nialatlie  aussi  terrible,  ou  du  moins  pour  en 
diminuer  l'effet.  L'on  fournit  de  nouveau  l'hôpital  pestilentiel  de 
tous  les  meubles  nécessaires,  de  vivres  et  d'un  nombre  suffisant 
d'officiers  et  de  domestiques  aux  dépens  du  public.  On  obligea 
ceux  qui  étaient  suspects  du  mal  contagieux  de  ne  point  sortir  de 
leurs  maisons  à  moins  que  ce  ne  fût  pour  sortir  de  la  ville  et  ceux 
qui  en  étaient  infectés  de  la  quitter  absolument.  L'on  obligea  aussi 
ceux  qui  guériraient  de  cette  maladie  dans  l'hôpital  pestilentiel  de 
ne  pouvoir  revenir  dans  Genève  qu'après  avoir  fait  leur  quaran- 
taine'. Pierre  Blanchet  tpii,  depuis  ([ue  la  peste  avait  commencé 
l'année  précédente  jusqu'au  mois  de  février  de  celle-ci  qu'elle  avait 
cessé,  avait  toujours  demeuré  dans  l'hôpital  pestilentiel,  v  fut  ren- 
voyé aussitôt  qu'elle  reconnnença  et  y  consola  les  malades  avec  le 
même  zèle  et  la  même  affection  qu'il  avait  fait  auparavant,  mais  il 
ne  rendit  pas  longtemps  ses  généreux  services  :  l'air  infecté  qu'il 
respirait  et  auquel  il  avait  résisté  jusque-là  le  saisit  d'une  telle 
manière  qu'il  ne  put  résister  à  la  violence  du  mal.  Il  mourut  au 
commencement  de  juin'  d'une  manière  bien  digne  d'un  ministre 
de  l'Evangile,  en  faisant  l'œuvre  du  Seigneur,  et  la  gloire  cpi'il 
acquit  par  une  conduite  si  chrétienne  fut  d'autant  plus  grande  qu'il 
y  avait  très  peu  de  ses  collègues  ([ui  eussent  le  courag-e  d'offrir 
leurs  services;  la  plupart  au  contraire  avaient  témoigné  une 
répugnance  invincible  à  s'acquitter  d'une  fonction  aussi  dan- 
gereuse. 11  vint  même  aux  oreilles  du  magistrat  que  quelques-uns 
d'entre  eux  s'étaient  servis  de  termes  extrêmement  forts  et  dont 


'  R.  C,  vol.  37,  fo  14  v.  *  Ibid.,  f»  HO  ro  {1er  juin).  Pierre 

^  Voir  plus  haut,  p.  150.  Blanchet  était  originaire   du    diocèse  de 

^  R.  (1.,  vol.  37,  fo  lOo  vo,  108  r"       Vierzon  en  Berrl.  {Noie  des  éditeurs.) 
(25  et  29  mai). 


lOo  CONDUITE    DES    MINISTRES    PENDANT    LA    PESTE.  1 543 

ceux  qui  les  avaient  entendus  avaient  été  scandalisés,  pour  mar- 
(|uer  cette  répug-nance ' .  Après  la  mort  de  Blanchet,  le  Conseil 
ordonna  aux  ministres  de  jeter  les  yeux  sur  un  de  leur  corps  pour 
s'acquitter  de  cette  fonction,  leur  défendant  |)ourtant  de  choisir 
Calvin  à  cause  du  besoin  que  l'église  avait  de  ses  services',  mais  ils 
ne  téinoii^nèrent  pas  moins  d'éloigneinent  qu'auparavant  à  faire  ce 
qu'on  exigeait  d'eux,  la  peste  qui  se  rendait  tous  les  jours  plus  forte 
et  ([ui  avait  emporté  plusieurs  des  officiers  de  l'hôpital  pestilentiel 
n'augmentant  pas  peu  leur  crainte.  Ils  se  présentèrent  même  en 
Conseil  le  5  juin,  où  ils  avouèrent  qu'il  serait  de  leur  devoir  d'aller 
consoler  les  pestiférés,  mais  qu'aucun  n'avait  assez  de  courage 
pour  le  foire  et  qu'ils  priaient  le  Conseil  de  les  dispenser  de  cette 
fonction,  sous  ['(jffre  qu'ils  faisaient  de  trouver  un  autre  ministre 
qu'eux  (jui  s'en  acquitterait  à  la  satisfaction  publique.  Sur  quoi  le 
Conseil  qui  excepta  encore  Calvin,  non  seulement  à  cause  de  la 
grande  utilité  dont  il  était  dans  l'église,  mais  aussi  à  cause  des 
conseils  qu'il  donnait  et  des  services  qu'il  rendait  tous  les  jours  à 
l'état,  exhorta  forlemenl  les  autres  à  ne  pas  persister  dans  le  refus 
qu'ils  avaient  fait,  les  faisant  souvenir  des  eng-agemens  où  les  met- 
tait le  serment  (pi'ils  avaient  prêté  à  la  République  de  la  servir 
dans  l'adversité  comme  en  temps  de  guerre  ou  de  peste,  de  même 
que  dans  la  prospérité  '. 

Ces  exhortations  ne  les  gagnèrent  pas  encore  :  ils  continuèrent 
d'avouer  leur  faiblesse,  priant  le  Conseil  d'avoir  la  bonté  de  la  leur 
pardonner  ;  ils  diient  que  Dieu  ne  leur  avait  pas  encore  accordé  la 
grâce  de  la  vaincre  et  d'affronter  le  péril  avec  l'intrépidité  néces- 
saire. Il  n'y  eut  que  Geneston  qui,  touché  de  ce  qui  leur  avait  été 
représenté,  offrit  d'aller  servir  à  l'hôpital  pestiféré,  si  le  sort  tom- 
bait sur  lui  *.  L'on  ne  voit  pas  par  les  registres  publics  si  les  autres 
ministres  sul)irenl  effectivement  le  sort  avec  Geneston.  Il  paraît 
seulement  que  celui-ci,  après  avoir  fait  la  fonction  de  consolateur 
dans  l'hôpital  pendant  deux  mois,  y  fut  atteint  de  la  peste  et  que  sa 


'  «  Plustout  que  aller  à  l'iiospitat  ils  ^  Ihid..  f»  HO  r",  H2  r° 

voiildroj'ent  estre  aux  dialiles.  •  R.  C.  vol.  '  Ibid..  (•'  H7. 

:{7,  fo  80  r".  (Note  des  éditeurs.)  *  lOid. 


l543  DISETTE    DA.NS    (;ENÈVE.  I  ()  1 

femme  mourut  de  la  même  maladie'.  Au  resle  il  ne  paraît,  pas  que 
Galviu  se  tut  offert,  comme  le  dit  Roset%  pour  faire  eette  fonction 
et  qu'il  eût  subi  le  sort  avec  Blancliel  et  Castellion  '  (jui  était  récent 
du  collège  lorsque  le  premier  fut  établi  ministre  de  l'hôpital  pesti- 
lentiel. Il  ne  paraît  point  non  plus  (jue  Castellion  refusât  ses  ser- 
vices après  les  avoir  offerts,  comme  l'assure  le  mrnic  Rosel,.  Au 
contraire  les  registres  portent  en  termes  exprès  (jue  le  (Conseil 
renvoya  de  quelque  tenq>s  à  se  prévaloir  de  ses  offres  '.  Il  n'est  pas 
impossibitî  que  les  démêlés  qu'eut  Calvin  avec  Castellion,  et  dont 
nous  parlerons  dans  la  suite,  n'ayant  porté  Roset  à  parler  de  cet 
homme-là  moins  honorablement  comme  il  a  fait  \ 

La  peste  faisait  d'autant  plus  de  ravages  qu'il  y  avait  des  mal- 
heureux qui  la  comnnini(juaient  en  graissant  et  frottant  de  nuit  les 
verroux  et  les  marteaux  des  portes  avec  un  onguent  fait  avec  des 
charbons  et  autres  matières  pestiférées,  dans  la  vue  de  s'enrichir 
ensuite  des  dépouilles  des  familles  que  la  peste  qui  leur  aurait  été 
donnée  par  une  voie  si  détestable  aurait  fait  périr.  On  prit  des 
mesures  pour  découvrir  ces  g-ens-Ià  et  les  attraper  sur  le  fait,  s'il 
était  possible,  mais  l'on  n'y  réussit  pas  pour  lors  \  Cependant 
la  peste,  malgré  les  mouvemens  que  ces  scélérats  se  donnaient 
pour  la  faire  continuer,  diminua  beaucoup  et  cessa  même  jn-esque 
entièrement  sur  la  (in  d'octobre,  de  sorte  que  les  tribunaux  de 
justice,  qui  avaient  été  fermés  aux  particuliers  depuis  le  mois 
de  mai,  commencèrent  alors  à  être  rouverts  et  le  commerce, 
qui  avait  été  jusque-là  interrompu,  reprit  peu  à  peu  son  train 
ordinaire. 

La  peste  n'était  pas  le  seul  fléau  qui  affligeai  la  ville  de  Genève  : 
une  disette  extrême  et  qui  allait  si  loin  que  le  blé  valait  sept  florins 


'  R.  C,  vol.  37,  fo  1(59  ro  (3  aoiU).  '  R.  C,  vol.  37,  fo  80  et  82. 

'  Oavr.  cité,  liv.  IV,chap.6i),  p.  298.  *  Cette  réserve  en  faveur  du  noble  et 

'  Il  suffit  (le  renvoyer  le  lecteur,  en  malheureux   adversaire  de  Calvin   témoi- 

cequi  concerne  Castellion,  au  livre  inagis-  gne,  avec  bien  d'autres  pa.ssages,  de  l'in- 

tral  de  M.  Ferdinand  Buisson  ,  Sébastien  dépendance  de  jugement  et  de  la   largeur 

Castellion,   sa   vie   et  son    œurre,    Paris,  de  vuesi  de  Gàul\er.  (Note  des  éditeurs.) 

1892,  2  vol.  in-8.(iVoie  des  éditeurs.)  «  R.  C,  vol.  37,  fo  154  ro  (13  juillet). 


162  ACHATS    DE    BLE    EN    FRANCE.  1 5/l3 

la  coupe',  ce  qui  était  beaucoup  pour  ce  temps-là,  achevait  de  déso- 
ler ce  pauvre  peuple.  C'est  ce  qui  porta  la  seigneurie,  qui  n'avait 
point  alors  de  greniers  publics  comme  elle  en  a  aujourd'hui'  rem- 
plis de  cette  denrée  si  nécessaire,  à  en  faire  venir  des  pays  étrangers. 
Quehjues  particuliers  furent  choisis  pour  aller  faire  ces  provisions 
et  la  seigneurie  leur  fit  une  avance  de  deux  mille  écus  sous  bonne 
caution  et  sous  l'intérêt  du  cinq  pour  cent  qu'ils  en  paieraient  et  à 
condition  (jue  le  lAv  ipi'ils  achèteraient  serait  tout  vendu  dans  la 
ville.  Gomme  la  perte  était  à  leurs  périls  et  risques,  aussi  le  Conseil 
ieui' laissait  le  profit  tpi'ils  pourraient  faire.  On  exigea  d'eux  encore 
qu'ils  n'achetassent  point  ce  l)lé  dans  le  voisinage  de  Genève,  comme 
à  douze  à  quinze  lieues  à  la  ronde,  d'où  il  se  rendait  naturellement 
en  cette  ville,  mais  en  des  pays  plus  éloignés'.  Ils  se  proposèrent 
donc  d'en  ail  ci-  chercher  en  France  et  ils  demandèrent  pour  cet 
effet  des  lettres  de  recommandation  auprès  du  roi  |)our  obtenir  de 
ce  prince  la  permission  d'acheter  du  blé  et  de  le  faire  sortir  du 
royaume  '.  Avec  ces  lettres  de  recommandation,  Pertemps,  Des  Arts 
et  Baudichon  de  la  Maisonneuve,  qui  entreprirent  cette  affaire, 
partirent  pour  Paris  et  ayant  eu  l'honneur  de  les  présenter  au  roi  à 
Fontaineblau  où  il  était,  ils  obtinrent  la  permission  d'acheter  des 
blés  dans  l'Auvergne,  le  Berry  et  le  Bourbonnais  et  de  les  faire  pas- 
ser à  Genève.  Ils  revinrent  en  cette  ville  avec  ces  l)onnes  nouvelles 
au  commencement  de  décembre''  et  les  blés  qu'ils  avaient  achetés 
ensuite  de  celte  permission  ne  tardèrent  pas  à  arriver,  ce  qui  ne  fut 
pas  un  petit  soulagement  pour  le  pauvre  peuple,  aux  besoins 
duquel  le  magistrat  pourvut  d'ailleurs  par  une  collecte  (ju'il  or- 


'  D'après  les  calculs  de  M.  Th.  Heyer  1625  seulement  qu'im  véritable  grenier  à 

(M.  D.  G.,  t.  XVII,  p.  123)  le  florin  de  blé  fut  établi  sur  l'emplacement  de  l'ancien 

Genève  valait  alors  environ  10  fr.  de  notre  couvent  des  Cordeliers  de  Rive  et  il  fallut 

monnaie  actuelle.  La  coupe  était  une  me-  le  reconstruire  en  1769.  La  Grenette  de 

sure  de  capacité  pour  les  grains  de  la  cou-  Longemalle  datait  de  1747.  Voir  l'arlicle  de 

tenance  de  77   litres  à   peu    près;  on  en  M.  A.  Gaborn  sur  le  Grenier  à  blé  de  Rive 

tirait  environ  115  livres  de  pain,   lequel  dana  le  Journal  de  Genève  du  9  mai  1897. 

coûtait  ainsi,  en  cette  année  1543,  à  peu  {Note  des  éditeurs.) 
près  60  cent,  la  livre.  {Note  des  éditeurs.)  '■  R.  G.,  vol.  37,  fo  191,  19:!.  196. 

"  Il  avait  existé  anciennement  plu-  *  Ibid.,  f»  262  v». 

sieurs  dépôts  de  blé  dans  la  ville,  notam-  '  Ibid.,  vol.  38,  fo  2. 

ment  aux  balles  du  Molard.  mais  c'est  en 


l5/|3  ON    CONTINLIE    L'oUVK.UiK    OKS     KniiTIFICATIONS.  I  (î."» 

donna  et  qui  so  Faisait  toutes  les  semaines  cliez  les  particuliers  les 
plus  aisés  de  la  ville. 

L'ouvra§(;  des  Fortifications  continua  d'aller  son  Irain  pendant 
celte  année,  malgré  la  peste  et  la  disette,  deux  ([ni  en  avaient  le 
soin  s'assemblaient  réi-ulièrement  toutes  les  semaines  poni'  déli- 
bérer sur  ce  qu'il  y  avait  à  faire  à  cet  égard.  Pour  l'aire  des  ou- 
vrages construits  selon  les  règles  de  l'art,  ils  consultèrent  des 
experts  et  commirent  quehjues-uns  de  leur  corps  pour  aller  voir 
les  principales  places  fortes  qu'il  y  avait  dans  l'Europe,  afin  d'être 
en  état  de  donner  de  meilleurs  conseils  sur  la  fortification.  L'arg'ent 
ne  manqua  point  pour  fournir  à  la  dépense  :  le  banquier  de  Bâie 
qui  avait  déjà  prêté  les  années  précédentes  des  sommes  très  consi- 
dérables, voyant  que  l'intérêt  lui  était  payé  rég-ulièrement,  en  ofîrit 
celle-ci  de  plus  grosses  encore  si  l'on  en  avait  besoin,  jusqu'à 
la  concurrence  de  trente  mille  écus.  On  se  contenta,  pour  cette 
année,  environ  du  tiers  de  cette  somme',  avec  quoi  l'on  acheva 
les  deux  grandes  courtines  qui  vont  depuis  le  Rhône  jusqu'à 
S'-Léger  et  le  boulevard  de  l'Oye  qui  est  entre  deux'  ;  l'on  acheta 
aussi  quantité  de  matière  poui-  du  canon  et  l'on  en  fit  six  nou- 
velles pièces. 

La  ville  se  vit  exposée  cette  année  comme  elle  l'avait  été  la 
précédente,  au  passage  d'un  assez  grand  nombre  de  troupes  suisses 
qui  allaient  au  service  du  roi  de  France  en  Piémont'.  Sur  le  rapport 
que  fit  au  Conseil  le  capitaine  général  Ami  Bandière,  que  celui  qui 
les  commandait  s'était  adressé  à  lui  pour  savoir  si  l'on  voudrait 
accorder  le  passage  par  Genève  à  un  corps  de  douze  mille  hommes 
de  cette  nation,  une  si  grande  quantité  épouvanta  le  magistrat  qui 
chargea  Bandière  de  répondre  (jue  la  peste  qui  affligeait  la  vdie  et 
la  grande  cherté  des  vivres  empêchait  le  Conseil  d'agréer  an  roi 
dans  toute  l'étendue  de  sa  demande  et  qu'il  ne  pouvait  se  résoudre 
à  accorder  le  passage  qu'à  une  partie  de  ce  monde  qui  était  com- 
posé de  Grisons,  de  Suisses  et  de  Valaisans,  à  condition  qu'il  ne 
passerait  qu'une  compagnie  à  la  fois,  ce  qui  fut  exécuté  de  cette 

'  R.  C,  vol.  37.  fo  137  r.  la  ville  de  Genève,  1846,  in-8.  p.  28.  (Note 

2  Ibid.Jo  163  i-o.  Cf.  Massé.  Essai  sur      des  éditeurs.) 
les  diverses  enceintes  et   fortifications  de  '  Ibid.,  vol.  3S,  t°  10. 


l(i4       NOUVELLES  DISCUSSIONS  SUR  LE  DROIT  d'eXCOMMUNICATION.      l^^[[?) 

manière,  les  Grisons  n'élant  point   entrés  dans  la  ville,  mais  les 
seuls  Suisses  et  les  Valaisans  ' . 

Le  besoin  qu'on  avait  dans  Genève  de  la  faveur  du  roi  pour 
l'achat  et  la  sortie  des  blés  dont  nous  avons  parlé  ne  contribua  pas 
peu  à  avoir  cette  facilité,  malgré  les  incommodités  qu'un  tel  pas- 
sage pouvait  causer,  desquelles  on  avait  fait  l'cxjjérience  les  années 
précédentes.  L'on  prit  même  cette  occasion  de  prier  le  trésorier 
de  ces  troupes,  homme  qui  passait  pour  avoir  du  crédit  à  la  cour, 
de  s'employer  pour  faire  réussir  la  demande  qu'on  y  devait  faire  à 
ce  sujet'.  L'affaire  de  la  restitution  du  mandement  de  Thiez,  que 
l'on  n'abandonnait  jamais  de  vue,  contribuait  aussi  beaucoup  aux 
égards  qu'on  avait  pour  le  roi,  comme  nous  l'avons  déjà  remarqué 
ci-devant.  Cette  affaire  tenait  si  fort  à  cœur  aux  Conseils  qu'ils 
furent  à  diverses  fois  sur  le  point,  pendant  cette  année,  d'envoyer 
une  députation  solennelle  à  Paris  là-dessus.  Les  députés  même 
avaient  déjà  été  nommés  et  les  actes  et  les  droits  par  lesquels  il 
paraissait  que  cette  terre  appartenait  à  Genève  avaient  été  tous 
pré[)arés  et  mis  en  ordre',  mais  l'indécision  des  difficultés  de  la 
seigneurie  avec  les  Bernois  fit  toujours  suspendre  l'exécution  de 
cette  résolution  jusqu'après  qu'elles  auraient  été  entièrement  ter- 
minées, dans  l'espérance  que  les  lettres  de  recommandation  que 
l'on  aurait  alors  de  ce  canton  auprès  du  roi  pourraient  contribuer 
à  faire  réussir  la  chose. 

Nous  avons  vu  ci-devant'  que  lorsque  les  ordonnances  ecclé- 
siastiques furent  approuvées,  elles  ne  le  furent  pas  d'un  consente- 
ment si  unanime  que  l'article  de  l'excommunication  ne  souffrît 
beaucoup  de  contradictions  ;  il  ne  laissa  pourtant  pas  d'être  reçu, 
comme  les  autres  par  la  plus  grande  voix.  Cependant,  de  temps  en 
temps,  bien  des  gens  se  récriaient  vivement  contre  cette  introduc- 
tion (jui  à  leur  gré  donnait  un  trop  grand  pouvoir  au  C^onsisloire  et 
privait  en  même  temps  le  magistral  d'un  droit  qui  lui  était  acquis. 
La  question,  quoique  décidée  par  l'autorité  souveraine,  revenait 
ainsi  sur  le  tapis  et  il  paraît  par  les  registres  publics  que  celte 
année,  le  Conseil  des  Soixante   en  ayant  délibéré  le   icj  mars,  il 

'  Ibid..  vol.  37,  fo  200  v»  (23  août).  »  Ibid.,  f»  33  vo,  114  v». 

»  K.  C,  vol.  37,  fo  209  vo.  ■>  I'.  136. 


'■'Î4"^  VOYAGK    DE    CALVl.N    A    STUA.SIt(JI  lu. .  1 65 

(roiiva  <|iic  le  Consistoire  ne  devait  avoir  (raiilre  pouvoir  (|iie  celui 
d'exhorter  les  uialveillaiis  à  rentrer  dans  leur  devoir  mais  nulle- 
ment celui  de  leur  défendre  la  Cène,  et  qu'au  cas  (|u'ils  ne  délV-ras- 
sent  pas  à  letn-s  exiiortalions,  il  pouvait  eu  infoiiner  le  Conseil  (|ui 
les  châtierait  ensuite  selon  le  degré  de  tante  dans  l((|iicl  ils  se  ren- 
conti-eraient  ' . 

La  disette  dont  nous  avons  parlé  porta  le  niai;;istrat  à  aug- 
menter, pour  cette  année  seulement,  les  gages  des  ininislresde  la 
ville,  de  quatre  coupes  de  blé.  Le  ministre  d'Armoy  prétendit  au 
niènn-  avantage,  et  comme  il  y  avait  longtemps  qu'il  s'était  plaint 
de  la  petitesse  de  ses  appointemens  sans  que  le  Conseil  y  eût  fait 
beaucoup  d'attention,  il  employa  pour  obtenir  plus  facilement  sa 
demande  la  recommandation  et  même  les  menaces  des  Bernois, 
ce  qui  produisit  l'etfet  qu'il  s'était  proposé.  La  crainte  que  l'on  eut 
(ju'ils  n'y  pourvussent  eux-mêmes,  comme  ils  avaient  déjà  com- 
mencé en  faisant  des  réparations  à  la  cure,  et  qu'ils  ne  s'enqiaras- 
sent  de  ce  territoire  qui  était  enclavé  dans  le  Chablais,  sous  prétexte 
que  les  seigneurs  de  Genève  négligeaient  de  pourvoir  à  l'entretien 
du  ministre,  fit  qu'il  obtint  ce  qu'il  souhaitait;  ses  gages  furent 
fixés  pour  toutes  choses  à  deux  cent  cinquante  florins'. 

Cette  année,  Calvin  fut  obligé  de  quitter  l'église  de  Genève 
pendant  deux  mois  et  de  faire  un  voyage  à  Strasbourg-;  voici 
quelle  en  fut  l'occasion  :  Car61i%  qui  était  ministre  à  Lausanne  où  il 
s'était  fait  des  affaires  et  où  il  avait  excité  des  troubles  pour  y 
avoir  prêché  d'une  manière  qui  n'avait  pas  paru  conforme  à  la 
parole  de  Dieu,  y  avait  été  déposé  du  ministère.  Ensuite  ne  pou- 
vant plus  vivre  avec  honneur  dans  cette  ville,  û  s'était  évadé,  mais 
ayant  été  saisi  à  Bonneville  à  la  prière  des  Bernois,  il  y  fut  con- 
damné à  faire  amende  honorable.  De  là,  il  alla  à  Strasbourg-  où 
il  fit  une  rétractation  solemielle  et  signée  de  sa  main  des  doctrines 
(|u'il  avait  enseignées,  demandant  pardon  à  l'Église  de  la  conduite 
t[u'il  avait  tenue,  mais  celte  réconciliation  n'était  (pie  sinmlée  :  il  ne 
tarda  pas  à  reprendre  son  premier  ton  et  à  se  déclarer  ennemi  irré- 

'  R.  C,  vol.  :!7,  fo  37  \o.  entre   autres  France  prot.,  2e  éd.,  t.  III. 

•  Ibid.,  fo  2S  ro,  243  v».  p.  770.  (Note  des  éditeurs.) 

'  Au  sujet  lie   ce  personnage,    voir 


l66  AFFAIRE    DE    CAROLI.  1 543 

conciliable  de  Farel  et  de  Calvin.  H  quitta  bientôt  Strasbourg-  pour 
se  retirer  à  Metz  où  Farel  était  allé  prêcher  la  réformation  en  l'an- 
née i542. 

Les  prédications  de  ce  ministre  ayant  fait  beaucoup  de  fruit 
dans  cette  ville,  ce  qui  avait  déplu  infiniment  à  Caroli,  son  ennemi 
mortel,  celui-ci  leva  le  mas([ue  et  prêcha  si  vivement  contre  la 
réformalion  et  les  réformateurs  que  les  esprits  ayant  changé  dans 
Metz,  Farel  se  vit  contraint  d'abandonner  la  place.  Le  principal  arti- 
fice dont  Caroli  se  servait  était  de  décrier  la  conduite  des  ministres 
et  de  répandre  mille  calomnies  sur  leur  compte  et  surtout  contre 
Calvin  (|u'il  traitait  dans  les  chaires  d'hérétique  scandaleux.  Farel 
crut  qu'il  était  de  l'honneur  de  la  religion  de  la  justifier  avec  éclat 
du  blâme  qui  avait  été  jeté  sur  elle  et  sur  ses  ministres  d'une  ma- 
nière si  publique  dans  la  ville  de  Metz.  Pour  cet  effet,  il  écrivit  de 
Strasbourg  où  il  était  allé  depuis  qu'il  avait  quitté  cette  ville,  une 
lettre  au  magistrat  de  Genève,  par  laquelle  il  l'informait  de  ce  qui 
s'était  passé  et  lui  marquait  qu'il  serait  fort  à  propos  que  Calvin 
pût  aller  à  Metz  pour  lever  avec  lui  les  impressions  sinistres  que 
Caroli  avait  répandues  contre  eux  et  contre  la  religion  ' .  Le  Conseil 
approuva  la  pensée  de  Farel,  Calvin  aussi  y  donna  les  mains  fort 
agréablement,  et  afin  que  ces  deux  ministres  pussent  se  rendre 
sûrement  à  Metz  sans  crainte  qu'on  leur  fit  aucune  mauvaise 
affaire,  les  seigneurs  de  Genève  écrivirent  au  magistrat  de  cette 
ville  et  prièrent  par  lettres  les  seigneurs  de  Berne,  de  Bàle  et  de  ■ 
Strasbourg  d'écrire  à  Metz  pour  obtenir  que  Farel  et  Calvin  pus- 
sent y  aller  se  justifier  publiquement  des  calomnies  répandues 
contre  eux'.  Ces  mesures  étant  ainsi  prises,  Calvin  se  disposa  au 
voyage  et  il  arriva  à  Strasbourg  sur  la  fin  du  mois  de  juin,  ayant 
été  accompagné  jusipi'à  Berne  par  Viret'.  Le  magistrat  de  Stras- 
bourg, non  seulement  ne  manqua  pas  d'écrire  à  Metz,  mais  il  fit 
intervenir  les  autres  églises  protestantes  d'Allemagne ',  lesquelles 


'  Caloini  op.,  t.  XI,  ii»  476  (31  mai).  '  R.  C,  vol.  37,  f"  141  ro;  Calvini  op., 

^  R.  C,  vol.  37,  fo  130  et  132  (Iti  et  t.  XI,  n»  480. 

18  juin).  La  lettre  du  Conseil  au  Sénat  de  *  Cf.  Calvini  op.,  t.  XI,  n»  494.  (Note 

Strasbourg  a  été  publiée  dans  les  Calvini  des  éditeurs.) 
op.,  l.  XI,  no  479.  {Note  des  éditeurs.) 


'•»^l-^  vtsni:    i)i:   fauki.   a    (ii:\Èvi:.  i6t 

l'crivirenl  au  iiiag-istrat  de  Melz  |)oui-  le  prier  de  permettre  à  Farel 
et  à  Calvin  de  se  rendre  dans  cette  ville  et  d'ohlio-er  Caroli  à  entrer 
avec  eux  en  lice  et  à  leur  soutenir  pul)ii(iuemenl  ce  (pi'il  avait 
avancé  contre  eux  en  leur  absence,  afin  qu'ils  pussent  lui  ré|)ondre 
et  que  l'église  devant  laejuelle  ils  avaii-ul  (■té  accusés  el  leurs  senti- 
ments rendus  autant  odieux  pût  ju:;-ei-  ipii  a\;iit  lorl,  ,\r  l'accusa- 
teur ou  de  ceux  (ju'il  avait  hlàmés  et  don!  il  avait  noirci  la  couduile 
d'une  manièi'e  si  publique. 

Farel  et  Calvin  allendirenl  deux  mois  à  Slrasbour:^  la  r(''nonse 
du  magistral  de  Metz,  mais  enfin  cette  réponse  ne  venant  point,  ils 
prirent  le  parli.  do  l'avis  et  par  l'agrément  du  sénat  tle  Stras- 
bourg-, de  reprendre  le  chemin  de  leurs  églises.  Le  papisme  (jui 
prévalait  de  beaucoup  à  Melz  ne  s'accommoda  pas  d'une  dispute 
où  il  était  fort  à  craindre  ipie  (^aroli  succombât,  et  Caroli  lui-même, 
qui  connaissait  les  forces  de  ses  antagonistes,  n'ayant  apparenmient 
pas  voulu  accepter  le  défi. 

Quoiqu'il  en  soit,  Calvin  partit  de  Strasbourg  pour  Genève, 
sur  la  fin  du  mois  d'août,  avec  Farel  (pii  retourna  à  Neuchàtel.  Il 
apporta  une  lettre  du  sénat  île  Strasbourg  aux  seigneurs  de  Genève, 
par  lacjuelle  le  sénat  les  informait  de  tout  ce  qui  s'était  passé  et  leur 
manpiait  que  s'il  apprenait  que  Caroli  changeât  de  sentiment,  il  ne 
manquerait  |)as  de  le  faire  savoir  à  Calvin  afin  qu'il  partît  inces- 
samment pour  Melz  pour  y  soutenir  la  dispute'.  Les  choses  ne 
changèrent  point,  Calvin  resta  tranquille  dans  son  église,  Caroli 
persista  dans  ses  sentimens  et  mourut  dans  la  suite  à  Rome  dans 
un  hôpital,  réduil  à  la  dernière  misère'. 

Peu  de  temps  après,  Farel  vint  à  Genève  où  on  lui  fil  beaucoup 
d'accueil,  le  magistrat  même  le  sollicita  fortement  de  s'y  arrêter  et 
d'y  servir  l'église,  mais  il  ne  voulut  pas  le  faire,  disant  qu'il  ne 
pouvait  pas  en  conscience  abandonner  l'église  de  Neuchàiel  qui 
avait  été  confiée  à  ses  soins',  quoique  avant  (pi'il  fil  le  voyage  de 
Metz,  il  eût  eu  dans  cette  ville  de  grands  désagrémens*. 

Les  négociations  pour  finir  les  difficultés  qu'il  y  avait  entre 

'  Cf.  Cabini  op.,  t.  XI,  n»  49o.  {Note  »  R.  G.,  vol.  37,  f»  280  v»,  281. 

des  éditeurs.)  '  Ct.  Rucliat,  Hist.  de  la  Réf.,  t.  V, 

^  l\oset,  li\ .  IV,  chap.  6i,  |i.  :i()l  pp.  |(ji  et  suiv.  (Note  des  éditeurs.) 


1(38  REFRISK    IJES    NEGOCIATIONS    AVEC    BERNE.  l543 

Berne  et  Genève  se  reprirent,  comme  nous  l'avons  déjà  dit  ci-de- 
vant. Pertemps  et  Desfosses  furent  envoyés  à  Berne,  le  premier 
janvier,  pour  pressentir  les  seigneurs  de  ce  canton  s'ils  voudraient 
que  l'on  tint  de  nouvelles  conférences  sur  les  différends  qui  étaient 
depuis  si  loni^temps  sur  le  tapis  et  pour  s'entendre  sur  les  articles 
qui  faisaient  encore  de  la  peine  dans  le  départ  de  Bâle,  que  ces 
conférences  se  tinssent  à  Genève  et  qu'il  y  assistât,  comme  dans  les 
précédentes,  quelques  conseillers  de  Bâle*.  Les  Bernois,  qui  n'é- 
taient pas  contens  du  départ,  ne  se  souciaient  point  qu'il  y  eût  des 
médiateurs  de  ce  canton  et  il  fallut  les  prier  par  une  nouvelle  dépu- 
lalion  de  consentir  qu'il  s'y  en  rencontrât.  C'est  à  quoi  les  porta 
Ami  Perrin  qui  leur  fut  adressé  le  ay  janvier',  de  sorte  qu'ils 
envoyèrent  à  Bàle  prier  les  seigneurs  de  cette  ville,  de  leur  part, 
de  nommer,  pour  se  trouver  aux  conférences,  le  sieur  Bernard 
Meyer  et  le  zunftmeistre  Brand,  ce  que  fit  en  même  temps  Ami 
Perrin  de  la  part  de  la  ville  de  Genève,  et  ils  obtinrent  des  Bâlois 
ce  qu'ils  demandaient  \ 

Cette  première  difficulté  qu'avaient  faite  les  Bernois  surmon- 
tée, il  en  restait  une  autre  qui  regardait  le  lieu  où  se  tiendraient  les 
conférences.  On  souhaita  d'abord  à  Genève  (jue  ce  fût  dans  cette 
ville,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  mais  ni  les  Bàlois  ni  les  Bernois 
n'y  voulaient  consentir,  les  premiers  donnant  le  choix  de  leur  ville, 
de  celle  de  Berne  ou  de  Bieime,  et  les  Bernois  voulant  absolument 
que  les  conférences  se  tinssent  chez  eux.  L'on  consentit  à  Genève. 
que  la  journée  se  tînt  à  Bàle  comme  en  un  lieu  neutre,  mais  les 
Bernois  ne  le  voulurent  point.  Ils  écrivirent  là-dessus  au  Conseil, 
le  2  2  mars,  une  lettre  par  laquelle  ils  marquaient  qu'ils  étaient  sur- 
pris que  l'on  se  fit  de  la  peine  que  la  journée  fût  à  Berne,  après 
(ju'eux  avaient  bien  voulu  tenir  à  Genève  celle  qui  y  fut  assemblée 
en  l'année  i54i,  ajoutant  qu'il  leur  semblait  que  la  ville  de  Berne 
ne  devait  pas  paraître  |)lus  suspecte  aux  Genevois  que  celle  de 
Genève  leur  avait  paru,  à  eux  Bernois,  et  qu'ils  ne  consentiraient 
jamais  que  l'on  s'assemblât  ailleurs  qu'à  Berne  '. 

'  l\.  C.  vol.  I5(j,  fo  20)!  r».  Perrin  au  Conseil  en  date  du  S  mars,  Ar- 

'  Ibid.,  fo  224  ro;  vol.  37,  f"  lii  v°.       cliives,  P.  H.,  n»  129.5.  (Note  des  éditeurs.) 
''  7//i(/,,lo29ro,  :i4v».  CI',  la  lellre  de  *  R.  C,  xol.  37,  f»  45  v». 


l543  CONFÉRENCE    DE    BERNE.  I  ()() 

On  avait  à  Genève  une  répugnance  invincible  à  prendre  ce 
parti  ;  l'on  fil  encore  des  tentatives  auprès  des  Bernois  pour  obte- 
nir d'eux  qu'ils  agréassent  la  ville  de  Bàle,  et  auprès  des  Bàlois 
pour  les  porter  à  y  faire  condescendre  ceux  de  Berne.  Claude  Rosel, 
(pii  fui  envoyé  pour  cela  à  Bàle,  représenta  aux  seig-neuis  de  ce 
canton  que  les  avanies  el  les  indignités  que  les  Genevois  avaient 
essuyées  de  la  part  des  bannis,  quand  d'autres  journées  avaient  été 
tenues  sur  les  terres  de  Berne,  leur  donnaient  un  juste  sujet 
d'appréhender  d'être  exposés  à  de  semblables  traiteniens '.  (>es 
raisons  ne  tirent  pas  chang-er  de  résolution  aux  Bàlois,  de  sorte  que 
les  Genevois  n'eurent  d'autre  parti  à  prendre  que  celui  de  consentir 
que  l'assemblée  se  tint  à  Berne.  Elle  fut  fixée  après  quehpies  délais 
au  i5  juillet'.  Coquet,  premier  syndic,  Pertemps,  Roset,  Perrin, 
Antoine  Gerbel  et  François  Favre,  qui  furent  nommés  pour  y  assis- 
ter de  la  part  de  Genève,  eurent  ordre  exprès  de  ne  faire  autre 
chose  à  la  journée  que  proposer,  répondre  et  répliquer,  sans  qu'il 
leur  fût  permis  de  rien  conclure  et  de  rien  accorder  qu'après  en 
avoir  donné  avis  à  la  seigneurie  et  avoir  reçu  ses  ordres  \ 

Ces  députés  se  rendirent  à  Berne  au  temps  marqué.  On  y  em- 
ploya onze  jours  à  contester  sur  tous  les  articles  du  départ  de  iS/ji 
et  les  arbitres,  après  avoir  ouï  les  jjarties,  demandèrent  quatorze 
jours  pour  se  déterminer  là-dessus,  au  bout  duquel  terme  ils  pro- 
mirent d'envoyer  leur  prononciation  aux  uns  et  aux  autres  pour 
l'accepter  ou  pour  la  refuser,  laquelle  pourtant  ils  ne  donneraient 
qu'après  l'avoir  communiquée  à  leurs  seig-neurs  et  supérieurs  et 
la  leur  avoir  fait  agréer  ' . 

Les  fugitifs  avaient  pris  l'occasion  de  cette  conférence  pour 
faire  du  chag-rin  à  la  ville  de  Genève  :  ils  s'étaient  rendus  à  Berne 
dans  le  dessein  d'intenter  un  procès  en  forme  à  leur  patrie,  ne  dou- 
tant point  de  trouver  la  même  protection  dans  cette  ville  qu'ils 
y  avaient  eue  d'autrefois,  mais  ils  se  trompèrent  dans  leurs  espé- 
rances; les  choses  étaient  dans  une  telle  situation  à  leur  égard  qu'il 

'  R.  G.,  vol.  37,  fo  71  ro  (25  avril).  24  juillet;  cf.  Eidg.  Abschiede,  t.  IV.  t  d, 

Le  texte  des  instructions  iloiinées  à  Roset  n"  140.  (Note  des  éditeurs.) 
existe  aux  Arcliives.  P.  H.,  n»  1298.  '  R.  C,  vol.  .37,  fo  98  et  103  r». 

■'  La  niarelie  commença  en  realite  le  ♦  Ibid.,  f"  186  r». 


170  PRONONCIATION    DES    ARBITRES    GENEVOIS.  1 5^3 

leur  foavciiail  liien  mieux  de  recourir  à  la  clémence  de  leur  mag-is- 
trat  (ju'à  aug-menler  son  indignation  envers  eux.  Les  députés  de 
Genève  ne  leur  voulurent  jamais  répondre,  soutenant  (pie  la  con- 
naissance de  leurs  crimes  n'appartenait  qu'à  leur  magistrat  na- 
turel, et  les  Bernois  qui  commençaient  à  se  lasser  d'eux  n'appuyè- 
rent pas  avec  beaucoup  de  chaleur  leur  demande,  de  sorte  que  la 
levée  de  bouclier  qu'ils  firent  alors  n'aboutit  à  rien  '. 

Les  arbitres  envoyèrent  leur  prononciation  à  Berne  et  à  Genève 
dans  le  temps  qu'ils  avaient  marqué.  Le  Conseil  de  Bàle  accompa- 
gna celle  qui  fut  envoyée  à  Genève  dune  lettre'  par  latpielle  il 
exhortait  fortement  les  seigneurs  de  cette  ville  à  l'accepter.  Pour 
les  portera  cela,  il  leur  faisait  remarquer  que  ce  qui  y  était  décidé  ne 
l'avait  été  qu'ensuite  de  mûres  délibérations  et  une  })arfaite  connais- 
sance de  cause,  puisque  après  les  marches  de  Lausanne,  dont  les 
actes  contenaient  tout  ce  (pii  avait  été  dit  de  pari  et  d'autre,  les  par- 
ties avaient  été  ouïes  contradictoirement,  premièrement  à  Bàle,  en- 
suite à  Genève  et  enfin  à  Berne.  Que  sur  tout  ce  qui  avait  été  dit  et 
allégué  de  part  et  d'autre,  les  arbitres  avaient  pris  le  tempérament 
le  plus  équitable  qu'il  était  possible.  Qu'eux,  leurs  supérieurs, 
avaient  approuvé  le  parti  qu'ils  avaient  pris  dans  tous  les  articles 
comme  le  plus  sage  et  le  plus  convenable  aux  deux  états;  qu'ainsi 
ils  exhortaient  les  seigneurs  de  Genève  à  ne  pas  refuser  la  paix 
lorsipi'elle  leur  ("lait  offerte  à  des  conditions  justes  et  utiles.  Qu'ils 
devaient  faire  réflexion  qu'une  plus  longue  mésintelligence  avec 
les  seigneurs  de  Berne  ne  pouvait  que  porter  à  la  ville  et  aux  par- 
ticuliers un  très  grand  préjudice;  qu'il  était  d'autant  plus  impor- 
tant de  se  réunir  sans  retardement  avec  les  Bernois  qu'ils  étaient 
en  état  de  faire  aux  Genevois  ou  beaucoup  de  bien,  ou  beaucoup 
de  mal.  Que  la  considération  des  grands  services  et  des  bienfaits 
dont  la  ville  de  Genève  leur  était  redevable,  puisqu'ils  lui  avaient 
procuré  et  la  liberté  spirituelle  et  la  temporelle,  devait  dans  cette 
occasion  les  rendre  faciles,  quand  même,  dans  le  grand  nombre 
d'articles  dont  la  prononciation  était  composée,  il  s'en  trouverait 

'  n.  C,  vol.  :J7,  fo  I8t)  vo.  et  traduction.  Cf.  li.  C,  vol.  37,  f»  208. 

*  Archives  de  Genève,  P.  H.,  11°  1319,       (Note  des  éditeurs.) 
original  allemand,  en  date  du  23  août  1543, 


543 


REPONSE    DKS    CENEVOIS. 


quelques-uns  qui  ne  seraieut  pasiouf  à  fait  à  leur  gr»' — pourvu  qu'il 
lie  liuichasseiil  pas  à  l'essentiel — tel  que  pourrait  être  celui  des  trois 
condamnés  puisque,  par  cet  article,  la  sentence  cpii  avait  été  rendue 
contre  eux  n'étant  point  révoquée,  la  juridiction  et  l'hoiuieiir  de  la 
Ville  demeureraient  hors  de  toute  atteinte.  Qu'ils  ne  feignaient  pas 
de  dire  aussi  que  la  considération  d'eux-mêmes  qui,  depuis  si  lon"- 
temps  se  donnaient  des  soins  si  assidus  et  si  appliqués  pour  rame- 
ner la  paix  entre  les  deux  états,  devait  porter  les  uns  et  les  autres 
à  ne  pas  rendre  ces  soins  iimtiles  en  refusant  plus  longtemps  de 
déférer  à  leurs  sentimens.  Qu'ils  le  répétaient  encore,  ils  conseil- 
laient avec  toute  la  candeur  et  la  bonne  foi  dont  ils  étaient  capables 
d'accepter  le  départ  tel  que  les  arbitres  l'avaient  dressé  en  dernier 
lieu  et  qu'il  était  couché  dans  la  copie  (]u'ils  en  envovaient. 

Cette  prononciation  fut  envoyée  en  allemand,  Bonivard  fut 
chargé  de  la  traduire'.  Quand  on  en  eut  la  traduction,  l'on  en  exa- 
mina avec  soin  tous  les  articles  et  en  Petit  et  en  Grand  Conseil'. 
C'est  le  même  traité  qu'on  appelle  encore  aujourd'hui  le  Départ  de 
Bâie  et  qui  fut  reçu  par  les  deux  états  au  mois  de  février  de  l'année 
suivante,  comme  nous  le  dirons  dans  la  suite;  c'est,  dis-je,  ce 
traité-là,  à  cjuelqiies  petits  changemens  près  (jue  l'on  y  fit  encore  à 
la  sollicitation  des  Genevois.  On  l'ajjprouva  donc  en  gros,  sous 
certaines  réserves  qui  furent  exprimées  dans  la  réponse  suivante, 
laquelle  Calvin  fut  chargé  de  composer,  par  ordre  du  ConseiP. 

'  R.  C,  vol.  ;{7,  fo  209  ro  (31  août).  Il  était  d-ailleurs  vivement  encouragé  dans 

La  traduction  de  Bonivard  se  trouve  aux  cette  voie  par  Bulliiiser  (lettre  à  Calvin  du 

Archives  de  Genève,  P.  H.,  n»  vm.  Le  14  cet.  1343  et  réponse  du  17  févr    1344 

Conseil  n'ayant  pas  été  satisfait  de  ce  tra-  Opéra,  t.  XI,  n»  507  et  332).  L'opinion  de 

vail.  fil  exécuter  une  autre  version  qui  Calvin  a  certainement  exercé  une  grande 

existe  aussi  djjus  le  même   dossier  ;    cf.  influence  sur  les  Conseils  et  l'on  peut  dire 

R.  C,  vol.  37.  fo  213  ro.  (Note  des  édi-  qu'il  a  rendu  dans  cette  occasion  à  Genève 

'*"'"*•)  "n  service  signalé.  Au  cours  de  .sa  corres- 

l  ^''"^•'  f"  21S  ro,  222  vo.  pondance.  il  expose  à  plusieurs  reprises 

'  Ibid-J'  21'.)  r".  On  a  déjà  vu  (pp.  140  sa  manière  de  voir  sur  cette  question  qui 

et  1 44)  que  le  réformateur  s'était  nettement  le  |,réoccupait  par  suite  de  l'infransiceanee 

prononcé  dès  le  début   pour  l'acceptation  de  quelques  èchautïés.  en  particulier  dans 

du  Départ.  Il  avait  compris,  avec  sa  haute  ses  lettres    à  Viret,   d'août  et  septembre 

raison  et  son  intelligence  des  choses,  que  1.Ï42  et  de  septembre  de  tannée  suivante 

l'alliance  de  Berne  était  indispensable  au  {Cahini  op.,  t.  XJ,  pp.  430,  448  et  613). 

maintien  de  l'indépendance  genevoise  et.  Voir  aussi  Roget,  ouvr.  cité,  t.  II,  p.  89. 

par  conséquent,  a  la  cause  de  la  Réforme.  (Note  des  éditeurs.) 


1/2  TEXTE    DE    (JETTE    REPONSE.  1 54^ 

Elle  était  conçue  en  ces  termes  '  : 

Nous  Syndicques  etc. 

Aiant  veu  et  bien  considéré  la  sentence  amiable  donnée  par  forme 
d'arbilraige  par  nobles  et  saiges  seigneurs,  le  s''  Tlieodore  Brant  souverain 
zufmaistre,  et  le  s'  Bernard  Mayger  banderet  de  Basle  le  24  d'aoust  pro- 
chainement passé,  pour  nous  appoincter  avec  magnificiiues  puissants  et 
saiges  seigneurs  les  seigneurs  de  Berne  noz  bons  comborgeois  touchant  les 
querelles  debalues  entre  nous  par  cy  devant  en  plusieurs  iournees.  et  der- 
nièrement en  la  ville  de  Berne  au  mois  de  luUiel  dernier  :  suivant  les 
bonnes  et  lionestes  remonstrances  et  admonitions  lesquelles  nous  sont  là 
faictes  par  lesd.  s''*  arbitres,  avons  regardé  et  taché  tant  (ju'il  nous  a  esté 
possible  de  condescendre  à  une  acceptation  [de]  l'appoinclement  équitable 
selon  leur  désir:  affin  de  vivre  en  bonne  paix  et  amitié  avec  lesd.  seigneurs 
noz  combourgeois  estant  tous  diU'erens  qui  pourroient  nourrir  picques  entre 
les  uns  et  les  aultres,  ou  bien  amoindrir  l'amitié  que  nous  debvons  avoir 
ensemble.  Comme  doncq  nous  avons  par  cy  devant  declairé  par  effect,  que 
nous  ne  desirions  rien  plus  ([ue  d'entrer  en  bon  accord  :  aussi  à  présent 
nous  avons  mis  poine  de  faire  le  semblable.  Toutefois  pource  qu'en  la  sen- 
tence il  y  avoit  quelques  passaiges  obscurs,  qui  pourroient  engendrer  à 
l'advenir  nouvelles  controverses  et  procès,  à  ceste  cause  pour  obvier  à  tous 
dangiers  avons  rédigé  par  escrit  cesle  re.sponse,  pour  declairer  comment  et 
à  quelles  conditions  nous  avons  accepté  et  acceptons  la  sentence  amiable 
susdicte  :  priant  les  seigneurs  superarbitres  de  vouloir  prendre  à  la  bonne 
part  nostre  response  telle  que  nous  l'avons  icy  couchée. 

Nous  ne  doubtons  pas  (pie  leur  intention  n'ait  esté  de  nous  accorder  à  la 
meilleure  sorte  qu'ilz  le  pouvoient  faire,  et  considérons  bien  les  peines,  fâ- 
cheries et  molestes  (ju'ilz  en  ont  pris  :  dont  humblement  les  remercions,- 

'  Cahiii  n'avait  pas  été  seul  chargé  assez  libre  de  l'original.  Calvin  personnel- 

ile  ce  travail,  le  Conseil  lui  avait  adjoint  ienient  aurait   incliné   à   une  acce|)tation 

les  conseillers  Claude  Pertemps,   Claude  pure  et  simple  du  Départ,  mais,  en  poli- 

Roset  et  Jean  Lambert,  mais  la  minute  tique  avisé,  il  comprit  qu'il  n'obtiendrait 

originale  de  la  réponse  (Archives  de  Ge-  l'adhésion  de  principe  des  Genevois  qu'en 

nove,   P.   H  ,  n"  131!)),  couverte  de  cor-  abandonnant  à  l'opposition  quelipies  points 

rections  et  de   ratures,  est   toute  entière  de  détail.  «  Ayant  été  appelé  au  Conseil, 

de  la  main  du  réformateur,  ce  qui  donne  écrivait-il  k  Viret  au  mois  de  septembre 

à  ce  document  un  intérêt  particulier.   Il  1543  {Calvini  op.,  n°  SOI),  j'ai  émis  l'opi- 

a  échat)pé  aux  éditeurs  des  Calvini  opéra  nionque  l'on  ne  devait  pas  acquiescer  sans 

et  se  trouve  publié  ici  pour  la  première  conditions  à  la  sentence,  en  partie  parce 

fois.  Gautier,  ainsi  que  l'atteste  une  note  que  je  l'estimais  ainsi  utile  aux  intérêts 

de  sa  main  au  dos  de  la  pièce,   en  avait  de  la  République,  en  partie  parce  que  je 

déjà  reconnu  l'auteur,  mais  il  n'a  donné,  voyais  que  je  ne  gagnerais  rien  à  soutenir 

suivant  son  habitude,  qu'une  paraphrase  un  avis  contraire.  •  (Note  des  (ditears.) 


,543  TEXTE    DE    CETTE    REPONSE.  '  7>J 

nous  offrant  de  le  reconijnoisire  selon  nostre  faculté  :  [.aniiioy  nous  eussions 
volunliers  acquiescé  franchement  à  leur  prononciation  sans  aultre  déclara- 
tion si  nous  eussions  peu.  Mais  d'aultant  t\ne  leur  désir  a  esté  de  nous 
mectre  en  bon  et  perpétuel  accord  :  nous  espérons  bien  qu'itz  ne  seront  pas 
marris  (lue  nous,  regardans  à  une  mesme  (in,  aions  usé  du  moien  qui  nous 
sembloit  advis  le  plus  expédient.  Dadvantaige  nous  espérons  pour  certain 
que  aiant  leut  nostre  sentence,  ilz  congnoistront  que  nous  n'avons  pas 
voulu  reculler  de  bon  accord  :  mais  pour  en  approcher  et  y  parvenir  du  tout 
nous  sommes  suhmis  à  toute  bonne  raison. 

Premièrement  en  ce  qui  est  dict  au  prologue,  que  la  sentence  est 
donnée  sur  les  differens  meus  touchant  les  s"-^»  de  saincl  Victoir  et  Chapitre 
situées  dans  et  dehors  la  ville  de  Genesve,  nous  estimons  que  cela  ail 
esté  mis  par  inadvertence  :  veu  que  iamais  n'a  esté  question  du  dedans  de 
la  ville  en  toute  [s]  les  procédures  :  comme  aussi  il  n'y  avoit  nulle  apparence. 
Pourtant  nous  entendons  que  ce  passaige  soit  corrigé,  tellement  que  à  l'oc- 
casion de  ce  mot  il  ne  soit  nul  débat.  En  (juoy  toutefois  nous  pensons  qu'il 
n'y  aura  aulcune  difficulté  :  veu  qu'il  ne  peult  avoir  esté  faicl  que  par  inad- 
vertence comme  dict  est.  Ce  faisant,  nous  acceptons  sans  contiedict  les  dix 
premiers  articles. 

De  l'unziesme,  nous  acceptons  comme  il  est  là  dict  que  à  cause  de  la 
supériorité  souveraine  le  droict  des  chemins  publicques  soit  à  noz  com- 
bourgeois  de  Berne,  moiennanl  que  par  cela  la  lurisdiclion  subalterne  du 
chastellain  tant  qu'elle  se  peull  estendre  ne  soit  empeschee  qu'il  ne  la  puisse 
librement  exercer  par  tous  les  chemins  en  ce  comprins  le  droict  d'en  faire 
limitations,  comme  la  couslume  a  tousiours  esté.  Touchant  des  haultes  foretz 
que  ce  que  nous  y  avons  de  droict  comme  seigneurs  propriétaires  ne  soit  en 
rien  diminué,  que  nous  n'en  iouissions  comme  de  coustume  pour  en  faire 
nostre  profict  en  y  constituant  forestiers  pour  les  garder.  Quant  à  la  chasse, 
moiennant  que  par  cela  nous  ne  soions  empesches  de  chasser  comme  le 
droict  du  seigneur  ordinaire  du  lieu  le  porte.  Avec  telle  intelligence  nous 
recevons  l'article. 

Quant  au  12%  nous  l'acceptons  semhlablement  avec  telle  déclaration 
sur  ce  qui  est  dict  que  nosd.  combourgeois  auront  toutes  les  cures  situées 
en  l'evesché  de  Genesve,  excepté  les  quatorze  qui  nous  la  [sic]  adjugées  '  que 
cela  s'entende  selon  qu'il  est  suffisamment  exprimé  en  la  première  sentence' 
de  celles  (lui  sont  assises  au  pais  par  eux  conquis  et  desquelles  il  y  pour- 
roil  avoir  différent.  Car  de  celles  que  nous  avons  tenues  paisibles  par  cy 
devant  et  tenons  encor  à  présent  nous  n'entendons  pas  qu'il  y  ait  rien 
changé.  Et  de  faict  nous  pensons  bien  (jue  l'intelligence  des  s'*  superarbi- 

'  C'est-à-dire  :  qu'il  (l'articlei  nous  a  »  Celle  du  20  août  1541  ;  voir  plus 

adjugées.  {Note  des  éditeurs.)  liant,  p.  1-23.  (Note  des  éditeurs.) 


174  TEXTE    DE    CETTE    REPONSE.  \i)/^?) 

très  n'a  pas  esté  aultre  et  pourtant  espérons  que  cela  sera  receu  sans 
contredict. 

Touchant  du  16',  nous  le  recevons  aussi  bien  :  moiennant  que  ce  qui 
aura  esté  faicl  par  le  passé  demeure  en  son  estât. 

Quant  au  diKsopliesme^nous  l'accordons  :  moiennant  qu'il  ne  soit  rien 
derogué  au  traicté  de  la  combourgeoisie  ;  auquel  les  parties  totaliement  se 
sont  remises  :  et  aussi  les  seigneurs  ai'bitres  se  remectent. 

Quant  au  dixliuictiesme',  puisque  les  s''*  superarbitres  se  remectent  à 
nos  tiltres  et  droictz,  protestons  de  nous  y  tenir  pareillement  :  nous  sommes 
toutefois  contons  d'accepter  ce  qu'en  ont  dicl  lesd.  s'^  superarbitres  : 
moiennant  que  au  lieu  de  cincq  pas  qui  sont  là  nommez,  on  mecte  toises.  Et 
de  faict,  nous  pensons  bien  que  cela  ait  esté  falot  par  erreur  :  veu  (]u'en  la 
première  sentence  il  estoit  ainsi  que  nous  requérons  qu'il  soit  mis. 

Sur  le  dixneufiesme,  nous  sommes  bien  contens.  quant  il  ne  tiendroit 
qu'il  cela  que  nous  ne  fassions  en  bon  accord,  de  quicter  à  nosd.  combour- 
geois  la  demande  que  leur  avions  faict  de  l'argent  :  et  passer  lectres  de 
jamais  ne  leur  rien  quereler. 

Quant  au  droict  des  recongnoissances  de  la  terre  de  Gez  et  de  Tergny, 
ce  qu'allèguent  nosd.  comborgeois,  d'avoir  eu  l'evesché  totaliement  entre 
leurs  mains,  nous  ne  sçavons  pas  quant  ça  esté.  Car  il  y  a  quelques 
pièces  du  Duc  de  Savoye  mesme  lesquelles  iamais  n'ont  eues,  iusque  à  ce 
(|ue  les  leur  avons  relasché  par  appoinctenient  :  comme  il  appert  par  le 
traicté  qu'ilz  allèguent.  Ainsi  il  faiildroit  de  rigueur  de  droict  demeurer  au 
contenu  de  la  transaction  :  par  laquelle  l'evesché  avec  ses  appartenances 
nous  est  laissé  :  excepté  ce  qui  est  là  dict,  où  ne  sont  pas  comprises  ces 
recongnoissances,  dont  il  est  question.  Toutefois  affin  que  cela  n'empesche 
l'appoinctement  et  qu'on  congnoisse  qu'en  tant  qu'en  nous  est,  nous  ne 
cherchons  que  d'achepter  paix  et  amité  :  nous  ne  refusons  pas  de  quicter 

'  Il  s'agit  de  l'article  relatif  aux  dif-  dettes.  Roget  (II,  107,  note)  s'est  trompé 
férends  qui  pourraient  surgir  entre  des  sur  l'article  visé.  Les  arbitres,  tout  en  dé- 
ressortissants de  Genève  au  sujet  de  biens  clarant  qu'ils  entendaient  respecter  le  traité»- 
situés  sur  territoire  bernois.  Les  juges  dé-  avaient  décidé  que  le  débiteur^  au  lieu  d'être 
cidèrent  que  de  telles  contestations  pour-  emprisonné,  serait  astreint  sous  serment  à 
raient  être  vidées  à  l'amiable  par  devant  se  représenter  au  jour  assigné  et  qu'eu  cas 
arbitres,  à  Genève  même,  mais  que  s'il  de  \  iolation  de  cette  promesse,  les  auto- 
y  avait  lieu  à  procès,  la  cause  devrait  être  rites  dont  relevait  le  débiteur  devraient  le 
portée  devant  les  tribunaux  du  lieu  où  se  contraindre  à  la  tenir.  Les  Genevois  de- 
trouvaient  les  biens  faisant  le  sujet  du  li-  mandèrent  et  obtinrent  le  maintien  pur  et 
tige.  (Note  des  éditeiirs.)  simple  des  stipulations  dn  traité  de  com- 

"  Touchant  les  emi)risonnements  pour  bourgeoisie.  {Note  des  éditeurs.) 
dettes.  Le  traité  de  combourgeoisie  portait  '  .Sur  la  pêche  dans  l'Arve  et  sur  le 

que  l'une  des  deux  villes  alliées  ne  pourrait  territoire   des    Vernets  ;    voir  plus  haut, 

détenir  les  snjels  de   l'autre,  sinon   pour  p.  I2'i.  (Note  des  éditeurs.) 


l543  TEXTE    DE    CETTE    REPONSE.  17."» 

libéralement  à  Messieurs  de  Berne  le  droicl  que  nous  pielendons.  pour  eux 
et  les  leurs,  ce  pendant  qu'ilz  tiendront  les  pièces  :  et  passer  iectres  de 
iamais  ne  leur  en  rien  demander,  les  priant  toutefois  que  par  bon  amour  et 
non  point  par  forme  de  récompense,  ilz  nous  vueillent  de  leur  costé  relascher 
ceste  ustriction  de  ne  pouvoir  faire  alliance  à  aultres  princes  ne  villes  laijuelle 
chose  est  remise  par  les  s"  superarbitres  en  leur  bonne  discrétion.  Et 
encor  sommes  nous  contens  de  limiter  ceste  relasche,  que  nous  ne  lacions 
alliance  sinon  avec  leurs  alliez. 

(,)uant  au  20''  où  il  est  traicté  des  trois  condamnez  nous  sommes 
contens,  que  la  sentence  estant  en  son  estre,  selon  que  ordonnent  les  s" 
arbitres,  que  les  choses  par  cy  après  soient  asopies  sans  en  plus  parler. 
Huant  est  de  la  restilulion  de  leurs  biens,  nous  ne  refusons  pas  de  la  faire  : 
et  ce  par  grâce  en  faveur  et  pour  complaire  tant  à  Messieurs  de  Berne  noz 
combourgeois  que  aux  s''"  superarbitres,  moiennant  que  cela  s'entende  de 
ce  qui  sera  trouvé  iouxte  la  confection  des  inventaires,  qui  en  ont  esté  levez 
en  forme  iuridicque.  Et  s'il  en  avenoit  quelque  controverse,  que  la  congnois. 
sance  n'en  soit  sinon  à  la  iustice  ordinaire  de  nostre  ville.  Ce  que  nous  ne 
faisons  pas  pour  quelque  défiance  que  nous  aions  de  la  prudence  ou  preud- 
hommie  des  seigneurs  de  Basie:  mais  nous  sravons  que  lesd.  trois  condam- 
nez ne  feroient  pas  conscience  de  nous  molester  sans  propos  par  demandes 
desraisonables  tellement  que  ce  seroit  tousiour  a  recommencer,  seconde- 
ment pource  que  si  ceste  congnoissance  venoit  aillieurs.  ce  seroit  deroguer 
à  la  vigueur  de  nostre  sentence,  de  laquelle  cela  dépend.  Touchant  des  fui- 
tifz,  qui  ont  abandonné  la  ville  :  nous  sommes  contens  de  les  traicter  humai- 
nement, quant  ilz  se  viendront  rendre  à  nous  et  demander  pardon,  et  ne 
refusons  pas  de  leur  faire  grâce  en  faveur  des  seigneurs  superarbitres  :  tel- 
lement que  iceux  s'en  contenteront  :  mais  nous  reservons  que  cela  soit  sans 
spécifier  la  peine  (jui  leur  sera  imposée,  car  les  delicts  et  démérites  de  tous 
ne  sont  pas  semblables.  Réservant  aussi  que  la  congnoissance  n'en  aille  pas 
plus  loing  :  d'aultant  (jue  ce  seroit  enfraindre  nostre  iurisdiction,  en  la  sub- 
mectant  à  d'aultres  iuges,  ce  que  nous  ne  pouvons  nullement  introduire  en 
nostre  ville.  Touchant  de  leurs  biens,  nous  en  respondons  comme  des 
aultres.  Avec  telle  modération  nous  recevons  et  passons  tout  ce  qui  en  est 
ordonné  en  la  sentence. 

Voila  les  conditions  (pi'il  nous  a  semblé  advis  bon  d'exprimer,  pour 
esclarcir  les  passages  obscurs  ou  les  modérer.  Avec  telles  conditions  nous 
avons  receu  la  sentence  amiable  des  s"^^  superarbitres  totallement  selon  sa 
teneur,  et  par  ces  présentes  l'acceptons  promectans  d'acquiescer  a  icelle  de 
poinct  en  poinct  :  et  nous  otîrant  comme  il  est  là  dict  de  suivre  le  droict  en 
la  poursuite  de  noz  (juereles  plustot  que  d'y  procéder  par  violence  ou  force. 
Prians  les  seigneurs  superarbitres  comme  nous  avons  desia  faict  du  commen- 
cement, de  nous  exruser  de  ce  que  nous  avons  ainsi  conditionné  nostre 


l-j6  MENÉES    DE    l'oPPOSITION    AU    DEPART    DE    BALE.  1 5^3 

response.  Car  nous  l'avons  faict  pour  viiider  tellement  toute  difficulté  que 
l'accord  peultestre  nectet  certain  et  par  ce  moien  perpétuel  entre  noz  com- 
bourgeois  et  nous  :  selon  que  nous  l'avons  tousiour  désiré,  et  desirons 
encor  de  présent. 

Telle  fut  la  réponse  que  Calvin,  avec  quelques  commissaires 
du  Conseil,  avait  eu  ordre  de  dresser.  Il  n'était  plus  question  que 
de  la  faire  approuver  avec  la  dernière  prononciation  au  Conseil 
Général.  Il  fut  assemblé  pour  cet  effet  le  1 9  septembre  ' .  Tout  ce  (jui 
avait  été  fait  en  Petit  et  Grand  Conseil  fut  ratifié  unanimement,  à  la 
réserve  de  l'article  des  fidélités  que  plusieurs  ne  purent  se  résoudre 
d'abandonner,  mais  ils  ne  firent  pas,  ni  à  beaucoup  près,  la  plus 
g'rande  voix.  Cependant,  quoi(|u'ils  eussent  dû  s'y  soumettre,  ils  ne 
laissèrent  pas  de  s'y  opposer  d'une  manière  violente  et  séditieuse  : 
François-Daniel  Berihelier,  fils  du  fameux  Philibert  Beillielier, 
courait  la  ville,  cabalait  contre  la  résolution  du  Conseil  Général 
sur  cet  article*  et  donnait  le  nom  odieux  de  Oiiitanciera  à  ceux  qui 
avaient  été  d'avis  d'abandonner  la  demande  des  fidélités,  ajoutant 
que  comme  saint  Pierre  avait  renié  et  quitté  Jésus-Christ,  eux  de 
même  avaient  renié  et  quitté  les  droits  de  la  Ville.  Il  disait  encore 
(|ue  ces  gens-là  étaient  pires  (jue  les  Artichauts  et  qu'il  vaudrait 
mieux  que  la  moitié  de  Genève  pérît  que  de  consentir  jamais  d'aban- 
donner lâchement  un  tlroit  si  honorable.  Pour  rendre  même  cette 
délibération  plus  odieuse,  il  faisait  croire  aux  citoyens  que  non 
seulement  les  Bernois  devaient  faire  hommag-e  à  Genève  de  la  sei- 
gneurie de  Ternier,  mais  de  plus  que  cette  seig'neurie  appartenait 
de  droit  à  la  Ville  puisqu'il  y  avait  des  actes  (|ui  faisaient  foi  qu'elle 
avait  été  adjugée  aux  évêques,  fait  qu'on  avançait  non  seulement 
sans  preuve,  mais  qui  était  absolument  contraire  à  la  vérité.  Enfin  il 
disait  que  ce  serait  encourir  l'indignation  de  l'Empereur  (}ui  avait 
écrit,  il  y  avait  passé  trois  ans,  une  lettre  à  la  seig'neurie,  par  laquelle 


'  R.  C,  vol.  37,  f»  223  ro.  lilii'aire  Nicod  Du  Chesiie,  Jean  Fontanuaz. 

'  Il  n'était  pas  le  seul;  le  passage  du  Martin  Fiendaz,  Gonin  le  Mercier  et  Mer- 
registre  que  nous  venons  de  citer  indique  met  Julliard.  C'est  dans  ce  milieu  |)rinci- 
parmi  les  opposants  avec  François-Daniel  paiement  que  va  se  former  le  parti  opposé 
Berthelier  :  François  Paquet,  Claude  De  à  Calvin,  celui  que  l'on  appellera  plus  tard 
tjestra,  Embler    le  jeune,  .lean   Cusin,   le  le  parti  des  Libertins.  {Noie  des  éditeurs.) 


l543  MEStmES    PRISES    CONTRE    LES    OPPOSANTS.  \-j- 

il  lui  (li-feiidail  de  ccdi'v  aux  Bernois  aucun  des  droits  dont  elle 
jouissait  depuis  tant  de  siècles  et.  qu'elle  tenait  de  l'Empire.  C'est 
ainsi  (juc  IJertlielier  travaillait  parmi  le  peuple  à  renverser  la  réso- 
lulion  (In  Conseil  Général.  Il  fit  plus  :  le  lendemain  (juc  celle  i-éso- 
Intion  Fut  prise,  il  se  présenta  en  Conseil  Ordinaire  avec  sejil  ou 
huit  autres,  où  ils  déclarèrent  qu'ils  s'opposaient  à  cette  résolution 
|)our  eu.v  et  les  leurs  jusqu'à  cent  ans,  demandant  acte  de  leur 
opposition  et  priant  le  Conseil  de  faire  examiner  cet  article  et  de  leur 
permettre  d'avoir  audience  du  Conseil  des  Deux  Cents,  Bertlie- 
lier  ayant  ajouté  qu'il  |)erdrait  plutôt  la  tète  (pie  d'y  consentir 
jamais  '. 

Le  Conseil  Ordinaire,  indigné  de  leur  procédé,  fit  assembler 
celui  des  Deux  Cents  pour  s'en  plaindre  et  prendre  des  mesures 
pour  arrêter  le  cours  de  leur  conduite  séditieuse.  Le  Conseil  des 
Deux  Cents,  après  les  avoir  entendus,  ordonna  qu'ils  seraient  mis 
en  prison  afin  de  répondre  et  d'être  punis  ensuite  suivant  l'exigence 
du  cas-.  Quelques  jours  après,  le  Grand  Conseil  s'étant  encore 
assemblé  pour  voir  ce  qu'il  y  avait  à  faire  à  leur  égard,  trouva 
leur  cas  des  plus  griefs,  non  seulement  parce  qu'ils  s'étaient  élevés 
et  avaient  cabale  conti-e  le  sentiment  général  qui  devait  faire  la  loi, 
mais  aussi  parce  que  leur  opposition  était  en  elle-même  très  dérai- 
sonnable puisque  l'on  voyait  clairement  qu'il  était  impossible 
d'avoir  la  paix  avec  les  Bernois  qu'en  abandonnant  cet  article  et 
(ju'il  était  cependant  d'une  importance  infinie  pour  le  bien  de 
l'Etat  que  les  brouilleries  et  la  mésintelligence  qui  duraient  depuis 
si  longtemps  finissent  au  plus  tôt'. 

Les  moins  coupables  furent  élargis  des  prisons  après  y  avoir 
demeuré  quelques  jours,  sous  soumission  de  se  représenter  et  après 
avoir  été  censurés  de  leur  conduite  qui  parut  partir  plutôt  d'un  zèle 
inconsidéré  et  mal  placé  que  de  quelque  dessein  formé  d'exciter 
des  troubles  dans  l'État*,  mais  Berthelier  n'en  sortit,  qu'au  bout  (Vuu 


'  R.  C,  M>1.  :i7,  f'  224.  l^armi  ceux  Fiendaz,  Xicoil  Du  Cfiesiu-  et  P.  Giiiblet. 

(lui  parurent  devant  le  Conseil  à  cette  oc-  {Note  des  éditeurs.) 
casion,  le    registre  cite    avec   Bertlieiier.  ^  j^,-^^  iv,  ^gg  v»  (21  .sopl.). 

Jean  fJusin  dit  Lamhert.  Jean  Fonlaniiaz,  »  Ibid..  fo  229  r". 

.\iidri(M-   l^liiiliier,    Xicdias    l\>rral,   Martin  *  /6/rf..  fo  231  r"  (28  .sepl). 


178  PERTEMPR    ET    DE    FOSSES    uÉPUTÉS    A    BALE.  \5ly3 

mois  eu  faisant  réparalion  publique  de  sa  faute  devaut  le  Conseil 
des  Deux  Cents  '. 

Cet  incident  retarda  la  réponse  que  le  niai^istrat  devait  faire 
sur  le  départ  envoyé  de  Bâle,  de  sorte  qu'elle  n'y  put  être  portée 
qu'au  commencement  d'octobre  par  Claude  Perteuq)s  et  Pernet 
De  Fosses  ^  Ces  envoyés  eurent  peu  de  satisfaction  de  leur  voyag-e: 
les  seigneurs  de  Bàle  leur  répondirent  (ju'ils  n'avaient  point  douté 
qu'après  la  lettre  qu'ils  avaient  écrite  à  leurs  supérieurs  et  les  teni- 
péramens  raisonnables  que  les  arbitres  avaieni,  [)ris,  leur  pro- 
nonciation ne  fût  acceptée  agréablement  et  que  cette  affaire,  j)0ur 
laquelle  ils  s'étaient  donné  tant  de  soins,  ne  fût  entièrement  finie, 
mais  qu'ils  étaient  très  tachés  de  se  voir  autant  tronq)és  qu'ils 
l'étaient  dans  leurs  espérances.  Que  pour  eux,  ils  étaient  dans  la 
ferme  résolution  de  ne  pas  changer  la  moindre  chose  dans  la  pro- 
nonciation ;  (pi'ils  s'étaient  déjà  fait  des  affaires  avec  les  Bernois 
qui  les  accusaient  de  leiu-  avoir  fait  tort  et  qu'ils  ne  voulaient  pas 
leiu'  donner  de  nouveaux  sujets  de  plainte  en  ayant  la  complaisance 
de  faire  ce  que  l'on  exigeait  d'eux.  Uu'en  un  mot,  ils  étaient  lassés 
de  toute  cette  affaire  et  qu'ils  ne  voulaient  plus  s'en  mêler.  Ils  refu- 
sèrent même  d'abord  de  recevoir  la  réponse  que  les  députés  de  Ge- 
nève leur  portaient,  mais  ceux-ci  leur  ayant  déclaré  qu'ils  n'avaient 
aucun  ordre  de  la  reprendre,  ils  n'insistèrent  pas  là-dessus'. 

Cette  réponse  ne  r(»buta  pas  nos  pères  accoutumés  à  se  roidir 
contre  les  plus  grandes  difficultés.  Le  Conseil  ayant  consulté  Calvin 
sur  ce  qu'il  y  avait  à  faire,  celui-ci  répondit  qu'entre  les  articles  que 
les  arbitres  avaient  été  priés  de  changer,  celui  qu'il  jugeait  le  plus 
important  et  sur  lequel  il  était  à  propos  d'insister  encore,  était 
l'article  qui  parlait  des  terres  de  St-Victor  et  Chapitre  étant  dans 
la  ville,  mais  que  pour  les  autres,  il  ne  croyait  pas  qu'ils  dussent 
arrêter  la  conclusion  du  traité'.  L'on  envoya  là-dessus  de  nouveaux 
députés  à  Bâle,  avec  ordre  de  prier  les  arbitres  de  faire  encore 
quelques  réflexions  sur  cet  article  duquel  les  seigneurs  de  Genève 


'  R.C.,  vol.  37,  fo  2S2  r",  2-5(5  vo  et  De  Fosses  (9-10  oct.),  Areliivps  de  Ge- 

(23-29  oct.).  iiève,  P.  ht.,   11»  1309.  {Note  des  éditeurs.) 
'  ïbid.,  fo  231  vo  (28  sept.).  *  R.  C,  vol.  37,  fo  2.S9  v». 

^  Ibid.,  fo  244,  et  lettres  de  Peiteiups 


i543  .\ouvi:i,i.K   i)i':iMT.\ri().\   a    iîai.k.  i-j;) 

ne  reviendraient  jamais,  de  vouloir  aussi  taire  allenlioii  à  la  itislice 
des  autres  demandes'  et,  de  proposer  aux  Bernois  de  se  lelàcher 
là-dessus  puistju'on  leur  abandonnait  riin|iortant  article  des  fidé- 
lités. Jean-Ami  Gurtet  et  Louis  Dufour,  qui  lurciil  chargés  de  cette 
négociation' et  qui  portèrent  des  lettres  de  reconnnandation  pour  la 
Répul>li(jue,de  Farel  et  de  Calvin  au  nliuistr(^  Myconius,  lerpiel  avait 
beaucoup  de  crédit  dans  Bàle  et  avec  le(juel  ces  deux  réformateurs 
étaient  dans  des  liaisons  fort  étroites  %  Cnrtet,  dis-je,  et  Dufour 
furent  plus  heureux  que  Perlemps  et  De  Fosses.  Les  seigneurs  de 
Bàle,  non  seulement  les  écoutèrent,  mais  ils  envoyèrent  aussi  Ber- 
nard Meyer  et  Biaise  Schôlli  à  Berne  pour  persuader  aux  Bernois 
d'accepter  le  départ  sous  les  conditions  que  les  Genevois  souhai- 
taient*. Les  Bernois  convinrent  que  le  mot  dedans  la  vdle  par  rap- 
port aux  terres  de  St-Viclor  et  Chapitre  serait  effacf',  mais  ils  ne 
voulurent  pas  accorder  ce  qu'on  leur  demandait  sur  l'article  des 
emprisonnemens  pour  dettes  et  sur  celui  de  l'astriction  de  ne  point 
avoir  d'alliance  qu'avec  la  ville  de  Berne  '. 

Les  Conseils  furent  derechef  assemblés  pour  prendre  |iarli 
sur  cette  dernière  réponse  et  l'on  convint  en  Petit  Conseil  el  en 
celui  des  Soixante,  le  3i  décembre,  de  l'accepter  à  la  réserve  de 
l'article  des  emprisonnemens,  sur  lequel  on  résolut  d'insister 
encoi'e  que  les  Bernois  consentissent  d'en  demeurer  à  ce  qui  était 
réglé  par  le  traité  d'alliance,  puisque  l'on  se  soumettait  à  l'article 
de  l'astriction,  parce  qu'il  était  ainsi  arrêté  par  le  même  traité  \ 


'  Les  clauses  relatives  à  l'interdietioii  encourageante  de  Meyer  (ibid..  31  oct.)  que 

lie  pouvoir  contracter  d'autres  alliances  que  l'on  se  décida  à  faire  à  Bliie  une  dernière 

celles  de  Berue  et  au  droit  de  l'emprison-  tentative.  La  lettre  de  Oalvin  à  Bernard 

nenient  pour  dettes.  {Note  des  éditeurs.)  Meyer  ne  se  trouve  pas  dans  sa  correspon- 

-  R.  C,  vol  37,  fo  270  v°  (12  iiov  ).  dance  imprimée.  Quant  à  celle  que  Gantier 

liOuis  Dufour  remplaça,  bien  a  contre  cunir  attribue  à  Farel,  nous  ne  savons  d'oii  no- 

dn  reste,  Claude  Roset,  qui  avait  d'abord  tre  historien  a  tiré  ce  renseignement.  {Note 

été  désigné;  cf.  ibid.,  f»  270  V.  (Note  des  des  éditexirs.) 

éditeurs.)  *  R.  C,  vol.  37.  f"  283  vo  (1er  Jéc). 

'  L'auteur  a  un  peu  mêlé  ici  l'ordre  ^  Ibid.,  vol.  38,  f»  7-8  (Iodée).  Du- 

des  faits.  C'est  avant  le  départ  de  la  nou-  four  et   Curtel   étant  de  retour,   rendent 

velle  députai  ion  que  Calvin  écrivit  à  l'ar-  compte  de   leur  mission.   Cf.  Eidg.  Abs- 

bitre  Bernard  Meyer,  sous  le  couvert  de  ihiede,  t.  IV,  1  d,  n»  160,  1-3  déc.  {Note 

Myconius  (R.  C,  vol.  37,  fo  2i6  v»,   17  des  éditeurs.) 

oct.),  et  c'est  à  la  suite  de  la  réponse  peu  "  R.  C,  vol.  38.  f"  20  n"  el  21  r». 


l8o  LE    CONSEIL    GÉnÉhAL    ACCEPTE    LE    DEPART.  l544 

Le  i'"  janvier  de  rrmn(''e  siiivaiili'  lo/j/j,  le  Conseil  des  Deux 
Cents  approuva  cette  résolution,  et  le  lendemain  '  le  Conseil  Général 
du  peuple  y  donna  aussi  les  mains  '.  11  en  fut  passé  un  acte  au  nom 
de  tous  les  Conseils  pour  ètie  |)orté  à  Berne,  lequel  était  conçu 
en  ces  termes  '  : 

Nous  Scindiques,  Petit,  Soixante,  Grand  nommes  les  deux  cenlz,  et 
gênerai  Conseil  de  Genève,  certiffions  n  ung  chescung  ()ue  ayans  entendu  le 
contenus  du  despart  dacté  du  '24  d'aougst  1543,  ensemble  la  responce  et  dé- 
claration dernièrement  faicte  par  les  magniflicques  et  trespuissantz  Seigneurs 
de  Berne  nous  treschiers  combourgeoys  donne[e]  audicl  Berne  du  tier  de 
décembre  procbainement  passé,  délaissant  ce  neanraoings  ce  que  a  pieu  à 
nousdictz  combourgeoys  en  leur  dicte  responce  amener  de  J'Iuistifz  et  à  eulx 
dangereulx  secours  à  nous  faict.  Et  semblablement  que  non  sans  cause  n'est 
contenu  au  Iraicté  de  la  bourgeoysie  que  ne  nous  puissions  allier  aultre 
part  et  que  pour  emimeration  il  nous  ayt  laissé  l'evescbee  de  Genève  et 
aultres  choses  etc.  car  de  cella  au  procès  en  est  desja  faict  mention  tant  de 
la  defflance  faicte  a  illustre  Seigneur  Charles  allors  duc  de  Savoex  et  non 
contre  Genève.  Et  aussi  du  secours  et  comment  tieneve  avant  leur  descente 
avoit  (léchasse  l'evesque  et  avions  desja  l'eveschee  entre  nous  mains 
avecque  d'aultres  choses.  Aussi  l'on  peult  bien  sçavoierque  secours  ne  porte 
pas  que  l'on  ce  aye  à  saisir  et  retirer  les  biens  de  ceulx  que  l'on  va  secourir. 
Toutesfoys  pour  donner  à  cogaoystre  à  leurs  excellences  que  noslre  souve- 
rain désir  a  tousiour  esté  et  est  encore  de  présent  de  vivre  eu  lionne  ameur 
et  amictié  avecque  eulx  et  que  pour  les  biens  du  monde  l'on  ne  ce  doibl 
arrester  que  bonne  paix  et  amiable  voysniance  ne  soit  entretenue,  en 
conliance  aussi  que  nousdictz  treschiers  combourgeoys  pour  l'advenir 
auront  esgard  aux  grands  costes  missions  fâcheries  perdes  et  Iravaulx  ipie 
une  ville  de  Genève  de  longs  temps  et  continuellement  a  enduré  supporté 
et  soubslenu,  et  daventaige  voyant  que  lesdictes  deux  villes  vivent  soubz 
une  mesme  religion  christienne  que  admoneste  tous  (idelles  à  vivre  en 
bonne  amytié  aiant  une  vraye  et  charitable  fraternité  par  ensemble.  De 
nostre  bonne  et  spontanée  volenté  prenans  les  choses  à  la  meilleur  part  à 
nous  possible,  ccjnferissant  ensemble  ledict  despart  et  dernière  responce  et 
que  jouxte  icelle  responce  ce  mot  dedmis  comprins  audict  despart  soit  osté 
et  cancellé.  Et  semblablement  soit  escript  et  inséré  en  icelluy  touchant  les 
amprisouements  poui'  debles  que  ambes  parties  en  demoi-enl  jouxte  le 
contenu  du  mode  de  vivre  et  bourgeoysie  comment  ainsin  toutes  deux  en 


'  R.  C,  vol.  38,  fo  21  v».  '  AiTlilves(ler,eiiève,P.H.,iiod3i9; 

^  Ibid,,  fo  23  r".  doL-umeiit  inédit.  {Note  îles  éditeurs.) 


iTl^l  ACCKI'I'ATIO.N     DKS    IJKHNOIS.  l8l 

respoiidiieiil  ;ï  Heiiie  par  cleviiiil,  les  magnillicqiies  el  lionnores  Seigneurs 
ai-liil.ies  de  Uasle  lesqiiieulx  aussi  ce  repoitare[nt|  estlictz  honrgeoysie  et 
iiKiile  (le  vivre  elc.  Et  que  les  instruments  faict  jusques  au  jour  de  la  accor- 
dante acceptacion  aye[ut]  lieu  et  vigueur  el  que  de  la  recompence  des  mai- 
sons des  condampnés  el  liumpnis  soil  escripl  autlict  desparl.  jouxte  le, 
contenus  de  ladicte  dernière  responce  de  Berne,  liberallenient  avons 
accepté  comment  par  ces  présentes  acceptons  la  reste  du  predict  desparl. 
l'romectanl  le  contenu  d'iceulx  fidellement  oljserver  sans  il  contrevenir.  En 
foy  de  quoy  avons  concédées  ces  présentes  souliz  nostre  seaulx  ce  me- 
credy  second  de  janvier  l'an  de  nostre  Seigneur  mil  cinci|  centz  quarante 
quallre. 

J.esdictz  Seigneurs  Scindicques  Petit  Soixante  Crand  et  tieiieral  Conseil. 

Il  [);iiait  par  celle  réponse  (juc  si  les  Bernois  parlaiciil  avec 
liaiilciir  aux  (ïenevois  (^l  leur  re|)i'ochaienl  les  services  (|u'ils  leur 
avaieul  rendus,  les  Genevois  ne  denieuraienl  pas  sans  répartie  el 
osaient  leur  dire  sans  défour  et  d'une  manière  fort  naturelle,  ce 
(pTil  y  avait  à  leur  répondre  là-dessus. 

Le  premier  syndic  Jean  Goquet,  Claude  Perlemps  et  François 
Favre  furent  nommés  pour  porter  à  Berne  cette  réponse  ',  el  au  cas 
que  les  Bernois  accordassent  l'article  cont<Milieux  de  la  manière 
qu'on  le  souhaitait,  ils  avaient  ordre  d'aller  à  Bàle  pour  remercier 
les  sei£»neurs  de  ce  canton,  leur  déclarer  qu'on  était  d'accord  sur 
l(5us  les  articles  el  prier  les  arbitres  de  signer  le  départ  el  de  leur 
en  expédier  une  copie. 

Les  Bernois  firent  encore  les  difficiles  sur  cet  article  des 
emprisonnemens;  Pertcnq^s  rev^inl  à  Genève  pour  avertir  ses  supé- 
rieurs, laissant  cependant  ses  deux  collègues  à  Berne'.  La  (juestion 
fut  de  nouveau  examinée  dans  tous  les  Conseils,  qui  s'affermirent 
à  ne  (Miinl  passer  cet  article  que  conformément  au  traité  d'alliance 
et  Perlemps  repartit  incessamment  pour  Berne  avec  cette  dernière 
réponse.  Les  Bernois  se  rendirent  à  la  fin  et  l'article  fut  couché 
de  la  manière  cpie  le  souhaitaient  les  Genevois'.  Les  députés  s'en 
allèrent  à  Bàle  avec  des  députés  de  Berne  pour  prier  les  arbitres, 

'  R.  C,  vol.  -.iH,  fo  26  yo.  Genève,  P.  H.,  n»  1317,  ta  lettre  aux  trois 

'  Ibid.,  l»  35(20janv.).  députés  à  Berue  eti  date  ilu  29  janvier- 

'  Ibid.,  fo  38  v°.  Cf.  aux  Arcliives  de       (Noies  des  éditeurs.) 


l82  MODIFICATIONS    ALI    DKPAHT    DE     I  54  I  ■  I  •'^44 

de  la  |)art,  de  l'un  et  de  l'auLre  élal,  de  signer  le  départ,  ce  que  les 
arbitres  firent;  après  (|uoi  Coquet,  Pertemps  et  Favre  partirent 
pour  Genève,  apportant  avec  eux  cet  acte  qui  fut  enfin  le  fruit  d'un 
travail  non  interrompu  de  près  de  quatre  années'. 

Aussitôt  (pi'il  lui  Iraduit  en  français,  on  le  lut  dans  tous  les 
Conseils  et  on  l'approuva  de  nouveau,  et  le  Conseil  Général  du 
peuple  le  ratifia  le  i  g  février  '.  Le  Petit  et  le  Grand  Conseil  de  Berne 
le  ratifièrent  aussi  de  leur  côté.  Il  n'est  pas  nécessaire  de  donner  ici 
le  précis  de  tous  les  articles  qu'il  contenait,  après  l'extrait  que  nous 
avons  fait  ci-dessus  de  celui  (pii  fut  dressé  en  l'année  i54i  '  et  avec 
leipiel  celui-ci  convenait  dans  la  plupart  des  articles.  11  suffira  donc 
d'en  inarcjuer  les  diflerences  de  la  manière  la  plus  abrégée  qu'il 
nous  sera  possible  : 

Je  remarquerai  d'aijord  qu'à  l'égard  des  terres  de  St-Victor  et 
Chapitre,  qui  avaient  fait  le  principal  sujet  du  procès,  les  Genevois 
se  contentèrent  presque  à  l'égard  de  tous  les  articles  de  ce  qui 
avait  été  décidé  par  le  dé[iart  de  i54i.  Il  n'y  en  eut  que  deux  ou 
trois  sur  lesquels  les  arbitres,  à  la  prière  des  députés  de  Genève, 
donnèrent  une  explication  plus  favorable  pour  cette  ville,  celui  qui 
concernait  les  ronipures  de  gardes  ou  sûretés  '  et  celui  de  la  chasse. 
A  l'égard  du  premier,  au  lieu  que  le  départ  de  i54i  n'attribuait 
aux  Genevois  que  le  pouvoir  de  faire  des  informations  sur  ces 
sortes  de  cas%  les  arbitres  leur  donnèrent  celui  de  former  le  procès 
complet  et  de  condamner  les  prévenus  comme  ils  le  jugeraienlà 
propos,  mais  sans  avoir  le  droit  d'aller  plus  loin,  toute  la  procé- 
dure devant  être  remise  aux  officiers  de  Berne  aussitôt  après  la 
sentence  prononcée.  Et  par  rapport  à  la  chasse,  en  demeurant  à 

•  R.  G.,  vol.  38,  fo  74  (15  févr.).  —  lion  du  Départ  a  été  iiisérée  par  Gautier 

L'uu  des  originaux  du  Départ  de  Bâle,  du  dans  ses  pièces  justificatives.  (Note  des  édi- 

3  février  1544,  se  trouve  aux  Archives  de  leurs.) 

Genève,  P.  H.,  n»  t:îl9.  Il  est  sur  parctie-  *  R.  C,  vol.  38,  f"  81  vo. 

min,  muni  de  six  sceaux  sur  lacs  de  soie,  *  Voir  plus  haut,  pp.  120  et  suiv. 

savoir  ceux  de  Berne,  de  Genève  el  des  *  C'est  ainsi    que  le   traducteur    du 

quatre  arbitres  :  Conrad  Meier,  Théodore  Conseil  a  rendu  le  mot  Friedhruch  (viola- 

Brand,   Blasius   Scholli    et   Jacob   Riedi.  tion  de  la  paix  publique)  qui  se  trouve 

Les  Archives  de  Bâle  et  de  Berne  en  possè-  dans  le  texte  allemand  du  départ.  (Note 

dent  aussi  chacune  un  exemplaire.  Cf.  Eidg.  des  éditeurs.) 

Abschiede,  t.  IV,  1  d,  n»  lG(j.  La  tradnc-  ''  Voy.  plus  haut,  p.  120,  art.  o. 


l-)44  MODIFICATIO.NS     Al.     Olil'AHÏ     \)K      ift/ll.  l83 

ce  qui  avail,  •■U'  rég-lé  aii|)aravaiil ',  les  aritiircs  ajoiili'rciil  quo 
lorsque  la  ville  de  Genève  souhaiferail  de  iaire  chasser  dans  les 
Forèls  ou  eanq)aynes  des  seigneuries  de  St-Victor  el  (iliapiire,  elle 
en  devrait  |)rier  la  ville  de  Berne  ou  ses  officiers,  el  (|ue  la  per- 
mission ne  lui  en  pùl  jamais  être  refusée. 

Les  arbitres  ajoutèrent  aussi  un  article  concernaul  l'élection 
d'un  secrétaire  des  premières  appellations  des  terres  de  St-Victor 
et  (Chapitre,  dont  il  n'était  point  fait  de  mention  au  départ  de  ir»4i, 
et  ils  réglèrent  que  les  deux  villes  établiraient  alternativemeni  un 
secrétaire  de  ces  appellations,  c'est-à-dire  que  cet  officier  serait 
choisi  une  aimée  par  les  Bernois  et  l'année  suivante  par  les  (iene- 
vois. 

h]nfin,  à  l'égard  des  cures  que  les  Bernois  devaient  remettre  à 
leurs  alliés',  elles  furent  spécifiées  dans  ce  dernier  dépari  d'une 
manière  [)lus  particulière  savoir  :  (juatre  de  St-Victor  :  Chani-y, 
(Jartigny,  Laconnex  et  Troinex;  ciiuj  de  (ihapilre,  savoii'  :  Valleiry, 
Onex,  Lancy,  Bossey  avec  sa  filleule,  etMoens;  deux  de  Peney, 
Malval  et  Russin,  Armoy  et  Draillans,  Neydens  et  Foncenex,  avec 
cette  expresse  réserve  rpic  si  les  Bernois  avaient  vendu  ou  aliéné 
quelques  déj>endances  de  ces  cures,  comme  jardins,  maisons  ou 
choses  semblables,  ils  seraient  obligés  de  restituer  la  valeur  aux 
Genevois. 

Il  est  à  projios  de  i-emarquer  que  les  ciu-es  ici  mentionnées 
étaient  celles  dont  les  Bernois  avaient  dépouillé  les  Genevois.  Il  y 
en  avait  d'autres,  tant  de  St-Victor  que  de  Chapitre,  qui  ne  leur 
avaient  jamais  été  ôtées  et  que  les  Genevois  avaient  toujours  pos- 
sédées tranquillement,  desquelles  il  n'était  point  question. 

Sur  tout  le  reste,  il  n'y  eut  de  changement  qu'à  l'égard  de 
l'article  des  emprisonnemens  pour  dettes  qui  fut  décidé,  comme 
nous  l'avons  vu  ci-devant',  d'une  manière  conforme  à  ce  que  por- 
tait le  traité  d'alliance,  de  celui  des  Vernets  delà  de  l'Arve,  dont 
l'étendue  fut  réglée  à  cinq  pas  au  delà  du  vieux  fossé  au  lieu  de 
cinq  toises,  malgré  la  demande  des  Genevois  à  cet  ég-ard  ',  et  de 


Voy.  plus  haut,  p.  122,  art.  11.  =  P.  181. 

^f-  P-  ^-■^-  *  Voy.  plus  haut,  p.   174. 


l84  MOIJIFICATIONS    AU    Dlil'AHT    DE     I  54 1  .  l'''>44 

celui  (les  fugitifs  à  l'occasion  de  la  condamnation  des  trois  Aiticu- 
lans,  par  rapport  aux(juels  l'article  qui  portait  qu'ils  ne  devraient 
<"tre  condamnés  qu'à  des  peines  lég'ères  et  supportables,  termes 
trop  vagues  et  peu  prc'cis,  fut  explicjué  de  cette  manière  :  que  les 
peines  (jui  pourraient  leur  être  imposées  ne  devraient  point  être 
corpor'elles,  moins  encore  s'étendre  jusqu'à  leur  honneur  ou  à  leur 
vie,  mais  tout  au  plus  [)écuniaires,  sans  être  pourtant  excessives, 
auquel  cas  la  connaissance  en  serait  remise  aux  arbitres.  Il  fut  dit 
enfin  qu'après  que  les  mêmes  fugitifs  auraient  demandé  pardon  au 
magisti'at  de  Genève  comme  ils  y  étaient  oblig-és,  et  qu'ils  seraient 
rentrés  en  grâce,  il  leur  serait  permis  de  s'établir  ailleurs  s'ils  le 
souhaitaient  et  d'aller  ensuite  et  venir  librement  et  sûrement  pour 
leurs  affaires  et  quand  il  leur  plairait  dans  Genève. 

De  cette  sorte,  tout  ce  qui  avait  jusqu'alors  altéré  l'union  et  la 
bonne  intelligence  entre  les  deux  villes  alliées  parut  réglé  d'une 
manière  (ju'il  y  avait  lieu  de  se  promettre  qu'à  l'avenir  l'on  ne  ver- 
rait plus  naître  entre  elles  aucune  nouvelle  difficulté  et  que  Genève, 
dégagée  de  toute  inquiétude  au  dehors  et  délivrée  de  la  crainte  de 
voir  son  repos  troublé  au  dedans  par  des  esprits  factieux  et  turbu- 
lens,  commencerait  enfin  de  jouir  à  tous  égards,  après  les  peines 
et  les  travaux  qu'elle  avait  essuyés  pendant  une  si  longue  suite 
d'années,  d'une  paix  profonde  et  assurée  ' . 

'  Les  événements  considérables  qui  contestabjes  des  historiens  favorables  ou 

forment  la  matière  dn  présent  livre  ont  été  hostiles  au  réformateur.  On  trouvera  éga- 

étudiés  (le  nouveau  en  détail  par  Amédée  lement  dans   les  Étrennes   genevoises  du 

Ros;et  dans  son   Histoire  du  peuple  de  Ge-  même  auteur  des  renseignements  intéres- 

néce,  niais  on  ne  voit  pas  que  ses  conclu-  sants  sur  quelques  points  spéciau\.  Il    a 

sions  s'écartent  sensiblement  de  celles  de  consacré  en   particulier   dans  ce   recueif 

Gautier.  Roget   a   simplement  développé  (année  1877,  p.  99  et  suiv.)  une  notice  à 

l'examen  des  questions   relatives  au  rôle  Mnthurin  Cordier,  dont  il  a  été  question 

joué  par  Calvin  dans  les  premières  années  de  plus  haulj  p.  137.  Mous    avons  déjà   cité 

.son  établissement  à  Genève  et  a  la  situation  les  travaux  de  M.  Cornélius  sur  les  débuts 

nouvelle  créée  dans  le  domaine  politique  de  Galviu  a  Genève,  son  exil  et  son  rap- 

et  religieux  par  l'introduction  de  la  ré-  pel,  et  le  mémoire  de  M.  Emile  Dunant  sur 

forme  dans  cette  ville.   Il  s'est  préoccupé  les   Relations  politiques   de    Genève   avec 

surtout  de  contrôler  à  la  lumière  des  faits  Berne  et  les  Suisses  de  1536  à  1564.  [Note 

les  assertions   trop  souvent  hasardées  et  des  éditeurs.) 


LIA  RE  SEPTIÈME 


a544:-1550) 


ES  dit'ticiillôs  que  les  doux  villes  alliées  avaieni 
eues  depuis  si  longleiniis  euseiuble  ayant  été 
réglées  de  la  manière  que  nous  l'avons  vu  sur  la 
'è  fin  du  livre  précédent,  il  n'était  plus  question  que 
d'exécuter  de  part  et  d'autre  ce  dont  on  était  con- 
venu. Pour  cet  effet,  les  Bernois  envoyèrent  une  députalion  à 
Genève,  composée  de  Jean-Francois  Nœgeli,  ancien  avoyer', 
Michel  Augsljiirger,  boursier  et  Jean  Huber,  conseiller  du  Grand 
Conseil.  Sur  l'avis  que  l'on  eut  à  Genève  du  départ  de  ces  en- 
voyés, on  résolut  de  leur  faire  le  meilleur  accueil  et  la  réception 
la  plus  honorable  (pi'il  serait  possible,  pour  leur  marquer  par  là 
cond)ien  on  était  content  de  voir  heureusement  terminées  toutes  les 


'  Et  non  Jean-lîodolplie.  son  li-ère,  l'acte  passé  le  7  mars  loii  (Arcliives  de 

cuMinie  l'indique  par  errenr  le  registre  du  Genève,   P.  H.,  n»  1321),  à  ta  suite  des 

Conseil,   vol.  38,  fo  86  r».  Jean-l'"ran(;ois  négociations  poursuivies  avec  les  commis- 

.Naegeli,  le  conquérant  du  pays  de  Vaud,  saires  bernois.  (Note  des  éditeurs.) 
est  en  effet  expressément   nomme   dans 


l86  .VnCOHl)    AVEC    berne    E.\    application    du    IJKl'AKT.  1 544 

(lifficulLés  (jui  avaient  jusque-là  si  (orL  altéré  la  bonne  inlelliyence. 
Le  capitaine  général  et  les  trois  députés  (|ui  avaient  été  depuis  peu 
à  Berne  pour  uiettre  la  dernière  main  au  traité,  huir  allèrent  au- 
devant  jusqu'aux  limites  du  territoire  de  la  ville,  accompagnés  de 
(piel<|ues  cavaliers  ;  ils  arrivèrent  à  Genève  le  25  février'.  Après  les 
civilités  et  les  complimens  réciproques,  l'on  commença  à  |)arlcr 
d'allaires.  Les  envoyés  demandèrent  au  Conseil  ([u'il  leur  remit  la 
quittance  des  hommages  et  fidélités  et  de  l'argent  dû  par  les  ducs 
de  Savoie,  dans  laquelle  la  somme  de  la  dette  et  la  désig-nation  de 
l'instrument  seraient  exprimés,  et  les  hommages  avec  les  actes  ([ui 
en  faisaient  foi,  spécifiés  suivant  l'article  du  traité  par  lecjuel  les 
seigneurs  de  Genève  se  dé|)ortaient  en  faveur  des  seigneurs  de 
Berne  du  droit  qui  leur  était  ac(|uis  d'exiger  d'eux  et  ces  hommages 
et  le  |)aiement  de  la  dette,  ce  ipii  fut  exéculi'.  Les  commissaires  de 
Berne  avaient  demandé  (pi'outre  la  (piitlance  pure  et  simple,  les 
actes  mêmes  en  ipiestion  leui-  fussent  remis  et  (pi'on  insérât  une 
clause  dans  la  (|uittance  cpii  portât  cassation  et  abolition  entière  de 
ces  actes  %  prétention  insoutenable  et  très  injuste  :  les  Genevois 
n'ajanl  cédé  par  ce  traité  les  hommages  et  la  dette  qu'aux  Bernois 
pendant  i[u'ils  seraient  maîtres  du  pays,  ces  actes  demeuraient 
dans  toute  leur  force  par  rapport  au  duc  de  Savoie.  Ainsi,  les 
envoyés  de  Berne  n'avaient  aucun  droit  de  demander  qu'ils  leur 
fussent  remis,  et  moins  encore  qu'ils  fussent  annulés.  Aussi  leurs 
commissaires  n'insistèrent-ils  pas  à  une  demande  si  mal  fondée. 

Cet  article  étant  fini,  les  envoyés  de  Berne  demandèrent 
l'exécution  de  celui  (jui  regardait  les  Articulans  et  ceux  qui,  à  leur 
occasion  et  pour  avoir  embrassé  leur  |)arti,  s'étaient  depuis  plu- 
sieurs années  exilés  de  leur  pairie.  A  l'égard  des  derniers  dont  le 
retour  dans  Genève  avait  été  arrêté  par  le  traité,  à  condition 
cependant  que  le  magistrat  pourrait  leur  imposer  telles  peines 
|)écuniaires  qu'il  jugerait  à  propos,  le  Conseil  ne  voulut  pas  user 
de  tout  son  droit  et,  à  la  |M-ière  des  envoyés  de  Berne,  il  les  dis- 
pensa  tous  de  payer  aucune  amende,  pourvu  qu'ils  vinssent  en 

'  R.  C,  vol  38,  fo  84-86.  Outre  Nae-      fonctions  de  secrétaire.  (Note  des  éditeurs.) 
geli,  Augsburger  et  Huber,  le  registre  inen-  *  Ibid.,  f»  89  r". 

tionne  encore  Jean  Laiulo,  qui  remplit  les 


lâ^/|       I.KS    Alt  IICI  I.ANS     KT    II  (.mis    OBTIENNK.NT    I.KI  It    (iKACK.  1S7 

personiR'  pirsentoi-  leurs  r('({ii('(cs  dans  lesquelles  ils  couFessassent 
leurs  l'ailles  et  en  il('iiiaii(lasseiil  iiardon.  C'est  ce  ijui  l'ut  exéeiité  à 
réij;ard  de  la  plupart  d'entre  eux,  le  atj  février,  le  sautier  les  étant 
allé  quérir  au  pont  d'Arvc,  par  ordre  du  Conseil,  et  les  ayant  con- 
duits jusipi'à  la  maison  de  ville  pour  les  i^aranlir  d'èlre  insultés'. 

Avant  qu'ils  se  [)résentasseiit  devant  le  l'élit  et  le  Grand 
Conseil  où  se  devait  faire  la  cérémonie  de  leur  retour  en  i^ràcc,  on 
voulut  lire  leurs  requéles,  pour  voir  si  elles  étaient  courues  de 
la  manière  (ju'elles  le  devaient  être,  el  l'on  trouva  que  les  mots  de 
g-ràce  et  de  pardon  ne  s'y  rencontraient  point.  Les  commissaires  de 
Berne,  à  (pii  l'on  s'en  plaignit,  répondirent  qu'ils  leur  avaient  eux- 
mêmes  marqué  la  manière  dans  la(|uelle  elles  devraient  être  cou- 
chées, mais  qu'ils  les  feraient  réformer  conformément  au  traité  et 
à  l'intention  du  Conseil,  ce  qui  ayant  été  fait,  les  fugitifs  coin|iaru- 
rent  en  Deux  Cents,  où  leurs  recjuêtes  ayant  été  lues  et  ayant 
demandé  de  bouche  pardon  à  la  seigneurie  à  genoux,  leur  paix  fut 
entièrement  faite.  Après  quoi,  ils  remercièrent  les  commissaires  de 
Berne  des  bons  offices  que  les  seigneurs  de  ce  canton  leur  avaient 
rendus'. 

André  et  Claude  Philippe,  odieux  à  la  Républi(|ue,  tant  pour 
être  fils  de  Jean  Philippe,  chef  de  sédition,  exécuté  à  mort  l'an 
i54o,  que  pour  être  entrés  eux-mêmes  fort  avant  dans  les  desseins 
de  leur  père,  obtinrent  aussi  leur  grâce  en  même  temps,  à  la  solli- 
citation des  envoyés  de  Berne,  quoique  André  Philippe,  coupable 
de  meurtre,  comme  nous  l'avons  dit  dans  le  livre  précédent',  eût 
rompu  les  arrêts  qui  lui  avaient  été  donnés  lorsque  le  magistrat 
lui  fit  grâce  de  la  vie.  La  somme  même  de  cinq  mille  ('-eus,  à 
laquelle  il  avait  été  condamné,  au  cas  qu'il  quittât  la  ville,  comme 
il  fit,  fut  réduite  à  celle  de  cinq  cents  écus  applicables  aux  fortifi- 
cations, et  à  quarante  écus  pour  le  fisc. 

Par  le  traité,  les  seigneurs  de  Genève  étaient  laissés  dans  leur 
entière  liberté  de  permettre  aux  Articulans  de  riMilrer  dans  la  ville  ou 
de  les  en  bannir  pour  jamais.  Comme  ils  avaient  fait  des  maux  in- 


R.  C.  \<j\.  .38,  fo  90  V,  9i  ro.  »  Voir  plus  liant,  pp.  38  el  113. 

Ibid.,  fo  9a. 


hSiS  suite   du   sujkt  pkéckdknt.  i544 

liais  à  Iciii'  |);ili'i(_',  il  scial>le  (juils  n'auraicuL  pas  du  suiiliailni'  d'y 
revenir,  [)iiis(|ii'ils  no  pouvaient  être,  après  tout  ce  qui  s'élail  passé, 
(|u'un  objet  d'hurri'ur  pour  tous  les  hoinièlesg'ens.  Cependant  l'incli- 
nation  naturelle  que  l'on  a  pcjur  le  lieu  de  sa  naissance  et  l'ennui  de 
l'exil  les  portèrent  à  faire  de  nouveaux  efforts  pour  obtenir  leur 
g-râce.  L'un  des  trois  était  mort  depuis  peu  de  temps  ;  les  deux  autres, 
lorscju'ils  virent  que  le  traité  entre  les  deux  états  (Hait  prêt  à  être 
conclu,  commencèrent  à  s'humilier  et  à  prier  les  députés  de  Genève, 
Coquet,  Pertemps  et  Favre,  (jui  étaient  à  Jii'rne  pour  donner  la  der- 
nière réponse  de  leurs  supérieurs,  d'intercédei-  en  leur  Faveur  auprès 
du  magistrat.  Les  députés,  étant  de  retour,  rapportèrent  au  Conseil 
la  prière  que  les  deux  Articulans  leur  avaient  faite,  avec  une 
requête  de  leur  part,  mais  dans  la  disposition  d'es|)rit  où  l'on  était 
dans  Genève  à  l'égard  de  ces  gens-là,  il  n'y  avait  aucunes  apparence 
(pi'ils  pussent  rien  obtenir  du  Grand  Conseil  au(piel  leur  requête 
devait  être  ensuite  présentée,  ce  qui  porta  le  Conseil  ordinaire  à 
arrêter  (ju'elle  ne  serait  pas  même  produite  à  celui  des  Deux  Cents ' . 
Ce  peu  de  succès  ne  rebuta  pourtant  ])as  les  deux  Articulans, 
qui  comptaient  de  faire  réussir  leur  demande  par  la  voie  des  com- 
missaires de  Berne.  Effectivement,  (juand  ces  commissaires  furent 
arrivés  à  Genève,  les  iVrticulans  firent  présenter  une  nouvelle 
requête  au  Conseil,  par  laquelle  ils  le  priaient  de  leur  faire  restituer 
leurs  biens  et  de  leur  permettre  de  revenir  dans  Genève  sans  de- 
mander aucun  pardon  de  ce  qui  s'était  passé.  Le  Conseil  ordinaire - 
n'iiésita  pas  à  leur  refuser  leur  re([uète  par  rapport  à  la  permission 
de  rentrer  dans  la  ville,  se  tenant  à  ce  qui  était  arrêté  à  leur  égard 
par  le  départ  de  Bàle,  savoir  (ju'ou  leur  rendrait  leurs  biens  \  Celui 
des  Deux  Cents,  où  leur  demande  fut  ensuite  portée,  confirma  la 
résolution  du  Petit  Conseil,  ce  (jue  l'on  fit  même,  quoi([ue  les 
envoyés  de  Berne  eussent  appuyé  la  demande  des  Articulans  par 
les  recommandations  les  plus  pressantes;  mais  ces  seigneurs  étant 
venus  à  la  recharge,  ils  obtinrent  enfin  des  Conseils  que  les  Arti- 
culans rentreraient  dans  la  ville,  à  condition  (ju'ils  abandonneraient 
à  la  seigneurie  les  prises  qu'elle  avait  retirées  des  fonds  (|ui  leur 

'  R.  C.  vol.  38,  f"  76  1-0.  2  ibid.,  f»  96  v». 


l544  RÈGLEMENT    DES    APPELLATIONS    DE    s'-VICTOR.  lS() 

a|>|)ai(cii;ii('iil  cl  (|iit'  cliaciin  d'piLx  donnerai!  dcMix  conis  ériis  pour 
les  Ibrlifications,  ju^^cnicnl  dont  les  envoyés  de  Berne  reniercièrent 
le  niHi-islial  '.  Le  jour  (|ui  siiivil  cchii  où  ce  jugement  fut  rendu,  les 
deux  Arliculans  présentèrent  au  (lonseil  des  Deux  Ceiils  une 
re(juête  soumise,  par  lafpielle  ils  demandaient  pardon  des  ofFenses 
(|u'ds  avaient  eoiiunises  contre  la  seigneurie,  ce  qu'ils  HrenI  aussi 
de  bouche  et  en  mellant  les  deiLx  genoux  en  terre,  priant  le  Conseil 
de  les  recevoir  en  grâce  et  de  les  vouloir  dis|)enser  de  payer  les 
deux  cents  écus  auxquels  ils  avaient  été  condamnés.  Mais  ni  leius 
|)ri(M'es,  ni  l'intercession  des  envoyés  de  Berne,  (ju'ils  enq)loyèrent 
pour  obtenir  cette  dispense,  ne  tirent  changer  aux  Conseils  leur 
n^solution  '. 

Les  seigneurs  de  Berne  ayant  soutenu  les  intérêts  des  Arti- 
culans  avec  autant  de  chaleur  et  autant  de  succès  qu'ils  avaient 
lail,  il  ('lait  naturel  que  ceux-ci  fussent  portés  à  leur  en  témoigner 
leur  reconnaissance.  C'est  aussi  le  parti  qu'ils  prirent  après  en 
avoir  obtenu  la  permission  de  leur  magistrat  :  deux  jours  après 
qu'ils  furent  rentrés  dans  Genève,  ils  en  partirent  pour  aller  à 
Berne  remercier  les  seigneurs  de  ce  canlonde  ce  ([u'ils  avaient  fait 
en  leur  faveur'. 

Pour  exécuter  l'article  du  départ  de  Baie  (pii  concernait  les 
appellations  de  St-Victor  et  Chapitre,  l'on  convint  avec  les  com- 
missaires de  Berne  qu'elles  se  tiendraient  tous  les  trois  mois  au 
village  de  Troinex;  qu'une  année,  le  bailli  de  Ternier  présiderait 
et  scellerait,  et  l'année  suivante  le  conseiller  de  Genève  ferait  ces 
fonctions;  que  celui  qui  présiderait  introduirait  les  causes;  que 
(juand  le  bailli  présiderait,  la  ville  de  Genève  nommerait  le  secré- 
taire, et  réciproquement  ;  que  l'assesseur  serait  choisi  du  consente- 
ment des  deux  villes  et  que  son  office  serait  pour  trois  ans;  enfin, 
que  les  suprêmes  appellations  allant  à  Berne  s'introduiraient  |)ar- 
devant  le  bailli  de  Ternier'. 

Le  prinri|)al  article   du  traité  qui  restait  à  exécuter  était  le 
rélabllssenient  des  seigneurs  de  Genève  dans  la   possession  des 


R.  G.,  Viil.  :?«.  fo  1(18.  3  ji,;^^  ,-,)  |,y  ^o_ 

Ibid.,  fn  \\\  V".  *  lb,d.,  f"  89  V  el  P.  Il,,  11"  \:m. 


igO  REPOURVUE    DES    CURES    RENDUES    A    GENEVE.  1 544 

terres  de  Sl-Viclor  el  ChapiLre;  aussi  les  commissaires  de  Berne 
ordonnèi'ent  au  bailli  de  Ternier  de  leur  rendre  ces  terres  avec  tous 
leurs  fruits  et  revenus,  depuis  le  jour  de  l'acceptation  du  traité, 
savoir  les  cures  de  Ghancy,  Carli^iiy,  Laconnex,  Troine.x,  Valleiry, 
Onex,  Lancy,  Bossey,  avec  Evordes  sa  fdleule,  Malval,  Moens, 
Draillans,  Neydens,  Foncenex  el  Russin,  la  valeur  des  aliénations 
faites  par  les  seigneurs  de  Berne  de  quelques  portions  de  ces  cures, 
pendant  qu'ils  en  avaient  été  les  maîtres,  ayant  été  fixée  à  neuf 
cent  et  quarante  écus  d'or  au  soleil,  lesquels  les  seigneurs  de  Berne 
s'engageaient  à  payer  dans  peu  aux  seigneurs  de  Genève,  soit  en 
argent  conqîlant,  soit  autrement,  de  la  manière  dont  on  pourrait 
convenir  entre  les  deux  états. 

Le  28  mars,  le  bailli  de  Ternier,  en  suite  des  ordres  que  les 
commissaires  de  Berne  lui  avaient  donnés,  réintégra  la  seigneurie 
de  Genève  dans  les  terres  de  St-Victor  et  Chapitre  au  village  de 
Gartigny  el  à  celui  de  Vandœuvres;  après  quoi,  la  seigneurie  mit  en 
possession  les  châtelains  qu'elle  avait  nommés  pour  exercer  en 
son  nom  la  justice  dans  ces  terres,  auxquels  le  Conseil  ordonna  de 
suivre  le  même  ordre  et  les  mêmes  procédures  que  suivaient  les 
officiers  de  Berne  du  voisinage  \ 

Le  Conseil  pourvut  aussi  de  ministres  les  cures  nouvellement 
recouvrées,  et  voici  de  quelle  manière  :  il  ordonna  que  toutes  les 
églises  de  la  campagne,  tant  de  la  souveraineté  de  Genève  que  des 
terres  de  St-Victor  et  Chapitre,  seraient  desservies.  Il  établit  un 
ministre  à  Armoy,  un  autre  à  Draillans,  un  autre  à  Moens  et  Gen- 
thod,  lequel  pourrait  ])rêcher  aussi  à  Collex,  dépendance  de  Berne, 
si  les  seigneurs  de  ce  canton  l'agréaient  ;  un  à  Troinex,  qui  servi- 
rail  Bossey,  Evordes,  Sierne,  Vessy,  Landecy  et  Onex;  un  à 
Neydens,  qui  |)ourrait  aussi  servir  quelque  autre  église  voisine 
dépendante  de  Berne,  auquel  cas  ce  canton  contribuerait  à  ses 
appointemens  ;  un  à  Valleiry,  à  Chenex,  terre  de  Berne  ;  un  autre 
à  Gartigny,  Ghancy  et  l^aconnex,  un  à  Vandœuvres  et  à  Gologny, 
un  à  Malval,  Russin  et  Dardagny;  un  à  Peney,  un  à  Jussy  (pii  ser- 
virai! à  Poncenex  et  lui  à  (^éligny  ". 

'  1^  C,  vol.  -M,  (0  i;!9  r".  »  Ibid.,  i»  Ilil  v". 


l544  DEMANDES    DES    GENEVOIS    A    BERNE.  I()  I 

Avant  que  los  commissaires  rie  Berne  partissent  de  Genève,  on 
les  pria  de  convenir  de  certaines  choses  (jui  n'étaient  pas  encore 
bien  rég'lées  entre  les  deux  états  et  qui  pouvaient  donner  lien  dans 
la  suite  à  des  difficultés  (pi'il  leur  était  important  de  prévenir  :  le 
principal  article  concernait  les  bornes  des  mandemens  de  Jussy  et 
de  Peney  et  celles  de  Céligny  et  de  Genthod,  qui  n'avaient  point 
encore  été  fixées,  et  sur  lequel  les  officiers  de  l'un  et  de  l'autre  état 
avaient  tous  les  jours  des  démêlés.  Mais  les  conimissaires  ayant  dit 
que  leurs  supérieurs  ne  les  avaient  point  cliarg-és  de  rien  négocier 
là-dessus,  le  Conseil  résolut  d'envoyer  à  Berne  Jean  Coquet,  ancien 
syndic,  et  Claude  Roset,  secrétaire  d'Etat,  pour  apprendre  les 
intentions  des  seigneurs  de  ce  canton  sur  cet  article  ' . 

Ils  avaient  ordre  en  même  tem|)s  de  savoir  leur  volonté  sur  la 
prétention  des  gentilshommes  seigneurs  du  voisinage,  qui  vou- 
laient que  leurs  sujets  taillables  qui  venaient  habiter  dans  Genève 
ne  fussent  point  affranchis,  quelque  long-  espace  de  temps  qu'ils 
eussent  demeuré  dans  cette  ville  sans  avoir  été  réclamés  par  leurs 
seigneurs,  les  seigneurs  de  Genève  prétendant,  au  contraire,  qu'à 
forme  de  leurs  franchises  et  de  la  coutume  ancienne,  tout  parti- 
culier taillable  qui  se  serait  venu  établir  dans  Genève,  s'il  n'était 
demandé  par  son  seigneur  dans  l'an  et  jour,  fût  absolument  libre, 
ses  biens,  en  cas  (pi'il  vînt  à  mourir  sans  enfants  ou  sans  faire  de 
testament,  devant  revenir  à  ses  plus  proches  parents,  et  non  point 
au  seigneur  duquel  il  était  né  taillable. 

Ils  devaient  ensuite  prier  les  seigneurs  de  Berne  de  ne  pins 
donner  à  l'avenir  asile  aux  particuliers  de  Genève  qui  avaient 
commis  quelque  crime  dans  la  ville  ou  contre  la  Mlle;  que  les 
citations,  affichées  auparavant  aux  piliers  plantés  aux  francliises, 
contre  les  particuliers  de  Genève,  ne  se  fissent  plus  de  cette  ma- 
nière, mais  par  des  lettres  réquisitoires;  qu'il  plût  aux  seigneurs 
de  Berne  de  porter  les  gentilshommes  de  leur  dépendance  qui  sont 
obligés  à  faire  hommage  à  la  ville  de  Genève  et  qui  font  difticullé 
de  le  rendre,  à  s'acquitter  de  leur  devoir;  qu'il  leur  plût  de  mé- 
nager un  accommodement  entre  le  comte  de  Gruyère  et  la  Ville,  afin 

'  R.  C  vol.  38,  f»  171  vo. 


iga  RÉPONSE    DES    UERNOIS.  l5/l4 

qu'il  cessât  de  molester  les  particuliers  de  Genève  qui  avaient  af- 
faire dans  ses  terres;  qu'il  leur  plût  d'approuver  que  pour  la  com- 
modité des  sujets  des  deux  états,  les  églises  de  leur  dépendance, 
voisines  de  certaines  de  St- Victor  et  Chapitre,  fussent  desservies 
par  les  mêmes  ministres  de  la  manière  que  nous  l'avons  marqué 
ci-dessus  ;  qu'ils  voulussent  accorder  à  l'église  de  Genève  le  mi- 
nistre Viret,  en  donnant  un  autre  en  sa  place  à  l'église  de  Lau- 
sanne; enfin,  (ju'il  leur  plùl  tl'ordonner  à  leur  bailli  de  Ternier,  cpii 
commençait  déjà  à  violer  le  départ  de  Bâle  par  rapport  à  la  ma- 
nière de  donner  des  ordres  aux  sujets  de  St-Victor  et  Chapitre,  de 
se  conformer  au  dit  départ,  et  pour  cet  effel  qu'il  ne  donnât  aucun 
ordre  aux  sujets  de  ces  terres  immédiatement  par  lui-même, 
connne  il  avait  prétendu  faire  à  l'occasion  de  certaines  défenses 
([ue  les  seig'ueurs  de  Berne  avaient  fail  faire  à  tous  leurs  sujets  de 
s'enrôler  pour  le  service  d'aucun  prince  étranger,  en  ayant  voulu 
obliger  les  habitans  de  St-Victor  et  Chapitre  à  se  rendre  à  St-.lulien 
et  à  Gaillard  pour  être  présents  à  la  publication  qui  devait  en  êiré 
faite,  les  j)riant  que  le  départ  de  Bàle  fût  observé  religieusement  à 
l'égard  de  cet  article,  comme  à  l'égard  des  autres,  savoir  (pie  les 
puitlications  dans  les  terres  de  St-Victor  et  Chapitre  étant  ordon- 
nées de  concert  par  les  deux  villes,  le  bailli  de  Ternier  donnât  aux 
châtelains  de  ces  terres  une  copie  de  ces  publications,  lesquelles  les 
châtelains  feraient  faire  ensuite  sous  leur  autorité  ' . 

Tels  furent  les  principaux  ordres  dont  les  députés  Coquet  el 
Roset  furent  chargés.  Ils  partirent  pour  Berne  sur  la  Hn  d'avril  et 
furent  de  retour  à  Genève  le  6  mai  "  ;  ils  firent  le  lendemain  le  rap- 
port de  leur  gestion  au  Conseil,  où  ils  produisirent  le  départ  qui 
leur  avait  été  remis  de  la  part  des  seigneurs  de  Berne,  contenant 
les  réponses  aux  demandes  qu'ils  avaient  faites  \  A  l'égard  de  l'ar- 
ticle concernant  les  taillables,  on  leur  répondit  qu'il  n'était  pas 
juste  que  les  Franchises  de  Genève  pussent  porter  aucun  prc'judice 
aux  droits  d'un  tiers,  tels  (pie  les  seigneurs  de  Berne  el  leurs  vas- 
saux et  feudataires  étaient.    Eirectivemeut,   à   (-onsuller  les  idées 

■  R.  C,  vol.  :i8,  f'i  {{%  136.  137, 139.       celle  réponse  porte  Ni  ilale  du  3  iii.ii.  (Noie 
'  Ibid.,  fo  189  v".  de.i  fditciiis.) 

'  .\ri-lilves  (le  (leiiéve.  I'.  Il  .  ii"  1319; 


Io44  RÉPONSE    DES    nEKNOIS.  11)3 

naturelles,  l'on  ne  saurait  disconvenir  que  les  Bernois  n'eussent 
raison,  un  étal  pouvant  donner,  à  la  vérité,  à  ses  sujets  tous  les 
privilèges  qu'il  lui  plaît,  pourvu  que  ces  privilèges  ne  privent  per- 
sonne, et  surtout  des  étrangers,  de  ce  qui  leur  appai-tiont  légitime- 
uieut.  A  nioius  donc  que  les  Genevois  n'eusseul  |mi  [H'ouver  d'une 
manière  claire  et  incontestable  (juils  avaient  reçu  des  euq)rreurs 
ce  droit  d'affranchissement,  dans  le  temps  que  l'autorité  de  ces 
princes  était  encore  reconnue  dans  toute  son  étendue,  et  dans 
Genève  et  dans  les  pays  voisins,  ce  qu'ils  n'alléguaient  pas  et  que 
je  n'ai  pas  appris  jusqu'ici  qu'ils  pussent  appuyer  sous  aucun 
titre,  il  est  certain  qu'ils  n'avaient  rien  à  répondre  de  solide  aux 
raisons  que  les  Bernois  pouvaient  opposer  à  leur  demande. 

Sur  la  prière  faite  aux  Bernois  de  ne  point  donner  asile  aux 
particuliers  de  Genève  rebelles  à  leur  magistrat,  ils  réj^ondirent 
qu'ils  étaient  prêts  à  cet  égard  d'observer  ce  qui  était  réglé  par  le 
traité  de  i536. 

Sur  les  citations  affichées  aux  piliers  des  limites,  ils  convin- 
rent d'en  changer  l'usage,  conformément  à  la  proposition  faite  par 
les  Genevois. 

Ils  s'engageaient  aussi  à  obliger  les  gentilshommes  et  tous 
ceux  qui  avaient  quelque  devoir  à  la  ville  de  Genève  de  le  lui 
rendre.  Ils  promettaient  de  même  d'agir  puissamment  auprès  du 
comte  de  Gruyère  pour  le  porter  à  s'accommoder  avec  les  Genevois, 
et  en  effet  ils  y  réussirent  :  peu  de  temps  après,  ce  seigneur  signa 
l'accord  ménagé  par  les  Bernois,  par  lequel  la  ville  de  Genève  pro- 
mettait de  lui  rendre  les  filets  qui  lui  avaient  été  pris  lors(}u'il 
avait  chassé  sans  permission  dans  le  mandement  de  Penej  '  et  cinq 
cents  florins  pour  le  dédommager  de  divers  frais  qu'il  avait  sup- 
portés, conditions  auxquelles  les  seigneurs  de  Genève  consentirent 
pour  le  bien  de  la  paix  et  pour  ne  pas  voir  davantage  enlever  les 
biens  et  les  effets  appartenant  à  leurs  citoyens  qui  avaient  des 
affaires  dans  le  comté  de  Gruyère,  comme  la  chose  était  arrivée  à 
diverses  fois  depuis  plus  de  deux  ans,  à  quoi  le  comte  s'engagea 
solennellement  ' . 

'  Vuii  |.liis  haut.  p.  IIW.  ^  R.  C,  vol.  :î8.  f"  203  r".  213  v". 

13 


104  LES    BERNOIS    ENVOIENT    DE    NOUVEAUX    COMMISSAIUES.  1 5/|4 

Sur  la  proposilion  de  faire  desservir  par  les  iiiêines  ministres 
certaines  églises  voisines  de  la  dépendance  des  deux  états,  les  Ber- 
nois répondirent:  qu'ils  trouvaient  j)lus  à  propos  que  leurs  sujets  et 
ceux  de  Genève  eussent  de  difFérens  ministres,  tant  à  cause  de  la 
diversité  des  cérémonies  des  deux  églises  que  pour  éviter  tout  ce 
pourrait  donner  lieu  à  l'altération  de  la  bonne  intelligence. 

Ils  accordèrent  le  ministre  Virel  pour  six  mois  seulement  et 
aux  conditions  marquées  ci-dessus,  ce  qui  n'eut  pas  lieu,  les  Ber- 
nois ayant  révoqué  la  permission  qu'ils  avaient  donnée  à  Viret,  sur 
l'opposition  que  fît  l'église  de  Lausanne  \ 

Sur  la  manière  de  faire  les  publications  dans  les  terres  de 
St-Victor  et  Chapitre,  ils  répondirent  qu'ils  entendaient  qu'après 
que  leur  bailli  de  Ternier  aurait  informé  les  seigneurs  de  Genève 
des  ordres  qu'il  aurait  à  faire  publier  de  la  |iart  de  ses  seigneurs, 
les  officiers  de  Genève  pourraient  ordonner  aux  sujets  de  ces 
terres  de  se  rendre  aux  lieux  qu'ils  trouveraient  à  propos  pour 
entendre  la  publication,  laquelle,  pourtant,  devrait  être  faite  en 
présence  du  bailli. 

Enfin,  ils  répondirent,  .sur  ce  qui  regardait  la  fixation  des 
bornes  de  Jussy  et  de  Peney,  que  comme  la  chose  ne  se  pouvait 
bien  exécuter  que  sur  les  lieux  mêmes,  ils  renverraient  à  en  con- 
venir à  Genève,  où  ils  enverraient  leurs  députés  sur  la  fin  du  mois. 

Ces  députés  y  arrivèrent  en  effet  le  22  mai  '  ;  le  Conseil  nomma 
aussitôt  des  conseillei's  de  son  corps  pour  aller  avec  eux  examiner 
les  limites.  Il  y  eut  aussi  des  commissaires  d'extentes%  nommés  de 
la  part  de  l'un  et  de  l'autre  état.  L'on  fit  d'abord  la  revue  des 
bornes  du  mandement  de  Peney,  sur  quoi  il  y  eut  de  gi'andes  con- 
testations, quoique  les  bornes  qui  se  trouvèrent  plantées  ne  renfer- 

'  Viret  ne  fit  effectivement  que  des  a  plusieurs  sens,  entre  autres  celui  d'exper- 

séjours   d'assez   courte  durée   à    Genève,  tise,  évaluation.  Dans  les  îles  de  Jersey  et 

dans  le  courant  de  Tannée  1344.  Cf.  R.  C,  Guernesey,  ainsi  que  dans  la  Suisse  ro- 

vol.   38,    fû    247    vo  (13  juin)  et  3tifi  r»  mande,  extente  désignait  un  état  des  reve- 

(9  sept.).  (JVoJe  des  éditeurs.)  nus  du  domaine   public  et  autres  droits 

"  Ibid.,  f»  209  r»  Les  commissaires  appartenant  au  souverain  (cf.   Godefroy, 

bernois  étaient  Jean-François  Niegeli   et  Dictionnaire).  Il  y  a  eu  à  Genève  jusque 

Jean-Rodolptie  de  Diesbacli.  {Note  des  èdi-  dans  le  XYIII^  siècle   des    commissaires 

teurs.)  d'extentes.ou  commissaires  à  terriers,  pour 

'  Extente  ou  estende,  mot  ancien  qui  la  rénovation  des  fiefs.  {Note  des  éditeurs.) 


l54/l  DISCUSSION    SUR    LES    BORNES    DE    l'RNEY    ET    JI'SSY.  I  ()5 

massenl  jiiicuii  Iciiildiic  (|iii  ne  juin'il,  pat'  les  anciennes  recon- 
naissances, être  de  la  dépendance  de  ce  mandement;  cependani  les 
envoyés  de  Berne  n'en  voulaient  point  convenir,  et  ils  piélendaient 
en  retrancher  une  grande  étendue  de  terrain.  L'on  revint  une 
seconde  fois  et  une  troisième  fois  sur  l(>s  lieux  faire  le  même 
examen  sans  pouvoir  rien  ohlenir  d'eux  :  (piand  ou  leur  produisait 
les  actes  qui  faisaient  foi  des  véritables  limites,  ils  se  mettaient  en 
colère  et  disaient  (jue  l'on  faisait  de  ces  actes  comme  des  «  nez  de 
cire  »,  menaçant  de  s'en  retourner'. 

L'on  alla  ensuite  faire  le  même  examen  du  colr  de  Jussy  et  de 
Corsinge,  mais  l'on  ne  put  convenir  de  rien  sur  les  lieux.  Quand  on 
fut  de  retour  à  Genève,  les  envoyés  de  Berne  se  présentèrent  eu 
Conseil,  où  ils  dirent  qu'encore  que  les  officiers  de  Genève  eussent 
prouvé  qu'ils  avaient  fait  des  actes  de  juridiction  dans  les  endroits 
contestés  de  Jussy,  ce|iehdant,  comme  il  était  certain  (jue  leurs 
supérieurs  en  étaient  alors  en  possession,  c'était  aux  Genevois,  qui 
les  eu  voulaient  déposséder,  à  faire  voir  leurs  titres  et  à  être 
acteurs.  Qu'ainsi,  si  le  Conseil  ne  voulait  pas  s'en  tenir  à  ce  qu'ils 
avaient  dit,  il  avait  les  voies  de  se  pourvoir  devant  la  marche, 
sur  quoi  ils  demandaient  réponse.  Que  pour  ce  qui  regardait 
Peney,  ils  étaient  assez  informés  des  bornes  de  ce  territoire,  où  ils 
avaient  été  plusieurs  fois,  et  qu'ils  avaient  piouvé  que  les  lieux 
contestés  appartenaient  à  Berne;  qu'ils  souhaitaient  aussi  avoir 
là-dessus  une  réponse  positive  du  Conseil  pour  la  poiter  incessam- 
ment à  leurs  supérieurs  \ 

Le  Conseil  les  {>ria  de  vouloir  bien  que  les  droits  de  part  et 
d'autre  fussent  encore  examinés  pour  ce  qui  regardait  Jussy  et,  par 
rapport  à  Peney,  d'acquiescer  à  ce  qui  leur  avait  été  clairement 
démontré,  à  quoi  ils  répondirent  (ju'il  était  inutile  d'examiner 
davantage  les  droits  et  les  titres;  qu'ils  ne  le  pouvaient  ni  ne  le  vou- 
laient, qu'ils  priaient  le  Conseil  de  leur  donner  sa  réponse  par  écrit 
pour  la  porter  à  Berne,  persistant  à  dire,  par  rapport  au  mande- 
ment de  Peney,  que  c'étaient  eux  (jui  avaient  fait  voir  clairement  le 
droit  de  leurs  supérieurs'. 

'  R.  C,  vol.  :î8.   f"  21(1  Vf,  -21-2   ro,  2  /jjy ^  fo  220  vo  (29  mai). 

^Iti  ^■o-  '  Ibid.,  fo  221  rû. 


196  REGLEMENT    DE    CETTE    CONTESTATION.  l544 

iVinsi  l'on  ne  put.  convenir  de  rien  avec  les  envoyés  de  Berne. 
Le  Conseil  des  Deux  Cents,  auquel  celte  atlaire  fut  portée,  trouva 
que  venant  de  sortir  d'un  si  grand  procès  avec  les  Bernois  (jue 
l'était  celui  qui  avait  fini  par  le  départ  de  Bàle,  il  fallait  faire  tout 
ce  que  l'on  pourrait  |)our  éviter  d'entrer  dans  un  autre  avec  eux, 
comme  les  envoyés  de  Berne  avaient  insinm''  qu'on  pourrait  le 
faire  en  intimant  la  marche  à  leurs  supérieurs  ;  qu'ainsi  il  fallait  les 
prier  de  laisser  la  ville  de  Genève  maîtresse  de  ce  qui  avait  été 
prouvé  clairement  lui  appartenir  et  de  traiter  à  l'amiable  de  ce  i|ui 
était  douteux,  c'est-à-dire  de  ce  sur  quoi  les  commissaires  de  |)art 
et  d'autre  n'avaient  pas  pu  s'entendre  '. 

Les  envoyés  de  Berne  ne  voulurent  point  acquiescer  à  cette 
proposition,  de  laquelle  ils  se  chargèrent  seulement  pour  la  rap- 
porter à  leurs  supérieurs.  Cette  affaire  demeura  ensuite  pendant 
longtemps  indécise  ;  l'on  pressait  de  temps  en  temps  les  Bernois  de 
se  rendre  à  ce  qui  leur  avait  été  montré  sur  les  lieux,  et  eux,  à  leur 
tour,  sollicitaient  les  Genevois  à  acquiescer  à  ce  qu'il  prétendaient. 
Les  Bernois  ne  voulant  rien  retrancher  de  leurs  prétentions,  on 
chercha  dans  Genève  plusieurs  expédiens  pour  accommoder  les 
uns  et  les  autres:  on  leur  proposa  de  laisser  à  cette  ville  le  territoire 
de  Peney  tel  que  ses  commissaires  l'avaient  limité  et  de  fixer  celui 
de  Jussy  de  la  manière  que  l'avaient  marqué  les  commissaires  de 
Berne,  mais  l'on  ne  put  rien  finir  là-dessus  pendant  toute  cette 
année.  Ce  ne  fut  qu'au  mois  de  mars  de  l'année  suivante  ([ue  les 
seigneurs  de  Berne,  ayant  envoyé  de  nouveaux  députés  à  Genève 
pour  visiter  une  seconde  fois  les  limites  de  ces  deux  territoires,  les 
affaires  furent  enfin  réglées  en  cédant  aux  Bernois  un  chemin  de 
Jussy  (}ui  avait  été  disputé  de  part  et  d'autre  pendant  tout  le  cours 
de  cette  contestation  avec  une  chaleur  extraordinaire  \ 

nuoic|uc  les  Bernois  eussent  répondu  d'une  manière  à  faire 
connaître  aux  Genevois  qu'ils  n'abandonneraient  jamais  le  droit 
qu'eux  ou  leurs  vassaux  avaient  sur  leurs  sujets  taillables  qui  se 
feraient  bourgeois  de  Genève  ou  sur  les  fonds  de  la  même  (jualité 
qui  seraient    achetés   par  des   particuliers   de  cette  ville,   ce  qui 

■  W.  C,  vol  :W,  fo  iU  r».  2  Ibid.,  vol.  39.  f"  55  et  61  r». 


•544  AFFAIKE    OE    LA    CHOIX    DE    MOENS.  I  O'T 

était,  coiiiiDC  nous  avons  vu  ci-dessus,  conforme  à  la  justice,  les 
seigneurs  de  Genève  ne  laissèrent  pas  de  continuer  à  solliciter 
leurs  alliés  de  Berne  d'avoir  cet  égard  pour  leurs  Franchises  que 
de  consentir  (pie  des  fonds  taillables  possédés  par  des  Genevois  et 
des  gens  qui  avaient  cette  ancienne  marque  de  servitude  en  fussent 
affranchis  s'ils  n'étaient  réclamés  par  leurs  seigneurs  un  an  et  un 
jour  après  avoir  acquis  la  ijourgeoisie  de  Genève.  Mais  les  Bernois 
s'en  tinrent  à  leur  première  réponse  et  ils  écrivirent  au  Conseil  une 
lettre  le  g  août',  par  laquelle  ds  marquaient  que  rien  au  monde  ne 
serait  plus  aisé  aux  Genevois  que  d'éviter  les  inconvéniens  que 
pourrait  causer,  soit  an  public,  soit  aux  particuliers,  la  condition 
laiilable  des  biens  ou  des  personnes,  en  ne  recevant  bourgeois 
aucun  qui  Fût  de  cette  qualité  et  en  faisant  avertir  tous  les  particu- 
liers de  n'acheter  aucun  fonds  tadlable. 

Au  mois  de  juin  de  cette  année  l'on  trouva  une  petite  cioix 
d'argent  dans  le  villag-e  de  Moens,  terre  de  Chapitre.  Aussitôt  que 
les  Bernois  l'eurent  appris,  ils  écrivirent  à  Genève  qu'ils  préten- 
daient que  ct>lte  croix  leur  fût  remise,  comme  leur  appartenant  par 
le  départ  de  Bàle,  qui  porte  en  termes  exprès  qu'ils  auront  droit 
sur  tous  les  trésors  cachés  qui  viendront  à  être  découverts,  ce 
([u'ils  faisaient,  non  pas  pour  profiter  de  la  valeur  de  cette  croix, 
qui  était  peu  considérable,  mais  pour  ne  pas  laisser  perdre  un  droit 
(|iii  hnir  était  acquis  par  un  traité  authentique,  auquel  ils  ne  souf- 
friraient jamais  que  l'on  donnât  aucune  atteinte  '.  On  leur  répondit 
que  cette  croix  ne  pouvait  pas  être  mise  au  nombre  des  trésors 
trouvés  qui  leur  étaient  réservés,  mais  que  comme  elle  était  de  la 
dépendance  de  l'église  du  lieu  où  elle  avait  été  trouvée,  il  était  juste 
qu'elle  fût  employée  à  l'usage  de  cette  ég-lise,  et  qu'ainsi  on  les 
priait  de  trouver  bon  qu'on  la  vendît  pour  fournir  aux  frais  de  la 
réparation  du  temple'.  Les  Bernois,  après  avoir  résisté  pendant 
quelque  temjjs  à  cette  proposition,  y  acquiescèrent  à  la  fin,  en  pro- 
lestant que  le  don  qu'ils  faisaient  de  cette  croix  à  l'église  de  Afoens 

'  R.  G.,  vol.  .'ÎS,  fo  322  vo.  L'original  cette  lettre  est  datée  du  21  juin.  Voir  aussi 

de  celte  lettre  se  trouve  aux  Archives  de  au  n»  1339  une  lettre  d'Ambroise  ImhofT, 

Genève,  P.  H .  no  134l .  (Note  des  éditeurs.  )  bailli  de  Gex.  à  ce  sujet.  (Note  des  éditeurs.] 

'  ArcllivesdeGenève,  P.H.,nol341;  »  R.  C,  vol.  38,  f»  266  vo.  288  r». 


I()8  ON    KKCJLAMK    A    FRIBOUKG    LES    DROITS    DK    LA    VILLE.  1 544 

ne  préjudiciàt  poini  au  droit  (jui  leur  était  acquis  par  le  départ  de 
Bâle  sur  les  trésors  trouvés  ' . 

Quoirpie  les  Bernois  déclarassent  qu'ils  voulaient  observer  les 
traités  religieusement,  cependant  leurs  officiers  du  voisinage  les 
violaient  tous  les  jours  sans  scrupule,  non  seulement  en  faisant  des 
actes  de  juridiction  sur  les  terres  de  St- Victor  et  Chapitre,  mais 
même  sur  celles  ipii  appartenaient  en  toute  souveraineté  à  la  ville 
de  Genève,  juscju'à  arborer  les  armes  de  Berne  sur  le  territoire  de 
Genthod'.  Ces  sortes  d'attentats  étaient  à  la  vérité  réparés  lorsque 
les  Genevois  s'en  plaignaient,  mais  il  n'en  était  pas  moins  vrai 
qu'ils  causaient  de  l'inquiétude  et  qu'ils  ne  pouvaient  qu'éloigner 
le  retour  de  la  bonne  intelligence  entre  les  deux  états. 

Pierre  de  La  Baume  étant  mort  en  Bourgogne  au  mois  d'avriP, 
l'on  crut  la  circonstance  favorable  poui-  obtenir  des  Fribourgeois 
la  restitution  des  droits  qu'ils  retenaient  à  la  ville  de  Genève  à 
l'instance  de  ce  prélal.  L'on  envoya  pour  cet  effet  des  députés  à 
Fribouig'  qui  eurent  audience  du  Petit  et  du  Grand  Conseil,  mais 
sur  l'opposition  que  fit  à  leur  demande  le  procureur  d'Auberive  '  que 
le  pape  avait  nommé  pour  successeur  à  Pierre  de  La  Baume,  l'on 
ne  voulut  point  remettre  aux  députés  de  Genève  les  principaux 
droits,  leur  abandonnant  seulement  certains  procès  et  autres  pa- 
piers de  moindre  importance,  ce  qu'ils  ne  voulurent  pas  accepter". 
Le  procureur  d'Auberive  soutint  que  les  droits  que  demandaient 
les  envoyés  de  Genève  appartenaient  à  l'évêque  et  non  pas  au.x 
Genevois  cjui  avaient  renoncé  à  la  religion  catholique,  et  les  députés 
priaient  les  seigneurs  de  Fribourg,  comme  ils  avaient  déjà  fait  à 
diverses  fois,  que  ces  droits  leur  ayant  été  z'emis  de  bonne  foi  par 
la  ville  de  Genève,  ils  lui  fussent  restitués  de  même.  Mais  l'intérêt 
de  la  religion  les  empêcha  d'être  sensibles  à  tout  ce  que  les  députés 
purent  dire  de  nouveau  là-dessus  de  plus  pressant  :  ils  persistèrent 
à  leur  refuser  leur  demande  et  à  leur  dire  qu'ils  ne  se  dessaisiraient 

'•  R.  C,  vol.  38,  fo  299  r".  successeur  de  Pierre  de  La  Baume  au  titre 

'  Ihid..  fo  195  V.  d'évêque  de  Genève.  Voir  Muirnier,  Les  ('«('- 

'  IbicL,  fo  186  vo.  ijues  de  Genève-Annecy,  Paris,  1888,  in-8, 

■*  Archives  de  Genève,  P.  H.,  no  1333  p.  16.  (Note  des  éditeurs.) 

et  1336.  (Note  des  éditeurs.)  ^  R.  G,  vol.  39,  fo  40  v». 
'  Il  s'agit  de  Louis  de  Rye,  neveu  et 


ir)4/|  PRÉSENTS    ni'KKUTS    MX     MACilSTKATS     lîAl.ors.  !()() 

point  (les  (Ifoils  (|iii  ('■iHicril  en  i'a\('iii-(le  r<''\(''(|ue  jiisfjirà  ce  (luc  le 
procès  qu'il  y  avait  ciUrc  ce  prélat  et  la  ville  de  Genève  fût  terminé. 
Sur  la  Mouvolle  (|u"apportèrenf  à  Genève  de  ce  refus  les  dé- 
putés qui  avaient  été  envoyés  à  Fribourg-,  l'on  fut  dans  une  grande 
irritation  contre  les  Friltourgeois  et  l'on  parlait  de  les  tirer  en 
cause  devant  une  journée  générale  des  Ligues',  mais  les  circons- 
tances n'ayant  pas  paru  favorables  et  le  succès  de  cette  atlaire  ayant 
été  jug-é  en  liii-niénie  li-ès  douteux,  on  ne  la  poussa  pas  davantage, 
et  elle  demeura  en  suspens  pendant  une  longue  suite  d'années. 

La  ville  de  Bàle  s'étant  employée  avec  autant  de  zèle  et  d'af- 
fection qu'elle  avait  fait  à  terminer  les  difficultés  que  les  Genevois 
avaient  eues  avec  les  Bernois,  il  était  naturel  de  lui  en  témoigner 
de  la  reconnaissance,  de  même  qu'aux  magistrats  de  cette  ville  qui 
s'étaient  le  plus  mêlés  de  celte  affaire.  L'on  avait  d'abord  pensé  à 
leur  faire  des  récompenses  en  argent  monnayé,  mais  sur  l'avis  que 
l'on  eut  que  des  présens  de  vaisselle  d'arg-ent  ag-réeraient  davan- 
tage,  l'on  en   fil  fabriquer  diverses  pièces  sur  lesquelles  l'on  fit 
graver  les  armoiries  de  Genève,  et  l'on  distribua  cette  vaisselle  de 
la  manière  suivante  :  l'on  en  donna  à  la  seigneurie  pour  la  somme 
de  deux  cents  écus,  à  chacun  des  six  arbitres  une  tasse  du  poids  de 
deux  marcs,  et  à  d'autres  particuliers  (|ui  avaient  aussi  rendu  ser- 
vice d'autres  petites  pièces  de  vaisselle  d'une  moindre  valeur.   11 
n'y  eut  que  le  secrétaire  de  Bâie,  qui  s'était  donné  de  très  grands 
soins,  soit  pour  rédiger  par  écrit  le  traité,  soit  pour  faire  un  grand 
nombre  d'autres  écritures,  auquel,  sans  s'attacher  à  lui  faire  une 
récompense  plus  honorable  qu'utile  et  proportionnée  à  ses  peines, 
l'on  fit  un  présent  d'une  somme  de  quarante  écus,  semblable  à  celle 
que  l'on  apprit  que  les  Bernois  lui  avaient  donnée.  Ces  présens, 
soit  faute  d'argent,  soit  qu'il  fallut  du  temps  pour  préparer  autant 
de  pièces  de  vaisselle,  ne  purent  être  oflerts  qu'au  mois  de  mars  de 
l'année  suivante'. 

De  toutes  les  affaires  f[ui  occupèrent  les  Genevois  pendant 
l'année  i544,  il  n'y  en  eut  |)oint  (jui  les  intrigua  davantag-e  et  qui 
tuf  suivie  avec  plus  d'assiduité  que  celle  du  recouvrement  du  man- 

'  R-  C.,  vol.  39,  fo  5o.  2  /6id.,  vol38,fo3l8v<',vol.39,fo90. 


200     ijé.makchks  en  fhan(;e   pour   la   restitution  de  thiez.    1544 

dément  de  Thiez.  Des  personnes  (jui  croyaient  connaître  la  cour  de 
France  persuadèrent  au  (  lonseil  que  la  circonstance  du  temps  était 
ravoral)le  ()oui'  y  réussir;  d'ailleurs,  les  difficultés  avec  les  Bernois 
(|ui  avaient  teim  en  haleine  les  conducteurs  de  la  République  pen- 
dant les  années  pi'écédentes  étant  finies,  rien  n'empêchait  (ju'ils  ne 
pussent  travailler  à  cette  affaire,  de  laquelle  il  y  aurait  moins  de 
lieu  d'espérer  un  lieureux  succès  plus  on  s'éloignerait  du  temps 
([ue  ce  territoire  avait  été  enlevé  à  la  Ville,  la  longue  possession 
devant  naturellement  rendre  la  cause  de  l'évèque  plus  favo- 
rable. 

D'ailleurs,  si  la  paix  générale,  dont  on  parla  beaucoup  pendant 
cette  année,  eût  été  une  fois  faite  et  que  le  duc  de  Savoie  se  fût  vu 
par  là  rétabli  dans  ses  états,  toutes  les  espérances  de  recouvrer  la 
terre  de  Thiez  se  seraient  évanouies,  et  il  paraissait  être  de  la  pru- 
dence, pour  prévenir  le  coup,  de  profiter  du  temps  que  la  Savoie 
était  encore  entre  les  mains  de  la  France,  circonstance  qui  pouvait 
changer  tout  d'un  couj)  et  lorsqu'on  y  penserait  le  moins.  L'on 
députa  donc  au  roi  de  France  Jean-Ami  Curtet  et  Ami  Perrin  pour 
demander  à  ce  prince  la  restitution  de  ce  petit  pays  ' .  Ces  envoyés 
eurent  ordre  de  passer  par  Chambéry,  d'y  voir  Reymond  Pellisson, 
président  au  sénat,  magistrat  avec  qui  le  Conseil  était  en  quelque 
relation,  et  de  lui  demander  des  lettres  de  recommandation  auprès 
du  roi. 

Ils  partirent  de  Genève  le  i"''  avril  et,  s'étant  acquittés  de 
leur  commission  quand  ils  furent  arrivés  à  Chambéry,  le  président, 
qui  les  reçut  avec  beaucoup  d'honnêteté,  leur  fit  pourtant  connaître 
qu'il  n'y  avait  pas  bien  de  l'apparence  qu'ils  réussissent  dans  leur 
commission;  il  ne  laissa  pas  de  leur  accorder  les  lettres  qu'ils  lui 
avaient  demandées,  par  lesquelles  il  marquait  au  roi  son  maître 
que  messieurs  les  syndics  et  Conseil  de  Genève  envoyaient  leurs 
députés  vers  sa  Majesté  pour  demander  d'être  réintégrés  dans  la 
seigneurie  de  Thiez,  dépendante  de  l'évêclié  de  Genève,  de  laquelle 
ils  avaient  joui  depuis  le  commencement  de  la  g'uerre,  pendant 
l'espace  de  trois  ans,  et  dont  ils  avaient  été  dépossédés  depuis,  tant 

'  R.  C,  vol.  3«,  f»  132  i-o. 


i544  ciiiTKT   i:r   im:kisi,\   dkittks   au   iioi.  201 

parce  (m'olle  esl  cnclavro  dans  le  Faucii^iiy,  pays  de  l'ohéissauce  du 
roi,  que  parce  que  les  seigneurs  de  Genève  |)rofcssaient,  une  reli- 
gion contraire  à  celle  (jui  avait  fait  donner  à  sa  Majesté  le  glorieux 
titre  de  roi  très  chrétien;  mais  (jue  comme  cette  seigneurie  leur 
avait  été  ôtée  pour  être  remise  à  l'évèque,  qui  était  Fort  avant  dans 
les  intérêts  de  l'empereur,  ennemi  de  la  France,  et  que  les  Gene- 
vois, au  contraire,  étaient  fort  attachés  à  son  service,  il  avait  ("ru 
qu'il  ne  devait  j)as  leur  refuser  les  lettres  (ju'ils  lui  avaient  deman- 
dées et  qu'il  était  obligé  de  rendre  témoignage,  comme  il  avait  déjà 
fait  plusieurs  fois  auparavant,  à  leur  zèle  et  à  leur  dévouement 
envers  sa  Majesté,  lesquels  ils  portaient  à  un  si  haut  point  qu'il  pou- 
vait dire,  sans  outrer  les  choses,  que  les  propres  sujets  du  roi  n'en 
avaient  pas  davantage,  puisqu'ils  lui  donnaient  avis  de  tout  ce 
qu'ils  pouvaient  apprendre  de  contraire  au  service  de  sa  Majesté. 
De  sorte  qu'il  était  persuadé  que  si  le  roi  en  avait  affaire,  ils  s'em- 
ploiraient  avec  |)laisir  et  empressement  à  faire  tout  ce  (ju'il  pour- 
rait exiger  d'eux  ;  que  cependant,  il  avait  fait  sentir  aux  dits  députés 
les  difficultés  qu'ils  pourraient  rencontrer  à  obtenir  ce  qu'ils  de- 
mandaient, quoicjue  sa  Majesté  fût  très  portée  à  leur  faire  plaisir 
en  ce  qu'elle  pourrait  leur  accorder  sans  blesser  les  lois  de  la  jus- 
tice ' . 

Curtet  et  Perrin  partirent  de  Chambéry  avec  ces  lettres  après 
en  avoir  envoyé  à  Genève  une  copie  au  Conseil,  qui  approuva 
qu'ils  les  présentassent  au  roi.  Ils  se  rendirent  à  la  cour,  laquelle 
ils  trouvèrent  peu  disposée  à  les  écouter,  occupée  qu'elle  était  dans 
ce  temps-là  à  repousser  les  troupes  impériales  et  les  Anglais,  qui 
avaient  pénétré  à  la  fois  dans  le  royaume  et  qui  le  mirent  à  deux 
doigts  de  sa  perte,  ce  qui  obligea  le  roi  à  signer  le  traité  de  Crespy 
au  mois  de  septembre  suivant'.  Aussi  la  suivirent-ils  pendant  plu- 
sieurs semaines,  de  ville  en  ville,  en  Normandie,  où  elle  était  alors, 
sans  rien  avancer.  A  peine  leurs  lettres  de  créance  purent-elles 
parvenir  jusqu'au  prince,  et  le  ministre,   qui  était  le  comte  de 


'  La  copie  de  cette  lettre,  datée  du      de  l'ellisson  au  Conseil.  (^'Voiêdei  edifeM/*.) 
4  avril,  se  trouve  aux   Arctiives  de   Ge-  '  Mezeray,  Histoire  de  France,  Paris, 

nève,  P.  H.,  n°  1337,  avec  quelques  lettres      1683,  3  vol.  info,  t.  II.  p.  1032.  j 


202  ItKSULTAÏ    DlC    LEURS    DKMAKCHKS.  1^44 

Saiiit-Pol  ',  le({ael  leur  fil  quelque  accueil  el  qui  passait  pour  n'être 
pas  mal  intentionné  envers  les  Genevois,  ayant  été  absent  pendant 
plusieurs  jours  de  la  cour,  ils  furent  près  de  deux  mois  sans  avoir 
aucune  réponse  \  Le  nonce  du  pape  et  le  cardinal  deTournon  s'étaut 
mrnic  aperçu  du  sujet  de  leur  députalion,  firent  ce  ([u'ils  purent 
pour  la  traverser.  Quelques  Savoyards  de  considération,  et  entre 
autres  des  conseillers  de  Clianihéry  et  d'Annecy,  ayant  appris  aussi 
ce  (jui  se  passait,  s'en  allèrent  en  cour  j)our  faire  échouer  cette 
affaire.  Ils  représentèrent  que  Pierre  de  La  Baume  étant  mort, 
prélal  dont  la  conduite  pouvait  déplaire  au  roi  par  son  attachement 
aux  intérêts  de  l'empereur,  la  seule  raison  qui  aurait  pu  porter 
sa  Majesté  à  favoriser  les  Genevois  ne  subsistait  plus,  puisqu'on 
ponri-ait  donner  à  cet  évèque  un  successeur  d'un  tout  autre  carac- 
tère, au  préjudice  des  droits  duquel  l'on  ne  saurait  sans  injustice 
rétablir  les  Genevois,  ennemis  irréconciliables  de  la  religion,  dans 
la  possession  d'un  bien  qui  leur  avait  été  si  légitimement  ôté  et 
dont  ils  n'avaient  jamais  été  les  maîtres  que  par  pure  usurpation. 
Il  n'était  jjas  possible  que  les  pauvres  envoyés  de  Genève, 
gens  ([ui  connaissaient  très  mal  le  manège  et  les  intrigues  de  la 
cour  et  qui  n'y  avaient  aucune  protection,  pussent  tenir  contre  de 
si  puissans  ennemis  el  (|ue  la  cour  eut  assez  de  facilité  pour  fran- 
chir en  leur  faveur  un  obstacle  aussi  grand  qu'est  celui  de  la  reli- 
g-ion;  aussi  ne  purent-ils  obtenir  à  la  fin  aulre  chose  que  des  lettres 
par  lesquelles  le  roi  accordait,  à  la  vérité,  aux  Genevois  la  posses- 
sion du  mandement  de  Thiez,  à  condition  qu'ils  n'y  fissent  aucune 
innovation  par  rapport  à  la  religion,  mais  sous  l'expresse  réserve 
du  droit  du  tiers  ;  elles  étaient  conçues  en  ces  termes'  : 

François  par  la  grâce  de  Dieu  roy  de  France  duc  de  Savoye.  A  noz  amez 

'  François  de  Bourbon,  i-omle  de  ums  imprévoyant,  iiautain  el  fort  jaloux 
St-Pol,  né  en  1491,  mort  eu  1.^4i,  lits  puiné  de  son  autorité.  Membre  du  (Conseil  du  roi 
de  François  de  Bourbon,  comte  de  Van-  dès  l.jl'.)^  il  en  fit  partie  jusqu'à  sa  mort, 
dôme,  et  de  Marie  de  Luxembourg,  béri-  malgré  la  défaveur  passagère  qui  l'atteignit 
tière  du  coujté  de  St-Pol  et  de  la  seigueurie  en  1343.  —  Communication  de  M.  le  pro- 
d'Enghien  en  Hainaut.  Le  comte  deSt  Fol  fesseur  F.  De  Crue.  {Note  des  éditeurs.) 
exerça  des  commandements  militaires  dans  '  Lettre  de  Perrin  et  Curtet  au  Con- 
ta plupart  des  guerres  de  François  1er,  sait ,  du  16  mai,  Archives  de  Genève, 
mais  il  se  montra  capitaine  assez  médiocre.  P.  H.,  n»  1.324.  (Note  des  éditeurs.) 
C'était   un  caractère  franc  et  généreux,  '  Arcbives  de  Genève,  P.  H.,  ni>1326. 


ir)44  I.KITHKS    l'ATE.NTES    Dli    FRANÇOIS    l'^''.  aoii 

et  feaulx  les  président  et  conseilliers  lenant  nostro  Court  ele  parlement  de 
Savoye  séant  à  Chambery.  salut  et  dilection.  Noz  treschers  et  bons  amys  les 
scindiqs  et  conseil  de  la  ville  citté  et  commiinaulté  de  Genesve  nous  ont 
faict  dire  et  remonstrer  par  leurs  depputez  qu'ilz  ont  envoyez  devers  nous, 
que  ces  jours  passez  vous  avez  saisy.  mis  et  reduict  en  nostre  main  la  terre 
et  seigneurie  de  Tbiez  ses  appartenances  et  membres  deppendans  située  à 
deux  lieues  près  dud.  Oenesve  à  eulx  appartenant,  mesmement  encores 
depuis  la  réduction  du  pais  de  Savoye  en  noz  mains  et  obéissance  ilz  ont 
joy  et  usé  comme  de  leur  propre  chose  et  vray  domayne  en  tout  droyct  de 
souveraineté,  au  moyen  de  quoy  ne  peusvent  bonnement  sçavoir  ne  entendre 
les  causes  et  raisons  qui  vous  ont  esté  motifves  de  faire  led.  saisissement  et 
les  déposséder  en  leur  1res  grant  interest  et  dommaige.  nous  suppliant  et 
requérant  surce  leur  voulloir  pourveoir  et  impartir  noz  grâces  et  remèdes 
convenables  ayant  esgard  à  la  bonne  volunté  et  singulière  affection  qu'ilz 
ont  tousjours  eue  et  portée  envers  nous,  noz  affaires  et  service.  Pour  ce  est 
il  que  nous  ce  considéré  inclinant  liberallement  à  leur  supplication  et  re- 
(]ueste  et  ne  vouUant  souffrir  ne  permettre  aucune  cbose  préjudiciable  ne 
dommaigeable  leur  estre  faicte  ne  inférée  de  nostre  part  en  ce  que  leur 
toucbe  et  appartient,  mais  au  contraire  leur  subvenir,  ayder  et  favoriser  en 
tout  ce  que  nous  sera  possible,  vous  mandons,  commectons  et  enjoignons 
par  ces  présentes  que  si  ainsy  est  que  depuis  lad.  réduction  en  noz  mains 
dud.  pays  de  Savoye  ilz  ayenl  tenu  et  possédé  lad.  terre  et  seigneurye  de 
Tbiez  comme  à  eulx  appartenante,  estant  de  leur  dict  domayne  tellement  que 
lors  dud.  saisissement  ilz  en  fussent  vraiz  possesseurs,  vous  en  ce  cas  les 
mainmise,  saisissement  et  tout  autre  empeschement  sur  ce  mis  et  apposé  de 
vostre  auctorité  preallablement  levez  et  ostez,  et  lesquelz  nous  voulons 
estre  par  vous  incontinant  levez  et  ostez,  levons  et  ostons  à  pur  et  à 
plain.faictes  souffrez  restituez  réintégrez  et  laissez  lesd.  scindiqs  et  commu- 
naulté  de  Genesve  en  leur  dicte  possession,  joir  et  user  plainement  et  paisi- 
blement dicelle  terre  et  seigneurye  de  Thiez  droictz  prouffictz  revenuz  et 
emolumens  y  appartenans  sans  surce  plus  les  troubler  ne  empescher  en 
quelque  manière  que  ce  soit  sauf  toutesfois  le  droict  de  quil  appartiendra 
quant  à  la  propriété  de  lad.  terre  et  à  la  charge  aussy  qu'ilz  ne  innoveront 
ne  introduiront  et  ne  souffriront  estre  faict,  innové  et  introduict  en  icelle 
aucune  chose  touchant  le  faict  de  la  religion.  Car  tel  est  nostre  plaisir. 
Donné  à  S'  Germain  en  Laie  le  xxiu*  jour  de  may  l'an  de  grâce  rail  cinq 
cens  quarante  quatre  et  de  nostre  legne  le  trentiesme. 

[Signé]  De  Laubespi.ne. 

Par  le  Roy  vous  le  S'  de  Chemans  garde  des  sceaulx  présent'. 

'  Pièce  sur  paiTliemin,  scellée  du  grand  sceau  de  cire  jaune  sur  queue  de  parche- 
min. lA'ciJe  des  éditeurs.} 


2o4  l'ERKIN    ET    ROSKT    DKPUTÉS    A    CHAMBERY.  1^44 

Ami  Perrin  revint  à  Genève  avec  ces  lettres,  Curtet  ayant  eu 
ordre  de  rester  en  France  pour  solliciter  deux  autres  articles, 
savoir  la  restitution  des  revenus  de  l'église  de  Genève,  soit  du 
Chapitre,  soit  autres,  situés  dans  les  lieux  enclavés  dans  les  terres 
de  l'obéissance  du  roi,  et  l'exemption  des  droits  de  sortie  du 
royaume  des  marchandises  appartenant  aux  Genevois'. 

Perrin  fut  de  retour  à  Genève  le  lO  juin,  apportant  les  lettres 
dont  je  viens  de  parler'.  Claude  Roset  et  lui  furent  envoyés  aussitôt 
à  Chambéry  pour  les  produire  au  sénat  où  elles  devaient  être  enté- 
rinées, et  en  demander  l'exécution.  Le  sénat  ordonna  d'abord 
qu'elles  seraient  conmiuniquées  aux  gens  du  roi  pour  donner  leurs 
conclusions  sur  l'intérêt  que  pouvait  avoir  ce  prince  dans  cette 
affaire,  selon  lesquelles  le  sénat  ayant  ordonné  que  les  députés  de 
Genève  prouvassent,  comme  les  lettres  du  roi  le  portaient  expressé- 
ment, que  leurs  supérieurs  avaient  possédé  la  seigneurie  de  Thicz 
et  qu'ils  en  avaient  été  spoliés,  donnant  quinze  jours  de  terme  pour 
faire  cette  preuve.  Le  Conseil  de  Genève,  sur  l'avis  (pi'il  eut  de  cet 
arrêt,  écrivit  à  Perrin  et  à  Roset  de  demander  au  sénat  un  com- 
missaire devant  lequel  la  preuve  fût  faite,  tant  par  l'audition  des 
témoins  que  par  la  production  de  quantité  d'actes  qui  faisaient  foi 
de  la  manière  la  plus  claire  de  la  vérité  du  fait,  leur  mandant  ex- 
pressément en  même  temps  de  n'entrer  en  aucune  contestation  sur 
les  droits  de  la  seigneurie  de  Genève  sur  ce  territoire,  mais  de  se 
tenir  sinq^lement  à  la  question  du  fait  du  possessoire  et  de  la  spo-: 
liation,  selon  le  mandement  du  roi  \ 

Le  tiers  dont  le  droit  était  réservé  par  ces  lettres  était  i'évê- 
que.  Comme  Pierre  de  la  Baume  était  mort  depuis  le  mois  d'avril, 
ainsi  que  nous  l'avons  vu  ci-devant',  et  que  sa  place  n'avait  pas  en- 
core été  remplie,  les  chanoines  résidant  à  Annecy  et  administrateurs 
des  droits  de  l'Evêché  pendant  la  vacance  du  siège  formèrent  une 
opposition  à  l'exécution  de  ce  jugement  du  sénat',  et  c'est  sur 


'  R.  C,  vol.  38,  fo  2oO  vo.  ♦  p.  198. 

''  La  relation  de  Perrin  au  Conseil  est  '  Une  copie  tin  texte  de  cette  oppo- 

transcrile  dans  le  registre,  ibid.,  i°  2oi.  sition.en  date  du  i  juillet  1344,  se  trouve 

{Note  des  cdileurs.)  aux  Archives  de  Genève,  P.  H.,  n"  1326. 

"  Ibid.,  (•'  200  r",  274  r»-.  (Note  des  éditeurs.) 


l544  I-E    SÉNAT    DE    CHAMBÉrY    REFUSE    l'eNTÉRINEMENT.  ao5 

celte  opposition,  dont  les  députés  de  Genève  donnèrent,  avis  à  lenrs 
supérieurs,  iju'iis  leur  ordonnèrent  de  nouveau,  selon  l'avis  de  Cal- 
vin et  de  Geneston  son  collèi^iie,  de  n'entrer  dans  aucune  contes- 
tation par  rapport  au  droit  de  la  seigneurie  sur  le  mandement  de 
Thiez  ' .  Ainsi  Perrin  et  Roset  ayant  toujours  rel"us<''  de  répondre  aux 
chanoines,  le  sénat  ne  décida  rien  sur  la  question  qu'ils  faisaient 
naître.  Il  procéda  même,  nonol)Stant  cette  opposition  en  exé(Hition 
de  son  arrêt,  à  l'audition  de  quantité  de  témoins  et  à  l'examen  de 
divers  actes  qui  faisaient  foi  de  la  possession  et  de  la  spoliation  en 
question,  ce  qui  se  faisait  plutôt  |)our  la  forme  et  pour  exécuter  à 
la  lettre  les  ordres  du  roi  qui  obligeaient  les  Genevois  à  la  preuve, 
que  pour  aucune  nécessité  qu'il  y  eût  à  le  faire,  le  fait  étant  trop 
récent  pour  n'être  pas  d'une  notoriété  publique.  L'enquête  «'tant 
finie  et  lorsqu'il  n'était  plus  question  que  de  procéder  à  l'exécution 
en  revêtissant  les  seigneurs  de  Genève  du  territoire  dont  ils  avaient 
été  spoliés,  les  chanoines  obtinrent  par  leurs  sollicitations  qu'elle 
lut  suspendue,  et  le  président  du  sénat  ayant  fait  connaître  aux 
députés  que  ce  corps  ne  passerait  pas  plus  avant  de  lui-même  et 
qu'il  attendrait  d'avoir  des  ordres  de  la  cour  par  lesquels  il  lui  fût 
mandé  de  procéder  nonobstant  l'opposition  des  chanoines,  ils  virent 
qu'ils  n'avaient  d'autre  parti  à  prendre  que  celui  de  s'en  revenir'. 
Cependant  l'ancien  syndic  Curt(U,  qui  était  resté  à  Paris,  comme 
nous  avons  dit,  pour  solliciter  la  restitution  des  revenus  des  églises 
enclavées  dans  les  états  du  roi,  comme  à  Vétraz,  Desing-y,  etc.,  et 
l'exemption  des  droits  de  sortie  des  marchandises,  revint  après 
s'être  longtemps  fatigué  inutilement  à  attendre  là-dessus  une  ré- 
ponse favorable  de  la  cour.  Il  s'était  flatté  pendant  quelque  temps 
d'y  pouvoir  réussir  parce  que  le  roi,  à  qui  l'on  en  avait  parlé,  avait 
donné  quelque  espérance  d'accorder  ce  qu'il  demandait.  Curtet, 
ayant  appris  que  ce  prince  disait  qu'il  ne  se  souvenait  pas  de  la 
parole  qu'il  avait  donnée  là-dessus,  avait  promis  un  présent  de 
cent  écus  au  seigneur  de  Montchenu,  qui  en  avait  été  le  témoin, 
s'il  pouvait  en  faire  souvenir  le  roi.  Il  avait  même  plusieurs  fois 
écrit  à  ses  supérieurs  qu'il  croyait  qu'il  était  nécessaire  de  faire 

'  R.  C.  vol.  38,  fo  286  vo.  2  Ibid.,  f»  308  v". 


20fi  SECOND    VOYAGE    DE    CURTET    EN    FRANCE.  1^44 

(juolques  présenls  aux  principaux  soigneurs  de  la  cour,  [)Our  faci- 
liter le  succès  de  sa  négociation,  mais  soil  que  l'on  négligeât  à 
Genève  de  se  servir  de  ces  petits  secours,  soit  (pu:"  la  chose  elle- 
même  souffrît  de  g-randes  difficultés,  Curtet  vit  qu'il  n'avait  d'autre 
parti  que  celui  de  se  retirer.  Des  personnes  de  la  cour  qui  parais- 
saient bien  intentionnées  pour  la  ville  de  Genève  et  même  pour  la 
religion,  lui  avaient  dit  qu'elles  ne  croyaient  pas  que  le  roi  se  portât 
jamais  à  accorder  à  cette  ville  les  revenus  des  ég-lises,  parce  que 
par  là  il  se  rendrait  odieux  aux  catholiques  et  se  ferait  des  affaires 
avec  le  pa[)e,  de  (|ui  il  ménageait  alors  beaucoup  l'amitié,  et  qu'il 
n'y  avait  non  plus  aucune  apparence  qu'il  pût  rien  obtenir  sur 
l'exemption  des  droits  de  sortie  des  marchandises,  puis([ue  les  sei- 
gneurs de  Berne  avaient  été  i-efusés  sur  une  semblable  demande 
qu'ils  avaient  faite  à  la  cour,  en  faveur  de  leurs  sujets  des  pays 
qu'ils  avaient  conquis  sur  le  duc  de  Savoie.  Effectivement,  après 
avoir  attendu  pendant  assez  longtemps,  le  chancelier  lui  répondit 
(jue  le  roi  ne  lui  pouvait  accorder  sa  demande,  ni  à  l'un  ni  à  l'autre 
('gard.  Il  arriva  à  Genève  sur  la  fin  du  mois  de  juillet  et,  dans  le 
rapport  qu'il  fit  de  sa  députation,  il  n'oublia  pas  l'accueil  favorable 
et  les  civilités  que  lui  fit  Marguerite  de  Valois,  reine  de  Navarre  et 
sn?ur  du  roi  François  I*",  princesse  d'un  grand  mérite  qui  connais- 
sait très  bien  les  abus  de  l'église  romaine  et  qui  lui  témoigna  beau- 
coup de  bonne  volonté  pour  la  Répul)lique'. 

Le  sénat  de  Chambéry  ne  voulant  pas  mettre  les  Genevois  en- 
possession  de  la  seigneurie  de  Thiez  sans  de  nouveaux  ordres  du 
roi,  comme  nous  l'avons  dit  ci-dessus,  l'on  résolut  de  renvoyer 
Jean-Ami  Curtet  en  France  pour  obtenir  des  lettres  qui  mandassent 
au  sénat  de  Chambéry  de  procéder  à  réintégrer  les  Genevois, 
nonobstant  ro])position  des  chanoines'.  Calvin  ayant  appris  que  le 
roi  avait  exigé,  par  les  lettres  de  réintégrande  qu'il  avait  accor- 
dées, que  l'on  laissât  subsister  la  religion  l'omaine  dans  le  mande- 
ment de  Thiez  telle  <]u'elle  y  était  établie,  fit  là-dessus  une  forte 
remontrance  au  Conseil  pour  le  porter  à  ne  s'engager  à  rien  à  cet 


U.  C,  vol.  38,  fo  29«  vû,  299  r».  «  Ibid.,  fo  3U8  v"  (1er  aoflt). 


l544  RÉSULTAT    DE    SES    DEMARQUES.  20"] 

égard,  puisqu'on  ne  pourrait  le  faire  sans  contrevenir  aux  ordon- 
nances pcclésiasli(|uc's  et  au  devoir  le  plus  essentiel  fie  la  reliî-ion, 
([ui  doit  porter  les  mai>istrats  à  faire  tout  ce  ([ui  dépend  d'eux  |)our 
que  la  divinité  soit  servie  de  la  manière  la  plus  pure  et  la  plus 
digne  d'elle.  Mais  le  Conseil  fil  sentir  à  Calvin  (pi'il  irdjiil  pas  à 
propos  de  parler  là-dessus  de  la  manière  qu'il  faisait,  puis(|ue  par 
là  on  ne  manquerait  pas  de  faire  échouer  la  chose  ;  (|ue  la  conser- 
vation de  la  reliejion  dans  Genève  dépendant  beaucouj)  de  celle  de 
l'état,  tout  ce  qui  pouvait  contribuer  à  la  prospérité  de  la  I\é])u- 
blique,  à  augmenter  ses  forces  et  ses  revenus,  tendait  par  là  même 
au  bien  de  la  religion  ;  qu'ainsi  il  fallait  bien  prendre  garde  de  ne 
pas  lui  porter  de  préjudice  par  un  zèle  malentendu  ;  ([u'au  fond,  il 
y  avait  lieu  d'espérer  que  la  véritable  religion  qui  faisait  tous  les 
jours  de  nouveaux  progrès  en  France,  venant  à  y  être  reçue,  elle 
ne  tarderait  pas  non  plus  à  s'établir  en  même  temps  sans  peine  et 
comme  d'elle-même  dans  tout  le  voisinage  et,  par  conséquent, 
dans  le  mandement  de  Thiez,  auquel  cas  la  difficulté  (ju'il  formait 
n'aurait  plus  de  lieu.  Qu'en  un  mot,  il  était  de  la  prudence  pour  le 
bien  de  l'État  de  suspendre  de  quelque  temps  de  s'expliquer  de 
cette  aftaire  aussi  ouvertement  qu'il  le  faisait  '. 

Curtet  partit  donc  pour  la  cour  vers  le  milieu  d'aoùl  avec  des 
lettres  de  reconmiandation  du  Conseil  pour  la  reine  de  Navarre,  le 
cardinal  du  Bellay,  le  comte  de  Saint-Pol  et  antres  seigneurs'.  Il 
trouva  le  roi  en  Champagne,  à  l'audience  duquel  il  fut  introduit  à 
Avancy,  près  de  Châlons'.  Ce  prince  ne  lui  répondit  rien  de  posi- 
tif, s'éLant  contenté  de  lui  dire  que  l'atïaire  serait  examinée  en  son 
conseil.  Comme  la  cour  avait  alors  de  très  importantes  affaires  sur 
les  bras,  étant  actuellement  occupée  à  négocier  le  traité  de  Crespy 
avec  l'empereur,  il  la  suivit  fort  longtemps  sans  rien  avancer. 
Enfin,  il   obtint  des  lettres  adressées  au  président  de  Chambéry, 


'  R.  C.  vol.  38,  fu  :Uo  vo.  nouz  journées  que  sommes  arrivez    hier 

''  Ibid.,  fo  315  ro.  en  caste  ville  de  Epernay  qu'est  près  de 

'C'est  ce  que  dit  Curtet   lui-nn'ine  Challon  en  Champagnie  de  quattres  lieues. 

dans  une  de  ses  lettres  au  Conseil,  datée  Et  aujourduys  soiiiines  allés  à  Avantcy  où 

d'Éperiiay,  31  août  1344  (Archives  de  Ge-  estoit  le  Roy.  »  (Note  des  éditeurs.) 

nève,  P.  H.,  n"  1324)  :  «  Avons  faictz  par 


2o8  TROISIÈME    VOYAGE    DE    CURTET    Ë.\    FRANCE.  l544 

par  lesquelles  le  roi  ordonnait  de  nouveau  la  réintég'rande  deman- 
dée'. Ces  lettres  étaient  des  lettres  de  cachet  du  roi;  elles  furent 
écrites  en  celtQ  forme  et  non  en  forme  de  patentes  avec  les  sceaux, 
parce  que  le  sieur  de  Ghemans,  garde  des  sceaux',  était  mortel 
que  le  roi  n'avait  donné  encore  les  sceaux  à  personne.  Par  ces 
leltres,  le  roi  ordonnait  (jue  nonobstant  toutes  les  oppositions,  la 
réintégrande  demandée  fût  exécutée. 

Curtet  les  apporta  avec  bien  de  la  joie  dans  Genève,  sur  la  fin 
de  septembre  %  ne  doutant  pas  qu'aussitôt  qu'elles  seraient  pré- 
sentées au  sénat  de  Ghainbéry,  elles  ne  fussent  entérinées  et  que 
l'exécution  ne  suivît  incontinent.  Il  fut  chargé  de  les  porter  lui- 
même,  mais  il  fui  fort  surpris  quand  il  vit  le  président  refuser 
d'exécuter  les  ordres  qu'elles  contenaient,  sous  le  prétexte  que 
c'étaient  des  lettres  de  cachet  et  que,  pour  un  cas  de  cette  nature, 
il  fallait  des  lettres  patentes',  sur  ([uoi  le  Conseil  se  vit  obligé  de 
renvoyer  le  même  Curtet  pour  la  troisième  fois  au  roi,  afin  d'obte- 
nir des  leltres  qui  fussent  dans  la  forme  que  le  président  et  le 
sénat  de  Chambéry  exigeaient'.  Il  partit  donc  pour  la  cour  de 
France,  qui  était  ambulante  encore,  comme  elle  l'avait  été  depuis 
le  commencement  de  l'année.  Il  eut  de  terribles  difficultés  à  sur- 
monter, le  nonce  du  pape  et  les  autres  ambassadeurs  des  princes 
catholiques  ayant  travaillé  sur  l'esprit  des  ministres  pour  faire 
échouer  sa  négociation.  On  lui  dit  d'abord  que,  comme  il  se  plai- 
g'nail  du  président  de  Chamb<'>ry  de  ce  qu'il  n'avait  pas  voulu 
exécuter  les  ordres  du  roi,  l'on  pouvait  reg-arder  ce  magistrat 
comme  sa  partie  et  ([u'il  n'était  pas  de  l'ordre  de  le  condamner  sans 
l'entendre;  qu'ainsi,  avant  (jue  rien  décider,  il  fallait  attendre 
d'avoir  la  réponse  du  président.  Dans  une  autre  conférence  où  se 


'  Une  copie  de  cette  pièce,  datée  du  appelé  à  siéger  au  Coi»seil  des  Finances  el 

14  sept.  1544,  signée  :   François,  et  con-  d'Élat,  et  en  1.544,  succéda  à  Montliolon 

tresignée  :  Boclietel,  se  trouve  aux  Arclii-  comme  garde  des  sceaux,  mais  il   mourut 

ves  de  Genève,  P.  H.,  no  i:{26.  {Noie  des  dans  la  même  année.  —  Conimunicalion 

éditeurs.)  de  M.  le  professeur  F.  De  Crue.  (Note  des 

^  François  Errault,  s^  de  Chemans,  éditeurs.) 

président  au  Parlement,  fut  mis  en  évi-  '  R.  C,  vol.  38,  !'  393  v». 

dence  lors  de  la  crise  gouverneinenlali' qui  *  Ibid..  ("  401  r"  (7  oct.), 

suivit  l'année  l.VtO.  Eu  février  iSï.i,  il  fut  '  Ibid.,  vol.  39,  f"  14  r»  (20  oct.). 


Io4A  NOUVELLES    LETTRES    PATENTES    DE    KKANKOIS    l'"'.  200 

trouvèrent  les  cardinaux  du  J3ollaj  et  de  Tournon,  il  eut  à  essuyer 
tout  ce  (jue  celui-ci  voulut  dire  de  dur  contre  la  relii^ion  réformée 
et  à  soutenir  les  fortes  oppositions  ({u'il  apporta  à  la  demande 
comme  contraire  aux  intérêts  de  la  relig-ion  romaine.  Cependant, 
après  bien  des  délais,  on  lui  accorda  les  patentes  qu'il  avait  deman- 
dées '.  Il  ne  sera  pas  inutile  d'eu  rap|)orter  les  propres  termes,  tels 
que  je  les  ai  lires  de  l'original  qui  est  dans  les  archives'  : 

François  par  la  grâce  de  Dieu  Roy  de  France.  A  noz  amez  et  feaulx  les 
président  et  conseillers  tenant  nostre  court  de  parlement  de  Savoye  séant  à 
Chamhery,  salut  et  dillection.  Noz  trescherz  et  lions  amys  les  scindic  et 
conseil  de  la  ville  cité  et  communaulté  de  Genefve  Vous  ont  faict  dire  et 
remonstrer  que  vous  faictes  difficultés  de  procéder  à  l'entérinement  des 
lectres  patentes  que  leur  avons  faict  expédier  des  le  moys  de  may  dernier  à 
vous  adressantes  cy  attachées  souljz  le  contreseel  de  nostre  chancellerie,  et 
de  les  remectre  suivant  icelles  en  la  possession  et  joyssance  de  la  terre  et 
seigneurie  de  Thyez  saisie  et  mise  en  nostre  main  par  vostre  ordonnance 
soubz  ambre  que  aucuns  n'ayans  droict  en  lad.  terre  se  sont  opposez  aud. 
entérinement,  les(]uelz  taschent  par  le  moyen  de  leurs  oppositions  empes- 
cher  et  retarder  ausd.  scindic  et  conseil  de  Genefve  l'effect  de  nosd.  lectres 
et  tenir  la  chose  en  longueur  et  involucion  de  procès  à  leur  grant  interest 
préjudice  et  dommaige  si  ne  leur  est  sur  ce  pourveu.  Nous  à  ces  causes 
voullans  subvenir  ausd.  scindic  et  conseil  en  cest  endroict  ainsi  que  les 
bons,  grans  et  agréables  services  qu'ilz  nous  ont  faictz  et  la  grande  affection 
qu'ilz  nous  portent  le  méritent,  vous  mandons  commandons  et  enjoignons 
que  vous  ayez  à  vuyder  et  décider  lesd.  opposicions,  et  sur  la  mainlevée 
possession  et  joyssance  de  lad.  terre  et  seigneurie  deThiez  leur  faire  droict 
en  la  meilleure  et  plus  briefve  expedicion  de  justice  que  faire  se  pourra  et 
ainsi  que  verrez  estre  à  faire  par  raison,  le  tout  selon  la  forme  et  teneur  de 
nosd.  lectres  patentes.  Car  tel  est  nostre  plaisir.  Donné  à  Fontainebleau  le 
xviij^  jour  de  décembre,  l'an  de  grâce  mil  cinq  cens  quarante  quatre  et  de 
nostre  règne  le  trenteiesme. 

Par  le  Roy  en  son  conseil 

[Sifpié]  De  Laubespine  '. 

Telle  était  la  teneur  de  ces   patentes.  Quand  Curtet  fut  de 
retour  à  Genève,  il  fut  envoyé  aussitôt  à  Chambéry  pour  les  porter 

R.  C,  vol.  39,  fo  94.  grand   sceau  de  cire  jauue  .sur  queue  de 

»  Archives  de  Genève,  P.  H.,  no  1326:  parchemin  et  rénnie  aux  lettres  patentes 

document  inédit.  {Note  des  éditeurs.)  du  23  mai  par  un  sceau  plus  petit.  {Note 

^  Pièce    sur    parchemin,   scellée    du  des  édileitrs.) 


210  NOUVEAU    REFUS    DU    SENAT    DE    CIIAMUÉRY.  i544 

au  prt'sident',  mais  co  magistrat,  quelque  prière  que  fît  Curlet  et 
({uel(jue  espérance  qu'il  lui  donnât  que  la  République  ne  serait  pas 
ingrate  de  la  facilité  qu'il  voudrait  bien  apporter  à  l'exécution  de 
la  réintégrande  demandée,  ne  lui  voulut  rien  accorder.  Il  lui  dit 
que  si  cette  affaire  était  examinée  devant  tout  tribunal  de  justice, 
la  ville  de  Genève  serait  condamnée  à  cause  de  la  religion  ;  ensuite 
le  député  de  Genève  le  pressant  d'exécuter  simplement  les  ordres 
du  roi,  le  président,  cherchant  de  nouveaux  subterfug'es,  lui  ré- 
pondit que  la  j)atente  n'était  pas  encore  conçue  dans  la  forme 
qu'elle  le  devait  être  et  que  si  l'on  en  pouvait  obtenir  une  par 
laquelle  le  roi  lui  ordonnât  de  n'apporter  aucun  empêchement  au 
rétablissement  de  la  ville  de  Genève  dans  la  possession  du  mande- 
ment de  Thiez,  qu'il  obéirait,  ou  que  ces  lettres  continssent  un 
ordre  par  lequel  sa  Majesté  mandât  que  les  Genevois  ayant  été 
dépouillés /)«/■  effet,  ils  fussent  rétablis yoar  effet,  il  s'engagerait  de 
l'exécuter  à  la  lettre  ' . 

Cette  r(''sistance  du  pr(''sident  de  Ghambéry  à  se  conformer 
aux  ordres  de  la  cour  a  (juelque  chose  de  surprenant  et  me  fait 
conjecturer  qu'il  en  avait  de  secrets  qui  leur  étaient  tout  contraires, 
y  ayant  beaucoup  d'apparence  que  la  cour  de  France  n'avait 
accordé  les  lettres  dont  Curtet  avait  été  le  porteur  que  pour  amu- 
ser les  Genevois,  le  motif  qui  avait  porté  le  roi  à  les  dépouiller  de 
la  seigneurie  de  Thiez,  tiré  de  l'intérêt  des  ecclésiastiques  et  de  la 
relig'ion  catholique,  subsistant  toujours.  D'ailleurs,  il  y  a  lieu  de  - 
croire  que  quehjue  intérêt  particulier  se  mêlait  dans  cette  affaire  : 
du  moins  je  trouve  dans  les  registres  publics  que  (juelques 
conseillers  de  Ghambéry  que  Curtet  en  avait  informés  amplement 
et  qui  lui  avaient  dit  que  sur  les  lettres  du  roi,  la  réintégrande 
devait  être  exécutf'e  sans  difficulté,  lui  avaient  en  même  temps 
fait  ententlre  (|ue  le  refus  du  président  ne  venait  que  de  ce  que  ce 
magistrat  ayant  part  aux  revenus  de  Thiez,  il  les  lui  faudrait  aus- 
sitôt abandonner  en  cas  de  restitution  '. 


'  R.  C,  vol.  .39,  f»  98  V"  (12  janvier  dit  le  registre,  «  la  cognoissaiice  de  Dieu  », 

1S45).  étaient  MM.  de  Boysoné  (le  célèbre  .leaii 

'  llnd.,  fo  110  v».  de  Boyssonné),  de  Sève  et  du  Vars.  {Note 

'  Ibid.  — (les  conseillers,  iiui  avaient,  des  éditeurs.) 


l544  RÉFLEXIONS    SUR    CETTK    AFFAIRE.  211 

Quoiqu'il  en  soit,  les  sei^^neuis  de  Genève  voyant  bien  que 
le  succès  de  cette  affaire  était  désespéré  ne  la  suivirent   pas  plus 
avant  pour  lors.  11  n'est  point  surprenant,  au  reste,  (pi'elle  échouât 
comme  elle  fit,   la  Républi(iue  n'étant  élé  soutenue  de  la  recom- 
mandation d'aucune  puissance,  pas  même  de  celle  des  seigneurs  de 
Berne,  ses  alliés,  envers  lescfuels  il  ne  paraît  point  par  les  rej^is- 
tres  que  l'on  fit  aucune  démarche  pour  obtenir  d'eux  leur  interces- 
sion anprès  du  roi,  ce  que,  sans  doute,  l'on  n'entj-eprit  point  parce 
que  l'expérience  du  passé  fil  juger  que  l'on  aurait  été  refusé,  les 
Bernois  n'ayant  voulu  se  donner  aucun  mouvement  en  faveur  de  la 
ville  et  république    de  Genève  lorsqu'elle   fut  dépouillée  de    ce 
mandement.  D'ailleurs,  dans  la  situation  d'esprit  où  ils  étaient  en- 
vers cette  ville,  bien  plus  portés  à  resserrer  qu'à  étendre  les  bornes 
de  son  territoire,  il  n'était  pas  difficile  de  comprendre  qu'ils  ne 
donneraient  jamais  les  mains  à  rien  qui  pût  lui  donner  un  nouveau 
lustre  ou  augmenter  le  moins  du  monde  ses  forces  et  ses  revenus. 
L'on  sera  peut-être  surpris  (pie  je  me  sois  étendu  autant  que 
je  viens  de  le  faire  à  rapporter  les  circonstances  d'une  affaire  qui 
n'eut  aucune  suite  et  qui  dès  lors,  presque,  a  été  regardée  sans 
retour,  quoiqu'on  se  soit  donné  de  temps  en  temps  divers  mouve- 
mens  pour  la  remettre  sur  le  tapis  ;  mais  j'ai  cru  qu'il  était  impor- 
tant de  ne  les  pas  laisser  en  arrière,  afin  que  l'on  vît  avec  quels 
soins,  quelle  assiduité,  quelles  fatigues  nos  pères  ont  travaillé  pour 
transmettre  à  leur   postérité   un   territoire  plus  étendu  que  celui 
qu'ils  lui  ont  laissé  ;  qu'aucun  obstacle  ne  les  a  arrêtés  et  qu'ils  ont 
franchi  avec  une  fermeté  à  toute  épreuve  —  dirai-je  avec  une  opi- 
nijîlreté  —  digne  d'admiration,  les  difficultés  cpii  naturellement  de- 
vaient abattre  leur  courage  et  les  rebuter  absolument.  De  semblables 
exemples  ne  pouvant  être  que  d'un   grand  usage  dans  l'histoire 
d'une  ville  sujette  par  sa  petitesse  à  se  voir  dans  tous  les  temps 
inquiétée  dans  la  possession  de  ce  qui  lui  appartient  ou  occupée  à 
poursuivre  la  restitution  de  ce  qui  lui  a  ét(-  enlevé,  de  semblables 
exemples,  dis-je,  sont  très  propres  à  animer  le  courag-e,  la  cons- 
tance et  la  fermeté  dont  ceux  qui  gouvernent  la  République  ont 
besoin  dans  de  semblables  occasions. 

Quoiqu'il  y  eût  beaucoup  moins  d'apparence  de  réussir  dans 


212      DKMARCHES  POtlH  LA  KKSTITUTION  UES  REVENLiS  DES  l'xiLISES.     1.^44 

ce  que  le  (lépiitf'  (lui'Iel  avait  demandé,  touchant  les  revenus  des 
ég-lises,  ([ue  dans  le  rétablissement  du  possessoire  de  Thiez,  [puis- 
que le  chancelier  lui  avait  déjà  refusé  sans  détour  la  chose,  comme 
nous  avons  vu  ci-devant',  cependant  le  député  ne  se  rebuta  pas  : 
comme  le  roi  avait  un  grand  besoin  des  troupes  suisses,  il  en 
ménag'eait  les  officiers  auxquels  il  accordait  un  libre  accès  auprès 
de  sa  personne;  c'est  ce  qui  fit  espérer  à  Curtet  qu'il  pourrait,  par 
ce  moyen,  obtenir  quelque  g'ràce  de  ce  prince.  Pour  cet  effet,  il 
tâcha,  pendant  tout  le  temps  qu'il  fut  à  la  cour,  de  g'agner  leur 
amitié  et  de  les  engager  à  rendre  service  à  Genève  ;  il  en  trouva 
plusieurs  disposés  à  le  faire  et,  entre  autres,  un  nommé  Wilhelm 
Gheseaulx,  de  Fribourg-".  Ces  capitaines  en  nommèrent  six  d'entre 
eux,  lesquels,  au  nom  de  tous  les  autres,  vinrent  à  la  cour  faire  la 
demande  ([u'ils  s'étaient  chargés  de  faire  en  faveur  des  Genevois. 
La  cour  leur  donna  (pielqnes  bonnes  paroles,  ce  (pii  leur  fît  croire 
qu'il  y  avait  quelque  espérance  de  succès  ;  les  lettres  même,  par 
lesfpielles  le  roi  accordait  aux  Genevois  leur  demande  touchant  le 
reveiui  des  églises,  étaient  déjà  dressées  et  il  n'était  plus  (Question 
que  de  les  sceller.  Cette  affaire  se  |iassa  au  second  voyage  (|ue  fit 
Gurtet  à  Paris,  mais  les  choses  changèrent  absolument  de  face  au 
troisième  :  les  mêmes  officiers  suisses  ayant  voulu  presser  de  nou- 
veau la  même  demande,  ils  furent  absolument  refusés  '  et  dès  lors, 
la  restitution  des  revenus  des  églises  fut  l'egardée  comme  une 
affaire  désespérée  '. 

Toutes  les  fois  que  l'on  parlait  de  la  paix  générale,  autant  de 
fois  prenait-on  dans  Genève  des  mesures  et  redoublait-on  de  dili- 
gence pour  se  garantir  des  suites  fâcheuses  qu'elle  pouvait  avoir 
pour  la  ville.  Il  semblait  qu'elle  ne  serait  pas  plus  tôt  arrivée  que 
l'on  aurait  le  duc  de  Savoie  aux  portes,  puisque  l'on  ne  doutait  pas 
que  son  pays  ne  lui  fût  alors  rendu;  c'est  ce  qui  fit  que  durant  toute 

'  P.  206.  déboires  du  paiivie  envoyé  de  Genève  au 

^  R.  C,  vol.  158,  f»  IÎ94  r".  cours  de   ses  trois  missions  successives. 

'  Ibid.,  vol.  39,  fo  40  r».  Ces  lettres  sont  conservées  aux  Archives 

*  Ou  trouvera  dans  la  correspondance,  de  Genève,  P.   H.,  n"  1324.  lîoget  en  a 

que  nous  avons  déjà  citée,  de  Jean-Ami  donné  quelques  extraits  dans  son  Histoire 

Gurtet,  dit  Bothellier,  avec  le  Conseil,  de  du  peuple  de  Genève,  t.  II,  pasxim.  (Note 

curieux  détails   sur  les  démarches  et  les  dex  éditeurs.) 


iJî^lA  I.VOIIKTIDES     l'OI.ITIUlES.  2l3 

collo  jiiiiK'i',  Ton  Fui  dans  une  grande  attcnlion  à  loul  ce  (|ui  se 
passait  entre  les  |)riMces  à  ce  sujet.  Curtet,  pendant  (m'il  fut  à  la 
cour  de  France,  eut  soin  d'inForuier  le  Conseil  de  ce  (|u'il  put  ap- 
prendre à  cel  égard.  Les  inquiétudes  redoublèrent  lorscfue  l'on 
appritque  le  traitéde  paix  de  (^respy  était  signé <'ntre  renipcit  iir  et 
le  roi  de  France;  l'on  aurait  souhaité,  au  cas  (jue  les  Suis.ses  eus- 
sent été  compris  dans  ce  traité,  que  la  ville  de  Genève  eût  eu  le 
même  avantage,  et  l'on  était  sur  le  point  de  prier  les  seiijiieurs  de 
Berne  de  ne  pas  onhiier  à  cet  égard  ses  intérêts,  lorsque  rmi  apprit 
ijn'il  ir(''tait  point  i|iieslioa  encore,  dans  le  traité  de  (^rcspy,  de  la 
paix  générale. 

Les  mêmes  raisons  qui  rendaient  les  Genevois  attentifs  à  ce 
qui  se  passait  dans  l'Europe  leui-  tirent  prendre  diveises  mesures 
pour  la  sûreté  et  la  garde  de  la  ville,  au  cas  que  le  duc  de  Savoie, 
venant  à  être  rétabli  dans  ses  états,  voulût  entreprendre  ([uelque 
chose  contre  elle.  L'on  fondit,  pour  cet  effet,  douze  nouvelles  pièces 
de  canon  et  l'on  travailla  aux  fortifications  avec  une  diligence  ex- 
traordinaire :  l'on  obligea  les  particuliers  les  |ilns  aisés  à  fournir 
des  ouvriei-s  pour  ce  travail  à  leurs  dépens  et  les  autres  à  mettre  la 
main  à  l'œuvre  eux-mêmes;  l'on  ordonna  à  tous  les  particuliers 
d'avoir  chez  eux  nue  j)rovision  suffisante  de  blé  et  de  denrées  et 
l'on  résolut  de  ne  recevoir  aucun  à  la  bourgeoisie  f{u'il  n'en  eût  pour 
le  moins  six  coupes  ;  enfin  l'on  fit  une  revue  exacte  des  dizaines  et 
des  armes  des  particuliers;  l'on  congédia  les  bouches  inutiles  et  les 
étrangers  qui  pouvaient  être  suspects,  et  l'on  obligea  tous  les 
autres  à  faire  un  serment  exprès  à  la  seigneurie  de  défendre  la  ville 
en  cas  de  nécessité  ' . 

Lorsque  les  affaires  du  dehors  donnent  bien  de  l'occupation  à 
un  état,  il  ne  peut  pas  beaucoup  tourner  son  attention  à  celles  du 
dedans;  aussi,  pendant  tout  le  cours  de  cette  année,  se  passa-t-il 
très  j)cu  de  choses  à  cel  égard  qui  méritent  d'être  remarquées.  L'on 
fit  pourtant,  sur  les  remontrances  des  ministres,  un  règlement 
coulri'  les  usures  approuvé  dans  tous  les  Conseils,  par  lequel  les 
intérêts  étaient  réglés  pour  le  plus  haut  au  cimi  pour  cent  par  an  '. 

'  R.  C,  vol.  ;J8,  fo  178  vo.  2o0  r°.  «  Ibid.,  f»  79  vo,  81  r». 

2n9,  261  vo. 


2l4  ÉVÉNEMENTS  SECONDAIRES  DE  l'aNNÉE.  1^44 

L'expérience  ayant  fait  voir  que  les  affaires  publiques  de  quelque 
importance  avaient  besoin,  avant  d'être  portées  au  Conseil  ordi- 
naire, d'être  digérées  dans  un  conseil  moins  nombreux  afin  que 
l'on  pût  prendre  de  meilleures  résolutions,  l'on  en  établit  un,  com- 
posé de  six  conseillers  du  Conseil  ordinaire,  de  ceux  (jui  avaient  le 
plus  de  lumières  et  de  connaissances  des  affaires,  auquel  on  donna 
le  pouvoir  de  délibérer  en  premier  lieu  de  toutes  les  choses  qui 
souffraient  quelques  difficultés  et  qui  demandaient  le  secret'. 

Les  particuliers  ayant  tous  les  jours  des  difficultés  les  uns  avec 
les  autres  au  sujet  des  censés  el  autres  revenus  liypothéc[ués  sur  les 
maisons  des  faubourgs  qui  avaient  été  abattues  l'année  loSO,  d'où 
naissaient  quantité  de  procès  intentés  par  ceux  qui  avaient  des 
hypothèques  contre  les  propriétaires  des  maisons  abattues,  l'on 
commit,  à  la  prière  du  seigneur  lieutenant,  devant  lequel  roulaient 
la  plupart  de  ces  procès,  (juatre  des  principaux  membres  du  Conseil 
j)Our  faire  un  règlement  là-dessus'. 

Claude  Pcrtenq^s,  capitaine  général,  étant  mort  cette  année, 
Ami  Bandière  fut  élu  en  sa]  place  %  lequel  jouit  peu  de  temps  de 
cette  dignité,  étant  venu  à  mourir  quelques  semaines  après  qu'il  en 
fut  revêtu.  Ami  Perrin  lui  succéda',  lequel,  abusant  du  crédit  que 
lui  donnait  son  emploi  au  point  (jue  nous  le  verrons  dans  la  suite 
de  cette  histoire  et  d'une  manière  (pii  lui  fut  funeste,  donna  lieu 
aux  Conseils  de  supprimer  pour  toujours  cette  charge. 

De  nouvelles  troupes  suisses  devant  aller  en  France  au  service  . 
du  roi  et  ayant  demandé  permission  de  passer  par  Genève,  on  la 
leur  accorda  agréablement  dans  la  vue  que  l'on  avait  d'obtenir  la 
restitution  du  mandement  de  Thiez  ;  elles  y  passèrent  au  mois  de 
juillet'.  Deux  mois  auparavant,  l'on  avait,  dans  les  mêmes  vues, 
reçu  avec  beaucoup  d'humanité  un  grand  nombre  de  Français  et  de 
Suisses  qui  avaient  été  blessés  à  la  bataille  de  Cerisolles  en  Pié- 
mont, qui  fut  donnée  entre  les  troupes  de  l'Empereur  et  celles  du 
roi  de  France,  laquelle  celles-ci  gagnèrent.  Ces  blessés  qui  pas- 


'  R.  G.,  vol.  39,  fo  70  v°,  72  r».  *  Ibid.,  f»  280  v»,  281  vo  (8-9  juillet) 

*  Ibid.,  fo  13  ro.  ^  Ibid.,  f»  289  ro. 

»  Ibid.,  vol.  38,  f»  240  r»  (6  juin). 


l5/|4  DÉMKI.KS    DE    CALVIN    AVEC    SEBASTIEN    CIIATILLON.  2l5 

saionl  |)ar  licnève  en  retoiiniaiil  clioz  eux  t'iirciil  recueillis  dans 
riiùpilal,  où  ils  furent  pansés  aux  dépens  de  la  Ville'. 

Les  traîtres  de  Peney  avaienl  Fail  à  Ii'ur  jmlrie  une  yiiern'  si 
cruelle  tju'il  n'y  avait  aucun  pardon  pour  eux,  le  temps  et  les 
années  n'eftagant  point  dans  l'esprit  des  bons  ciloyens  l'idée  de 
leurs  crimes.  Aussi,  (piand  on  en  pouvait  saisir  <piel(pu's-uns,  le 
Conseil  ne  leur  faisait  aucune  yràce  :  c'est  ce  (pré|)rouva  cette 
année  un  nommé  François  Dupra,  lecjuel  ayant  été  convaincu,  laiit 
par  des  témoins  que  [)ar  sa  propre  confession,  d'avoir  abandonné 
la  ville  du  temps  de  la  g'uerre  pour  se  joindre  aux  traîtres  de  Peney 
et  à  ses  autres  ennemis  et  de  s'être  trouvé  avec  ceux  qui  vinrent 
pour  la  surprendre  au  mois  de  juillet  i53/i  et  en  d'autres  occasions, 
fut  condamné  à  avoir  la  tète  tranchée  au  Molard  et  son  corps  mis 
en  quatre  quartiers,  la  tête  devant  être  clouée  aux  murailles  de  la 
ville  et  les  quartiers  attachés  à  des  pieux  en  (piatre  endroits  diffé- 
rents du  territoire.  Cette  sentence  fut  prononcée  de  dessus  le  tri- 
bunal et  exécutée  le  28  juin  '. 

Cette  année,  les  ministres  eurent  des  démêlés  considérables 
avec  Sébastien  Chàtillon,  natif  de  près  de  Nautua  en  Bugey,  mi- 
nistre et  régent  du  collège,  lesquels  méritent  d'avoir  |)lace  dans 
cette  histoire'.  Cet  homme  avait  quelques  sentimens  particuliers 
sur  le  Cantique  des  Cantiques  de  Salomon,  qui  lui  paraissait  ne 
devoir  point  être  mis  au  nombre  des  livres  canonicfues,  son  auteur, 
selon  lui,  ayant  l'esprit  plein  de  pensées  mondaines  et  n'étant  rien 
moins  qu'inspiré  de  l'Esprit  de  Dieu  lorsipi'il  le  composa.  Chà- 
tillon n'expliquait  point  aussi  la  descente  de  Jésus-Christ  aux 
enfers  à  la  manière  des  autres  ministres.  Sur  le  bruit  que  ces  sen- 
timens commençaient  à  faire  par  la  ville,  Calvin  pria  le  Conseil  de 
lui  permettre  d'entrer  en  lice  avec  lui  pour  le  convaincre  qu'il  se 
trompait   et  le  ramener  de  ses  erreurs,  et  afin  de  désabuser  en 


"  R.  C,  vol.  38,  fo  172  1-0,   178  r»  »  R.  C,  vol.  :î8.  f»  266  v»,  268  v". 

(24-29  avril).  —  Le  registre  parle  de  ces  '  Nous  avons  déjà  signalé  plus  haut, 

fuyards  blessés,  uon  pas  comme  étant  des  p.  161,  le  grand  ouvrage  de  M.  Ferdinand 

Français  et  des  Suisses,  mais  au  contraire  Buisson  sur  Sébastien  Castellion.  {Note  des 

des  lansquenets  impériaux.  {Note  des  édi-  éditeurs.) 
teurs.  I 


2l6  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  l'^A4 

même  temps  ceux  (jiii  auraient  ]>u  être  imbus  de  ses  opinions,  il 
demanda  tjue  la  dispute  fùl  publique.  Le  Conseil,  qui  sentait 
(ju'une  dispute  sur  des  matières  de  cette  nature  pourrait  plutôt  faire 
naître  des  doutes  dans  l'esprit  du  peuple  (juc  l'éclairer,  ne  voulut 
point  qu'elle  se  fît  en  public  et  ne  la  permit  qu'à  condition  qu'elle 
fût  renfermée  dans  la  Compagnie  des  Ministres'. 

Le  Conseil  avait  bien  eu  raison  d'en  user  de  cette  manière  : 
la  dispute  ayant  été  ouverte  et  suivie  pendant  quelque  temps,  les 
tcnians  ne  |iureut  convenir  de  rien.  (Jliâtillon  persista  dans  ses  pen- 
sées, et  la  contradiction  produisit  des  aigreurs  et  des  animosités 
qui  allèrent  si  avant,  que  Calvin  expliquant  un  jour,  le  3i  mai,  en 
la  Compagnie  un  passage  de  saint  Paul,  Cliâtillon,  ijui  n'approu- 
vait pas  l'explication  que  ce  ministre  donnait,  le  contredit,  sur  quoi 
la  dispute  s'étant  échauffée,  Cliâtillon  se  mit  à  invectiver  d'une 
manière  cruelle  les  ministres  et,  les  opposant  à  saint  Paul,  il  leur 
dit  (|u'au  lieu  d'imiter  ce  g'rand  apôtre  dans  leur  conduite,  ils  fai- 
saient tout  le  contraire  de  ce  qu'il  pratiquait  :  que  saint  Paul  était 
humble  et  que  les  ministres  étaient  fiers  ;  que  saint  Paul  était  sobre, 
mais  tjue  les  ministres  n'aimaient  que  la  bonne  chère  ;  que  saint 
Paul  était  chaste,  mais  qu'ils  étaient  débauchés  ;  enfin,  que  cet 
apôtre  était  persécuté,  mais  que  les  ministres  persécutaient  les 
autres'. 

Quoique  Calvin  fût  le  principal  tenant  de  cette  dispute  et  l'an- 
tag-oniste  le  plus  redoutable  de  Châtillon,  il  est  cependant  très  cer- 
tain que  les  reproches  de  débauche  ne  s'adressaient  nullement  à 
lui  ;  la  simplicité  de  sa  vie,  sa  frugalité,  son  éloignenient  des  plai- 
sirs, son  attachement  infatigable  au  travail  le  plus  appliqué  et  le 
plus  suivi  étaient  des  qualités  qui  brillaient  en  lui  d'une  manière 
trop  éclatante  et  trop  connue  à  tout  le  monde  pour  que'  ses  plus 
grands  ennemis  eussent  eu  assez  peu  de  pudeur  pour  oser  l'ac- 
cuser des  défauts  opposés,  mais  il  est  certain,  en  même  temps, 
qu'il  y  avait  des  ministres  dans  Genève  qui  donnaient  lieu,  par  leur 
vie  mondaine  et  peu  digne  de  leur  caractère,  à  avoir  de  leur  con- 


'  R.  C-,  vol.  38,  fo  4Svo.  ^  Ibid.,  fo  231  r». 


l5/|4  CIIATILI.ON    EST    DKl'OSK.  21  y 

duito  une  idt'c  si  odieuse;  c'est  ce  ([ui  païail  par  les  registres  pu- 
blics de  celle  année  et  par  ceux  des  suivantes  ' . 

Calvin  se  plaii^nit  vivement  en  Conseil  du  procédé  de  Chàl  il  Ion 
et  le  pria  de  n'-pr-iuier  pai-  son  aulorih'  un  scandale  aussi  public  que 
celui  (pi'il  avait  donné,  taisant  sentir  que  la  relin-ion  ne  pouvait 
l'Ire  (pie  méprisée  si  l'on  pouvait  impunément  insulter  ceux  (pii  la 
prècliaienl.  Le  Conseil,  |)our  porter  un  jugement  plus  droit,  résolu! 
d'entendre  contradicloirenient  les  parties  un  autre  jour,  et  cepen- 
dant il  ordomia  cpi'à  l'avenir  il  se  trouvât  toujours  un  syndic,  un 
conseiller  et  un  des  secrétaires  du  (Conseil  à  la  congrégation,  afin 
de  prévenir  |jar  leur  présence  de  semblables  désordres  et,  au  cas 
qu'ils  ne  les  pussent  |)as  empêcher,  de  les  rapporter  au  mai'is- 
Irat'. 

Quelques  jours  après,  les  ministres  d'un  côté  et  Chàtillou  de 
l'autre  ayant  été  ouïs  amplement  en  Conseil,  celui-ci  leur  fit  pre- 
mièrement de  fortes  exhortations  aux  uns  et  aux  autres  à  oul)lier 
toutes  les  aigreurs  et  les  animosités  qu'il  y  avait  eu  entre  eux  et  à  se 
pardonner  réciproquement  pour  vivre  dans  la  suite  en  bonne  intel- 
ligence, sous  peine  de  procéder  contre  eux  plus  avant  s'ils  ne  défé- 
raient à  ces  ordres.  Ensuite,  pour  ce  qui  regardait  Chàtillon,  le 
Conseil  déclara  (]u'il  trouvait  sa  conduite  fort  blâmable  et  son  pro- 
cédé très  mauvais,  les  ministres  s'y  devant  prendre  d'une  toute 
autre  manière  qu'il  n'avait  fait  lorsqu'ils  se  faisaient  des  censures 
les  uns  aux  autres,  outre  qu'il  n'avait  point  prouvé  ce  qu'il  avait 
avancé  contre  ses  collègues;  qu'ainsi  il  lui  interdisait  le  ministère, 
puisqu'il  en  faisait  un  si  mauvais  usage,  et  le  déposait  de  sa  charge 
de  régent.  Cet  arrêt  lui  ayant  été  prononcé  en  présence  de  ses  par- 
ties, (Chàtillon  demanda  d'être  ouï  dans  ses  répliques,  mais,  sur 
l'opposition  des  ministres,  le  Conseil  demeura  à  sa  première  réso- 
lution'. Un  mois  après,  il  quitta  Genève'  et  se  retira  à  Bàle,  où  il 
continua  de  soutenir  divers  sentimens  contraires  à  ceux  qui  étaient 


'  Gautier  fait  allusion  ici  aux  iniuis-      i/i  e»   189,  et  les  Cahini  op.,  Annates, 
très  Moreau.   de  la  (lluse.   Chaiiipereau.       pp.  3o0  et  447.  {Note  des  éditeurs.) 
Mégrel  et  Ferrou,  au  sujet  desquels  on  peut  *  R.  C,  vol.  38,  f»  237  v». 

consulter  Roget,  ouvr.  cité,  t.  II,  pp.  173,  '  Ibid.,  f»  246  V». 

*  Ibid.,  fo288  vo  (14  juillet). 


21 


8  LA    FEMME    DE    PIERRE    AMEAUX.  1 544 


reçus  de  la  plupart  des  docteurs  réformés  sur  la  prédestination,  le 
franc  arbitre  et  l'impunité  des  hérétiques. 

Une  autre  affaire  bien  sing-ulière  et  que  je  ne  saurais  passer 
sous  silence,  fit  beaucoup  de  bruit  cette  année  dans  Genève,  (tétait 
une  hérésie  d'un  genre  bien  différent  de  celles  que  l'on  pouvait 
imputer  à  Sébastien  Chàtillon  et  qui  était  soutenue  par  une  femme 
dont  les  opinions  fanatiques  ne  sont  peut-être  pas  sans  exemple  de 
nos  jours  :  c'était  une  nommée  Benoîte,  femme  d'un  conseiller  du 
Petit  Conseil  qu'on  appelait  Pierre  Ameaux.  Elle  était  dans  la 
pensée  (jue  tous  les  hommes  étaient  ses  maris  par  rapport  à  ce  qui 
fait  le  fondement  de  l'union  conjugale,  ce  qui  lui  faisait  soutenir 
les  maximes  suivantes  :  qu'il  lui  était  permis  de  faire  part  de  son 
corps,  du  moins  à  tous  les  fidèles,  et  qu'en  cela  consistait  la  com- 
munion des  saints  dont  parle  le  symbole  des  apôtres,  autant  qu'à 
leur  faire  |)art  de  ses  biens,  cette  communion  ne  pouvant  pas  être 
parfaite  que  toutes  choses  ne  fussent  communes  entre  eux,  biens, 
maisons,  possessions  et  corps,  et  que  les  fidèles  n'avaient  atteint  le 
plus  haut  point  de  la  charité  que  lorsqu'ils  en  étaient  venus  là  ;  que 
cette  communion  ne  devait  être  interdite  à  personne,  pas  même  à 
ceux  qui  sont  unis  entre  eux  par  les  liens  du  sang-  les  plus  intimes  ; 
que,  quoicjue  cette  union  de  corps  fût  surtout  innocente  et  sainte 
quand  elle  était  entre  les  fidèles,  c'est-à-dire  entre  des  personnes 
qui  professaient  la  religion  réformée,  cependant  elle  le  pourrait 
être  quand  l'un  des  deux  ne  la  professerait  pas,  la  partie  fidèle, 
comme  le  dit  saint  Paul,  sanctifiant  celle  qui  ne  l'était  pas;  que 
quand  un  homme  ou  une  femme  souhaitaient  l'un  de  l'autre  cette 
union,  la  chose  ne  pouvait  jamais  être  refusée  sans  crime,  puisque 
le  premier  commandement  (jue  Dieu  donna  aux  hommes  fut 
celui-ci  :  «  Croissez,  multipliez  et  remplissez  la  terre  )>  ;  enfin, 
qu'elle  pouvait  s'abandonner  à  son  penchant  avec  d'autant  moins 
de  scrupule  que  les  enfants  de  Dieu,  du  nombre  desquels  le  Saint- 
Esprit  l'assurait  qu'elle  était,  étaient  dans  l'impossibilité  de  pécher. 

Ces  maximes  n'étai<Mit  pas  chez  cette  dame  des  princi])es  de 
pure  spéculation  :  elle  était  jeune  et  d'un  tempérament  à  les  mettre 
souvent  en  pratique;  elle  cherchait  les  hommes  sans  pudeur  aucune 
et  elle  tomba  à  diverses  fois  dans  le  crime  de  l'adultère.  Aussi  sa 


1044  **ES    OPINIONS    SINGULIÈRES.  2  I  <) 

vie  scaiidalouse  til  un  si  t;r;m(l  liruil  (|ue  le  magistrat  la  (it  iiioUre 
en  prison,  où,  ayant  été  interrog-ée,  elle  ne  nia  point  d'avoir  débité 
des  maximes  si  extraordinaires  ;  elle  se  contenta  de  dire  qu'elle  ne 
se  souvenait  pas  de  l'avoir  fait  ou  cpie,  si  elle  était  tombée  dans  de 
si  g-rands  désordres  d'imagination,  elle  l'avait  appanîinmenl  fait 
n'étant  pas  dans  son  bon  sens,  mais  pour  les  faits  dont  elle  était 
accusée,  elle  les  nia  tous  constamment.  Elle  fut  assez  heureuse 
cette  fois  pour  que  le  Conseil  regardât  toutes  les  propositions 
qu'elle  pouvait  avoir  avancées  comme  l'effet  du  dérèglement  de  son 
cerveau  et  qu'il  passât  légèrement  sur  les  faits  dont  elle  était  accu- 
sée. Sans  entrer  donc  dans  un  examen  plus  exact  de  sa  conduite, 
il  la  fit  élargir  des  prisons  et  exhorta  son  mari,  qui  ne  la  voulait 
plus,  à  la  reprendre,  ce  (}ui  fut  contre  l'avis  de  Calvin,  qui  croyait 
qu'il  y  avait  lieu  au  divorce  ' . 

Cette  première  scène  se  passa  au  mois  d'avril  ;  son  mari  la 
reprit  et  fit  bien  des  efforts  sur  lui-même  pour  la  su|)porter  dans 
ses  faiblesses  pendant  le  reste  de  l'année.  Enfin,  cette  femme  lui 
étant  devenue  insupportable,  soit  |)ar  la  conduite  infâme  qu'elle 
continua  d'avoir,  soit  parce  qu'elle  dissipait  le  bien  de  la  maison 
—  car  elle  croyait  en  conscience  ne  pouvoir  pas  refuser  de  son  bien, 
et  juscju'au  dernier  sou  même,  à  quiconque  lui  en  demandait  — 
étant  ainsi  également  libérale  et  de  son  corps  et  de  sa  bourse, 
Pierre  Ameaux  ne  pouvant  plus  souffrir  une  conduite  si  déréglée, 
se  plaignit  au  Consistoire  de  la  vie  libertine  de  sa  fenmie  et  de- 
manda d'être  séparé  d'elle.  Cette  femme  ayant  été  citée  au  Consis- 
toire le  22  décembre",  elle  avoua  tous  les  faits  dont  elle  était 
accusée;  elle  dit  qu'il  était  vrai  qu'elle  avait  poussé  la  débauche 
avec  plusieurs  hommes  jusqu'aux  dernières  extrémités  et  qu'elle 
ne  croyait  point  avoir  fait  en  cela  aucun  mal  ;  qu'il  n'y  devait  avoir 
entre  les  fidèles  aucune  nécessité,  c'est-à-dire  qu'aussitôt  qu'on 


'  R.  C,  vol.  38,  f»  172  v,  180.  elle,  mais  ce  mémoire  porte  la  date  du 

'  Le  dossier  du  procès  criminel   de  20   déc.   1543   et  non  du  22  déc.   1544, 

Benoîte    Anieaiix    (Archives   de   Genève.  comme  le  dit  Gautier.  Ce   n'est  d'ailleurs 

n»  385)  contient  en  elt'et  un  mémoire  du  que  la  copie  du  procès-verbal  de  la  séance 

Consistoire  au  Conseil,  dans  lequel  sont  du  Consistoire,  registre  de  1543.  fo  149. 

relatées   les   propositions    soutenues    par  (Note  des  éditeurs.) 


2  20  SON    PROCÈS.  1 544 

savait  (|irils  souhaitaient,  ([uelque  chose,  la  cliarité  devait  obliger 
les  vrais  chrétiens  à  satisfoire,  autant  qu'ils  le  |)Ouvaieut,  les  désirs 
de  leurs  frères  et  (|u'il  n'y  avait  pas  moins  de  dureté  et  de  crime  à 
rebuter  ceux  pour  les(juels  on  l'accusait  d'avoir  trop  de  complai- 
sance qu'à  refuser  à  un  pauvre  le  boire  et  le  maiii^er  ;  fpie  l'homme 
et  la  femme,  comme  dit  l'Ecriture,  n'étant  (|u'une  chair,  ils  ne  sont 
pas  inoms  nécessaires  l'un  à  l'autre  que  la  nourriture  l'est  au 
corps  ;  (pie  loutes  les  filles  qui,  étant  parvenues  à  l'âge  de  dix-huit 
ans,  ne  se  marient  point  et  les  veuves  qui  ne  se  li(înl  pas  au  |)lus  tôt 
à  un  second  époux  commettent  \in  péclii'  horrible,  e1  (ju'on  peut 
dire  qu'elles  tombent  dans  le  véritable  crime  de  luxure.  Elle  ajouta 
à  toutes  ces  propositions  celles  qu'elle  avait  été  accusée  de  soutenir 
au  mois  d'avril  précédent  et  cpie  nous  avons  déjà  rapportées,  et 
étant  pressée  d'alléguer  les  raisons  sur  lesquelles  elle  fondait  une 
morale  si  monstrueuse,  elle  répondit  plusiems  fois  que  c'était 
l'esprit  de  Dieu  qui  les  lui  avait  r(''vi''l(''es,  aux  inspirations  duquel 
ceu.x  qui  avaient,  comme  elle,  atteint  le  plus  haut  degré  de  la  vertu 
n'avaient  qu'à  s'abandonner  absolument,  assurés  qu'ils  devaient 
être  que  cet  esprit  s'étant  rendu  le  maître  de  leurs  affections,  tous 
les  mouvemens  qui  s'exciteraient  dans  leur  cœui-  ne  pou\  aient  être 
que  légitimes  ' . 

Le  Consistoire  fit  ce  qu'il  put  pour  la  faire  revenir  de  ses  éga- 
remens,  mais  tout  ce  qui  lui  fut  dit  là-dessus,  et  par  Oalvin  et  par  les 
autres  ministres,  ne  fit  aucun  effet.  Le  cas  étant  des  plus  atroces,et 
de  ceux,  par  conséquent,  (pii  ne  peuvent  pas  être  expiés  par  une 
simple  censure  ecclésiastique,  mais  (pii  doivent  être  renvoyés  au 
magistrat  pour  infliger  au  prévenu  des  peines  proportionnées,  le 
Consistoire  en  donna  connaissance  au  Conseil.  Cette  femme  fut 
mise  en  prison  et  soutint  dans  les  interrogatoires  qu'elle  subit  tout 
ce  qu'elle  avait  annoncé  devant  le  Consistoire.  Quand  son  procès  fut 
instruit,  autant  qu'il  le  devait  être,  le  Conseil  le  fit  consulter  par  un 
avocat',  comme  l'on  avait  accoutumé  défaire  dans  ces  temps-là, 
surtout  dans  des  cas  singuliers  et  extraordinaires  comme  celui-ci, 
pour  savoir  ce  qu'il  pensait  sur  la  peine  dont  était  digne  la  dame 

'  R.  C,  vol.  39,  fo  76  v.  ■•'  Ibid.,  f"  106  v°. 


l545  SENTENCE    PORTEE    CONTRE    ELLE.  22  1 

Ameatix.  L'avocat  donna  son  senlinionl  par  érril,  qui  poi'Iail  (|ii'il 
t'tait  fàclieux  ([ue  l'on  n'oùl  pas  accoutumé  de  punii-  l'adiillrrc 
d'une  manière  plus  sévère  (piedu  fouetet  dubannissemenl,  |)iiis(pie 
c't'lait  un  crime  capital  de  rompre  l'union  conjugale,  et  (pi'il  sei'ait 
nécessaire  de  Faire  une  loi  là-dessus  plus  propre  à  en  détourner  (jue 
celle  (pii  avait  eu  lieu  jusfpi'alors  ;  que  cependani,  (|uoique  la  loi  ne 
fût  pas  encore  faite,  il  estimait  que  cette  femme  ayant  aggravé  son 
crime  par  la  longue  continuation,  l'ayant  connnis  avec  jjlusieurs 
et,  ce  qui  était  pire  encore,  persévérant  dans  son  mauvais  train 
—  ayant  même  tenté  de  séduire  des  hommes  dans  la  prison,  comme 
le  g-eôlier,  dont  la  femme  était  en  couches  —  et  dans  ses  maximes 
détestables,  sans  espérance  d'amendement,  soutenant  (pi'une  telle 
conduite  n'était  point  mauvaise,  elle  était  digne  d'un  très  sévère 
châtiment  corporel  puisque  des  sentimens  si  indignes  tendaient  à 
bannir  toute  sorte  d'honnêteté  parmi  les  honnnes  et  à  introduire 
une  confusion  brutale  et  énorme.  Qu'ainsi  ces  deux  crimes,  l'adul- 
tère qualifié  de  persévérance  et  d'obstination  désespérées  et  ces  sen- 
timens horribles  qui  n'allaient  pas  à  moins  qu'à  renverser  toutes 
les  lois  divines  et  humaines,  méritaient  un  tout  autre  châtiment 
que  le  fouet  et  le  bannissement,  peine  qui,  bien  loin  de  lever  le 
scandale,  ne  ferait  que  l'augmenter. 

Le  Conseil,  après  avoir  lu  cet  avis  et  délibéré  fort  longtemps 
sur  le  parti  qu'il  devait  prendre,  condamna  enfin  la  femme  Ameaux 
à  la  peine  portée  par  la  sentence  dont  je  vais  transcrire  le  contenu  : 

«  Nous  scindiques  et  juges  des  causes  criminelles  de  ceste  cité  de 
Genève  ayans  vheu  le  presses  formé  par  devant  nous  à  l'instance  du  s"'  lieu- 
tenant contre  toy  Benoyte  femme  de  Pierre  Ameaulx  et  tes  responces  spon- 
tanées par  plussieurs  foys  reilet-ees  par  lesquelles  nous  appert  avoyer  per- 
pétrer cas  abliominable  que  pourroyt  tomber  en  grand  scandalle  entre  les 
vrays  cristiens  méritant  pugnicion  et  separacion  des  tidelles,  à  cest  ell'ect 
toy  Benoyte  condampnons  à  debvoyer  ta  vie  durant  estre  estroictement 
constitue[e]  prisoniere  enchaenne[e]  à  une,  chaenne  de  fert  et  c'est  pour 
donner  exemple  aux  aultres  que  tel  cas  voulderoient  comecstre.  » 

«  Et  à  vous  seig"'  lieutenant  commandons  nostre  présente  sentence  fere 
mecstre  en  exequucion  '.  » 

'  Arrliives  de  Genève,  Procès  criiii..  ii»  38.o. 


222  BANNISSEMENT    d'uN    ANABAPTISTE.  1 545 

Celle  sentence  fut  prononcée  le  24  janvier  i545  entre  les  deux 
portes  de  la  salle  du  Conseil  par  le  syndic  Tissot;  il  est  au  reste 
remarqué  dans  le  registre  que  cette  femme  ne  fut  pas  condamnée  à 
une  plus  grande  peine  parce  qu'on  la  soupçonnait  être  dans  quelque 
aliénation  d'esprit'.  Il  n'est  pas  surprenant,  en  effet,  que  l'on  jugeât 
que  des  sentimens  aussi  dér(^glés  partaient  d'un  cerveau  qui  n'était 
pas  tout  à  fait  sain,  quoiqu'il  fût  d'ailleurs  très  possible  et  qu'il 
y  eût  beaucoup  d'apparence  que  ces  sentimens  étaient  bien  volon- 
taires, du  moins  je  vois  peu  d'excès  et  de  crimes  dont  on  ne  pût 
diminuer  l'atrocité  en  supposant  qu'ils  sont  mêlés  d'un  peu  de 
folie. 

(Quelques  jours  après,  cette  femme  continuant  dans  ses  senti- 
mens extravagants,  la  sentence  rendue  contre  elle  fut  de  nouveau 
confirmée  et  l'on  permit  à  son  mari  de  prendre  une  autre  femme  \ 
Cependant  ses  parens  s'étant,  dans  la  suite,  vivement  intéressés 
pour  elle,  ils  eurent  le  bonheur  d'obtenir  du  Conseil  de  lui  faire 
grâce  des  prisons  [)erpétuelles  en  lui  défendant  de  retomber  dans 
les  vices  pour  lesquels  elle  avait  été  châtiée,  sous  peine  de  la  vie. 
Le  Conseil  des  Deux  Cents,  où  elle  fut  aussi  regardée  comme  fana- 
tique, confirma  la  même  grâce  le  2 ■y  juillet  '. 

11  y  avait  dans  ce  temps-ci  dans  Genève  des  fanatiques  de 
plus  d'un  genre  ;  ils  étaient  alors  connus  sous  le  nom  d'anabap- 
tistes. Au  mois  de  janvier  de  celte  année,  l'on  en  saisit  un  ([ui  avait 
été  banni  depuis  peu  de  la  ville,  sous  peine  du  fouet,  parce  qu'il 
refusait  de  prêter  serment  devant  le  magistrat  et  qu'il  répandait 
par  la  ville  même,  par  des  écrits,  un  sentiment  si  dangereux;  il  lui 
condamné  à  avoir  le  fouet  dans  la  prison,  à  être  banni,  sous  peine 
de  la  vie,  et  ses  livres  à  être  brûlés* . 

Voici  de  quelle  manière  Calvin  en  parle  dans  une  de  ses  let- 
tres imprimées,  adressée  à  Farel  ^  : 

'  R.  C,  vol.  39,  fo  103  ro.  daté   du   21  janvier    1546    (Oalvini   op., 

*  Ihid.,  vol.  40,  fo  llSb  yo.  t.  Xll,  n"  732).  tandis  que  les  registres  du 
^  Ibid.,  f»  169  vo  et  196  r».  Conseil  prouvent  que  l'atlaire  de  Bellot  a 

*  Ibid..  r»  109  r"  ;  le  registre  appelle  en  lieu  en  janvier  l.')4.^;  il  y  a  eu  sans 
ce  personnage  Tyvent  Bellot.  (Note  des  edi-  doute  erreur  de  plume  de  la  part  du  réfor- 
teurs.)  njafeur.  (Note  des  éditeurs.) 

^  L'oriainal    latin  de  cette   leltre  est 


l545  LETTRE    DE    CALVIN    A    CE    SUJET  22.3 

«  Un  anahaplistc,  dit-il,  ayant  exposé  ses  livres  en  vente,  fut 
pris  à  ma  jiersuasion.  Vous  savez  [lar  expérience  ([uelle  sorte  de 
gens  sont  les  anabaptistes;  je  renianpiai  dans  celui-ci  une  férocité 
que  je  n'avais  encore  vue  en  aucun  autre.  Gomme  je  l'invilais  avec 
autant  de   douceur  qu'il    m'i-lait   possible,  selon   ma   coutume,  à 
parler,  il  ne  daigna  non  plus  entrer  en  conversation  avec  moi  que 
s'il  eut  eu  alYaire  avec  un  animal  destitué  de  raison.  Etant  amené 
au  Conseil,  il  voulut  se  seoir  auprès  du  premier  syndic,  d'où  ayant 
été  écarté,  il  répondait  quand  il  lui  plaisait,  en  trois  mots,  aux 
questions  qu'on  lui  faisait;  le  plus  souvent  il  ne  disait  pas  seule- 
ment une  [larole  et,  contrefaisant  l'inspiré  et  affectant  des  airs  de 
pro|)hète,  il  roulait  les  yeux  et  tournait  la  tête  d'une  manière  ridi- 
cule. Ensuite,  je  le  mis  sur  la  matière  du  serment  et,  comme  je  lui 
demandais  si  la   loi  de  Dieu  nous  enseignait  le  chemin  cpi'il  faut 
suivre  pour  parvenir  à  la  vie  éternelle,  il  proféra  cette  proposition 
exécrable  :  que  l'Ancien  Testament  était  aboli.  Alors  je  lui  citai 
cet  endroit  de  saint  Paul  à  Timolhée  :  que  la  parole  de  Dieu  était 
utile  pour  rendre  l'homme  parfait  en  toute  bonne  œuvre,  et  quoique 
je  le  pressasse  de  répondre  à  ce  passag-e,  je  n'en  pus  pas  tirer  une 
seule  parole.  Ensuite,  je  donnai  une  explication  de  la  pensée  de 
saint  Paul,  si  naturelle  et  si  aisée  que  tout  le  Conseil  fut  convaincu 
de  l'ignorance  opiniâtrée  de  cet  liomme  et  qu'il  fut  surpris  de  son 
impudence.  » 

«  Se  voyant  pressé  de  la  sorte,  il  changea  de  discours  et,  selon 
l'ordinaire  de  ceux  de  cette  secte,  il  se  mit  à  blâmer  la  conduite  des 
ministres  et  à  dire  qu'il  n'y  avait  personne  qui  vécût  plus  agréable- 
ment et  avec  plus  d'aise  qu'eux.  Je  répondis  en  peu  de  mots,  non 
pas  tant  pour  prendre  en  main  la  défense  de  notre  cause  que  pour 
réprimer  la  pétulance  de  cette  bête  féroce;  ensuite  il  m'accusa 
d'avarice,  ce  qui  fit  rire  tous  les  magistrats,  qui  savaient  que  j'avais 
refusé  des  présens  considérables  qu'ils  m'avaient  voulu  faire  pendant 
le  cours  de  l'année,  et  je  l'avais  fait  d'une  manière  si  sérieuse  que 
je  les  avais  assurés  que  je  ne  prêcherais  point  qu'ils  ne  cessassent 
de  me  presser  là-dessus.  Ils  n'ignoraient  pas  que  non  seulement  je 
n'avais  pas  voulu  recevoir  une  libéralité  extraordinaire,  mais  ([ue 
même  j'avais  cédé  une  partie  de  mes  g'ag'es,  juscpi'à  la  somme  de 


224        REMONTRANCES    DE    CALVIN    SUR    LES    MAUVAISES    MŒURS.       l545 

vingt  écus,  de  sorte  qu'il  s'attira  la  juste  indignation  de  tout  le 
Conseil.  Je  ine  contentai  de  répondre  doucement  que  s'il  était  en 
ma  place,  il  aurait  du  bien,  et  que  ce  n'était  pas  une  marque  d'ava- 
rice que  d'être  pauvre  quand  on  avait  tous  les  moyens  en  mains 
d'être  riche  comme  je  les  avais.  Ensuite  j'ajoutai  que  j'aurais  une 
belle  occasion  de  l'accuser  de  larcin,  puisque  je  pouvais  le  con- 
vaincre par  des  preuves  sans  réplique  qu'il  avait  vendu  de  ses  livres 
à  un  prix  (pii  montait  sept  fois  au-delà  de  leur  valeur,  et  qu'il  n'avait 
pas  tenu  à  lui  de  les  vendre  davantage.  Je  le  pressai  fortement  de 
défendre  son  innocence  s'il  se  sentait  en  état  de  le  faire.  Comme  il 
ne  disait  mot,  selon  sa  coutume,  je  commençai  à  le  mettre  sur  le 
sujet  de  la  prétendue  perfection  des  auabaptistes,  mais  comme  il 
avait  fait  voir  d'une  manière  assez  claire  et  assez  convaincante  son 
obstination,  le  Conseil  prononça  contre  lui  une  sentence  de  bannis- 
sement. Cet  homme-là  ne  l'ayant  point  exécutée,  mais  ayant  été 
trouvé  dans  la  ville  deux  jours  après,  il  fut  condamné  au  fouet,  ses 
livres  furent  l)rùlés  en  sa  présence  et  il  fui,  banni  sous  peine  de  la 
vie.  C'est  un  homme  ou  plutôt  une  bête  brute  d'une  malice 
désespérée.  » 

J'ai  cru  que  Calvin,  entrant  dans  cette  affaire  dans  un  plus 
grand  détail  que  les  registres  publics  et  le  récit  de  cette  scène  pou- 
vant servir  à  faire  connaître  le  caractère  des  anabaptistes,  desquels 
nous  avons  eu  occasion  de  parler  quelquefois,  je  ne  ferais  pas  mal 
de  joindre  à  ce  que  j'avais  dit  de  celui-ci  ce  que  Calvin  en  rapporte.. 

Le  vice  de  la  luxure  était  aussi  très  commun,  et  il  n'est  pas  sur- 
prenant qu'une  ville  autant  plongée  dans  la  débauche  que  l'était 
Genève  avant  (pie  la  religion  eût  été  épurée  des  superstitions  du 
papisme  n'eût  pas  pu  être  sitôt  purgée  de  ce  vice  et  qu'on  apportât 
une  aussi  grande  résistance  à  la  réformation  des  mœurs  à  cet 
égard  tpie  Fou  le  fit  cette  année  et  les  suivantes.  Calvin,  ne  pouvant 
plus  souffrir  une  vie  si  licencieuse,  fit  de  fortes  remontrances  au 
magistrat  pour  le  j)rlei'  de  faire  de  nouvelles  ordonnances  plus 
sévères  que  les  précédentes  contre  les  paillardises  et  les  adultères, 
qui  se  multipliaient  tous  les  jours  davantage  de  la  manière  du 
monde  la  plus  scandaleuse,  jusque-là  qu'il  y  avait  des  ministres 
qui  étaient  dans  la  réputation  de  pousser  la  débauche  aussi  loin 


ï^ll^  AFFAIRE    DE    TROI.I.IET.  225 


que  les  séculiers,  fVécjueulanl  les  cabarets  et,  se  halt'iiaiit  dans  les 
bains  publics  avec  des  feiniues,  ce  qui  Faisait  tomber  leur  ministère 
dans  le  dernier  mépris.  Le  Conseil,  sur  ces  remontrances,  donna 
charge  aux  (juatre  syndics  et  à  Calvin  de  faire  des  lois  pi-opres 
à  réprimer  de  si  grands  désordres,  les({uelles  (lexraient  ensuite 
être  examinées  dans  tous  les  Conseils'.  Mais  (|uel(iue  zèle  qu'eût 
Calvin  pour  l^ire  avancer  cet  ouvrage,  l'on  n'y  travailla  (|u'avec 
une  e.xtrême  lenteur',  et  je  ne  trouve  là-dessus,  j)endant  toute  cette 
année,  (|u'uu  arrêt  du  Conseil  des  Deux  Cents  contre  ceux  qui 
seraient  convaincus  de  paillardise,  lequel  portait  (pi'ils  seraient 
condamnés  à  six  jours  de  prison,  au  pain  et  à  l'eau,  au  lieu  de  trois 
jours,  qui  était  la  peine  ordinaire,  et  à  une  amende  de  soixante 
sols,  après  quoi  les  prévenus  seraient  renvoyés  au  Consistoire 
pour  y  subir  les  censures  ecclésiastiques  '. 

Calvin  avait  eu  le  malheur  d'avoir  jusqu'alors  peu  de  collè- 
g-ues  qui  eussent  à  cœur  comme  lui  la  réformation  des  mœurs  et 
l'observation  d'une  bonne  discipline  ecclésiastique  et  même  (|ui 
eussent  le  fond  de  savoir  nécessaire  j)Our  prêcher  d'une  manière  à 
édifier  le  peuple  et  à  s'attirer  son  estime  ;  c'est  aussi  ce  qui  le  fai- 
sait être  fort  circonspect  dans  la  réception  des  pasteurs  que  l'on 
voulait  donner  à  l'Église.  Un  nommé  Trolliet,  citoyen  de  Genève, 
(pii  jusqu'alors  avait  été  hermite  en  Bourgogne,  s'étant  retiré  dans 
sa  patrie  pour  la  religion,  eut  assez  de  crédit  pour  obtenir  d'abord 
du  Conseil  le  brevet  pour  la  première  place  vacante  au  ministère 
sans  aucun  examen  de  sa  capacité'.  Calvin,  qui  connaissait  cet 
homme  pour  n'avoir  point  les  talens  essentiels  à  un  ministre  de 
l'Evangile,  un  savoir  au-dessus  du  commun  et  une  vie  sans  re- 
proche, s'opposa  avec  vigueur  à  sa  réception.  Cependant  le  Conseil 
ne  laissa  pas  de  demeurer  à  sa  première  résolution,  se  contentant 
d'exhorter  Trolliet  à  acquérir  la  capacité  nécessaire  en  s'appliquant 

'  R.  C,  vol.  40,  fo  â02  vo  C!  aoilt)  ;  Cette  décision  est  donc  antérieure  aux  re- 

cf.  ibid.,  fo  283  (5  iiov.).  présentations  de  Calvin  en  date  du  :)  août, 

^  Ces  retards  soulèvent  les   [ilaintes  au  lieu  d'eu  être  la  conséquence,  comme  le 

de  Calvin  dans  une  de  ses  lettres  à  Farel,  donne  à  entendre  notre  historien.  Seul,  le 

du  commencement  de  novembre  ;  cf.  Opéra,  renvoi  au  Consistoire  fut  décidé  postérieure- 

1.  .\il.  no  722  (Note  dex  éditeurs.}  iwni.  Mille  l.i  octobre. {Note den éditeurs.) 

'  l\.  C,  vol.  40,  fo  193  (27  juillet).  *  Ibid.,  fo  37  v». 


226  AFFAIRE    DU    MINISTRE    CHAMPEREAU.  i545 

lous  les  jours  à  l'élude  avec  plus  d'assiduilé  ' .  (Calvin,  nonobstant  la 
confirmation  de  cet  arrêt,  continua  d'en  presser  la  révocation,  et  je 
trouve  dans  Roset  qu'il  vint  enfin  à  bout  de  ce  qu'il  souhaitait, 
Trolliel  ayant  quitté  de  lui-même  le  ministère  et  demandé  d'être 
pourvu  de  quel(|ue  emploi  séculier,  après  avoir  été  convaincu  par 
Calvin  d'avoir  corrompu  deux  conseillers  de  ses  juges  par  des  pré- 
sens, à  l'un  desquels  il  avait  donné  un  saphir  et  à  l'autre  un  rubis, 
pour  se  les  rendre  favorables  dans  la  demande  qu'il  fit  d'être 
pourvu  d'une  place  de  ministre'.  Nous  verrons  dans  la  suite  les 
démêlés  qu'eut  ce  même  Trolliet  avec  Calvin. 

11  y  avait  des  ministres  qui  étaient  si  peu  goûtés  que,  lorsqu'on 
les  voyait  monter  en  chaire,  on  sortait  aussitôt  du  temple,  ce  qui 
causait  un  grand  scandale.  C'est  ce  qui  arriva  à  un  ministre  qui 
prêchait  à  St-Gervais,  du  peu  de  capacité  duquel  ses  auditeurs 
ayant  fait  des  plaintes  au  Conseil,  on  ordonna,  pour  ôter  aux  habi- 
lans  de  ce  quartier  tout  sujet  de  plainte,  cpie  les  ministres  des 
autres  temples  iraient  prêcher  de  temps  en  temps  à  St-(jervais,  et 
ceux  de  St-Gervais  faire  la  charge  des  premiers  dans  les  autres 
temples'. 

Champereau,  ministre  débauché  et  convaincu  de  manger  son 
bien  dans  les  cabarets,  sans  avoir  soin  de  sa  famille,  fut  déposé  de 
sa  charge  de  ministre  de  la  ville,  qu'il  exerçait  depuis  sept  ans,  et 
envoyé  dans  une  église  de  la  campagne,  tempérament  qui  fut  pris 
dans  l'espérance  qu'il  serait  porté  par  là  à  changer  de  conduite,, 
quoiqu'il  ne  fût  pas  plus  digne  d'exercer  son  ministère  à  la  cam- 
pagne qu'à  la  ville'.  Champereau,  au  lieu  de  profiter  comme  il 


'  R.  C,  vol.  40,  f»  140  v",  165  v.  qui  ne  tarda   pas  à  le  nommer  notaire. 

'^  Ouvr.  cité,  iiv.  V,  chap.  2,  p.  313.  (JVo(e  des  éditeurs.) 
—  Le  registre  du  Conseil,  qui  relate  le  °  R.  C,  vol.  40,  f»  222  r°.  Il  s'agit 

désistement  de  Trolliet  (fo  249) .  ne  dit  du  ministre   Pierre   Ninaull  ;    le  Conseil 

mot  de  cette  accusation  de  corruption  de  décida,  quelques  jours  plus  tard,  qu'il  se 

magistrats  et  la  correspondance  de  Calvin  rait  transféré  à  la  campagne,  tandis  que 

n'en  parle  pas  davantage.  Il  convient  de  Raymond  Cliauvet  était  nommé  en  ville  à 

n'accueillir  qu'avec  prudence  les  assertions  la  place  de  Mathieu  de  Geneston  qui  ve- 

de  Roset  lorsqu'il  s'agit  des  tiommes  qui  nait  d'être  emporté  par  la  peste;  cf.  ibid., 

n'appartenaient  pas  sans  réserve  au  parti  f»  227  vo.  (Note  des  éditeurs.) 
du  réformateur  et  au  sien  propre.  Trolliet  *  La  lettre,  citée  plus  loin,  des  minis- 

conserva  du  reste  la  faveur  du  Conseil,  nistres  de  Genève  à  ceux  de  Renie  précise 


154')  attaoi:es  contre  cai.vin.  227 

devait  de  cette  légère  punition,  crut  (ju'il  y  allait  de  son  honneur 
de  s'y  soumettre  et  prit  pour  une  marque  d'un  mé|)ris  signalé  et 
injuste  ce  qui  en  était  plutùl  une  de  support  et  d'indulgence  :   il 
demanda  son  congé',  se  plaignant  vivement  (prou  ('tint  prévenu  à 
son  désavantage  et  (pie  la  |)assion  se  mêlait  dans  le  procédé  (pToii 
tenait  envers  lui,  comme  elle  s'était  mêlée  dans  la  manière  dont  on 
en  avait  usé  avec  Cliàtillon  et  dont  on  en  usait  actuellement  avec 
TroUiet.  II  alla  chercher  ensuite  de   l'emploi   dans  le  canton  de 
Berne,  mais  n'en  ayant  point  pu  obtenir  qu'il  n'eût  un  témoignage 
de  l'église  qu'il  avait  servie,  il  revint  à  Genève  en  demander  un  au 
Conseil,  par  lequel  celui-ci  déclarât  qu'il  n'avait  point  prévariqué 
dans  son  ministère  et  qu'il  n'avait  été  renvoyé  à  la  camjiagne  que 
pour  n'avoir  pas  eu  assez  d'habileté  pour  prêcher  en  ville'.  Le  Con- 
seil, après  avoir  consulté  là-dessus  les  ministres,  refusa  à  Cliara- 
pereau  le    témoignage  qu'il    demandait   et    résolut  d'écrire    aux 
seigneurs  de  Berne,  sans  aucun  déguisement,  sur  la  conduite  qu'il 
avait  tenue,  conformément  à  la  manière  dont  les  ministres  en  écri- 
raient aux  pasteurs  de  l'église  de  Berne  %  auxquels  Calvin  et  ses 
collègues  mandèrent  que  les  causes  de  sa  déposition  étaient  si  pres- 
santes que,  suivant  l'ordre  de  l'ancienne  église,  il  ne  devait  être 
reçu  à  exercer  son  ministère  nulle  part'  ;  c'est  de  celte  manière  que 
les  registres  publics  racontent  la  chose. 

Calvin,  en  se  mettant  à  la  brèche  comme  il  faisait  pour  répri- 
mer le  vice  et  les  vicieux,  ne  pouvait  pas  manquer  de  se  faire  des 
affaires  avec  bien  des  gens,  surtout  étant  d'un  caractère  à  garder 
peu  de  ménagemens  et  à  suivre  avec  une  roideur  inflexible  ce  qu'il 
avait  une  fois  entrepris;  aussi  ses  ennemis  publiaient-ils  par  la 
ville  qu'il  avait  un  esprit  de  domination  insupportable  et  qu'il  se 


les  causes  du  déptacement  de  Gtiampereau.  tion,  mais  ne  tarda  pas  àse  raviser;  R.C., 

Eu  fobligeant  à  quitter  la  ville,  ses  collègues  vol.  40,  f»  178  v°,  219  et  233  r».   (Note 

voulaient  surtout  l'éloigner  des  mauvaises  des  éditeurs.) 

compagnies  qu'il  hantait  et  dont  t'exempte  *  Ibid.,  («  268  v». 

exerçait  une  influence  déploratde  sur  ses  '  Ibid,,  f»  272  v°. 

mœurs.  La  cure  attrit)uée  à  Champereau  '  La  lettre  des  ministres  de  Genève  à 

était  celle  de  Draitlans  près  Tlionon  ;  ibid..  ceux  de  Berne  se  trouve  dans  tes  Calvini 

t'o  165  vo,  177  y».  (Note  des  éditeurs.}  op.,  t.  XII,  n»  717.  (Note  des  éditeurs.) 
'  Il  avait  d'abord  accepté  sa  uoraiua- 


228  FAREL    SOLLICITÉ    DE    VENIK    A    GENEVE.  iB^S 

vantait,  de  même  que  Geneston  et  de  Saules' ,  ses  collègues,  pour  les- 
quels le  Conseil  avait  quelque  estime,  d'être  consulté  par  les  mag-is- 
tratsdans  toutes  les  affaires  importantes'.  Ils  ajoutaient  que  par  son 
crédit  il  avait  fait  condamner  à  tort  Châtillon,  Trolliet  et  Cliampe- 
reau.  Il  était  même  exposé  quelquefois  à  l'insulte  de  la  canaille, 
jusque-là  qu'une  femme  de  la  lie  du  peuple  eut  un  jour  l'insolence 
de  le  charger  d'injures  en  pleine  place  publitjue,  le  traitant  de 
méchant  hommes,  offense  dont  le  magistrat,  (]ui  la  fit  mettre  en 
prison,  l'aurait  punie  avec  sévérité,  si  Calvin  lui-même  n'eûl  inter- 
cédé en  faveur  de  cette  femme  et  obtenu  son  élargissement  des  pri- 
sons \ 

Depuis  que  Calvin  était  rentré  au  service  de  l'église  de  Ge- 
nève, il  avait  souhaité  plusieurs  fois  d'avoir  pour  collègues  ou 
Farel  ou  Viret.  L'église  de  Lausanne  s'étant  opposée  à  la  demande 
que  les  Genevois  avaient  faite  de  celui-ci  l'année  précédente,  comme 
nous  l'avons  vu  ci-devant ',  Calvin  jiensa  celle-ci  à  attirer  Farel  à 
Genève.  Il  pria  le  Conseil  d'écrire  pour  cet  effet  et  à  Farel  et  à 
l'église  de  Neuchâtel,  de  laquelle  il  dépendait,  ce  que  le  Conseil  lui 
accorda,  mais  Farel  se  fit  un  scrupule  de  quitter  son  église  et 
répondit  qu'il  était  fâché  de  ne  pouvoir  pas  faire  pour  lors  ce  que 
celle  de  Genève  souhaitait  de  lui^ 

Quoique  Calvin  se  fît  des  affaires  avec  bien  des  gens,  comme 
nous  l'avons  dit,  il  ne  laissait  pas  d'être  dans  une  estime  dont  il 
recevait  tous  les  jours  des  marques  bien  sensibles  et  qui  devaient  . 
adoucir  les  contradictions  qu'il  rencontrait  d'un  autre  côté.  S'étant 

'  Nicolas  Des  Gallars,    sei!,'neur   de  donné  que  ne  soyt  permis  telles  dissen- 

Saules,  né  à  Paris  vers  1320,  fut  nommé,  cions  entre  aulx,  mes  soyent  reduycs  en 

le  4  aofit  l.iit,    pasteur  dans-  l'église  de  honne  amitié.  •  Ibid.,f°  8't  r°.  {Note  des 

Genève,  dont  il  devint  l'un  des  représen-  éditeurs.) 

tants  les  plus  distingués.  Voir,  sur  la  vie  '  Ibid.,  f»  32S  r»,  330  v". 

de  ce  célèbre  disciple  de  Calvin,  France  *  P.  194. 

prot..  2e  éd.,  t.  V,  p.  298.  {Note  des  Mi-  *  R.  C,  vol.  40,  f»  137  vo  (22  juin), 

leurs.)  222  r"  (24  aofit).  Voir  à  ce  sujet  la  cor- 

^  R.  C,  vol.  40,  fo  72  r".  L'accusa-  respondance  de  Calvin  avec  Farel,  Opéra, 

leur  n'était  rien  moins  que  le  conseiller  t.  XI,  nos  (J72  et  676.  Malgré  les  instances 

Claude   Roset  ;  une    rupture  entre  deux  de  Calvin,  les  Neuchatelois  ne  voulurent 

personnages    aussi    importants   aurait   pu  jatnais  consentir  à  se  priver  du   chef  de 

avoir  de  fâcheuses  conséquences,  aussi  le  leur  église.  {Note  des  éditeurs.) 
Conseil    se    liàtat-il    d'intervenir  :    <  Or- 


iT)/};)  LKS    HIÎFLCjIIKS    DI.-    CAItlUKHIiS    liT    .MKIUMJOL.  -J'jn 

trouvé  iiicnmmndé  sur  la  fin  de.  Télé  de  cette  année,  le  Conseil, 
pour  le  soulager,  lui  accorda  un  secrétaire  aux  dépens  de  la  sei- 
gneurie pour  écrire  sous  lui  ses  sermons,  ses  lettres  et  les  autres 
ouvrages  auxquels  il  travaillait'. 

Ce  grand  homme  avait  fait  un  voyage  au  mois  de  mai  à 
Berne,  à  Bàle,  à  Zurich  et  à  Strasbourg,  pour  prier  les  magistrats 
de  ces  villes  protestantes  d'ordonner  une  collecte  pour  subvenir  à 
la  misère  extrême  où  étaient  réduits  les  débris  des  églises  réFor- 
mées  de  Gabrières  et  Mérindol  en  Provence,  qui  venaient  d'être 
désolées  par  une  des  plus  cruelles  persécu(ious  cpii  où\  peut-être 
jamais  été  faite,  et  |)oiu'  porter  les  seigneurs  de  ces  villes  à  envoyer 
des  ambassadeurs  au  roi  de  France  pour  le  prier  de  domier  ordre 
que  l'on  laissât  ces  malheureux  en  repos".  Calvin  avait  eu  d'abord 
avis  de  cet  événement  déplorable,  et  il  partit  pour  le  voyage  que 
nous  venons  de  dire  aussitôt  qu'il  l'eut  appris. 

Quelques  jours  a])i-ès  son  départ,  une  fiiule  de  ces  pauvres 
gens  (pii  avaient  eu  le  bonheur  d'éclia|iper  aux  barbares  supplices 
(jue  leur  faisaient  soutTrir  leurs  persécuteurs  arriva  à  Genève  dans 
l'état  le  ])lus  triste  ;  ils  a|)prirent  aux  Genevois  (pie  les  ennemis  de 
la  religion  a\  aient  fait  un  carnage  horrible  de  leurs  frères,  dont 
la  plujiart  avaient  été  brûlés  vifs  dans  des  granges  où  on  les  avait 
enfermés;  d'autres  avaient  péri  par  le  fer,  et  la  cruauté  avait  été 
portée  à  un  point  si  affreux  à  l'égard  de  (juelques  femmes  en- 
ceintes, que  leurs  impitoyables  boiu-reaux  leur  avaient  fendu  le 
ventre  pour  en  tirer  les  enfans  qu'elles  portaient,  lesquels  ils  mas- 
sacraient ensuite  incontinent  aux  yeux  de  leurs  mères  mourantes 
avec  la  dernière  inhumanité.  Ils  ajoutèrent  que  plus  de  quatre  mille 
personnes  cpii  avaient  fui  avec  eux  étaient  errantes  par  les  mon- 
tagnes et  ne  savaient  (piel  chemin  prendre  pour  se  dérober  à  la 
fureur  de  leurs  persécuteurs. 

On  les  reçut  dans  Genève  avec  beaucoup  d'humanité,  le 
Conseil  ayant  ordonné  une  collecte  pour  eux,  et  pour  leur  domier  le 
moyen  de  gagner  leui-  vie,  on  les  fit  travailler  aux  fortifications'. 


R.  C,  vol.  40,  fo  227  vo  (:M  août).  «  Ibid.,  f»  H4  io  et  118  ro. 

Ibid.,  fo  102  v<J. 


a3o  LE(iS    DK    DAVIIJ    DK    BUSANTOiN    AUX    PAUVRES.  1 545  . 

Un  de  leurs  ministres,  nommé  Jean  Perrier,  se  sauva  avec  eux  et 
Tut  établi  dans  la  même  année  pasteur  de  l'église  de  Neydens'.  Le 
registre,  au  reste,  ne  dit  mot  du  rapport  que  fît  Calvin  de  son 
voyage  en  Suisse  et  à  Strasbourg-,  et  je  ne  trouve  là-dessus  dans 
Roset  autre  chose,  sinon  qu'il  obtint  des  cantons  protestans,  dans 
une  journée  tenue  à  Aarau,  de  faire  quelques  démarches  à  la  cour 
de  France  en  faveur  de  ceux  de  Gabrières  et  de  Mérindol  (pii 
avaient  échappé,  mais  que  le  tout  fut  sans  effel  '. 

Le  même  auteur  rapporte  qu'au  mois  de  juin  de  celte  année,  il 
moiH'ut  à  Genève  un  honnnc  |)lein  de  piété  et  de  charité,  nommé 
David  de  Busanton,  du  llainaut',  qui  s'y  était  réfugié  à  cause 
de  la  religion,  lequel  donna  aux  pauvres  de  Strasbourg  mille 
écus  et  une  semblable  sonune  à  ceux  de  Genève  qui  s'y  étaient 
retirés  pour  le  même  sujet  que  lui'.  11  dit  encore  qu'un  si  Ijel 
exemple  fut  suivi  et  qu'il  donna  occasion  à  l'établissement  de  la 
Bourse  publique,  qui  est  aujourd'hui  en  si  bon  état  et  que  l'on 
appelle  la  Bourse  française,  lacjuelie  fut  d'abord  gouvernée  par  des 
diacres  et  directeurs,  pris  de  chaque  province,  qui  avaient  soin  de 
fournir  aux  pauvres  réfugiés  pour  la  religion  les  choses  dont  ils 
pouvaient  avoir  besoin  et  de  leur  faire  apprendre  des  métiers  pour 
gagner  leur  vie.  Roset  ajoute  que  cette  Bourse  augmenta  dans  la 
suite  tous  les  jours  par  les  sommes  considérables  que  plusieurs 
personnes  pieuses  de  France  y  envoyèrent'. 


'  R.  C,  vol.  10,  fo  243  !■»  ;  cf.  Cal-  ([u'uue  lecture  inexacte  ilu  manuscrit  des 

vini  op.,  t.  XII,  n»  716.  Chroniques  de  Roset,  qui  porte  :  Heunau. 

"  Ouvr.  cité,  livr.  IV,  chap.  72,  p.  30fi.  C'est  très  probablement  aussi  de  là  que  les 

Cf.  Eidg.   Abschiede,  t.  IV,  1  d,  n»  225.  frères  Haag  (Fcawce  pro<.,  t.  II,  p.  88)  ont  ■ 

FrançoisIe''accueillitfortmallesdéinarches  indiqué  Gémeaux  en  Bourgogne   comme 

des  cantons  protestans:  «  Les  Suisses  sont  la  patrie  de  Busanton,  mais  il  est  constant 

très  fâchés  contre  moi,  écrivait  Calvin  à  que  celui-ci  était  originaire  du  Hainaut. 

Viret,  au  mois  de  septembre,  non  seule-  (Note  des  éditeurs.) 
ment  les  pensionnaires,  mais  tous  ceux  qui  '  Ouvr.  cité,  liv.  IV,  eliap.  73,  p.  309. 

n'ont  pas  d'autre  sagesse  que  celle  d'Épi-  Cf.  R.  C,  vol.  40,  f»  161  r». 
cure,  parce  que,  par  mon  importunité,  j'ai  '  Ouvr.  cité,  liv.  IV,  chap.  74,  p.  309. 

exposé  leur  nation  au  ressentiment  du  roi;  — Notre  historien  rapporte  fidèlement  le 

Calvini  op.,  t.  XII,  n»  693.  (Note  des  édi-  sens  du  texte    de  Roset.  Celui-ci  ne  dit 

leurs).  autre  chose,  sinon  que  David  de  Busanton 

"  Gautier  a  écrit  :  Gémeau  ou  Sen-  légua  mille  écus  aux  pauvres  de  Genève  et 

nau,  ce  dernier  mot  entre  (  ).  Il  n'y  a  là  autant  à  ceux  de  Strasbourg;  «  cela  fut. 


l545  l'LAI-NTKS    DU    TRESORIER    CUR.NE.  23 1 

Aulaiil  que  Calvin  s'inléressail  aux  iiiallieurs  de  l'Eglise, 
autant  ses  prospérilés  lui  causaient-elles  une  joie  sensible,  des- 
quelles aussi  il  souhaitait  que  l'on  témoignât  à  Dieu  d'une  manière 
pul)li(jM('  la  reconnaissance  que  l'on  en  avait.  C'est  ce  qu'il  Ht 
paraître  au  mois  de  novendîre  de  cette  année,  sur  la  nouvelle  que 
l'on  eut  d'une  vicinire  remportée  en  Allemagne  parles  princes pro- 
teslans  sur  les  catholiques  :  il  pria  le  Conseil  d'ordonner  un  jour 
d'actions  de  g'râces  pour  remercier  Dieu  de  cette  victoire,  ce  que 
le  Conseil  approuva  ' . 

Jusqu'ici,  le  Conseil  n'avait  jjoinl  eu  de  places  distinguées 
dans  les  temples;  il  trouva  que  pour  donner  un  bon  exemple  au 
peuple  de  fré(pienter  les  sermons,  il  était  à  propos  qu'il  en  eût  de 
marquées,  el  c'esl  dans  celte  année  que  les  places  occupées  dans  le 
temple  de  Saint-Pierre  par  les  seigneurs  du  Conseil  et  Messieurs 
de  la  justice  furent  disposées  de  la  manière  qu'elles  le  sont  encore 
aujourd'hui'. 

Les  affaires  de  Thiez  avaient  causé  l'année  précédente  beau- 
coup de  dépenses  à  la  seigneurie,  qui  avaient  plus  qu'épuisé  son 
trésor,  et  les  deniers  publics  n'étaient  pas  administrés  avec  toute 
l'exactitude  nécessaire;  le  trésorier  Amblard  Corne,  mieux  informé 
(pie  les  autres  de  ces  désordres,  en  fit  des  plaintes  fort  vives  au 
Conseil  Général  qui  se  tint  au  mois  de  février,  pour  l'élection  des 
syndics,  sans  doute  afin  que,  quand  on  viendrait  à  les  découvrir, 
on  ne  pût  rien  lui  imputer.  11  dit  d'abord  que  ceux  qui  allaient  en 
quelque  députalion  ne  rendaient  point  de  conq)te  de  l'argent  qu'ils 
avaient  dépensé,  que  l'on  ne  dosait  point  les  comptes  des  tréso- 
riers et  d'autres  qui  avaient  en  maniement  des  deniers  publics  ;  que 


ajoute-t-il,  des  premières  occasions  que  peu  crites  du  XVIII«  siècle  conservé  aux  Ar- 

de  teaips  après  les  estrangiers  venus  pour  chives  de  Genève  {a»  3),  passage  reproduit 

la  parole  de  Dieu  establirent  ung  ordre  de  dans  les  Calviiii  op..  Annales,  p.  3.3o,  et 

contribution  entre  eulx  pour  faire  l'au-  qui  n'est  cju'une  amplification  du  texte  de 

mosne  aux  pauvres.   »   Cela   ne  signifie  Roset.  {Note  des  éditeurs.) 
point  que  le  legs  de  Busauton  ait  constitué  '  R.  C,  vol.  iO,  f»  283  r".  —  Il  s'agit 

le  premier  fonds  de  la  Bourse  française,  ni  de  la  victoire  du  landgrave  de  ttesse  sur  le 

que  ce  personnage  en  ait  été  le  fondateur,  duc  Henri  de  Brunswick,  qui  fut  lait  pri- 

ainsi  qu'on  l'a  souvent  prétendu  d'après  sonmer\ei'ioct.  iS'iS.  (Note  des  éditeurs.) 
un  passage  d'un  recueil  de  notes  mauus-  *  Ibid.,  (°  62  r»  (23  mars). 


23a  SUITK    IJE    CETTE    AFK.VIUE.  15^5 

les  seigiiours  de  la  Chambre  des  Comptes  étaient  Fort  négligens 
et  s'assemblaient  rarement  ;  que  l'on  ne  pouvait  (jue  difficile- 
ment se  faire  payer  des  fermiers;  que  le  bien  de  l'hôpital  était  aussi 
très  mal  gouverné  ;  que  la  Répulilique  avait  dépensé  pendant 
l'année  précédente  trente  mille  florins,  quoi(ju'elle  n'en  eût  en  ar- 
gent que  vingt  et  deux  mille  de  revenus  ;  que  pour  les  seules 
affaires  de  Thiez,  il  était  sorti  sept  cents  écus  du  trésor  public  ;  que 
les  choses  étant  dans  cet  état-là,  il  ne  pouvait  exercer  que  très 
désagréablement  la  charg-e  de  trésorier,  ce  qui  le  portait  à  prier  le 
Conseil  Général  de  l'en  décharger,  offrant  de  reprendre  le  même 
enqjloi  (|uand  on  aurait  remédié  aux  abus  dont  il  se  plaignait  '. 

Ces  plaintes  lui  attirèrent  des  contestations  avec  les  auditeurs 
(les  Comptes  et  les  procureurs  de  l'hôpital,  dont  il  avait  blàraé  la 
conduite,  ce  qui  causa  dans  le  Conseil  Général  bien  du  bruit  et  bien 
du  tumulte.  Cependant  il  lui  fut  ordonné  de  continuer  dans  son 
emploi  et  d'achever  son  terme,  mais  il  n'en  voulut  rien  faire,  ayant 
prié  le  lendemain  le  Conseil  des  Deux  Cents  de  remplir  sa  place'. 
Ce  Conseil  trouva  fort  mauvaise  sa  désobéissance  et  le  renvoya 
par-devant  le  Petit  Conseil  pour  en  être  jugé.  Le  Conseil  ordinaire 
l'envoya  aussitôt  en  prison  et  le  condamna  ensuite,  à  cause  de  sa 
rébellion,  à  une  amende  de  trois  cents  écus  et  à  donner  caution 
(ju'il  ne  quitterait  pas  la  ville'.  Le  Grand  Conseil,  qui  apparemment 
trouvait  quelque  fondement  aux  plaintes  d'Amblard  Corne,  modéra 
de  beaucoup  cette  peine,  se  contentant  de  lui  imposer  celle  que  l'on, 
faisait  subir  à  ceux  qui  refusaient  les  emplois  et  de  le  condamner  à 
donner  caution  qu'il  rendrait  bon  compte  des  deniers  publics  dont 
il  avait  eu  l'administration,  et  sans  le  presser  davantage  de  repren- 
dre les  fonctions  de  trésorier,  il  lui  en  substitua  un  autre  qui  n'ac- 
cepta cet  enqjloi,  peu  recherché  dans  ce  temps-là,  qu'avec  une 
extrême  répugnance  *. 

L'on  ne  vit  pas  seulement  du  tunudte  au  Conseil  Général  :  le 
lendemain  de  l'élection  des  syndics,  il  y  en  eut  au  Deux  Cents  que 


'  H.  C,  vol.  40,  f»  2-4  i-o.  *  Ibid.,  i"  34  r».  —  Ce  fut  Pernet  De 

'^  Ibid.,  f 0  ii  v",  25  1".  Fosses  qui    remplaça   Corne;    cf.    ibid., 

'  Ibid.,  fo  33  v".  fo  37  vo.  {Note  des  éditeurs.) 


I  .")/(.")  l.K    SKH.MK.NT    UT     I'KHI     CO.NSKn,.  ti'à'S 

l'on  (Mil  l)i(Mi  (le  la  |ieiiu'  ;'i  apaiser,  (a'  CouscmI  ('laiil,  assi'iiihlé,  selon 
la  coutume,  pour  l'éleetiou  du  Conseil  ordinaire,  on  v  proposa  ([ue, 
comme  il  en  avail  l'c'lection,  il  sei'ail,  à  [iropos  (pie  eeux  (pii  seraient 
élus  ou  retenus  lissent  le  sernienl  en  Grand  Conseil.  Sur  (pioi, 
d'autres  répondirent  qu'une  semblable  introduction  étant  nouvelle, 
elle  ne  pouvait  point  avoir  lieu,  selon  les  édits,  que  premièrement 
le  Petit  Conseil  n'en  eût  délibéré,  ensuite  celui  du  Deux  Cents  et 
enfin  le  Général.  L'opposition  de  ceux-ci  fut  trouvée  raisonnable, 
mais  en  même  temps  l'on  voulut  (jue  la  (jueslion  tut  mise  sur  le 
tapis'.  La  difficulté  consistait  dans  l'exécution  :  il' n'y  avait  point 
alors  de  Petit  Conseil  et  cependant  celui  des  Deux  Cents  résolut  de 
renvoyer  l'élection  ([u'il  était  (piestion  de  faire  après  (jue  tous  les 
Conseils  auraient  délibéré  de  l'incident  pro|)osé. 

Les  syndics,  pour  exécuter  la  résolution  du  Grand  Conseil, 
prirent  le  parti  de  joindre  à  eux  et  aux  quatre  anciens  syndics,  des 
conseillers  de  l'année  précédente  et  quelques  autres  citoyens,  les- 
quels formèrent  un  Petit  Conseil  ad  actum,  dans  lequel  la  question 
ayant  été  proposée,  l'on  trouva  qu'il  était  à  j)ro{)OS  de  demeurer  à 
l'usage,  c'est-à-dire  que  les  conseillers  élus  ou  retenus  devaient 
faire  le  serment  en  Conseil  ordinaire'.  Les  syndics  ayant  ensuite 
fait  assembler  le  Conseil  des  Deux  Cents  et  y  ayant  fait  sentir  ([ue 
l'introduction  du  serment,  de  la  manière  qu'elle  avait  été  proposée, 
était  une  nouveauté  dangereuse,  l'on  se  tint  à  l'usage'.  Après  quoi, 
on  procéda  à  l'élection  même,  ce  qui  se  fit  selon  la  coutume  de  ces 


'  R.  (].,  vol.  40,  fo  5  (9  février).  troyct,  aux  Soixante  et  leur  soyt  mis  de- 
*  Ibid.,  fo  6,  7  fo.  vaut  aut  premier  conseyl  des  deux  cens 
'  Il  fallut  pour  cela  deux  votes  suc-  et  rapporter  aut  conseyl  gênerai.  » 
cessifs  ;  dans  le  premier,  le  Deux  Cents  (Ibid.,  fo  10  r».)  On  voit  que  la  majorité 
avait  décidé  que  les  membres  du  Petit  du  Grand  Conseil  ne  cédait  qu'à  contre- 
Conseil  prêteraient  serment  entre  les  mains  cœur  et  réservait  l'avenir,  mais  le  Petit 
des  syndics,  mais  en  sa  présence,  puis  sur  Conseil  réussit  à  enterrer  l'affaire  :  »  Sur  ce 
de  nouvelles  observations  des  syndics  et  que  les  srs  des  deux  cens  avoient  mys  en 
du  Petit  Conseil  provisoire  dont  parle  avant  que  les  sr*  du  conseyl  oi'diuayre 
Gautier,  il  fut  résolu  «  que  pour  à  [iresent  lissent  le  seyrement  en  leur  présence,  or- 
les  srs  coiLseillers  du  conseyl  ordinaire  donné  que  pour  à  présent  ne  soyt  fayct 
doibgent  fere  le  seyrement  jouxte  l'ancien-  aultremeucionen  conseyl  des  deux  cens.  » 
neté  et  coustume,  toutesfoys  que  pour  l'ad-  /Wd.,  f»  22  vo  (13  févr.).  (Noie  des  édi- 
venyr  soyt  debastu  le  cas  en  conseyl  es-  teurx.) 


234  ATTITUDE    FACTIEUSE    DE    MONATIION.  1 545 

temps-là,  eu  nommant,  contre  les  seize  conseillers  de  l'année  pré- 
cédente, seize  autres  sujets,  et  retenant  ensuite  des  trente-deux  les 
seize  qui  avaient  eu  le  plus  de  voix. 

Il  est  bien  difficile  que  ceux  qui  ont  causé  des  troubles  dans 
leur  patrie  et  qui  ont  attiré  par  là  son  indignation  en  redeviennent 
jamais  bons  amis,  quelque  indulgence  que  l'on  ait  pour  eux  et  quoi- 
qu'on les  ait  comblés  de  bienfaits,  au  lieu  de  leur  infliger  les  justes 
peines  qu'ils  avaient  méritées.  Ils  portent  avec  eux  un  cœur  ulcéré 
qui  ne  les  abandonne  qu'avec  la  vie  et  qui  ne  peut  être  amolli  par 
ce  qui  ferait  impression  sur  les  cœurs  même  les  plus  durs.  Ce  sont 
des  ennemis  secrets  du  gouvernement,  prêts  à  tout  entreprendre 
pour  le  renverser  à  la  première  occasion  favorable  qu'ils  rencon- 
treront. Quelquefois  même,  leur  |)assion  est  si  forte  que  quelque 
intérêt  (pi'ils  aient  à  la  cacher,  ils  ne  peuvent  s'empêcher  de  la 
laisser  paraître.  C'est  ce  dont  on  fît  l'expérience  par  rapport  à  Mo- 
nathon,  l'un  des  trois  Articulans  reçus  en  grâce.  Au  lieu  de  vivre 
dans  la  dernière  retenue  et  comme  l'un  des  citoyens  les  plus  soumis 
au  magistrat  après  la  faveur  sig-nalée  qui  lui  avait  été  faite,  il  se 
conduisit  d'une  manière  toute  opposée  :  il  parla  très  mal  des  sei- 
g'neurs  du  Petit  Conseil  en  diverses  occasions,  ce  qui  le  fit  mettre 
en  prison  qù,  après  être  resté  quelques  jours,  il  en  fut  tiré  sous  la 
promesse  qu'il  fit  de  comparaître  toutes  les  fois  qu'il  serait  appelé, 
à  peine  de  trois  cents  écus  et  après  avoir  été  fortement  censuré  de 
sa  mauvaise  conduite  et  menacé  de  voir  procéder  contre  lui  d'une  . 
manière  plus  sévère  s'il  n'en  cliang-eait  absolument  ' . 

Cette  année,  le  fléau  de  la  peste  fit  de  cruels  ravages  dans 
Genève.  Cette  maladie  s'était  déjà  fait  sentir  sur  la  fin  de  l'été  de 
l'année  précédente,  mais  il  fallait  qu'elle  ne  fût  pas  bien  violente 
ou  (|ue,  du  moins,  elle  fut  d'une  nature  bien  singulière,  puisfju'il 
paraît  par  les  registres  publics  que  ceux  qui  eu  étaient  atteints  ne 
laissaient  pas  d'aller  et  venir  et  de  faire  la  plupart  des  fonctions 
que  font  les  personnes  qui  sont  en  santé,  ce  que  l'on  peut  juger  par 
une  défense  qui  fut  faite  aux  malades  atteints  de  peste,  qui  étaient 
dans  l'hôpital  pestilentiel,  de  tirer  à  l'anjuebuse  à  la  Coulouvre- 

'  R.  C,  vol.  40,  fo  20  1-0,  3o  v". 


liî/ll}  I.KS    SE.MEl  KS    1)1-;    PESTi;.  2^5 

nièiT,  de  peur  d'iiireclcr  les  aulros  lireurs,  mais  (ralItT  taire  cet 
exercice  ailleurs'.  Mais  celte  année  lô/fô,  elle  fut  d'une  toute  autre 
nature  :  au  mois  d'avril  elle  élail  déjà  si  violeiilc  (|M('  l'on  lut  con- 
traint de  fermer  les  tribunaux  de  justice'.  Elle  continua  pendant 
tout  l'été  sur  le  même  pied,  et  ce  ne  fut  (|n'en  septembre  ([u'elle 
commença  à  diminuer.  Par  le  calcul  cpie  l'on  fit  de  ceux  (pii  jx^ri- 
rent  de  cette  maladie,  il  parut  (|u'elle  enleva  environ  deux  mille 
personnes. 

Mais  ce  qu'il  y  eut  de  plus  déplorable,  c'est  (pi'elle  fut  causée 
par  une  troupe  de  scélérats  dont  le  noir  complot  ne  fui  découvert 
que  lorsque  le  mal  eut  fait  de  si  grands  progrès  (pi'il  ne  fut  pas 
possible  de  l'arrêter  '.  Nous  avons  vu,  sur  la  fin  du  (piatritMne  livre 
de  cette  histoire*,  qu'en  l'année  i53o,  un  nommé  Michel  C^addoz 
avait  comnuiniqué  la  peste  par  la  ville  et  qu'il  avait  séduit  rhô|)i- 
talier  de  l'hôpital  pestilentiel  et  sa  femme,  lesquels,  à  sa  persua- 
sion et  par  l'appât  du  gain,  se  portèrent  à  commettre  avec  lui  le 
même  crime  détestable.  Quoi(iue  la  mémoire  des  terribles  su|)- 
plices  que  ces  malheureux  subirent  dût  être  encore  fraîche  et 
épouvanter  tous  ceux  qu'un  gain  infâme  aui-ait  pu  porter  à  s'aban- 
donner à  d'aussi  terribles  extrémités,  cependant  ces  grands  exem- 
ples n'eurent  pas  assez  de  force  pour  arrêter  les  malheureux  cpii 
voulaient  s'enrichir  des  dépouilles  des  familles  qu'ils  se    propo- 

'  Le  registre   du   Conseil    (vol.   .'{8,  lequel   en    est   d'ailleurs  bien   innocent, 

fo  373    vo)    parie   ici  des   «    infects    de  ainsi  que  Roget  l'a  prouvé.  Tout  en  u'ac- 

peste  »,  expression  par  laquelle  on  dési-  cordant  qu'une  valeur  relative  aux  aveux 

gnait.  non  les  malades  eux-uièmes,  mais  arraches  par  la  torture,  il  ne  parait  pas 

les  personnes  qui,  ayant  été  en  contact  possible  de  méconnaître  l'existence  de  ces 

avec  des   pestiférés,  devaient   subir   une  pratiques  criminelles,  en  présence  de  i'una- 

quarantaine  hors  de  la  ville.  Il  ne  s'agit  nimité  et  de  la  concordance  des  témoigna- 

douc   point    là,    connue  l'a  cru   Gautier,  ges  et  des  réponses  des  accusés.  On  ne  doit 

d'une  épidémie  spéciale,  dont  la  bénignité  pas  oublier  non  plus  que  les  employés  de 

aurait  permis  aux  malades  d'aller  tirer  à  l'hôpital  pestilentiel  et  les  cureurs  s'ap- 

l'arquebuse.  (Note  des  éditeurs.)  propriaient  trop  souvent  les  dépouilles  des 

»  Ibid.,  vol.  40,  fo  89  r».  malades  décédés  ou  les  objets  tron\és  par 

'  Roget  manifeste  quelques  doutes  sur  eux  dans  les  maisons  abandonnées  iprils 

la  réalité  des  pratii[ues  des  engraisseurs,  étaient  chargés  de  purifier,  et  tiraient  de 

comme  on  les  appelait  alors  (ouvr.  cite,  ces  rapines  un  large  profit,  en  sorte  qu'ils 

t.  Il,  p.   160).  Galilïe  {Procès  de  Pierre  avaient  un  intérêt  direct  à  la  propagation 

Ameaux,  p.   106)  l'appelle  une  supersti-  du  tléau.  (Note  des  éditeurs.) 

tion  qu'il  attribue  à  l'iulluence  de  Calvin,  '  T.  il,  |i.  300. 


236  l'KATlUUES    DES    SEMEUKS    UE    PESTE.  1 545 

saienl  de  taire  périr  en  leur  metlaiit,  la  pesLe.  El  ce  qu'il  y  a  de 
surprenant,  c'est  qu'il  se  trouvât  un  aussi  grand  nombre  de  ces 
monstres  et  que,  par  leur  projet  abominable,  ils  se  fussent  proposé, 
non  seulement  d'exterminer  par  cette  maladie  tous  les  habitans  de 
Genève,  mais  encore  de  l'étendre  au  long-  et  au  large  dans  tous  les 
environs. 

Pour  réussir  dans  leurs  desseins,  ils  se  lièrent  de  nuit,  deux 
fois,  par  un  serment  exécrable  de  ne  se  point  accuser  les  uns  les 
autres,  se  donnant  corps  et  âme  au  diable  qu'ils  exécuteraient  leur 
dessein  avec  toute  l'activité  et  la  diligence  dont  ils  étaient  capables, 
et  qu'ils  ne  discontinueraient  point  jusqu'à  ce  que  la  peste  eût  tout 
enlevé  et  que  Genève  pût  être  nourri  avec  une  seule  coupe  de  blé  — 
c'est  l'expression  dont  ils  se  servaient  —  les  dépouilles  des  familles 
dont  ils  profiteraient  devant  être  cependant  partagées  également 
entre  eux  tous,  (^es  malheureux,  pour  empêcher  f[ue  ceux  ([ui 
pourraient  les  entendre  ne  comprissent  ce  (ju'ils  disaient,  et  cepen- 
dant, pour  pouvoir  se  donner  des  nouvelles  les  uns  aux  autres  de 
l'état  où  étaient  les  projets  qu'ils  avaient  entrepris,  avaient  convenu 
entre  eux  d'aijpeler  la  peste  du  nom  de  Liauda,  qui  est  le  nom 
savoyard  répondant  à  celui  de  Claude  ou  Claudine,  et  quand  ils  se 
rencontraient,  ils  se  demandaient  les  uns  aux  autres  «  Comment  se 
porte  la  Clauda?  »  S'il  n'y  avait  rien  de  nouveau,  ils  répondaient  : 
«  Elle  ne  vaut  rien,  elle  est  toute  endormie.  »  Au  contraire,  si 
elle  faisait  des  progrès  :  «  Elle  se  porte  bien,  disaient-ils,  et  fait, 
grande.  » 

Au  reste,  pour  communiquer  cette  infection,  les  uns  avaient 
fait  une  graisse  composée  de  la  chair  d'un  cadavre  puant,  mêlée 
exactement  avec  des  charbons  de  peste  pris  sur  des  corps  morts 
de  cette  maladie,  séchés  auparavant  et  pulvérisés.  D'autres  la 
composaient  d'arsenic,  de  réalgar  '  et  de  bubons  arrachés  à  des 
cadavres.  Ensuite  ils  se  partageaient  les  divers  quartiers  de  la  ville 
et  chacun,  dans  celui  (jui  lui  avait  été  assigné,  graissait  avec  cette 
drogue  pestilentielle  les  verroux,  les  serrures  et  les  marteau.x  des 
portes  et  les  barrières  mises  le  long  des  maisons  dans  les  rues  qui 

'  Nom  vulgaire  du  sulfure  rouge  d'arsenic.  {Note  des  éditeurs.) 


l545  PROCÈS    DE    LENTILLE.  •2'^■J 

ont  dr  la  pente,  coniin»'  la  chose  s'était  [)rati(]U(''e  du  temps  de 
(  laddoz,  afin  (pie  tous  ceux  qui  s'appuieraient  dessus  ou  (pii  les 
loucheraienl  tussent  empoisonnés. 

La  première  découverte  de  cet  horrible  com{)lot  se  fil  à  Tlio- 
non,  où  un  nommé  Bernard  Taillent,  d'Allinge,  accusé  de  mettre 
la  peste,  tut  emjirisonné  |»ar  les  ordres  du  liailli.  Comme  il  ne  vou- 
lut rien  avouer,  il  fut  applicjué  à  la  question  qui  lui  tit  dire  la  véiité 
et  déclarer  ses  complices,  desquels  le  chef  était  un  nommé  Jean 
Lentille,  habitant  de  Genève,  rpi'il  accusa  d'avoir  séduit  les  autres 
et  de  leur  avoir  appris  ce  qu'il  avait  su  lui-même  de  Gaddoz,  du 
temps  duquel  il  était  valet  dans  l'hôpital  pestilentiel.  Le  bailli  ne 
manqua  pas  de  donner  aussitôt  avis  au  magistrat  de  Genève  de 
cette  découverte  et  de  lui  envoyer  en  même  temps  une  copie  du 
procès  de  Bernard  Taillent'. 

Lentille,  qui  n'avait  aucun  soupçon  de  ce  qui  se  passait,  ne 
tarda  |)as  à  être  pris.  On  lui  fit  subir  les  interrogatoires  accou- 
tumés, après  quoi,  ne  voulant  rien  confesser,  quoiqu'il  eût  été  mis 
plusieurs  fois  à  la  question,  le  Conseil  de  Genève  l'envoya  à  Tho- 
non,  sous  siire  garde,  pour  être  confronté  avec  son  complice,  ce 
que  le  bailli  permit  en  aide  de  justice,  mais  quoique  Taillent  lui 
soutint  constamment  ce  qu'il  avait  avancé  contre  lui,  Lentille, 
toujours  obstiné,  nia  tous  lesfaitsdont  l'autre  le  chargeait'.  Ensuite 
il  fut  ramené  à  Genève,  où  la  torture  lui  ayant  été  donnée  de  nou- 
veau plusieurs  fois  d'une  manière  foit  rude,  il  commença  à  avouer 
quelques-uns  des  cas  dont  il  était  chargé,  (pioiqu'il  continuât  de 
nier  les  autres.  Les  tourmens  qu'il  endura  à  la  question  furent  si 
cruels  et  si  souvent  redoublés  qu'à  la  fin  il  en  mourut,  trois  heures 
après  y  avoir  été  appli(jué.  Je  trouve  dans  les  Annales  manuscrites 
que  quelques  momens  avant  sa  mort,  il  dit  :  «  Si  vous  voulez  tout 
nettoyer,  prenez  tous  ceux  de  l'hôpital.  »  Le  Conseil,  procédant 
ensuite  à  son  jugement,  condamna  son  cadavre  à  avoir  les  poing-s 
coupés,  être  traîné  par  toute  la  ville  sur  une  claie,  puis  brùlt'  devant 
l'hôpital  pestilentiel,  et  sa  main  droite  attachée  à  un  pilier  qui  était 
près  de  là.  Le  lendemain  de  sa  mort,  son  corps  fut  porlé  dans  une 

'  R.  C.  vol.  39.  fo  107  V».  «  Ibiâ.,  f»  121  v. 


2  38  PROCÈS    DE    SORCELLERIE.  l545 

chaise  et  mis  devant  le  Iribunal,  d'où  la  sentence  fui  lue  par  le 
premier  syndic  Gurtet  et  exécutée  ensuite  ' . 

Une  sentence  de  cette  nature  aurait  dû  épouvanter  ses  com- 
plices et  les  faire  fuir  incessamment  ;  cependant,  bien  loin  de  le 
faire,  leur  aveuglement  fut  si  grand  qu'ils  restèrent  tous  dans  la 
ville.  Roset  rapporte  même'  qu'il  y  en  eut  qui  suivirent  leur  dessein 
avec  une  fureur  si  brutale  qu'ils  furent  surpris  sur  le  fait,  en  plein 
midi,  dans  le  temps  que  l'on  menait  au  supplice  de  leurs  complices. 
Il  y  en  eut  plus  de  trente  de  pris,  tant  hommes  que  femmes,  qui 
avouèrent  fout  ce  dont  ils  étaient  accusés  et  dans  les  mêmes  cir- 
constances, et  au  jugement  desquels  le  Conseil  fut  occupé  pendant 
les  mois  de  mars,  d'avril  et  de  mai.  Les  hommes  étaient  condamnés 
à  être  tenaillés  et  les  femmes  à  avoir  la  main  droite  coupée  et  en- 
suite les  uns  et  les  autres  étaient  traînés  sur  une  claie  au  lieu  du 
supplice  pour  y  être  brûlés  vifs^  L'hôpitalier,  sa  femme,  le  chi- 
rurgien de  l'hôpital  pestilentiel,  l'enterreur  et  tous  les  domestiques 
de  cette  maison  étaient  entrés  dans  ce  dét.estal)le  complot  et  furent 
tous  condamnés  de  la  manière  que  nous  venons  de  le  dire',  à  la 
réserve  de  l'hôpitalier  qui,  étant  venu  à  mourir  de  la  maladie  qu'il 
se  donna  à  lui-même  en  la  communiquant  aux  autres,  échappa  par 
là  au  supplice  (pi'il  avait  mérité.  On  prit  aussi  plusieurs  de  ces 
malheureux  à  Lyon,  à  Lausanne,  à  Thonon  et  à  Sion  en  Valais. 
Cette  affaire  au  reste  fit  gi'and  bruit  parmi  les  voisins  et  leur  rendit 
la  ville  de  Genève  et  ses  habitans  odieux,  comme  si  la  plupart  eus- 
sent été  capables  de  tomber  dans  un  crime  si  détestable,  quoiqu'il 
fût  certain  que  la  plus  grande  partie  de  ces  scélérats  fussent  des 
étrangers  qui  étaient  venus  s'établir  à  Genève  des  bourgs  du  voi- 
sinage '' . 

Les  boutepestes  n'occupèrent  pas  seuls  le  magistrat  pendant 
celte  année  :  ceux  que  l'on  nommait  sorciers  l'exercèrent  aussi. 
Les  habitans  du  mandement  de  Peney  étaient  surtout  suspects  à 
cet  égard.  L'un  d'entre  eux,  plus  marqué  que  les  autres,  qui  fut 
saisi,  avoua  d'avoir  fait  hommage  au  diable  il  y  avait  plus  de  six 

'  Archives  de  Genève,  Procès  crimi-  '  Procès  criminels,  n°s  39I-39S. 

nets,  no  388.  ^  Ibid.,  n»s  389,  397,  4')1  et  403. 

"  Ouvr.  cité,  iiv.  IV,  cliap.  71,  p.  307.  ^  Roset,  ubi  supra. 


,545  AUGMENTATION    DU    DROIT    DES    HALLES.  289 

ans".  Calvin  ."lait  d'avis  (luc  l'on  fît  mourir  proniptcnient  cet 
homme-là'.  Cependant,  ayant  paru  au  Conseil  (in'un  (li'rèylenient 
d'inuigination  était  le  plus  i»Tand  vice  que  l'on  pût  imputer  à  ce 
inallieureux,  et  deux  avocats,  ou  plutôt  deux  jurisconsultes,  (pii 
avaient  été  consultés  sur  son  procès,  s'élant  trouvés  de  différens 
senlimens,  l'un  le  jugeant  digne  de  mort  et  l'autre  ne  le  jugeant 
pas  tel,  on  pencha  du  côté  le  plus  doux  et  on  lui  Ht  gnke'. 

La  ville  avait  si  fort  besoin  d'augmenter  ses  revenus  pour 
fournir  aux  dépenses,  soit  ordinaires,  soit  extraordinaires,  (ju'elle 
était  obligée  de  faire  toutes  les  années,  que  le  Conseil  pensa 
à  imposer  (juclque  nouveau  droit  sur  les  marchandises  étrangères 
qui  arrivaient  aux  halles'.  H  crut  qu'il  le  pourrait  faire  tant  plus 
aisément  et  sans  que  personne  le  trouvât  mauvais,  que  les  droits 
des  halles  étaient  très  petits,  ce  ([ui  paraît  par  le  revenu  qu'on  en 
tirail  dans  ce  temps-là  chaque  année,  le([uel  allait  tout  au  plus  à 
deux  cent  cinquante  écus.  Cependant  on  ne  tarda  pas  à  entendre 
des  plaintes  là-dessus;  l'augmentation,  toute  petite  qu'elle  était  en 
elle-même,  faisait  monter  la  ferme  des  halles  au  double  de  ce 
qu'elle  donnait  auparavant.  Aussi  la  dièle  de  Baden  écrivit  au  mois 
de  juillet  une  lettre  au  Conseil,  par  laquelle  elle  le  priait  de  révo- 
quer le  nouvel  impôt  qui  venait  d'être  établi,  du  moins  par  rapport 
aux  marchands  suisses'. 

Là-dessus,  on  résolut  de  députer  en  Suisse  pour  informer  les 
Cantons  des  raisons  que  l'on  avait  eues  de  faire  l'augmentation 
dont  on  se  plaignait'.  La  diète  étant  séparée,  il  fallut  se  contenter 
d'envoyer  les  députés  à  Berne,  à  Zurich  et  à  Baie,  qui  étaient  les 
cantons  avec  lesquels  les  Genevois  avaient  le  plus  de  relations.  Ami 
Perrin  et  Claude  Roset  furent  charg'és  de  cette  commission  ;  ils 
avaient  ordre,  en  même  temps,  de  pressentir  de  ces  puissances  si 
elles  seraient  dans  la  disposition  de  recevoir  la   ville  de  Genève 

'  R.  C,  vol.  40,  fo  29i  r».  Arctiives  de  Genève,  P.  H.,  n»  1353.  {Note 

2  /6i(f.    fo  293  \o.  des  éditeurs.) 

s  /6i(i.',  fo  297  v°.  ^  Ibid.,  P.    H.,    no  1337,    lettre    du 

«  Cette  nouvelle  ordonnance  sur  les  14  juillet.  Cf.  Eidg.  Absrhiede,  t.  IV,  1  d, 

halles  fut  passée  en  Petit  et  Grand  Conseil  p.  498,  kk.  (Note  des  éditeurs.) 
au  mois  de  mai  ;  le  texte  s'en  trouve  aux  «  R.  C,  vol.  40,  fo  183  ro  (Iti  juillet). 


a4o  OPPOSITIO^J    DES    CANTONS    SUISSES.  15^5 

dans  l'alliance  générale  des  Ligues  \  Ces  députés,  après  avoir 
exécuté  les  ordres  dont  ils  étaient  chargés,  rapportèrent  au 
Conseil  qu'on  leur  avait  dit,  touchant  les  nouveaux  impôts  mis  aux 
halles,  qu'on  reconnaissait  (pie  la  seigneurie  de  Genève  étant  maî- 
tresse chez  elle,  elle  avait  bien  le  droit  de  les  mettre,  mais  qu'on 
lui  conseillait  pourtant  de  ne  pas  le  faire,  parce  qu'il  ne  serait  pas 
difficile  aux  marchands  de  faire  prendre  une  autre  route  à  leurs 
marchandises;  qu'à  l'égard  de  l'alliance  générale,  on  leur  dit  à 
Berne  que  les  seigneurs  de  ce  canton  étaient  seuls  assez  puissans 
|.our  défendre  la  république  et  qu'il  n'était  plus  temps  de  parler  de 
rompre  l'engagement  où  l'alliance  mettait  les  Genevois  de  n'en 
pouvoir  contracter  aucune  autre  sans  leur  agrément',  mais  ([u'à 
Zurich  et  à  Bàle,  où  ils  furent  ensuite,  ils  trouvèrent  des  disposi- 
tions bien  différentes,  les  seigneurs  de  ces  cantons  leur  ayant  paru 
souhaiter  vivement  que  la  chose  réussit,  non  seulement  pour  l'inté- 
rêt de  Genève,  mais  aussi  pour  le  leur  projjre  et  faisant  espérer 
(pi'ils  feraient  ce  qui  dépendrait  d'eux  pour  amener  celte  affaire  à 
une  heureuse  fin  \  Nous  verrons  dans  les  années  suivantes  les  efforts 
que  les  Genevois  firent  jiour  venir  à  bout  de  ce  dessein  et  comment 
Il  fut  toujours  traversé  par  leurs  alliés  de  Berne. 

I^a  diète  de  Baden  se  devant  tenir  au  mois  de  novembre  ',  le 
bailli  de  Baden  écrivit  au  Conseil  de  Genève  pour  l'en  avertir,  afin 
qu'il  pût  envoyer  une  réponse  positive  sur  l'article  du  nouvel  impôt 
des  halles.  Dans  l'intention  où  l'on  était  de  ménager  l'amitié  des. 
Cantons,  l'on  résolut  de  ne  pas  insister  à  conserver  cet  impôt  si  la 
diète  témoignait  le  souhaiter.  Le  syndic  Des  Arts  et  Claude  Roset 
eurent  ordre  de  partir  pour  Baden  et  de  représenter  aux  seigneurs 
des  Ligues  que  leurs  supérieurs  n'avaient  fait  l'augmentation  dont 
on  se  plaignait  que  pour  chercher  les  moyens  de  dédommager  en 
quelque  manière  le  public  des  dépenses  extraordinaires  qu'il  avait 


'  Les  instructions  données  à  Perrin  '  R.  C,  vol.  40,  f»  231  v. 
et  à  Roset,  en  date  du  16  août,  se  trou-  *  Elle  commença  en  réalité  le  19  or- 
vent   aux    Archives    de  tienève,    P.    H.,  tobre,  comme  l'indique  d'ailleurs  le  regis- 
n»  13S7.  (Note  des  éditeurs.)       '  tre  du  Conseil.  Cf.  Eidg.  Abschiede,  t.  IV, 

"  CA.   Eidg.    Abschiede,    t.    IV.    1  d,  {  A.  w" 'iïii).  (Note  des  l'diteurs.) 
Il"  239,  21  août.  (Nule  des  éditeurs.} 


l5/(5         I.KS    BERNOIS    INTERDISENT    I.E    COMMERCE     DICS     \  IVRES. 


'|I 


été  obligé  de  faire  depuis  quelques  années,  mais  que  si  cette  nou- 
veauté faisait  de  la  peine  à  la  diète,  on  la  révof|uerail  avec  plaisir, 
dans  l'espérance  que  le  Corps  helvétique  pourrait  dédommager 
complètement  à  l'avenir  la  ville  de  Genève  de  ce  qu'elle  perdrait  en 
abandonnant  cette  augmentation'.  L'on  voulait  insinuer  par  là  (pie 
l'on  se  flattait  que  les  Cantons  pourraient  recevoir  dans  la  suite  les 
Genevois  dans  l'alliance  g-énérale.  Je  n'ai  pas  trouvé  dans  le 
registre  quelle  réponse  la  diète  fit  à  Des  Arts  et  à  Roset,  mais  il  n'y 
a  pas  lieu  de  douter  qu'elle  n'acceptât  avec  plaisir  la  complaisance 
que  l'on  eut  pour  elle  '. 

Pendant  que  ces  choses  se  passaient,  les  Bernois,  (pii  laissaient 
échapper  peu  d'occasions  de  mortifier  Genève,  ne  manquèrent  pas 
de  profiler  de  celle  que  leur  donna  l'augmentation  des  droits  des 
halles  dont  nous  venons  de  parler.  Ils  firent  faire  au  commence- 
ment de  septembre,  dans  tout  le  voisinage,  des  publications  qui 
portaient  que  nul  sujet  de  Berne  n'eût  à  exposer  en  vente  du  blé,  du 
vin  et  autres  denrées,  antre  part  que  dans  les  marchés  de  Gex  et 
autres  lieux  accoutumés,  situés  rière  les  terres  de  Berne,  comme 
encore  de  n'en  débiter  à  aucuns  Genevois  qui  se  présenteraient 
dans  ces  marchés  pour  en  acheter,  à  moins  qu'ils  n'apportassent 
des  attestations  qui  fissent  foi  qu'ils  étaient  de  Genève.  Aussitôt 
que  le  Conseil  eut  nouvelle  de  ces  défenses,  il  envoya  un  député 
aux  baillis  de  Ternier  et  de  Gex  pour  s'en  plaindre  et  pour  leur 
faire  voir  qu'elles  étaient  contre  tous  les  traités',  mais  ce  député 
s'en  revint  sans  avoir  rien  fait,  ces  baillis  lui  ayant  répondu  qu'ils 

'  R.r,.,  vol.  40.  fo  264.  Le  texte  des  priant,   en  conséquence,  qu'on  le    laissât 

instructions  ilonuées  à  Des  Arts  et  à  Roset  subsister.   A   quoi   les   représentants  des 

(18  cet.)  se  trouve  aux  Archives  de  Ge-  Cantons  répondirent  qu'ils  n'étaient  «  nul- 

nève,  P.  H.,  n»  13.37.  (Note  des  éditeurs.)  lement  contentz  de  telle  respouee.  •  Les 

*  Notre  historien  n'a  pas  eu  connais-  députes  déclarèrent  alors,  suivant  leurs  ins- 

sance  d'une  pièce  qui  se  trouve  aux  .\rclii-  tructious,  que  puisqu'aiusi  était  «  il  plaict 

ves  (P.  H.,  no  1357)  et  qui  contient   la  à  leurs  seigneurs  de  Genève  de  mettre  has 

traduction  du  recès  de  la  Diète  relatif  à  tel   péage,...  car  où  ilz  nous  pourroient 

l'affaire  des  halles.   Roget  en  a  donné  un  fere   servyce,  ils  le  vouldroient  fere   en 

extrait,  t.  Il,  p.  193.  Les  députés  genevois  bonne  amytié  et  voisinaige.  »  Cette  réponse 

exposèrent  d'abord  que  la  situation  em-  fut  reçue  avec  grands    remerciements  et 

barrassée  de  la  Ville  et  les  charges  qui  protestations  d'amitié   réciproque.   (Note 

pesaient  déjà  sur  les  particuliers  avaient  des  éditeurs.) 

nécessité    l'établissement    de    ce    péage,  '  R.  G.,  vol.  40.  f»  230  r». 

16 


242     dÉputaTion  a  Berne  au  sujet  uë  cette  interdiction.     i545 

ne  faisaient  qu'exécuter  les  ordres  de  leurs  supérieurs,  auxquels  ils 
ne  pouvaient  changer  (|uoi  que  ce  soit. 

Le  député  ayant  fait  son  raj^port  en  Conseil,  l'on  vit  bien 
qu'il  n'y  avait  d'autre  parti  à  prendre  dans  cette  affaire  que  celui 
d'envoyer  des  députés  à  Berne  ' .  Des  Arts  et  Roset  furent  choisis 
pour  s'acquitter  de  cette  fonction.  Ils  eurent  ordre  de  faire  voir 
dans  le  Petit  et  le  Grand  Conseil  (jue  ces  défenses  étaient  contraires 
à  tous  les  traités  et  en  particulier  à  celui  de  il{5-],  par  lequel  les 
Genevois  avaient  acheté  de  Louis,  duc  de  Savoie,  la  libie  entrée  de 
toutes  sortes  de  denrées  dans  Genève  ;  que  Leurs  Excellences 
avaient  été  si  fort  persuadées  elles-mêmes  (pie  l'on  ne  pouvait  pas 
empêcher  sans  injustice  les  vivres  d'entrer  dans  celte  ville,  qu'en 
l'année  i536,  elles  avaient  déclaré  la  guerre  au  duc  Charles,  en 
partie  parce  ([ue  ce  prince  avait  fait  de  semblables  défenses'. 

On  répondit  aux  députés  de  Genève  que  leurs  supérieurs 
ne  devaient  pas  prendre  en  mauvaise  part  les  défenses  que  les 
seig-neurs  de  Berne  avaient  fait  faire,  puisqu'elles  ne  les  regar- 
daient pas  seuls,  mais  qu'elles  s'étendaient  aussi  à  leurs  autres 
alliés,  que  cependant,  ils  étaient  prêts  à  la  révoquer  si  leurs  alliés 
de  Genève  voulaient  lever  le  nouvel  impôt  qu'ils  avaient  mis  à 
leurs  alliés,  et  à  condition  que  l'on  prît  des  mesures  pour  empêcher 
les  particuliers  de  faire  des  amas  et  des  accaparemens  de  blé  \  Les 
députés  de  Genève,  peu  contents  de  cette  réponse,  firent  de  nou- 
velles instance  et  dirent  qu'il  était  juste  qu'avant  que  parler  de 
l'impôt  dont  on  se  plaignait,  qui  n'était  contraire  à  aucun  traité  et 
qu'une  ville  maîtresse  d'elle-même  est  en  droit  d'établir  quand  il 
lui  plaît,  l'on  remît  les  choses  sur  le  pied  des  traités  les  plus  solen- 
nels, par  rapport  à  l'entrée  des  denrées  dans  Genève.  Après  quoi,  ils 
pouvaient  assurer  que  leurs  supérieurs  ne  se  rendraient  pas  diffi- 
ciles à  en  passer,  pour  ce  qui  regardait  le  nouvel  impôt,  par  où  en 
ordonnerait  la  diète  générale  qui  en  devait  parler  dans  sa  première 


'  R.  C,  vol.  40,  fo  232  ri^,  235  v».  qui  était  demeuré  à  Berne,  pendant  que 

'  Ibid.,  i°  235''  r°.   Voir  aussi  aux  Des  Arts  revenait  faire  son   rapport  au 

Archives  de  Genève  (P.  H.,  n»  1360)  le  Conseil.  (JVole  des  éditeurs.) 
texte  des  nouvelles  instructions  données.  '  R.  tl.  vol.  40,  f»  244  v»  (23  sept.), 

en  date  des  26-28  sept.,  à  Claude  Roset 


l545  PRÉPARATIFS    POUR    LA    DEFENSE    DE    LA     VlLLF.  2^3 

séance,  mais  les  seig-neurs  de  Berne,  quoiqu'on  leur  put  dire,  se 
tinrent  à  leur  première  réponse  ' . 

Les  Genevois  ayant  déclaré  à  la  diète  de  Baden  (ju'ils  voulaient 
bien  ôter  l'impôt  des  halles,  comme  nous  l'avons  vu  ci-dessus,  les 
Bernois  levèrent  les  défenses  qu'ils  avaient  faites  de  laisser  entrer 
les  denrées  dans  Genève.  Ces  défenses  avaient  duré  deux  mois 
entiers,  pendant  lesquels  les  baillis  voisins  avaient  fait  mettre  des 
gardes  de  tous  côtés,  qui  avaient  empêché  qu'on  n'amenât  ni  blé, 
ni  vin  dans  Genève,  mais  cette  affaire  ne  fut  pas  la  seule  que  les 
Genevois  eurent  dans  ce  temps-ci  avec  les  Bernois  qui  leur  fit  de  la 
peine,  comme  nous  Talions  voir  tout  à  l'heure. 

Au  mois  de  novemlire,  l'on  fut  à  Genève  dans  de  g-randes  ap- 
préhensions d'avoir  la  guerre,  sur  des  avis  que  l'on  eut  que  trois 
mille  Espagnols,  qui  étaient  en  Piémont,  avaient  ordre  de  passer 
les  monts,  que  leur  dessein  était  de  surprendre  Genève  d'emblée 
et  que  ce  dessein  se  devait  exécuter  dans  trois  semaines.  Cette  nou- 
velle imprévue  mit  dans  Genève  tout  le  monde  en  mouvement. 
Pour  être  occupé  sans  distraction  à  tout  ce  qui  regardait  la  défense 
de  la  ville,  le  Conseil  ordonna  que  tous  les  tribunaux  de  justice 
fussent  fermés  pendant  (juinze  jours.  L'on  envoya  des  espions  de 
tous  côtés;  l'on  avertit  les  baillis  voisins  de  la  nouvelle  qu'on  avait 
eue  ;  l'on  aug-menta  la  garde  ;  l'on  fit  une  revue  g'énérale  de  tous  les 
étrangers  qui  étaient  dans  la  ville  pour  congédier  ceux  qui  pou- 
vaient être  suspects  et  les  nouveaux  venus.  On  fit  provision  de 
fascines  et  de  gabions.  On  travailla  à  mettre  les  fortifications  et 
l'artillerie  dans  le  meilleur  état  que  l'on  put  et,  pour  cet  effet,  l'on 
occupa  toutes  les  dizaines  de  la  ville  à  remuer  la  terre.  L'on  oblig'ea 
aussi  tous  les  fermiers  et  tous  les  particuliers  qui  avaient  du  blé  à 
la  campagne  de  l'amener  dans  la  ville'.  Tous  ces  soins  redoublèrent 
quand  on  apprit  que  l'évêque  faisait  lever  des  soldats  en  Franche- 
Comté  et  que  la  France  aussi,  de  son  côté,  en  faisait  ramasser 
en  Savoie  et  en  Bresse,  de  sorte  que  tout  le  voisinage  devait, 
dans  peu,  être  couvert  de  toutes  parts  de  troupes  '. 


'  R.  C,  vol.  40,  fo  252  (5  oct.).  Cf.  ''  R.  C„  vol.  40,  fo  300-302. 

Eidg.  Abschiede,  t.  IV,  1  d,  n»  244.  '  Ibid..  l»  3Ûa  vo. 


244  i-ES    BERNOIS    OFFRENT    LE    SECOURS.  1 545 

Pour  travailler  aux  fortifications,  il  fallait  trouver  de  l'argent 
et  le  trésor  public  était  épuisé.  On  mit  en  délibération  dans  le 
Conseil  si  l'on  ferait  une  levée  de  deniers  sur  tous  les  particuliers 
ou  si  l'on  emprunterait;  ce  dernier  avis  prévalut  sur  l'autre,  à  cause 
de  la  misère  où  so  trouvait  alors  le  peuple,  causée  -par  les  mau- 
vaises saisons  des  années  précédentes,  et  Claude  Roset  fut  envoyé 
à  Bàle  pour  y  emprunter,  s'il  était  possible,  la  somme  de  trois  à 
quatre  mille  écus  ' . 

Les  Bernois  auraient  été  fort  fâchés  que  quelqu'une  des  puis- 
sances voisines  se  fût  emparée  de  Genève.  Aussi,  dès  qu'ils  eurent 
des  nouvelles  des  mouvemens  qui  se  faisaient  dans  la  Franche- 
Comté  et  en  Savoie,  ils  écrivirent  aux  Genevois  qu'ils  se  dispo- 
saient à  venir  les  secourir  en  cas  de  besoin,  les  exhortant  à  se  ga- 
rantir, en  attendant,  d'une  surprise;  ils  leur  marquaient  aussi 
qu'ils  feraient  bien  de  faire  mettre  sous  les  armes  les  sujets  de 
St-Victor  et  Chapitre,  afin  de  les  avoir  prêts  à  la  première  néces- 
sité'. L'on  en  fit  aussitôt  un  dénombrement  et  l'on  trouva  ([u'il  y 
avait  dans  ces  terres  deux  cent  dix  hommes  portant  armes,  ainsi 
on  les  mit  en  œuvre,  soit  pour  les  fortifications,  soit  pour  la  garde 
de  la  ville,  quoitjue  le  bailli  de  Ternier  n'y  eût  j)oint  voulu  d'abord 
consentir,  enfreignant  à  cet  égard  l'article  du  départ  de  Bâle,  qui 
porte  que  les  deux  états  peuvent  se  servir  de  ces  sujets  pour  leur 
défense,  en  s'avertissanl,  pourvu  que  ce  ne  soit  pas  pour  les  em- 
ployer l'un  contre  l'autre  '. 

Les  bruits  de  guerre  continuant,  les  seigneurs  de  Berne  firent 
plus  :  ils  envoyèrent  deux  députés  à  Genève,  les  seigneurs  Dies- 
bach  et  Augsburger,  pour  offrir  leurs  services  dans  la  conjoncture 
présente  et  assurer  la  ville  qu'ils  mettraient  tout  en  œuvre  pour  sa 
conservation  et  pour  sa  défense,  qu'ils  étaient  dans  la  disposition 
de  faire  dans  ce  dessein,  non  seulement  autant  qu'ils  avaient  fait 
par  le  passé,  mais  plus  encore  s'ils  pouvaient.  Ils  envoyèrent  «pié- 
rir  les  baillis  voisins  auxquels  ils  dirent,  de  la  part  de  leurs  supé- 
rieurs et  en  présence  du  Conseil,  la  même  chose.  Ensuite  ils  firent 

■  R.  C,  vol.  40,  fo  308.  nève,  P.  H.,  n»  1365.  lettre  du  29  iiov. 

'  Ibid.,  f»  312  V".  Arctiives  de   Ge-       {Note  des  éditeurs.) 

»  R.  C,  vol.  40,  fo  336  v». 


l545  .NÉGOCIATIONS    A    CE    SUJET.  a/jT) 

connaître  (|ii'ils  avaient  des  choses  à  représenter  sur  les  moyens 
qu'il  serfiil  ;'i  propos  d'employer  pour  réussir  dans  ce  dessein,  qui, 
étant  d'une  Ionique  discussion,  pourraient  être  mieux  traitées  dans 
quelques  conlerences  (pi'ils  pourraient  avoir  avec  les  seii^neurs 
(piil  plairait  au  Conseil  de  nommer  pour  cet  effet  '. 

Le  Conseil  ordonna  aussitôt  à  ceux  de  son  corps  tpii  étaient 
commis  sur  les  affaires  secrètes  d'avoir  des  conférences  avec  les 
envoyés  de  Berne.  Ces  conférences  roulèrent  principalement  sur  le 
secours  que  les  seitçneurs  de  Berne  pourraient  envoyer  à  Genève 
en  cas  de  nécessité,  et  sur  la  manière  de  l'exécution.  Sur  (|uoi,  ces 
messieurs  proposèrent  leurs  avis  (pii  contenaient  en  suljstance 
qu'ils  espéraient  que  l'on  continuerait  de  travailler  aux  fortifica- 
tions avec  toute  la  diligence  possible.  Que  l'on  se  pourvoirait  de 
toutes  les  munitions  nécessaires  pour  le  service  de  l'artillerie  et  de 
gens  propres  pour  la  conduire.  Que  l'on  enverrait  exactement  des 
espions  de  tous  côtés  ipiand  la  nécessité  le  demanderait,  <|ue  cepen- 
dant l'on  ne  devrait  pas  croire  légèrement  tous  les  bruits,  pour  ne 
pas  faire  de  grands  mouvemens  (pii  n'aboutissent  à  rien  et  sans 
sujet.  Que  les  deux  états  alliés  se  devaient  faire  part  exacte- 
ment l'un  à  l'autre  de  tous  les  avis  qu'ils  recevraient.  Qu'il  fallait 
prendre  garde  qu'il  n'y  eût  aucune  trahison  dans  la  ville.  Qu'ils 
souhaiteraient  de  savoir  si  Genève  était  en  état  de  se  garder  seule, 
en  attendant  que  les  secours  de  Berne  fussent  arrivés.  Qu'ils 
seraient  fort  aises  qu'elle  fût  dans  cette  .situation,  mais  que  si  cela 
n'était  pas,  il  faudrait  penser  aux  moyens  d'y  pourvoir.  Qu'il 
serait  à  propos  de  faire  construire  deu.x  grandes  barques  pour  être 
prêtes  à  aller  quérir  le  secours  quand  il  le  faudrait.  Qu'en  cas  de 
guerre,  il  serait  nécessaire  que  les  sujets  de  Berne  pussent  retirer 
leurs  denrées  et  leurs  effets  dans  Genève,  dont  on  ferait  un  inven- 
taire exact  pour  les  restituer  ensuite  à  qui  il  appartiendrait'. 

Les  commissaires  de  Genève  répondirent  à  toutes  ces  proposi- 
tions, que  l'on  continuerait  avec  vigueur  les  fortifications  et,  à  ce 
sujet,  ils  se  plaignirent  de  l'opposition  qu'avait  faite  le  bailli  de 
Ternier  au  dessein  que  le  Conseil  avait  eu  d'y  faire  travailler  les 

'  R.  C,  vol.  40,  fo  313i>.  1  Ibid.,  fo  31.30. 


2^6  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  l5ti5 

sujets  de  St-Victor  el  Chapitre,  et  ils  les  prièrent  de  fournir  à  la 
Ville  quelques  pierres  qui  étaient  à  Gaillard  et  d'autres  des  débris 
du  château  de  la  Bâtie,  sous  St-Jean.  Sur  l'artillerie,  que  l'on 
n'avait  pas  dans  Genève  autant  de  munitions  que  l'on  aurait  bien 
souhaité  et  qu'on  s'en  serait  pourvu  d'une  bien  plus  (('■rande  (juan- 
tité  si  l'on  avait  eu  de  l'arg-eut.  Sur  les  espions,  qu'ils  pouvaient 
compter  que  le  Conseil  ferait  son  devoir,  et  qu'on  priait  les  sei- 
gneurs de  Berne  d'ordonner  à  leurs  baillis  de  faire  le  leur.  Sur  la 
garde  de  la  ville,  qui  était  le  principal  et  même  l'unique  sujet  de  la 
députatioii,  les  commissaires  de  Genève  leur  répondirent  qu'encore 
que  la  peste  eût  emporté  bien  du  monde,  cependant  la  ville  se  sen- 
tait en  état,  par  elle-même  et  sans  aucun  secours  étranger,  de  se 
garantir  de  surprise.  Que  cependant,  si  elle  avait  besoin  de  quel- 
ques soldats,  on  priait  les  seigneurs  de  Berne  d'envoyer  des  Alle- 
mands et  non  pas  des  sujets  de  leur  pays  conquis.  Que  le  Conseil 
pourrait  aussi  faire  venir,  en  cas  de  besoin,  des  sujets  de  la  Répu- 
blique pour  établir  une  garnison.  Que  cette  garnison  ne  serait  pas 
fort  nombreuse  parce  qu'on  n'aurait  pas  suffisamment  de  vivres 
pour  la  nourrir;  qu'avec  deux  mille  hommes,  dont  il  y  en  avait 
quinze  cents  dans  Genève,  propres  à  porter  les  armes,  l'on  serait 
en  mesure  d'éviter  une  surprise.  Que  le  magistrat  serait  attentif  à 
toutes  les  pratiques  et  trahisons  qui  se  pourraient  former  dans  la 
ville,  et  que  l'on  avait  grand  sujet  de  se  défier  des  nommés  Philippe, 
protégés  jusqu'alors  si  fort  par  les  seigneurs  de  Berne,  parce  qu'ils- 
avaient  toujours  le  cœur  ulcéré  contre  la  seigneurie,  de  laquelle  ils 
avaient  très  mal  parlé  en  diverses  occasions.  Qu'on  ferait  inces- 
samment un  dénombrement  de  tous  les  hommes  portant  armes,  tant 
de  la  ville  que  des  sujets.  Qu'on  ferait  faire  les  deux  grandes  bar- 
ques pour  aller  quérir  le  secours,  et  qu'on  les  priait  de  faire  don- 
ner des  ordres  à  tous  les  baillis  des  bailliages  autour  du  lac  de  tenir 
aussi  des  bateaux  prêts  pour  aider  à  le  voiturer.  Enfin,  qu'on  leur 
accorderait  avec  plaisir  ce  qu'ils  avaient  demandé,  que  l'on  retirât 
dans  Genève,  en  cas  de  guerre,  les  blés  et  les  effets  de  leurs  sujets, 
aux  conditions  qu'ils  avaient  marquées,  mais  que  le  Conseil  ne 
pourrait  point  s'engager  à  donner  asile  à  leurs  sujets  du  voisinage, 
parce  qu'ils  avaient  le  cœur  tout  savoyard,  en  exceptant  pourtant 


lô/|5  SUITE    DE    CETTE    AFFAIKK.  2^7 

ceux  (jui  seraient  parfaitement  connus  pour  (Mro  g-ens  affectionnés 
aux  deux  villes  ' . 

Les  envoyés  de  Berne  répliquèrent  à  cette  réponse  (pj'ils 
feraient  savoir  à  leurs  supérieurs  et  qu'ils  appuieraient  auprès 
d'eux  les  raisons  que  les  sei§-neurs  de  Genève  avaient  au  sujet  de 
l'usage  qu'ils  voulaient  faire  des  sujets  de  St-Victor  et  Chapitre, 
par  rapport  aux  fortifications  et  à  la  défense  de  la  ville.  Qu'ils 
seraient  bien  aises  d'être  informés  en  détail  do  la  quantité  d'artdle- 
rie  et  de  munitions  (pie  l'on  avait.  Touchant  les  pierres  de  Gaillard 
et  de  la  Bâtie,  (pi'ils  n'avaient  aucun  ordre  de  leurs  seigneurs  pour 
en  disposer  ;  (ju'ils  savaient  seulement  que,  dans  l'intention  où  ils 
étaient  de  fortifier  Gaillard,  ils  auraient  besoin  de  ces  pierres.  Que 
leurs  supérieurs  pourraient  envoyer  sous  peu  des  capitaines  dans 
Genève,  avec  qui  l'on  pourrait  convenir  de  ce  qui  regarde  la  dé- 
fense de  cette  ville.  Qu'ils  estimaient  que  si  elle  avait  le  malheur 
d'être  assiégée,  elle  aurait  besoin  d'une  garnison  de  deux  mille 
hommes  outre  ceux  de  la  ville,  ajoutant  que  quand  les  seigneurs  de 
Berne  entreprendraient  le  secours  de  Genève,  ils  y  viendraient 
avec  une  armée  si  formidable  que  le  succès  serait  infaillible.  Enfin, 
(ju'ils  espéraient  que  les  seigneurs  de  Berne  congédieraient  tous 
les  Peneysans  qui  pouvaient  être  sur  leurs  terres  et  dont  on  pou- 
vait craindre  dans  Genève  les  complots  et  les  machinations'. 

Les  commissaires  de  Genève  n'ayant  pas  d'ordre  de  s'expli- 
quer plus  avant  sur  tous  ces  articles,  dirent  aux  envoyés  de  Berne 
qu'ils  rapporteraient  au  Conseil  tout  ce  qui  s'était  passé  entre  eux. 
L'avant  donc  informé  de  tout  ce  que  nous  venons  de  raconter,  l'on 
charg-ea  les  mêmes  commissaires  de  dire  aux  envoyés  de  Berne 
que  l'on  espérait  que  leurs  supérieurs  fourniraient,  en  cas  de 
besoin,  de  leurs  sujets  pour  travailler  aux  fortifications.  Qu'il  y 
avait  dans  la  ville  assez  de  boulets,  que  l'on  avait  environ  cent 
quintaux  de  poudre,  mais  que  l'on  manquait  de  salpêtre  et  de 
soufre,  qu'il  était  nécessaire  que  tous  les  deux  états  eussent  des 
bateaux  prêts.  Que  l'on  acceptait  la  garnison  de  deux  mille  hom- 
mes qu'ils  avaient  offerte  en  cas  de  nécessité,  à  condition  que  les 

'  R.  C,  vol.  40,  fo  314i-314e.  ^  /(,(d^  fo  314e  vo-314f. 


248  SUITE    DE    CETTE    AFFAIRE.  1 545 

officiers  qui  la  coinnianderaienl  n'entreprissent  quoi  que  ce  fût  et 
ne  donnassent  aucun  ordre  sans  le  consentement  et  la  volonté  du 
capitaine  général  de  la  Ville  et  de  son  Conseil.  Qu'en  un  mot,  ils 
fussent  soumis  à  la  juridiction  de  la  seigneurie.  Que  par  rapport  à 
la  solde  de  cette  garnison,  on  priait  les  seigneurs  de  Berne  de  faire 
réflexion  qu'il  ne  serait  pas  juste  (jue  la  ville  de  Genève  en  fût 
chargée,  du  moins  en  entier.  Que  la  considération  des  grandes 
dépenses  qu'elle  avait  faites  et  faisait  tous  les  jours,  jointe  à  celle 
que  cette  garnison  étant  employée  à  la  défense  de  Genève,  servait 
aussi  à  la  dt'feuse  des  pays  de  Leurs  Excellences,  devait  les  porter 
à  ne  pas  refuser  de  fournir  la  plus  grande  partie  de  cette  solde. 
Qu'il  faudrait  aussi  convenir  de  quelle  manière  seraient  payées  les 
troupes  (jui  viendraient  au  secours  de  Genève.  Qu'on  leur  donne- 
rait les  noms  des  Peneysans  qui  habitaient  dans  les  étals  de  Berne 
et  qu'enfin,  l'on  aurait  une  attention  toute  particulière  à  prévenir  et 
à  empêcher  toutes  les  intelligences  et  les  trahisons  qui  pourraient 
se  tramer  dans  Genève  ' . 

Les  envoyés  de  Berne  répondirent  sur  ces  répliques  des  sei- 
gneurs de  Genève  qu'ils  ne  pouvaient  rien  dire,  ni  sur  la  solde  des 
deux  mille  hommes  de  garnison  sur  laquelle  le  Conseil  devait  se 
déclarer  pour  combien  d  y  voulait  entrer,  ni  sur  celle  du  secours, 
puis(prils  n'avaient  aucun  ordre  là-dessus,  mais  qu'ils  feraient  le 
rapport  à  leurs  supérieurs  de  ce  qui  leur  serait  proposé  à  cet  égard, 
à  quoi  ils  ajoutèrent  qu'il  fallait  que  le  Conseil  s'engageât  d'empê- 
cher que  les  vivres  ne  fussent  survendus  à  leurs  gens,  l'un  des  en- 
voyés ayant  dit,  touchant  la  solde  de  la  garnison,  qu'il  ne  serait  pas 
raisonnable  que  leurs  supérieurs  seuls,  ou  la  ville  de  Genève  seule, 
la  supportassent  toute  entière  ^ 

Le  Conseil,  ayant  encore  réfléchi  sur  toute  cette  affaire,  or- 
donna aux  seigneurs  de  son  corps  qui  avaient  eu  les  conférences 
dont  nous  venons  de  parler  avec  les  envoyés  de  Berne,  de  leur  dire . 
que  l'on  mettrait  un  si  bon  ordre  à  ce  qui  regardait  les  vivres  qu'ils 
ne  seraient  point  survendus  à  leurs  gens.  Qu'à  l'égard  de  la  solde 
des  deux  mille  hommes  de  garnison,  on  les  priait  encore  de  réflé- 

'  It   C.  vol.  40,  fo  314g-314i>.  ^  Ibid.,  f»  314*. 


l54()  NOfVEI.I.ES    PUOPOSITIO.NS    DKS     ItKIt.NOIS.  a/(() 

cilir  sur  les  prodigiouscs  d(''i)enses  (|iie  la  Ville  avait  faites  et  (ju'eile 
Faisait  eiioore  tous  les  jours,  soit,  pour  les  ["orlifications,  soit  pour 
rarlilleric  et  les  uuiuilious,  etc.,  qu'il  était  pourtant  juste  (pi'elle 
entrât  pour  (piel(|ue  ()arlie  dans  ces  frais  et  (ju'elle  offrait  de  payer 
le  (piart  de  la  solde,  c'est-à-di'c  de  soudoyer  entièrenicul  (■iM(| 
cents  honuiies'.  L'on  til  un  journal  ou  un  départ  de  tout  ce  (|iii 
s'était  passé  dans  ces  conférences,  dont  les  seigneurs  de  Genève 
gardèrent  une  copie  et  les  envoyés  de  Berne  emportèrent  l'autre 
pour  la  faire  voir  à  leurs  supérieurs". 

Au  commencement  de  l'année  suivante,  les  seigneurs  de  Berne 
renvoyèrent  six  commissaires  à  Genève,  tant  pour  faire  connaître 
leur  intention  d'une  manière  plus  ouverte  touchant  la  garnison  de 
deux  mille  hommes,  (pie  pour  visiter  les  frontières  de  leur  pays 
conquis  et  pour  fortifier  les  passages.  Les  bruits  de  guerre  qui  cou- 
raient leur  fournissaient  un  prétexte  fort  plausible  pour  travailler 
à  la  garde  de  ce  pays  et  même  pour  le  remplir  de  troupes,  et  les 
mêmes  raisons  les  autorisaient  aussi  à  se  mettre  dans  de  grands 
mouvemens  par  rappoit  à  la  conservation  de  Genève.  Aussi  vinrent- 
ils  faire  de  nouvelles  instances  et  d'une  manière  très  forte  auprès 
du  Conseil,  pour  le  porter  à  accepter  les  deux  mille  hommes  de 
garnison  et  ils  présentèrent  la  proposition  de  leurs  supérieurs  par 
écrit,  laquelle  contenait,  entre  autres  conditions,  que  le  capitaine 
général  de  la  ville  et  les  capitaines  particuliers  et  autres  officiers 
qui  étaient  sous  lui,  seraient  sous  les  ordres  de  celui  qui  comman- 
derait de  leur  pai-t  ces  deux  mille  hommes,  et  que  le  prévôt  de 
Berne  aurait  la  justice  criminelle,  laissant  à  la  Ville  la  juridiction 
civile. 

Des  propositions  de  cette  nature  déplurent  extrêmement  aux 
Conseils.  Le  Petit  Conseil,  où  elles  furent  faites  d'abord,  les  rejeta 
comme  injurieuses  à  la  souveraineté  de  la  Vaille,  à  laquelle  elles  don- 
naient une  mortelle  atteinte,  et  il  déclara  aux  conunissaires  bernois, 
après  avoir  pourtant  eu  là-dessus  l'avis  de  Calvin,  que  l'on  n'ac- 
cepterait jamais  des  propositions  si  odieuses  et  que  l'on  ne  consen- 


'  R.  C,  vol.  iO,  :M4j.  Cf.  Eidg.  Abschiede ,  t.   IV,  1  d,  no  266- 

^  Arcliives  de  Genève,  P.  H.,  iif  136i.      6-9  déc.  (Note  des  éditeurs  ) 


25o  MESURES    PRISES    PAR    LES    CONSEILS.  1546 

lirait  point  qu'il  y  eût  dans  la  ville  aaciine  juridiction  étrang-ère, 
liien  loin  de  souffrir  jamais  que  le  caj)itaine  général  de  la  ville 
fût  soumis  aux  ordres  du  commandant  des  deux  mille  hommes. 
Cette  réponse,  faite  avec  fermeté  aux  commissaires  de  Berne, 
leur  déplut  :  ils  dirent  qu'ils  ne  s'y  seraient  jamais  attendu  et  qu'ils 
ne  savaient  pas  de  quelle  manière  leurs  supérieurs,  à  qui  ils  feraient 
le  rapport  de  ce  refus,  le  jirendraient,  et  voyant  bien  qu'ils  ne 
trouveraient  pas  mieux  leur  compte  dans  les  autres  Conseils,  ils 
partirent  brusquement,  sans  pousser  plus  avant  cette  affaire  '. 

Cependant  l'on  était  dans  Genève  dans  d'extrêmes  appréhen- 
sions :  les  Bernois  continuaient  à  faire  de  grands  pr('|)aratifs  dans 
le  voisinage  pour  la  garde  du  pays,  et  le  bruit  courait  ipi'ils  avaient 
dessein  de  faire  entrer,  de  gré  ou  de  force,  les  deux  mille  hommes 
dans  la  ville.  Les  Conseils  furent  assemblés  à  diverses  fois  à  ce 
sujet.  Celui  des  Soixante  approuva  non  seulement  la  dernière  ré- 
ponse que  l'on  avait  faite  aux  commissaires  de  Berne,  mais  il  fut 
d'avis  encore  qu'il  fallait  bien  se  garder  de  laisser  entrer  dans  Ge- 
nève une  trop  grande  quantité  de  troupes  bernoises,  à  quehjue 
condition  que  ce  fût,  de  peur  d'en  être  envahis'.  Les  syndics  ayant 
exhorté  tous  ceux  qui  composaient  le  Conseil  à  se  revêtir  d'un 
nouveau  zèle  et  d'un  courage  à  toute  épreuve  pour  la  défense  de  la 
patrie  et  à  inspirer  les  mêmes  sentimens  à  tous  les  citoyens,  afin 
que  leur  valeur  suppléant  à  leur  petit  nombre,  la  ville  se  pût  dé- 
fendre dans  l'occasion  par  elle-même.  Je  trouve  même  que,  dans 
ce  temps-là,  l'on  exigea  un  serment  de  tous  les  particuliers  de  la 
ville  d'être  fidèles  à  la  seigneurie  et  de  vivre  et  de  mourir  pour  la 
liberté  ' .  L'on  établit  aussi  une  petite  garnison  de  cent  ou  cent  vingt 
hommes,  laquelle  fut  payée  par  ceux  qui,  pour  cause  de  maladie, 
de  vieillesse  ou  pour  d'autres  raisons  ne  pouvaient  pas  faire  le  guet 
en  personne  ',  mais  comme  cette  garnison  était  sur  les  coffres  des 


'  R.  C.   vol.    40,   f"  346'' -.346<=  r"  ;  "  Il  s'agit  da  sermeut  des  compagnies 

Instructions  et  propositions  des  envoyés  bourgeoises  prêté  à  Saint-Pierre  le  7  jan- 

bernois,  P.  H.,   n»  1372.  Cf.    Eidg.  Ab-  vier  1S46    Ibid.,  i»  344  r».  et  Archives, 

schiede.  t.  IV,  1  d.  n°  274,  11-15  janvier.  P.  H.,  n»  1371.  (Noie  des  éditeurs.) 

(Note  des  éditeurs.)  *  R.  C,  vol.  40.  fo  342. 

■'  R.  C,  vol.  40.  fû  35i?, 


l546  KK.NOINKM.EMKNT    DE    l'aLLI.VNCE    AVEC    BERNE.  25 1 

particuliers,  elle  ne  fut  pas  conserv<''e  longtemps,  elle  fut  peu  à  peu 
diminuée,  et  l'on  ne  crut  pas  plutôt  le  danger  |)assé  qu'on  la  con- 
g-édia  entièrement. 

Le  Conseil  ordinaire  ne  se  contenta  pas  d'avoir  informé  relui 
des  Soixante  de  (ont  ce  que  nous  avons  rapporté.  11  fut  bien  aise 
aussi  que,  dans  un  cas  de  cette  importance,  les  résolutions  qu'il 
avait  prises  fussent  autorisées  par  celui  des  Deux  Cents'.  C'est 
aussi  ce  (ju'il  til,  et  il  y  eut  une  unanimité  dans  tous  les  Conseils 
sur  cette  affaire  (|ui  dut  faire  comprendre  aux  Bernois,  (piand  ils 
l'apprirent,  ([u'ils  ne  gagneraient  rien  à  la  pousser  davantage. 
Peut-être  aussi  que  la  crainte  qu'ils  eurent  que,  s'ils  insistaient  sur 
cet  article,  les  Genevois,  poussés  à  bout,  écouteraient  peut-être 
des  propositions  que  la  France  leur  faisait,  comme  le  bruit  en 
avait  couru  à  Berne,  de  se  mettre  sous  sa  protection,  ne  contribua 
pas  peu  à  les  laisser  en  repos  là-dessus,  auquel  cas  Genève  aurait 
évité  alors  le  danger  de  perdre  sa  liberté,  comme  elle  l'a  évité  une 
infinité  de  fois  par  la  jalousie  des  puissances  voisines. 

Ces  sujets  de  mésintelligence  entre  les  deux  états  n'empêchè- 
rent pas  que  le  temps  du  renouvellement  du  serment  de  l'alliance 
approchant,  on  n'y  procédât  comme  à  l'ordinaire.  Le  19  février, 
les  seigneurs  de  Genève  écrivirent  à  ceux  de  Berne  pour  savoir 
quand  il  leur  plairait  d'envoyer  de  leurs  députés  faire  et  recevoir 
ce  serment,  afin  que  des  députés  de  Genève  partissent  en  même 
temps  pour  Berne  pour  le  même  sujet'.  Les  Bernois  répondirent 
que  leurs  envoyés  arriveraient  à  Genève  le  1 3  mars  ' .  Effectivement, 
ils  y  vinrent  dans  le  temps  marqué.  On  leur  alla  au-devant  avec 
cin([uante  cavaliers  ;  le  soir  de  leur  arrivée,  on  les  régala  à  la  mai- 
son de  ville  avec  les  baillis  du  voisinage  et  pendant  le  repas,  on 
lira  le  canon  '. 

Le  lendemain,  ces  envoyés,  (jui  étaient  l'avoyer  Nsegeli  et  le 
banderet  Tillier,  eurent  audience  du  Conseil  ordinaire,  le  matin 
avant  le  sermon,  où,  après  avoir  exposé  le  sujet  de  leur  voyag'e, 


'  R.  C,  vol.  40,  fo  .368  vo.  »  Archives  de  Genève,  P.  H.,  no  1386  ; 

'■  Ibid.,  vol.  41,  fo  18  vo.  R.  C,  vol.  41,  f»  32. 

♦  Ibid.,  fo  48  vo, 


252  dÉpUTATION    a    BEKNE    l'Ol^Ei    RECEVOIR    LE    SERMENT.  1 546 

ils  disculpèrent  leurs  supérieurs  du  blânit*  qui  avait  t'U''.  mis  sur  eux 
au  sujet  de  la  garnison  de  deux  mille  hommes  (pi'ils  avaient  proposé 
d'entretenir  dans  Genève  et  que  l'on  n'avait  pas  acceptée,  leur 
ayant  imputé  de  vouloir  se  rendre  maîtres  de  cette  ville,  infidélité 
dont  ils  étaient  incapables,  demandant  que  l'on  prît  des  informa- 
tions contre  ceux  qui  avaient  f'ail  courir  ces  bruits,  pour  en  ré- 
pondre et  en  être  punis.  On  leur  répondit,  comme  la  prudence  et 
la  bonne  politique  voulaient  qu'on  le  fît,  que  l'on  n'avait  jamais 
pensé  à  les  blâmer  en  aucune  manière  au  sujet  de  la  jiroposition 
qu'ils  avaient  faite,  et  que  le  bruit  dont  ils  se  plaignaient  n'était 
point  venu  d'aucun  de  la  ville.  Gomme  on  les  vil  se  justifier  à  cet 
égard,  le  Gonseil  voulut  aussi  lever  les  mauvaises  inqiressions 
qu'auraient  pu  faire  dans  leur  esprit  les  discours  (|ui  avaient  été 
tenus  que  les  Genevois  étaient  dans  la  disposition  de  se  soumettre 
à  la  France  et  les  prier  de  ne  pas  ajouter  foi  à  des  bruits  si  mal 
fondés  et  si  éloignés  de  la  vérité.  A  quoi  les  envoyés  de  Berne 
répondirent  que  leurs  supérieurs  n'avaient  jamais  pu  croire  que 
ces  discours  fussent  véritables,  dans  la  forte  persuasion  où  ils 
étaient  que  leurs  alliés  connaissaient  trop  bien  leurs  intérêts  et 
aimaient  trop  leur  liberté  et  leur  religion  pour  commettre  une 
semblable  lâcheté'.  Enfin,  après  plusieurs  discours  de  part  et 
d'autre,  l'on  se  sépara  Ijons  amis  pour  aller  recevoir  et  faire  le 
serment  de  l'alliance  dans  le  Gonseil  Général,  ajM-ès  le  sermon,  ce 
qui  se  passa  à  la  manière  accoutumée,  et  les  envoyés  de  Berne 
s'en  retournèrent  le  lendemain  '. 

La  même  solennité  s'était  faite  à  Berne,  selon  la  coutume,  le 
même  jour.  Le  syndic  Gorne,  le  lieutenant  Philippin  et  l'ancien 
syndic  Gurtet  ayant  reçu  et  prêté,  au  nom  de  leurs  supérieurs,  le 
serment  de  l'alliance  dans  le  Grand  Gonseil,  ils  furent  exposés  à 
quelques  reproches  sur  ce  que  leurs  supérieurs  n'avaient  pas  voulu 
accepter  la  garnison  des  deux  mille  hommes,  et  ces  reproches  allè- 
rent si  loin  qu'on  leur  dit  que  si  le  Gonseil  des  Deux  Cents  de  Berne 
eût  été  informé  en  détail  de  toute  cette  affaire,  il  n'y  avait  point 


H.  C,  vol.  41,  fo  49  V0.50.  ^  Ibid.  ,io^i)  vo,—  Cï.  Eidg.Absehiede, 

t.  IV,  i  d,  n»  280.  (Note  des  éditeurs.) 


l546  AFFAIRE    DU    SIEUR    DE    LA    (IHAVE.  253 

d'apparenco  (pi'il  oui  doniK'  la  main  au  renouvellcmenl  du  serment 
de  l'alliance  '. 

La  seigneurie  de  Genève  avait  (mi  des  dillicullés,  pendani  les 
deux  années  |)récédentes,  avec  le  sieur  de  la  Grave,  de  Lacoiiiiex, 
vassal  de  la  République  à  cause  de  St-Viclor,  au  sujcl  d'une 
dîme.  La  Grave,  étant  seigneur  parliculier,  prétendait  n'rire  poiiil, 
soumis  à  la  juridiction  de  Genève  coninie  les  autres  sujets  de  Sl- 
Viclor,  et  au  lieu  de  venir  débattre  sa  cause  devant  ses  seig"neurs 
naturels,  il  leur  avait  intimé  la  marche.  Les  Genevois  n'avaient 
point  voulu  répondre  au  principal  devant  les  juges  qui  la  compo- 
saient, comme  n'étant  pas  jug-es  compétens,  et  ils  ne  s'arrêtèrent 
qu'à  prouver  que  La  Grave  étant  sujet  de  Genève,  il  devait  être 
renvoyé  devant  ses  juges  naturels.  Les  juges  de  la  marche  avaient 
été  partagés  sur  cette  (piestion,  comme  la  chose  arrivait  à  l'ordi- 
naire, chacun  prenant  un  parti  conforme  à  l'intérêt  de  ses  supé- 
rieurs, de  sorte  que  la  décision  de  la  difficulté  avait  été  renvoyée 
devant  un  surarbitre  pris,  selon  les  traités,  de  la  ville  de  Bàle.  Ge 
surarbitre,  après  bien  des  délais,  avait  condamné  enfin  le  seig'iieur 
de  la  Grave  à  se  reconnaître  soumis  à  la  juridiction  de  Genève 
comme  sujet  de  St- Victor,  lui  ayant  |iaru  clairement,  par  les  droits 
du  prieuré  de  ce  nom,  que  tous  les  hommes  de  cette  seigneurie, 
sans  aucune  distinction  de  gentilshommes  ou  autres  sujets,  étaient 
ég'alement  soumis  à  celte  ville'. 

Claude  Roset,  (pii  avait  été  nommé,  sur  la  fin  de  l'année  pré- 
cédente, pour  aller  emprunter  de  l'arg'ent  à  Bàle,  fut  aussi  charg-é 
d'en  rapporter  la  sentence  du  surarbitre.  Ce  qu'il  fit,  apportant  en 
même  temps  dans  Genève  cette  sentence  et  six  mille  écus  qu'il 
avait  empruntés  pour  avoir  de  quoi  travailler  aux  fortifications'. 

Quoique  l'on  eût  peu  d'espérance  dans  Genève  de  jamais  ren- 
trer dans  la  possession  du  mandement  de  Thiez,  cependant  l'on 
n'abandonnait  pas  absolument  cette  affaire,  laquelle  on  faisait  solli- 
citer à  la  cour  de  France  aussitôt  qu'on  avait  avis  qu'on  pourrait  le 


•  R.  (].,  vol.  41,  fo  53.   Cf.    Eidg.  «  R.  C,  vol.  M.  fo  367  v«. 

Abschiede,  t.  IV,    1  il,   no  281.  {Note  des  »  Ibid.,  f»  10  vo. 

éditeurs.) 


254  NOUVELLES    DEMARCHES    AU    SUJEt    DE    THIEZ.  1 546 

faire  avec  (juelque  succès.  François  Paquet,  citoyen  de  Genève, 
qui  suivait  ordinairement  cette  cour,  ayant  écrit  au  Conseil'  qu'il 
croyait  le  temps  propre  pour  venir  à  bout  de  ce  qu'on  avait  recher- 
ché avec  tant  d'empressement  pendant  l'année  i544)  les  esprits 
paraissant  assez  disposés  en  faveur  de  la  République  et  le  cardinal 
de  Tournon,  qui  était  fort  contraire  à  ses  intérêts,  n'étant  point  à  la 
cour,  l'on  écrivit  au  roi  et  aux  seig"neurs  (jui  avaient  la  principale 
part  au  g-ouvernement.  L'on  priait  ce  prince  d'évoquer  cette  affaire 
à  son  Conseil  et  de  considérer  que  le  sénat  de  (^hambéry,  qui 
était  composé  pour  la  plus  grande  partie  de  Savoyards,  ennemis 
naturels  des  Genevois,  ne  leur  rendrait  jamais  justice  et  qu'il  trou- 
verait toujours  des  prétextes  pour  ne  pas  exécuter  les  ordres  de  sa 
Majesté,  comme  ils  avaient  fait  jusqu'alors'. 

Paquet,  (jui  sollicitait  la  réponse,  en  reçut  une,  mais  qui 
n'était  pas  satisfaisante.  Le  chancelier  lui  dit  (ju'il  ne  devait  pas 
conqjler  que  la  cour  évoquât  jamais  cette  affaire  à  elle,  qu'il  était 
juste  qu'ayant  commencé  au  sénat  de  Savoie,  elle  y  fût  poursuivie 
et  vidée  avant  toutes  choses,  qu'y  ayant  eu  des  opposans  à  la  de- 
mande que  les  Genevois  avaient  faite  d'être  réintégrés  dans  Thiez, 
il  fallait  nécessairement  que  ces  opposans  fussent  ouïs,  aucun  jug'e 
ne  pouvant,  sans  blesser  les  premiers  principes  de  l'équité  natu- 
relle, refuser  d'entendre  les  raisons  de  ceux  qui  s'opposent  à 
l'exécution  d'un  jugement  où  ils  disent  d'avoir  intérêt.  Que  cepen- 
dant le  roi,  pour  faire  voir  (ju'il  voulait  favoriser  les  Genevois 
autant  qu'il  pouvait,  donnerait  de  nouveaux  ordres  au  parlement 
de  Ghambéry  conformes  à  ceux  qu'il  avait  donnés  en  l'année  i544 
par  les  lettres  patentes  que  nous  avons  rapportées  ci-dessus',  des- 
quels nouveaux  ordres  on  lui  fit  voir  une  copie,  laquelle  il  envoya 
à  Genève  '.  Mais  comme  elle  ne  fut  pas  au  gré  du  Conseil' et  que  s'il 
eût  voulu  s'en  servir,  il  eût  fallu  entrer  en  contestation  devant  le 
sénat  de  Chambéry,  ce  que  l'on   voulait  éviter,  puisque  la  chose 


1  Archives  de  Genève,  P.  H.,  ii»  1377,  '  Voir  plus  haut,  pp.  "202  et  209. 

14  juin.  {Note  des  éditeurs.)  *  Archives  de  Genève,  P.  H,  n"  1377, 

'  Lettre  du  Conseil  à  François  1er,  en  lettre  de  Paquet  au  Conseil,  13  août  1546. 

date  du  26  juin  (original),  Archives  de  (Note  des  éditeurs.) 
Genève,  P.  H,  n»  1376.  (Note  des  éditeurs.) 


l54(î  DtFFICULTKS    AVEC    LES    BAILLIS    BIlKNOIS.  aoH 

n'aurait  abouti  à  rien  d'avantageux  cl  (ju'il  soinhlait  qu'il  n'était 
pas  de  l'honneur  d'un  état  souverain  de  plaider  devant  un  lel  tri- 
bunal, l'on  ne  produisit  point  ces  lettres  et  cette  affaire  ne  tut  pas 
poussée  plus  loin  pour  lors. 

Comme  les  Bernois  ne  s'étaient  pas  soumis  bien  volontiers  au 
départ  de  Bàle,  aussi  leurs  baillis  de  Ternier  n'en  étaient  pas  fort  reli- 
gieux observateurs.  Celui  qui  avait  dans  ce  temps-là  cette  préfecture 
ayant  re(;u  ordre,  sur  la  fin  du  mois  de  juin,  de  ses  supérieurs  de 
faire  des  défenses  à  leurs  sujets  de  s'enrôler  pour  le  service  d'aucun 
prince,  il  en  donna  avis  aux  seigneurs  de  Genève  et  en  même  temps 
il  Ht  connaître  aux  habitans  de  St-Victor  et  Chapitre  de  se  rendre 
à  St-Julien  et  à  Gaillard  pour  entendre  la  publication  de  ces  défen- 
ses. Cette  entreprise  ayant  paru  au  Conseil  être  une  nouveauté 
dangereuse,  le  syndic  Lambert  fut  député  au  bailli  pour  lui  dire 
que,  selon  le  départ  de  Bàle  et  un  arrêt  fait  à  Berne,  les  sujets  de 
ces  terres  n'étaient  point  oblig'és  d'aller  recevoir  ces  ordres  dehors 
du  territoire,  mais  que  le  bailli  les  devait  faire  savoir  aux  châtelains 
de  St-Victor  et  Chapitre,  lesquels  les  feraient  ensuite  publier  dans 
leur  juridiction.  Le  bailli  n'ayant  pas  voulu  se  rendre  à  ces  raisons, 
on  lui  députa  encore  les  châtelains  de  ces  mêmes  terres  pour  le 
prier  de  permettre  du  moins  que,  selon  le  départ,  les  officiers  de 
Genève  publiassent  ces  défenses  dans  les  terres  de  St-Victor  et 
Chapitre  en  sa  présence.  Il  y  a  quelque  apparence  que  le  bailli 
accepta  cet  expédient,  du  moins  il  ne  paraît  point  par  les  reg-istres 
([u'il  le  refusa  * . 

Le  même  bailli  fit  une  autre  difficulté  à  la  ville  de  Genève 
dans  le  même  temps.  Ce  fut  au  sujet  d'une  nasse  qu'il  prétendait 
avoir  été  mise  dans  TArve  par  les  Genevois,  sans  droit  et  contre  le 
départ  de  Bàle.  Les  syndics  qu'il  fit  sommer  de  la  faire  ôter  lui 
ayant  répondu  qu'on  pouvait  s'entendre  là-dessus  à  l'amiable,  il  ne 
l'avait  point  \  oulu  faire,  mais  il  avait  écrit  ce  qui  se  passait  à  ses 
supérieurs.  Aussitôt  les  Bernois  envoyèrent  à  Genève  deux  députés 
pour  s'informer  du  fait,  auxquels  on  répondit  que  la  nasse  dont  il 
s'ag'issait  n'occupait  que  le  tiers  de  la  rivière  et  qu'elle  était  dans  le 

'  R.  G.,  vol.  41,  fo  iVi  10,  136  ro. 


a56  SITUATION    POUTIOLE    A    l'eXTÉhIEUR.  iB^fi 

même  lion  où  il  y  en  avait  eu  une  autrefois,  et  ([ue  si  le  poisson  ne 
remontait  pas  facilement  l'Arve,  cela  ne  venait  pas  de  cette  nasse, 
mais  de  celles  de  Terniei'  fjui  occupaient  presque  joute  l'étendue 
de  cette  rivière.  L'on  fit  voir  la  chose  sur  les  lieux  aux  députés,  et 
que  le  passage  que  la  nasse  laissait  libre  aux  poissons  pour  remon- 
ter étant  plus  que  suffisant,  il  n'y  avait  eu  aucune  contravention  à 
cet  égard  au  départ  de  Baie,  comme  le  prétendait  le  bailli.  Je 
trouve  dans  le  registre  (jue  les  envoyés  de  Berne  ne  répondirent 
autre  chose,  si  ce  n'est  qu'ils  foraient  rapport  de  ce  qu'ils  avaient 
vu  à  leurs  supérieurs  et  qu'ils  n'avaient  aucun  ordre  sur  ce  qui 
regardait  les  nasses  des  fermiers  de  la  pèche  de  Ternier',  après  (pioi 
il  n'est  plus  parlé  de  cette  affaire.  Apparemment  que  les  Bernois, 
persuadés  que  leur  bailli  avait  fait  une  mauvaise  difficulté  à  la  ville 
de  Genève,  ne  la  poussèrent  pas  plus  loin. 

Cette  année,  la  guerre  qui  s'était  ralentie  entre  l'empereur  et 
le  roi  de  France  par  le  traité  de  Crespy  dont  nous  avons  parlé  ci- 
dessus,  ayant  recommencé,  ces  deux  princes  levèrent  de  nouveau 
des  troupes  de  tous  côtés  et  dans  le  voisinage  même  de  Genève,  ce 
([ui  tint  cette  ville  en  peine  pendant  tout  l'été  et  qui  lui  donna  occa- 
sion de  faire  travailler  avec  assiduité  aux  fortifications.  D'autres 
nouvelles  qui  lui  vinrent  de  tous  côtés  ne  la  tinrent  pas  moins  en 
haleine.  Ces  nouvelles  portaient  que  l'empereur  se  disposait  à  faire 
la  g'uerre  aux  protestans  et  aux  villes  libres  de  l'Allemagne  et  que, 
pour  cet  effet,  il  mettait  sur  pied  une  armée  de  cent  mille  hommes.. 
Dans  le  même  temps  l'on  apprit  qu'il  s'en  formait  une  de  trente 
mille  en  Provence  et  dans  le  Comtat  Venaissin,  qui  devait  passer, 
disait-on,  en  Savoie  et  qui  en  voulait  à  Genève  '. 

Une  autre  chose  n'augmenta  pas  peu  la  frayeur  où  l'on  était 
déjà.  Ce  fut  un  bruit  qui  courut  dans  cette  ville  et  aux  environs  que 
le  pape  avait  envoyé  des  boutefeux  dans  tous  les  états  protestans, 
dont  l'artifice  avait  été  découvert  à  la  vérité,  de  sorte  que  leur  com- 
plot n'était  plus  à  craindre,  mais  (ju'il  avait  suppléé  à  leur  défaut 
par  des  empoisonneurs  d'eaux  qui  avaient  ordre  d'aller  de  même 
dans  toutes  les  villes  réformées,  et  principalement  dans  Genève, 

'  B.  C,  vol.  41,  t'o  VM  V",  t:{9  !•".  "  Ibid.,  f»  142  ro,  150  vo,  151  i-o. 


'•'4*'  MESURES    POIH     l.A     DEFENSE    DE     I.A     VILEE.  a^T 

infecter  les  eaux  de  poison  pour  faire  périr  ainsi  de  lous  entés  et 
tout  à  la  fois  tous  ceux  qui  ne  feraient  pas  profession  de  la  relii,''ion 
romaine'.  Ouehiue  peu  d'apparence  (ju'il  y  eut  à  une  nouvelle  de 
celte  nature,  vu  l'impossibilité  de  la  chose,  elle  ne  laissa  pas  de 
faire  impression  sur  les  esprits.  Il  ne  sera  pas  inutile  de  mar- 
quer les  diverses  précautions  que  l'on  prit  jxiur  se  i^arantir  de  tant 
de  différents  malheurs  dont  on  se  croyait  menacé.  L'on  rt'solut  pre- 
mièrement de  continuer  avec  assiduité  l'ouvraj^e  des  fortifications 
de  la  ville  et,  pour  cet  effet,  de  bâtir  le  bastion  qui  est  près  de  la 
porte  de  Gornavin,  qui  subsiste  encore  aujourd'hui,  et  à  cette  occa- 
sion, l'auteur  du  registre  remarque  que  l'on  permit  aux  entrepre- 
neurs de  cet  ouvrag-e  de  se  servir  pour  sa  construction  de  gros 
quartiers  de  pierre  de  couleur  de  marbre  blanc,  que  l'on  appelle 
dans  Genève  pierre  de  roche,  qui  étaient  sous  les  maisons  du  pont 
du  Rhône  et  que  l'on  croyait  être  des  débris  du  pont  que  Jules 
Gésar  avait  fait  détruire  autrefois  .  L'on  traça  et  l'on  éleva  aussi  le 
boulevard  ou  le  bastion  du  Pin,  ouvrage  si  mal  entendu  et  qui 
marque  plus  qu'aucun  autre  combien  l'on  ignorait  en  ce  temps-là 
dans  Genève  les  premiers  principes  de  l'art  de  fortifier  les  places. 
Il  y  eut  plusieurs  autres  endroits,  tant  de  la  ville  que  de  St-Gervais, 
que  l'on  ne  fortifia  qu'à  temps  par  des  gazonnades'. 

L'on  fit  aussi  une  revue  générale  de  toute  la  bourgeoisie  et  de 
tous  les  sujets  de  la  République  et  de  leurs  armes.  L'on  s'entendit 
avec  le  bailli  de  Ternier  sur  la  manière  de  faire  celle  des  habitans 
de  St-Viclor  et  Ghapitre,  et  l'on  convint  avec  lui  qu'elle  se  ferait  à 
la  Feuillée  de  Ternier  par  les  châtelains  de  ces  terres,  en  sa  pré- 
sence et  en  celle  d'un  conseiller  de  Genève.  L'on  fit  une  publica- 
tion par  toute  la  ville  que  chacun  fût  fourni  d'armes  dans  trois 
jours  et  qu'aucun  n'eût  à  loger  qui  que  ce  soit  qui  ne  fût  connu. 
L'on  mit  dehors  tous  les  vagabonds  de  la  ville  et  l'on  fit  prêter 
serment  de  fidélité  à  l'État  à  tous  les  étrangers.  L'on  fit  défense  de 
s'enrôler  poiu-  aucun  prince  étranger  et  l'on  ordonna  à  tous  les 
gentilshommes  qui  avaient  des  fiefs  sur  les  terres  de  la  seigneurie 

'  R.  C,  vol.  41,  fo  11(8  i-o.  s  [bid..  fo  H.5  vo,  149  r". 

17 


258  A.MBL.VRI)    CORNK    KST    ihxî    SY.NDIC.  I  5/4() 

de  se  tenir  prêts  pour  la  défense  de  la  \  illc  en  cas  de  nécessité,  et 
de  se  fournir  d'armes,  sous  peine  de  perdre  leurs  juridictions  et 
leurs  fiefs.  Enfin  l'on  se  pourvut  de  nuinitions  de  guerrt^  et  de 
bouche,  l'on  arma  des  bateaux  pour  aller  sur  le  lac  chercher  des 
vivres  et  l'on  fondit  quelques  nouvelles  pièces  de  canon'. 

Voilà  de  quelle  manière  les  Genevois,  qui  sentaient  parfaite- 
ment bien  tout  le  prix  <le  la  liberté,  puisqu'ils  l'avaient  achetée,  il 
n'y  avait  pas  bien  longtemps,  au  prix  de  tant  de  sang  et  de  tant  de 
traverses,  voilà,  dis-je,  de  quelle  manière  ils  travaillaient  à  se  la 
conserver.  Rien  ne  les  rebutait,  rien  ne  les  arrêtait  pour  parvenir  à 
ce  g'rand  but.  Les  dépenses  les  plus  considérables,  ils  les  faisaient 
avec  une  facilité  et  une  joie  incroyables,  et  cela  toutes  les  années 
et  au  moindre  soupçon  qu'ils  avaient  (pi'il  se  tramait  quelque  des- 
sein contre  eux.  Bel  exemple  à  leurs  successeurs  pour  les  porter 
à  n'avoir  pas  moins  de  zèle,  moins  d'amour  pour  la  liberté  et  la 
religion  qu'en  avaient  leurs  pères,  à  ne  faire  pas  moins  volontiers 
qu'eux  les  dépenses  nécessaires  et  à  prendre  les  soins  qu'il  faut  se 
donner  pour  se  conserver  deux  aussi  précieux  avantages.  Au  reste, 
les  craintes  qui  avaient  donné  lieu  à  tous  ces  mouvemens  furent 
dissipées  au  mois  de  novembre  suivant,  par  la  nouvelle  que  l'on  eut 
de  la  défaite  de  l'empereur  par  les  protestans,  nouvelle  qui  causa 
une  grande  joie  dans  Genève,  ce  prince  étant  regardé  comme  le 
fléau  de  la  religion  —  il  est  très  souvent  appelé  dans  le  registre 
l'ennemi  mortel  de  l'Evangile  —  et  les  liaisons  qu'il  avait  avec  le 
duc  de  Savoie  le  faisant  aussi  passer  pour  n'être  pas  moins  con- 
traire à  la  liberté  de  la  ville  '. 

Nous  avons  vu  ci-dessus  comment,  au  commencement  de 
l'anni'e  précédente,  les  Conseils  en  usèrent  avec  Amblard  Corne  au 
sujet  du  refus  constant  qu'il  fit  d'exercer  plus  longtemps  la  charge 
de  trésorier '.  Pendant  le  cours  de  l'année,  des  commissaires  nom- 

'  U.  C.  vol.  'tl,  fo  143  l'o,  lo'.i,  160  r'\  kalde  se  débandait  à  la  nouvelle  de  la  dé- 

■'  lliid.,  fo  %i9  V».  —  Le  début  de   la  fection   imprévue    de    Maurice    de   Saxe, 

campayne  avait  été  en  effet  assez  favorable  Ulm   capitulait  le  23   décembre  et  le  29, 

aux  Protestants,  bieu  que  les  nouvelles  qui  l'empereur  faisait  son  entrée  à  Francfort, 

en  étaient  parvenues  à  Genève  fussent  très  {Note  des  éditeurs.) 
exagérées,  mais,  dès  les  premiers  jours  de  ^  Voir  plus  haut.  p.  231. 

décembre,  l'armée  de  la  Ligue   de  Smal- 


i.')4''  Édm'S  si'k  i.'ad.mimscrvtion'   rue   i.a  .iistick.  a'x) 

mes  par  le  Conseil  avaient  examiné  si  los  |)laintes  qu'il  avait  faites 
de  la  mauvaise  administration  des  affaires  étaient  Fondées,  lesquels 
avaient  trouvé  ([u'encore  qu'il  y  eût  matière  à  les  former,  (Jorne 
avait  grossi  les  objets,  il  en  convint  lui-même  et  fit  ses  excuses  aux 
syndics  et  autres  dont  il  avait  hlàmé  en  termes  trop  vifs  la  conduite  ' . 
On  lui  sut  gré  de  sa  franchise  et  l'on  ne  la  jui^ea  partir  (pie  d'un 
bon  motif  et  d'une  envie  louable  de  conserver  les  reveiuis  puljlies. 
On  lui  donna  même  dans  tous  les  Conseils  des  témoignages  réels 
de  la  satisfaction  que  l'on  avait  de  sa  conduite  en  le  nommant  et 
l'élisant,  au  mois  de  février,  à  la  charge  de  syndic. 

Les  édits  qui  avaient  été  faits  de  temps  en  temps  poin-  l'admi- 
nistration de  la  justice  n'étant  pas  suffîsans,  il  se  présentait  tous  les 
jours  des  cas  qui  n'étaient  pas  encore  arrivés,  pour  lesquels  il  fal- 
lait faire  des  lois  nouvelles.  Je  trouve  que  cette  année,  le  Conseil 
Général  donna  son  approbation  à  deux,  le  jour  qu'il  était  assemblé 
pour  l'élection  des  syndics.  L'une  de  ces  deux  lois  regardait  les 
téméraires  appelans,  par  laquelle  on  leur  imposait  une  amende 
applicable  au  fisc,  du  quatre  pour  cent  de  la  somme  pour  laquelle 
ils  plaidaient.  L'autre  concernait  les  obligations  et  cédules  recon- 
nues et  portait  (pie  pour  éviter  tous  délais  frustratoires,  les  débi- 
teurs par  obligations  ou  cédules  reconnues  seraient  obligés  de  con- 
signer la  somme  due  si,  dans  dix  jours,  ils  ne  pouvaient  faire  cons- 
ter  de  légitime  paiement  ' . 

Il  y  avait  une  grande  exactitude,  dans  ce  temps-là,  sur  la  ma- 
nière de  tenir  les  sceaux  :  le  premier  syndic  en  avait  la  garde  et  lui 
seul  les  apposait,  lorsqu'il  le  fallait  ;  il  n'osait  même  les  sortir  de  la 
maison  de  ville.  Cette  année,  C-laude  Roset,  qui  était  premier  syn- 
dic, pria  le  Conseil  d'avoir  pour  lui  la  com|)laisance  de  le  laisser 
porter  les  sceaux  avec  lui  pour  sa  commodité,  ce  qu'on  lui  accorda, 
à  condition  que,  la  nuit,  il  les  rapporterait  à  la  maison  de  ville  ^ 

Cette  année  fournit  bien  des  événemens  qui  font  voir,  soit  les 
mœurs  de  ces  temps-là,  soit  la  manière  de  penser  sur  les  choses  de 
la  religion,  soit  le  crédit  qu'avait  Calvin  dans  les  Conseils  et  la 


'  R.  C,  vol.  40,  fo  367  r».  "  Ibid.,  f»  o7  r". 

-  Ibid..  vol.  41.  fo  2  r». 


260  PROCÈS    DK    PIERRK    AMEAUX.  ifl/iG 

haute  considération  où  était  ce  grand  homme,  par  on  l'on  jugera 
aussi  quelles  étaient  ses  bonnes  qualités  el  ses  défauts.  Je  rappor- 
terai les  principaux  faits  qui  ont  rapport  à  ces  sortes  de  choses  et 
je  choisirai  entre  les  autres  ceux  qui  ont  (]Heh[ue  chose  de  singulier 
et  qui  peuvent  mériter  à  divers  égards  l'attention  du  lecteur. 

Je  commencerai  par  le  procès  qui  fut  fait  à  un  conseiller  du 
Petit  Conseil  au  sujet  de  quelques  discours  qu'il  avait  tenus  sur  la 
doctrine  qu'enseignait  Calvin'.  Ce  conseiller  s'appelait  Pierre 
Ameaux,  mari  de  cette  femme  qui,  une  année  auparavant,  avait 
été  condamnée  aux  prisons  perpétuelles  pour  sa  vie  libertine  et  ses 
opinions  fanatiques  el  extravagantes,  comme  nous  l'avons  vu  ci- 
devant'  .  Son  époux  eut,  cette  année,  un  sort  plus  triste,  car  il 
paraîtra  par  tout  ce  que  nous  allons  dire  que  le  jugement  rendu 
contre  lui  et  comme  extorqué  du  magistrat  était  d'une  sévérité  nul- 
lement proportionnée  à  la  faute  que  pouvait  avoir  commise  le 
prévenu,  au  lieu  que  sa  femme  avait  bien  mérité  la  peine  qui  lui 
avait  été  infligée,  laquelle  pourtant  elle  ne  subit  que  pendant  fort 
peu  de  temps,  puisqu'elle  fut  élargie  des  prisons,  comme  nous 
l'avons  dit  ci-dessus.  Ouoiqu'il  en  soit,  voici  le  fait  dont  Ameaux 
fut  convaincu,  tant  par  témoins  que  par  sa  propre  confession  : 

Il  avait  invité  quatre  de  ses  amis  à  souper  chez  lui,  le  27  jan- 
vier, et  dans  la  conversation,  étant  à  table,  il  avait  parlé  fort  mal  de 
Calvin  et  de  la  doctrine  qu'il  prêchait.  Il  avait  dit  que  la  doctrine 
qu'avait  enseignée  ce  ministre  depuis  sept  ans  était  fausse  ;  ipie 
Calvin  était  un  méchant  homme,  un  séducteur,  et  qu'il  le  lui  sou- 
tiendrait devant  le  Petit  Conseil,  le  Deux  Cents  et  le  Général  ;  qu'il 
faisait  instruire  la  jeunesse  avec  plus  de  soin  dans  les  langues 
grecque  et  hébraïque  que  dans  la  latine,  dans  laquelle  il  ne  se 
souciait  pas  beaucouj)  que  les  enfans  fissent  de  grands'  progrès, 
de  peur  que,  par  la  connaissance  que  l'on  aurait  de  cette  langue, 

'  J.-lî.-G.  Galiffe,  dans  les  Mémoires  stater  que  l'auteur  de  ['Histoire  du  peuple 

de  l'Institut  national   genevois.    1863,   et  de  Genève  a  rendu  pleinement   hommage 

Roget  (ouvr.  cité,  t.  Il,  pp.  207  et  suiv.)  au   caractère  de  sereine  impartialité   qui 

ont  étudié  en  détail,  après  notre  historien,  distingue    les   appréciations   de    Gautier. 

le  procès  de  Pierre  Ameaux,  dont  les  élé-  (Note  des  éditeurs.) 
ments  se  trouvent  dans  les  registres  du  '  Pp.  218  et  suiv. 

Con.seil.  Nous  nous  hornerons  ici  à  con- 


l54fi  PROCÈS    DK    l'IKHKi;    A.MKAI  X  .  26  I 

l'on  no  vint  à  di-i-ouvrir  la  fausseté  de  sa  doctrine;  (jii'il  n'était 
qu'un  Picard  qui  voulait,  lui  et  ses  adhérens,  se  faire  évèques,  et 
qu'il  étail  actiiellement  et  de  fait  |)lus  qu'évèque;  que  le  mai^istrat 
ne  faisait  rien,  pas  un  pet,  sans  l'avoir  consulté  et  contre  sa  vo- 
lonté ;  que  si  l'on  n'y  prenait  garde,  les  Fran(;ais  gouverneraient 
la  \  ille  e(  l'assujettiraient  et  qu'il  savait  là-dessus  de  g-randes 
choses  (jui  se  découvi-iraient  avec  le  temps,  désordres  (pi'il  ne  pou- 
vait plus  souffrir  et  dont  il  se  plaindrait  publiquement;  (jue  Calvin 
avait  (orf  de  s'être  abstenu  de  la  connnunion  à  cause  de  (juelques 
difficultés  (pi'il  avait  eues  avec  le  secrétaire  Roset,  puiscpi'en  qua- 
lité de  ministre  de  la  parole  de  Dieu,  il  devait  poiter  les  autres  par 
son  exemple  à  pardonner  les  injures. 

Il  avait  dit  encore,  en  se  servant  d'une  manière  de  parler  pro- 
verbiale, qu'il  voudrait  donner  aux  ministres  Ferron  et  De  la  Mare 
des  herbes  douces,  comme  de  la  marjolaine,  etc.,  mais  qu'il  ne 
voudrait  présenter  à  Calvin  que  des  herbes  fortes,  comme  de  la 
rue  et  semblables,  voidant  dire  qu'il  parlerait  avec  douceur  aux 
premiers,  mais  qu'il  tiendrait  un  langage  plus  rude  au  dernier; 
qu'il  ferait  connaître  son  caractère  à  tout  le  monde  et  qu'il  détrom- 
perait, par  ce  qu'il  dirait,  ceux  qui  étaient  les  plus  prévenus  en  sa 
faveur. 

Les  amis  que  Pierre  Ameaux  avait  invités  à  son  souper,  au 
lieu  de  lui  faire  sentir  en  particulier  le  tort  qu'il  avait  d'avoir  tenu 
les  discours  que  je  viens  de  rapporter  et  de  le  faire  revenir,  par  la 
douceur,  des  préventions  où  il  était  contre  Calvin,  allèrent,  contre 
toutes  les  règles  de  l'honnêteté  et  de  la  charité  chrétienne,  révéler 
aux  magistrats  ce  qu'Ameaux  avait  dit  dans  la  chaleur  du  discours 
et  dans  un  repas  d'amis,  où  l'excès  peut-être  du  vin  lui  pouvait 
avoir  fait  dire  bien  des  choses  qu'il  n'aurait  pas  avancées  dans 
une  autre  occasion.  Le  Conseil,  sur  leur  accusation,  fit  mettre 
aussitôt  cet  homme  en  prison,  où  il  subit  divers  interrogatoires, 
enfin  son  procès  ayant  été  suffisamment  instruit,  il  présenta  une 
requête  très  soumise  au  Conseil  des  Deux  Cents  par  laquelle,  après 
avoir  confessé  tout  ce  dont  il  était  accusé,  il  en  demandait  très 
humblement  pardon,  priant  le  Conseil  de  lui  faire  g'ràce  et  de 
regarder  les  discours  qu'il  avait  tenus  comme  partant  d'un  homme 


•2(')2  PROCÈS    Dli    l'IKHRK    A.MKAUX.  1 546 

qui  ir(''(ait  pns  alors  dans  son  bon  sens;  que,  bien  loin  de  vouloir 
les  soutenir-,  il  les  désavouait  absolument  et  les  condamnait,  pro- 
mettant qu'à  l'avenir  il  aurait  pour  M.  Calvin  tous  les  égards  que 
méritait  un  aussi  grand  homme  et  un  si  digne  ministre  de  l'Evangile. 

(>ette  re(juèle  ayant  éfé  lue  premièrement  en  Conseil  ordinaire, 
la  grâce  que  demandait  Pierre  Ameaux  lui  fut  accordée  sous  le  bon 
plaisir  du  Deux  (^ents,  en  demandant  pardon  à  Dieu  et  à  la  justice, 
devant  le  Grand  Conseil,  et  confessant  d'avoir  très  mal  parlé.  11 
était  condamné  de  plus  à  une  amende  de  soixante  écus  pour  les 
fortifications,  et  au  cas  (jue  le  (Conseil  des  Deux  Cents  ne  fût  pas 
d'avis  de  lui  faire  grâce,  le  Petit  Conseil  le  condamnait  à  faiie 
amende  honorable  tête  nue,  la  torche  allumée  au  poing,  depuis  les 
prisons  jusqu'à  la  maison  de  ville,  cette  sentence  lui  devant  être 
prononcée  entre  les  deux  portes  de  la  salle  du  Conseil  où,  en  pré- 
sence de  M.  Calvin,  il  devait  demander  pardon  à  Dieu  et  à  la  jus- 
tice et  confesser  d'avoir  ti'ès  mal  parlé,  enfin  (|u'il  serait  déposé  de 
tous  emplois  et  privé  de  tous  honneurs'. 

Le  Conseil  des  Deux  Cents  ayant  été  assemblé  le  2  mars  à  ce 
sujet,  le  procès  fait  contre  Pierre  Ameaux  y  fut  In,  de  même  que 
sa  re([uête  et  l'avis  des  avocats  touchant  la  peine  qui  devait  lui  être 
imposée, avec  le  sentiment  du  Petit  Conseil  sur  la  giâce que  le  pré- 
venu demandait  et  la  |)eine  à  laquelle  le  Petit  Conseil  le  condam- 
nait au  cas  que  le  Conseil  des  Deux  Cents  ne  voulût  pas  lui  faire 
grâce.  Après  quoi,  le  Conseil  opinant  sur  ce  qu'il  y  avait  à  faire,  il. 
fut  résolu  que  l'on  accordait  à  Pierre  Ameaux  la  grâce  qu'il  avait 
demandée,  en  demandant  cependant  pardon  à  genoux  devant  le 
Grand  Conseil,  à  Dieu,  à  la  seigneurie,  à  M.  Calvin,  en  présence 
de  ce  dernier.  Cette  délibération  ne  fut  pas  unanime,  l'auteur  du 
registre  remarquant  (jue  plusieurs  se  querellèrent  en  opinant  et 
qu'il  y  eut  beaucoup  de  bruit  et  de  désordre,  ce  qui  porta  les  syn- 
dics à  mettre  une  seconde  fois  la  chose  sur  le  tapis,  mais  que  l'avis 
de  la  grâce,  qui  avait  été  le  plus  fort  au  premier  tour,  l'emporta 
encore  au  seconde 

'  K.  C,  vol.  41,  fo  32  v'o  (1er  iiKirs).       donne  le  texte  du  registre.  {Note  des  édi- 
Cf.   Roget,  ouvr.    cité,  t.  II,   p.   2iâ,  qui       leurs.) 

«  R.  C,  vol.  41,  1<>33  vo,  34  ro. 


l5l^i}  I'KOt;KS    l)i;    IMKHKK    A-MIJALX.  a63 

II  semble  (ju'un  jugement  de  cette  nature  aurait  dû  contenter 
Calvin  et  qu'il  aurait  marqué  de  la  générosité  et  une  modération 
(lignes  d'un  ministre  de  rÉvangile  en  y  acquiesçant,  un  désavoeu 
si  solennel  el  dans  les  circonstances  i|ue  nous  venons  de  mar(|uer 
étant  une  assez  grande  peine  pour  des  discours  vagues  dans  le 
fond,  dits  à  la  légère,  et  que  celui  qui  en  était  l'auteur  ne  voulait 
point,  maintenir,  surtout  si  l'on  avait  égard  au  caractère  <1m  pré- 
venu, qui  tenait  un  des  premiers  rangs  dans  la  magistrature.  (Ce- 
pendant (lalvin  le  prit  d'une  toute  autre  manière  :  lors(|u'on  lui 
notifia  la  résolution  du  Grand  Conseil  afin  qu'il  assistât  à  la  répa- 
ration, il  répondit  qu'il  ne  s'y  trouverait  point  et  même  (pi'il  ne 
monterait  point  eu  rliaire  que  Pierre  Ameaux  n'eut  été  condamné 
à  une  réparation  bien  plus  éclatante,  pour  avoir  blâmé  le  nom  de 
Dieu,  disait-il,  connue  il  avait  fait,  les  paroles  infâmes  et  les  blas- 
phèmes qu'il  avait  proférés  exigeant  bien  une  autre  peine  (pie 
celle  d'un  simple  aveu  d'avoir  mal  fait  ' . 

L'exécution  de  la  sentence  du  Conseil  des  Deux  Cents  fut  sus- 
pendue pai-  le  refus  que  fit  Calvin  d'y  acquiescer,  le  magistrat 
n'ayant  pas  osé  procéder  plus  avant,  de  peur  de  lui  déplaire'.  Cal- 
vin, pour  faire  rebouillir  toute  cette  affaire  el  faire  rendre  un  juge- 
ment tel  qu'il  le  voulait,  intéressa  ses  collègues  dans  sa  querelle  et 
leur  lit  comprendre  qu'elle  devait  être  poursuivie  avec  toute  la  viva- 
cité possible,  puisqu'il  y  allait  de  pas  moins  que  de  la  gloire  de  Dieu 
et  de  l'intérêt  le  plus  capital  de  la  religion  '.  Effectivement,  le  lende- 
main que  le  jugement  ([ue  j'ai  rapporté  ci-dessus  devait  être  pro- 
noncé à  Pierre  Ameaux,  Calvin,  accompagné  des  ministres  de  la 
ville  et  de  tous  les  anciens  du  Consistoire,  se  présenta  en  Conseil 
où  il  déclara  au  nom  de  ceux  qui  étaient  avec  lui  que  si,  après  les 
choses  que  Pierre  Ameaux  avait  dites  contre  la  doctrine  que  lui, 
Calvin,  et  les  autres  ministres  enseignaient,  l'on  n'imposait  pas  au 
prévenu  une  peine  publique  et  éclatante,  ce  serait  en  quelque  ma- 
nière les  condamner  eux-mêmes  et  leur  faire  leur  procès.  Qu'ils  ne 
pouvaient  pas  se  taire  là-dessus  sans  demeurer  infâmes  el  convenir 

'  H.  C,  vol.  41.  fo  37  ro.  une  lettre  à  Faivl  du  âO  février  (Opéra, 

^  Ibid..  ubi  supra.  t.  XII.  n»  771)  appelait  <•  suivre  les  con- 

'  C'est  ce  que  le  rélonuateui-,   dans       seilsde  la  flémeiice.  »  {Note  des  éditeurs.) 


2()l\  PROCÈS    DE    PIKRRK    AMEAUX.  1 540 

tacitement  ([ue  leur  doctrine  était  fausse  et  corrompue.  Oue  l'on  ne 
maM([uerait  pas  de  leur  imputer  qu'ils  en  étaient  persuadés,  puis- 
(|u'ils  n'auraient  rien  dit  au  contraire,  qu'ainsi  ils  passeraient 
parmi  le  peuple  poui-  des  hérétiques  et  des  calonmiatours  qui 
étaient  dignes  eux-mêmes  des  plus  grands  sup|)lices,  après  ([uoi 
ils  laissaient  juger  au  Conseil  si  leur  prédication  pouvait  faire 
quelque  fruit  parmi  le  peuple;  qu'ainsi  le  (conseil  ne  pouvait  pas, 
sans  exposer  cruellement  l'honneur  de  la  religion  et  du  grand 
Maître  qu'ils  servaient,  refuser  de  lever  un  tel  scandale  par  un 
châtiment  public  et  exemplaire  ' . 

Le  (jonseil  ordinaire  ne  voulut  pas  se  charger  de  cette  atfaire, 
dans  laquelle  il  s'agissait  de  i"évoquer  un  jugement  du  Conseil  des 
Deux  Cents,  mais  il  la  renvoya  devant  le  Soixante  et  le  Grand 
Conseil.  Les  ministres  représentèrent,  dans  l'un  et  dans  l'autre 
corps,  les  mêmes  choses  qu'ils  avaient  dites  dans  le  Conseil  ordi- 
naire. En  Soixante,  il  y  eut  beaucoup  de  tumulte  dans  le  temps  que 
l'on  opinait  sur  leur  demande,  sur  ce  qu'un  nommé  Julien  Boccard, 
outré  de  la  sévérité  inexorable  du  Consistoire,  avait  dit  qu'il  était 
d'avis  de  demeurer  au  jugement  rendu,  qu'il  serait  bien  mal  aux 
ministres  de  pousser  les  choses  comme  ils  faisaient  et  qu'il  leur 
conviendrait  bien  mieux  de  prêcher  la  miséricorde  qu'une  rigueur 
inouïe  et  entièrement  contraire  à  leur  caractère  \  Qu'il  serait  à 
souhaiter  que  cette  atfaire  ue  fût  portée  ni  en  Deux  Cents,  ni  en 
Général',  puis({u'elle  paraîtrait  si  extraordinaire  et  si  injuste  qu'il, 
craignait  beaucoup  qu'elle  n'y  causât  bien  du  désordi'e.  Boccard 
ayant  appuyé  son  avis  avec  beaucoup  plus  de  chaleur  qu'il  ne  fal- 
lait, en  fut  censuré  et  on  lui  dit  qu'il  prît  garde  à  sa  conduite,  qu'il 
fallait  (pi'il  sût  des  nouvelles  du  tumulte  dont  on  menaçait  le  Con- 
seil et  que,  s'il  en  arrivait,  l'on  ne  s'en  prendrait  qu'à  lui.  Au  reste, 
le  Conseil  des  Soixante,  ne  voulant  pas  toucher  au  jug'ement  de 


'  l{.  (;..  vol.  41,  fo  37  v  (5  mars).  et  gênerai  »,  voulant  Jire  sans  doute  par 

-  Ibid.,  f"  39  r».  là  que  c'était  porter  atteinte  aux  préroga- 

'  Boccard  avait  dit,  non  pas  précisé-  tives  de  ces  assemblées  que  de  remettre  eu 

ment  qu'on  ne  devait  point  porter  l'affaire  discussion  des  décisions  régulièrement  pri- 

devant  les  autres  Conseils,  mais  «  que  l'on  ses  par  elles.  {Note  des  éditeurs.) 

estimoyt    point  le  conseil  des  deux   cent 


i5/|(i  si:.\ti:.\(:k   pko.nonckk  contkp:   p.    a.mkaux.  205 

coliii  des  Deux  (lents,  i'Ciivoy;i  au  Conseil  (|ui  l'avail  rendu  à  exa- 
miner la  demande  des  ministres,  lesijuels  y  ayant  en  audience 
fait  les  mêmes  représentations,  le  Conseil  des  Deux  Cents  rt''\()(|ua 
la  sentence  de  grâce  (|u'il  avait  accordée  à  Pierre  Ameaux,  ren- 
voyant au  Conseil  ordinaire  à  procéder  à  son  jugement  ' . 

Calvin  et  ses  collègues  n'avaient  pas  lait  cette  levée  de  hou- 
cliers  pour  en  demeurer  là  :  ils  ne  cessèrent  de  solliciter  le  Petit 
Conseil  pour  obtenir  un  jugement  qui  fût  à  leur  gré.  Le  Petit  Con- 
seil, pour  suivre  une  procédure  (|ui  pût  paraître  régulière,  appela 
tous  les  ministres,  tant  de  la  ville  que  de  la  canq)agne,  et  tous  les 
anciens  du  Consistoire,  et  leur  demanda  s'ils  n'avaient  point  re- 
marqué que  Calvin  eût  enseigné  depuis  sept  ans  une  fausse  doc- 
trine, soit  dans  ses  sermons,  soit  dans  ses  livres,  si  ses  mœurs 
étaient  réglées  et  honnêtes  et  s'il  n'y  avait  point  de  division  et 
d'esprit  de  parti  parmi  les  pasteurs. 

Calvin  n'était  point  présent  lorsque  le  Conseil  fît  ces  questions 
à  ses  collègues,  lesquels,  pour  y  répondre,  rendirent  un  témoi- 
gnage unanime  à  la  piété  de  ce  grand  honnne,  à  sa  charité  et 
à  sa  conduite  toute  ])ure,  toute  chrétienne.  Et  par  rapport  à  sa 
doctrine,  ils  dirent  aussi  qu'elle  était,  en  tout,  conforme  à  la  parole 
de  Dieu  et  (ju'ils  voulaient  vivre  et  mourir  dans  la  profession  de 
tous  les  points  de  la  religion  (ju'il  enseignait  ;  ([u'ils  pouvaient  au 
reste  assurer  le  Conseil  qu'il  n'y  avait  aucune  secte,  c'est-à-dire  au- 
cune diversité  de  sentimens  parmi  eux,  comme  on  les  en  accusait*. 

Après  ce  préalable,  le  Conseil  procéda  au  jugement  du  pré- 
venu, et  il  résolut  qu'il  serait  condamné  à  la  peine  portée  par  sa 
sentence,  qui  lui  serait  prononcée  de  dessus  le  tribunal,  laquelle 
serait  conçue  en  ces  termes  '  : 

Veu  par  nous  les  sindics.  juges  des  causes  criminelles,  etc.,  le  procès 
criminel  fait  contre  toy  Pierre  Ameaux,  marchand  cartier,  citoyen  de  cette 


'  R.  C.  vol.  il.  fo  :i9  vo  (6  mars).  tiou  «.tiré  du  procès  criminel  d'Ameau\  • 

-  Ibid.,  fo  .j2  V».  et  cite  cette  sentence  in  extenso.  Nous  de- 

"  Leprocèscrimiiielde Pierre .\nieau\  vous  nous  borner  à  en  publier  le  texte  tel 

n'existe  ptus  aux  Archives,  mais  notre  his-  que  nous  te  trouvons  dans  le  manuscrit. 

torien  a  eu  ces  pièces  en  main  ;  il  inscrit,  (JVofe  des  éditeurs.) 

eu  elfet,  fréquenunent  à  la  marge  la  nien- 


2(i6  KXÉCUTIO.X    DE    LA    SE.XTENCK.  l546 

ville  et  les  informations  prises  contre  toy  sur  les  cas  mentionnés  au  dit 
procès,  tes  réponses  et  confessions  plusieurs  fois  réitérées,  certaine  requête 
signée  de  ta  main,  par  toy  présentée  le  26  février,  et  tout  ce  qu'il  étoit 
nécessaire  de  voir  et  d'examiner  en  cette  occasion  ; 

Nous  te  condamnons  à  faire  amende  honorable  en  chemise  et  à  genoux, 
la  tête  nue,  et  ayant  au  poing  une  torche  de  cire  allumée  du  poids  de  .  .  . 
et  ce  au  devant  de  la  maison  de  ville,  par  devant  nous  séans  en  notre  tri- 
bunal, en  disant  et  confessant  par  toy,  à  haute  et  intelligible  voix,  que 
contre  Dieu,  vérité  et  raison,  tu  as  dit  que  maitre  Jean  Calvin,  ministre  de 
l'église  de  Genève,  avoit  annoncé  fausse  doctrine  en  la  dite  ville,  pendant 
l'espace  de  sept  ans,  et  avoit  empêché  que  les  enfans  d'icelle  ville  ne  fus- 
sent instruits  dans  la  langue  latine,  afin  que  sa  fausse  doctrine  ne  fût  décou- 
verte, qu'il  n'étoit  qu'un  méchant  homme  et  un  Picard,  i)ue  Messeigneurs 
de  ladite  ville  ne  faisoient  rien  eu  leur  conseil  sans  la  volonté  du  dit  sieur 
Calvin,  et  que  l'on  verroit  dans  peu  les  Français  gouverner  la  ville,  et  plu- 
sieurs autres  discours  semblables  contenus  au  long  en  ton  procès,  les- 
quels discours  tu  déclai-eras  n'avoir  voulu  et  ne  vouloir  maintenir  en  aucune 
manière  et  que  tu  en  as  requis  pardon  et  grâce  à  Messeigneurs.  que  tu  en 
cries  merci  et  demandes  pardon  au  Seigneur  Dieu,  a  mes  dits  seigneurs  et  à 
la  justice,  de  même  i]u'au  dit  sieur  Calvin;  que  tu  t'en  repens,  promets  et 
jures  que  tu  ne  commettras  jamais  à  l'avenir  un  tel  crime,  que  tu  porteras 
cy-après  honneur  et  révérence  de  fait  et  de  paroles,  selon  ton  pouvoir,  à  la 
parole  de  Dieu,  au  magistrat  de  la  dite  ville  et  aux  ministres  de  l'Église 
sans  les  contrister  en  façon  que  ce  soit.  Ensuite  tu  seras  mené  le  long  de  la 
dite  ville,  ayant  la  torche  au  poing  et  la  tête  nue,  à  la  manière  accoutumée 
et  conduit  aux  trois  places  publiques  et  principales,  savoir  au  Bourg-dè-Four, 
au  Molard  et  à  la  place  de  St-Gervais.  et  en  chacune  des  dites  trois  places, 
tu  feras  une  semblable  confession  à  genoux,  la  torche  au  poing,  pour  servir 
d'exemple  à  tous  autres  à  ne  tomber  en  pareilles  fautes  et  metïails. 

Cette  sévère  sentence  fut  prononcée  à  Pierre  Arneaux,  le  8  avril. 
Aussitôt  qu'elle  le  fut,  le  prévenu  y  satisfit  en  prononçant  à  genoux, 
tête  nue  et  la  torche  au  poini^',  toutes  les  |)aroles  ci-dessus  rappor- 
tées, les  syndics  étant  loujours  assis  au  tribunal  et  le  Conseil  pré- 
sent, après  (pioi  il  alla  faire  la  même  réparation  dans  les  places 
publiques  marquées  dans  sa  sentence. 

L'on  ne  peut  nier  que  Pierre  Ameau.x  n'eût  un  très  grand  tort 
de  parler  comme  il  fit  aux  amis  qu'il  avait  invités  à  souper  chez 
lui,  et  il  paraît,  dans  les  discours  qu'il  tint,  un  emportement  très 
(condamnable.  L'on  y  voit  aussi  une  ignorance  qui  fait  pitié  dans 


ir)4()  HlÎFLliXIO.NS    sru    Li:    PllOCÈS    u'aMKAIX.  26y 

le  reproche  (|u'il  fait  à  Calvin  de  taire  ;i|)(ir(ii(lre  le  g-rec  et  l'hébreu 
à  la  jeunesse  pour  l'empêcher  de  connaître  l;i  \érité,  el  l'on  ne 
saurait  disconvenir  qu'il  n'eût  mérité  une  forte  censure.  Mais  ces 
discours  avaient  été  tenus  en  particulier,  à  table,  entre  des  amis,  el 
ne  regardaient  au  fond  (pi'un  particulier  (pii,  cpioiqu'il  eût  de 
grandes  lumières,  n'était  ni  inspiré  ni  iidaillible,  le  prévenu  n'ayant 
été  convaincu  d'avoir  jamais  rien  avancé  ailleurs  de  send)lable, 
désavouant  ce  qu'il  avait  dit  et  témoignant  un  très  grand  repentir 
d'avoir  parlé  comme  il  avait  fait,  v  ayant  même  dans  ces  discours 
(|uel(pie  chose  de  vrai  par  rapport  à  l'intlucnce  (ju'ii  attribuait  à 
Calvin  d'avoir  dans  ce  qui  se  passait  de  plus  important  dans  Ge- 
nève, ce  qui  taisait  de  l'honneur  à  ce  grand  iionmie,  son  ministère, 
enfin,  et  celui  de  ses  collègues,  de  même  que  la  religion  ne  rece- 
vant aucune  atteinte,  (juand  mémo  il  aurait  été  condamné  à  une 
peine  plus  légère. 

Dans  ces  circonstances,  dis-je,  l'infamie  que  l'on  répandit  sur 
cet  homme  et  sur  sa  famille  par  une  sentence  de  cette  nature  ne 
fait  honneur,  ni  au  magistrat  qui  se  laissa  trop  aisément  porter  à  la 
donner,  ni  à  ceux  qui  la  sollicitèrent,  mais  il  n'est  pas  surprenant 
que  dans  ces  temps  de  l'enfance  de  la  Réformation,  l'on  eût  des 
idées  moins  épurées  qu'on  les  aurait  aujourd'hui  et  que  l'on  r-cmar- 
quàt,  parmi  les  conducteurs  de  l'Église  et  parmi  les  magistrats, 
des  restes  de  l'esprit  du  papisme  qui  ôte  toute  liberté  de  conscience 
et  ([ui  fait  un  crime  capital  de  penser  sui  la  religion,  d'une  autre 
manière  que  fait  l'Eglise,  car,  dans  le  fond,  après  avoir  ôté  ce  qu'il 
y  avait  de  dur  dans  les  termes  dont  se  servait  Pierre  Ameaux,  il 
ne  parait  autre  chose  si  ce  n'est  qu'il  était  dans  d'autres  idées  que 
Calvin  sur  quelques  points  de  la  religion,  peut-être  sur  des  dogmes 
purement  spéculatifs  '  et  sur  lesquels  les  théologiens  disputent  tous 
les  jours  de  part  et  d'autre,  idées  à  l'égard  desquelles  ni  magistrat, 
ni  pasteur  ne  peuvent  sans  injustice  gêner  la  conscience  d'aucun 


'  Je  trouve  dans  sou  procès  qu'il  avait  à  Calvin  et  i)ue  c'était  ces  difficultés  qu'il 

des  doutes  sur  la  nature  du  péi-hé  contre  entendait  par  ces  herbes  fortes  qu'il   lui 

le  Saint-Esprit,   qu'il   préparait   la-dessus  voulait  présenter, 
quelques  difficultés  (pi'il  vonlail  [u-oposer 


21)8  TUMlLTh,     l'Ol'ILAim:.  1  540 

particulier,  moins  encore  flétrir  par  des  peines  autant  déshono- 
rantes ceux  (pii  sont  dans  d'autres  pensées  qu'eux'. 

Au  reste,  Roset  se  trompe  ou  veut  hien  tromper  ses  lecteurs 
quand  il  dil  dans  les  Cluoniqnes'  que  Calvin  ne  se  mêla  point  de 
cette  affaire  et  ([u'il  ne  fil  aucune  démarche  auprès  des  Conseils 
pour  lui  faire  prendre  la  pente  fpi'elle  |)rit.  Tout  le  contraire  paraît 
par  ce  que  nous  avons  dil  ci-dessus,  (pii  est  lire  des  registres  pu- 
blics, témoins  naturels  et  nullement  sus|)ecls,  mais  la  crainte  sans 
doute  de  déplaire  à  Calvin,  (pii  vivait  encore  dans  le  temps  que  cet 
auteur  écrivait  son  histoire,  lui  a  fait  donner  au  récit  fort  abrégé 
qu'il  fail  du  procès  de  Pierre  Ameaux,  un  tour  un  peu  différent  de 
celui  que  l'amour  de  la  vérité  exigeait  qu'il  lui  donnât. 

Malgré  l'estime  générale  que  l'on  avait  pour  Calvin,  bien  des 
gens  ne  laissaient  pas  de  s'apercevoir  et  de  sentir  qu'il  avait  poussé 
l'affaire  de  Pierre  Ameaux  avec  trop  de  passion,  l'on  en  murmu- 
rait même  assez  ouvertement  par  la  ville,  surtout  à  St-Gervais,  où 
peu  de  jours  avant  que  le  jugement  que  nous  venons  de  rapporter 
fiit  rendu,  il  y  eut  une  sédition  à  ce  sujet  dans  toutes  les  formes,  de 
quoi  le  Conseil  ayant  été  informé,  pour  arrêter  le  mal  dans  sa  nais- 
sance, il  se  transporta  en  corps  dans  ce  quartier  et  Ht  jilanter  en  sa 
présence  un  gibet  au  milieu  de  la  grande  place,  ce  qui  épouvanta 
si  fort  ceux  qui  s'étaient  mis  en  mouvement  que  le  tumulte  fut  en- 
tièrement calmé  sur-le-champ  \ 

Ce  tumulte  avait  été  précédé  d'un  autre  bien  plus  scandaleux, 
le  jour  auparavant,  qui  était  un  dimanche  :  ce  tumulte  arriva  dans 
le  temple  de  St-Gervais,  au  prêche  du  soir,  Calvin  étant  en  chaire. 
Ce  ministre  avait,  en  deux  ou  trois  sermons  différens  dans  le  même 
lieu,  censuré  en  des  termes  extrêmement  forts  la  conduite  de  ses 
auditeurs.  Dans  celui-ci,  ayant  dit  qu'il  était  monté  en  chaire,  non 
point  pour  rétracter  ce  qu'il  avait  dit,  mais  pour  le  maintenir,  puis- 
qu'il ne  prêchait  point  do  lui-même,  mais  que  ce  qu'il  disait  venait 
de  Dieu,  il  ajouta  aux  censures  qu'il  leur  avait  faites  auparavant 


'  Oa  ne  trouvera,  dans  les  liislùriens       Anjeaux  que  cotte  appréciation  de  Gautier. 
postérieurs,  rien  de  plus  justement  pensé      {Noie  des  éditeurs.) 
ni  de  plus  impartial  sur  le  procès  de  Pierre  '  Liv.  V.  cliap.  4,  p.  314. 

"  R.  C,  vol.  41,  fo  61  \"  (:iO  mars). 


l5/|6  l'ROC.KS     1)1      \[I\ISTRK    UE    I.A     MAHE.  ^fif) 

cpllo-ri  :  que  plus  de  cent  de  ceux  de  ce  (juarlier  (pi'il  avail  vus  s'en 
aller  par  les  rues,  dans  le  (emj)s  (pi'il  leur  venait  |)rèclier,  élaieul 
|)ires  (jue  des  bêtes,  piiis(|irils  ne  souciaient  pas  devenir  eiilendie 
la  parole  de  Dieu.  Un  de  ses  auditeurs,  Alliod  pâtissier,  irrili- 
d'un  reproche  si  vif,  se  mit  à  criei-  lonl  liaul  :  m  II  n'est,  pas  vrai, 
nous  ne  soiiinKîs  pas  des  hèles  »,  ce  (pii  causa  dn  bruit  entre  cet 
homme  et  quel(pies-uns  (pii  étaient,  autour  de  lui,  (pii  lui  re|)résen- 
laieut.  qu'il  avait  tort,  de  faire  du  scandale  et,  (pii  eurent  beaucoup 
de  peine  à  It^  faire  taire,  mais  après  le  sermon,  il  se  plaignit  tout 
haut  dans  les  mes,  amassant  les  gens  pour  leur  dire  que  Calvin 
avait  traité  ses  auditeurs  dans  son  sermon  de  loups  insatiables  et 
de  chiens  cpii  ne  fré(juentaient  j)oint  les  sermons  :  cet  homme  fut 
puni  de  quehpies  jours  de  prison  et  censuré  grièvement  '. 

Un  des  ministres  de  la  campagne —  c'était  Henri  De  la  Mare, 
pasteur  de  Jussy  —  eut  le  malheur  d'être  enveloppé  par  la  chute  de 
Pierre  Anieaux'.  Il  était  compère  et  bon  ami  de  celui-ci.  Sur  une 
parole  que  Ameaux,  pour  se  disculper  en  quelque  manière,  eut 
l'imprudence  de  lâcher  dans  les  prisons,  savoir  que  les  habitudes 
(|u'il  avait  eues  avec  Henri  De  la  Mare  et  quelques  autres  ministres 
qui  n'aimaient  pas  M.  (lalvin,  étaient  cause  de  son  malheur,  puis- 
que s'il  ne  les  eût  pas  fréquentés,  il  n'aurait  pas  parlé  aussi  mal  à 
propos  ([u'il  avait  fait,  sur  cette  parole,  dis-je,  Delà  Marelui-nume 
fut  mis  en  [)i'ison.  Aussitôt,  deux  de  ses  collègues,  Ferron,  mi- 
nistre de  St-Gervais,  et  Philippe  de  Ecclesia,  pour  plaire  sans  doute 
à  t-alvin,  déposèrent  contre  lui  et  rapportèrent  au  magistrat  des 
choses  qu'il  leur  avait  dites  dans  le  tête-à-lète  et  séparément,  les- 
([uelles  furent  causes  de  sa  perte.  Le  premier  rapporta  que  De  la 
Mare  lui  avait  dit  qu'on  faisait  tort  à  Pierre  Anieaux  de  le  traiter 
criminellement  comme  l'on  faisait,  et  le  second,  entrant  dans  un 
plus  grand  di'lail,  déposa  que  le  même  lui  avait  dit  que  c'était 
dommage  que  l'on  voulût  perdre  son  compère  Ameaux  comme  l'on 
faisait,  puisfpi'il  avail   très  bien  servi  la  Républi([ue  et  qu'il  était 

'  R.  C  vol.  41,  fo  .59  vo,  64  v".  que  celui  de  Pierre  Ameaux,  dans  le  mé- 

'  Le  procès  du  ministre  De  la  Mare  moire  cité  plus  haut.  pp.  78  ss.  {Note  des 

se  trouve  aux  Arctiives  de  Genève,  sous  le  édilews.) 

n»  423.  Galifîe  t'a  étudié  en  même  temps 


270  PROCÈS    1)1'    MINISTRE    DE    LA    MARE.  1 54'i 

encore  en  l'ial  de  lui  i-eiidn'  à  l'avenir  des  services  imporlans,  siu- 
lout  en  temps  de  g-uerre,  qu'ainsi  il  ne  voulait  point  l'abandonner 
dans  la  nécessité,  qu'il  méritait  d'ailleurs  (pi'on  le  soulînl  parce 
([u'il  as  ail  de  saines  idées  sur  l'Ecriture  Sainte  et  sur  la  relij^ion, 
ce  qu'il  avait  reconnu  quand  ils  avaient  raisonné  ensemble  sur  ces 
sortes  de  matières;  ([u'ensuite,  ayant  fait  tomber  la  conversation  sur 
Calvin,  De  la  Maro  lui  dit  <pie  si  lin",  de  Ecclesia,  avait  été  renvoyé 
exercer  son  ministère  à  la  campagne,  ce  n'était  point  que  l'on  crnt 
(pie  sa  doctrine  fût  mauvaise  ou  que  sa  prédication  fût  mal  reçue 
du  peuple,  mais  parce  qu'il  ne  savait  pas  faire  sa  cour  à  M.  Calvin, 
d'où  il  concluait  que  c'était  une  chose  dangereuse  que  d'être  mal 
avec  lui.  Il  avait  dit  au  ministre  Perron  fpie  Calvin  était  très  mal 
vu  à  Berne,  parce  qu'il  avait  fait  abolir  dans  Genève  les  fêtes  et  les 
cérémonies,  et  que  l'avoyer,  lui  parlant  un  jour  à  Berne,  s'était 
emporté  d'une  terrible  manière  contre  lui,  lui  attribuant  de  clier- 
cher  à  semer  la  division  entre  les  deux  états. 

Un  autre  témoin',  qui  était  un  des  amis  de  Pierre  Ameaux  et 
qui  logeait  même  chez  lui,  eut  aussi  assez  peu  de  g-énérosité  pour 
trahir  la  confidence  et  aller  dire  au  magistrat  que  le  jour  de  l'em- 
prisonnement d' Ameaux,  Henri  De  la  Mare  vint  dans  sa  chambre 
lui  en  a|>prendre  la  nouvelle  et  la  lui  raconter  de  cette  manière  : 
((  Ouehpies-uns,  lui  dit-il,  après  qu'il  les  eut  bien  régalés  et  qu'il  leur 
eut  fait  grande  chère  dans  sa  maison,  à  souper,  pour  toute  récom- 
pense l'ont  accusé  au  Conseil  et  fait  mettre  en  prison  pour  quelques 
paroles  qu'il  a  dites.  »  Sur  la  demande  que  le  déposant  fit  si  Pierre 
Ameaux  avait  parlé  directement  contre  Dieu  ou  contre  les  hommes, 
Henri  De  la  Mare  n'-pondit  :  «  Je  pense,  dit-il,  qu'il  a  tenu  ([uelques 
discours  contre  Calvin,  cependant  s'il  y  a  plus  que  cela  et  qu'il 
ait  tort,  c'était  après  avoir  bu  qu'il  jiarlait;  je  l'ai  toujours  connu 
pour  un  homme  de  bien,  plein  de  vertu  et  de  mérite.  Calvin  se 
laisse  un  peu  emporter  à  ses  passions,  il  est  impatient  et  s'aban- 


'  Il  s'agit  (le  iîeiloît  Textor.  m^ileciii  et  ami  intime  de  Calvin.  Le  texte  de  sa 
dénonciation,  en  date  du  11  mars  l.S'iti,  a  été  publié  par  J.-A.  Galiffe,  Notices  généal., 
t.  m,  p.  .ïâi,  d'après  l'original  faisant  partie  de  sa  collection  particulière.  Cf.  sur 
Tetlur.  les  Arrêts  du  Conseil,  etc.,  par  .-V.  Cartier.  d:ins  M.  D.  G.,  t.  XXIII, 
pp.  482  et  suiv.  (Note  des  éditeurs.) 


i54fi  i>R()(:i:s   Di;   ministhk   di-:    i,a   make;.  ■>-:] 

donne  Faciicmciil  à  la  haine  et  à  la  vongeanco  ;  (|uand  il  a  la  dent 
(•outre  ([nel(ju'uii,  ce  n'esl.  jamais  Fail  ;  l'on  connut,  à  Strashonri^' 
(jn'il  avait  tous  ces  défauts  et  même  on  lui  donna  des  avis  là-des- 
sus, et  (|uand  il  revint  à  Genève  ses  amis  le  prièrent  de  s'en  corri- 
ger. »  Il  ajouta  (|ue  Calvin  avait,  depuis  peu,  donné  des  nianpies  de 
son  esprit  de  rancune  dans  un  grand  démêlé  qu'il  avait  eu  avec  un 
des  principaux  magistrats  de  la  Ville,  lequel  alla  si  avant  ((ue  le 
Conseil,  qui  eu  prit  connaissance,  eut  beaucou|)de  peine  à  le  porter 
à  se  réconcilier  et  qu'il  poussa  même  la  haine  à  un  point  tpi'il  ne 
voulut  point  prendre  la  cène,  ce  qui  avait  apparemment  donné 
occasion  à  Pierre  Ameaux  de  parler  comme  il  avait  Fait.  Henri  Ue 
la  Mare  ajouta  ensuite  :  «  .l'ai  ouï  dire  cpie  Calvin  poursuit  ce  pri- 
sonnier, mais  il  ne  devrait  pas  le  faire  pour  son  bien,  car  Pierre 
Ameaux  est  un  homme  cjui  a  bien  du  crédit  et  des  amis  pnissans 
qui  se  vengeront  en  temps  et  lieu  »  et  que  l'on  tenait  déjà  par  la 
Ville  certains  discours  (jui  ne  présageaient  rien  de  bon  à  cet 
égard. 

De  la  Mare  subit  divers  interrogatoires  sur  les  faits  posés 
contre  lui;  il  les  avoua  |)resque  tous,  à  la  ri'serve  de  quelques 
petites  circonstances  peu  essentielles.  11  ne  feignit  pas  même  de 
dire  qu'il  avait  recommandé  l'afFaire  de  son  compère  Ameaux  à  un 
de  ses  jug-es.  Il  avoua  d'avoir  dit  que  Calvin,  depuis  longtemps,  le 
regardait  d'un  mauvais  œil,  savoir  depuis  qu'il  fut  établi  ministre 
dans  Genève  après  l'exil  de  Farel  et  de  Calvin,  mais  il  nia  cons- 
tamment d'avoir  jamais  mal  parlé,  ni  du  magistrat,  ni  des  ministres, 
comme  quelc{ues-uns  des  témoins  qui  avaient  déposé  contre  lui  le 
lui  attribuaient,  témoig-nant  au  reste  du  repentir  et  demandant  par- 
don d'avoir  parlé  avec  autant  de  lég-èreté  qu'il  avait  fait. 

L'on  ne  saurait  nier  (ju'il  n'y  eût  de  l'imprudence  dans  la  plu- 
part des  discours  qu'avait  tenus  Henri  De  la  Mare  contre  Calvin  et 
même  il  y  paraissait  une  certaine  envie  de  médire  qui  ne  convient 
à  personne  et  moins  encore  à  un  ministre  de  l'Évangile.  En  im  mot, 
on  voyait  assez  clairement  qu'il  était  lui-même  animé  d'un  esprit 
de  ressentiment  contre  Calvin,  de  ce  que  celui-ci  ue  lui  voulait  pas 
du  Ijieu,  tous  défauts,  à  la  vérité,  et  péchés  devant  Dieu,  mais 
poui'  lesquels  les  juges  ne  s'avisèrent  jamais  de  faire  de  procès  et 


2^2  DE    LA    MARE    EST    uÉpOSÉ    DU    MINISTERE.  l5t\6 

d'infliger  des  peines  à  personne.  Aussi  le  Conseil,  procédant  au 
jugenienl  de  Henri  De  la  Mare,  trouva  que  la  peine  de  la  prison 
([u'il  avait  endurée  pendant  ({uehpies  jours  était  suffisante  pour  le 
punir  de  ce  (pi'il  avait  dit  et  (pi'il  devait  être  élargi,  en  jurant  de 
comparaître  devant  le  Conseil  toutes  les  fois  (pi'il  serait  demandé, 
lui  défendant  cependant,  en  même  temps,  de  rien  dire,  ni  en  public, 
ni  en  |)articulier,  sur  les  ministres  des  églises  de  Genève  qui  put 
être  mal  interprété,  à  moins  qu'il  ne  le  fît  par  forme  d'accusation 
et  qu'il  ne  voulût  soutenir  en  justice  ce  qu'il  aurait  avancé.  Qu'au 
reste,  il  ne  pourrait  prétendre  aucun  dédommagement  contre  qui 
que  ce  fût  des  frais  de  son  eni|irisonnement  et  de  sa  détention. 

Ce  jugement  ne  fut  point  tel  que  Calvin  et  ses  collègues  le 
souhaitaient;  aussi,  d'abord  qu'ils  l'eurent  appris,  ils  se  présentè- 
rent tous  en  corps  en  Conseil,  où  ils  furent  entendus  conlradictoi- 
rement  avec  le  prévenu  et  où  Calvin  tacha  de  se  justifier  fie  ce  que 
celui-ci  avait  dit  à  son  désavantage,  concluant  ({ue,  pour  expier  sa 
faute,  Henri  De  la  Mare  devait  être  déposé  de  son  ministère,  ce  que 
le  Conseil,  entraîné  enfin  par  la  véhémence  de  leurs  discours,  leur 
accorda,  quoique,  dans  tout  ce  (pi'ils  avancèrent,  ils  n'eussent 
justifié  aucun  nouveau  fait  contre  lui  et  que  Henri  De  la  Mare  eût 
encore  demandé  pardon  de  sa  conduite,  le  Conseil  leur  permettant 
d'élire  un  autre  ministre  en  sa  place  pour  servir  l'église  de  Jussy 
et  de  Foncenex,  et  condamnant  encore  le  prévenu  à  trois  jours  de 
prison  pour  avoir,  dans  la  contestation,  contredit  M.  Calvin  avec 
trop  de  chaleur.  Ce  dernier  jugement  fut  rendu  le  1 5  avril  ' ,  peu  de 
jours  après  celui  qui  avait  été  prononcé  contre  Pierre  Ameaux. 

L'on  ne  saurait  disconvenir  que  cet  attachement  qu'avait 
Calvin  à  poursuivre  si  vivement  ceux  qui  donnaient  la  moindre 
atteinte  à  sa  réputation  ou  qui  avaient  des  idées  différentes  des 
siennes,  ne  fût  un  défaut  dans  ce  grand  homme,  de  quelques 
raisons  que  l'on  se  serve  pour  l'excuser.  D'un  côté,  la  rudesse  du 
siècle  où  il  vivait,  le  peu  de  connaissances  ([ue  l'on  avait  alors  des 
principes  de  la  bonne  philosophie,  et  de  l'autre,  les  grands  talens 

'  R.  C,  vol.  41,  fo  73  vo.  —  De  la  Mare,  comme  d'autres  victimes  des  rancunes 
de  Calvin,  fut  accueilli  par  les  Bernois,  qui  lui  confièreut  une  cure  dans  le  pays  de 
Gex;cf.  Opéra,  t.   Xllt,  n"  116)!,  n.  2.  (Note  des  éditeurs.) 


l546  CARACTÈRK    de    CALVIN.  2y3 

qu'il  se  sentait  d'ailleurs  et  les  obligations  fjiir  lui  nvait  i'K^lise 
peuvent  pallier  en  quelque  manière  ce  qu'il  y  avait  de  trf)p  inq)é- 
rieux  dans  son  humeur  et  dans  sa  conduite,  mais  l'on  ne  saurait 
par  là  l'excuser  tout  à  fait,  et  il  faut  avouer  sans  détour  qu'il  y  avait 
beaucoup  de  l'homme  dans  les  faits  que  nous  venons  de  rapporter. 
Mais  si,  à  cet  égard,  Calvin  est  digne  de  blâme,  l'on  ne  peut  discon- 
venir qu'à  divers  autres,  il  ne  méritai  les  plus  grands  éloges  :  il  était 
d'un  désintéressement  et  d'une  générosité  qui  ne  se  rencontrent 
guère  que  chez  les  plus  grands  hommes.  La  seigneurie  lui  ayant 
fait  cette  année  un  petit  présent  de  dix  écus,à  l'occasion  d'une  ma- 
ladie qu'il  avait  eue  et  qui  lui  avait  causé  de  la  dépense,  il  ne  le 
voulut  point  recevoir  ',  quoiqu'il  fiit  pauvre,  priant  le  Conseil  de  le 
distribuer  à  ses  collègues  qui  en  avaient  plus  besoin  que  lui,  et 
même  de  diminuer  ses  gages  pour  leur  faire  du  bien  ' .  Il  fit  la  même 
choses  en  plusieurs  autres  occasions  semblables,  mais  l'endroit  par 
où  il  s'attirait  surtout  la  vénération  des  gens  de  bien,  c'était  la 
haine  irréconciliable  qu'il  avait  pour  le  vice  et  les  vicieux.  Cette 
année  lui  fournit  bien  des  occasions  de  la  faire  éclater,  de  même 
que  les  suivantes.  Il  eut  le  malheur  d'avoir  des  collègues  qui,  no- 
nobstant leur  caractère,  vivaient  d'une  manière  scandaleuse  :  non 
seulement  ils  fréquentaient  les  cabarets,  mais  même  ils  donnaient 
dans  la  débauche  du  sexe,  du  moins  il  y  avait  tout  lieu  de  juger 
qu'ils  la  poussaient  à  bout,  puisqu'il  y  en  eut  qui  furent  trouvés  se 
baigner  nus  dans  des  bains  publics  avec  des  femmes  et  faire  des 
actions  et  tenir  des  discours  ensemble  fort  déshonnêtes  '.  iVIeigret, 


'  R.  C,  vol.  40,  fo  356  V»  (23  janvier).  le  pria  de  garder  les  dix  écus  «  en  dedu- 

Cf.  la  lettre  de  Calvin  à  Farel,  citée  plus  cion  des  despens  du  serviteur  qu'il  ha  » 

haut,  p.  223.  (Note  des  éditeurs.)  et   accorda    ensuite   divers  subsides  aux 

^  Calvin  refusa  en  efTet  les  dix  écus  collès.'ues  de  Calvin.  Cf.  R.  C,  vol.  41, 

dont  voulait  le  gratifier  le  Conseil,  mais  f»  34  r»,  74  r».  Ho  v».  (Note  des  éditeurs.) 

celui-ci  décidade  lui  faire  présent  d'un  ton-  '  Il  s'agit  de  l'atfaire  de  Cliampereau, 

neau  de  vin  (R.  C.,/oc.  cit,).  Quelques  se-  ministre  ii  Gex,  Claude  Veyron,  ministre 

raaines  plus  tard,  le  réformateur  paraissait  de  Compesières,  et  Aimé  Meigrel,  ministre 

au  Conseil  pour  le  remercier  et  remettait  de  Moens.  mais  le  dernier  seul  appaitenait 

dix  écus  en  paiement  du  vin  qui  lui  avait  à  l'église  de  Genève;  les  autres  dépendaient 

été  envoyé.  Il  exposait  en  même  temps  que  de  Berne.   Cf.   R.  C.  vol.  40,  f»  34.5  r», 

plusieurs  ministres  étaient  nécessiteux  et  3.51  r».  [Note  des  éditeurs.) 
avaient  liesuin  d'être  seccinru*.  Le  Conseil 


274  DKLtTS    DE    iMŒrRS.  1 54^ 

enire  autres,  ministre  de  Moens,  ayant  été  convaincu  par  les  recher- 
ches que  fit  taire  Calvin  de  s'être  donné  des  licences  de  cette 
nature,  fut  déposé  du  ministère  et  chassé  de  la  ville  '. 

Calvin  ne  poursuivit  pas  avec  moins  de  vig-ueur  et  de  courage 
un  des  premiers  magistrats  '  qui  avait  donné  dans  le  vice  de  la 
luxure  :  il  fut  mis  en  prison  et  ayant  avoué  sa  faute,  il  fut  con- 
damné à  y  vivre  trois  jours  au  pain  et  à  l'eau,  à  cinquante  écus 
d'amende  aux  fortifications  et  à  être  suspendu  du  Conseil  pour 
un  an^  le  renvoyant  au  reste  au  Consistoire  pour  y  subir  les  cen- 
sures ecclésiastiques.  En  général,  Calvin  fit  très  souvent  des  remon- 
trances au  Conseil  |)our  le  prier  de  remédier  au  débordement  du 
peuple  et  surtout  de  la  jeunesse,  rien  n'étant  plus  commun  dans 
Genève  (jue  paillardise  et  qu'adultères,  et  les  prisons  étant  presque 
toujours  remplies  de  gens  qui  étaient  tombés  dans  ces  crimes,  les- 
quels se  croyaient  si  fort  autorisés  par  l'exemple  qu'ils  paraissaient 
même  dans  le  Consistoire,  lorsqu'ils  étaient  appelés,  avec  la  der- 
nière insolence,  jusque-là  qu'il  y  en  eut  un'  qui,  y  ayant  comparu  le 
8  juin,  s'emporta  d'une  étrange  manière  :  il  s'y  présenta  d'abord 
d'un  air  fier  et  arrogant,  déclarant  qu'il  ne  répondrait  point  à  Cal- 
vin, lequel  il  ne  reconnaissait  pas,  mais  seulement  au  syndic  qui 
était  présent  et  aux  anciens,  et  étant  hors  de  la  chambre,  il  tint 
plusieurs  discours  pleins  d'insolence  et  d'impiété,  comme  entre 
autres,  qu'un  jour  il  serait  syndic  et  qu'alors  il  rétablirait  les  bor- 
dels aux  quatre  coins  de  la  ville.  Le  Consistoire,  justement  indigné 
d'une  telle  conduite,  en  porta  ses  plaintes  au  Conseil  et  le  pria  de 
maintenir  son  autorité  en  châtiant  cet  homme-là  comme  il  le  méri- 


'  R.  G.,  vol.  40,  fo  364f  v»;  vol.  41,  rite  du  Consistoire,  et  c'était  là  le  véritable 

f»  .^)7  r».  Procès  criminels,  n"  417.  grief  de  Calvin  contre  lui.  Il  avait  paru 

*  Antoine  Gerbel,   ancien  syndic  et  devant   cette   assemblée    «    sans   pourter 

membre  du  Petit  Conseil;  R.  C,  vol.  41.  honneur  ny  révérence  audit  consistoyre, 

fo  161  vo,  170  v",  171  r",  17,1  r».  ains  avoit  son  manleault  en  excherpe  des- 

'  C'était  Gaspard  Favre,  fils  de  Tan-  soubi  son  bras  »  (R.  C,  vol.  41,  f»  116  ro). 

cien  conseiller  François   Favre;    il    nia  Voir  dans  Roget,  ouvr.  cité.  t.  II,  p.  231, 

d'ailleurs   le   propos   rapporte  par   notre  d'autres  détails  sur  cette  curieuse  scène 

historien.  Gaspard  Favre,  comme  le  reste  où  Calvin  n'eut  pas  le  dernier  mot.  (Note 

de  sa  famille,  faisait  peu  de  cas  de  l'auto-  des  /•dileurs.) 


l546  INFRACTION    A     I-'kDFT    SIK     I.I^S     HANSES.  S'yS 

tait.  Il  fut  envoyé  en  prison  en  chaml)re  close,  où  il  resta  ([uelques 
jours,  ensuite  il  en  sortit  après  avoir  essuyé  une  forte  censure  '. 

Le  Conseil,  pressé  de  faire  quelques  lois  contre  les  luxurieux, 
plus  sévères  que  celles  qui  avaient  eu  lieu  jusqu'alors,  ordonna  que 
ceux  qui  n'étaient  pas  mariés  seraient  condamnés  à  tenir  prison  six 
jours  au  pain  et  à  l'eau  et  à  payer  cinq  florins  d'amende,  et  ceux 
qui  étaient  mariés  à  faire  une  semblable  pénitence  pendant  neuf 
jours,  avec  une  amende  proportionnée  à  leurs  biens,  et  les  uns  et 
les  autres  à  demander  pardon  à  Dieu  et  à  la  justice'. 

Calvin  poussait  si  loin  la  réformation  des  mœurs  qu'il  ne  vou- 
lait absolument  souffrir  rien  qui  sentît  le  moins  du  inonde  la  mon- 
danité. Les  danses  avaient  été  défendues  et  le  Consistoire  faisait 
appeler  régulièrement  tous  ceux  qui  contrevenaient  à  ces  défenses. 
Des  personnes  de  la  première  distinction,  et  entre  autres  le  syndic 
Corne,  le  capitaine  i^énéral  Perrin  et  sa  femme  %  y  ayant  contre- 
venu, ayant  dansé  dans  une  maison  particulière,  ils  ne  furent  pas 
épargnés  :  ils  furent  cités  au  Consistoire,  ils  y  essuyèrent  une 
sévère  censure.  Quelques-uns  voulaient  nier  le  fait,  mais  Calvin, 
qui  avait  des  preuves  pour  les  convaincre  —  le  syndic  Corne,  un  des 
accusés,  avouant  la  chose  —  leur  imposa  le  serment  et  ils  eurent 
ainsi  la  confusion  d'être  convaincus  d'avoir  menti,  sur  quoi  Calvin 
redoubla  la  censure  par  rapport  à  eux.  La  femme  de  Perrin  s'en 
attira  une  particulière,  qui  fut  des  plus  vives  ;  elle  était  sœur  de 
celui  qui  avait  dit  qu'il  rétablirait  les  maisons  de  débauche  par 
toute  la  ville,  et  son  père  avait  mené  et  menait  encore  une  vie  des 
plus  libres,  de  sorte  que  sa  famille  donnait  plus  d'occupation  au 
Consistoire  qu'aucune  autre.  Elle  eut  l'audace  de  reprocher  en 
face  à  ce  corps  qu'il  en  voulait  bien  à  sa  famille,  mais  elle  ne  s'at- 
tira, par  un  reproche  si  insolent  et  si  fort  à  contretemps,  qu'une 
répréhension  encore  plus  forte.  Calvin  ayant  pris  la  parole,  lui  dit 


'  R.  C,  vol.  41,  fo  H6  r.   133  \o,  Favre,  fille  de  François  et  sœur  de  Gas- 

et  Reg.  du  Consistoire.  4  mars  et  17  juin.  pard  Favre  dont  il  vient  d'être  question, 

dans  Calvini  op.,  Annales,  pp.  371  et  382.  On  sait  avec  quelle  indomptable  énergie 

{Note  des  éditeurs.)  elle  résista  jusqu'au  bout  à  Calvin  et  au 

*  R.  C,  vol.  41,  fo  162  vo  (2  août)  Consistoire.  (Note  des  éditeurs.) 

^  Ami  Perrin  avait  épousé  Françoise 


276  SIJITK    DE    CETTE    AFFAIHE.  I  Ô^G 

que  sa  pétulance  et  celle  de  ses  parens  n'empêcheraient  pas  au 
Consistoire  de  faire  son  chemin,  et  que  quand  il  y  aurait,  dans  cette 
famille,  autant  de  couronnes  qu'il  y  avaitde  têtes  folles  et  furieuses, 
elles  n'empêcheraient  pas  que  l'on  n'exerçât  à  leur  éig'ard,  comme  à 
celui  de  tous  les  autres,  la  discipline  ecclésiastique  dans  toute  sa 
sévérité,  (jue  s'ils  voulaient  mener  une  vie  libertine,  il  n'avaient  qu'à 
bâtir  une  nouvelle  ville  où  ils  pourraient  vivre  seuls  et  à  leur  fan- 
taisie, mais  que  tant  qu'ils  seraient  à  Genève,  ils  pourraient  compter 
que  ce  serait  en  vain  qu'ils  feraient  leurs  efforts  pour  secouer  le 
joug  de  Christ.  C'est  de  cette  manière  que  Calvin  marque,  dans  une 
de  ses  lettres  écrites  à  Farel,  qu'il  réprime  l'insolence  de  cette 
femme'.  J'ai  été  bien  aise  de  le  rapporter  ici,  afin  que  les  lecteurs 
vissent  un  échantillon  de  la  dignité  et  de  la  fermeté  avec  laquelle 
ce  grand  homme  reprenait  les  vicieux'.  Au  reste,  le  syndic  Corne, 
quoiqu'il  témoignât  du  repentir  d'avoir  contrevenu  aux  ordres  et 
qu'il  fût  syndic  du  Consistoire,  ne  laissa  pas  de  comparaître 
comme  les  autres  et  d'avoir  sa  part  à  la  censure;  il  ne  rejirit  point 
même  sa  place  qu'après  qu'il  eut  fait  sa  réparation,  la  femme 
d'Ami  Perrin  et  la  plupart  des  autres  furent  envoyés  en  prison  où 
ils  restèrent  trois  jours  pour  expier  leurs  fautes  '. 

Ami  Perrin,  irrité  de  la  manière  dont  le  Consistoire  en  avait 
usé  avec  sa  femme  et  son  beau-père,  (jui  y  avait  été  à  diverses  fois 
repris,  ne  put  pas  s'empêcher  d'en  témoigner  son  chagrin.  Il  était 
capitaine  général  et  par  conséquent  fort  accrédité  dans  la  ville,  et 
bien  des  gens,  remarquant  qu'il  abusait  de  son  crédit  et  qu'il  s'en 
faisait  trop  accroire,  qu'il  fréquentait  de  jeunes  débauchés  et  qu'il 
se  croyait  même  au-dessus  des  lois,  en  murmurèrent.  Perrin  s'en 
étant  aperçu  et  ne  pouvant  pas  souffrir  qu'on  parlât  mal  de  lui, 

'  Opéra,  t.  XII,  n»  791.  menus  détails,  les  mœurs  de  la  nation.  Cf. 

'  Il  est  à  peine  besoin  de  relever  tout  Roget.  nuvr.  cité,  (.  H.  p.  22n.  {Note  des 

ce  qu'a  d'exagéré  cette  épithète,  appliquée  éditeurs.) 

à  des  gens  dont  le  crime  consistait  à  avoir  '  R.  C,  vnl    41,  f»  70  v»,  7:i  r°.  et 

dansé  dans  une  réunion  de  famille,  mais  Reg.  du  Consistoire,  dans  Calmni  op.,  An- 

c'était   pour  Calvin  l'occasion  qu'il  cher-  nales,  8  et   lo  avril,   pp.  377-;{78.  Voir 

chait  avec  impatience  de  .saisir  corps  à  aussi  la  lettre  écrite  à  Perrin  par  le  réfor- 

corps  et  de  terrasser  quiconque  tenterait  mateur  au  sujet  de  cette  affaire,  op.  cit., 

encore  de  s'insurger  contre  la  prétention  t.  XII.  n"  792.  iNole  des  èditein-s.) 
de  l'ÉglLse  de  régler,  jusque  dans   les  plus 


lÔ/(()  PLAINTES    UE    PEHUIN    Al'    CONSEIL.  277 

s'en  |)laii>nit  au  Conseil  le  iG  mai,  oi'i  il  représenta  ([ue  plusieurs 
lui  altribuaieul  d'avoir  des  liaisons  |)ar(iculi('res  avec  les  Philippe 
et  autres  gens  suspects,  que  l'on  parlait  même  de  lui  ôter  la  charge 
de  capilaine  général  et  que  l'on  accusait  sa  Femme  d'avoir  dit  (pi'il 
fallait  abolir  le  Consistoire  et  chasser  Calvin  de  la  ville,  demandant 
justice  contre  ceux  (jui  avaient  parlé'à  son  désavantage  et  mena- 
çant de  se  la  faire  lui-même  si  on  ne  la  lui  rendait  pas,  ajoutant 
qu'il  ne  tenait  [)as  sa  charge  de  capilaine  général  du  Petit  Con- 
seil, mais  de  celui  des  Deux  Centsetdu  peu|)le'  .  Perrin  était  si  fort 
craint  de  ses  collègues  qu'on  ne  lui  osa  rien  dire  sur  les  menaces 
fpi'il  venait  de  faire  :  on  se  contenta  de  l'exhorter  à  la  modération 
et  de  faire  les  mêmes  observations  à  ses  parties.  Cependant, 
comme  l'abus  que  faisait  Perrin  de  son  autorité  pouvait  avoir  de 
fâcheuses  suites,  le  Conseil  ordinaire  trouva  à  propos  de  donner 
connaissance  de  cette  affaire  à  celui  des  Soixante,  lequel  ordonna 
au  capitaine  général  de  n'user  point  de  violences,  de  parler  avec 
plus  de  retenue,  de  ne  pas  faire  tant  de  dépenses  inutiles,  de  vivre 
en  paix  dans  la  suite  et  de  ne  rien  faire  de  ce  qui  concernait  sa 
charge  de  capitaine  sans  l'ordre  du  Conseil  ' .  Nous  verrons  dans  les 
années  suivantes  comment  Perrin  profita  peu  de  ces  exhortations, 
conduite  qui  lui  devint  à  la  tin  funeste. 

Nous  venons  de  voir  que  Perrin  fut  accusé  d'avoir  des  liaisons 
avec  les  nommés  Philippe,  ce  qui  n'était  |)as,  en  effet,  un  petit 
reproche,  ces  gens-là  ayant  eu  jusqu'alors  une  conduite  fort  sus- 
pecte ;  ils  n'avaient  point  voulu  encore  déclarer  s'ils  se  reconnais- 
saient sujets  de  l'Etat  et  ils  refusaient  de  comparaître  en  justice,  ce 
cpii  porta  le  Conseil  à  ordonner  qu'ils  seraient  proclamés  à  la  porte 
de  la  maison  de  ville,  et  s'ils  ne  comparaissaient  incessamment, 
qu'ils  seraient  mis  en  prison  pour  répondre,  tant  de  leur  rébellion 
que  de  toute  leur  conduite,  qui  était  fort  désapprouvée  '  . 

Sur  la  fin  du  mois  de  juin,  une  compagnie  de  jeunes  hommes 
et  de  jeunes  femmes  avait  obtenu  du  magistrat  la  permission  de 

'  R.  C,  vol.  il,  f»  91  V».  d'irréinédinbles  soupçons,  se  faisaient  pru 

'^  Ibid..  fo  94  r».  déminent  recevoii',   dès  l'année  suivante, 

'  Ibid.,  f»  1(10  r",   101   \o.   Les  Plii-  liourgeois  de  Berne.  Cf.  Roget,  ouvr.  cite, 

lippe,   voyant  i|u'ils  étaient   eu  butte  à  t.  II,  p.  230.  (Note  des  éditeurs.) 


2 


78  PIÈCE    DE    THEATRE    JOLÉE    A    GENEVE.  l546 

représenter  publiquement  ce  que  l'on  ai)pelait  alors  une  inovalUé'  ; 
c'était  une  pièce  tle  théâtre  intitulée  les  Actes  des  Apôtres  ^  et  les 
ministres  ne  s'y  étaient  pas  opposés'  ;  l'un  d'entre  eux,  plus  rii;itle 
que  ses  collègues  —  il  s'appelait  Michel  Cop  '  —  cria  beaucoup  en 
chaire  à  Saint-Pierre,  le  dimanche  27  du  même  mois,  huit  jours 
avant  que  cette  pièce  dût  être  représentée,  contre  ceux  cpii  en 
devaient  être  les  acteui's,  ce  (jui  poi'ta  ceux-ci  à  s'en  plaindre 
vivement  en  Conseil  et  à  faire  partie  au  ministre.  Ils  lui  im|>utaient 
d'avoir  dit  (jue  les  femmes  qui  monteraient  sur  le  théâtre  poui-  y 
jouer  leur  l'ôle  étaient  des  effrontées,  qu'elles  avaient  perdu  tout 
honneur  et  qu'elles  n'avaient  d'autre  dessein  que  celui  de  se  faire 
voir  parées  pour  exciter  des  désirs  impurs  dans  le  cœur  des  spec- 
tateurs, et  que  ceux  qui  assisteraient  à  ce  spectacle  auraient  très 
grand  tort  de  s'y  rencontrer,  demandant  au  reste  justice  contre  le 
prédicateur'  .  Michel  Cop,  répondant  à  ces  plaintes,  dit  qu'il  avait 
(_lit  à  très  bon  dessein  ce  qu'il  avait  dit  en  chaire  sur  ce  sujet,  et 
nullement  par  un  principe  d'animosité  et  de  haine  pour  ceux  qui 
devaient  être  acteurs  dans  cette  représentation,  puis(pi'il  ne  les 
connaissait  pas  ;  qu'il  était  vrai  rpi'il  a^ait  désapprouvé  ipie  les 
femmes  montassentsur  le  théâtre,  parce  qu'il  croyait  cela  contraire 
à  la  modestie,  qu'il  ne  les  avait  point  accusées  de  [laillardise, 
mais  qu'il  avait  dit  seulement  que  l'on  jjourrait  jeter  sur  elles  des 
regards  impudiques,  ce  qu'il  fallait  éviter,  et  qu'au  reste  il  n'avait 
point  anathématisé  les  spectateurs  de  cette  moralité,  comme  on 
l'en  avait  accusé' . 

L'on  entendit  plusieurs  témoins  sur  toute  cette  affaire,  les- 
quels confirmèrent  ce  que  le  ministre  avait  dit  dans  ses  réponses. 


'  Ou    plutôt  un   mystère.   {Note   des  vol.  41,  fo  lOi  r",  Hii  v».   Hi  \o.  (Note 

éditeurs.)  des  éditeurs.) 

'  R.  C,  vol.  41,  fo  97  yo.  *  Il  était   tils  de  Guillaume  Cop  de 

'  «  J'ai  déclaré  que  je  n'approuvais  Bâie,  premier  médecin  de  Louis  XII  et  de 

point  cette  représentation,  écrivait  Calvin  François  !<"',  et  frère  cadet  de  Xicolas  Cop, 

à  Farel,  le  3  juin,  njais  je  n'ai  pas  voulu  recteur  de  l'Unix ersité  de  Paris  en  153:1  et 

m'y  opposer  jusqu'au  bout,  dans  la  crainte  ami  de  Calvin.  Michel  Cop.  réfugié  à  Ge- 

de  porter  atteinte  à  mon  autorité,  si  je  neve  en  1345,  y  avait  été  nommé  ministre 

venais  à  avoir  le  dessous  »  (Opéra,  t.  XII.  l'année  suivante.  (Note  des  éditeurs.) 
no  800).  Voir  aussi,  sur  l'attitude  des  mi-  *  R.  C,  vol.  41,  f»  123. 

nistres   dans   cette   circonstance,  R.   C,  '  Ibid.,  f°  124. 


l54(J  AKKAIRE    DU    MINISTRK    OOP.  -Jli) 

Ils  dirent,  entre  autres  choses,  qu'ils  lui  avaient  ouï  dire  cette  plai- 
sante raison  |)onr  soutenir  ce  qu'il  avait  avancé,  qu'il  ne  convenait 
point  à  des  feninies  de  paraître  en  public  sur  un  théâtre,  puisque 
saint  Paul  avait  dit  (ju'elies  devaient  se  taire  dans  l'église,  et 
qu'encore  que  de  telles  représentations  roulassent  sur  des  matières 
saintes,  elles  tourneraient  cependant  plutôt  à  scandale  qu'à  édifica- 
tion par  les  désirs  impurs  que  la  beauté  des  actrices,  leur  parure, 
leurs  qestes,  etc.,  exciteraient  dans  le  cœur  des  spectateurs  ". 

Il  faut  bien  (pie  Michel  Cop  eût  poussé  la  censure  trop  loin, 
puisque  Calvin  lui-même,  tout  rigide  qu'il  était,  l'en  blâme  dans 
une  de  ses  lettres  écrites  à  Farel  %  et  qu'il  dit  qu'au  prêche  qu'il  fit 
le  soir,  il  eut  beaucoup  de  peine  à  raccommoder  le  mal  que  Gop 
avait  fait  au  sermon  du  malin.  Il  ajoute  que  les  esprits  étaient  si 
fort  irrités  qu'une  grande  foule  de  gens  vint  chez  lui,  au  sortir  du 
sermon,  porter  des  plai'ntes  fort  vives  contre  Michel  Cop,  ([ui  avait 
causé  le  scandale,  crier  et  menacer,  de  sorte  qu'il  craignit  (}ue  les 
suites  de  cette  atlaire  ne  fussent  funestes  et  qu'il  n'eût  beaucoup  de 
peine  à  les  apaiser.  Qu'ayant  appris  le  soir  que  plus  d'une  centaine 
devait  aller  se  plaindre  le  lendemain  au  Conseil  et  faire  partie  au 
prédicateur,  les  ministres  résolurent  de  ne  le  pas  abandonner  à  la 
fui-eur  de  ces  gens-là,    quoiqu'ils    n'approuvassent    pas   la  trop 
g'rande  àpreté  de  sa  censure.  Que  lui-même  conduisit  Michel  C.op 
devant  le  Conseil  ;  que  ses  parties,  l'ayant  ainsi  vu  accompagné, 
refusèrent  de  rien  dire  pendant  que  Calvin  serait  présent,  puis- 
qu'ils n'avaient  rien  à  démêler  avec  lui  et  qu'ils  n'avaient  pour  lui 
que  des  sentimens  de  respect  ;  que  Calvin  répondit  avec  fermeté 
que  jusqu'à  ce  qu'on  lui  eût  fait  voir  que  son  collèg-ue  eût  manqué 
à  son  devoir,  sa  cause  était  celle  de  tous  les  ministres.  Qu'enfin,  le 
Conseil  ayant  obligé  ces  gens-là  de  parler,  ils  s'emportèrent  d'une 
terrible  manière,  jusqu'à  dire  que  sans  les  égards   qu'ils  avaient 
pour  Calvin,  ils  n'auraient  pas  pu  s'empêcher  de  tuer  Michel  Cop. 
Que  pour  apaiser  le  tumulte  et  prévenir  quelque  mauvais  coup,  on 
donna  les  arrêts  à  Co|)  à  la  maison  de  ville,  mais  d'une  manière 
honorable.  Qu'enfin,  le  lendemain,  il   travailla    si   fort   avec   son 

'  R.  C,  \ol.  Il,  fo  12o-130.  -  Opéra,  t.  Xll,  iio  8U7  (l  juillet). 


aSo  SLTPRESSION    DES    CABARETS.  154^ 

collègue  Abel  Poupin  '  sur  l'esprit  de  ceux  qui  étaient  dans  une  si 
grande  colère  contre  (-0|),  qu'il  eut  le  bonheur  de  les  adoucir  et 
de  les  ramener,  de  sorte  (jue  tout  fut  calmé.  Cette  lettre  de  Calvin 
marquant  des  circonstances  de  cette  affaire  qui  ne  sont  point  dans 
le  registre  et  (jui  peuvent  servir  à  en  donner  une  plus  juste  idée, 
j'ai  cru  qu'il  ne  serait  |)as  inutile  d'en  rapporter  ici  le  précis. 

Le  Conseil  loua  le  zèle  du  prédicateur  sans  lui  donner  pourtant 
gain  de  cause,  surtout  Calvin  et  les  autres  ministres  ayant  déclart' 
fpic  quoi(pie  Fou  jjùL  alléguer  diverses  raisons  contre  ces  sortes  de 
re|)iésentations,  ils  ne  voulaient  pourtant  pas  s'opposer  au  désir 
du  Conseil.  La  pièce  de  théâtre  fut  jouée  au  jour  marqué  d'une 
manière  bien  solennelle,  toute  la  ville  et  tout  le  Conseil  y  assistant  '  ; 
le  même  spectacle  continua  les  jours  suivans  jusqu'à  ce  que  le  ma- 
gistrat, gagnf'  par  les  remontrances  que  firent  les  ministres  qui 
disaient  qu'il  avait  dui'é  assez  longtemps  et  qu'il  était  temps  de 
faire  cesser  ce  divertissement,  l'interdit  dix  jours  après  qu'il  avait 
été  donné  pour  la  première  fois\ 

Pour  ôter  au  peuple  l'occasion  de  faire  la  débauche,  le  mag'is- 
tral  défendit  les  cabarets*,  mais  il  établit  en  même  temps  des  con- 
fréries que  l'on  appelait  abbayes,  de  la  même  nature  à  peu  près 
(pie  celles  que  l'on  voit  encore  aujourd'hui  dans  les  principales  villes 
de  Suisse.  L'on  fit  même  des  ordonnances  sur  ces  abbayes  et  l'on 
élut  les  quatre  syndics  et  le  lieutenant  pour  y  présider'.  Il  y  avait 
cinq  de  ces  maisons  dans  la  ville  :  une  au  Bourg-de-Four,  une 
autre  au  Molard,  la  troisième  à  St-Gervais,  une  quatrième  à  Notre- 
Dame-du-Pont  en  la  Monnaie  et  la  cinquième  à  Longemalle.  Les 
jeunes  gens  de  la  ville  pouvaient  s'assembler  de  temps  en  temps, 
dans  ces  endroits-là,  sous  l'autorité  des  seig'neurs  cjui  y  présidaient, 
mais  cet  établissement  ne  dura  que  trois  mois  :  le  Conseil  des  Deux 


'  Abel  Poupin  était  un  ancien  corde-  Conseil  et  causèrent  fréquemment  des  em- 

lier,  natif  de  Seiches  en  Anjou,  qui  devint  barras  à  Calvin.  (Note  des  éditeurs.) 
ministre  à  Genève  en  134)5  et  mourut  dans  ''■  R.  C,  vol.  41.  f»  13S  v">. 

cette   ville   eu   1S56,  après  être  retourné  '  Ibid..  fo  142  r». 

quelque  temps  en  France,  ponr  y  prêcher  *  Ibid.,  f°  82  v»  (Conseil  des  Deux 

la  Réforme  (cf.  Franceprot.,  t.  IV,  p.  310).  Cents). 
Ses  violences  de  langage  lui  valurent  sou-  ^  Ibid.,  {«  NU  r".  102  t". 

vent   des  admonestations  de  la  part  du 


iri/|(i  INTERDICTION     DK    CKKTAINS     NOMS     1)K     BAI'TK.Mi:.  ^8  I 

Cents  le  révoqua  le  22  juin.  Kosef  reniarc|ue  (jue  l'on  s'en  dégoûta 
parce  qu'il  n'y  avait  dans  les  abbayes  que  confusion  et  que  dés- 
ordre', et  je  trouve  dans  le  rei^istre  qu'elles  Furent  abattues  à  la 
réquisition  des  cabareliers  et  que  les  cabarels,  (jui  avaient  été  dé- 
fendus, furent  rétablis'. 

Calvin,  toujours  attentif  à  empêcher  tout  ce  rjui  était  capable 
d'entretenir  les  restes  de  superstition  iin'il  v  pcnivait  avoir  dans  la 
ville,  lit  une  remontrance,  sur  la  fin  de  cette  année,  au  Conseil  pour 
le  prier  de  défendre  aux  particuliers  de  mettre  à  leurs  enfans  cer- 
tains noms  qui  étaient  fort  conmiuns  dans  ces  temps-là,  tel  qu'était 
celui  de  Claude,  à  cause  de  la  réputation  qu'avait  parmi  les  catho- 
liques du  voisinagfe  le  saiiil  (juon  appelait  ainsi  et  qu'il  avait  eue 
autrefois  dans  Genève,  l'empressement  que  plusieurs  avaient 
encore  pour  ce  nom  marquant  que  l'opinion  de  sainteté  que  l'on  y 
avait  attachée  n'était  pas  encore  bien  efFacée  des  esprits  ou  (|u'il  ne 
serait  pas  difficile  que  cette  superstition  reprît  cours  si  l'on  ne  s'y 
opposait  pas.  Le  Conseil,  déférant  à  l'avis  de  Calvin  et  à  celui  de 
ses  collègues,  défendit  à  tous  les  particuliers  de  mettre  le  nom  de 
Claude  à  leurs  enfans  et  aux  ministres  de  les  baptiser  sous  ce  nom'. 
Calvin  joignit  encore  dans  la  suite  d'autres  noms  à  celui-ci,  dans 
lesquels  il  trouvait  aussi  un  caractère  de  réprobation;  le  Conseil  à 
sa  prière  en  interdit  aussi  i'usag-e  '  et  l'on  fit  une  loi  qui  forme  encore 
aujourd'hui  un  des  articles  des  Ordonnances  ecclésiastiques  '. 

J'ai  parlé  ailleurs  des  charités  que  fit  Jean  Kléberg-er  à  l'hô- 
pital*. Cet  homme  de  bien  et  aftectionné  pour  Genève,  mourut  à 
Lyon  cette  année  et  il  donna  les  dernières  mar(|ues  de  sa  bénéfi- 
cence  à  la  même  maison  par  son  testament  :  il  lui  fit  un  légat  de 
quatre  cents  écus,  somme  qui  n'était  pas  peu  considérable  pour  ces 
temps-là'. 

Calvin  avait  souvent  fait  des  représentations  au  Conseil  et 
cette  année  et  les  précédentes,  sur  la  petitesse  des  gages  des  minis- 


'  Ouvr.  cilé,  liv.  V,  chap.  S,  p.  316.  1707,   in-l°,  p.    146,   art.   xm.   (Note  des 

^  R.  C,  vol.  41,  fo  119  vo.  éditeurs.) 

'  Ihid.,  fo  183  ro.  «  Voir  plus  liaut,  p.  132. 

♦  Ibid..  fo  242  ro.  '  R.  C,  vol.  41,  (°  193  ro, 

'  Edits  de  la  République  de  Genève. 


282  AUGMENTATION    DU    TRAITEMENT    DES    MINISTRES.  '547 

1res.  Je  trouve  dans  ses  lettres  qu'il  faisait  sentir  au  magistrat  que 
les  biens  ecclésiastiques  ayant  depuis  une  si  longue  suite  de  siècles 
été  appliqués  aux  usages  de  l'Eg-lise,  l'on  ne  pouvait  pas  en  refuser 
aux  pasteurs  la  portion  qui  leur  était  nécessaire  pour  subsister 
avec  quelque  aise  et  avec  quelque  honneur;  qu'il  avait  pressé  cette 
matière  plusieurs  fois  dans  ses  sermons  et  devant  le  Conseil,  mais 
qu'il  avait  peu  avancé'.  Effectivement,  les  appointemens  des  minis- 
tres, dont  la  |)lupart  dans  ces  temps-là  n'avaient  point  de  patri- 
moine, n'étaient  pas  suffisaus  pour  les  entretenir  avec  leurs 
familles,  quoicpie  le  magistrat  accordât  de  temps  en  temps,  aux 
instances  de  Calvin,  quelque  petite  augmentation,  comme  il  le  fit 
cette  année  1 540,  au  mois  de  juin,  qu'il  augmenta  les  gag'es  des  mi- 
nistres de  la  campagne  de  vingt  florins  par  an  et  ceux  des  ministres 
de  la  ville  de  six  écus' .  Au  reste,  il  paraît  assez,  par  ce  que  nous  avons 
dit  ci-dessus  %  que  Calvin  n'agissait  pas  par  un  motif  d'intérêt  quand 
il  sollicitait  cette  aug'mentation,  puis(]u'il  avait  dit  plusieurs  fois  que 
ses  appointemens  étaient  plus  que  sufHsans  pour  lui  et  <ju'il  avait 
offert  de  partager  avec  ses  collègues  ce  qu'il  avait  de  plus  qu'eux. 
La  guerre  de  l'empereur  contre  les  protestans  était  dans  ces 
temps-ci  plus  animée  que  jamais  elle  ne  l'avait  été.  Sur  le  bruit 
qui  en  courait  à  Genève,  le  Conseil,  pour  être  plus  exactement 
informé  de  la  vérité,  envoya  Calvin  à  Zurich,  à  Bâle  et  à  Berne,  au 
mois  de  janvier  de  l'année  i547.  Étant  de  retour  de  ce  voyage,  il 
rapporta  que  les  bruits  qui  couraient  n'étaient  que  trop  vrais,  que 
l'empereur  avait  remporté  divers  avantages  sur  les  protestans  et 
que  les  Suisses,  craignant  que  le  prince  ne  tournât  ses  armes  contre 
eux,  se  mettaient  de  tous  côtés  en  état  de  défense,  qu'ils  avaient 
résolu  d'envoyer  du  secours  à  la  ville  de  Constance  qui  était  mena- 
cée d'être  assiégée  par  les  troupes  impériales  et  pour  laquelle  on 
craignait  beaucoup.  Calvin  rapporta  encore  que  cette  ville-là,  pour 
se  mettre  à  couvert  de  la  guerre  qu'elle  craignait,  avait  fait  diverses 
démarches  pour  être  reçue  dans  l'alliance  générale  des  Suisses, 
mais  qu'elle  n'avait  pas  réussi  dans  cette  négociation  '. 

'  Lettre  à   Farel    du   2   nov.   1345,  =  P.  273. 

Opéra,  t.  XII,  no  722.  (Note  des  éditeurs.)  *  R.  C,  vol.  42,  f»  la  V. 

*  R.  C,  vol.  41,  10  121  r». 


1.147     «^E.XKVE   kecherciif:   l'alliance  des  cantons  scisses.         ■28','i 

L'on  irahandonnait  jamais  de  vue  dans  Genève  le  projet  (|ue 
l'on  avait  depuis  loiiiîlenips  d'obtenir,  s'il  était  possible,  le 
mênit'  avantage  que  la  ville  de  Constance  venait  de  rechercher  inu- 
tilement, aussi,  pemlanl  lonle  celle  année,  y  Iravailla-t-on  avec  em- 
jtressemenl.  il  y  eut  des  députations  à  Bàle  et  ailleurs  |)our  pres- 
sentir la  volonté  des  cantons  sur  ce  sujet  et  pour  leur  l'aire  con- 
naître rimj>orlance  île  la  conservation  de  Genève  pour  le  liicii  el 
pour  le  repos  de  la  Suisse'  . 

L'on  agit  surtout  sur  l'esprit  des  Bernois  ahn  de  les  j)orler  à 
ne  pas  s'opjaiser  au  dessein  (|u'on  avait,  leqnel  ne  pouvait  pas 
réussir  sans  leur  aveu'.  Et  quoicjue  l'alliance  (pie  l'on  avait  avec 
eux,  laquelle  était  |iour  vini;t-cin(|  ans,  ne  dût  expirer  qu'au  com- 
mencement de  l'année  i.')")!,  cependant  on  commença,  dès  l'année 
où  nous  sommes,  à  entrer  en  négociation  avec  les  seigneurs  de  Berne, 
soit  pour  en  l'aire  une  nouvelle  de  même  durée  que  la  première, 
après  (pie  celle-ci  serait  expirée,  soit  pour  en  contracter  nne  per- 
pétuelle si  on  la  pouvait  obtenir',  mais  tout  ce  (jui  se  passa  pendant 
l'année  i547  à  cet  égard  n'aboutit  tpi'à  de  sinqiles  pourparlers, 
sans  que  l'on  convînt  de  quoi  que  ce  soit.  Les  Genevois  savaient 
bien  que  ces  sortes  de  négociations  étaient  très  difficiles  el  de 
longue  haleine,  surtout  dans  la  disposition  d'esprit  où  étaient  les 
Bernois  envers  eux,  aussi  s'y  prenaient-ils  d'avance  pour  ne  pas 
se  trouver  (l('-pourvus  tout  d'un  cou|)  d'amis  et  d'appui,  lorsque  la 
première  alliance  aurait  été  finie. 

Ouoique  le  roi  de  France  ne  fût  pas  moins  ennemi  de  la  reli- 
gion que  l'était  l'empereur,  cependant  il  était  très  fâché  des  avan- 
tages que  ce  prince  remportait  sur  les  protestans  auxquels  il  faisait 
la  guerre,  parce  qu'il  le  haïssait  encore  plus  qu'il  ne  voulait  de  mal 
à  la  religion,  .le  trouve  nu-me  dans  Bonivard*  que  les  protestans 
d'Allemagne  recevaient  de  la  France  tous  les  secours  (pie  cette 
couronne  pouvait  leur  procurer  contre  l'empereur;  au  contraire,  le 
roi  avait  fait  faire  de  très  sévères  défenses  dans  tout  son  rovanme. 


'  R.  C,  vol.  42,  fo  116  \o.  «  Adins  et   deris  de  l'anc.  et  nouo. 

2  Ibid.,  fo  18.5  1-0,  206  i-o.  police  de  Genève,  I860.  iii-8,  p.  81. 

'  Ibid.,  fo  21i  i-o.  217  v'\  221  vo. 


28/}  AFFAIRE    DE    LEGER    MESTltEZAT.  '547 

el  niriiie  i^oiis  peine  île  la  vie,  de  fournir  à  Charles  Ouint  aucun 
argent,  secours  dont  ce  prii'ce  avait  un  grand  besoin  pour  l'entre- 
tien de  ses  armées.  Cependant  l'appât  du  gain  avait  porté  des  mar- 
cliands  à  lui  faire  tenir  en  Italie  la  somme  de  cincj  cent  mille  écus, 
qu'ils  avaient  tin»  de  la  ville  de  Lvon.  Un  bourgeois  de  Genève 
(|ui  fréquentait  les  foires  de  cette  ville'  fut  soupçonné  de  s'être  mêlé 
de  faire  sortir  cet  argent  du  royaume  —  nous  verrons  dans  la  suite 
(pie  le  Magnifique  Meigret  avait  donné  avis  que  ce  bourgeois  l'avait 
fait  —  ce  ([ui  le  fit  arrêtera  Bourg  en  Bresse,  comme  il  allait  à  la 
foii'e  de  Lyon.  Ceux  qui  le  prii'ent  ne  purent  se  saisir  de  son  livre 
de  comptes,  <[u'il  avait  eu  la  précaution  d'écartei'  sur  la  nouvelle 
(pTil   appi'it  (pi'on  lui  en  voulait,  de  sorte  <[ue  l'on  man(|uait  de 
preuves  pour  le  convaincre  de  ce  dont  il  était  accusé  ;  cependant  le 
gouverneur  de  Bourg,  qui  était  Jean  de  la  Baume,  comte  de  Mont- 
revel,  par  l'ordre  de  (|ui  le  marchand  avait  été  pris,  ne  laissa  pas 
de  l'envoyer  prisomiier  à  Lyon  pour  répondre  devant  le  lieutenant- 
général   du   roi   en   la   province  du    Lyonnais,    sur   les   faits  qui 
l'avaient  fait  arrêter  V   AussitiM  ipi'on   (Mit  à  Genève  avis  de  cette 
affaire,  le  magistrat    écrivit    au    comte    de   .Montrevel   pour  s'en 
plaindre  et  celui-ci    récrivit  au  Conseil  une  lettre  par  laquelle  il 
manpiait  les  raisons  qu'il  avait  eues  d'en  user  comme  il  avait  fait\ 
Ceiiendant  il  n'y  avait  aucune  preuve  contre  le  |)risonnier,  ce  qui 
n'embarrassait  ])as  peu  les   juges  de  Lyon;    l'on   n'avait  sur   son 
compte  (pie  (piehpies  légers  indices  desquels  on  ne  pouvait  tirer 
aucun  ('claircissement  qu'en  ]>renant  des  informations  à  Genève  de 
la  conduite  (|u'il  y  avait  tenue  el  du  négoce  ([u'il  y  avait  fait.  Un 
conseiller   de  Chambéry  fut  chargé    de  cette  commission:   étant 
arrivé  à  Genève  le  8  février,  il  se  plaignit  au  Conseil  que  des  mar- 
chands de  cette  ville  avaient  tiré  de  France  de  grosses-  sommes 
d'argent,  lesquelles  ils  avaif^nt   fournies  aux  armées  de  l'empereur, 
ennemi  du  roi  et  des  Genevois.   Ensuite,  ayant  demandé  territoire 
pour  en  faire  des  informations  en  vertu  des  réquisitions  qu'il  pro- 
duisit, dûment  scellées  et  signées,  on  lui  accorda  les  placitoires, 

'  C'était  Léger  Mestrezat,  neveu  de  ^  R.  C,  vol.  42,  f»  11  r». 

l'ancien  conseiller  Louis  Dufour.  iNole  des  '  Archives  de  Genève,  P.  H.jn»  1389, 

éditeurs.)  lettre  du  28  janv.  (Note  des  éditeurs.) 


'•'>^7  SUTTE    DE    CETTE    AFFAIRE.  -jHï) 

SOUS  la  condition  que  doux  seig-nciirs  du  Conseil  assislciiiirnl  à 
loute  la  proc('-duro,  parce  que  la  seigneurie  pouvait  être  inléicssf'-e 
dans  cette  allaire'. 

Les  parens  du  prisonnier  no  manquèrent  pas  de  se  inetlre 
aussitôt  en  campagne  et  de  se  plaindre,  soit  de  la  détention  de  loin- 
parent  qui  avait  été  pris  contre  les  ordres,  en  allant  à  une  foire 
qui  était  franche,  soit  des  informations  que  l'on  permettait  de 
prendre  contre  lui  à  un  officier  d'un  prince  étranger,  ce  qui  était 
contre  le  droit  des  citoyens,  qu'ainsi  ils  priaient  le  Conseil  de  ré- 
voquer les  placitoires  (pi'il  avait  accordées.  Sur  quoi,  le  Conseil 
ré.solut  de  suspendre  l'exécution  des  placitoires  jusqu'à  ce  que  le 
prisonnier  fût  rendu,  (|ii'il  put  venir  à  Genève  répondre  des  faits 
dont  il  était  accusé  et  (pi'alors  on  rendrait  bonne  justice'.  Le  con- 
sedler  de  (^iliandiéry  ayant  appris  cette  résolution,  assura  le  Conseil 
que  l'intention  du  roi  n'était  point  de  garder  le  prisonnier  et  de  le 
faire  juger  à  Lyon,  mais  seulement  de  le  confronter  avec  des  sujets 
de  sa  Majesté  qui  étaient  détenus  pour  le  même  cas  et  qu'après 
que  l'on  en  aurait  tin-  les  éclaircissemens  nécessaires  par  cette 
voie,  il  serait  rendu  avec  ses  effets  sans  qu'il  lui  arrivât  rien  de 
fâcheux,  qu'ainsi  il  priait  qu'on  lui  laissât  conlinuer  ses  informa- 
tions, ce  qu'on  ne  pouvait  lui  refuser  on  aide  de  justice.  Sur  cette 
promesse  expresse  de  rendre  le  prisonnier,  le  Conseil  permit  au 
conseiller  de  Chambéry  de  finir  la  procédure  qu'il  avait  com- 
mencée. 

Il  ouït  diverses  personnes,  mais  qui  ne  posèrent  contre  le 
prévenu  que  des  faits  vagues  et  dont  on  ne  pouvait  tirer  aucune 
conséquence  bien  précise  contre  lui,  comme  rpi'il  avait  eu  des 
habitudes,  depuis  quelque  temps,  avec  un  lionnne  de  Lyon  qui 
venait  fort  souvent  dans  Genève  et  que  l'on  soupçonnait  d'apporter 
de  Lyon  de  grosses  sommes  d'or  et  d'argent  qu'il  cousait  dans  ses 
habits  ;  qu'il  avait  dit  que  si  la  g'uerre  recommençait  une  fois  entre 
l'empereur  et  le  roi,  les  Genevois  y  auraient  occasion  de  faire  des 
profits  considérables  ;  (pi'il  passait  aussi  pour  faire  de  grosses 
remises  d'argent  en  Italie,  en  Flandre  et  à  Besançon  depuis  deux 

'  R.  C,  vol.  42,  fo  .T  V".  2  Ibid..  I"  lu  ro. 


286  CONTINUATION    DFS    TRAVAUX    DE    FORTIFICATION.  I ''^47 

ans,  aussitôt  après  les  jjaieniens  des  foires  de  Ljon\  Tons  ces  faits 
n'étaient  pas  suffisans  pour  convaincre  le  prisonnier  de  ce  qu'on 
lui  imputait,  aussi  il  ne  tarda  pas  d't'-tre  élargi  des  prisons  de 
Lyon,  selon  la  |)aroIe  qu'en  avait  donnée  le  conseiller  de  Cham- 
béry,  après  quoi  il  s'en  revint  à  Genève  et  remercia  le  (Conseil  de  la 
protection  qu'il  lui  avait  accordée'. 

Dans  ce  même  temps,  l'on  prit  à  (lenève  un  fameux  larron, 
c'était  un  domestique  d'un  trésorier  du  roi  de  France,  qui  lui  avait 
emporté  une  somme  de  trois  mille  écus  d'or,  avec  des  joyaux  pour 
une  valeur  considérable.  Le  vol  entier  fut  pris  avec  le  voleur; 
celui-ci  fut  pendu  le  24  fé'vrier,  le  vol  fut  rendu  tout  entier  à  son 
maître  et  le  Conseil  écrivit  en  même  temps  au  roi  pour  l'informer 
de  la  diligence  qu'il  avait  faite  dans  cette  affaire  \ 

L'on  ne  travailla  pas  cette  année  aux  fortifications  et  à  tout  ce 
qui  regardait  la  défense  de  la  ville  avec  moins  d'aj)plication  ([ue  les 
années  précédentes.  L'on  fondit  huit  pièces  de  canon  que  l'on 
appela  les  dimanches  \  l'on  perfectionna  les  ouvrages  qui  avaient 
été  élevés  depuis  peu  :  le  bastion  de  St-Léger,  celui  du  Pin,  celui 
de  rOye  et  les  courtines  qui  les  joignent,  lesquelles  on  terrassa,  et 
on  nettoya  et  approfondit  les  fossés;  pour  avancer  ces  travaux,  l'on 
y  fit  travailler  les  dizaines  de  la  ville  et  les  sujets  de  la  République  ". 
Tout  cela  ne  se  pouvait  pas  faire  sans  une  grande  dépense.  Pour  y 
fournir,  le  trésor  public  étant  épuisé,  l'on  fit  un  g-rand  nombre  de 
nouveaux  bourg'eois  pendant  toute  cette  année.  Je  trouve  qu'au 
mois  de  juin,  l'on  en  reçut,  en  trois  ou  quatre  jours,  plus  de  quarante, 
les  uns  pour  le  prix  de  quatre,  les  autres  de  six,  huit  et  dix  écus  '. 

L'on  voulut  aussi  se  servir  des  sujets  de  St-Victor  et  Chapitre 
pour  travailler  aux  fortifications,  mais  les  Bernois  s'y  opposèrent 
d'abord.  On  leur  écrivit  que  puisque,  par  le  départ  de  Bâié,  la  Ville 
avait  le  droit  de  les  employer  pour  sa  défense  et  pour  celle  de  son 
territoire,  il  était  visible  qu'elle  avait  celui  d'appliquer  leur  travail 


'  Arcliives  de  Genève,  Procès  crimi-  *  R.  C.  vol.  42.  fo  102  r". 

nets,  no  438.  ^  Ibid.,  fo  4243,  46. 

"  R.  C,  vol.  42,  fo  31  vo.  «  Ibid.,  fo  1.50  vo,  1.52-1.53.  1.55  vo- 

■■>  Ibid.,  fo  24  ro,  36  ro,  37  vo.    Ar-  1S6  f21-26  juin). 
chives,  Procès  criminels,  no  43t). 


iS/i'y       lIOMMAfïES   REN'nrS   PAR    I, ES  VASSAUX    DE   I.A    SKIG.VEURIE.  38-^ 

à  sa  tbriificalion  qui  la  uietlait  en  «Hal  de  se  pouvoir  détendre  avec 
succès'.  Les  Bernois  s'obstinèrent  à  sonlenir  que  le  fli'part  ne  fai- 
sant pas  une  mention  expresse  que  les  sujets  de  ces  terres  fussent 
dans  cette  oblig-ation,  ils  continuèrent  à  s'opposer  à  l'intention  des 
Genevois  et  il  fallut  faire  d(Mix  députations  à  Berne  pour  sollicilcr 
cette  afïaire;  enfin  ils  consentirent,  an  mois  de  juin,  que  les  habi- 
tans  de  St- Victor  et  Chapitre  vinssent  travailler  chacun  trois  jours 
aux  fortifications  de  Genève,  à  condition  qu'on  les  nourrit  et  (|u'om 
leur  donnât  des  assurances  bien  expresses  que  la  chose  ne  tirerait 
point  à  conséquence  '. 

Les  Genevois  prétendaient  aussi  que,  nonmiant  comme  ils 
faisaient  les  ministres  d'Armoy  et  de  Draillans,  ces  ministres 
devaient  dépendre  de  ceux  de  Genève,  c'est-à-dire  être  sujets  à 
leur  censui'e  et  venir  à  leur  congrégation  comme  les  autres  minis- 
tres des  églises  de  la  campagne.  A  quoi  le  bailli  de  Thonon  s'op- 
posa, ayant  fait  des  défenses  expresses  aux  ministres  de  ces  lieux 
de  se  rendre  dans  la  compagnie  de  ceux  de  Genève  et  leur  ayant 
ordonné  de  se  regarder  comme  membres  de  la  classe  de  Thonon, 
de  laquelle  ils  devaient  recevoir  leurs  ordres.  De  quoi  l'on  se  plai- 
gnit aux  seigneurs  de  Berne,  et  par  lettre  et  par  Philippin,  ancien 
syndic,  qui  fut  envoyé  en  cette  ville  au  mois  de  juin%  mais  les  Ber- 
nois soutinrent  constamment  que  leur  bailli  avait  bien  fait,  les 
terres  d'Armoy  et  de  Draillans  étant  d'une  nature  toute  ditTérente 
de  celles  de  St-Victor  et  Chapitre,  puisque,  dans  les  premières,  les 
seigneurs  de  Genève  n'avaient  aucune  juridiction,  mais  de  simples 
revenus  et  la  nomination  des  ministres. 

Les  seigneurs  de  Genève  avaient  soin  de  se  faire  prêter  les 
hommages  qui  leur  étaient  dus  par  les  gentilshommes  du  voisi- 
nage. Une  dame,  qui  se  nommait  la  dame  de  Visques',  possédant 
des  terres  et  des  fiefs  dépendant  de  la  seigneurie  de  Penej-,  fui 
sommée  d'en  venir  faire  la  fidélité,  ce  qu'elle  fit  par  procureur. 

'  R.  C,  vol.  42,  fo  39  r"  (17  mars).  •*  Blanche  Odola,  veuve   de  .lacque.s 

*  Ibid.,  fo  128  l'o.  Cf.  Eidg.Ahschiede,  (te  Vischis.  dit  de  Visqiies,  dame  de  Sergy 

t.  lY.  I  d.  Il»  :f72,  30  mai.  et  de  Dardagny  ;  R.  C,  vol.  42.  fo  112  r». 

'  R.  C.  vol.  42,  fo  134  vo.  Cf.  Eidg.  (Note  des  éditeurs.] 

Abschiede,  t.  IV.  1  d,  n»  379,  20  juin.  (Note 

des  éditeurs.) 


288  HENRI    II    RIVVOIE    UN    AMBASSADEUR    AU    CONSEIL.  '•^>47 

Celui  à  (|iii  l'Ili'  Jivail  rloiim''  cet  oi'dre  se  présenta  on  Conseil  et, 
s'étant  a[)proché  du  premier  syndic  qui  tenait  une  épée  nue  en  sa 
main,  il  se  mit  à  ("-enoux,  à  ses  pieds,  et  joignant  les  mains,  le  pre- 
mier syndic  les  mit  entre  les  siennes,  baisant  ensuite  le  procureur 
de  la  dame  à  la  joue.  Telle  fut  la  cérémonie  de  cette  prestation 
d'hommage;  il  s'en  est  Fait  depuis,  et  même  de  nos  jours,  qui  ont 
été  pratiquées  de  la  même  manière. 

Le  roi  de  France,  P'rançois  I",  étant  mort  au  mois  d'avril  de 
cette  année,  son  successeur  Henri  II  fil  faire  des  offres  de  services 
aux  Genevois,  qu'il  ne  serait  pas  à  propos  de  passer  sous  silence 
dans  cette  Histoire.  Il  charg'ea  le  sieur  de  Gordes,  son  ambassadeur 
en  Suisse,  de  passer  par  Genève,  d'y  avoir  audience  du  Conseil  et 
d'y  présenter  une  lettre  de  sa  part'.  Par  cette  lettre,  ce  prince  assu- 
rait la  Ville  qu'il  n'aurait  pas  moins  d'affection  pour  elle  qu'en 
avait  le  feu  roi  son  père.  Après  (jue  cette  lettre  eut  été  lue,  le  sieur 
de  Gordes  dit,  rpi'il  avait  encore  ordre  du  roi  de  dire  aux  seig'neurs 
de  Genève  que  sa  Majesté  voyait  avec  une  g'rande  joie  la  bonne 
intelligence  qu'il  y  avait  entre  les  seigneurs  de  Be-rne  et  eux  ; 
qu'elle  souhaitait  avec  passion  que  cette  bonne  intelligence  conti- 
nuât, et  qu'en  g-énéral  tous  les  états  (pii  composaient  le  Corps  hel- 
vétique fussent  plus  unis  que  jamais,  pour  se  garantir  de  la  maison 
d'Autriche  qui  ne  cherchait  qu'à  semer  de  la  discorde  parmi  eux 
pour  les  envahir  ensuite,  si  elle  pouvait,  que  le  roi  était  dans  la 
disposition  de  soutenir  de  tout  son  pouvoir  les  Suisses,  ses  alliés, 
et  la  ville  de  Genève  en  particulier  ". 

Le  Conseil  résolut  d'aller  remercier  cet  ambassadeur  en  son 
log'is  de  l'affection  que  le  roi  témoignait  d'avoir  pour  la  Ville,  pour 
lui  dire  qu'on  espérait  que  ce  prince  lui  en  donnerait  des  marques 
en  lui  accordant  deux  demandes  que  faisait  actuellement  en  cour, 


'  Les  lettres  de  créance  de  Henri  II,  Eidg.  Abschiede,  L  IV,  t  d,  Persoiien-Re- 

en  date  du  20  juillet,   portent  de  Gordes.  gister)  ;  M.  de  Gordes,  «  passant  par  vous  », 

et  non  Desbordes,  comme  fa  lu  Gautier,  suivant  l'expression  de  sa  lettre  de  créance, 

d'après  le  registre  du  Conseil.  En  outre.  était  simplement  cliargé  d'une  mission  spé- 

l'ambassadeur  ordinaire  de  France  auprès  riale.  (Note  des  éditeurs.) 

des  Gantons  suisses  était  à  cette  époque  *  R.  G.,  vol.  42,  f»  188  V. 
Louis   Dangi'rant,   sr  de    Boisriganlt   (Gf. 


I-)'(7  >'^'-     DE    BlUSSAC,     KT    I)K     MAHIl.l.AC     A     (.RNKVE.  28() 

Perria,  envoya'  de  Genève,  l'une  sur  rexécution  de  l'impùl  de  la 
traite  foraine  des  marchandises,  l'antre  sur  la  rrintégrandt'  de  la 
seig-neurie  de  Thiez,  et  pour  le  prier  de  i-eiidre  dans  cette  occasion 
ses  bons  offices  à  la  Képubli(|ue  et  l'assurer  qu'elle  n'avait  rien 
plus  à  cœur  (pie  de  s'unir  avec  les  Suisses  d'une  manière  toujours 
plus  étroite  '. 

Peu  de  temps  après,  les  seigneurs  de  Brissac  '  et  de  Marillac  ', 
étant  arrivés  à  Genève,  demandèrent  aussi  d'avoir  audience  du  (Con- 
seil, laquelle  leur  ayant  été  accordée  sur-le-champ,  ils  représentèrent 
que  le  roi  leur  avait  ordonné  de  se  rendre  incessamment  dans  cette 
ville  pour  avertir  le  Conseil  de  sa  part  d'être  dans  une  grande 
attention  sur  les  démarches  de  l'empereur  et  de  prendre  garde  de 
ne  se  pas  laisser  surprendre  à  ce  prince,  pour  l'exhorter  à  entrete- 
nir une  union  parfaite  avec  les  seigneurs  dés  Ligues  et  l'assurer  que 
la  Ville  pourrait  compter  (jue  le  roi  emploierait  toutes  ses  forces 
pour  la  secourir  au  cas  qu'elle  fut  attaquée,  pourvu  qu'elle  ne  fît 
rien  de  contraire  à  son  service,  et  (jn'au  reste,  elle  pouvait  être 
assurée  que  la  diversité  de  religion  n'apporterait  jamais  aucun  obs- 
tacle à  l'afTection  qu'il  lui  portait.  Le  Conseil,  après  avoir  remercié 
ces  seigneurs  des  sentimens  favorables  du  roi  pour  la  République, 
dont  il  avait  déjà  donné  depuis  peu  des  assurances  par  le  seigneur 
de  Gordes,  son  ambassadeur  en  Suisse,  leur  dit  qu'elle  était  dans 
la  ferme  résolution  de  demeurer  attachée  au  Corps  helvétique, 
d'entretenir,  comme  elle  avait  fait  par  le  passé,  un  bon  voisinage 
avec  la  France  et  ses  sujets  et  de  continuer  de  prendre  toutes  les 
plus  justes  mesures  pour  éviter  les  surprises  dont  elle  pouvait  être 
menacée  de  la  part  de  ses  ennemis  ' . 

C'est  ainsi  que  le  roi  de  France  tâchait  de  se  concilier  l'amitié 
des  plus  petits  états  qui  pouvaient  avoir  quelques  relations  avec  les 


•  R.  C,  vol.  i-2,  l'o  189  l'o.  eu  1:j57.  C'est  à  l'occasion  d'ntip  mission 
^  Charles  de  Cossé,  comte  de  Bi-issao.  dont  il  avait  été  chargé  avec  Brissac  an- 
maréchal  de  France  et  lientenant-général  prés  des  Cantons  suisses  qn'il  passa   par 
du  Piémont  en  tooO.  (Note  dfs  pdileurs.  )  Genève.  Cf.  Rotl,  Im.  sommaire,  t.  i,  p.  33. 

'  (Charles  de  Marillac,  ambassadeur  à  (Note  des  éditeurs.) 

Constantinople.  en  Angleterre  et  auprès  *  R.  C.  vol.  'i2.  f»  11)2  v». 
de  Charles-Quint,  archevêque  de  Vienne 

19 


200  AMI    PERRIN    DKPUTK    i:N    FRANCE.  1^47 

Suisses,  nation  dont  ce  prince,  dans  la  situation  de  ses  affaires, 
avait  un  très  grand  besoin.  D'ailleurs,  la  conservation  de  Genève, 
dans  l'état  où  elle  étail,  lui  était  d'une  grande  importance,  et  il 
aurait  très  mal  convenu  au  bien  de  ses  affaires  que  l'empereur  ou 
le  duc  de  Savoie  s'en  fussent  rendus  les  maîtres,  de  sorte  qu'il  n'est 
point  surprenant  que,  tout  petits  ([ue  les  Genevois  fussent,  le  roi 
leur  fît  caresse.  11  faisait  aussi  espérer  aux  Bernois,  en  même  temps, 
qu'il  prendrait  toutes  les  mesures  qu'ils  pourraient  souhaiter  pour 
leur  assurer  la  possession  des  pays  qu'ils  avaient  conquis  sur  le 
duc  de  Savoie,  que  les  Bernois  avaient  fort  à  cœur  de  se  conserver' . 
Je  trouve  même  que,  dans  ce  temps-là,  ils  firent  à  ce  sujet  un  traité 
avec  les  cantons  protestans,  par  lequel  ces  puissances  s'engageaient 
à  leur  aider  de  tout  leur  pouvoir  à  les  y  maintenir'. 

L'affection  que  la  P'rance  témoignait  d'avoir  pour  (ienève  fit 
espérer  au  Gonseil  que  cette  puissance  serait  dans  des  dispositions 
plus  favorables  qu'elle  n'avait  été  par  le  passé  sur  deux  articles 
que  l'on  avait  fort  à  cœur  dans  Genève  :  l'exemption  de  la  traite 
foraine  des  marchandises  et  la  restitution  de  Thiez;  c'est  ce  qui  lui 
fit  prendre  le  parti  de  faire  encore  une  députation  au  roi  pour  insis- 
ter d'une  manière  bien  pressante  là-dessus.  Ami  Perrin  fut  choisi 
pour  s'acquitter  de  cette  commission  ;  nous  verrons  dans  la  suite 
qu'il  fut  accusé  de  se  l'être  fait  donner  dans  des  vues  particulières 
et  contraires  au  bien  de  l'État.  Écoutons  ce  que  dit  là-dessus  Boni- 
vard'  : 

«  Apres  le  trespas  du  feu  roy  François.  Henry  son  fils  pour  demonstrer 
aux  Souysses  qu'il  ne  leur  portoit  pas  moindre  amytié  que  son  feu  père,  en 
envoia  lever  un  bon  nombre  à  son  solde,  pour  en  armes,  assister  et  faire- 
honneur  à  son  coronnement,  ausquels  passants  par  Genève  fut  gros  recueil, 
honneur  et  bonne  chère,  et  eux  mercierent  la  S"'  soy  parotïrants  à  tous 
services  à  la  ville.  La  ville  havoit  alors  atlection  d'obtenir  du  Roy  deux 
choses,  assavoir  la  S'^  de  Thies,  que  apparlenoit  iadis  à  leur  Evesque,  et  la 
traicte  foraine  pour  les  marchandts  à  la  façon  que  eux  les  Souysses 
havoient  :  les  Capitaines  promirent  soy  y  emploier  et  s'ils  *  envoient  pour 

'  R.  C    vol.  42,  fo  123  r».  *  C'est-à-dire  les  Genevois,  (Note  des 

2  [bid.,  fo  197  ro.  éditeurs.) 

•■'  Ouvr.  cité,  p.  66. 


I . 


7>^{-j  SI  ITE     DI-;    CICTTI-:    AFFAIUK.  21)1 


cela  une  ambassade  en  court.  Perrin  qui  gouvernoil  tout  alors  fut  bien  aise 
de  cela  non  pas  tant  pour  amour  de  la  chose  puldiiiue  que  de  soy  mesrae. 
et  fit  qu'il  eut  ceste  charge,  qu'il  aimoit  pour  plusieurs  motifs.  Premièrement, 
il  estoit  désireux  de  veoir  à  autruy  despens.  la  [jomjte  du  coronnement  du 
Roy,  et  encor  mieux  d'estre  luy  mesme  veu  y  assister  comme  le  M"'  l'ambas- 
sadeur et  grandt  gouverneur  de  Genève,  Perrin.  Item  il  pretendoit  par  ce 
mnien  bavoir  entrée  à  pateliner,  que  par  sa  réputation,  le  Roy  lui  donne- 
roit  encores  quelque  charge,  et  pension  (]uant  et  cela  ;  satisfaisant  à  son 
ambition  et  avarice,  et  desia  devant  que  partir,  le  pensoit  bavoir  entre  ses 
mains,  faisant  escoct  sur  la  pel  de  l'ours,  devant  que  bavoir  prise  la  besle  ; 
et  disoit  à  cestuy  et  à  l'aultre  :  Viendroil-il  pas  bien  à  Mess"  et  à  moy.  si  je 
pouvoie  impetrer  du  Roy  pour  eux  ce  qu'ils  demandent,  et  pour  moy  une 
pension  de  100  escus?  Et  s'emmarcha  en  Court  avec  celle  opinion.  Estant 
là  il  impelra  la  traicte  foraine,  mais  de  Thies,  il  ne  fut  question,  et  pour 
à  ce  parvenir,  séjourna  en  Court  longuement  à  cause  que  le  Roy  et  tout  son 
Conseil  estoient  empeschés  à  la  pompe  du  coronnement.  dont  il  ne  fut  pas 
marry,  car  cependant  il  prenait  accointance  avec  les  gros  maistres  de  la 
Court,  avec  lesquels  il  practiquoit  de  se  faire  donner  pension  et  estât,  et 
singulièrement  avec  le  cardinal  de  Bellay.  » 

Il  est  bon  do  rapporter,  de  temps  en  temps,  sur  les  points  d'une 
histoire  ce  qu'en  disent  les  auteurs  contemporains  '  :  ils  racontent 
souvent  des  circonstances  qui  ne  se  trouvent  point  ailleurs,  ce  que 
Bonivard  a  le  talent  de  faire  d'une  manière  fort  attachante,  mais 
reprenons  cette  affaire,  telle  qu'elle  se  trouve  dans  les  reg-istres 
publics. 

Pour  réussir  dans  cette  négociation  ',  Perrin  fut  premièrement 
envoyé  à  Berne  afin  d'y  solliciter  des  lettres  de  recommandation 
auprès  du  roi,  lesquelles  il  obtint'.  Ensuite  il  partit  le  ii  juin, 
chargé  non  seulement  de  ces  lettres,  mais  encore  de  celles  de  la 


'  A  la  condition,  toutefois,  de   cou-  *  R.  C.  vol.  42,  fo  |28.  Cf.    Eidg. 

trôler  soigneusement   leurs  assertions   et  Abschiede,  t.  IV,  I  d,  n»  372.  Ces  lettres 

leurs  jiigemens.  On  sait  combien  Bonivard  visaient  la  traite  foraine:  après  le  départ  de 

et  Roset  montrent  de  parti  pris  et  de  par-  Perrin,  on  lui  en  envoya  encore  d'autres, 

tialité  dés  qu'il  s'agit  de  Perrin  et  de  ses  obtenues  à  Berne    par  Jean  Pliilippin  en 

adhérens.  (Note  des  éditeurs.)  faveur  de  la  réintégrande  de  Thiez  ;  R.C., 

*  Les  instructions  données  à  Perrin  yo\.'t%f'>  lîtiv» {^'ijun)):  Eidg.  Abschiede, 

et  ses  lettres  au  Conseil  se  trouvent  aux  t.  IV'.  I  d.  n"  :î7îl.  (Note  des  éditeurs.) 
Archives  de  Genève,   P.   H.,   n"   1398  et 
l'tOl).  {Note  des  éditeurs.) 


21)2  RETOUR    D  AMI     ['EKKIN.  '^'j? 

seig-neui-ie  pour  le  cardinal  du  Bellay,  le  chancelier  ' ,  le  connétable  ' , 
le  duc  de  Guise",  la  reine  de  Navarre  et  pour  divers  amis  que  l'on 
se  flattait  d'avoir  à  la  cour'.  11  resta  près  de  trois  mois  à  ce  voyage. 
Étant  de  retour,  il  fît  ses  excuses  au  Conseil  de  ce  (pi'il  n'avait  pas 
pu  revenir  plus  tôt,  il  dit  ensuite  qu'il  avait  eu  audience  du  roi, 
lequel  lui  avait  répondu  d'une  manière  i-racieuse,  le  renvoyant  au 
connétable  et  au  chancelier  pour  avoir  la  ré|)onse  sur  les  deux  arti- 
cles de  sa  commission.  Elle  fut  favorable  sur  celui  de  la  traite 
foraine,  ayant  obtenu  que  les  marchands  de  Genève  seraient  dis- 
pensés de  la  payer,  comme  les  Suisses  l'étaient,  et  les  lettres  que 
le  roi  avait  accordées  à  ce  sujet,  ayant  été  envoyées  au  parlement 
de  Dijon  pour  y  être  entérinées,  l'avaient  été  sans  difficulté'.  Mais 
il  n'en  fut  pas  de  même  à  l'ég-ard  de  la  réintég-rande  de  Thiez  que 
Perrin  demandait  lui  être  accordée  par  le  roi,  de  sa  pleine  puis- 
sance et  sans  soumettre  en  aucune  manière  la  connaissance  de 
cette  affaire  au  sénat  de  Chambéry.  Les  ministres  lui  ayant  répondu 
que,  comme  il  y  avait  un  tiers  qui  s'opposait  à  cette  demande,  il 
n'était  pas  possible  d'éviter  de  la  vider  par  les  voies  ordinaires  de 
la  justice,  Perrin  leur  représenta  que  ce  tiers,  qui  était  l'évêque, 
n'y  avait  plus  de  droit  puisqu'il  avait  abdiqué  le  gouvernement 
sans  que  la  religion  eût  aucime  part  à  sa  désertion.  Les  ministres 
ne  se  rendirent  point  à  ces  raisons  et  il  n'en  put  tirer  d'autre 
réponse  si  ce  n'est  que,  si  les  seigneurs  de  Genève  regardaient  le 
sénat  de  Chambéry  comme  partial  dans  cette  affaire  et  ne  voulaient 
pas  se  soumettre  à  son  jugement,  l'on  pourrait  la  faire  décider 
à  quelque  autre  tribunal  moins  prévenu,  tel  qu'était  le  parlement 
de  Grenoble'.  Nous  verrons  quelles  furent  les  suites  de  cette  dépu- 
tation  d'Ami  Perrin  en  France   et  quel  personnage  il   fut  accusé 

'  François  Olivier,  spigneur  de  Leu-  '  Claude  I^r,  duc  de  Guise, 

ville,  succéda  à  Montliolon  comme  garde  *  R.  C,  vol.  42,  f»  142  v>. 

des  sceaux.  En  1543,  François  1er  rétablit  ^  ^f.   Archives,   P.   H.,   »«   1403   et 

pour  lui  la  dignité  de  chancelier  de  France,  1403.    patentes   de  Claude  de  Lorraine, 

dont  il   conserva  le   titre  jusque  sous   le  duc  de  Guise,  lieutt-général  en  Bourgogne, 

règne  de  François  II,  mais  dont  il  n'exerça  et  de  Guillaume  de  Poitiers,  lieuti-général 

les  fonctions  que  jusqu'en  IS.jO,  pour  les  en  Dauphiné  et  Savoie,  portant  exemption 

reprendre  momentanément  en  1.^39.  iNote  de  la  traite  foraine.  {Note  des  éditeiirx.) 
des  éditeurs.)  '  R-  C,  vol.  42.  f"  239. 

"  Anne  de  Montmorency. 


15/(7  i'K()(;i;s   ni-:   (iiiiLLAi'MK    diiîois.  ayS 

(l'\  iiNoir  idiii',  iiiiiis  ;i\;iiil  ([iic  d'en  [jarler,  l'oi-di-c  di's  choses  o\i:;(" 
(MIC  lions  Noyions  .•iii|)ai;i\  ;uil  ce  (|iii  rc  |)assail  à  (iciic\c  par  ra|)- 
|ioil  aux  allaircs  cccIcsiaslKiiics  cl  coiisisloiialcs. 

An  coiimicncciiicnl  Ac  celle  aiini'c,  (iahiii  se  [ilaii^iiil  an 
Cloiiseil  d'avoir  v\r  cxliiMiiciiical.  iiiallraili'  par  un  |iarli(ulier 
moiiiiik''  (iuillannie  Dubois,  de  Beauvais,  dans  le  leinps  (|u'il  le 
ceiisurail  par  ordre  du  (loiisisloire,  ce  parlicnlier,  sans  (''nard  cl 
resnocl  pour  le  corps  de\anl  le(|ne!  il  |)araissail,  ayaiil  r(''sisl('"  à 
cette  censure  a\cc  une  arroi;ance  inouïe  el  reprocli('' à  (  lais  in  (  juii 
lui  parlail  en  rurieux  el  en  iioninic  ainiiK'  d'une  \iolciile  colère 
ct)nl,re  lui.  (lalviii  dil  eiisuile  (pie  cet  lioiiiiue  avait  ajoiih''  la 
calomnie  à  l'iiisiille,  ayant  in-s  mal  parle'-  de  lui  i)ar  la  ville,  iiis(prà 
le  Irailer  (i'liy|)ocrite,  de  (pioi  il  demandait  justice  au  (Conseil, 
d(''claranl  en  m('''nie  temps  ipTil  (''lail  dans  la  renne  n'solulioii  de 
ne  poiiil  priM-licr  cl  de  ne  se  [xiinl  Iroinci-  an  (Jonsislon'c  pis(prà 
ce  ([u'il  se  IVit  pinx(''  des  (finies  ipii  lui  ('-laient  imposf'-s,  otlVanl 
même  d'en  répondre  en  prison  si  le  Conseil  le  jugeait  à  |)ropos.  Le 
Conseil  fit  anssit(')t  mettre  Dubois  en  prison  et,  a[)r('s  avoir  lait  les 
procédures  accontiunées,  par  les(|uclles  il  se  trouva  chargé  l'es  faits 
avancés  contre  lui,  il  l'utcondamnéà  l'aire  amende  honorable,  depuis 
r(''vèclié  à  la  maison  de  ville,  nu  en  chemise,  la  torche  au  poiim,  à 
demander  pardon  à  Dieu  et  à  la  justice  et  à  être  banni  pour  un  an'. 

Le  Consistoire  s'opposant  tous  les  jours,  de  |)!us  en  [)lus,  à  la  • 
manière  de  vivre  libertine  à  lacpielle  il  n'y  avait  que  troj)  de  gens 
attachés  dans  Genève,  se  faisait  des  affaires  avec  bien  des  gens. 
II  s'attira  surtout  à  dos  la  famille  d'Ami  Perrin,  (pii  ('"tait  l'une  des 
plus  vicieuses,  en  même  lcin|)s  qu'elle  (''tait  l'une  des  pins  puis- 
santes (|u'il  V  eût  dans  la  ville.  Nous  avons  déjà  vu  de  quelle  ma- 
nière la  femme  de  l'erriii  et  son  bean-frère  résistèrent  à  ce  corps 
l'année  pr(''cédente  '  :  celle-ci,  le  Consistoire  eut  affaire  avec  son 
beau-père'.  Cet  iiomme,  quoique  fort  âgé,  donnait  pourtant  dans 

'  R.  C,  vol.  41,  fo  27.5  r".  28:î  v»,  le  bien  et  comme  se  fit  ite  luy  une  ryme  : 

292  vo,  294  vo.  —  Pnici's  (;rim.,  ii»  437.  Un  gros  fol,  vieillardt  rassotli, 

'  Voir  plus  haut.  p.  274.  Et  par  .sa  ri(;t)esse  ahbesti. 

'  «   Autant  paouvre  de    liions    inte-  Non  liaiant-emploié  son  tenis  fors  à  amas- 

rieurs  ([ue  de  extérieurs  riche  ;  il  estoit  an-  ser  force  escus  et  ehevance  et  à  paillarder.  • 

eien  d'aage,  mais  jeune  eusa\oirel  vouloir  (Bonivard.  ouvr.  cilti,  p.  69.) 


2()/|  l)ÉMKI,l':S    IJE    FKAN(;OIS    FAVKK    AVKC    I.E    CONSISTOIRE.  l547 

la  (l(''l)aiicli('  d'iiric  inaulère  Loul  à  l'ait  scaïKlalcusc,  il  avait  été 
convaincu  {)1lis  d'une  fois  d'adultère  et  de  [)ail]ardise.  Ayant  été 
renvoyé  au  Consistoire  pour  quelque  cas  de  cette  nature  (ju'il  avait 
même  avoué,  au  mois  de  février,  pour  y  subir  les  censures  accou- 
tumées, il  ne  voulut  jamais  répondre  au  ministre  Abel  Poupin, 
lequel,  comme  le  premier  en  l'absence  de  Calvin  qui  ne  s'était  |)as 
rencontré  ce  jour-là  au  Consistoire',  lui  faisait  les  questions  ordi- 
naires, mais  il  se  contenta  de  dire  que  le  syndic  qui  était  présent 
savait  son  cas.  Le  ministre  Abel  le  pressant  de  plus  fort  de  ré- 
pondre et  lui  demandant  s'il  ne  comparaissait  pas  devant  le  Con- 
sistoire |)our  être  tombé  dans  la  paillardise,  et  sa  négative  lui  ayant 
attiré  une  censure  accompag-née  de  reproches  d'avoir  menti  en 
niant  un  fait  public  et  qu'il  avait  confessé  lui-même,  il  se  mit 
alors  dans  une  extrême  colère  et,  se  tournant  vers  les  ministres,  il 
leur  (lil  d'un  Ion  fort  fier  :  «  Je  n'ai  point  affaire  avec  vous,  je 
répondrai  à  M.  le  syndic.  »  On  lui  dit  ([n'étant  les  pasteurs  de 
l'Église  et  lui  en  étant  membre,  il  était  obligé  de  leur  répondre, 
mais  il  leur  dit  derechef  (ju'il  ne  savait  qui  ils  étaient,  qu'il  ne  les 
connaissait  point,  ce  (ju'il  répéta  plusieurs  fois,  à  quoi  les  ministres 
repartirent  que  s'il  ne  les  connaissait  point,  eux,  de  leur  côté,  ne 
le  reconnaissaient  point  pour  brebis  du  troupeau  de  Jésus-Christ, 
mais  qu'ils  le  tenaient  pour  un  chien  et  excommunié  de  l'Eglise. 
Ensuite,  le  Consistoire,  justement  indigné  de  cette  rébellion, 
renvoya  cette  affaire  au  magistrat  et  résolut  (jne  tous  les  membres- 
(jui  composaient  le  Consistoire  se  présenteraient  en  Conseil  à  cer- 
tain jour  marqué,  pour  y  demander  réparation  de  l'injure  (pii  lui 
avait  été  faite  et  le  prier  de  ne  pas  souffrir  que  la  discipline  ecclé- 
siastique fut  foulée  aux  pieds,  mais  de  la  maintenir  par  son  auto- 
rité, tant  pour  le  bien  de  l'Eglise  que  j)arce  qu'il  y  était  obligé  pour 
conserver  son  gouvernement  tel  qu'il  avait  été  élaltli  |)ar  le  Conseil 
Général'. 

'  Il  faisait  alors  le  voyage  dont  il  a  çoisFavreotsa  fllle,la  notice  JeM.  H.  Fazy, 

été  ((uestion  plus  haut,  p.  282.   (Note  des  Procès  et  démêlés  à  propos  de  la  compé- 

éditeurs.)  tence  disciplinaire  du  Cotisistoire,  dans  les 

'  Archives  du  Consistoire,   3  février  Mèm.  de  l'histitut  ijenevois,  t.  XV^I.  (Note 

{Calvini  op.,   Annales,   p.  39S).  — Voir,  des  éditeurs.) 
sur  les  démêlés  du  Consistoire  avec  Fran- 


l547  SlITK    DE    CETTE    AFFAIRE.  2^5 

Le  crédit  de  son  gendre  Perrin,  (|ui  avait  beaucoup  de  parens 
et  d'amis  dans  le  Conseil,  rendait  cet  homme-là  insolent.  Il  s'alla 
j>laindre,  de  tous  côtés,  du  Consistoire  et  d'y  avoir  été  traité  de 
chien,  terme  qu'aurait  pu  épargner  à  la  vérité  le  ministre  Poupin, 
quoique  dans  le  style  grossier  de  ce  temps-là  la  signification  en  fût 
beaucoup  moins  dure  (ju'elle  ne  le  serait  aujourd'hui.  Au  jour  mar- 
qué pour  écouter  les  plaintes  du  Consistoire,  tous  ceux  qui  le  com- 
posaient ayant  paru  en  Conseil,  demandèrentjustice  de  la  rébellion 
de  cet  homme-là  et  de  l'injure  (|u'il  leur  avait  faite,  et  celui-ci,  au 
lieu  d'en  revenir,  persista  dans  sa  rébellion  :  il  se  plaignit  avec  la 
dernière  amertume  de  l'injure  que  lui  avait  dite  Abel  Poupin,  et  il 
dit  qu'il  n'obéirait  jamais  aux  ministres.  Après  quoi,  il  demanda 
son  congé,  déclarant  (pi'il  ne  voulait  plus  être  considéré  comme 
Genevois  et  qu'il  allait  (juitter  la  ville.  Le  Conseil  ordonna  qu'il  eût 
à  se  ranger  à  son  devoir,  à  reconnaître  l'autorité  du  Consistoire  et 
y  subir  les  censures  qu'il  avait  méritées,  le  menaçant  même  de  la 
prison,  s'il  n'y  paraissait  pas  ' .  Le  beau-père  de  Perrin  savait  bien 
(pie  la  peine  ([u'on  lui  |)rononçait  n'était  que  comminatoire,  aussi 
il  s'en  moqua  et  continua  à  crier  par  la  ville  contre  les  ministres 
et  en  général  contre  les  Français  réfugiés. 

Sa  fille,  la  femme  tie  Perrin,  fit  de  même  aussi  beaucoup  de 
bruit  contre  eux,  ce  qui  fit  qu'elle  fut  citée  à  son  tour  au  Consis- 
toire où  elle  parla  à  peu  près  du  même  ton  qu'avait  fait  son  père, 
menaçant  celui  qui  l'avait  censurée  du  ressentiment  de  toute  sa 
famille  et  disant  qu'à  la  réserve  du  syndic  qui  était  présent,  son 
j)ère  avait  rendu  de  meilleurs  et  de  plus  importans  services  à 
l'Etat  qu'aucun  du  Consistoire.  Elle  fut  censurée  par  la  bouche  de 
Farel  qui,  étant  dans  ce  temps-là  à  Genève,  s'était  rencontré  au 
Consistoire,  et  renvoyée  ensuite  en  Conseil  pour  y  être  punie 
suivant  l'exigence  du  cas'.  Mais,  quoique  le  Conseil  dit  qu'elle 
subirait  les  peines  portées  par  les  ordonnances  si  elle  ne  faisait 
pas  son  devoir  et  si  elle  ne  demandait  pas  pardon  au  Consistoire, 
il  n'en  était  ni  plus  ni  moins.  Elle  continua  inqjunément,  de  même 
que  son  père,  ses  vacarmes  par  la  ville. 

•  R.  C,  vol.  42,  fo  .32  vo  (22  févr.).  ^  Reg.  du  Cousist.,  3  mars. 


2()()  représkntatio.ns  du  consistoiriî  au  conseil.  l'^Ay 

11  fallut  même  que  le  Consistoire  se  justifiât  en  Conseil  de  la 
conduite  qu'il  avait  tenue,  tant  à  l'occasion  de  cette  affaire  qu'en 
diverses  autres  semblables.  Les  ministres  y  parurent  en  corps,  le 
2  1  mars,  où  ils  représentèrent  qu'ils  n'avaient  jamais  excédé  le 
pouvoir  qui  leur  était  attribué  par  les  édils,  comme  plusieurs  les 
accusaient  d'avoir  fait,  puisqu'ils  avaient  toujours  congédié  en 
j)aix  ceux  qui  avaient  témoigné  du  repentir  de  leurs  fautes,  et 
qu'ils  avaient  renvoyé  les  autres  en  Conseil,  selon  la  coutume, 
qu'ils  reniar(|uaieut  ([ue  bien  des  g'ens  voyaient  de  mauvais  œil 
qu'ils  missent  rexcommunication  en  usage  contre  les  pécheurs 
impénitens  et  réfractaires,  quoique  le  Consistoire  eût  ce  droit  par 
les  ordonnances  ecclésiastiques,  lequel  était  fondé  d'ailleurs  sur  la 
parole  de  Dieu,  ce  qui  leur  faisait  beaucoup  de  peine,  et  cju'ils 
souhaiteraient,  avant  île  continuer  d'employer  l'excomnmnication, 
de  savoir  si  les  Conseils  voulaient,  contre  leurs  résolutions  précé- 
dentes, leur  en  interdire  l'usag-e.  Mais  que  si  le  magistrat  trouvait 
encore  à  propos  de  soutenir  l'autorité  du  Consistoire,  ils  le  priaient 
d'employer  les  moyens  les  plus  propres  à  ranger  à  leur  devoir 
l'homme  dont  il  s'agissait  et  divers  autres  qui  s'en  motjuaient  et 
qui  cabalaient  même  ouvertement  par  la  ville  pour  l'anéantir  tout 
à  fait ' . 

Ces  plaintes  contre  cet  homme-lâ  renouvelèrent  celles  de  ses 
parens  contre  le  ministre  ([ui  l'avait  si  peu  ménagé.  Cependant  le 
Conseil,  ayant  opiné  sur  la  représentation  du  Consistoire,  résolut 
que  ses  ordonnances  concernant  le  Consistoire  demeureraient  dans 
toute  leur  force  et  vigueur  et  qu'elles  seraient  observées;  (]ue  l'on 
prendrait  des  informations  contre  ceux  qui  cabalaient  pour  ôter  à 
ce  corps  son  autorité,  que  l'on  ferait  ce  qu'on  pourrait  pour  faire 
reprendre  au  beau-père  de  Perrin  les  sentimens  de  respect  et  de 
soumission  qu'il  devait  avoir  pour  le  Consistoire,  comme  aussi, 
d'un  autre  côté,  le  Conseil  exhortait  le  ministre  Abel  Poupin  d'user 
de  termes  moins  insullans  envers  ceux  qu'il  aurait  charge  de  cen- 
surer, de  même  que  dans  la  chaire  ". 

Le  Conseil  avait  bien  raison  de  désapprouver  les  manières 

'  H.  C,  vol.  42,  (0  63.  ■'  Ibtd..  (<>  64  v". 


\'}'[-j  (»i;i:sTi().\   1)1!   KKNVoi  .vr  co.nsistoihk.  297 

trop  hautes  et  les  expressions  trop  grossières  dont  s'était  servi  ce 
ministre,  mais  il  faut  avouer  en  même  temps  tpi'il  y  avait,  ou  bien 
de  la  Faiiilesse,  ou  bien  de  la  coiniivence  dans  le  (Conseil  en  Faveur 
de  la  parenté  de  l'errin,  puisqu'on  ne  contraignait  point  son  beau- 
père  à  se  ranger  à  son  devoir.  S'il  en  faut  croire  Bonivard',  Perrin 
faisait  ce  qu'il  voulait  des  (piatre  syndics  de  cette  année,  (pii  étaient 
d'ailleurs  des  débauchés  et  qui,  par  cet  endroit-là  encore,  suppor- 
taient impatiennnent  le  joug  du  Consistoire. 

D'un  autre  côté,  l'on  ne  saurait  disconvenir  (pie  ce  corps  ne 
donnât  lieu  au  peu  de  considération  que  l'on  avait  pour  lui,  tant  il 
est  vrai  que  parmi  les  hommes,  tout  est  mêlé  de  bien  et  de  mal. 
L'on  imputait  aux  membres  qui  le  composaient  d'accuser  les  gens 
trop  légèrement  et  pour  des  cas  qui  ne  se  trouvaieijt  pas  conformes 
à  la  vérité,  ce  que  Calvin  lui-même  reconnut  être  si  vrai  qu'il  pria 
le  Conseil  d'exhorter  les  ministres  et  les  anciens  à  n'y  faire  aucun 
rapport  contre  qui  que  ce  fût,  avant  que  s'être  bien  informés  aupa- 
ravant de  la  vérité  du  fait'. 

Un  cas  se  présenta  qui  n'était  pas  encore  dans  les  ordonnances 
ecclésiastiques,  savoir  si,  après  ijue  le  magistrat  avait  fait  subir  à 
ceux  qui  avaient  commis  t[uelque  faute  la  peine  à  quoi  les  condam- 
nent les  lois  civiles,  il  les  devait  renvoyer  encore  indilFéremnient 
les  uns  et  les  autres  devant  le  Consistoire  pour  y  recevoir  les  cen- 
sures ecclésiastiques,  ou  s'il  pouvait  en  dispenser  ceux  que  bon  lui 
semblait;  sur  quoi,  le  Conseil  ordinaire  ayant  délibéré,  il  trouva 
que,  selon  le  degré  de  faute  et  les  autres  circonstances  où  les  préve- 
nus pouvaient  se  rencontrer,  il  avait  le  droit  de  les  renvoyer  au 
Consistoire  ou  de  ne  pas  le  faire,  suivant  sa  prudence'.  Ce  (pii  ne 
fut  point  l'avis  de  Calvin,  lequel  se  présenta  au  Conseil  le  29  mars, 
où  il  fit  voir  que  le  bon  ordre  voulait  que  le  magistrat  renvoyât  au 
Consistoire  tous  ceux  contre  qui  il  avait  rendu  quekpie  jugement 
criminel,  parce  qu'il  ne  ()Ouvait  pas  connaître  lesquels  d'entre  eux 


'  Ouvr.   cité,   pp.  70  et   72..  —  Les  deCatvin.  mais  c'esl  d'une  manière  toute 

syndics  de  l'année  étaient  Girardin  de  la  gratuite  que  l'épitliète  de  débauchés  leur 

Rive,  Antoine  Chiccand,  Hudriud  Du  Mo-  est  ici  appliquée.  (Note  des  éditeurs.) 

lard,  Frauçois  Beguiu.  Un  seul,  Antoine  »  R.  C,  vol.  42.  fo  68  r»,  70  r». 

Chiccand,  était  un  adhérent  assez  prononcé  ^  Ibid.,  P  ti8  r». 


2C)8  LA    FEMME    DE    PERKIN    DEVANT    LE    CONSISTOIRE.  '  •"•47 

avaient  une  véritable  rejjentance,  et  afin  que  le  Consistoire  put 
juger  à  quelles  personnes  la  Cène  devait  être  défendue.  Cependant 
le  magistral,  demeurant  à  sa  première  résolution,  décida  (ju'il 
dépendrait  de  lui  de  renvoyer  au  Consistoire  qui  bon  lui  semble- 
rait, savoir  d'en  dispenser  et  de  laisser  aller  en  paix  ceux  en  qui  il 
remarquerait  de  l'amendement  et  de  la  contrition,  et  de  faire  subir 
les  censures  ecclésiastiques  à  ceux  en  qui  il  verrait  des  dispositions 
d'esprit  opposées  ' . 

Le  Conseil,  au  reste,  approuvant  entièrement  la  pensée  de 
Calvin,  résolut  (pi'il  ne  serait  |)ermis  de  citer  personne  au  (^consis- 
toire que  l'on  n'eut  pris  de  bonnes  informations  de  la  faute  dont  il 
était  accusé,  ou  ({ue  cette  faute  ne  fût  publique'. 

Le  beau-père  de  Perrin  cependant  vint  à  bout  de  ce  qu'il  vou- 
lait par  son  obstination,  le  Conseil  n'ayant  ordonné  autre  chose  à 
son  égard,  si  ce  n'est  que  lorsqu'il  paraîtrait  au  Consistoire,  les 
ministres,  pour  ramener  cet  esprit  écarté,  se  servissent  envers  lui 
de  remontrances  extrêmement  douces". 

Cette  trop  grande  condescendance  ne  fit  que  rendre  cette 
famille  tous  les  jours  plus  insolente.  La  femme  d'Ami  Perrin  ayant 
été  appelée  au  Consistoire,  au  mois  de  juin,  pour  avoir  dansé 
contre  les  défenses,  elle  chargea  d'injures  le  ministre  Abel  Poupin 
dans  le  temps  qu'il  la  censurait,  l'appelant  pouacre  et  groin  de 
pourceau,  excès  inouï  sur  lequel  le  Consistoire  demanda  au  ma- 
gistrat une  justice  exemplaire.  Son  mari,  dans  ce  temps-là,  s'ac- 
quittait de  la  commission  (jui  lui  avait  été  donnée  de  député  en 
France,  de  laquelle  nous  avons  parlé  ci-devant;  le  Conseil  ordonna 
que  cette  femme  serait  mise  en  prison,  mais  elle,  craignant  que 


•  R.  C,  vol.  42,  fo  70  r».  (Oi)era,  I.  XII.  no  cS84,  889,  892).  Viret, 

''  Ibid.,  loc.  cit.  appelé  par  son  ami,  vint  même  à  Genève 

'  Ibid.,  f»  72  vo  (31  mars).  —  Cette  dans  le  courant  d'avril;  il  avait  conservé 

altitude  du  Conseil  et  sa  décision  de  ue  des  relations  assez  étroites  avec  Periin  et 

renvoyer   au    Consistoire  que   ceux   qu'il  s'employa   à    amener    un    rapproclienient 

jugerait  ;\  propos,  préoccupaient  vivement  a\ec  Calvin  ;  ses  efforts  eurent  un  succès 

Calvin.  Dans  ses  lettres  à  Viret,  en  parti-  momentané  (voir  ibid.,  n°  903.   lettre  de 

entier,  il  dépeint  ses  perplexités,  son  iso-  V'iret  à  Farel,  4  mai  1347).  {Note  dus  édi- 

lement,  l'hostilité  qu'il  sent  autour  de  lui  tcur.i.) 


i^)f\i  coMi'i^or   i'Ki':i i:.M)r   coniuk   i,i;s   mi.msiuks.  •nyj 

loulo  ;iC('r(''(lil(''C  (iiTrlail   sa  l'aïuillc,  les  suilx's  de  ccl  cmin'isdiiric- 
inenl  iio  l'iisscnl  FàclKMisrs,  j^ai-tia  au  pied  ol  s'ciil'iiil, '. 

Ses  pareils  pnri'ciil  le  (ionscil  de  la  dispiMiscr  (l'ciil  icr  en  pri- 
son ("tdc  la  laisser  ri'vciiii'  clie/  elle,  en  alleiidaiil  le  reloiir  de  son 
mari,  sons  promesse  de  comparaître,  soil  devaiil  le  (Conseil,  soil 
devanl  le  Coiisisloire,  (ouïes  les  fois  (pi'elle  sei'ail  demandée.  L(! 
Oonsistoire  mêmtî,  usant  de  douceur  envers  cette  lemme,  voulait 
bien  lui  accorder  un  sauf-conduit  pour  se  présenter  devanl  lui  à  la 
première  séance,  afin  de  pou\()ir  pii^er  si  elle  (Mail  i'e|)eiilaiile  on  si 
elle  ne  l'était  pas',  mais  le  Conseil,  |)ersistant  ilans  sa  première 
résolution,  voulut  ([u'avanl  toute  chose  elle  entrât  en  j)rison'.  Ainsi 
elle  fut  fiii^itive  jusqu'au  retour  de  son  mari;  son  père  aussi  prit  le 
parti  de  la  fuite  parce  cpi'il  fut  convaincu  d'avoir  cabale  conire  les 
ministres  parmi  les  tireurs  de  rartjuebuse,  desquels  il  avait  recher- 
ché d'être  capitaine  pour  avoir  occasion  de  leur  inspirer  des  senti- 
mens  de  rébellion  contre  le  Consistoire  et  de  chasser  les  ministres 
et  les  Français  réfugié's,  dont  il  y  avait  déjà,  dans  ce  temps-là,  un 
nombre  considérable  dans  la  ville.  Mais  le  Conseil  ayant  eu  h;  vent 
de  ce  dessein  et  (ju'il  devait  être  exécuté  le  jour  (jue  l'on  aurait  fait 
le  roi  de  cet  exercice,  [)révint  le  coup  en  défendant  qu'on  fît  le  roi. 
Une  semblable  entreprise  était  des  plus  criminelles  et,  bien  avérée 
comme  elle  le  fut  ',  il  est  certain  que  son  auteur  aurait  dû  être  puni 
d'une  manière  exemplaire,  mais  les  magistrats,  dont  une  bonne  partie 
étaient  dévoués  à  T'errin,  ne  firent  ([u'en  rire,  s'il  faut  en  croire  13o- 
nivard  :  ils  traitèrent  ce  dessein  d'extravagant  et  dirent  qu'il  fallait 

'  Reg.   du  CoQsistoire,   %i  juin,   ex-  '  R.C.,vol.  42,  fo  170  ,-o  (l.S  juillet). 

trait  pulilié    dans   Caleini  op  ,   Annales,  *  Il    est  au    contraire   avéré  que    ce 

p.   407;   ibid.,  t.    XII,   n»  921   (Calvin  à  complot  n'a  jamais  existe  que  dans  l'inia- 

Viret,  2  juillet);  R.  C,  vol.  42,  f»  154  w;  filiation  de  lîonivard  (ouvr.    cité,  p.  71), 

Bonivard,  ouvr.  cité,  p.  72.  —  Françoise  puisqu'il   ressort   des   documents  officiels 

Perrin  rejoignit  son  père  qui,  peu  soucieux  que  François  Favre,  par   l'organe  de  ses 

de  reparaître  devant  le  Consistoire,  s'était  gendres  Perrin  et  Tissot,  refu.sa  la  charge 

retiré  dans  la  propriété  qu'il  possédait  à  ipie  lui  offraient  les  arquebusiers,  sur  quoi 

Roz  (aujourd'hui  Ruth).  prés  de  Vezeiia/.,  le  Conseil  décida  «  voyant  que  led.  Favre 

et  non  à  l^regny,  conmie  l'ont  dit  quelques  ne  veult  ainsy  cella  accepter,  que  led.  ieuz 

historiens.  Cf.  Ed.  Favre,  Su//.  Soc.  d'JîtsJ.  soyt  mis  has  pour   caste  année    par  bon 

de  Genève,  t.  II.  (Note  des  éditeurs.)  respect.  »   R.  C,  vol.  42,  f"  133  v».  (JVofe 

^  Reg.  du  (Consistoire,  14  juillet,  dans  des  éditeurs.) 
Caloiui  op.,  Annales,  p.  409. 


3uo  PltOC^KS    DK    JACOUIiiS    GUUET.  l-'^A? 

hiori  imidoiiiicr'  (|ii(^l(|iio  Folio  à  ce  vieux  rèvciir  |>hi'C('  (ju'il  a\ail 
rendu  aulrel'uis  do  hoas  services  à  la  Ville,  se  eouleiilaul  de  le 
renvoyer  au  Consistoire  pour  èlre  censuré.  Cel  homme,  ilépilé 
(.l'aNoir  man(|ui''  son  coup  et  plus  encoi'e  de  se  voir  conlrainl,  de 
C(jmpai'afli('  dcNanl  le  (^onsisloire  (pi'il  avail  liaili''  a^('C  un  !j;rand 
iiK'pris,  se  relira  tlans  une  maison  de  canijjagne  ipi'il  a\ail  à  demi- 
lieue  de  (  ienève  el.  y  demeura  avec  sa  lille  jusqu'au  relour  d'Ami 
Perrin. 

dépendant  ces  cahales  conire  les  ministres  n'ang'mentèrenl 
pas  peu  la  licence.  (Ihacim  pai-lail  d'eux  de  la  manière  la  plus  inju- 
rieuse; à  ceux  <|id  ('■laienl  m(''conlens  des  conducteurs  de  l'Eglise, 
se  joignirent  ceux  <pii  r(''taienl  du  magistral,  et  l'esprit  de  sédi- 
tion et  d'indépendance  i'aisail  un  loi  jjrogrès  parmi  le  pou|)lo  (pi'il 
était  à  craindre  cpu'  l'on  ne  vît  arriver  dans  peu  quelque  événement 
funeste.  Le  27  juin,  l'on  trouva  dans  la  chaire  de  Saint-Pierre  un 
libelle  diffamatoire  conire  les  miuislr(^s,  (pu>  l'on  soupçonnay  avoir 
été  mis  par  un  nommé  Jacques  Gruet,  citoyen  de  Genève  '.  Le  Con- 
seil ordonna  aussitôt  qu'il  fut  mis  en  prison. 

(jonnne  le  cas  pour  lequel  il  fut  condamné  est  assez  singulier 
el  (pie  cet  homme  était  un  inqjie  qui  avait  |)oussé  le  libertinage 
jusqu'aux  dernières  extrémités,  il  ne  sera  pas  hors  de  jiropos 
d'entrer  ici  dans  (piehpu's  détails  des  articles  de  son  procès. 

L'abrégé  (pii  en  fui  lu  de  dessus  le  Iriljunal  conlenail  neuf 
articles,  dont  le  premier  portait  ({u'il  avait  avoué  qu'encore  qu'il' 
eût  été  instruit  dans  la  religion  par  les  ministres,  il  avait  cependant 
parlé  avec  nn'pris  de  Moïse,  qui  était  inspiré  de  l'esprit  de  Uieu, 
et  dit  ([u'il  n'avait  pas  plus  de  mission  que  les  autres  hommes,  dans 
le  dessein  de  détruire  la  doctrine  que  ce  prophète  enseig-nait,  au 
grand  scandale  des  fidèles.  Il  paraît  par  les  actes  du  procès  criminel 
de  Gruet  qu'elFeclivemenl,  il  avait  avoué  d'avoir  écrit  ces  paroles  : 

'  Le  dossier  (le  son  procès  se  trouve  aux  Archives  de  Genève,  Procès  criminels, 
11"  440;  il  contient  l'origin^d  dn  liillel  en  patois,  déposé,  le  27  juin  1547,  dans  la  cliaire 
de  Saint-Pierre  et  qui  fut  le  point  de  départ  des  poursuites.  Ce  Lillet  a  été  publié  et 
traduit  par  Regel,  ouvr.  cite,  t.  II,  pp.  323  et  290.  D'autre  part,  les  actes  ilu  procès 
ont  été  publiés  intégralement  par  M.  H.  Fazy  dans  les  Mém.  de  l'Institut  generois.  t.  XVI, 
et  le  sommaire  du  procès,  ainsi  que  la  sentence,  dans  les  Cabnni  op.,  t.  XII,  n"  932. 
{Nutc  dc.i  cdiieurs.) 


i-'î^y  PuocKS  nr.  JAœuES  grikt.  ,'io[ 

((  h/e  rornnfns  mii/fa  (llclf,  et.  nihil  probal  »  ,  e(  (|iio  par  cornutiifi 
il  entendait  Moïse,  et  d'avoir  dit  dans  une  conversation  (ju'il  eut 
avec  un  minisire  (| ne  Moïse  ne  |t()Mvai(  rien  savoir  de  la  cn'-alion 
du  niond<',  puisqu'il  ny  avait  pas  «'■ti'  et  (pi'il  n'avait  en  auciine 
inspiration  particulière  de  Dieu. 

Le  second  article  le  charg'eait  d'avoir  ('cril  (pie  toutes  les  lois 
divines  et  Inunaines  faites  depuis  le  coniniencemeut  du  monde 
n'avaient  de  Fondement  ([ne  dans  le  pur  caprice  des  lioinmes,  et 
d'avoir  prof(''r('  diverses  autres  |)ropositions  exti-crables. 

Il  avoua  d'avoir  f'crit  (^ette  détestable  maxime  et  (pi'il  croyait 
que  les  magistrats  ne  devaient  punir  que  les  crimes  (pii  offensaient 
les  hommes,  comme  le  larcin,  le  meurtre,  mais  non  pas  ceux  (|ui 
n'attaquaient  que  la  divinité',  dont  il  fallait  laisser  la  veng-eance  à 
Dieu.  11  parait  encore  par  ses  n'-ponses  et  ses  confessions,  rpi'il  ne 
reconnaissait  d'autre  relig-ion  que  la  relii^ion  naturelle,  de  laquelle 
il  n'avait  même  qu'une  connaissance  très  imparfaite  et  des  idées 
très  fausses. 

Le  troisième  article  portait  qu'au  lieu  de  ne  tenir  et  d'écrire 
que  des  discours  honnêtes,  comme  tout  chrétien  y  était  obligé  par 
la  parole  de  Dieu,  il  avait  écrit  à  un  de  ses  amis  une  lettre  pleine  de 
discours  impudiques.  L'on  voit  par  les  actes  du  procès  qu'il  avait 
confessé  d'avoir  soutenu  à  un  ministre  qu'il  n'y  avait  aucun  mal 
dans  la  paillardise  et  dans  l'adultère,  lorsque  les  deux  parties  étaient 
consentantes.  L'on  voit  aussi  (ju'il  avait  écrit  diverses  petites  pièces 
g-alantes,  extri^-mement  libres,  et  qu'en  général,  c'était  un  homme 
qui  donnait  dans  la  vie  mondaine  et  dans  la  débauche  sans  aucune 
retenue. 

Le  quatrième  article  de  son  procès  le  chargeait  d'avoir  tra- 
vaillé de  tout  son  pouvoir  à  décrier  et  à  renverser  les  ordonnances 
ecclésiastiques. 

Le  cinquième,  d'avoir  écrit  une  certaine ,  reqn('''te  adressée  au 
Consed  Génc-ral  et  qu'il  y  voulait  lire,  laquelle  était  st'ditieuse  et 
pleine  de  malig-nes  insinuations  contre  le  gouvernement  et  de 
paroles  injurieuses  à  la  divinité. 

Il  paraît  par  les  actes  du  procès  que  cette  re(|uète,  qu'il  vou- 
lait  présenter  au  Conseil  Général,  sans  l'avoir  auparavant,  selon 


3o2  PROCÈS    DE    JACQUES    GRUET.  1^47 

l'ordre,  produilc  on  Pclil  cl  on  Grand  Conseil,  lendait.  à  exciter  le 
peuple  à  secouer  le  joug'  de  la  discipline  ecclésiasiique  et  du  Con- 
sistoire, et  à  se  mettre  sur  un  pied  à  vivre  im|ninément  dans  la 
débauche  cl  le  liliertiuage,  en  prenant  des  mesures  pour  empêcher 
l'emprisonnement  et  la  punition  des  débauchés.  Il  dit  seulement 
pour  sa  défense  qu'encore  (pi'il  eùl  (''crit  cette  requête,  il  n'avait 
pas  pourtant  absolument  résolu  do  la  présenter,  o(  (pi'il  avait 
accoutumé  d'écrire  tout  ce  qui  lui  venait  dans  la  pensée,  soit  bon, 
soit  mauvais,  se  réservant  de  le  désavouer  ensuite  si,  l'examinant 
de  nouveau,  il  ne  trouvait  pas  ce  qu'il  avait  écrit  bon  et  conforme 
à  la  vérité. 

(î°  L'article  le  plus  g-rief  de  son  procès  et  celui  aussi  qu'il  eut 
le  plus  de  peine  à  avouer  fut  celui  du  libelle  dilFamatoire  dont 
nous  avons  parlé,  qu'il  avait  altaclié  à  la  chaire  du  ministre  à 
Sl-Pierre.  Son  procès  crimiuoi  |)orte  cpie  ce  billot  était  rempli  de 
blasphèmes  contre  Dieu  et  île  menaces  de  tuer  les  ministres  de 
î'Évangile  ' .  Théodore  de  Bèze,  dans  la  Vie  de  Calvin  %  dit  que 
celui-ci  y  était  menacé  d'être  jeté  dans  le  Rhône',  et  il  paraît  par 
les  réponses  de  Gruet  qu'il  avoua  que  celui  des  ministres  contre 
lequel  il  était  le  plus  animé  était  Calvin,  parce  que  celui-ci  l'avait 
apostrophé  on  chaire,  et  pour  faire  peur  aussi  à  tous  ses  collègues 
et  les  empêcher  de  crier  comme  ils  faisaient  contre  les  divertisse- 
mens  et  la  débauche.  Il  avoua  encore  d'avoir  traité  Calvin,  dans  une 
lettre,  d'homme  ambitieux,  fier  et  orgueilleux,  et  d'avoir  dit  du 
même,  dans  une  autre  qu'il  avait  écrite  à  un  papiste  ',  qu'il  se  don- 


'  Au  sujet  de  ce  hillel,  voir  plus  haut,  lemeiit   d'être  jeté    au  Rliûne  :   l'épitliète 

p.  300,  n.  i.  Cette  pièce  ne  contenait  d'ail-  de  gros  ventru  (gro  panfar)  ne  s'appliquait 

leurs  aucun  «  blasplnhiie  contre  Dieu  » ,  d'ailleurs   pas    à    lui,  dont    la'  maigreur 

mais  simplement  des  menaces  contre  les  était  extrême,  elle  visait,  ainsi  que  Gruet 

minhlres.  (Note  de$  éditeurs.)  le    reconnut,    le    ministre  Abel   Poupin, 

'  Texte   latin,   Cnlrini  ,op.,  t.   XXI,  particulièrement  odieux  à  la  jeunesse  ge- 

p.  140.  uevoise.  Cf.  Roget,  onvr.  cité,  t.  II,  p.  290, 

'  Cette  assertion  de  Théodore  de  Bèze  n.  1.  {Note  des  éditeurs.) 

n'est  pas  exacte  :  «  Gros  ventru,  disait  le  *  Pierre  de  Bourg,  de  Lyon,  ami  du 

libelle,  toi  et  tes  compagnons,  vous  feriez  sceptique  Bonaventure  Des  Periers.  qui  lui 

mieux  de  vous  taire  ;  si  vous  nous  irritez  dédia  la  traduction  d'une  satire  d'Horace 

trop,  nous  vous  mettrons  en  poudre,  etc.  »  {Recueil   des  irucres,   Lyon,    l.^ji4,   in-8, 

Calvin  n'y  est  point  menacé  personnel-  p.   lOi).  Il  résulte,  d'autre  part,  des  ré- 


l547  PROCÈS    nE    JACOIKS    r.RlFT.  ,'i(),S 

nail  (les  airs  (i't'vivjvio  H  do  prince,  ([u'il  soulenait  ses  senliiiifiis 
avec  une  hauteur  insupportable,  (pi'il  avait  poussé  sa  présouip- 
fueuse  audace  juscpi'à  dire  cpi'il  ferait  treudjier  et  l'empereur  et  le 
roi  de  France;  (pi'il  n'était  cependant  (in'nn  hypocrite,  lequel,  sous 
le  pri'lexte  de  n'iornier  la  relii»ion,  voulait  se  faire  adorei'  lui- 
même  et  usurper  ainsi  sur  la  dii^nili'  du  pa|ie;  ([u'il  était  un  ennemi 
juré  des  rois  et  des  princes,  et  entre  autres  du  roi  de  France  et  de 
sa  cour,  de  qui  il  parlait  fort  mal  dans  toutes  les  occasions. 

7°  Aux  articles  qui  concernaient  l'impiété  et  l'irréligion,  on 
en  joignit  d'autres  par  li's([uels  il  était  accuse-  de  crimes  d'état.  Il 
fut  convaincu  d'avoir  écrit  à  un  .seii^nein-  de  la  cour  de  France'  des 
lettres  contre  Calvin,  où  il  lui  marquait  que  ce  ministre  parlait  très 
mal  du  roi  de  France  et  (jue  le  (-onseil  de  l'empêchait  point  de  le 
faire,  ce  que  Gruel  faisait  dans  la  vue  de  mettre  mal  le  mai^istrat 
de  Genève  dans  l'esprit  de  la  cour  et  de  lui  attirer  des  lettres  ful- 
minantes qui  portassent  le  Conseil  à  imposer  silence  à  Calvin  et  à 
lui  (Mer  la  liberté  de  son  ministère,  ce  que  l'on  trouva  qui  tournait 
non  seulement  au  grand  préjudice  de  la  seig-neurie,  mais  aussi  au 
mépris  de  la  parole  de  Dieu. 

8"  11  fut  accusé  d'avoir  reçu  une  lettre  d'un  particulier  dans 
laquelle  il  y  avait  des  menaces  contre  le  Conseil  et  de  n'en  avoir 
point  donné  d'avis',  de  sorte  qu'il  en  aurait  pu  arriver  bien  des 
maux  à  la  Républitpie,  ce  qui  était  agir  contre  son  serment  de 
bourgeois  et  se  rendre  coupable  du  crime  de  lèse-majesté. 

9°  Enfin  il  avoua  que,  pendant  tout  le  cours  de  sa  vie  et  depuis 

ponses  de  Gruet  qu'il  avait  en  des  entre-  à  la  cour,  mais  se  trouvait  en  relations  avec 
tiens  avec  Etienne  t)ole(,  le  célèlire  Imma-        quelques    personnatres    influents,   comme 

niste,  brûlé  à  Paris  en  1544.  Il  est  donc  l'indique  ta  lettre  même  de  Gruet.  Cf.  Ro- 

certain.  comme  le  remarque  Roget,  que  get,  p.  294.  {Note  des  éditeurs.) 
Gruet  se  rattachait,  non  seulement  par  ses  '  II  s'agit  d'une  lettre  d'un  nommé 

tendances  mais  en   fait,  à  cette  école  de  Claude  Franc,  de  Genève,  condamné  dans 

libres  penseurs  qui,  violemment  conipri-  celte   ville   pour  fausse  monnaie  et  qui, 

mée   au    XVIe  siècle,   reparut  au    .KVIIIe  considérant  comme  injuste  la  sentence  ren- 

avec   mie  intensité  décuplée.    (Note   des  due  contre  lui,  s'en  était  plaint  au  cardinal 

éditeurs.)  de  Granvelle  ;  celui-ci  lui  avait  répondu 

'  Ce    «   seigneur   »    n'est   autre   que  .  que  l'Empereur  notoit  bien  les  choses 

Pierre   de    Bourg    dont    nous    venons    de  du  passé  et  qu'on  la  garde  belle  à  Genève.  • 

parler,  le  destinataire  de  la  lettre  de  fé-  (Note  de.i  édtteur.i.) 
vrier  1347:  il  n'ap[)artenait  d'ailleurs  pas 


3o4  RXKCUTION    DE    GRUET.  '•^^7 

([ii'il  se  connaissait,  il  avail  (''!/•  plulôt  porir  an  mal  qu'au  bien, 
comme  il  en  était  convaincu  d'ailleiu's  pai-  une  requête,  écrite  de 
sa  main,  qu'il  avait  présentée  en  Conseil,  dans  laquelle  il  y  avait  des 
propositions  si  indignes  et  si  énormes  qu'elles  ne  devaient  pas 
être  prononcées  ' . 

Le  procès  de  Gruet  ayant  été  suffisamment  instruit,  le  Con- 
seil procéda  à  son  jut^ement  et  le  condamna  à  mort.  Sa  sentence 
portait  qu'ayant  paru  par  ses  confessions  au  (Conseil  que  cet 
homme-là  était  tombé  dans  le  crime  du  blasphème  contre  Dieu, 
contrevenant  ainsi  à  sa  sainte  parole  ;  qu'il  avait  menacé  ses  minis- 
tres et  (pi'il  les  avait  calomniés,  comme  encore  qu'il  s'était  rendu 
coupable  du  crime  de  lèse-majesté,  par  où  il  s'était  rendu  dig-ne 
d'un  très  sévère  châtiment,  il  le  condamnait  à  avoir  la  tête  tran- 
chée. Cette  sentence  fut  exécutée  le  25  juillet  à  Ghampel  '.  Ainsi  périt 
Jaques  Gruet  ;  nous  verrons  dans  la  suite  que,  près  de  trois  ans 
après  sa  mort,  l'on  trouva  dans  sa  maison  des  écrits  pernicieux  qui 
confirmèrent  l'idée  que  l'on  avait  eue  de  lui  comme  d'un  homme 


'  Il  s'agit  sans  Joute  de  la  requête 
que  Gruet  avait  projeté  d'adresser  au  (jon- 
seit  Général  ;  ces  propositions  «  viltaines 
et  énormes  »  consistaient  simplement  à 
s'élever  contre  l'intervention  du  gouver 
nement  dans  la  vie  privée  et  à  demander 
que  l'on  suivit  à  cet  égard  l'exemple  de 
Venise,  de  Gênes  et  autres  républiques. 
Cette  pièce  a  été  publiée  dans  les  Calvini 
op.,  t.  Xn,  no  932.  {Note  des  éditeurs.) 

'  Roget  a  porté  sur  le  procès  de  Gruet 
un  jugement  empreint  de  son  impartialité 
ordinaire  ;  «  Nous  en  avons  recueilli  l'im- 
pression, dit-il,  que  ni  raccusatioii  d'avoir 
professé  systématiquement  l'impiété,  ni 
celle  d'avoir  trempé  dans  des  manoeuvres 
séditieuses  contre  le  gouvernement  établi, 
ne  furent  judicieusement  démontrées.  Nous 
ne  pouvons  donc  excuser  les  juges  en 
disant  qu'ils  ont  appliqué  les  principes 
d'une  législation  odieuse,  il  est  vrai,  mais 
qui  s'imposait  à  eux  d'une  manière  impé- 
rieuse. Il  nous  parait  ditRcile  de  ne  pas 
trouver  qu'ils  ont  été  dominés  par  la  pré- 
occupation de  trouver  l'accusé  coupable  et 


qu'ils  .se  sont  placés  volontairement  en 
dehors  des  conditions  d'impartialité  requi- 
ses par  tout  tribunal  ayant  la  conscience 
de  son  auguste  mission.  Mais  ceci  accordé, 
nous  ne  croyons  pas  que  la  victime  mérite 
un  autre  intérêt  que  celui  qui  est  légitime- 
ment dû  à  tout  homme  frappé  par  un  juge- 
ment inique.  Si  Gruet  réclamait  la  liberté, 
ce  n'était  pas  dans  l'intérêt  général,  c'était 
pour  la  satisfaction  de  ses  appétits.  Gruet 
nous  paraît  avoir  été  au  plus  haut  degré 
ce  que  nous  appelons  aujourd'hui  un  fo- 
lâtre, c'est-à-dire  un  de  ces  personnages 
mal  équilibrés  qui  parlent  et  écrivent  à 
tort  et  à  travers  et  soulèvent  -toute  sorte 
de  questions  curieuses,  sans  avoir  aucun 
but,  mais  uniquement  poussés  par  l'inquié- 
tude de  leur  esprit  fiévreux  »  (ouvr.  cité, 
t.  11,  p.  310).  Calvin  n'avait  pas  à  inter- 
venir et  n'intervint  pas  otficiellemeut  au 
procès,  mais  il  le  suivit  de  très  près  et  fut 
exactement  informé  dès  la  première  heure; 
cf.  ses  lettres  à  Viret  et  à  M.  de  Fatals. 
Opéra,  t.  XII.  u°  921.  924,  93!).  (jVo(c  rfra 
éditeurs.  ) 


iH/i'J  ATTITUDK    DE    PKKRlN    DANS    I.K    CONSKIL.  ',U)'} 

(|iii  ('iMil  riiiKMiii  (It'cljH'i''  do  loiilr  relin'ioii  cl  (|ui,  en  particulier, 
avait  parl(''  de  ci-  ([iic  le  clinslMiiismc  a  de  plus  sacri'  en  des  termes 
qui  FonI  horreur. 

l'errin  étant  revenu  de  sa  dépulalion  en  France  au  mois  de 
septembre,  connue  nous  l'avons  vu  ci-dessus',  til  rentrer  aussitôt 
sa  femme  et  son  beau-père  dans  Genève,  leur  faisant  espérer  que, 
par  son  crt'dil  et  |)ar  le  moyen  de  ses  amis,  il  leur  fcrail  (''\  lier  ilc 
conqiaraître  au  Consistoire  et  d'aller  en  prison  pour  s'être  moqués 
de  tant  de  ju^emens  rendus  contre  eux.  Cependant  il  se  trompa  :  le 
nombre  de  ses  créatures  ne  fut  pas  assez  {'•rand  pour  enq)écher  que 
le  Conseil  ayant  appris  que  le  père  et  la  tille  étaient  dans  (ienève 
depuis  quelque  jours,  où  ils  continuaient  de  se  moquer  du  Consis- 
toire et  d'en  tenir  de  très  mauvais  discours,  la  question  de  leur 
emprisonnement  ne  fût  mis(»  sur  le  tapis.  Les  syndics  Hrent  sortir 
Perrin,  avec  tous  ses  parcus,  du  Conseil,  pour  opiner  sur  ce  (ju'il  y 
avait  à  faire  à  leur  égard,  sans  lui  dire  cependant  de  (|uoi  il  s'agis- 
sait. Ensuite,  le  Conseil  trouva  qu'après  tant  de  rébellions  et  une 
obstination  si  désespérée,  il  ne  pouvait  pas,  sans  s'exposer  à  être 
accusé  de  prévarication  et  d'acception  de  personnes,  se  dispenser 
d'envoyer  ces  cens  en  prison,  pour  en  répondre  suivant  les  réso- 
lutions prises  auparavant,  à  diverses  fois,  à  leur  égard". 

Perrin  soup(;onna  bien  de  quoi  il  était  question  dans  cette 
délibération.  Quand  elle  fut  finie,  il  rentra  au  Conseil  et  d'un  ton 
plein  de  colère  et  avec  des  gestes  insolens%  il  dit  qu'il  avait  bien 
compris,  quand  ou  l'avait  fait  sortir,  que  l'on  voulait  parler  de  lui 
ou  de  ([uelqu'un  qui  le  touchait  de  près  ;  qu'en  un  mot,  on  voulait 
contraindre  son  beau-père  et  sa  femme  d'aller  en  prison;  qu'il  priait 
le  Conseil,  avant  que  d'exécuter  une  résolution  de  cette  nature,  de 
faire  quelque  attention  aux  services  que,  tant  lui  que  son  beau-père, 
avaient  rendus  à  la  Ville,  d'avoir  quelque  égard  à  l'âge  de  celui-ci, 
de  même  (|u'à  la  maladie  de  sa  fille,  en  leur  éparg-nant  la  honte  de 
se  voir  traîner  en  prison,  ce  qui  abrégerait  leurs  jours.  Qu'il  les  amè- 

'  P-  -Wâ.  â  la  façon  des  gentilstiommes  se  courrou- 

^  H.  C,  vot.  42.  fo  249  vo  (20  sept.).  t-eants,  reploie  la  guictie  de  dessoubs  de 

'  «  Pourquoy  il  vint  au  Conseil  eu  sou   mantel,  avance  l'une  jambe  devant 

grosse  cholere  et  audace,  telle  qu'il  havoit  l'autre   à    ta   gentillesque  et   dict  etc.   » 

ucoustuMié,  tire  son  bonnet  par  le  sommet  (Bonivard.  ouvr.  cité.  p.  73.) 


3o6  ACCUSATION    FORMULEE    CONTRE    PERRIN.  l5/}7 

lierait  devant,  le  (^.onseil  pour  rendre  raison  de  leur  conduite,  et,  s'ils 
étaient  trouvés  coupables,  qu'ils  feraient  telle  réparation  que  l'on 
jug-erait  à  propos.  Qu'autrement,  il  ne  saurait  souffrir,  après  les  im- 
portans  services  (pi'il  venait  de  rendre  réceinuient  à  la  République, 
qu'on  lui  fît  un  aussi  grand  déshonneur  que  celui  ([u'on  lui  prépa- 
rait, qu'il  piendrait  patience  à  la  vérité,  pour  le  coup,  mais  qu'il 
espérait  qu'à  l'avenir,  Dieu  lui  fournirait  les  moyens  de  se  venger'. 

Il  n'est  pas  difficile  de  s'imag-iner  (juelle  indig'uation  excitèrent 
de  tels  discours,  aussi  les  syndics  ayant  fait  sortir  du  Conseil  Per- 
rin  avec  ses  parens,  pour  délibérer  sur  les  mesures  qu'il  y  avait  à 
|)rendre  là-dessus  afin  de  soutenir  l'honneur  et  l'autorité  de  la 
magistrature,  l'on  rappela,  dans  les  opinions,  diverses  autres  actions 
du  même,  qui  marquaient  un  fond  d'insolence  qu'il  était  nécessaire 
de  réprimer  au  plus  tôt,  si  l'on  ne  voulait  lui  laisser  prendre  un 
empire  dans  la  Républiipie  dont  on  ne  serait  plus  ensuite  les  maî- 
tres. L'on  fit  souvenir  les  seigneurs  qu'en  plein  Conseil  même,  il 
avait  fait  le  poing-,  il  n'y  avait  pas  longtemps,  à  un  conseillei'  qui 
n'avait  pas  voulu  être  de  son  sentiment,  usant  en  même  temps 
contre  lui  de  paroles  injurieuses  et  menaçantes. 

Ensuite,  l'on  découvrit  un  fait  qui  était  encore  inconnu  au 
Conseil  et  qui  était  des  plus  criminels  :  (|uelqu'un  dit,  en  opinant, 
que  par  son  intrigue  il  s'était  fait  |>romettre,  dans  sa  dernière 
députation  en  France,  une  compagnie  de  deux  cents  chevau-légers 
dont  il  aurait  le  commandement  et  qu'il  tiendrait  dans  Genève, 
mais  qui  seraient  à  la  solde  du  roi  et  qui  lui  feraient  serment.  Que 
([uoiqu'il  n'eût  pas  encore  ces  deux  cents  chevaux,  c'i'-tait  dans 
l'espérance  infaillible  qu'il  les  aurait  dans  la  suite  et  qu'il  en  ferait 
ce  (ju'il  voudrait,  qu'il  parlait  avec  cette  hauteur.  Et  pour  faire  voir 
qu'il  n'avançait  pas  un  fait  en  l'air,  ce  conseiller  produisit  une 
lettre  du  président  de  Chambéry,  écrite  au  Magnifique  Meigret', 
par  laquelle  ce  magistrat  lui  marquait  tout  le  détail  de  cette  négo- 

•  R.  C,  vol.  42,  fo  249  v.  ses  frères,  le  prénom  de  Lambert.  Il  était 

»  Laurent  Meigret,  dit  le  Magnifique,  frère  également  du  ministre  Aimé  Meigret, 

trésorier  de  France  dans  le  Milanais  sous  dont  il  a  été    question    plus    haut   (voir 

François  1er,  s'était  retiré  à  Genève  en  p.  273).  On  trouve  le  nom  de  celte  famille 

1535.  MM.  Haag  {France  prot.,  IV,  361)  écrit  aussi  Maigret   et  Mégret.  {Note  des 

lui  donnent,  faisant  confusion  avec  l'un  de  éditeurs.) 


l547  ARRESTATION    DE    PERRIN.  3o7 

(■i;ili(iri  cl  lui  demandait  s'il  croyait  que  Peiiiii  IVil  capable  d'avoir 
le  coiiiinaudement  qu'il  avait  recherché,  de  ([uoi  le  Magnifique 
Meit'ret  avait  averti  le  conseiller  (jui  parlait.  Après  cela,  il  n'eut 
jias  de  peine  à  l'aire  voir  qu'une  telle  action,  laite  sans  ordre  et 
sans  ([ue  le  Conseil  en  eût  jamais  rien  su,  était  des  plus  crimi- 
nelles, et  que  si  l'on  ne  lui  faisail  pas  sentir  (pi'il  était  au-dessous 
des  lois,  il  s'érigerait  infaiHihienienl  en  tyran  de  la  République; 
([u'ainsi,  il  était  d'avis  qu'on  le  nu't  sur  le  chanqj  en  prison  pour  ré- 
pondre à  tous  ces  faits.  Bonivard  ajoute  qu'après  que  celui-ci  eut 
opiné,  chacun  fut  de  son  avis,  sans  en  excepter  même  ceux  d'entre 
les  créatures  de  Perrin  qui  lui  étaient  les  plus  dévouées,  et  qui  eurent 
honte  de  le  soutenir  dans  des  actions  si  évidemment  criminelles  ' . 
Ensuite,  le  Conseil  ordonna  au  sautier  de  le  conduire  en  prison, 
commission  dont  celui-ci,  qui  était  des  amis  de  Perrin,  ne  se  char- 
gea (ju'avec  peine.  Cependant  il  lui  fallut  obéir,  ce  qu'il  fit  avec 
tous  les  ménagemens  possibles,  a  Monsieur  le  ca{)itaine,  lui  alla-t-il 
dire,  tête  nue,  dans  l'antichambre  du  Conseil,  où  il  attendait,  vous 
me  pardonnerez  si  je  viens  vous  ordonner  de  la  part  de  Messei- 
gneurs,  sous  peine  de  leur  indignation,  de  me  suivre  en  prison.  » 
Cet  ordre  fut  un  coup  de  foudre  pour  Perrin,  letjuel,  d'un  ton  plein 
de  colère  et  de  rage  :  <(  Moi,  dit-il,  aller  en  prison,  je  n'y  entrerai 
point  sans  avoir  parlé  au  (Conseil  »,  et  ouvrant  brusquement  la  porte 
de  la  salle,  il  s<»  vint  seoir  en  sa  place  ordinaire,  où  il  dit  avec 
son  audace  accoutumée  et  avec  des  airs  insultans  :  «  Monsieur  le  sau- 
tier, très  honorés  Seigneurs,  m'a  ordonné  de  votre  part  d'aller  en 
prison.  Je  n'ai  donné  aucun  sujet  de  me  traiter  de  la  manière,  je 
suis  conseiller  comme  l'un  de  vous;  je  demande  audience  du  Con- 
seil des  Deux  Cents  et  que  vous  ayez  à  y  dire  les  crimes  dont  je 
puis  être  coupable  et  moi  à  justifier  mon  innocence,  laquelle  je 
suis  prêt  à  faire  voir  en  pleine  place  publique  et  de  faire  paraître 
à  tout  le  monde  que  je  suis  homme  de  bien  »,  ce  qu'il  répéta  en 
plusieurs  fois  d'im  ton  fort  insolent,  s'emportant  en  furieux  et 
déclarant  qu'il  prenait  à  partie  tout  le  Conseil  '. 

'  Ce  récit  est  tiré  de  Bonivard,  oiur.  ^  R.  C,  vol.  42,  t»  250  r»  (20  sept.); 

cité,  pp.  73  74;cf.  R.  (1.  vol.  42.  fû  âoiiro.      Bouivard.  oiivr.   cité,   p.  75.    {Note  des 
{Note  des  éditeurs.)  fdileiirs.i 


3o8  ARRESTATION    DES    PARENTS    DE    PERRÎN.  1^47 

II  est  aisé  déjuger  que  Perriii  ne  fit  (jiie  rendre  sa  cause  plus 
mauvaise  par  des  discours  si  injurieux  et  si  fort  à  contretemps, 
aussi  le  Conseil,  l'ayant  fait  sortir,  ordonna  au  sautier,  comme  il 
l'avait  déjà  fait,  de  le  mener  à  l'Evéché,  et  s'il  ne  voulait  pas  obéir, 
de  l'y  contraindre  par  f'(jrce.  Le  sautier  lui  vint  dire  incontinent 
qu'il  ne  pouvait  pas  éviter  d'aller  en  prison,  le  Conseil  s'étant 
affermi  dans  sa  première  résolution,  et  il  fit  signe  en  même  temps 
à  quelques  officiers  de  le  suivre.  Perrin,  qui  vit  bien  qu'il  n'était 
pas  le  plus  fort,  obéit,  mais  en  chemin,  il  tenait  divers  discours 
séditieux  pour  émouvoir  le  peuple,  s'il  eût  pu,  en  sa  faveur  :  «  Vous 
voyez.  Messieurs,  dit-il,  de  quelle  manière  on  en  use  avec  moi,  et 
comment  on  viole  à  mon  égard  les  Franchises,  puisqu'on  me  mène 
en  prison,  quoiqu'il  n'y  ait  personne  qui  me  fasse  partie,  moi  qui 
ai  rendu  de  si  grands  services  à  la  ville  ' .  » 

L'on  mena  aussi  dans  le  même  temps,  dans  le  même  lieu,  le 
beau-père  et  la  femme  de  Perrin.  Ensuite,  le  Conseil  ordinaire 
assendjla,  le  jour  même,  celui  des  Soixante  pour  l'informer  de  toute 
cette  affaire.  Après  quoi,  le  Conseil  opinant  sur  ce  qu'il  y  avait  à 
faire  à  l'ég-ard  de  Perrin,  l'on  rapporta  divers  faits  contre  lui,  pour 
prouver  qu'il  ne  cherchait  qu'à  s'emparer  de  toute  l'autorité, 
comme  entre  autres  d'avoir  dit  à  un  citoyen  qu'il  maltraitait  :  «  Va 
bélitre,  tu  ne  tiens  compte  de  ton  prince»,  entendant  parler  de 
lui-même,  comme  s'il  eût  été  prince  de  Genève.  Le  Conseil  des 
Soixante  approuva  la  résolution  que  le  Conseil  ordinaire  avait 
prise  à  son  égard,  il  ordonna  qu'on  lui  formât  son  procès  et  que  le 
lieutenant  allât  le  faire  répondre  selon  la  coutume.  Le  Soixante  fut 
aussi  informé  des  emportemens  et  des  excès  du  beau-père  et  de  la 
femme  de  Perrin,  et  il  trouva  que  le  Conseil  ordinaire  avait  bien 
fait  de  les  faire  mettre  en  prison,  qu'en  un  mot,  il  fallait' faire  jus- 
tice des  uns  et  des  autres  et  que  les  Conseils  devaient  faire  paraître 
dans  cette  occasion  ([u'ils  ne  voulaient  pas  plus  épargner  les  grands 
et  les  plus  accrédités  que  les  plus  petits  et  les  plus  méprisés  d'entre 
le  peuple'. 

•  Bonivant,  uhi  mpra.  tre  historien,   par    .l.-IH.-G.  Galiffe,   dans 

*  R.  C,  vol.  12,  fo  2.t1  vo-2ri2  r». —      un  mémoire  fort  détaillé,  intitulé  :  Quel- 
L'atïaire  de  Perrin  a  été  étudiée,  après  no-      ques  payes  d'histoire  e.mrle,  etc.,  paru  dans 


•5^7  INTERVENTION    DES    BERNOIS.  3o() 

Le  geôlier,  qui  s'appelait  Claude  de  Genève,  étant  suspect 
parce  qu'il  était  des  créatures  les  plus  affidées  de  Perriii,  l'on  or- 
donna de  mettre  deux  t»-ardes  aux  prisons  avec  la  coininission 
expresse  de  garder  sûrement  et  fidèlement  les  prisonniers'. 

Les  parens  des  trois  prisonniers  se  mirent  aux  champs,  dès  le 
lendemain  de  leur  emprisonnement,  pour  obtenir  leur  élari-isse- 
menl,  otFrant  caution,  corps  pour  corps  et  biens  pour  biens,  priant 
le  mag-istrat  de  se  souvenir  des  services  rendus  et  par  le  beau-père 
et  par  le  cendre'.  Ils  étaient  ensuite  fous  les  jours  à  la  |)orte  du 
Conseil  pour  solliciter  la  même  chose,  mais  l'on  fut  ferme  à  leur 
refuser  l'élargissement  d'Ami   Perrin.   Un   eut  plus  de  facilité  à 
l'égard  de  sa  femme  et  de  son  beau-père,  desquels  les  cas,  (juoi(pie 
griefs,  ne  frappaient  pas  cependant  les  esprits  en  comparaison  des 
faits  dont  était  chargé  Perrin.  Après  que  son  beau-père  eut  été 
quelques  jours  en  prison  au  pain  et  à  l'eau,  punition  que  l'on  avait 
accoutumé  d'iiiHiger  aux  adultères,  on  le  sortit  de  prison  avec  sa 
fille.    La  recommandation  des  seigneurs  de   Berne  ne  coniribua 
aussi  |)as  peu  à  faire  avoir  aux  juges  cette  indulgence,  car  ces  sei- 
gneurs, ayant  été  avertis  de  ce  qui  se  passait  dans  Genève,  y 
avaient  aussitôt  envoyé  Naegeli,  leur  ancien  avoyer,pour  y  solliciter 
l'élargissement  des  prisonniers,  suivant  ainsi  leur  maxime  cons- 
tante de  se  déclarer  protecteurs  de  tous  ceux  qui,  par  leur  conduite 
rebelle  et  séditieuse,  étaient  en  état  d'exciter  des  troubles  dans 
Genève  et  de  renverser  le  gouvernement  établi.  Naegeli  commença 
par  demander  que  cet  homme-là  et  sa  fille  fussent  relâchés,  ce 
qu'il  obtint,  (juoique  le  gouvernement  reconnût  que  les  rébellions 
dans  lesquelles  ils  étaient  si  souvent  tombés  et  la  manière  inso- 
lente dont  ils  avaient  traité  les  ministres  et  le   Consistoire  méri- 
tassent un  très  sévère  châtiment.   Le   Conseil,   dis-je,  accorda   à 
Naegeli  ce  qu'il  avait  demandé,  condamnant  cependant  les  préve- 
nus à   une  très  forte  censure,  à  demander  pardon  à  Dieu  et  à  la 


les  ^.IféHi.   de  l'Insl.   nat.   genemis.  1862.  ne  se  trouvent  malheureusement  plus  aux 

t.   VIII,  et  dont  ou  pourra  contrôler  les  Archives  de  Genève.  [Noie  des  éditeurs.) 
aiipréciations  par  celles  de  Roget,  ouvr.  '  R.  C.,  ubi  supra. 

cité,  t.  III,  pp.  1  et  suiv.   Les  pièces  dn  »  Ibid..  !»  2o2  \"  (22  sept.), 

procès,  que  Gautier  a  eues  sous  les  yeux, 


3lO  INTERVENTION    DES    BERNOIS.  '•>A7 

justice,  à  promettre  de  n'ofFenser  personne  à  peine  de  mille 
écus,  et  enfin  à  comparaître  au  Consistoire  pour  y  confesser 
leurs  fautes  et  y  reconnaître  les  ministres  pour  vrais  pasteurs  de 
l'Église'. 

Ce  jugement  ayant  Hé  prononcé  à  l'homme  dont  il  s'agissait, 
il  Ht  la  réparation  à  (juoi  il  était  condamné.  Ensuite  il  déclara  qu'il 
renonçait  à  sa  qualité  de  bourgeois  de  Genève,  disant  qu'il  prenait 
congé  de  la  ville,  qu'il  prétendait  de  n'y  plus  habiter,  mais  d'être 
considéré  comme  un  simple  étranger,  acquiesçant,  au  reste,  à  la 
peine  de  mille  écus'.  Sa  fille  se  soumit  au  jugement  qui  avait  été 
rendu  contre  elle  et  ils  firent  ensuite  l'un  et  l'autre  (pielque  répara- 
tion forcée  au  Consistoire  ' . 

Le  lendemain,  l'ancien  avoyer  Nœgeli  se  présenta  en  Conseil 
(jù,  au  nom  de  ses  supérieurs  et  au  sien  propre,  il  remercia  le  ma- 
gistrat de  l'élargissement  du  beau-père  de  Perrin  et  tie  sa  fille, 
ensuite  il  dit,  touchant  Ami  Perrin,  qu'il  avait  été  mis  en  prison 
pour  deux  causes  :  la  |)remière,  pour  quelques  paroles  (ju'il  avait 
dites  dans  le  feu  de  la  colère  contre  la  seigneurie,  desquelles  il  ne 
voulait  pas  l'excuser,  quoiqu'il  priât  pourtant  le  Conseil  de  ne  le  pas 
traiter  là-dessus  à  la  rigueur;  la  seconde,  pour  avoir  eu  des  intel- 
ligences et  négocié  certaines  choses  en  France,  ce  qui  pouvant  être 
contre  les  intérêts  de  ses  supérieurs  et  de  leur  pays  conquis,  il 
priait  qu'on  lui  donnât  connaissance  de  la  lettre  cpii  donnait  avis 
de  cette  négociation  ' . 

L'on  répondit  au  seigneur  Na'geli ,  touchant  le  premier 
article,  que  le  Conseil  jugerait  avec  toute  l'équité  possible  du 
manque  de  respect,  des  emportemens  et  de  la  rébellion  de  Perrin, 
et  sur  le  second,  il  lui  accorda  sa  demande  :  on  lui  lut  la  lettre  que 
Raymond  Pellisson,  président  au  sénat  de  Chambérj,  avait  écrite 
au  Magnifique  Meigret  et  dont  j'ai  parlé  ci-dessus.  Comme  elle  peut 


'  R.    C,   f»   265  vo   (5  oi;t.).   Voir  '  R.  C,  vol.  42.  f  266  r». 

aussi,  sur  les  procédures  et  enqut^tes  laites  '  Reg.  du  Consistoire,  6  oct..  dans 

à  l'égard  de  François  Favre  et  de  sa  fille,  Calvini  op.,  Annales,  p.   414.   (Note  des 

Procès  criminels,  n"  424  et  447.  (Nute  des  éditeurs.) 

éditeurs.)  *  H.  C.  vol.  'i2,  |o  266. 


15^7  LETTRE    DE    RAYMOND    l'ELLISSON.  3  I  I 

servir  à  rintelligence  de  ce  que  j'ai  à  dire  dans  la  suite,  je  la  liaiis- 
rrirai  ici  loul  au  long'  : 

Monsieur  le  Magnilicque 

J'iiy  receu  voz  lectres  lesquelles  j'ay  communiquées  à  Monseigneur  le 
cardinal  du  Bellay  ijui  m'a  commandé  les  envoyerà  Monseigneur  le  Connes- 
table  et  si  vous  veux  bien  advertir  qu'il  luy  en  a  escript  encores  bien  ample- 
ment en  voslre  faveui-.  tellement  que  j'espei'e  (jue  vous  aurez  ce  que 
demandez  cai'  il  tn'a  commandé  de  luy  en  escripre  de  ma  part  bien  ample- 
ment. Il  le  prie  bien  fort  de  oblyer  la  faulte  du  temps  passé  si  aucune  en  a 
esté  faicte  et  ipie  je  l'advertiray  des  services  que  vous  avez  faict  le  temps 
passé  et  que  vous  faictes  de  présent  qui  sont  giandz,  ce  que  je  fera>  aujour- 
d'iiiiy  mesmes,  de  sorte  que  vous  cognoistrez  ce  qu'on  doibt  fere  pour  ung 
amy.  11  est  party  aujourd'buy  pour  s'en  aller  à  Rome  pour  le  service  du 
Roy  aussi  allègre  et  en  aussi  bonne  santé  que  je  le  veitz  jamaiz.  Dieu  luy 
donne  la  grâce  de  retourner  en  aussi  bonne  santé.  Nous  avons  parlé  longue- 
ment de  la  Ligue  défensive  que  sçavez  maiz  il  fault  que  je  fasse  recbarcbe 
laquelle  il  trouve  très  bonne  et  proffitable  pour  le  Roy,  de  laquelle  j'escriptz 
aussi  présentement  au  Roy  et  à  mond.  seigneur  le  Connestable.  Vous  m'en 
manderez  voslre  advis  p;ir  le  premier.  Il  m'a  aussi  parlé  de  ([uelques 
propoz  que  le  cappitaine  de  vostre  ville  Perrin  luy  a  tenu  pour  ijuelques 
clievaulx  legiers.  des  conditions  que  les  veullent  prandre  et  de  fere  serment 
au  Roy  du  consentement  des  seigneurs  des  Ligues,  qui  seroit  chose  qui 
seroit  proffitable  au  Roy.  Vous  m'en  escriprez  vostre  advis  après  avoir  parlé 
à  luy.  Et  si  voz  habitans  eussent  parlé  à  moy  devapt  que  d'aller  à  la  court  à 
l'avanture  qu'ilz  ne  eussent  rien  perdu,  je  leur  eusse  aydé  de  tout  ce  que 
j'eusse  peu  pour  l'amitié  que  je  leur  porte.  Que  sera  pour  fin  de  lectre  après 
m'estre  recommandé  à  vostre  bonne  grâce  priant  le  créateur  vous  donner 
en  bonne  santé  longue  vie. 

De  Chambery  ce  winr"  aoust  loi? 

Voslre  entièrement  bon  amy  à  vous  fere  service 
Reymond  Pellisson. 

Après  que  cette  lettre  fut  lue,  le  seigneur  Nœg-eli  dit  qu'il  y 
en  avait  une  autre  qui  parlait  plus  en  détail  de  cette  affaire,  et  par 


'  Cette   pièce    a  été    piiblii'o   par   J.-B.-G.  GaliflTe.    méiii.  cité.    p.    21  ;  grâce  à 
l'olilipeance  de  M.  Ayniuri  Galift'e,  nous  avons  pn  en  collationner  le  texte  sur  l'original. 

(iVuff  (/es  l'diteurs.) 


8l2  PROCÈS    d'ami    PERRIN.  i547 

la(jiielle  il  paraissait  (|iic  le  Magriifique  Meiffrel  s'était  mêlé  de  cer- 
taines choses  (|ui  étaient  cause  de  la  mésintellii^ence  entre  les  deux 
états  lie  Berne  et  Genève,  accusant  le  Magnifique  d'avoir  pension 
du  roi  de  France;  après  quoi,  il  fil  de  nouvelles  instances  pour 
l'élargissement  de  Perrin.  Nous  verrons  dans  la  suite  pourquoi  les 
Bernois  prenaient  si  tort  le  parti  de  celui-ci  et  qu'au  contraire  ils 
firent  tout  ce  qu'ils  [Jinent  |)our  perdre  le  Magnifique. 

Le  Conseil  répondit  à  Naigeli  qu'il  ignorait  qu'il  y  eût  d'au- 
tres lettres  que  celle  (pii  lui  avait  été  lue  et  que  l'on  obligerait 
Meigret  à  déclarer  par  serment  s'il  y  en  avait,  se  tenant  à  l'égard 
de  Perrin  aux  premières  réponses  que  l'on  avait  faites'. 

Cependant  le  lieutenant  et  les  syndics  avaient  déjà  t'ait  rc'- 
pondre  plusieurs  fois  Ami  Perrin  dans  les  prisons,  tant  sur  les 
excès  dont  il  se  rendit  coupable  en  présence  du  Conseil,  le  jour  de 
son  enq)risonnement,  que  sur  l'affaire  des  chevau-légers  et  sur 
divers  autres  articles'.  Sur  la  demande  générale  qu'on  lui  fit  s'il  ne 
savait  pas  que  l'on  devait  obéir  au  magistrat,  et  cpie  ceux  qui  con- 
trevenaient à  ce  premier  devoir  étaient  dignes  de  châtiment, 
qu'étant  magistrat  comme  il  l'était,  il  devait  savoir  les  ordres  et 
qu'il  n'était  pas  permis  de  venir  interrompre  le  Conseil  comme  il 
avait  fait  le  jour  de  son  enqjrisonnement,  en  entrant  sans  être 
appelé,  comme  encore  de  renvoyer  de  son  autorité  particulière, 
dans  le  même  temps,  un  particulier  pour  avoir  été  assigné  par  le 
seigneur  premier  syndic.  On  lui  demanda  raison  aussi  des  menaces 
de  se  venger  qu'il  avait  faites,  si  l'on  mettait  en  prison  son  beau- 
père  et  sa  femme,  et  du  refus  d'y  allfer  lui-même. 

11  répondit  d'abord  à  ces  questions  d'une  manière  fort  inso- 
lente et  fort  fière  :  il  dit  qu'il  n'avait  point  violé  les  ordonnances  et 
les  édits,  comme  on  l'en  accusait,  mais  que  c'était  le  Conseil  qui 
y  avait  contrevenu,  ne  l'ayant  point  fait  répondre  dans  le  terme  de 
vingt-quatre  heures  marqu(''  par  les  Franchises  et  lui  ayant  fait 
ujettre  des  gardes  sans  l'avoir  premièrement  fait  répondre;  qu'il 


'  H.  C,  vol.  42,  fo  268  v»  ((î  oct);  par  l'auteur,  comme  il  l'indique  lui-même 

cf.  Eidg.  Abschiede,  t.    IV,  t  il,  n°  398.  en  marge  de  son  manuscrit,  des  pièces  du 

(NotP  lien  éditeurs.)  procès  de  Perriu.  (Note  des  éditeurs.) 
^  Les  détails  qui  suivent  ont  été  tirés 


l547  r'ISOCKS    d'ami     l'KHKIN.  il?) 

n'avait  fail,  (jue  s'acfiiiiller  de  ses  devoirs  envers  ses  parens  en 
entrant  au  (.onseil  pour  les  soutenir  et  leur  éviter  de  la  honte,  el 
(|u'on  ne  pouvait  point  l'accuser  d'avoir  interrompu  le  (Conseil,  (pie 
l'atlaire  de  son  lieau-père  el  de  sa  Femme  (^tant  plus  pressée  et  plus 
importante  (|ue  celle  de  la  persomic  (pi'il  cone;édia,  il  n'avait  point 
de  tort  de  l'avoir  fait  retirer,  (pi'il  n'avait  pas  dit  ([u'il  se  veni;erail, 
mais  seulement  (pie  si  l'on  faisait  du  tort  à  ses  parens,  ce  (pi'il  ne 
présumait  pas  (pie  le  Conseil  fît  jamais,  Uieu  l'en  veni^erail.  Eni'in 
<pi'il  n'avait  point  fait  de  réhellion,  mais  (pie,  lors([u'il  parut 
résister  à  aller  en  prison,  il  dit  simplement  (pi'il  représenterait  au 
Conseil  des  choses  (jui  le  porteraient  à  ne  lui  pas  faire  un  sem- 
blable déshonneur,  étant  du  caractère  dont  il  était. 

On  lui  demanda  ensuite  s'il  n'avait  pas  pris  des  mesures  pour 
se  défaire  de  Jean  Lambert,  dans  le  temps  (pi'il  était  syndic,  et  de 
deux  autres  de  ses  ennemis;  s'il  n'avait  pas  dit  (pi'il  avait  autant  de 
pouvoir  et  (pi'il  était  autant  considéré  dans  Genève  que  le  roi  de 
France  l'était  dans  son  royaume;  si,  rencontrant  à  la  campagne  un 
citoyen  de  Genève,  il  ne  lui  avait  pas  dit  d'une  manière  furieuse  : 
«  Salue  ton  prince  »  ,  voulant  parler  de  lui-même,  et  f|ue  dans  une 
autre  occasion  il  avait  dit  (ju'il  aimait  mieux  mourir  riche  que 
pauvre  et  homme  de  bien.  11  répondit  à  la  première  de  ces  deman- 
des que,  s'étant  accommodé  avec  Jean  Lambert,  l'on  ne  devait  plus 
lui  faire  de  reproche  sur  la  haine  qu'il  avait  eue  contre  lui,  ni 
ramener  sur  la  scène  une  affaire  entièrement  assoupie.  11  nia  l'ar- 
ticle suivant.  Sur  le  troisième,  il  répondit  que,  lorsqu'il  ordonna  à 
un  citoyen  de  saluer  son  prince,  il  n'entendait  pas  parler  de  lui- 
même,  mais  d'un  syndic  avec  qui  il  était.  Enfin  il  soutint  qu'il 
n'avait  jamais  dit  qu'il  aimât  mieux  mourir  riche  (pie  pauvre  el 
homme  de  bien,  mais  simplement  qu'il  aimerait  mourir  riche. 

Enfin,  sur  le  principal  article  de  son  procès,  on  lui  demanda 
s'il  n'avait  pas  dit  à  un  particulier,  avant  que  de  paitir  de  Genève 
pour  sa  députalion  en  France  :  «  Ne  ferais-je  pas  bien  et  ne  convien- 
drait-il pas  à  mes  intérêts  de  tâcher  d'avoir  une  pension  du  roi  ?  » 
et  s'il  ne  lui  fit  pas  connaître  qu'il  la  prendrait;  ce  qu'il  fit  ensuite, 
quand  il  fut  en  cour,  pour  exécuter  son  dessein,  (piel  discours  il 
tint  là-dessus  et  quelle  négociation  il  fit  par  rapport  aux  chevau- 


3i4  PROCÈS  d'ami  perrin.  15^7 

légers,  auxquelles  (lenianries  il  répondit  ([u'il  n'avait  point  tenu  ces 
discours  de  la  manière  qu'ils  lui  étaient  ]>roposés,  et  qu'il  n'avait 
dit  autre  chose  si  ce  n'est  que,  quand  le  Conseil  lui  en  donnerait  la 
liberté,  il  voudrait  avoir  dix  mille  écus  du  roi  ;  qu'à  la  cour,  il  n'y 
avait  rien  dit  (|ue  d'honorable  pour  sa  patrie,  qu'il  n'y  avait  solli- 
cité aucune  pension,  (|u'il  avait  seulement  fait  connaître  qu'il 
accepterait  bien  le  commandement  de  (pielques  chevau-légers, 
pourvu  que  ce  fût  à  l'avantage  de  Genève  et  des  Lii^ues,  et  (pi'il  en 
obtînt  la  permission  de  ses  supérieurs.  Il  finit  par  prier  le  Conseil 
de  faire  attention  aux  services  qu'il  avait  rendus  à  la  République 
depuis  vingt-cinq  ans,  de  ne  |)as  le  laisser  croupir  dans  les  prisons 
et  y  manger  son  bien,  et  qu'au  reste,  s'il  avait  dit  quelque  chose 
de  trop  violent  dans  la  colère,  de  ne  le  pas  prendre  en  mauvaise 
part. 

Telles  furent  les  premières  réponses  que  fil  Ami  Perrin  au 
magistrat.  Trois  jours  après,  on  trouva  à  propos  de  le  presser 
davantage  sur  l'article  des  chevau-légers,  sur  quoi  il  répondit 
qu'il  ne  se  souvenait  point  d'avoir  dit  avant  son  départ  qu'il  voulait 
rechercher  une  pension  du  roi,  et  qu'il  n'avait  rendu  à  ce  prince 
aucun  service  pour  la  mériter.  Sur  la  demande  qu'on  lui  fit  pour- 
quoi il  avait  tu,  à  son  retour  de  France,  ce  (jui  s'était  passé  là-des- 
sus entre  les  ministres  du  roi  et  lui,  cpi'il  développât  toute  cette 
intrigue  et  qu'il  dît  quel  Init  il  se  proposait  dans  cette  négociation, 
il  répondit  (ju'après  avoir  fait  son  rapport  en  Conseil  de  ce  qu'il 
avait  fait  touchant  l'affaire  de  Thiez  et  la  traite  foraine  des  mar- 
chandises, il  fit  connaître  qu'il  avait  encore  quelque  chose  à  dire, 
mais  qu'il  était  à  propos  qu'il  la  rap|)ort.àt  premièrement  au  Conseil 
secret;  (jue  ce  Conseil  n'avait  point  encore  été  assemblé  et  qu'il 
avait  fait  dessein  d'y  représenter  ce  qu'il  allait  dire  alors,  savoir 
qu'étant  à  St-Germain-en-Laye  et  s'entretenant  avec  le  cardinal  du 
Bellay,  lequel  il  trouva  plein  d'affection  pour  Genève,  ce  ministre 
lui  dit  qu'il  y  avait  trois  cantons  qui  étaient  fort  pressés  par 
l'empereur,  mais  que  le  roi  avait  résolu  de  les  soutenir  contre  ce 
prince  et  de  leur  envoyer  un  secoui's  de  six  mille  hommes  et  cinq 
cents  lances,  après  quoi,  la  conversation  étant  tombée  sur  la  ville 
de  Genève,  le  cardinal  lui  demanda  s'il  voulait  lui-même  s'employer 


l547  l'KOCÈS    UA.MI     PIJllKl.N.  3l5 

pour  le  roi,  à  quoi  il  ri'pondit  que  oui,  pourvu  tpir  co  ne  fùf  point 
contre  le  (^orps  helvétique  ni  contre  la  sei;^n(!nrie  de  Berne,  et  (pie 
les  seigneurs  de  Genève,  ses  supérieurs,  des(piels  il  était  officier, 
y  consentissent,  ajoutant  que  si  le  roi  voulait  taire  l'honneur  à  sa 
patrie  d'entretenir  à  son  service  un  corps  de  deux  cents  lances,  tout 
composé  de  Genevois,  il  s'en  trouverait  un  nombre  sufHsant,  prêt 
à  servir  le  roi  contre  l'enqiereur,  pourvu  que  ce  ne  fût  point  contre 
les  Ligues,  Berne  et  Genève. 

Ensuite,  le  cardinal  lui  ayant  demandé  s'il  voulait  ipi'il  parlai 
de  cette  atVaire  à  sa  Majesté,  Perrin  lui  répondit  qu'il  pourrait  faire 
ce  qui  lui  |)lairail,  <\ue  la  chose  n'cHait  d'aucune  conséquence, 
puisqu'il  n'avait  point  d'ordre  là-dessus,  continuant  de  soutenir 
qu'il  n'avait  rien  dit  (pie  par  manière  de  conversation.  Oue  quand 
il  alla  prendre  congé  du  cardinal,  ce  ministre  lui  demanda  encore 
s'il  voulait  servir  le  roi,  et  qu'il  lui  avait  répondu  comme  aupara- 
vant, par  manière  de  discours,  qu'il  le  ferait  volontiers,  aux  condi- 
tions et  sous  les  réserves  qu'il  avait  déjà  dites,  qu'il  n'avait  au 
reste  rien  dit  ni  fait  en  France  qui  pût  tourner  au  déshonneur  de 
sa  patrie,  mais  qu'au  contraire  il  n'avait  travaillé  (pie  jtour  son  plus 
grand  avantage.  Uu'il  avait  uu^-me  refusé  un  emploi  tri's  hono- 
rable pour  lui  que  le  cardinal  lui  avait  proposé,  qui  était  d'être 
ambassadeur  pour  le  roi  aux  Ligues,  ayant  dit  à  ce  ministre  qu'il 
n'oserait  jamais  consentir  à  une  proposition  de  cette  nature  sans  le 
congé  de  ses  supérieurs.  H  y  a  assez  d'apparence  que  le  cardinal 
du  Bellay  ne  fit  point  cette  dernière  proposition  à  Perrin,  cet 
homme  n'étant  ni  d'un  rang  assez  considérable,  ni  assez  connu  à 
la  cour  pour  lui  faire  un  tel  honneur,  à  moins  qu'ambassadeur  aux 
Ligues  ne  signifiât  un  simple  agent  auprès  des  Gantons,  ce  qui 
serait  assez  conforme  au  style  de  ce  temps-là,  auquel,  du  moins 
dans  Genève,  l'on  donnait  le  titre  d'ambassadeur  à  toutes  sortes 
d'envoyés  ou  d'employés  par  quelque  prince  ou  république,  et 
en  ce  cas,  il  n'aurait  pas  été  impossible  que  le  cardinal  du  Bellay 
eût  proposé  à  Perrin  de  se  charg-er  de  quelque  commission  pour 
le  roi  en  Suisse,  où  il  pouvait  avoir  diverses  connaissances. 

Quoiqu'il  en  soit,  le  Conseil,  sur  cette  dernière  déclaration, 
lui  fit  sentir  (pie,   |iar  s(jii  propre  aveu,   il  était  allé  au   delà   des 


3i(3  PROCÈS  d'ami  perrin.  15^7 

ordres  de  ses  supérieurs,  et  il  lui  demanda  s'il  pouvait  ignorer 
qu'un  envoyé  qui  excédait  sa  commission  et  sa  charge  méritait  une 
peine  capitale,  si  d'ailleurs,  il  ne  savait  pas  que  depuis  quelques 
mois,  le  Conseil  avait  fait  des  défenses  qui  avaient  été  publiées  à 
son  de  trompe,  de  s'enrôler  pour  le  service  d'aucun  prince  étran- 
ger, s'il  n'était  pas  malhonnête  et  contre  le  devoir  d'un  envoyé 
de  parler  d'entrer  au  service  d'une  autre  puissance  avant  que  d'être 
dégagé  du  service  de  celle  qui  l'emploie  actuellement,  et  si  un 
magistrat,  lequel  a  d'ailleurs  un  caractère  public  tel  que  celui  d'en- 
voyé, ne  tombait  pas  dans  un  bien  plus  grand  crime  que  ne  ferait 
un  simple  particulier  en  contrevenant  à  des  défenses  faites  par  le 
magistrat,  pour  le  bien  de  la  patrie. 

A  quoi  il  répliqua  qu'on  ne  lui  avait  jamais  donné  aucune 
commission  en  qualité  d'envoyé,  de  laquelle  il  ne  se  fût  acquitté 
avec  honneur,  et  cjue  les  pourparlers  qu'il  avait  eus  n'ayant  été, 
comme  il  l'avait  déjà  dit,  que  par  manière  de  conversation,  l'on  ne 
pouvait  point  lui  reprocher  d'être  allé  au  delà  des  ordres  qu'on  lui 
avait  donnés,  puis(|u'il  n'était  convenu  de  quoi  que  ce  soit,  que  par 
la  même  raison,  il  n'avait  point  contrevenu  aux  publications,  puis- 
que, loin  de  venir  à  l'exécution  du  projet,  de  lever  deux  cents 
chevau-légers  et  de  se  mettre  à  leur  tête  sans  le  su  et  le  consente- 
ment de  son  magistrat,  ce  (jui  aurait  été  en  effet  une  contravention 
manifeste  aux  défenses  et  une  conduite  d'ailleurs  très  criminelle  en 
elle-même,  il  avait  toujours  réservé  le  bon  plaisir  de  ses  supé- 
rieurs, qu'enfin  la  proposition  étant  en  elle-même  très  avantageuse 
à  la  Ville,  on  ne  pouvait  pas  lui  faire  un  procès  d'avoir  écouté  ce 
que  le  cardinal  du  Bellay  voulut  lui  dire  là-dessus,  et  qu'au  reste,  la 
lettre  que  le  président  de  Ghambéry  avait  écrite  sur  cette  affaire  au 
Magnifique  Meigret  devait  paraître  suspecte  au  Conseil,  puisque 
•ce  président  était  irrité  contre  lui  de  ce  qu'il  avait  fait  connaître  à 
la  cour  que  c'était  pour  son  propre  intérêt  qu'il  s'opposait  à  la 
réintégrande  de  Thiez,  ayant  part  aux  revenus  de  ce  mande- 
ment. 

Le  Conseil  ayant  fait  ces  premières  procédures,  il  trouva  qu'il 
y  avait  lieu  de  pénétrer  encore  plus  avant  dans  cette  affaire, 
laquelle  il  regarda  comme  très  importante,  et  il  résolut,  pour  cet 


l547  PROCÈS    d'ami     PERRIN.  .H  I  7 

etFet,  que  l'on  contiimât  de  i^arder  le  prévenu  d'une  manière  Fort 
étroite,  en  chambre  close  et  sans  le  laisser  parler  à  personne'. 
Ensuite,  faisant  réflexion  aux  inconvéniens  de  la  charge  <le  capi- 
taine général  qui  avaient  déjà  |)aru  en  diverses  occasions  el  snrioul 
dans  la  g-estion  de  Jean  Philippe  exéculi'',  et  plus  eiicorc  dans  celle 
de  Perrin,  puiscju'il  s'était  flatté  d'avoir  assez  de  crédit  pour  négo- 
cier pour  lui  le  commandement  de  deux  cents  chevau-légers  au 
service  du  roi  de  France  et  pour  faire  serment  à  ce  prince,  connue 
la  chose  paraissait  par  la  lettre  du  président  de  (?.handjéry,  sans 
avoir  eu  aucun  ordre  de  son  magistiat  de  faire  cette  négociation,  le 
Conseil,  par  ces  considérations,  déposa  Ami  Perrin  de  sa  chaig-e 
de  capitaine  général,  par  provision  et  sans  |)réjudice  de  proci'der 
plus  avant  contre  lui.  Il  supprima  même  pour  toujours  cette  charge 
et  déclara  ipi'à  l'avenir,  toute  la  bourgeoisie  et  les  capitaines  ipii  la 
commandaient  ne  reconnaîtraient  d'autres  ordres  (|ue  ceux  des 
quatre  syndics  et  du  Conseil,  soit  en  temps  de  paix,  soit  en  tenq)s 
de  guerre  ' . 

Le  Soixante,  où  cette  affaire  fut  portée,  approuva  la  résolution 
du  Petit  Conseil  dans  tous  ses  articles  \  Les  parens  de  Perrin,  tpii 
voyaient  qu'elle  prenait  un  train  dans  le  Conseil  ordinaire  qui  ne 
lui  serait  pas  favorable,  auraient  voulu  que  celui  des  Deux  Cents, 
dans  lequel  ils  avaient  une  plus  forte  cabale,  eût  jugé  de  ce  procès. 
Ils  tirent  là-dessus  bien  des  instances,  le  lo  octobre,  en  Petit 
Conseil,  mais  celui-ci  ne  voulut  point  y  consentir,  parce  que  la 
connaissance  des  affaires  criminelles  lui  appartenait.  Cependant  il 
résolut  d'informer  le  Grand  Conseil  de  la  conduite  de  Perrin  et  d'y 
proposer  sa  déposition  de  l'emploi  de  capitaine  général  et  l'aboli- 
tion absolue  de  cette  charge.  Les  parens  y  firent  beaucoup  de  bruit 
et  il  y  parut  visiblement  (ju'il  y  avait  un  parti  formé  en  sa  faveur*. 
Le  registre  ne  dit  rien  sur  la  résolution  qui  fut  prise  touchant  la 
proposition  qui  avait  été  mise  sur  le  tapis  et  (jui  avait  déjà  passé  en 
Petit  Conseil  et  en  Soixante,  elle  demeura  pour  lors  indécise,  et  il 
paraît  clairement,  par  ce  qu'on  en  voit  dans  le  registre,  qu'il  n'y 


'  R.  C,  vot.  42.  f»  270  vo.  '  Ibid.,  {«  273  r»  (9  oct.) 

■^  IhiiL.  fo  272  vo.  ••  Ibul.,  fo  27.3  r». 


3i8  PROCÈS  d'ami  perrin.  i547 

eut  que  confusion  et  que  désordre  dans  celte  séance  du  Grand 
Conseil  \ 

Cependant  la  procédure  contre  Ami  Perrin  continuait  avec 
vig-ueur,  le  lieutenant  et  le  procureur  général,  instans  dans  sa 
cause,  lui  ayant  formé  soixante  et  dix  articles  sur  lesquels  ils 
demandèrent  qu'on  le  fit  répondre,  ce  que  le  Conseil  leur  accorda. 
Le  prévenu  ayant  été  examiné  sur  ces  articles  à  diverses  fois,  je 
n'en  rapporterai  pas  le  détail,  ce  qui  me  mènerait  trop  loin,  je  me 
contenterai  de  dire  qu'on  lui  ordonna  de  répondre  aux  questions 
qu'on  lui  ferait  d'une  manière  simple,  par  oui  ou  par  non,  puis- 
(ju'il  n'était  question,  dans  son  interrogatoire,  que  du  mérite  ou  du 
démérite,  desquels  ce  serait  ensuite  au  Conseil  à  juger  et  non  pas  à 
lui.  Suivant  ce  principe,  on  lui  ordonna  qu'il  eût  à  dire  s'il  n'était 
pas  vrai  qu'il  eût  recherché  à  la  cour  de  France  le  commandement 
de  deux  cents  chevau-légers,  lesquels  il  lèverait  dans  Genève 
pour  le  service  du  roi,  qui  seraient  à  la  solde  de  ce  prince  et  sous 
ses  ordres,  et  (jui  lui  feraient  serment  de  fidélité,  de  même  que 
leur  capitaine,  ce  qui  effectivement  ne  pouvait  pas  se  faire  autre- 
ment, puisqu'il  n'y  a  aucun  prince  ni  auciui  état  ayant  des  troupes 
à  ses  gages  et  à  son  service,  qui  n'exige  d'elles  le  serment  de  fidé- 
lité et  d'obéissance  à  ses  ordres;  qu'il  eût  à  répondre  seulement  si 
ce  fait,  ainsi  posé,  était  véritable  ou  non,  qu'on  ne  lui  demandait 
point  si  une  telle  proposition  était  avantageuse  ou  désavantageuse 
à  la  Républi([ue,  puisque  c'était  au  Conseil  seul  à  faire  cet  examen. 

Perrin,  se  sentant  pressé  de  cette  manière,  voulut  d'abord  s'en 
tenir  aux  réponses  qu'il  avait  faites  jusqu'alors,  les(juelles  n'étaient 
point  simples  et  précises  comme  on  les  lui  demandait.  Le  Conseil 
lui  ayant  ordonné  de  plus  fort  de  satisfaire  aux  questions  qui  lui 
étaient  proposées  de  la  manière  (jui  lui  avait  été  déjà  prescrite,  il 
le  pria  de  ne  le  pas  pousser  davantage  là-dessus,  puisqu'il  n'avait 
rien  à  dire  de  nouveau.  11  forma  des  Lncidens,  il  voulut  récuser  cer- 
tains juges,  mais  le  Conseil  ne  les  ayant  pas  trouvés  récusables  et 
Perrin  se  voyant  obligé  de  répondre,  il  dit  qu'étant  en  conversation 
avec  le  cardinal  du  Bellay,  ce  ministre,  après  lui  avoir  parlé  de  l'in- 

'  R.  C,  vol.  42,  |o  27o  vo. 


i547  PROCÈS  d'ami  perrix.  [Uq 

ténH  qu'avaient  les  Suisses  d'«Hre  loujours  bien  unis  avec  le  roi,  lui 
demanda  le  |ireniier  si  Genève  élail  hieu  fortifiée  et  si,  au  cas  (lue 
l'empereur  voulût  assiéi>-er  la  ville  de  Bàle,  comme  le  bruit  en  cou- 
lait, lui  l'errin  voiidiail  |irendre  la  conimission  de  deux  cents  ciie- 
vau-léi-ers  au  service  du  roi,  (|u'il  la  lui  ferait  donner  el  même 
(|u'il  lui  ferait  avoir  celle  d'ambassadeur  aux  Lii^ues,  à  r|uoi  l'errin 
répondit  en  général  qu'il  était  serviteur  du  roi  et  qu'il  acce|ttei-ait 
les  emplois  dont  sa  majesté  voudrait  l'honorer,  pourvu  que  ses 
supérieurs  lui  en  donnassent  la  permission.  Il  ajouta  qu'il  n'avait 
point  fait  de  serment  au  roi,  cpie  les  deux  cents  chevau-légei's  ne 
devaient  point  être  enqiloyés  pour  le  service  de  ce  prince,  mais 
seulement  pour  la  défense  de  Genève,  que  l'on  pourrait,  si  l'on 
était  assez  heureux  pour  les  avoir,  s'en  servir  pour  faire  des 
courses  dans  la  Franche-Comté,  du  côté  de  Chambérj,  dans  le 
Faucigny  et  ailleurs,  et  amener  par  leur  moyen  des  vivres  dans 
Genève,  quand  on  en  aurait  besoin. 

Qu'ainsi,    tout    ce   qu'il   avait  dit  là-dessus  ne  tendant  qu'à 
l'honneur  et  à  l'avantage  de  la  République,  il  n'en  devait  pas  être 
mquiété  davantage;  qu'au  reste,  il  n'avait  jamais  fait  aucun  com- 
plot ni  machination  contre  sa  patrie  avec  aucun  prince    ni    état 
étranger,  comme  ses   ennemis  l'en  avaient  voulu  accuser  pour  le 
rendre  odieux,  et  que  si  l'on  pouvait  prouver  qu'il  eût  rien  fait  de 
semblable,  il  consentait,  non  seulement  de  perdre  la  tète  et  tous 
ses  biens,  mais  encore  de  subir  le  plus  cruel  supplice  que  l'on  pût 
mventer,  et  que  sa  maison  fût  rasée  jusqu'aux  fondemens  comme 
celle   d'un  traître  infâme,   qu'il   n'avait  jamais  non  plus  pensé  à 
exciter  aucune  sédition  parmi  le  peuple,  comme  quelques-uns  le 
lui  imputaient,  mais  qu'au  contraire,  il  avait  toujours  exhorté  ses 
concitoyens  à  vivre  dans  la  modération,   dans  la  soumission  au 
mag-istrat,  et  à  avoir  pour  les  ministres  tout  le  respect  dû  à  leur 
caractère.   Ou'on  avait  d'autant  plus  de  tort  de  l'accuser  d'avoir 
mal  mérité  de  la  République,  qu'il  pouvait  dire  que,  depuis  qu'il 
s'était  connu,  il  avait  toujours  préféré  le  bien  j)ublicausien  propre, 
et  qu'il  avait  dépensé,  pour  maintenir  le  bien  de  l'Étal  et  son  avan- 
lag-e,  une  partie  de  son  bien,  priant  qu'on  lui  déclarât  sa  partie  à 
forme  des  Franchises  et  se  plaignant  qu'elles  avaient  été  violées  à 


320  PROCÈS    d'ami    PERRIN.  I->47 

son  égard,  puisque,  depuis  près  d'un  mois  qu'il  était  dans  les  pri- 
sons, on  ne  la  lui  avait  point  déclarée'. 

Il  est  aisé  de  voir  que  Perrin  se  coupait  dans  ses  réponses, 
puisqu'il  avait  dit  d'abord  que  la  proposition  que  lui  fit  le  cardinal 
du  Bellay  louchant  les  diMix  cenls  cliesau-légers,  supposait  (pi'ils 
seraient  au  service  du  roi,  (-omme  la  chose-  est  effectivement  natu- 
relle et  <|u'il  n'y  a  aucun  prince  assez  généreux  pour  avoir  à  sa 
solde  une  armée  aussi  nombreuse,  sans  l'engager  en  aucune  ma- 
nière à  son  service,  mais  la  laisser  entièrement  au  service  et  à  la 
disposition  d'un  état  étranger,  comme  Perrin  soutenait,  dans  une 
autre  de  ses  réponses,  ([iic  les  deux  cents  chevau-légers  devaient 
uniquement  être  employés  à  la  défense  de  Genève.  Au  reste,  la 
])lainte  rpi'il  faisait  de  ce  cpi'on  ne  lui  avait  point  fait  connaître  sa 
partie  était  des  plus  mal  fondée,  l'obligation  de  déclarera  un  pré- 
venu sa  partie  ne  pouvant  tout  au  plus,  et  selon  les  Franchises 
même,  avoir  lieu  (juc  dans  les  causes  d'injures  et  lorsqu'il  est  ques- 
tion de  crimes  particuliers,  mais  Perrin  n'est  pas  le  seul  (pu  ait 
fait  une  telle  plainte  et  (jui  se  soit  servi  d'un  si  jjitoyable  faux- 
fuyant,  les  séditieux  et  les  criminels  d'état  l'ayant  dans  l(jus  les 
temps,  et  de  nos  jours  même,  enqjloyée  dans  des  ciiconstances  à 
peu  près  semblables'. 

Pour  le  presser  encore  davantage  et  lui  faire  voir  (pi'il  avait 
lui-même  recherché  quelque  emploi  à  la  cour  de  France  et,  en  par- 
ticulier, celui  d'ambassadeur  aux  Ligues,  on  lui  dit  qu'il  n'y  avait 


gués,  on  mi  an  qu  u  n  y  a 


nulle  apparence  que  le  roi,  étant  pourvu  d'un  aussi  grand  nombre" 
d'habiles  gens  dans  son  l'oyaume  qu'il  l'était,  le  cardinal  du  Bellay 
fût  allé  chercher  ailleurs,  et  en  particulier  parmi  les  Genevois,  des 
gens  pour  s'acquitter  de  cette  fonction,  qu'ainsi  l'on  voyait  bien 
(pi'il  s'était  proposé  pour  entrer  au  service  de  ce  prince  sans  en 
avoir  été  en  aucune  manière  recherché,  que,  par  conséquent,  il 
s'était  ing-éré  de  Ini-mênie  à  faire  serment  à  un  prince  étranger, 
|)uis(piece  sont  deux  choses  essentiellement  jointes,  d'être  employé 
|)ar  une  puissance  en  qualité  d'ambassadeur  et  d'être  engag-é  en- 


'  Procès  ciimiiiel  de  Penin.  '  L'auteur  fait  sans  doute  ici  allusion 

à  Pierre  Fatio.  {Note  dex  l'dileiirs.) 


•"*'l7  PROCÈS    ij'.V.MI     l'KRHIV.  ^2  1 

vers  (•(•Ut;  piiissanro  p;ir  un  sennoni  de  tidi'lilr,  de  sorte  que  celui 
(|ui  avoue  (|iril  n  hicn  voulu  être  ambassadeur,  recoiinaîl  eu  iiiènie 
lcui|)s  qu'il  H  bien  voulu  prêter  lé  serment  d'ambassadeiu-. 

l'crnii  se  lira  assez  mal  de  ces  questions  :  il  nia  d'avoir  con- 
senti à  la  proposition  d'être  ambassadeur  et  cepeudanl  il  avait  dit 
au|)aravant  qu'il  était  prêt  d'accepter  l'emploi  que  le  roi  voudrait 
lui  donner.  Il  soutint  aussi  qu'il  n'avait  point  |)rèté  de  serinent 
changeant  ainsi  la  question,  car  on  ne  lui  demandait  pas  s'il  n'avait 
point  fait  de  serment,  mais  s'il  ne  s'était  pas  engagé  à  en  faire  un, 
au  cas  qu'd  eût  de  l'emploi.  Et  du  reste,  pour  éviter  de  se  jeter 
dans  quelque  nouvel  embarras,  l'on  ne  put  tirer  de  lui  autre  chose, 
si  ce  n'est  qu'il  se  tenait  à  ce  qu'il  avait  déjà  répondu  '. 

On  le  pressa  encore  sur  les  rébellions  et  sur  les  menaces  sédi- 
tieuses qu'il  fit  le  jour  de  son  emprisonnement,  lorstpi'il  demanda 
d'('lre  ouï  dans  le  Clonseil  des  Deux  Cents,  dans  le  Général  et  au 
Molard  même,  contre  les  ordonnances,  ce  qu'il  ne  pouvait  avoir 
intention  de  faire  (jue  dans  le  dessein  d'émouvoir  le  peuple  contre 
le  magistrat,  et  on  lui  dit  qu'il  ne  pouvait  parler  si  haut  et  dire, 
comme  il  le  fit,  (|u'il  prenait  tout  le  Conseil  à  partie,  cpu-  parce  (pi'il 
comptait  d'avoir  ilans  peu  un  pouvoir  absolu  dans  la  ville  quand  il 
V  aurait  fait  entrer  les  deux  cents  chevau-légers.  Il  répondit  assez 
mal  à  toutes  ces  fpiestions  :  il  avoua  d'avoir  dit  que  Dieu  l'aiderait 
à  se  vengei-,  il  n(>  nia  |)()int  d'avoir  pris  à  partie  le  Conseil,  préten- 
dant seulement  que  cela  regardait  quelques-uns  de  ce  corps,  les- 
quels étant  ses  ennemis,  il  les  regardait  comme  ses  parties,  et  qu'il 
avait  fait  les  menaces  du  Conseil  des  Deux  Cents,  du  Général  et  du 
Molard  piiui-  t'-viter  les  prisons,  parce  qu'elles  sont  odieuses.  Enfin, 
il  s'emporta  d'une  terrible  manière  quand  on  lui  parla  de  la  vue 
qu'il  avait  eue  en  recherchant  l'emploi  de  capitaine  des  deux  cents 
chevau-légers.  Après  avoir  nié  la  chose,  il  s'en  prit  à  la  justice 
même,  et  dit  ipi'il  était  j)lus  homme  de  bien  que  celui  qui  avait 
formé  les  artich's  sur  les([uelson  le  faisait  répondre,  c'est-à-dire  que 
le  lieutenant  ou  le  |)ro(  iireur  ijénéral,  car  c'était  à  Icui-  instance  et 
sur  les  articles  (ju'ils  |)r()iliiisirciil  (|ue  se  faisait  toute  la  procédure'. 

'  Procès  de  Peniii.  2  Ibid. 


322  ARRESTATION    îiV    MAGNIFIQUE    iMEIGRET.  1 547 

Pour  nictlic  liurs  de  loiil  doute  dans  l'esjjrit  des  lecteurs  ce 
(|ui  se  passa  en  Conseil  par  rapport  à  Perrin,  le  jour  de  son  empri- 
sonnement, il  ne  sera  pas  inutile  de  rapporter  le  précis  d'une  attes- 
tation qu'en  donna  le  Conseil  lui-même  au  lieutenant  et  au  procu- 
reur g-énéral,  à  la  réquisition  qu'ils  en  firent,  afin  que  cette  attesta- 
tion leur  servît  dans  la  poursuite  du  procès.  Cet  écrit,  dûment  siqné 
et  scellé',  portail  que  le  Conseil  avait  été  témoin  de  la  témérité  et 
de  l'arrogance  avec  laquelle  Perrin  était  rentré  en  Conseil  et  l'avait 
interrompu  pendant  que  l'on  opinait  de  l'affaire  fie  son  beau-père 
et  de  sa  femme  et  des  menaces  qu'il  avait  faites,  ayant  dit  que  si  on 
les  mettait  en  prison,  il  ne  le  souffrirait  pas,  ou  que  s'il  ne  s'en 
vent>eait  pas  pour  le  cou|>,  Dieu  lui  aiderait  à  le  faire  dans  la  suite. 
Que  de  plus,  lorsque  le  Conseil  lui  ordonna  d'aller  en  prison,  il 
répondit  par  plusieurs  fois  qu'il  n'en  ferait  rien,  demandant,  contre 
les  ordres,  d'être  ouï  auparavant  en  Deux  Cents,  en  Général  et  au 
Molard,  ce  qui  n'était,  comme  il  est  aisé  de  le  juger,  que  pour 
soulever  le  peuple  contre  le  magistrat,  action  très  criminelle 
puisque,  par  de  semblables  soulèvemens,  l'Etat  avait  été  mis  par  le 
passé  à  deux  doigts  de  sa  perte.  Que  touchant  les  troubles  ({u'il 
avait  causés  à  diverses  fois  dans  le  Conseil,  celui-ci  s'en  rappor- 
tait aux  registres  publics,  mais  qu'on  se  souvenait  très  bien  que 
Perrin  avait  dit  qu'il  avait  acheté  un  cheval  turc  dans  la  vue  qu'il 
avait  de  tuer  trois  de  ses  concitoyens,  afin  de  se  sauver  plus  facile- 
ment (juand  il  aurait  exécuté  ce  méchant  dessein. 

Avant  que  de  raconter  la  suite  du  procès  de  Perrin,  il  est. 
nécessaire  de  parler  de  celui  qui  fut  fait  au  Magnifique  Meigret*. 
Comme  il  avait  découvert  l'affaire  des  chevau-légers  en  faisant 
voir  la  lettre  que  lui  avait  écrite  le  président  de  Chambéry,  et  que 
nous  avons  rapportée  ci-dessus,  les  parens  de  Perrin  et  toute  la 
cabale  qu'il  avait  pour  lui,  soit  dans  le  Petit,  soit  dans  le  Grand 
Conseil,  firent  grand  bruit  par  la  ville  des  relations  où  était  le 
Magnifique  Meigret  avec  le  président,  des  négociations  dont  la  lettre 
qu'il  avait  produite  faisait  mention,  et  de  la  récompense  que  le  pré- 


'  Procès  de  Perrin.  par  J.-B.-G.  (lulillV.  meiiioire  cite.  {Note 

'  Il  ,1  été  étudié,  avec  celui  de  Perrin.       des  éditeurs.  ) 


lÔ/iy  INTERROGATOIRE    DE    MEIGRET.  3^3 

sident  lui  marquait,  que  l'on  ferait  de  ses  services.  Ils  criminalisè- 
rent  fort  cette  conduite  et  disaient  hautement  que  l'on  exerçait  la 
justice  avec  toute  sa  sévérité  contre  les  anciens  citoyens  et  ceux 
qui  étaient  dans  la  magistrature,  pendant  que  l'on  ne  disait  mot 
des  étrang-ers  qui  habitaient  dans  la  ville,  qui  avaient  pension  du 
roi  de  France  et  qui  donnaient  avis  à  ce  prince  de  tout  ce  qui  se 
passait  dans  Genève'.  Ces  plaintes  firent  mettre  le  Magnifique 
Meigret  en  prison'.  Il  se  plaignit  d'abord  d'y  avoir  été  envoyé  sans 
qu'on  lui  déclarât  sa  partie,  ce  qui  était,  disait-il,  contre  le  droit 
des  bourgeois  et  des  citoyens,  mais  le  Conseil,  sans  s'arrêter  à  ses 
|)laintes,  lui  forma  divers  interrogats  dont  nous  rapporterons  les 
principaux  avec  les  réponses  qu'il  y  fit'.  Ces  interrogats  roulèrent 
presque  tous  sur  la  lettre  que  le  président  de  Chambéry  lui  avait 
écrite.  On  lui  demanda  s'il  avait  écrit  plusieurs  fois  à  ce  président 
sur  les  affaires  de  Genève,  s'il  ne  fit  voir  à  personne  de  la  magis- 
trature la  dite  lettre,  quels  services  il  avait  faits  au  roi  et  quelle 
récompense  il  en  attendait,  «pielle  était  la  ligue  défensive  dont  le 
président  faisait  mention  dans  sa  lettre,  enfin  ce  qu'il  répondit  à  ce 
même  magistrat  sur  ce  qu'il  lui  demandait  touchant  Ami  Perrin. 
Le  Magnifique  Meigret  répondit  à  ces  ([uestions  (pi'il  n'avait 
jamais  rien  écrit  au  président  de  Chambéry  touchant  les  affaires  de 
Genève  que  par  l'ordre  du  Conseil,  comme  il  avait  fait  sur  l'affaire 
de  Thiez  et  au  sujet  de  la  sortie  des  blés  que  l'on  avait  tirés  de 
France,  il  y  avait  (juelques  années  ;  qu'aussitôt  qu'il  eut  reçu  la 
lettre  en  question,  il  la  fit  voir  au  secrétaire  d'état  Ruffi,  à  M.  Cal- 
vin et  à  plusieurs  autres  personnes  de  considération,  par  le  moyen 
desquelles  le  Conseil  put  être  informé  de  l'afTaire  des  chevau- 
légeis.  Qu'il  n'avait  rendu  d'autre  service  au  roi  que  celui  de  don- 
ner avis  au  président  de  Chambéry  des  nouvelles  ipi'il  pouvait 
apprendre  touchant  les  desseins  que  formait  l'empereur  et  de  lui 
faire  tenir,  de  même  qu'à  l'ambassadeur  de  France  en  Suisse,  le 
paquet  du  roi,  desquelles  nouvelles  il  avait  toujours  eu  le  soin  de 


'  Bonivard.  ouvr.  cité,  p.  80.  tlossier,  auquel  notre  liistorieii  se  réfère. 

^  R.  C,  vol.  42,  fo  277  v»  (11  cet.).       n'existe  plus  aujourd'tiui  aux  Arctiives  de 
'  Procès  criminel  île  Meigret.  —  Ce      Genève.  {Note  des  éditeurs.) 


32^  REPONSES    DE    MEtGRET.  '547 

faire  part  au  magistrat  toutes  les  t'ois  qu'il  était  nécessaire  (ju'il  eu 
fût  informé  pour  le  bien  de  la  I\épublique;  (jue  la  récompense 
qu'il  attendait  de  ses  services  était  une  j)ension  qui  lui  avait  ét«'' déjà 
promise  par  le  feu  roi  François  I**',  et  dont  il  n'avait  encore  rien 
reçu. 

Touchant  la  ligue  défensive,  que  le  président  de  Ghambéry  lui 
avait  écrit,  il  y  a  deux  ans,  qu'il  le  priait  de  faire  agir  auprès  des 
seigneurs  de  Berne  pour  les  porter  à  proposer  à  lui,  président,  de 
faire  une  ligue  défensive  entre  le  roi,  les  Bernois,  les  Fribourgeois 
et  les  Valaisans,  et  qu'il  se  faisait  fort  de  faire  réussir  la  chose, 
laquelle  serai|  avantageuse  à  divers  égards  à  toutes  les  parties.  Que 
lui,  Meigret,  répondit  au  président  que,  n'ayant  aucune  connais- 
sance dans  Berne,  il  ne  |)ouvait  pas  se  flatter  de  lui  rendre  aucun 
service  dans  ce  qu'il  lui  demandait  et  (|u'il  ferait  bien  de  s'adresser 
à  quelque  autre.  Qu'il  ht  |)att  à  (Calvin  de  cette  allaire,  (jui  en 
écrivit  au  bailli  de  Nyon  afin  qu'il  en  informât  ses  supérieurs  ;  que 
les  seigneurs  de  Berne  écoutèrent  cette  proposition  tiès  favorable- 
ment, comme  leur  étant  fort  avantageuse  pour  la  conservation  de 
leur  pays  conquis.  Que  sur  la  nouvelle  que  le  président  eut  que  la 
|)ro|iosition  serait  bien  reçue,  il  en  écrivit  lui-même  aux  seigneurs 
de  Berne,  lesquels  lui  répondirent  que  s'il  leur  faisait  voir  qu'il  eût 
des  ordres  du  roi  de  traiter  de  cette  ligue  défensive,  ils  entreraient 
avec  plaisir  en  négociation  avec  lui  là-dessus.  Qu'ensuite,  il  fut  très 
longtemps  sans  entendre  parler  de  cette  affaire,  et  le  roi  de  France 
et  les  Bernois  s'étant  extrêmement  refroidis  là-dessus,  quehjue 
temps  après,  l'ancien  avoyé  Nfegeli  passant  par  Genève,  lui  Meigret, 
s'entretenant  avec  ce  seigneur,  lui  avait  dil  ([u'il  était  surpris  qu'on 
ne  se  souciât  pas  beaucoup  à  Berne  de  cette  ligue,  puisque  leurs . 
Excellences  s'assureraient  par  là  la  conservation  du  pays  qu'elles 
avaient  conquis  sur  le  duc  de  Savoie,  que  c'était  une  occasion  qui 
ne  reviendrait  peut-être  pas  dans  la  suite  et  qu'il  n'aurait  pas  fallu 
laisser  échapper.  Que  cependant  si,  dans  la  suite,  les  seigneurs  de 
Berne  trouvaient  qu'il  leur  fût  avantageux  d'écouter  celte  propo- 
sition et  qu'il  leur  pût  rendre  t|uelque  service  à  cette  occasion,  il 
s'y  emploierait  avec  plaisir.  Que  depuis  cette  entrevue  qu'il  eut 
avec  le  seigneur  Na^geli,  il  n'avait  point  parlé  de  cette  affaire  jus- 


l547  RKl'ONSES    UE    MlîKÎRliï.  «^^5 


(Ml 


'à  rai-riv(''i'  des  seigneurs  de  lîrissac  el  de  Marillac  dans  (Jeiiève, 
sur  la  Un  du  mois  de  juillet  dernier,  que,  s'eutretenani  avec  ces 
seigneurs,  il  leur  avait  dit  ([u'il  serait  bon  de  reinelti'e  cette  propo- 
silion  sur  le  lapis  et  d'en  écrire  à  M.  le  connétable,  parce  (ju'd  la 
croyait  très  avantageuse  pour  les  uns  et  pour  les  autres,  qu'il  avait 
ensuite  écrit  la  même  chose  au  président  de  Chambéry  el(jue  c'était 
là-dessus  que  celui-ci  lui  avait  l'épondu  le  24  août,  <pie  le  canhnal 
du  Bellay  approuvait  fort  cette  ligue  et  que  ce  cardinal  lui  avait 
ordonné  d'envoyer  au  connétable  les  lettres  (|ue  Meigret  avait 
(''crites  là-dessus. 

C'était  ainsi  que  le  Magnifi(]ue  Meigret  éclaircit  le  Conseil  de 
ce  que  voulait  dire  cette  ligue  défensive.  Ensuite  il  ajouta  i\ue  dès 
la  première  fois  cpi'il  en  entendit  parler,  il  en  informa  plusieurs 
des  seigneurs  du  Conseil,  parce  (ju'il  la  croyait  avantageuse  à  la 
République  et  qu'il  leur  dit  que  si  elle  pouvait  avoir  lieu,  il  serait  à 
propos  de  prier  les  seigneurs  de  Berne  d'y  faire  (Tompreudre  la  ville 
de  Genève.  Et  afin  iju'elle  ne  courût  aucun  risque  d'être  opprimée 
ou  envahie  par  les  puissances  (pii  entreraient  dans  cette  ligue,  d 
proposait  que  l'on  y  fît  insérer,  s'il  était  possible,  un  article  par 
lequel  les  parties  contractantes  s'engageassent  à  se  déclarer  enne- 
mies de  celle  d'entre  elles  qui  voudrait  usurper  rpielque  chose  sur 
la  ville  de  Genève.  Enfin,  sur  la  demande  (pi'on  fit  au  Magnifique 
louchant  ce  (ju'il  répondit  au  président  de  Chambéry  par  rapport  à 
Perrin,  il  dit  que  Perrin  n'était  pas  encore  de  retour  de  sa  députa- 
tion  en  France  et  (pie,  quand  il  saurait  })lus  particulièrement  les 
conditions  de  l'engagement  que  Perrin  prenait  sur  le  commande- 
ment des  deux  cents  chevau-légers,  lui,  Meigret,  pourrait  répondre 
plus  précisément  si  Perrin  serait  en  état  de  s'acquitter  de  ce  qu'il 
promettait  ou  s'il  ne  l'était  pas. 

Ensuite  il  pria  le  Conseil  d'être  persuadé  de  la  droiture  de  ses 
intentions  dans  toute  sa  conduite  et  de  considérer  (ju'il  avait  décou- 
vert sans  hésiter  ce  qui  était  venu  à  sa  connaissance  touchant  les 
chevau-légers,  quoI(|u'il  y  allât  l)ien  avant  de  son  intérêt  de  ne  le 
pas  faire,  puisque,  quand  le  président  de  Chambéry  apprendrait  la 
chose,  il  ne  manquerait  pas  de  lui  en  vouloir  du  mal,  mais  qu'il 
avait  préféré  le  bien  de  Genève  à  son  avantage  particulier.  Le 


320  -NOUVELLE    DÉPUTATION    BERNOISE    A    GENEVE.  ^^hl 

Conseil,  délibérant  sur  ces  réponses,  ne  trouva  pas  qu'il  y  eût  lieu 
pour  lors  de  poursuivre  plus  avant  le  Magnifique,  et  quelque  forte 
(|ue  fut  la  cabale  qui  était  contre  lui,  elle  ne  put  enqiécher  qu'il  ne 
fut  élargi  des  prisons.  Cependant,  comme  l'on  pouvait  découvrir 
de  nouveaux  faits  à  son  désavantage,  l'on  ne  le  fil  sortir  des  pri- 
sons que  sous  la  condition  de  se  représenter  toutes  les  fois  qu'il 
serait  demandé  ' .  » 

Ce  jugement  ne  satisfit  pas  les  parens  de  Perrin  :  je  trouve 
dans  Bonivard'  que,  pour  venir  à  bout  de  leur  dessein,  ils  allèrent  à 
Berne,  où  ils  criminalisèrent  extrêmement  la  conduite  de  Meig-ret, 
faisant  sentir  que  cet  honiine-là  n'était  point  dans  l'intérêt  des  Ber- 
nois et  qu'il  avait  négocié  des  choses  contraires  au  bien  de  leur 
état.  L'ancien  avoyer  Nasgeli  leur  avait  aussi  porté  une  copie  de 
la  lettre  du  président  de  Chambérj.  Il  n'en  fallut  pas  davantag'e 
pour  porter  les  seigneurs  de  Berne  à  envoyer  à  Genève  des  députés 
de  leur  part  pour  poursuivre  le  Magnifique,  ils  écrivirent  aux 
Genevois  que  le  Magnifique  Meigret  étant  accusé  d'une  affaire  où 
ils  avaient  intérêt,  ils  priaient  que  l'on  ne  se  pressât  pas  de  le  juger 
et  que  l'on  attendît  l'arrivée  de  leurs  députés,  qui  devaient  venir  à 
Genève  au  premier  jour'.  L'on  se  contenta  du  jugement  qui  avait 
été  rendu,  renvoyant  à  l'arrivée  de  ces  députés  à  faire  de  nouvelles 
procédures  contre  le  Magnifique  '. 

Ces  députés,  qui  étaient  l'ancien  avoyer  Naegeli,  Claude 
May  et  le  bailli  de  Ternier',  étant  arrivés  à  Genève  le  24  octobre, 
eurent  audience  du  Conseil  le  lendemain  %  où,  après  les  complimens 

'  R.  C,  vol.  42,  t'o  2S8  10  (18  oct.).  lenscli,  fut  en  outre  adjoint  à  la  délégation  ; 

^  Ouvr.  cité,  p.  84.  sa    connaissance   des   affaires   genevoises 

'  Archives  de  Genève,  P.  H.,  n"  t41(),  devait  faciliter  la  tâche  de  ses  collègues. 

lettre  du  17  oct.  (Note  des  éditeurs.)  et  le  registre  du  Conseil  noiis  le  montre 

*  R.  C,  vol.  42,  fo  289  ro.  prenant  une  part  active  aux  démarches  de 

*  La  députation  bernoise  se  coinpo-  la  députation  ;  cf.  vol  42,  ubi  siipi-a.  (Note 
sait  exactement  de  ,I.-F.  Nœgeli,   Claude  des  éditeurs.) 

May,  que  le  registre  du  Conseil  {ibid..  "  Les  détails  i|ui  suivent  se  rappor- 
ta 299  vu)  appelle  Meyer,  de  Christophe  lent,  non  pas  à  l'audience  des  députés 
de  Mulinen,  mentionné  dans  le  même  re-  Bernois  en  Petit  Conseil,  comme  le  dit 
gistre  fo  304  r",  et  de  Mathieu  Knecht  le  Gautier,  audience  qu'ils  avaient  eue  la 
ieme(Eidg.  Abschiede,  t.  IV,  1  d,  n»  401,  veille  (R.  C,  vol.  42,  fo  296),  mais  à 
d'après  l'Instruçlions-Bnch  de  Berne  D.  celle  ipii  leur  fut  accordée,  le  2o,  en  Deux 
f"  379).    Le   bailli    de  Ternier,   Germain  (^euls.  (Note  des  éditeurs.) 


I')47  IJK.MA.NDKS    l)i:s    liKK.NOIS     K.\     DKIX    CENTS.  Szi 

ordinaires,  le  seigneur  .Wi^eli  dil  (|ii'il  avail  senilili-  à  ses  sii|)(-- 
rieurs  (jiic  la  Icllre  ddiil  du  leur  avait  accordé  la  copie  décom  rail 
des  choses  (jiii  avaient  été  faites  contre  les  traités;  (|ii'ils  avaieni 
pourlaiit  peine  à  croire  que  leurs  alliés  de  Genève  fussent  capahles 
d'avoir  rien  t'ait  de  senihlahie,  mais  que,  pour  dissijjcr  entièrement 
les  doutes  (pi'ils  pourraient  avoir  là-dessus,  ils  priaient  le  Conseil 
de  leui'  di'clarer  si  c'était  par  son  ordre  ou  j)ar  son  (■(insentemeni 
(pie  le  Magnifi(jue  Meigrel  avait  fait  ce  qu'il  avait  fait,  jqtrès  (juoi 
ils  exposeraient  plus  au  long-  leurs  ordres'. 

Les  députés  étant  sortis  pour  laisser  opiner  le  (^juseil,  on  les 
fit  rentrer  un  moment  après,  pour  leur  dire  que  le  Conseil  ne  savait 
ce  que  c'était  que  cette  affaire  et  qu'il  se  voulait  tenir  relig-ieusement  à 
tous  les  articles  de  l'alliance.  Ils  parurent  contens  de  cette  réponse. 
Ensuite,  continuant  leurs  discours,  ils  lurent  les  articles  de  la  lettre 
du  président  au  Magnifique,  sur  lesquels  le  sieur  Na?geli,  faisant 
des  réflexions,  dit  que  ses  supérieurs  étaient  surpris  (jn'un  français 
banni  du  royaume  eût  une  pension  du  roi.  Qu'ils  ne  comprenaient 
pas  quelle  sorte  de  services  il  rendait  à  ce  prince,  puisque,  depuis 
quatorze  ans  qu'il  était  dans  Genève,  il  n'était  j^resque  pas  sorti  du 
territoire  de  la  ville  et  cpi'il  n'oserait  se  trouver  sur  les  terres  de 
France.  Qu'ils  priaient  et  exhortaient  le  Conseil  de  châtier  cet 
homme-là   comme  il   le    méritait,    afin   que   d'autres   y    prissent 
exemple,  qu'ils  avaient  ordre  de  demeurer  dans  Genève  jusqu'à  ce 
cpi'd  fût  jugé,  pour  voir  quelle  sorte  de  peine  on  lui  infligerait. 
Que  le  Conseil  devait  faire  plus  de  cas  de  l'amitié  des  seigneurs  de 
Berne  que  de  celle  de  gens  de  son  caractère,  et  que,  depuis  qu'il 
était  dans  Genève,  il  y  avait  causé  de  perpétuelles  brouilleries  et 
même  que,  sans  lui,  il  n'y  aurait  jamais  eu  de  difficulté  entre  les 
villes  alliées.  Que  toutes  les  fois  que  l'alliance  avait  été  jurée  de 
nouveau  entre  les  deux  villes,  tous  les  cinq  ans,  il  avait  fait  le  ser- 
ment comme  les  autres  bourgeois  de  Genève  et  que  cependant  il 
avait  violé  son  serment'.  Qu'il  était  aussi  tombé  dans  le  parjure  en 
faisant  mettre  en  prison   à   Lyon  Léger  Mestrezat,  bourgeois  de 
Genève,   puisqu'une   telle   action  était  contre  l'alliance.   Enfin  ils 

•  R.  C,  vol.  42,  fo  2'J9.  2  [bid.,  fo  :îOO. 


328        RÉFLEXIONS    DE    l'aUTEUR    SUR    l'aTTITUDE    DES    BERNOIS.       1 547 

concluaient,  comme  ils  avaient  commencé,  que  l'on  fît  justice  du 
Mag-nifique  Meigret  et  que  le  Conseil  des  Deux  Cents  fut  informé 
de  leur  demande'. 

11  y  avait  bien  de  l'injustice  dans  tout,  ce  procédé  des  députés 
de  Berne  :  preniii'reincnt,  ils  gênaient  la  liberté  des  juges  par  la 
déclaration  qu'ils  firent  (ju'ils  ne  quitteraient  pas  Genève  qu'ils  ne 
vissent  quel  g-enre  de  peine  on  infligerait  au  Magnifique,  c'est-à- 
dire  qu'on  ne  lui  en  eût  imposé  une  à  leur  fantaisie.  D'ailleurs,  rien 
n'était  plus  inique  que  de  l'accuser  de  parjure  pour  avoir  eu  quel- 
ques pourparlers  touchant  la  ligue  défensive  dont  nous  avons  fait 
mention  ci-devant,  puis(juc  cette  ligue  ne  regardait  point  directe- 
ment Genève,  mais  le  roi  de  France,  les  seigneurs  de  Berne  et  de 
Fribourg'  et  les  Valaisans,  et  il  fallait  être  très  déraisonnable  pour 
faire  un  crime  au  Magnifique  d'avoir  eu  dessein  que  Genève  trouVâl 
ses  sûretés  dans  celte  ligue,  au  cas  qu'elle  eût  dû  avoir  lieu.  Si 
Léger  Mestrezat  eût  été  bourgeois  de  Berne,  les  Bernois  auraient 
eu  quelque  prétexte  plausible  de  faire  un  procès  au  Magnifique 
pour  l'avoir  fait  arrêter,  mais  comme  il  était  bourgeois  de  Genève, 
c'était  uniquement  l'affaire  des  seigneurs  de  cette  ville,  outre  que 
c'était,  d'ailleurs,  une  cause  purement  particulière,  de  bourgeois  à 
bourgeois,  et  sur  laquelle  il  n'y  avait  aucune  plainte  formée  de  la 
part  de  celui  qui  avait  été  arrêté.  Enfin,  il  paraît  assez  que  les  Ber- 
nois agissaient  par  un  principe  de  haine  contre  le  Magnifique,  lors- 
qu'ils disaient  (ju'il  avait  causé  des  brouilleries  entre  les  deux  états,, 
et  une  telle  plainte  lui  devait  être  plutôt  avantageuse  dans  l'esprit 
du  Conseil  que  préjudiciable,  car  il  y  a  bien  de  l'apparence  qu'ils 
ne  la  faisaient  que  parce  que  le  Magnifique  Meigret  s'était  opposé 
aux  vues  intéressées  qu'ils  avaient  eues  sur  Genève,  lesquelles 
seules  avaient  été  cause  de  tant  de  difficultés  qu'il  y  avait  eu  entre 
les  deux  villes,  comme  la  chose  paraît  clairement  par  toute  la  suite 
de  cette  Histoire. 

Le  Conseil,   opinant  sur  la   représentation   des  envoyés  de 
Berne,  ordonna  premièrement  que  le  Magnifitjue  Meigret  rentrerait 

'  Cette  Jernière  demande  avait  été  formulée  la  veille  devant  le  Petit  Conseil. 
L'auteur,  dans  son  récit,  a  un  peu  mêlé  les  incidents  des  deux  séances.  (Note  des 
éditeurs.) 


l547  LKTTRE    DE    IM:I,LISS0.\    AU    CONSEIL.  .'i2() 

l'ii  prison,  comme  il  s'y  était  obligé  par  le  serment  (|u'il  avait  fait 
(le  se  représenter,  et  (jiio  l'on  dirait  aux  envoyés  que  le  Conseil 
était  prêt  à  faire  justice  et  à  punir  le  Magiufi(|ue  s'il  se  trouvait 
coupable.  Ou'ainsi,  s'ils  avaieni  (pielque  article  à  produire  contre 
lui,  on  les  priait  de  le  faire  afin  de  le  pouvoir  examiner  là-dessus. 
Le  Conseil  résolut  encore  (pie  les  parens  de  Perrin  ne  jug-eraient 
point  du  procès  du  Magnifi(|ue,  à  cause  de  la  liaison  qu'avaient  ces 
deux  affaires  l'une  avec  l'autre  ' . 

Cependant  les  parens  de  Perrin,  pour  rendre  la  cause  de 
celui-ci  moins  mauvaise,  trouvèrent  moyen,  s'il  en  faut  croire 
Bonivard',  d'obtenir  du  président  de  Ghambéry  une  lettre  écrite  au 
Conseil,  par  laquelle  ce  magistrat  excusait  la  conduite  de  Perrin. 
On  la  re(;ut  dans  le  temps  que  les  envoyés  de  Berne  écrivirent  à 
Genève,  elle  était  conçue  en  ces  termes  '  : 

«  Noljles  &  Magniiriijiies  Seigneurs 

«  Dernièrement  (]ue  M''  le  Cardinal  de  Bellay  passa  par  icy,  il  me 
dict  (pi'il  havoit  esté  tenu  quelque  propos  pour  la  conservation  de  ce  pays, 
de  celluy  de  M"'-  des  Ligues  &  de  vostre  ville,  de  laquelle  chose  le  Roy  ha 
bonne  volenté,  comme  auxdicls  Seig''*  it  à  vous  ha  faicl  as(;avoir  cy  devant 
par  ses  ambassadeurs,  de  adviser  qu'il  seroit  bon  que  Sa  Majesté  baillast.  une 
compaignie  de  deux  cent  chevaux  légers  au  capiteine  de  vostre  ville,  iju'il 
leveroit  de  vous  gens,  ou  de  ceux  de  M"  de  Berne,  y  entrevenant  vostre 
consentement  >k  celluy  de  M"  des  Ligues  ;  <k  que  je  fisse  entendre  au  Magni- 
tïi(iue  Maygret,  pour  savoir  (piel  homme  estoit  ce  capiteine,  à  cause  que  je 
n'havois  à  luy  [loint  de  cognoissance.allîn  de  m'inforraer.  estant  treuvé  bon 
par  vous  A  lesdicts  Seig"  des  Ligues,  s'il  seroit  capable  de  ladicte  charge, 
pour  estre  aggreable  à  tous,  ce  que  ie  fis  escrivant  audict  Magnitflque,  qui 
sus  ce  me  fit  response  qu'il  estoit  absent  de  vostre  ville.  Et  depuis  est 
demeurée  la  chose  sans  poursuitte.  en  sorte  que  ie  n'en  hay  plus  parlé  ny 
ouy  pai'ler,  sinon  ipie  l'on  ni'lia  rapporté  que  ledict  capiteine  estoit  détenu 
prisonnier  pour  ceste  occasion.  Et  pour  ce  que  en  cela  n'ha  esté  entrepris 
chose,  contre  le  devoir  d'amylié  (jue  le  Roy  vous  i)ort(',  ains  que  seullement 
suyvant  les  propos  (jue  havons  tenus,  i'escrivis  audict  Magnifflque  comme  il 
vous  pourra  monslrer  par  ma  lettre,  pour  adviser  à  la  conservation  que 

'  R.  C,  vol.  42,  fo  301.  texte  et  l'orttiogiaphe  de  cet  auteur,  Gau- 

*  Ouvr.  cité,  p.  K4.  lier  ayant  rajeuni   l'un  et  l'autre,  suivant 

'  Celte  lettre  a  été  transiTJte  par  Bo-  son  habitude.  (Note  des  éditeurs.) 
nivard,  ouvr.  cité,  p.  83.  Nous  suivons  le 


33o  >;OUVELLES    INSTANCES    DES    BERNOIS    CONTRE    MEIGRET.  l5l\'] 

dessus,  it  pour  en  parler  audict  capiteine.  A  caste  cause  ie  m'esbahis  que 
pour  telle  occasion  ledetenes  prisonnier.  &  que  cela  luy  revienne  à  dom- 
mage, voiant  la  chose  n'estre  conclue,  ains  seullement  proposée  par  forme 
de  devis  à  nul  dommageable,  &  que  pour  autre  n'estoit  que  pour  la  delïense 
dessus  dicte,  comme  bien  le  pourres  entendre  par  madicte  lettre  escritte  au 
MagnilHque,  de  laquelle  j'hay  le  double,  pource  qu'en  icelle  tant  que  con- 
cerne ledict  capiteine,  est  faicte  expi'esse  mention  des  Ligues,  avec  lesquels 
vous,  Messieurs,  estes  Combourgeois  de  Berne  A-  compris.  Pourquoy  vous 
prie  me  faire  response  comme  l'entendes,  afiîn  que  après  en  puisse  donner 
advis  au  Roy,  duquel  n'hay  eu  charge  ni  volenté,  que  de  vivre  en  union  et 
sincère  amytié  avec  vous  &  vous  allies,  que  sera  fin  de  ma  lettre,  priant  le 
Créateur  vous  donner  sa  saincte  grâce.  De  Chambery,  ce  XX  d'octobre  1547. 

Vostre  humble  serviteur  et  voysin 
Reymond  Pellisson.  » 

Aux  Ml""  S"  M"  les  Sindiques  <fc  Conseil  de  (ieneve. 

Cette  lettre  fil  un  bon  efFet  par  rap|iort  à  Perrin,  comme  nous 
le  verrons  dans  la  suite.  Cependant,  la  réponse  du  Conseil  ayant 
été  portée  aux  envoyés  de  Berne,  ils  dirent  qu'ils  n'étaient  point 
venus  dans  Genève  pour  donner  des  articles  contre  le  Magnifique, 
mais  seulement  pour  demander  justice,  laquelle  ils  espéraient  que 
l'on  rendrait,  et  que  le  Conseil  ferait  voir  par  le  jug-ement  qu'il 
ferait  qu'il  était  jaloux  de  la  souveraineté  de  l'Etat,  en  punissant 
ceu.x  qui  en  violent  les  lois  ;  que  depuis  que  le  Magnifique  était 
hors  de  prison,  il  avait  aggravé  son  crime  par  la  conduite  très  sus- 
pecte qu'il  avait  tenue  ;  qu'il  paraissait  par  la  lettre  du  président  de 
Chambery,  que  nous  venons  de  rapporter,  qu'il  ne  chargeait  point 
Perrin,  puisque  celui-ci  avait  réservé  la  volonté  des  Ligues  et  que 
le  Magnifique  était  en  tort  ;  que  les  lettres  trouvées  dans  la  maison 
de  celui-ci  faisaient  voir  clairement  toute  la  suite  de  son  intrigue, 
qu'en  un  mot,  leurs  su|térieurs  connaîtraient,  dans  cette  occasion, 
de  l'amitié  de  qui  leurs  alliés  de  Genève  faisaient  le  plus  de  cas,  de 
la  leur  ou  de  celle  du  Magnififpie  '. 

Ce  que  j'ai  rapporté  ci-dessus,  après  Bonivard,  que  l'on  était 
allé  à  Berne  cabaler  contre  ie  Magnifique  Mégret,  est  si  vrai  que  je 

'  R.  C,  vol.  42,  fo  303. 


l547  SECOND    INTERROGATOIRE    DE    MEIfiRET.  33  1 

trouve  dans  le  reg"istre  que  le  (louseil  i'(''S()lul  de  |Miuir  dans  la  suite 
avee  une  extrême  sévérité  tous  ceux  {|ui,  dans  les  atlaires  de  la 
nature  de  celle-ci  ou  dans  toute  autre,  aiuaieul  recours,  de  leur 
autorité  particulière,  aux  Bernois  poiu-  les  faire  ai;ir  el  se  mêler 
desatFaires  de  la  Répuitlicjue',  mais  l'on  était  peu  en  état  d'exécuter 
de  semblal)ies  résolutions,  la  cabale  perriniste,  (|ui  devenait  tous 
les  jours  |)ius  Forte,  avertissant  jour  el  nuit  les  envoyés  de  Berne 
de  ce  (pii  se  passait,  soit  dans  les  prisons,  soit  dans  les  Conseils, 
touchant  l'atFaire  de  Perrin  et  celle  du  Maj'nifîque,  de  sorte  que  les 
jut'-es  n'avaient  aucune  liberté.  Cependant,  pour  satisfaire  les  en- 
voyés de  Berne,  le  Conseil  résolut  de  faire  répondre  de  nouveau 
celui-ci  en  leur  présence. 

On  lui  demanda  donc  d'où  venait  le  grand  attachement  qu'il 
avait  pour  la  France  et  quels  étaient  les  grands  services  qu'il  lui 
rendait,  qui  lui  attiraient  des  présens  considérables,  puisqu'on 
avait  appris  ([u'il  avait  reçu  depuis  peu  cinq  cents  écus  du  roi,  et  à 
quel  sujet  il  avait  fait  arrêter  Léger  Mestrezat  sans  en  donner  aupa- 
ravant aucun  avis  au  Conseil,  et  ([uel  avantage  particulier  lui  reve- 
nait de  sa  détention,  il  répondit  à  ces  questions  ([u'il  n'avait  point 
reçu  depuis  peu  tout  à  la  fois  la  sonune  de  cinq  cents  écus,  mais 
t|u'il  l'avait  retirée  en  diverses  parcelles  et  en  différens  temps,  sur 
certains  revenus  de  la  Savoie  sur  les(juels  elle  lui  avait  été  assi- 
gnée, et  que  cet  argent  lui  avait  été  donné,  tant  pour  les  services 
qu'il  avait  rendus  au  roi,  pendant  c|u'il  était  en  France,  que  pour  les 
avis  qu'il  lui  donnait,  depuis  qu'il  était  à  Genève,  des  desseins  qu'il 
apprenait  que  pouvait  former  l'empereur,  afin  de  les  prévenir,  ce 
qui  lui  avait  souvent  donné  occasion  de  faire  savoir  au  Conseil 
des  nouvelles  dont  il  était  à  propos  que  le  magistrat  fut  informé 
pour  le  bien  de  la  République. 

Pour  ce  qui  regardait  Léger  Mestrezat,  (pi'il  était  vrai  qu'il 
avait  écrit  au  président  de  Chambéry  et  au  comte  de  Montrevel 
que  l'on  sortait  de  l'argent  de  France  et  même  de  Lyon,  pour  le 
service  de  l'empereur,  et  (|u'il  avait  fait  savoir  au  comte  de  Mont- 
revel que  Léger  Mestrezat  recevait  cet  argent,  qu'il  devait  aller  à 

'  R.  C,  vol.  4â,  fo  304  r»  (26  oct.). 


332  REFUS    OPPOSÉ    AUX    PRETENTIONS    DES    BERNOIS.  1 54? 

Lyon  et  que  l'on  ferait  bien  de  l'arrêter  et  de  se  saisir  de  ses 
livres,  s'il  était  nécessaire,  non  pour  lui  faire  aucune  mauvaise 
aflFaire,  mais  pour  savoir  par  son  moyen  qui  étaient  les  banquiers 
de  Lyon  (jui  fournissaient  cet  argent.  Qu'il  avait  cru  être  obligé 
de  découvrir  cette  intrigue  parce  que  l'empereur,  ennemi  comme 
il  l'était  de  la  religion  et  faisant  continuellement  la  guerre  aux 
protestans  d'Allemagne,  laquelle  il  ne  pouvait  faire  avec  succès 
que  par  le  moyen  des  sommes  qui  lui  étaient  fournies  par  la  voie 
de  Lyon,  l'argent  lui  niaurjuant  absolument  d'ailleurs,  l'on  ne  pou- 
vait pas  avoir  à  cœur  le  bien  de  la  religion  et  le  salut  de  tant  de 
peuples  qu'il  persécutait,  qu'on  ne  lui  ôtât  les  moyens  de  le  faire. 
Qu'ainsi,  bien  loin  d'avoir  fait  une  mauvaise  action  en  donnant  les 
avis  qu'il  avait  donnés,  au  contraire  il  était  très  persuadé  qu'il 
aurait  marqué  peu  de  zèle  pour  la  gloire  de  Dieu  s'il  en  eût  usé 
d'une  autre  manière.  Que  d'ailleurs,  il  avait  cru  que  le  bien  parti- 
culier de  Genève  exigeait  qu'il  traversât  autant  (ju'il  le  pourrait 
tout  ce  qui  tendait  à  augmenter  les  forces  de  l'empereur,  puisque 
ce  prince  n'était  point  ami  de  la  Ville.  Qu'il  n'était  arrivé  aucun 
mal  de  toute  cette  affaire  à  Léger  Mestrezat,  lequel  avait  été  ren- 
voyé sain  et  sauf  à  Genève.  Qu'il  n'avait  pas  donné  avis  au  Conseil 
qu'il  voulait  écrire  pour  le  faire  arrêter,  parce  (ju'il  savait  bien  que 
le  Conseil,  qui  se  ménageait  avec  l'empereur,  ne  ferait  aucune 
démarche  d'éclat  pour  empêcher  que  cet  argent  ne  lui  parvînt,  et 
qu'il  s'était  contenté  de  le  dire  à  quelques-uns  des  seigneurs  du 
Conseil.  Enfin,  (ju'il  espérait  retirer  une  portion  des  sommes  qui 
auraient  été  saisies,  puisque  les  édits  du  roi  en  adjugeaient  le  tiers 
au  révélateur'. 

Les  envoyés  de  Berne  ne  furent  pas  contens  de  cet  interroga- 
toire :  ils  trouvèrent  que  l'on  ne  pressait  point  assez  le  Magnifique 
et  ils  s'en  plaignirent,  et  afin  (ju'on  le  poursuivît  avec  plus  de 
vigueur,  ils  produisirent  au  Conseil  soixante-sept  articles  sur  les- 
quels ils  demandaient  que  l'on  examinât  le  prisonnier  à  leur  ins- 
tance. Cette  demande  parut  extraordinaire  au  Conseil  et  contraire 
aux  édits,  puisque,  par  les  édits  et  selon  les  plus  anciennes  cou- 

'  Procès  ciiiuiiiel  de  Meigret  (26  oct.). 


l547      ^^^   BERNOIS   PRODIISENT   DES   ARTICLES   CONTRE  MEtGRET.         'V.VÀ 

tuiiirs,  tout  procôs  criminel  in-  se  doit  poursuivre  qu'à  l'instance  du 
lieutenant  ou  du  procureur  g-énéral'.  Cependant  on  leur  accorda  de 
suivre  à  leur  instance  ceux  des  articles  qu'ils  avaient  produits  aux- 
quels les  seig'neurs  de  Berne  pouvaient  avoir  intérêt,  c'est-à-dire 
ceux  qui  concernaient  l'alliance  et  les  choses  qui  y  avaient  rapport, 
et  de  leur  dire  que  le  Conseil  ne  se  porterait  jamais  à  rien  Faire  (]ui 
pût  donner  la  moindre  atteinte  à  la  souveraineté  de  la  Républupie. 
Le  Conseil  des  Soixante,  où  cet  avis  fut  porté,  le  confirma, 
accordant  aux  envoyés  de  Berne  audience  en  Deux  Cents  s'ils 
n'étaient  pas  contens  de  cette  réponse.  Elle  leur  fut  portée  dans 
leur  log-is  par  les  syndics  Du  MoUard  et  Béguin,  auxquels  ils  témoi- 
e-nèrent  d'en  être  très  mal  satisfaits,  demandant  d'être  ouïs  là-des- 
sus,  non  seulement  en  Deux  Cents,  mais  aussi  en  Général.  A  quoi 
l'ancien  avoyer  Na?geli  ajouta  que  si  le  Conseil  craignait  si  fort 
de  déplaire  au  Magnifique  Meigret,  il  n'avait  (ju'à  le  remettre  aux 
seigneurs  de  Berne.  Ou'en  un  mol,  si  l'on  voulait  leur  faire  plaisir, 
il  n'y  avait  d'autre  parti  à  prendre  que  celui  de  chasser  incessam- 
ment cet  esprit  brouillon  de  la  ville,  que  la  réponse  que  l'on  leui- 
avait  faite  à  cet  égard  n'était  qu'un  pur  prétexte  pour  éluder  leur 
demande,  puisqu'elle  n'était  point  contraire  aux  édits  et  aux  Fran- 
chises. Qu'enfin,  il  fallait  que  le  Conseil  se  déterminât  promptement 
et  c[u'il  vît  qui  il  voulait  désobliger,  ou  le  Magnifique,  ou  leurs 
Excellences  de  Berne'. 

On  ne  |)eut  voir  plus  de  hauteur,  plus  de  colère  et  plus  d'in- 
justice qu'il  y  en  avait  dans  cette  réponse.  L'on  y  voit  des  gens  qui 
ne  se  servent  de  leur  supériorité  que  pour  opprimer  les  plus  faibles 
et  pour  les  contraindre  à  faire  tout  ce  qu'il  leur  plaît.  Cependant  on 
ne  se  laissa  pas  effrayer  à  leurs  menaces.  Ils  eurent  audience  du 
Conseil  des  Deux  Cents,  où  ils  représentèrent  que,  le  Petit  et  le 
Grand  Conseil  leur  ayant  déclaré,  dès  le  commencement,  qu'ils 
pourraient  [M'oposer  ce  qu'ils  voudraient  touchant  le  Magnifique,  le 
Conseil  ordinaire  et  celui  des  Soixante  n'avaient  pas  eu  raison  de 
faire  la  distinction  qu'ils  avaient  faite,  que  ce  qu'ils  demandaient 


'  R.  C,   vul.   'ii.  |o  'MHi  \û-:i()9  fil-  '  Ibid.,  f»  :H(I  v  ("28  net. 

28  oct.). 


3^4  FERMETÉ    DES    CONSEILS    A    l'ÉGARD    DES    BERNOIS.  l547 

n'était  pas  contraire  aux  Franchises,  lesquelles  leurs  supérieurs 
seraient  lâchés  de  violer,  puis([u'ils  ne  voulaient  pas  être  juges  du 
Magnifique,  mais  qu'ils  laissaient  la  connaissance  de  son  cas  aux 
syndics  et  au  Conseil.  Le  Conseil  des  Deux  Cents  confirma  la  réso- 
lution des  autres  Conseils. 

Cette  fermeté  de  tous  les  (Conseils  ne  rebuta  point  les  envoyés 
de  Berne:  ils  voulurent  avoir  une  nouvelle  audience  en  Deux  Cents. 
Avant  qu'ils  y  entrassent,  le  Petit  (Conseil  et  celui  des  Soixante 
résolurent  de  leur  dire  que  l'on  était  surpris  qu'ils  insistassent  à 
être  instans  sui-  tous  les  articles,  puisque  c'avait  été  g-ratuitement 
que  l'on  leur  avait  accordé  de  l'être  sur  quelques-uns  et  que,  s'ils 
n'étaient  pas  conteus  de  cette  réponse,  ils  pouvaient  faire  partie 
criminelle  au  Magnifique  et  qu'alors  on  leur  rendrait  justice '.  Ils 
ne  dirent  rien,  au  reste,  de  nouveau,  dans  ce  qu'ils  présentèrent, 
si  ce  n'est  qu'ils  protestèrent  de  la  part  de  leurs  supérieurs  que,  si 
on  ne  leur  accordait  pas  ce  qu'ils  demandaient,  ils  ne  donneraient 
à  l'avenir  aucun  secours  à  ceux  de  Genève  qui  pourraient  se 
trouver  en  quehpie  dang-er  et  avoir  i-ecours  à  leur  |>rotection.  Cette 
nouvelle  menace  n'intimida  point  le  Conseil  des  Deux  Cents,  qui 
demeura  de  plus  fort  à  ses  résolutions  précédentes  '. 

Les  envoyés  de  Berne  ayant  apjjris  ce  dernier  refus,  plus  mé- 
contens  encore  qu'auparavant,  menacèrent  le  Conseil  d'intimer  la 
marche  à  la  Ville  si  on  ne  leur  accordait  pas  ce  qu'ils  voulaient,  et 
ils  ajoutèrent  (jue  puisque  les  Conseils  avaient  si  peu  d'égard  au 
désir  de  leurs  supérieurs,  ils  demandaient  d'avoir  audience  du 
Conseil  Général  sur  toute  cette  affaire.  Le  Petit,  le  Soixante  et  le 
Grand  Conseil  ayant  opiné  de  cette  nouvelle  demande,  ils  la  leur 
refusèrent  comme  très  injuste  et  tendant  à  renverser  l'ordre  le  plus 
constamment  observé  dans  l'Etat,  les  affaires  de  la  nature  de 
celle-ci  n'ayant  jamais  été  portées  au  peuple'. 

Ce  dernier  refus  leur  d('|)lut  extrêmement,  ils  s'en  retournè- 

'  R.  C,  vol.  42,  fo  .311  (29  oct.).  oct.-ler  nov.).  On  trouvera  dans  les  Eidg. 

"  Ibid.,  fo  312.   I^e  texte  de  la  de-  Abschiede,  t.  IV,  1  d,  no  401,  d'après  les 

tniinde  lue  aux  Deux  Cents  par  les  envoyés  registres  du  Conseil  de  Genève,  un  compte 

bernois  se  trouve  aux  Archives   de   (îe  rendu  très  clair  et   précis  des  différentes 

nève,  P.  H.,  n"  1407.  (Note  des  éditeurs.)  démarches  de  ladéputation  bernoise.  {Note 

'  W.  C,   vol.   42.   {"  Mn  v">-:5t6  (:it  des  éditeurs.) 


l547  SUtTF,    nu    PROCÈS    DE    MEIGRET.  .H-Sf) 

n'M  (lépilés  el  fori  on  colère  à  Berne,  menaçant  les  (Conseils  du 
ressentiment  de  leurs  supérieurs.  Cependant,  afin  qu'il  ne  panil 
pas  (|ue  l'on  négligeai  do  presser  le  MagnifH|ue,  le  Conseil  l'alla 
l'aire  répondre,  le  i  "  novembre,  sur  les  soixante-sept  articles  propo- 
sés par  les  envoyés  de  Berne,  mais  à  l'instance  du  lieutenant  et  du 
procureur  général.  11  serait  iiuitile  et  ennuyeux  de  rapporter  tous 
ces  articles,  dont  il  y  en  avait  Fort  peu  de  difFérens  de  ceux  sur  les- 
quels le  iMagnifique  avait  déjà  été  examiné.  Je  me  coulenteiai, 
pour  éviter  les  répétitions,  de  dire  ce  qu'il  y  eut  de  particulier  dans 
ce  nouvel  interrogatoire  ' . 

On  lui  fil  (pielques  questions  sur  les  causes  de  sa  sortie  de 
France,  aux(|uelles  il  répondit  qu'il  avait  quitté  ce  pays  à  cause  de 
la  religion  et,  en  |)articulier,  qu'il  eu  avait  été  banni  pour  cinq  ans 
pour  avoir  mangé  de  la  chair  dans  les  jours  défendus  par  l'église 
romaine,  et  (ju'il  était  venu  à  Genève  dans  l'année  i535.  Comme, 
lors  de  son  arrivée  dans  cette  ville,  il  s'était  employé  avec  beau- 
coup d'empressement  à  faire  venir  le  secours  que  conduisait  le 
sieur  de  Verey,  comme  nous  l'avons  vu  dans  le  cinquième  livre', 
il  avait  aspiré  à  quelque  récompense,  laquelle  même  il  prétendait 
être  considérable,  puisque,  selon  le  traité  qu'il  avait  fait,  il  disait 
qu'elle  devait  aller  jusqu'au  tiers  du  pays  ([ui  avait  été  conquis  à 
l'aide  de  ce  secours.  La  République  lui  avait  fait  une  pension 
assez  forte,  de  laquelle  il  avait  pourtant  témoigné,  de  temps  en 
temps,  de  n'être  pas  tout  à  fait  content'.  C'est  ce  qui  donna  lieu 
à  une  demande  qu'on  lui  fit,  s'il  était  vrai  qu'il  eût  dit  qu'il  voulait 
faire  un  procès  aux  seig'neurs  de  Genève  pour  les  obliger  à  lui 
donner  le  tiers  de  la  valeur  du  pays  qu'ils  avaient  pris  sur  le  duc  de 
Savoie,  aidés  des  troupes  du  sieur  de  Verey. 

Par  ce  pays  conquis,  l'on  ne  pouvait  entendre  que  le  mande- 


'  Procès  criminel  de  Maigret.  te  Conseit  pour  qu'on  lui  avançât  les  ter- 

■^  T.  II,  p.  48â.  mes  de   sa  pension.    C'est  probablement 

"  Elle  était  de  400  florins.  Meigret,  dans  l'état  de  gêne  où  il  se  trouvait  qu'il 

auquel  son  goût  de  luxe  et  de  dépense,  faut  chercher  le  motif  des  correspondances 

autant  que  les  sommes  considérables  prê-  entamées  par  lui  avec  des  représentants 

tées  par  lui  au  roi,  avaient  valu  son  sur-  ilu  roi  de  France  ;  Roget,  ouvr.  cité,  t.  III, 

nom  de  Magnifique,  était  généralement  a  p.  ft.  {Nnti' des  pditpnvs.) 
court  d'argent  et  inqiorluiiait  fréi|Henimenl 


•336  SUITE    DU    PROCÈS    OE    MEIGRET.  I^A? 

iiieiil  tie  Cîaiilard,  lequel  les  Bernois  avaient  ohligi-  leurs  alliés  de 
Genève  de  leur  céder'.  A  quoi  il  répondit  ([u'il  n'avail  jamais  parlé 
de  rien  de  semblable,  qu'il  avait  toujours  voulu  l'aire  le  Conseil  lui- 
même  juge  de  cette  affaire,  à  la  discrétion  duquel  il  s'en  était  remis, 
comme  la  chose  devait  paraître  par  les  registres  publics.  A  l'égard 
de  l'affaire  de  Léger  Mesirezat,  sur  laquelle  il  fut  encore  beaucoup 
pressé,  il  ne  déguisa  point  le  fait  comme  il  l'avait  déjà  fait  dans  ses 
précédentes  réponses,  mais  il  s'étendit  fort  à  justifier  sa  conduite. 
11  dit  que,  pour  l'honneur  et  l'avantage  de  Genève,  il  n'aurait  su 
prendre  d'autre  parti  que  celui  (pi'il  prit  |)our  oter  de  dessus  cette 
ville  l'opprobre  et  l'infamie  dans  laquelle  elle  serait  tombée  quand 
on  ain-ait  appris  (|u'elle  laissait  passer  librement  et  sûrement  des 
sommes  considérables  qu'on  envoyait  au  camp  de  l'empereur  pour 
être  employées  ensuite  à  faire  la  guerre  aux  protestans  f|ui  profes- 
saient la  même  religion  et  avaient  la  même  horreur  que  les  Gene- 
vois pour  l'idolâtrie  et  le  papisme.  Que  de  même,  il  n'aurait  su  faire 
rien  de  plus  avantageux  pour  la  République,  puisque  l'enqiereur 
était  son  ennemi  capital,  dont  la  haine  avait  (Hé  entretenue  et  fo- 
mentée depuis  longtemps  par  le  prince  de  Piémont  qui  était  auprès 
de  lui,  lequel  n'inspirait  autre  chose  à  sa  Majesté  impériale  que  de 
mettre  tout  à  feu  et  à  sang  dans  Genève,  de  raser  la  ville  et  tl'y 
semer  ilu  sel  ;  qu'ainsi,  bien  loin  de  devoii-  être  blànn'  de  ce  «pi'd 
avait  fait,  il  aurait  mi'rité,  au  contraire,  d'en  être  loué,  porté  qu'il 
avait  été  à  le  faire  par  l'intérêt  de  la  religion  et  de  la  gloire  de  Uieu 
et  pour  le  plus  grand  bien  de  l'Etat.  Enfin,  concernant  l'avis  qu'il 
donna  des  deux  cents  chevau-légers,  il  pria  le  Conseil  de  considé- 
rer qu'il  partait  aussi  du  même  attachement  qu'il  avait  pour  le  bien 
public,  puisque,  s'il  eût  considért»  son  intérêt  particulier,  il  aurait 
brûlé  la  lettre  du  président  aussitôt  qu'il  l'eût  ^eçue  et  tu  absolument 
cette  affaire,  ne  pouvant,  en  la  divulguant,  que  s'attirer  la  disgrâce 
de  ce  magistrat,  duquel  il  espérait  aujjaravant  de  grands  services. 
Pour  ôter  aux  Bernois  tout  prétexte  de  se  plaindi-e,  on  exa- 
mina encore  le  Magnifique,  eu  trois  ou  quatre  autres  séances,  sur  les 
mêmes  questions,  mais  sans  rien  découvrir  de  nouveau.  Cependant 

■  Voir  t.  II.  pp.  SIS  et  520. 


15/47  XOIIVEI.I.E    dÉPUTATION     BERNOISE    A     OENEVE.  '.V.\-j 

ils  l'iivoyrrciil  d'aiili'cs  dé[)uU''s  à  (ïenèvc  |)oui-  i-criouvcler  les  ins- 
tances que  les  premiers  avaient  Faites,  (^es  dépntés,  qui  étaient  les 
seigneurs  d'Erlach  et  May'  et  les  liaillis  de  Gex  et  de  Ternier',  étant 
entrés  en  Conseil  ordinaire,  y  représentèrent,  le  18  novembre,  de  la 
paît  de  leurs  supérieurs,  (ju'ils  avaient  été  extrêmement  sur- 
pris du  rapport  que  leurs  précédens  envoyés  leur  avaient  fait, 
les(piels  avaient  dit  qu'on  leur  avait  refusé  l'audience  du  Con- 
seil Général,  (juoiqu'ils  l'eussent  demandée  avec  de  grandes  ins- 
tances, qu'ils  avaient  fort  sur  le  cœur  le  peu  d'égards  que  l'on 
avait  eu  pour  eux  en  ne  poursuivant  que  faiblement  comme  on 
l'avait  fait  le  Magnifique.  Ayant  demandé  ensuite  d'avoir  audience 
en  Deux  Cents,  elle  leur  fut  accordée  pour  le  lendemain '.  Us  y 
représentèrent  (jue  leurs  seigneurs  et  supérieurs  leur  avaient  or- 
donné de  faire  souvenir  la  Ville  qu'ils  avaient  exposé  leurs  propres 
personnes  et  même  leur  pays  pour  sa  conservation,  lorsqu'ils  des- 
cendirent par  deux  fois  pour  venir  à  son  secours,  ajoutant  qu'ils 
n'eurent  jamais  la  pensée  d'attenter  à  sa  souveraineté,  mais  que 
leur  dessein  avait  toujours  été  de  la  conserver  dans  l'état  qu'elle 
était.  Que  ce  qui  leur  avait  déplu,  c'est  qu'il  paraissait  que  l'on  fai- 
sait plus  de  cas  d'un  Meigret  qui  avait  contrevenu  à  son  serment 
(pie  d'eu.x,  ce  qu'ils  ne  pouvaient  pas  soulFrir,  demandant  justice 
de  la  même  manière  et  aux  mêmes  conditions  que  les  précédens 
envoyés  l'avaient  demandée  *. 

On  leur  répondit  (jue  l'on  était  dans  l'intention  de  faire  une 
justice  exacte,  et  que,  dans  cette  vue,  s'ils  avaient  quelque  chose 
de  nouveau  à  proposer  contre  le  prévenu,  ou  s'ils  voulaient  se 
rendre  ses  parties,  on  les  priait  de   le  faire,  puisque  le  Conseil 

'  Les   Eidg.  Abschiede  (t.   IV,   1  d,  ^  Amjjroise  Imliof.  bailli  de  Ge\,  et 

no  407)  indiquent  encore,  parmi   les  en-  Germain  Jenscli,  bailli  île  Ternier  et  Gail- 

voyés  bernois,  Gliristophe  de  Mulinen  et  lard.  C'est  bien  ce  dernier  qui  représentait 

Matbieu  Knecbt  le  jeune,  qui  avaient  fait  alors  les  Bernois  à  Ternier  (voir  ses  lettres 

partie    de    la    première    députation.    Le  au   Conseil,    Archives,  P.   H.,  n"  1401, 

R.  C.  (vol.  42,  fo  338  v»)'  ne  nomme  pas  20  juill.-3    nov.    1347),   et  non   Mathieu 

.\Iiilineu  ni  Knecbt.  mais  désigne  ce  der-  Knecht,  comme  le  disent  les  éditeurs  des 

nier  sous  le  titre  de  «  l'ancien  gouverneur  Eidg.  Abschiede,  uhi  sufira.  p.  881.  {Note 

de  Ripaille   »,    poste  qu'il   avait  en   etfet  des  éditeurs.) 
occupé:  cf.  Leu,  Helvet.  Lexikon.  (Note des  '  R.  C,  vol.  42,  fo  338  vo, 

éditeur.':.)  *  Ibid.,  fo  341  ro  (19  nov.). 


338  DÉMANDES    DES    DEPUTES    BERNOIS.  I-^dV 

avait  déjà  plusieurs  fois  répondu  à  toutes  leurs  demandes  précé- 
dentes. 

Cette  ré|)onse  leur  déplut  :  ils  dirent  (pi'elle  n'était  pas  diffé- 
rente de  celle  qui  avait  été  l'aile  aux  précédens  députés.  Ils  deman- 
dèrent de  nouveau  d'être  ouïs  en  Conseil  Général,  lequel,  disaient- 
ils,  on  ne  pouvait  pas  leur  i-efuser  plus  long-temps  sans  contrevenir 
à  l'alliance,  usant  de  leurs  menaces  ordinaires  et  faisant  craindre 
les  mesures  que  leurs  supérieurs  auraient  à  jirendre,  au  cas  qu'on 
ne  le  leur  accordât  pas,  et  se  plaignant  beaucoup  que  pour  un  seul 
iiomme  on  leur  fît  tant  de  peine'. 

Le  Conseil  des  Deux  Cents,  ayant  encore  opiné  sur  ces  nou- 
velles instances,  s'affermit  dans  ses  précédentes  résolutions,  savoir 
que,  suivant  les  lois  et  les  coutumes,  la  connaissance  de  cette 
affaire  demeurât  au  Petit  Conseil,  et  il  résolut  de  i-é]iondre  aux 
envoyés  de  Berne  tpie  l'instance  ayant  déjà  été  formée  au  nom  du 
lieutenant  et  du  procureur  général,  la  leur  n'était  point  nécessaire. 
Et  cependant,  s'ils  n'étaient  pas  contens  de  cette  réponse,  qu'on 
leur  accordait  le  Conseil  Général'. 

Les  envoyés  de  Berne  se  rendirent  à  la  fin  et  dirent  qu'ils  se 
déportaient  de  leur  instance,  puisqu'on  leur  avait  fait  voir  (pi'elle 
était  contraire  aux  usages  et  aux  édits.  ils  dirent  aussi  que  leurs 
supérieurs  ne  voudraient  pas  faire  partie  à  un  particulier,  qu'ainsi 
ils  se  contentaient  de  prier  le  magistrat  de  faire  bonne  et  briève 
justice,  telle  que  les  seigneurs  de  Berne  en  pussent  être  contens,  et 
en  particulier  d'examiner  le  Magnifitpie  sur  certains  articles  nou- 
veaux qu'ils  donneraient  par  écrit  \ 

On  l'examina,  comme  ils  l'avaient  souhaité,  sur  ces  derniers 
articles,  mais  cet  examen  n'aboutit  à  rien.  On  ne  put  convaincre  le 
Magnificpie  d'aucun  nouveau  fait  (pii  donnât  quelque  prise  contre 
lui.  Les  envoyés  de  Berne,  chagrins  de  n'avoir  rien  pu  avancer  qui 
portât  coup  contre  lui,  firent  des  chicanes  sur  les  juges  qui  pro- 
nonçaient la  sentence,  voulant  récuser  ceux  (pii  avaient  eu  conuais- 


'  R.  C,  vol.  42,  fo  341  vo.  '  R.  C.  f»  344  v»  (2d  iiov.).  Cf.  Ai- 

2  ftir/., f» 342(20  nnv.). Cf.  Arcliivps.       chives,  lor.  cit. 
P.  H.,  iio  1407. 


lâ/j-J  SlITK     IIU     IMIOCKS    UK    l'KUUlN.  33() 

sance  do  la  lettre  écrite  an  Mai^riifiqiie  |)ai-  le  |)n'sident  de  Chain- 
béiy  avant  que  le  Conseil  en  eut  été  informé.  Ils  continuèrent  aussi 
de  protester  d'avoir  audience  au  Conseil  Général  si  l'on  ne  rendait 
()as  un  juqonienl  tel  (ju'ils  le  souhaitaient.  <  >n  leur  i(''|jondit  que  ce 
n'était  pas  leur  affaire  de  se  mêler  des  rt'cusations  des  jut;es,  (|ue 
c'était  celle  du  Conseil,  et  qu'au  reste,  le  procès  dont  il  s'agissait 
n'était  point  de  la  conqiétence  du  Conseil  Général,  comme  on  le 
leur  avait  déjà  dit  plusieurs  t'ois  ' . 

Les  envoyés  de  Berne,  sentani  liicn  (pi'ils  ne  gagneraient  rien 
en  insistant  davantage,  et  que  Ton  ne  s'effrayait  pas  de  leurs  me- 
naces, prirent  le  paiti  de  s'en  retourner  sans  attendre  que  le  jug'e- 
ment  contre  le  Magnifique  fût  rendu,  s'étant  contentés  de  dire, 
lorsqu'ils  eurent  leur  audience  de  congé  en  Petit  Conseil,  qu'ils 
étaient  surpris  (ju'on  leur  refusât  le  Conseil  Général  après  qu'il 
leur  avait  été  accordé,  et  qu'ils  ne  savaient  pas  de  quelle  manière 
leurs  supérieurs  prendraient  une  telle  conduite'. 

Avant  de  voir  de  quelle  manière  finit  l'affaire  du  Magnifique 
Meigret,  il  est  à  propos  de  dire  quelle  fut  l'issue  du  procès  de  Per- 
rin.  Après  qu'il  eut  subi  les  divers  interrogatoires  dont  nous  avons 
parlé  ci-devant,  l'on  entendit  encore  quelques  témoins  contre  lui. 
François  Paquet  %  entre  autres,  déposa  qu'il  avait  ouï  dire  à  Perrin, 
fort  en  colère  et  portant  la  main  à  l'épée  en  présence  de  Philibert 
Berthelier,  que  l'on  avait  mal  fait  de  prendre  des  informations 
contre  lui  pendant  qu'il  était  en  France  au  service  de  la  seigneurie, 
mais  que  l'on  trouverait  en  lui  un  autre  homme  que  Jean  Philippe, 
discours  des  plus  séditieux,  mais  cette  déposition  ne  servit  à  rien, 
parce  que  Berthelier  dit  qu'il  n'avait  rien  ouï  dire  de  semblable  à 
Perrin,  quoiqu'il  eût  été  présent  à  la  conversation.  Berthelier  était 
de  la  cabale  de  Perrin,  de  même  que  Raoul  Monnet  et  Claude  de 
(ienève.  Les  quatre  syndics  et  Pierre  Vandel,  et  quelques  autres  du 


'  R.  C,  vol.  42,  fo  352  vo  (2o  iiov.l.  mander  des  explications.  Arciiives,  P.  H.. 

Cf.  Archives,  loc.  cit.  n»  1410.  [Note  des  éditeurs.) 

-  /6irf.,fo353  (26nov.).  A  la  suite  du  '  Sur  ce  personnage,  voir  plus  haut, 

rapport  de  ses  députés,  le  gouvernement  p.  254,  et  Roget  (ouvr.  cité,  t.  Il,  p.  130) 

hernois  écrivit,  en  date  du  10  décembre,  qui  l'appelle  Paguet.  {Note  des  éditeurs). 
uiif  lellre  fort  vive  au   Conseil  pour  de- 


34o  SUITE    DU    PROCÈS    DE    PERRIN.  l547 

Petit  Conseil,  étaient  aussi  de  son  parti,  s'il  en  Faut  croire  Boni- 
vard  '.  Le  même  auteur  dit  enclore  (|ue  les  témoins  furent  intimidés 
et  gagnés,  que  Perrin  avait  des  amis  et  entre  autres  Claude  de 
Genève,  geôlier,  qui  lui  donnait  avis  de  tout  ce  qui  se  passait.  Il 
paraît  aussi  par  les  registres  que  toute  sa  parenlé,  qui  était  nom- 
breuse et  puissante,  se  mit  en  campagne  en  sa  faveur  et  qu'elle 
allait  de  tous  côtés,  recommandant  son  affaire.  Bonivard  ajoute 
qu'il  y  eut  une  grande  division  dans  tous  les  Conseils  à  cette  occa- 
sion, de  sorte  que  les  deux  partis  tenaient  des  assemblées  à  part 
dans  la  maison  de  ville,  e(  (ju'il  s'en  fallut  peu  qu'il  n'y  eût  des 
coups  donnés. 

L'on  entendit  encore  deux  témoins  dont  la  déposition  tendait  à 
la  décharge  de  Perrin,  savoir  un  nommé  de  Bienassis'  et  un  frère 
du  réformateur  Farel  %  lesquels  rapportèrent  qu'étant  à  Soleure,  ils 
avaient  ouï  dire  au  seigneur  de  Boisi'igauU,  ambassadeur  du  roi 
eu  Suisse,  s'entretenant  avec  lui  sur  la  détention  de  Perrin,  que 
l'affaire  des  chevau-légers,  dont  on  lui  faisait  un  crime,  n'était  rien 
du  tout,  et  qu'il  ne  croyait  |)()inl,  (|u'il  Foùl  mise  le  premier  sur  le 
tapis,  puisqu'il  n'avait  parlé  de  rien  en  cour  qu'il  ne  s'en  fût  entre- 
tenu auparavant  avec  lui  et  qu'il  ne  lui  avait  jamais  témoigné  qu'il 
voulût  faire  aucune  proposition  de  celte  nature. 

Toutes  les  procédures  étant  finies  et  le  procès  prèl  à  être  jugi", 
le  C-onseil,  selon  la  coutume  de  ces  temps-là  et  jiarce  que  la  ma- 
tière était  de  grande  importance,  le  fil  consulter  par  deux  avocats 
au  sénat  de  Chambéry,  lesquels  envoyèrent  leur  avis  appuyé  de 
quelques  autorités  assez  mal  appliquées  sur  ce  qui  regardait  l'ar- 
ticle capital  de  son  procès,  telle  que  la  loi  qui  dit  que  :  «  Cogitatio- 
nes  pœnnrn  non  merentiir  ;  in  criminalibus,  probationes  clebent  esse- 
lace  meridiana  clari'ores  (Leg.  sciant  cuncti,  c.  de  proliation.)  et  : 
c(  Li'cet  legatiis  non  debeat  attendere  ad  nliud  ([iiain  ad  ofjlcnim 

'  Ouvr.cité,  p.  80.  —  Il  n'est  d'ailleurs  Poitiers,  au  sujet  duquel  voir  A.  Cartier, 

pas  exact  que  tous  les  syndics  fussent  du  Arrêts  du  Conseil,  etc.,  dans  les  M.  D.  G., 

parti  du  Perrin.  l'un  d'eux,  Antoine  T.hic-  t.  XXIII,  p.  4t)8.  (Note  des  éditeurs.) 
cand.  était,  nous  l'avons  dit,  un  adhérent  '  Gaucher  Farel,  l'un  des  frères  du 

assez  prononcé  de  Calvin.  (Note  des  édi-  réformateui-  ;  il  s'était  lui  aussi  retiré  en 

leurs.)  Suisse:  voir  France  prot.,  2"  éd.,  t.  IV, 

-  .Nohie  liené  de  Hienassis.  nalif  de  p.  'i^^l .  (Note  des  éditeurs.) 


iH/t'J  AVIS    IH:     DllOIT    DKS    AVOCATS.  3^1 

/egalionis  (liar.  in  L.  Paulus  do  \f,^"dliomU.  )  /l'nifd  ler/ationc,  non 
prohibciuv  loqui  de  alia  rc  » ,  ajoiilanl  que  IVrriii  ii'élail  pas 
envoyé  au  (^aitlinal  du  Bellay,  mais  au  roi.  Sur  ees  uiotits,  dis-je, 
ils  le  déclarèrent  absous  à  l'ég-ard  du  crime  qu'on  lui  faisait  sur 
l'affaire  des  chevau-légers.  Et  voici  de  quelle  manière  leur  avis 
était  écril,  laiil  sur  cel  article  que  sur  les  autres  du  procès'  : 

Pource  (|ue  par  les  confessions  de  l'Enquis  et  détenu  en  ses  responses 
A-  déposition  des  témoins  sus  les  articles  mis  à  prouver,  ni  par  les  lettres 
missives  du  Seigneur  Président  de  Chambery.ni  par  l'attestation  produicle. 
ne  treuvons  l'intention  du  Procureur  instant  contre  icelluy  deuement  iustif- 
liee,  à  déclaration  de  conspiration  ou  praclique  à  i'encontre  de  l'Estat  et  Sei 
gneurie  de  Genève,  d'où  il  est  citoien  &  Conseillier,  ni  iju'il  liaie  commis 
contre  la  chose  publique  que  s'apparoisse,  pourquoi  il  doive  au  corps  estre 
puny,  à  ceste  cause  l'absolvons  en  tel  endroict  :  mais  pource  que  treuvons 
s'eslre  trop  arrogamment  ingéré  de  troubler  le  Conseil  par  plusieurs  fois, 
entrerompant  l'audience,  entrant  sans  estre  appelle,  (fcusant.de  paroles  de 
vengeance,  ifc  de  n'obéir  à  ce  ijue  par  le  Conseil  liavoit  esté  ordonné,  décli- 
nant l'ordre  de  justice,  k  se  pourtant  pour  désobéissant  à  propos  de  mena- 
ces, d'où  ha  respondu  bavoir  failly  par  trop  de  cholere. 

.\  ces  causes  et  autres  contenues  dans  le  procez,  ifc  pour  éviter  de  venir 
à  semblables  inconvénients,  declairons  led.  enquis,  pour  bavoir  indigné  le 
Conseil,  indigne  d'estre  du  nombre  du  Conseil  et  de  n'estre  admis  d'icelluy 
estre,  le  reputants  inhabile  d'aucun  honneur  de  la  Cité:  &  pour  ce  à  devoir  en 
plein  Conseil  venir  à  genoux  k  leste  nue,  crier  mercy  à  toutte  la  Seigneurie 
de  tjeneve.  k  à  Syndiques  k  Conseilliers  ;  le  condamnant  aussy  aux  frais  du 
procez  k  despens  pour  ce  faicts,  selon  la  taxation  à  faire  à  part  réservée; 
d:  pour  obvier  aux  conspirations  doublées  k  d'où  en  sont  presumptions, 
escrittes  cy  dedans,  outre  cela  sera  banni  de  la  ville  par  ans,  à  paine, 

que  estre  attainct.  sera  en  corps  k  biens  confisqué. 

Telle  fut  la  peine  à  laquelle  Perrin  aurait  dû  être  condamné, 
selon  l'avisdes  avocats  consultés,  sur  f[uoi  Bonivard  reniaripie'  ipie 
cette  peine  n'était  pas  proportionnée  à  la  grandeur  du  crime  ({ui, 
selon  lui,  méritait  la  mort,  mais  (|u'il  n'est  pas  surprenant  que  des 
gens  qui  n'étaient  pas  nés  dans  un  pays  de  liberté,  tels  qu'étaient 

'  Nous  suivons  le  texte  de  Bonivard,  nement  en  mains  les  pièces  du  procès. 
ouM'.  cite.  p.  87.  Cet  auteur  a  eu  certai-       (Note  des  éditeurs.] 

''  Ou\r.  cite,  p.  88. 


342  SENTENCE    DU    CONSEIL.  15^7 

ces  avocats  qui  avaient  vécu  premièremeiil  sons  la  domination  du 
duc  de  Savoie,  et  ensuite  sous  celle  du  roi  de  France,  ne  sentissent 
pas  toute  l'atrocité  des  actions  tyranniques  et  qui  tendent  à  ôter 
rét;alilé  qui  doit  être  entre  les  membres  d'une  même  république. 
Ils  sont  tellement  accoutumés,  dit-il,  à  la  servitude,  que  la  liberté 
leur  est  odieuse,  de  même  que  ceux  qui  ont  vécu  depuis  longtemps 
dans  les  ténèbres,  ne  peuvent  souffrir  la  lumière.  J'ajouterai  que 
ces  avocats,  étant  sujets  du  roi,  n'avaient  garde  de  condamner 
Perrin  sur  l'article  des  chevau-lég-ers,  puisque  cette  affaire  regar- 
dait le  service  de  sa  Majesté  et  ([u'elle  avait  été  négociée  avec  le 
cardinal  du  Bellay.  Aussi,  autant  que  leur  jugement  fut  peu  juri- 
dique sur  cet  article,  autant  fut-il  dans  les  règles  à  l'égard  de 
l'autre,  dans  lequel  l'intérêt  du  roi  n'était  point  mêlé. 

L'avis  de  ces  avocats  ayant  été  lu  en  Petit  Conseil,  celui-ci 
procéda  au  jugement  île  Perrin,  le  29  novembre.  Ce  jugement  por- 
tait qu'il  serait  élargi  des  prisons  en  lui  faisant  de  fortes  exhorta- 
tions à  avoir  plus  de  modération  à  l'avenir,  et  sous  les  conditions 
suivantes,  savoir  :  qu'il  viendrait  demander  pardon  à  Dieu  et  à  la 
justice  et  qu'il  confesserait  d'avoir  offensé  l'im  et  l'autre,  laquelle 
confession  il  devrait  donner  par  écrit  ;  que  de  plus,  il  reconnaîtrait 
que  la  proposition  (pi'il  était  accusé  d'avoir  faite  des  deux  cents 
chevau-légers,  il  l'avait  faite  sans  le  su  et  le  consentement  de  la 
seigneurie  de  Genève,  n'ayant  eu  là-dessus  aucun  ordre,  qu'il  se 
devrait  soumettre  à  comparaître  de  nouveau  pour  répondre  de  cette, 
affaire  toutes  les  fois  qu'il  plairait  au  Conseil,  et  s'engager  à  satis- 
faire à  tous  les  frais  auxquels  la  République  pourrait  être  exposée 
à  cette  occasion,  soit  du  côté  des  seigneurs  de  Berne,  à  cause  de 
l'alliance,  soit  d'ailleurs,  comme  encore  de  n'offenser  personne,  ni 
en  général,  ni  en  particulier,  et  de  donner  caution  qu'il  rie  le  ferait 
pas  à  peine  de  mille  écus,  le  déposant  enfin  du  Conseil  et  de  tous 
offices  pour  lors',  et  le  condamnant  à  tous  les  dépens.  Au  reste, 
quelques  jours  auparavant,  la  suppression  de  la  charge  de  capi- 


'  R.  C,  vol.  42,  fo  IÎ5S  V».  Cette  mesure  fut  rapportée,  comme  nous  le  verrons; 
en  janvier  1.Ï48,  le  Deux  Cents  rétablit  Perrin  dans  le  Petit  Conseil,  et  en  novembre,  il 
fut  réintégré  clans  son  office  de  capitaine  général.  La  charge  ne  fut  définitivement 
abolie  qu'en  1555.  (Note  des  éditeurs.} 


15^7  HKFLEXIONS    DK     I.'.VLTEIK     Slll     Cli    .11  (ilC.MK.NT.  3li^ 

laine  i'éuéral  ayaiil.  ôlô  mise  sur  le  lapis  en  Deux  Cents,  l'avis  du 
Pelil  Conseil  qui  l'abolissait  jiour  lou  jours  y  fui  approuvi' '. 

Ouoicpie  je  ne  veuille  pas  décider,  comme  a  fait  liouivanl,  (pic 
l'cirin  mériliil  une  peine  capitale  pour  avoir  eu  des  pourparlers 
avec  les  minisires  du  roi  sur  les  deux  cents  clievau-léi^ers,  cepen- 
dant l'on  ne  saurait  nier  (ju'à  supposer  cette  affaire  dans  les  terun-s 
que  Perrin  lui-inèuu^  la  posait,  c'est-à-dire  qu'il  avait  écouté  les 
propositions  (ju'on  lui  avait  faites  là-dessus  et  qu'il  les  avait  acce|)- 
tées  sous  l'approbation  de  ses  supérieurs,  mais  (|u'il  avait  rU'  plus 
de  vingt  jours  sans  en  rien  dire  au  Conseil,  lecpiel  l'avait  a()prise 
par  une  voie  étraiii^ère,  l'on  ne  saurait  nier,  dis-je,  qu'à  envisaqer 
le  Fait  (le  celle  manière  et  dans  ces  circonstances,  Perrin  uK-ritail 
non  seulement  une  peine,  et  non  pas  d'être  absous  selon  l'avis  des 
avocats,  ou  renvoyé  sous  soumission  suivant  la  sentence,  mais  une 
peine,  lacpu'lle,  si  elle  n'était  pas  capitale,  eu  devait  du  moins  ap- 
|iroclier  beaucoup.  Il  avait  négocié  cette  affaire  de  son  chef,  sans 
aucun  ordre  du  Conseil;  elle  pouvait  rire,  si  elle  eût  eu  lieu,  1res 
préjudiciable  à  la  Républicpie,  car  le  roi  de  France  aurait  eu  une 
conqiagnie  de  deux  cents  chevau-légers  dans  Genève,  puisqu'ils 
lui  auraient  prèle  serment,  de  nu'me  que  leur  chef,  et  qu'ils  aiu-aient 
é'té  à  sa  solde,  ce  qui  était  d'autant  plus  dangereux  qu'il  n'y  avait 
(pie  peu  d'années'  que  la  France  avait  fait  ce  qu'elle  avait  pu  pour 
se  rendre  maîtresse  de  Genève. 

L'excuse  qu'alléguait  Perrin  (pi'il  11'avait  parlé  des  chevau- 
légei-s  que  par  manière  de  conversation,  n'était  pas  suffisante, 
|)uisque  l'on  sait  assez  que  tout  ce  que  dit  l'envoyé  d'un  état  porte 
coiqj,  et  la  réserve  qu'il  avait  mise  de  l'agrément  de  ses  supérieurs 
le  sauve  bien,  à  la  vérité,  du  plus  haut  degré  de  crime,  mais  elle 
n'empêche  |)as  cpi'il  ne  fût  très  coupable.  Ce  qu'alléguèrent  les 
avocats  consultés,  qu'il  n'était  pas  envoyé  au  cardinal  du  Bellay, 
mais  au  roi,  est  pitoyable,  puisque  tout  ce  qui  se  négocie  avec  le 
ministre  est  censé  se  néi^ocier  avec  son  maître,  et  ces  avocats  com- 
battaient leurs  propres  sentimeus  par  la  loi  qu'ils  citèrent,  qui 
portait  (pi'un  envoyé  ne  doit  traiter  d'autre  chose  que  du  sujet  de 

'  R.  C.  vul.  'i2,  |o  .J'i!)  i-o  (20  iiov.).  2  E„  la3.3,  voir  plus  liant,  t.  II.  p.  484. 


344  JUGEMENT    RENDU    A    l'ÉGARD    DE    MEIGRET.  1 547 

son  ambassade.  La  lettre  du  président  de  Cliambéry  au  Conseil, 
par  laquelle  il  excuse  Perrin,  de  même  que  ce  que  Bienassis  et 
Farel  attestèrent  avoir  ouï  dire  à  l'ambassadeur  de  France  en 
Suisse  sur  ce  sujet,  ne  le  disculpe  point  non  plus,  puisque  le  prési- 
dent et  l'ambassadeur  avaient  un  intérêt  tout  visible  d'excuser  la 
conduite  d'un  lionmie  qui  avait  écouté  une  proposition  avantageuse 
au  roi  leur  maître.  Enfin,  le  mystère  que  fit  Perrin  pendant  long- 
temps au  Conseil  de  celte  affaire  est  très  criminel  et  ne  peut 
s'excuser  par  aucun  endroit,  cai'  c'était  à  sa  diligence  que  se 
devait  assembler  le  Conseil  secret  où  il  en  devait  faire  le  rapport, 
comme  il  disait. 

Par  toutes  ces  raisons,  l'on  ne  saurait  disconvenir  que  le  juge- 
ment ({ui  fut  rendu  contre  Perrin  ne  fût  l'ouvrage  de  la  faveur  et 
du  crédit.  Aussi,  deux  jours  après  qu'il  lui  eut  été  prononcé,  il  crut 
qu'il  aurait  encore  assez  d'amis  pour  en  faire  révoquer  une  partie. 
Il  demanda  qu'on  le  dispensât  de  la  caution  de  non  offendendo, 
et  de  donner  par  écrit  sa  réparation,  mais  on  se  tint  à  la  sen- 
tence ' . 

Nous  verrons  dans  la  suite  que  l'on  ne  fut  pas  ferme  dans  cette 
résolution  et  que  le  Conseil,  se  laissant  entièrement  gagner  en 
faveur  de  Perrin,  ne  tarda  pas  à  le  rétablir  dans  tous  les  honneurs 
dont  il  avait  été  dégradé  par  la  sentence. 

Il  n'en  fut  pas  de  même  du  pauvre  Magnifique  Meigrel  :  la 
justice  fut  exercée  à  son  égard  dans  toute  sa  rigueur,  et  quoique, 
l'Etat  lui  eût  de  l'obligation,  l'on  ne  revint  jamais  du  jugement 
rendu  contre  lui.  Après  plusieurs  délais,  on  le  jugea  enfin  le  3o 
décembre.  Quelques-uns  furent  d'avis  que,  son  procès  n'étant  pas 
encore  suffisamment  instruit,  il  y  avait  lieu,  suivant  le  sentiment 
de  trois  avocats  qui  furent  consultés  là-dessus,  de  faire  encore  de 
nouvelles  procédures,  mais  ce  ne  fut  pas  la  pluralité  des  voix  :  on 
le  jugea  et  l'on  trouva  qu'il  devait  être  élargi  des  prisons,  mais 
parce  qu'il  avait  été  cause  de  la  prise  de  Léger  Mestrezat,  lorsque 
celui-ci  allait  à  la  foire  de  Lyon,  comme  il  l'avait  avoué,  ce  qui  fut 
regardé  comme  une  action  illicite,  de  bourgeois  à  bourgeois,  quoi- 

'  R.  C,  vol.  42,  fo  357  r»  (ter  déc). 


ir)'|7  OPINION    UE    UO.MVAHD.  345 

que  Mestrezat  ne  lui  Fil  aucuiK^  partie  et  que  sa  délenlioii  n'eût 
point  eu  rie  Fâcheuse  suite,  on  le  condamna  à  être  déposé  du  Con- 
seil des  Soixante  et  du  Deux  Cents,  dont  il  était  membre,  et  à  tous 
les  dépens,  et  trois  jours  après,  son  affaire  ayani  été  examinée  une 
seconde  Fois,  il  Fut  de  plus  cassé  de  sa  bourgeoisie',  et  on  le  laissa 
encore  croupir  dans  les  prisons  jusqu'au  milieu  du  mois  de  janvier 
suivant,  qu'il  en  sortit  sous  la  |)romesse  qu'on  exigea  de  lui  (|u'il 
comparaîtrait  de  nouveau  quand  il  serait  demandé'. 

Je  ne  saurais  m'empécher  de  rapporter,  sur  ces  jugemens  de 
Perrin  et  du  Magnifique,  ce  qu'en  dit  Bouivard  dans  l'écrit  que  j'ai 
déjà  souvent  cité  %  je  me  servirai  même  de  ses  propres  termes  : 

«  Si  firent,  dit-il,  en  ce  endroict,  nos  syndicjues,  comme  jadis 
les  Juifs,  (|ui  demandèrent  la  délivrance  de  Barrabas,  qui  n'esloif 
que  un  larron,  et  voulurent  que  Jesus-Christ,  l'innocent  aigneau, 
fust  crucifié',  car  ils  délivrèrent  Perrin,  qui  s'estoit  mefîaict  contre 
la  chose  publique,  et  laissèrent  le  Magniffitpie  un  long  temps  après 
en  prison,  qui  ha  voit  toutte  sa  vie  bien  servie  la  ville,  et  ne  Fust  esté 
qu'en  ce  acte  de  reveller  la  meschante  entreprise  de  Perrin,  car 
s'ils  eussent  sceu  mordre  sus  luy,  ils  ne  l'eussent  pas  espargné. 
TouttesFois  les  gens  de  bien  du  Conseil  estroict,  conduen  qu'ils 
Fussent  en  petit  nombre,  sollicitèrent  et  pressèrent  tant  (jue  à  la  tin 
ils  le  délivrèrent,  mais  après  qu'il  eut  beaucop  despendu  en  la  pri- 
son, ce  que  luy  Faillut  tout  paier,  et  en  outre  fut  privé  du  Conseil 
des  Deux  Cents',  duquel  il  estoit,  de  (|uoy  il  ne  se  soucia  gueres, 
aymant  mieux  estre  seul  que  mal  accompaigné.  De  quoy  le  con- 
traire  on   fit  à    Perrin,   car  en  Février',  ainsy  comme  l'on   Faict 


'  R.  C,  vol.  42,  fo  388  v»,  391  v».  dépens  et,  s'il  ne  fut  pas  cassé  de  sa  honr- 

*  Ihid.,  fo  iH   vo  (16  janv.).  Dans  ijeoisie,  il  resta  exclu  des  Conseils,  fait  ipii, 

une  lettre  à   Viret,  du  19  janvier,  Calvin  à  lui  seul,  impliquait  une  grave  réserve, 

prétend  que  le  verdict  «  nouveau  et  inat-  très  justifiée  d'ailleurs.  (Note  des  éditeurs.) 

tendu  «rendu le  16, absolvait Meigreto  coni-  '  Advis  et  devis,  p.  89. 

plètement  et  sans  aucune  reserve  »  (Op.,  *  La  comparaison  est   un    peu    forte 

t.   XII,  no  989|.   Les  éditeurs  des  Opéra,  [Note  de  l'auteur.).  —  On  voit  que  Gau- 

ainsi  que  Roget,  ont  déjà  fait  la  remarque  lier  a  senti  lui-même  l'inconvenante  e\a- 

que  cette  assertion  ne  pouvait  se  concilier  gération  du  rapprochement  fait  par  Boni- 

avec  les  documents  authentiques.  Meigret  vard.  {Note  des  éditeurs.) 

ne  fut  libéré,  en  elïet,  que  sous  [iromesse  °  Et  des  Soixante.  (iVo^edw  éditeurs.) 

de  se  représenter,  demeura  condamné  aux  *  De  l'année  1S49.  (Note  des  éditeurs.) 


340  Ol'IiNIO.N    DE    ROSET.  1 54? 

ordinairciiiciil  à  Genève  les  esleclions  des  Syndiques  et  Conseil  le 
dymenclie  après  la  i'nrificalioii,  par  practitpie  des  gens  condi- 
tionnés comme  luy,  il  fut  esleu  premier  Syndique,  restitué  en  sa 
capiteinerie  et  encores  en  plus  g-rande  preheminence  (pie  para- 
vant.  » 

Jîonivard  n'est  ])as  le  seul  des  auteurs  de  ce  leuips-là  qui  lit, 
un  sendjiable  jugement  de  cette  affaire,  Roset  fait  voir  en  deux 
mots'  (pi'il  était  à  [xmi  |)rès  dans  les  mêmes  sentimens  quand  il  dit 
(pie,  depuis  (pie  les  jugemens  de  Perrin  et  du  Magnili(pie  furent 
rendus,  l'on  avait  liien  reconnu  que  le  premier  avait  ét(''  trop  favo- 
rable, comme  effectivemeni  la  chose  parle  d'elle-même'. 


'  Ouvr.  cité,  liv.  V,  chap.  t(i.  p.  H2o. 

^  On  ne  retruuve  pas,  dans  le  juge- 
Mieut  portii  par  Gautier  sur  l'allaire  de 
Perrin  et  de  Meigret,  sa  modération  et 
son  indépendance  d'appréciation  tialiituel- 
tes.  Il  s'est  trop  laissé  influencer,  suit  par 
les  diatribes  de  tioiiivard,  soit  par  le  mi- 
lieu amhiant  et  l'opinion  ofTicielle  qui  ré- 
gna à  Genève,  sur  le  compte  de  Perrin, 
depuis  la  chute  de  son  parti  en  1535. 

Pins  on  examine  les  faits,  et  plus  on 
se  persuade  qu'il  n'y  eut,  dans  les  agisse- 
ments de  celui-ci  à  la  cour  de  France,  au- 
cune velléité  de  tratiisou.  Sans  doute.  Il 
n'eût  pas  été  fâché  de  rehausser  son  pres- 
tige et  d'augmenter  son  inilueuce  dans 
Genève  en  devenant  le  chef  d'une  troupe 
dont  le  roi  aurait  fait  les  frais,  mais  il 
avait  eu  soin  de  réserver  l'assentiment  de 
ses  supérieurs  et  celui  des  Cantons  suisses, 
ce  qui  exclut  toute  intention  criminelle  à 
l'égard  de  son  pays.  Aussi  apparait-il  assez 
clairement  que  Perrin  fut  l'objet  d'une 
machination  savamment  ourdie.  Ses  rela- 
tions, d'abord  fort  intimes  avec  Calvin, 
s'étaient  considérablement  refroidies  de- 
puis les  démêlés  de  sa  femme  et  de  sou 
beau- père  avec  le  Consistoire.  Le  réfor- 
mateur comprit  que  Perrin  serait  désor- 
mais un  adversaire  irréconciliable  et  il 
agit  en  conséquence  ;  la  lettre  de  Pellisson 
fournit  l'occasion  désirée.  Meigret,  entière- 
ment dévoue  a  Calvin,  s'enlendit  avec  les 


conseillers  hostiles  au  capitaine  général, 
et  l'un  d'eux  se  chargea  de  la  dénouciatiou. 
Calvin  n'eut  garde  de  se  conqiromettre  ou- 
vertement dans  l'affaire,  mais  sa  corres- 
pondance avec  Viret  et  Farel,  .ses  confi- 
dents, où  il  identilie  la  cause  de  Meigret 
avec  la  sienne  propre  et  dirige  contre  Per- 
rin et  ses  adhérents  les  invectives  et  les 
accusations  les  plus  véhémentes,  montre 
assez  la  part  qu'il  prit  à  l'événement  (cf. 
entre  autres.  Opéra,  t.  XII,  n»  960,  966, 
975,  977,  988,  989). 

Heureusement  pour  Perrin,  ses  amis 
parèrent  habilement  le  coup  en  retournant 
l'accusation  contre  Meigret  et  en  provo- 
quant l'intervention  des  Bernois,  On  a 
taxé  ceux-ci  d'inconséquence  pour  avoir 
soutenu  Perrin  accusé  de  menées  tendant 
à  soumettre  Genève  au  roi  de  France.  Ils 
nous  paraissent  au  contraire  avoir  agi  dans 
une  vue  très  nette  de  leurs  intérêts.  Sans 
parler  de  leur  politique  traditionnelle  d'in- 
tervention dans  les  alt'aires  '  genevoises, 
toutes  les  fois  qu'ils  en  trouvaient  l'occa- 
sion, ils  s'étaient  rendu  compte,  dès  l'a- 
bord, du  peu  de  fondement  des  accusations 
dirigées  contre  un  homme  que  ses  tradi- 
tions, son  passé  et  sa  famille  rattachaient 
d'ailleurs  étroitement  au  parti  de  l'indépen- 
dance de  Genève  et  de  son  union  avec 
les  Cantons  suisses.  Il  en  allait  autrement 
de  Meigret.  Les  Bernois,  dont  on  connaît, 
au  sui'plus,  l'antipathie  pour  la  personne 


,547 


rr.MiiLTK   Dr    i()  DKciî.viiirti:. 


,l/,7 


Au  reste,  les  csprils  ayaiil  ('•(('■  aiilaiil  divisas  (|irils  l'avaiciil 
('•II'  sur  l'affairo  de  l'crriii,  coiiiiiic  nous  l'avons  iiisiriiit'  ci-dessus, 
il  n'est  pas  surprcuaut  (|uc  l'aiiiinosilé  (jii'il  y  avail  entre  les  ci- 
toyens parût  avec  l'clat,  connue  cela  arri\a  <|iiel(pies  jours  avani 
le  jugement  (jui  Fut  rendu  contre  le  Mai;nili(|ue  Meii^rel,  ce  (|ui  iil 
craindre  (pie  les  choses  n'eu  vinssent  à  une  sédition  des  plus  vio- 
lentes. Le  Conseil  des  Deux  Cenis  devant  T-Ire  assend)l('  le  i(mI('"- 
cemhre,  dans  le  temps  que  ce  Conseil  attendait  dans  ranticliand)re 
pour  être  a|)]ielé,  un  des  conseillers  du  Petit  Conseil,  uoiumk'- 
Pierre  Bonna,  ipii  n'était  point  de  la  cabale  perriniste,  pendani 
(jue  le  Conseil  ordinaire  opinait  sur  une  affaire  qui  regardait  le 
Magnifique,  |)ria  les  syndics  de  lui  accorder  audience  en  Deux 
Cents,  où  il  avait  des  choses  à  dire  cpii  feraient  des<-endi-e  certains 
magistrats  de  lein-s  sièges.  Une  semblable  demande  lit  d'abord 
beaucoup  de  l)ruit,  et,  la  nouvelle  en  ayant  été  portée  dans  l'anli- 
cliambre,  il  n'en  fallut  pas  davantage  pour  causer  un  horrible 
tumulte  parmi  des  esprits  autant  échauffés  et  animés  les  uns  contre 
les  autres  (pi'étaient  les  membres  cpii  com|>osaient  le  Grand  Con- 
seil'. Ce  (pi'avait  dit  Bonna  ne  fut  pas  l'unique  cause  du  désordre  : 


(lo  Cahiu,  n'avaient  itms  les  réfugiés  fran- 
çais qu'une  confiance  limitée.  Pour  ces 
derniers,  Genève  était  avant  tout  l'asile 
tutélaire  contre  les  persécutions  religieuses, 
mais  si  la  Réforme  avait  triomphé  en 
France,  il  n'est  pas  certain  qu'ils  eussent 
défeiiihi  l'indépendance  de  la  République 
avec  autant  d'ardeur  que  les  anciens  ci- 
toyens. Ils  demeuraient,  pour  la  plupart, 
étrangers  dans  Genève,  et  dès  qu'une 
acalniie  se  produisait,  beaucoup  s'empres- 
saient de  quitter  la  ville,  même  après 
avoir  été  reçus  bourgeois,  pour  retourner 
dans  leur  pays. 

Ce  n'est  point  à  dire  que  Meigret  ait 
réellement  eu  l'intention  de  trahir  la  cité 
où  il  avait  trouvé  un  refuge,  et  nous  ne 
partageons  pas,  à  cet  égard,  l'opinion  de 
Galitfe,  mais  l'on  ne  saurait  disconvenir 
que  l'attitude  de  ce  personnage  besogneux 
et  porté  à  l'intrigue  fut  incorrecte,  son  rôle 
d'agent  officieux  et  plus  ou  moins  secret 
d'un  gouvernement  él ranger,  peu  compa- 


tible avec  sa  qualité  de  bourgeois  et  de 
magistrat,  sa  délation  enliii  contre  Léger 
Mestrezat,  l'un  de  ses  nouveaux  conci- 
toyens, passablement  odieuse.  La  décision 
qui  l'exclut  pour  toujours  des  conseils  de 
la  République  montre  que  ce  sentiment 
fut  aussi  celui  des  Genevois  d'alors,  et  l'on 
ne  saurait  y  voir,  avec  Bonivard,  lioset 
et  notre  historien,  après  eux,  un  déni  de 
justice,  mais  au  contraire,  une  sanction  lé- 
gitime et  une  sage  mesure  de  précaution . 
(Note  des  éditeurs.) 

'  R.  G.,  vol.  42,  fo  ;^71  ro  :  «  Et  en 
la  grande  salle  première  s'est  dressé  groz 
tumulte  en  sorte  que  les  srs  scindiques 
.sont  estes  contrains  y  aller  et  M.  Calvin 
aussy  pour  mecstre  l'affere  en  paex  el  les 
srs  predicans  ont  faict  de  belles  admoni- 
tions. »  Voir  aussi,  dans  Calvini  op., 
t.  XII,  p.  63.'j,  note,  une  relation  de  l'in- 
cident, consignée  dans  le  registre  de  la 
Compagnie  des  Pasteurs.  Cf.  Roget,  ouvr. 
cité,  t.  III.  p.  21*,  u.  (Aute  des  éditeurs.) 


348  INTERVENTION    DE    CALVIN.  15^7 

le  feu  (le  la  discorde  qui  couvait  sous  la  cendre  depuis  plusieurs 
jours  ne  pouvail  pas  larder  à  éclater.  Calvin  et  les  ministres  le 
jugèrent,  comme  bien  d'autres,  de  cette  manière,  aussi  il  paraît 
par  une  de  ses  lettres  écrite  à  Viret',  qu'il  avait  pris  des  mesures,  le 
jour  précédent,  avec  ses  collègues,  pour  se  trouver  à  la  maison  de 
ville,  afin  d'apaiser  le  tumulte  qu'il  soupçonnait  y  devoir  arriver, 
ce  qu'ils  firent  effectivement. 

Ils  y  vinrent  même  avant  l'heure  marquée,  parce  qu'ils  avaient 
appris  qu'il  y  avait  déjà  beaucoup  de  bruit  |)armi  les  conseillers  des 
Deux  Cents  qui  attendaient  devant  la  maison  de  ville.  Les  cris 
confus  et  horribles  poussés  de  tous  côtés  (ju'ils  y  remarquèrent, 
auraient  épouvanté  tout  autre  ([ue  Calvin,  cependant,  quoiqu'il 
eût, parmi  ce  monde-là,  des  ennemis  des  plus  déclarés  et  qu'il  y  eût 
(piantilé  d'épées  dégainées,  il  n'hésita  pourtant  ])oint  de  percer  la 
foule  et  de  s'exposer  à  toute  leur  fureur.  Il  leur  dit  (pi'il  prenait  Dieu 
et  les  hommes  à  témoin  qu'il  était  venu  présenter  son  corps  à  leurs 
coups,  les  conjurant,  s'ils  voulaient  répandre  du  sang,  de  com- 
mencer par  lui.  Calvin  parlait  avec  une  si  grande  dignité  qu'il 
apaisa  d'abord  considérablement  le  tumulte,  ceux  de  l'un  et  de 
l'autre  |»arti  ayant  beaucoup  relâché  de  leur  ardeur.  Enfin,  le  Deux 
Cents  étant  appelé,  il  fut  comme  porté  par  ces  gens-là  dans  la  salle 
du  Conseil,  où  il  eut  encore  de  nouveaux  et  de  plus  rudes  assauts  à 
soutenir.  Le  tumulte  y  ayant  recommencé  avec  |)lus  de  violence,  il 
eut  besoin  de  toute  la  force  de  son  génie  et  de  toute  sa  fermeté 
pour  ramener  un  peu  les  esprits.  Il  dit,  dans  la  lettre  que  j'ai  citée, 
que  tout  le  monde  convint  que,  sans  lui,  l'on  aurait  vu,  dans  la  salle 
même  du  Conseil,  la  scène  la  plus  tragique,  et  que  l'on  fut  sur  le 
jioint  de  s'ég-orger  les  uns  les  autres.  Après  que,  par  ses  plus  vives 
instances  et  celles  de  ses  collègues,  il  eut  obtenu  de  chacun  qu'ils 
fussent  tranquilles  et  assis,  il  leur  fil  un  long'  et  éloquent  discours, 
lequel  fut  si  pressant  ([u'ils  en  furent  tous  touchés,  à  la  réserve 
d'un  très  petit  nombre  (jui,  ce|)endant,  ne  laissèrenl  pas  d'approu- 
ver comme  les  autres  ce  (ju'il  avait  fait.  De  si  horribles  confusions, 
jointes  à  tant  de  contradiclions  que  Calvin  essuyait  depuis  si  long-- 

'  Opéra,  t.  Xll,  ii»  977,  17  déc.  Cf.  Roget,  t.  111,  p.  28.  (Note  des  éditeurs.) 


l547  RÉCONCILIATION    APPARENTE    DES    PARTIS.  .VjJ) 

temps,  sur  le  ri'i-IcMiienl  des  mœurs  el  la  discipline  errlésiastirpie, 
lui  causaieul,  malien-  sa  ferinelé  et  son  courage,  de  terribles  agita- 
tions, de  sorte  qu'il  témoigne  à  son  ami  Viret,  dans  la  même  lettre, 
que  si  Dieu  ne  lui  tend  pas  la  main,  il  est  prêt  à  succomber  el  (pi'il 
désespère  de  pouvoir  conserver  aucun  ordre  ni  niènie  aucune 
apparence  d'église  dans  Genève. 

I.e  Conseil  des  Deux  Cents,  ramené  en  quelque  manière  par 
la  grave  et  la  forte  exhortation  de  Calvin,  établit  une  conimission 
à  laquelle  il  donna  ordre  de  travailler  à  réunir  les  citoyens  si  loi  I 
aigris  les  uns  contre  les  autres.  Cette  commission  fut  composée  des 
quatre  syndics,  du  lieutenant,  de  quelques  conseillers,  tant  du  Petit 
(pie  du  Grand  Conseil,  et  des  ministres.  Elle  résolut  d'abord  de 
faire  une  publication  par  la  ville,  portant  défenses  très  expresses 
d'exciter  aucun  tumulte  ',  ensuite  elle  Ht  appeler  Ami  Perrin  et  lui 
demanda  s'il  n'avait  j)oint  de  haine  et  d'animosité  contre  aucun  du 
Conseil,  de  même  que  contre  les  ministres  Calvin  et  Abel  Poupin; 
à  (pioi  Perrin  répon<lit  tpi'il  ne  se  plaignait  de  personne,  ([u'il  ne 
voulait  de  mal  à  personne,  comme  il  croyait  aussi  de  n'avoir  donné 
sujet  à  qui  que  ce  soit  d'être  mécontent  de  lui.  Ensuite,  Calvin  lui 
fit  une  forte  exhorlatiou  et  ils  se  touchèrent  la  main.  L'on  réconcilia 
aussi  le  même  Perrin  avec  (juelques  autres,  et  en  particulier  avec 
Pierre  Bonna,  de  sorte  qu'il  semblait,  du  moins  au  dehors,  que  les 
esprits  se  rapprochaient,  quoique  Calvin  n'en  jugeât  pas  de  la 
sorte,  comme  il  paraît  par  une  lettre  qu'il  écrivit  à  Farel  dans  ce 
temps-là',  dans  laquelle  il  lui  marque  (ju'il  n'a  encore  fait  que  très 
peu  de  progrès  dans  la  réunion  qu'il  avait  entreprise  de  faire  des 
citoyens  divisés  les  uns  contre  les  autres,  et  (ju'il  remarque  avec 
douleur  qu'il  parle  à  des  sourds  et  à  des  gens  dont  la  dépravation 
est  si  grande  el,  si  invétérée  qu'elle  est  absolument  incurable. 
Cependant  ce  grand  homme  ne  se  rebuta  pas  :  je  trouve  dans 
les  registres  '  qu'à  l'occasion  de  la  Cène  de  Noël,  il  se  présenta 
en  Conseil  pour  prier  le  magistrat  de  prendre  de  plus  fortes 
mesures  qu'il  n'avait  encore  prises  pour  le   retour  de  la  paix   et 

'  R.  r...  vol.  42,  f»  374  vo.  »  R.  C.  vol.  4-2,  I»  :iHO  i"  (22  il.'c). 

»  Opevn.  t.  XII.  Il"  983.  2S  déi-.  I3'i7. 
{\ole  ths  édUeiirs.) 


35o  DÉCOURAGEMENT  DE  CALVIN.  1 548 

qu'il  proposa  ni^'iTie  le  rélahlissenient  de  Perrin  dans  sa  cliarg-e 
de  conseiller,  connue  le  moyen  le  plus  sur  pour  y  parvenir  et 
assoupir  toutes  les  haines',  et  j)Our  mettre  la  dernière  main  à  ce 
grand  ouvrag-e,  il  pria  ses  anciens  collègues  et  ses  meilleurs  amis, 
Farel  et  Viret,  de  venir  à  Genève  pour  lui  aider  à  y  réussir. 

C'est  ce  ({ui  parait  par  une  lettre  (ju'il  écrivit  au  premier,  le 
28  décembre',  dans  laquelle  il  verse  dans  son  sein  la  tristesse  et 
l'abattement  où  le  jettent  les  contradictions  et  les  combats  aux(juels 
il  a  été  exposé  depuis  si  long-temps,  ce  ipii  lui  ferait  souhaiter 
d'avoir  connue  une  mission  particulière  de  Dieu  —  s'il  est  permis, 
dit-il,  (le  former  de  semblables  désirs  —  pour  soutenir  d'aussi  rudes 
épreuves  avec  le  courage  et  la  fermeté  nécessaires  \  Il  se  plaint 
aussi,  pour  le  dire  en  passant,  dans  la  même  lettre,  de  ce  que  quel- 
ques-uns avaient  trouvé  mauvais  (ju'il  eût  marqué  trop  de  sévérité 
et  d'aigreur  dans  tonte  cette  affaire,  et  qu'on  avait  prévenu  en 
quelque  manière,  à  cet  égard,  Viret  contre  lui,  ce  cpii  lui  donnait 
du  chagrin  et  lui  faisait  souhaiter  de  les  voir  bientôt  l'un  et  l'autre 
à  Genève,  pour  juger  par  eux-mêmes  de  la  vérité  et  pour  concourir 
avec  lui  à  la  réunion  des  membres  de  la  République.  Farel  et 
Viret  ne  manquèrent  pas  d'accorder  à  Calvin  ce  qu'il  souhaitait 
d'eux  :  ils  arrivèrent  au  commencement  de  l'année  suivante  à 
Genève  ;  ils  eurent  aussitôt  audience  et  du  Petit  et  du  Grand 
Conseil  ;  ils  firent  à  l'un  et  à  l'autre  corps  de  fortes  exhortations 

'  Le  registre  ne  dit  pns  précisément  laissé  en  prison;  Halvin  sentit  que  ses  ad-, 

que  la  proposition  de  rétablir  Perrin  dans  versaires  l'emportaient  et  qu'il  lui  fallait 

sa  charge  de  conseiller  soit  venue  du  ré-  compter  avec  eux.  Il  se  prêta  donc,  avec 

formateur  :   «  M.  Calvin  et  Me  Abel,  mi-  un  empressement  calculé,  à  la  conclusion 

nistres,   lesqueulx    avecque    grandes   re-  d'une  paix  plâtrée,  remettant  sa  revanche 

monstrances  ont  prier  suyvre  à  fere  quel-  à  des  temps  plus  favorables;  on  sait  com- 

que  bon  accord  par  ensemble  actendu  que  ment  il  la  prit  en  1555.  {Note  des  éditeurs.) 
la  s'e  cène  ce  doybd  célébrer  dymencbe  ^  Opéra,  t.  XII,  n»  983. 

prochain,  jour  de  Noël.  Ordonné  que  l'on  '  Les    éditeurs    strasbourgeois    des 

advise  tout  premièrement  d'appuincterlesd.  Opéra  (t.  XII,  n"  982,  note  1)  font  remar- 

ininistres  et  le  s''  Amyed  Perrin  et  qui  se-  quer  avec  raison  que  les  difficultés  dont 

royt  bon  de  le  reconsilie  et  retourne  en  se  |ilaint  le  réformateur  et  les  agitations 

Conseil   pour   éviter  toutes   hayennes  et  dont   souffrait   l'église   genevoise  avaient 

rancunes.  »  Il  se  peut  fort  bien  toutefois  pour  cause  principale  l'imprudence  avec 

que  (lalvin  ait  jugé  prudent  de   prendre  laquelle  il  compromettait  la  religion  dans 

l'initiative  de  cette  demande:  Perrin  venait  les  rivalités  des  partis  politiques.  (iVofe  des 

alors  d'être  libéré,  faiulis  que  Mnigref  était  éditeurs.) 


l548  PERRIN    SE    JISTIFIE    DEVANT    I.E    DEUX    CENTS.  35  r 

à  la  crainte  de  Dieu  et.  ;i  la  lécoiicilialioii  îles  esprits  ;  surtout  ils 
conjurèrent  les  conseillers  de  se  r(''iiiiii-  les  uns  avec  les  autres  et 
avec  les  ministres,  et  (|iie  l'on  vil  siirci'der  aux  violmles  haines 
qui  avaient  divisé  les  citoyens  un  amour  et  une  charité  tels  qu'il 
convenait  à  un  peuple  (|ue  Dieu  avait  honoré  de  sa  connaissance 
et  auquel  il  avait  tait  part  des  plus  pures  lumières  de  son  Evani-ile, 
sans  quoi  il  était  fort  à  craindre  que  Dieu  cessât  de  ré|)andre  sur 
l'Etat  ses  plus  précieuses  bénédictions,  comme  il  avait  fait  jus- 
qu'alors'. Ces  remontrances  firent  quelque  impression  pour  riicnre 
sur  les  esprits,  mais  elles  ne  corrigèrent  pas  le  cœur  de  la  plu|)arl, 
comme  nous  le  verrons  dans  la  suite. 

Calvin,  comme  nous  venons  de  le  voir,  avait  proposé  le  réta- 
blissement de  Perrin  au  mois  de  décembre  ;  le  Conseil  n'avait  pas 
eu  encore  le  temps  de  réfléchir  là-dessus.  Au  commencement  de 
janvier,  la  question  fut  mise  sur  le  lai)is  et,  après  avoir  été  long- 
temps débattue,  l'on  demeura  à  ce  qui  avait  été  fait',  mais  quelques 
jours  après,  Perrin  ayant  demandé  d'avoir  audience  en  Conseil  des 
Deux  Cents  pour  s'y  justifier  et  l'ayant  obtenu,  il  y  fît  un  discours 
véhément  dans  lequel  il  représenta  que  le  Conseil  pouvant  avoir  été 
informé  de  sa  conduite  d'une  manière  contraire  à  la  vérité',  il  était 
bien  aise  de  lui  faire  le  récit  au  juste  de  ce  (pii  s'était  passé.  Ensuite 
il  fît  beaucoup  valoir  les  services  qu'il  avait  rendus  depuis  long- 
temps à  la  République  et,  en  particulier,  ce  qu'il  avait  fait  en  dernier 
lieu  pour  obtenir  l'exemption  de  la  traite  foraine  des  marchandises, 
soutenant  que  dans  tout  le  cours  de  sa  négociation,  il  n'avait  rien 
dit  ni  rien  fait  contre  l'honneur  de  sa  patrie,  et  que  même,  ce  qu'on 
lui  inqjutait  d'avoir  fait  touchant  les  chevau-légers  n'était  pas  con- 
forme à  la  vérité;  que,  malgré  les  services  qu'il  avait  rendus,  il 
avait  eu  le  malheur  d'essuyer  à  son  retour  une  prison  de  onze 
semaines  au  sujet  de  quelques  paroles  trop  vives  et  ti'op  emportées 
qu'il  avait  proférées  en  Conseil,  de  quoi  il  était  fâché,  promettant 
d'avoir  dans  la  suite  plus  de  modération  et  priant  le  Conseil  des 
Deux  Cents  d'oublier  ce  ([ui  s'était  passé,  de  le  mettre  au  rang  des 


'  H.  (",..  vol.  'lâ.  |o  -.m  \'o  (it  jaiiv.l.  2  //„■,/     (o  .{94  yo  ^'^  jaiu. 

4(11  !•'  ((jmseil  des  Deux  Oiils,  Kl  j^uiv.). 


352  RÉTABLISSEMENT    DE    PERRIN    DANS    LE    CONSEIL.  1 548 

honnotes  gens  el  de  le  tenir  pour  un  citoyen  zélé  pour  le  bien  de  sa 
patrie  et  en  état  de  lui  rendre  de  bons  services'. 

Perrin  avait  une  forte  cabale  en  Deux  Cents,  comme  il  paraît 
assez  par  tout  ce  que  nous  avons  dit  ci-devant,  et  une  grande 
partie  des  honnêtes  gens,  qui  sentaient  qu'il  aurait  été  du  bien 
public  qu'un  esprit  d'un  tel  caractère  eût  été  éloigné  pour  jamais 
des  emplois,  étant  cependant  persuadés  que  dans  la  situation  où 
étaient  les  affaires,  son  parti  ne  cesserait  de  brouiller  tant  que 
l'arrêt  rendu  contre  lui,  qui  le  réduisait  à  l'état  de  personne  privée, 
subsisterait  —  ce  qui  était  aussi  le  sentiment  de  Calvin  —  crurent 
qu'ils  devaient  de  deux  maux  choisir  le  moindre,  ce  qui  fît  que  Perrin 
fut  assez  heureux  pour  obtenir  du  Conseil  des  Deux  Cents  son  réta- 
Ijlissement  dans  la  charge  de  conseiller,  et  afin  que  l'atlaire  des 
chevau-légers  fût  à  jamais  éteinte,  on  le  libéra,  en  même  temps,  de 
l'obligation  où  le  mettait  sa  sentence  de  conq^araître  en  Conseil 
toutes  fois  cl  (plantes,  et  de  la  caution  de  mille  éciis  à  quoi  il 
avait  ('té'  condamné,  tant  pour  assurer  sa  soumission  de  se  repré- 
senter que  l'eni^agement  où  il  s'était  mis  de  n'offenser  ni  attaquer 
personne'.  Ensuite  les  conseillers  qui  avaient  été  dans  de  différens 
partis  se  réconcilièrent  :  Perrin  lui-même  fil  sa  paix  avec  Lambert 
(pii  avait  fait  la  fonction  de  procmeur  général  dans  son  affaire, 
après  avoir  en  la  hardiesse  de  porter  des  plaintes  contre  lui,  de  ce 
qu'il  avait  dit  aux  prisons,  pendant  le  cours  du  procès,  que  Perrin 
n'était  pashomuR^  de  bien;  sur  (|uoi  Landx'rt  lui  réjiondil  qu'il  était 
taché  de  ce  qui  s'était  passé,  fpi'il  n'avait  rien  fait  que  par  ordre 
du  Conseil  des  Deux  Cents  et  (|u'il  déclarait  qu'il  tenait  Peirin 
pour  un  biave  homme,  déclaration  que  Perrin  se  fit  donner  par 
écrit  '. 

Dans  ce  même  temps,  les  Bernois  avaient  donné  avis  à  leurs 
alliés  de  Cenève  que  le  bruit  courait  (jue  l'empereur  en  voulait  à  la 
République  et  (pi'il  faisait  de  grands  préparatifs  pour  rétablir  le 
duc  de  Savoie  dans  ses  états'.  Cet  avis  fut  confirmé  par  la  France, 


'   H.  C.  vol.  W,  |o  'i1(»\o  (i:i  jniiv.).  '  Ihid..  fo  'tâO  ro  (Il  février). 

»  llnil..  r»  Wl  V,  'ttl  V".  \lhid..  fo  :i91  (2  jariv.). 


I.)/|8  \Ol  NKLLKS    ATlAOlliS    COMKl':     l.i;s    .MI.MS  lUKS.  .'i't.'i 

le  sieur  rie  Lavaux,  ambassadeiii-  du  roi  en  Suisse',  avant  eu  ordre 
de  sou  maître  d'exhorter  le  magistral,  en  passant  par  (îenève, 
d'être  sur  ses  g-ardes,  d'entretenir  autant  qu'il  pourrait  l'union  entre 
les  citoyens,  de  demeurer  attaché  et  uni  plus  quo  jamais  au  Corps 
helvétique,  assurant  que  le  roi  était  dans  la  Ferme  résolution  de 
défendre  la  Ville  de  tout  son  pouvoir.  Ces  avis  tirent  redoubler  d(> 
vigilance  le  Conseil  sur  ce  qui  regardait  la  i^arde  de  la  ville.  L'on 
remercia  l'ambassadeur  du  roi  et  ou  lui  lit  toutes  les  civilités  possi- 
bles '. 

Nous  avons  vu,  dans  les  années  précédentes,  avec  quel  zèle  et 
quelle  fermeté  Calvin  travailla  à  réprimer  dans  Genève  la  débauche 
et  le  libertinage;  le  cœur  de  la  plupart  était  trop  gâté  pour  qu'il  y 
eût  lieu  de  se  flatter  que  ce  g-raud  homme  pût  venii-  si  tôt  à  bout  de 
son  dessein  et  qu'il  n'eût,  dans  la  suite,  plus  de  contradictions  à 
essuyer  de  la  part  des  vicieux.  Une  ville  pleine  de  gens  débordés, 
telle  qu'était  Genève  du  temps  de  la  Réformation  et  qui  a  contracté 
l'habitude  de  la  débauche  pendant  une  suite  de  plusieurs  années,  ne 
s'épure  pas  tout  d'un  coup,  et  la  conversion  n'est  pas  l'ouvrage 
d'un  petit  nombre  d'années.  Aussi  il  s'en  fallait  de  beaucoup  que 
Calvin,  dans  ce  temps-ci,  eût  obtenu  de  son  église  ce  qu'il  souhai- 
tait par  rapport  au  règlement  des  mœurs  ;  au  contraire,  l'on  peut 
dire  que  le  rétablissement  de  Perriu,  qui  favorisait  extrêmement 
les  débauchés,  ne  fit  que  rendre  ceux-ci  plus  entreprenans  et  plus 
incorrigibles.  Le  5  mars',  l'on  trouva  dans  les  rues  des  placards 
affichés  contre  les  ministres  ;  je  n'ai  pas  pu  trouver  ce  qu'ils  conte- 
naient, mais  il  paraît,  par  les  registres,  que  (juelques  jours  après 
on  les  accusait  d'avoir  prêché  que  le  magistrat  ne  rendait  aucune 
justice  et  que  les  libertins  faisaient  grand  bruit  de  cela  par  la  ville 

'  Il  était   simplement    cliargé  d'une  le  mentionnent  à  plusieurs  reprises.  (Note 

mission  spéciale  auprès  des  Cantons:  cf.  des  éditeurs.) 

Eidg.    Abschiede,  t.   IV,   1  d,   n»  906,  i  :  »  R.  C,  vol.  42,  f»  403  (11  janv.j. 

l'ambassadeur  ordinaire  était  encore  à  cette  »  Plus  exactement  le  2  mars,  R.  C, 

époque   Dangerant  de  Boisrigault  (ibid.,  vol.  4.'î,  fo  31  vo  ;  ces  placards  avaient  été 

p.  893,  x).  Xous   ne  trouvons  pas  le  nr.iu  apposés  par  Pierre,  fils  île  Claude  Savoye, 

de  M.  de  Lavaux  dans  \' Inventaire  som-  l'ancien  maître  de  la  Monnaie.  Savoye  s'en 

maire,  publié  par  M.  Rott.  mais  les   Ab-  tira  avec  une  forte  censure,  ifcid,  fo  .32  vo. 

schiede,  qui  lui  donnent  le  titre  de  cham-  5  mars.  (Note  des  éditeurs.) 
bellan    du   roi  (t.  IV,  Id    p.  97G,  lit.  p). 


ii54  REiVIONTRANflES    IJl     CÔNSKIL    A[;X    MINISTRES.  iB^S 

et  tâchaient  d'animer  le  Conseil  contre  eux,  ce  qui  les  obligea  à  se 
présenter  devant  le  magistrat  pour  se  justifier  et  pour  le  prier  de 
leur  déclarer  leurs  accusateurs.  Il  se  trouva  qu'ils  n'avaient  pas 
publié  que  le  Conseil  ne  leur  fît  aucune  justice,  mais  seulement 
qu'ils  avaient  dit  en  chaire  que  l'on  ne  punissait  point  les  luxurieux 
d'une  manière  proportionnée  à  la  vie  scandaleuse  cpi'ils  menaient, 
et  ([ue  même  il  y  avait  bien  des  débauchés  de  ce  caractère  aux- 
quels l'on  n'inflig-eait  aucun  châtiment.  Le  Conseil  ne  laissa  pas 
de  désapprouver  leur  conduite  et  de  leur  ordonner,  lorsqu'ils 
apprendraient  qu'il  se  commettrait  des  crimes  de  cette  nature  ou 
quelque  autre  excès  que  ce  fût,  ils  eussent  avant  toute  chose  à  le 
révéler  au  magistrat,  sans  le  publier  en  chaire,  à  cause  du  scandale 
que  des  censures  de  cette  nature  pouvaient  causer  parmi  les  audi- 
teurs, tant  de  la  ville  qu'étrang-ers  ' . 

Ces  reproches  du  magistral  aux  ministres  et  les  censures  de 
ceux-ci  n'em|)èchèrent  pas  les  ministres  de  contimier  à  prêcher 
contre  les  débauchés,  et  les  libertins  de  mener  une  vie  scandaleuse. 
Ceux-ci  se  moquaient  du  Consistoire  et  le  mag'istrat  ne  les  punis- 
sait point,  quelques  plaintes  que  ce  corps  portât  contre  eux.  Aussi 
Calvin  fit  beaucoup  de  bruit  en  chaire,  le  20  mai,  d'une  tolérance 
si  contraire  à  l'esprit  de  l'Evangile,  ce  qui  donna  lieu  au  Conseil  de 
le  citer  pour  le  censurer  de  cette  conduite  '  ;  mais  il  n'en  fit  dans  la 
suite  ni  plus  ni  moins.  Au  bout  de  quelques  semaines,  prêchant  un 
dimanche  à  S -Pierre,  il  parla  avec  sa  vivacité  ordinaire  contre 
l'impunité  de  quantité  de  désordres,  et,  le  même  jour,  le  ministre 
qui  prêchait  à  S'-Gervais,  animé  du  même  esprit  que  Calvin,  cria 
beaucoup  contre  la  jeunesse  de  Genève  et  dit  qu'elle  n'avait  d'autre 
vue  que  de  renverser  la  religion  et  de  chasser  les  ministres.  Le 
Conseil  fit  appeler  Calvin  et  celui  qui  avait  prêché  à  S'-Gervais,  et 
fil  à  l'un  el  à  l'autre  de  fortes  exhortations  de  ne  pas  parler  dans 
les  chaires  de  cette  manière,  mais  d'avertir  avant  toutes  choses  le 
magistrat  des  désordres  qu'ils  apercevraient,  el  de  ne  se  plaindre 
en  public  que  lorsque  l'on  aurait  refusé  de  remédier  aux  abus'. 


'  R.  (',..  vol.  4H.  fo  4.^i  !■"  (Il)  mais).  »  Ibid..  f»  i:il  i"  (It  iiiillel). 

-  Ibid..  l'o  9'i  \o  (21  luaii. 


ir)'|(S  AFFAIUK     DKS     ri)IKI'(M\lS     C.IIOISKS.  .^.).) 

Je  li'oiiNC  tiaiis  lo  reg'istrc  i|Mr  l;i  |iriiici|)nlr' occasion  du  lniiil 
(ju'avaieni  t'ait  les  ministres  ctail  ccilaiiics  croix  (|ii('  plusieurs 
avaietil  tiiises  sur  leurs  habits,  uon  poui-  taiiT  croire  (lu'ijs  ajiprou- 
vasseiil  les  superstitions  du  papisme,  mais  pour  porter,  disaient- 
ils,  la  niar([ue  par  laquelle  les  Suisses  avaient  accoutumé  de  se  dis- 
tinguer lorsqu'ils  allaient  à  la  guerre,  (lalvin  dil  ipTil  s'était  plaint 
de  cela  parce  que  de  semblables  marques,  porti'es  par  (piehpies-uns 
des  citoyens  et  non  par  d'autres,  étaient  de  dangereuse  consé- 
{|uence  et  qu'il  pouvait  se  former  par  là  des  partis  dans  l'Eltat, 
comme  on  en  avait  fait  la  fâcheuse  expérience  dans  l'atlaire  des 
niammelus  et  des  eidgnots  '. 

II  semble,  par  ce  que  nous  venons  de  dire,  ([ue  l'affaire  de  ces 
croix  était  purement  politicpie  et  (pic  (Calvin,  par  conséquent, 
n'avait  aucun  droit  de  s'en  mêler',  mais  je  trouve  la  chose  racontée 
d'une  manière  un  peu  différente  dans  Roset.  Cet  auteur  dit  '  que 
c'était  la  cabale  libertine  qui  avait  mis  ces  croix  sur  les  habits  pour 
se  distinguer  des  autres,  et  comme  elle  était  la  marque  de  ceux  que 
l'on  appelait  eidgnots,  ils  voulaient  par  là  insimier  malicieusement 
que  ceux  qui  ne  la  portaient  pas  étaient  mammelus  et  exciter  ainsi 
la  haine  publique  contre  ceux  dont  la  vie  était  bien  réglée  et,  en 
même  temps,  contre  les  ministres.  Roset  ajoute  (jue  l'intention  de 
ces  gens-là,  qui  avaient  Perrin  et  quelques  autres  conseillers  à  leur 
tête  *,  et  qui  avaient  pris  les  ministres  à  partie,  ayant  été  découverte, 
le  Conseil  en  usa  d'une  manière  plus  douce  avec  Calvin  et  ses 
collègues  et  que  l'on  commença  de  parler  d'accommoder  le  procès 
intenté,  ce  qui  fut  effectivement  fait,  le  Conseil  ayant  prononcé 
que  les  ministres  n'avaient  fait  ([ue  leur  devoir.  On  les  exhorta  .seu- 

'  R.  C.  vol.  43,  f»  137  (Iti  juillet).  porté  par  les  Suisses,  Calvin  jugea  l'occa- 

—  Voir,   sur  cette  affaire   des  croisades.  .sion  favorable  pour  les  accuser  tle  vouloir 

Etoget,  ouvr.  cité.  t.  III.  pp.  36  et  suiv.  semer  la  division  entre  les  citoyens.  Cf. 

{Note  des  éditeurs.)  à  ce  sujet,  ses  lettres  à  Farel  et  à  Viret, 

^  Il  n'en  avait  aucun,  eu  effet,   mais  Opéra,  t.  XIII.  ii"  lOili  et  I04S.  (Note  des 

il  reprenait  ainsi,  avec  cette  invincible  lé-  éditeurs.) 

nacité  qui  était  dans  son  caractère,  la  lutte  ^  Ouvr.  cité,  liv.  V,  chap.  19.  p.  326. 
jusqu'alors  infructueuse  i|u'il  avait  engagée  *  C'étaient,  entre  autres,  les  conseil- 
contre  ses  adversaires.  Perrin  et  ses  adhé  lers  François  B'guin  et  Huihiod  Du  Mul- 
rens  ayant,  pour  témoigner  de  leur  alta-  lard;  cf.  R.  C,  vol.  43.  fo  132  v».  Kljuil- 
chement    aux    Cantons,    arboré    l'insigne  ]pI.  (Note  des  éditeurs. t 


356 


r.ËTTRË    DE    CALVIN    A     ViRET. 


i548 


lemenl  à  paraître  moins  échauffés  (jiiaiid  ils  parleraient,  du  magis- 
trat dans  leurs  sermons,  et  qu'ils  se  contentassent  d'avertir  le  Con- 
seil en  particulier-  des  défauts  qu'ils  remarqueraient,  soit  dans  le 
corps,  soit  dans  les  nu^mbres  qui  le  composaient,  ce  qui  n'étant 
pas  du  goût  (le  Calvin,  il  dit  qu'ils  étaient  résolus,  lui  et  ses  collè- 
gues, de  demander  leui-  congé  si  l'on  ne  leur  laissait  pas  exercer 
leur  ministère  en  liberté,  qu'il  n'était  pas  d'humeur  de  se  faire  des 
procès  avec  tous  les  particuliers,  des  mœurs  déréglées  desquels  on 
voulait  qu'il  se  plaignît  avant  toutes  choses  au  magistrat,  qu'il 
n'avait  dans  le  fond  repris  en  chaire  que  des  gens  dont  la  vie  liber- 
tine était  d'une  notoriété  publique,  et  qu'enfin,  il  voulait  se  confor- 
mer avec  exactitude  à  ce  qui  était  écrit  :  «  Va  et  annonce  ma  parole 
à  mon  peuple  ;  va  en  la  maison  du  roi  ' .  » 

Peu  de  temps  après,  les  libertins  continuant  de  vivre  d'une 
manière  scandaleuse,  Calvin,  dans  une  lettre  qu'il  écrivit  à  Viret, 
lui    en    témoigna  naturellement  sa  pensée'.  Je  trouve  dans  Ro- 


'  R.  C,  vol.  M,  f»  i:i7  (16  juilL); 
Roset,  ouvr.  cité,  liv.  V,  cliap.  19,  p.  328. 
—  dette  question  du  droit  des  ministres 
de  censurer  en  chaire  les  actes  publics  des 
magistrats  fut  très  controversée  à  Genève 
pendant  le  XVI«  siècle.  Après  le  triomplie 
de  Calvin  en  loSo  et  tant  qu'il  vécut,  elle 
parut  tranchée  en  faveur  du  corps  pasto- 
ral, mais  lorsque  l'imposante  personnalité 
ilu  réformateur  eut  disparu,  le  Conseil  re- 
prit énergiquement  la  thèse  de  ses  prédé- 
cesseurs de  1348,  à  savoir  que,  si  les  minis- 
tres croyaient  apercevoir  quehjue  infrac- 
tion aux  édits  ou  des  abus  ilans  le  gouver- 
nement, ils  devaient  tout  d'abord  nantir 
de  leurs  plaintes  les  magistrats  en  parti- 
culier et  ne  les  rendre  publiques  que  si 
l'on  refusait  de  remédier  aux  abus  consta- 
tés. Ce  fut  là,  comme  on  le  verra  dans  la 
suite,  un  sujet  d'assez  graves  dissentiments 
entre  les  ministres  et  le  Conseil,  devenu 
d'année  en  année  plus  affermi  dans  le 
sentiment  des  prérogatives  du  pouvoir 
civil.  (Note  des  éditeurs.) 

^  Il  s'agit  d'une  lettre  écrite,  non  pas 
au  moment  oii  eut  lieu   l'incident,  mais  le 


12  février  1345  {Opéra,  t.  Xll,  n»  613).  Le 
témoignage  de  Calvin  lui-même  est  formel 
à  cet  égard.  En  écrivant  à  Viret  et  à  Farel 
au  sujet  de  cette  affaire,  il  cite  textuelle- 
ment l'un  des  principaux  passages  de  la 
lettre  incriminée,  celui  où,  parlant  des 
syndics  nouvellement  créés  et  parmi  les- 
i|uels  se  trouvait  Ami  Perrin,  il  ajoutait  : 
«  Je  ne  sais  ce  qu'il  faut  attendre  d'eu.K, 
car  sous  le  couvert  du  Christ,  ils  préten-- 
dent  régner  sans  Christ  »  (ouvr.  cité, 
t.  XIII,  no  1039  et  1078).  Roget  (III,  63, 
note)  pense  que  d'autres  lettres  plus  ré- 
centes avaient  dû  être  aussi  portées  k  la 
connaissance  des  adversaires  de  Calvin, 
certaines  réponses  de  ce  dernier  ne  se  rap- 
portant pas  â  la  lettre  de  1343.  Cette  as- 
sertion ne  nous  paraît  pas  fondée.  Tout  ce 
que  les  Irégistres  du  Conseil  relatent  au  sujet 
de  cette  affaire  et  des  réponses  du  réforma- 
teur se  rapporte  au  contraire  exactement  à 
la  lettre  en  question.  Le  passage  sur  lequel 
Roget  se  base  est  le  suivant  :  Calvin  dé- 
clare que  l'on  a  mal  translaté  le  texte  latin 
de  sa  lettre  «  comme  il  veutt  remonstreren 
plussieurs  passaiges.  mesme  comme  David 


us 


i;)^ 


VIKKT    SK    l'RKSKMK    IJKVANT    I.K    CO.NSKII,. 


3^ 


s<'t.  '  (jii'il  iiian|iiait  à  son  ami  qu'il  avail  hcaucouptlf  peine  à  résislci- 
à  l'hypocrisie  el  au  vice,  el  ([ue  les  débauchés  voulaient  èl.re  les 
maîtres  et  vivre  à  leur  fantaisie,  sans  se  mettre  en  peine  de  ce  (|ue 
prescrit  la  loi  de  Dieu,  et  l'on  peut  conclure  des  registres  publics 
qu'il  censurait  la  conduite  de  plusieurs  particuliers  et  (ju'il  réduisait 
les  hoiuiètes  g'ens  à  un  1res  [)étit  nombre.  Cette  lettre  ayant  ('li' 
interceptée'  et  étant  tombée  entre  les  mains  du  magistral,  le  (Conseil 
fit  venir  Calvin  devant  lui  |)oni'  lui  faire  rendre  raison  de  ce  pro- 
cédé. Il  n'eut  pas  beaucoup  de  peine  à  se  justifier  ',  rien  n'étant  plus 
pid)iic  que  les  désordres  qui  régnaient  dans  Genève  et  que  l'obsti- 
nation des  débauchés,  sur  l'esprit  desquels  tant  de  censures 
et  d'exhortations  que  les  ministres  leur  avaient  faites  depuis  si 
long-temps  n'avaient  produit  aucun  effet.  Le  Conseil  ne  fut  pas  mé- 
content seulement  de  Calvin,  mais  aussi  de  Viret,  à  qui  la  lettre 
était  adressée.  Viret  vint  d'abord  à  Genève  pour  se  justifier  et  pour 


fnst  legier  list  faire  les  monstres  au  peuple 
el  pour  ce  moyen  voullut  faire  des  tailles 
parquoy  fust  ilict  par  le  proptieste  qui  vi- 
voit  sans  Dieu  •  (R.  ('...  vol.  4:î,  f"  200  vo). 
Dans  son  alioniinaljle  rédaction,  le  secré- 
traire  transcrit  cette  allusion  au  roi  David 
comme  un  exemple  donné  par  Calvin  >nt 
Conseil  pour  expliquer  le  sens  du  reproche 
adressé  dans  sa  lettre  à  quelques-uns  des 
magistrats  de  vouloir  vivre  sans  Christ, 
puisque  de  grands  serviteurs  de  Dieu 
avaient  été  repris  de  la  même  façon  par 
les  prophètes,  et  non  pas  comme  consti- 
tuant l'un  des  passages  de  cette  lettre.  Par- 
tout ailleurs,  le  texte  du  registre  et  par- 
ticulièrement l'interrogatoire  de  Calvin, 
en  date  du  18  octobre,  se  rapportent  de  la 
manière  la  plus  précise  à  la  lettre  de  loio  ; 
on  y  retrouve  de  même  le  mot  allecti 
(élus),  que  les  magistrats,  peu  ferrés  sur  le 
latin,  avaient  trouvé  désobligeant  pour  les 
conseillers  auxquels  il  s'appliquait  (R.  C, 
vol.  43,  f»  206  \o).  Il  nest  d'ailleurs  ja- 
mais question  que  d'une  seule  lettre  dans 
tout  le  cours  du  débat.  {Nute  des  éditeurs.) 

'  Ouvr.  cité,  liv.  V,  chap.  20,  p.  328. 

'■'  Elle  avait  été  soustraite  à  Virel, 


avec  d'autres,  par  un  serviteur  de  celui-ci 
(Calcini  op.,  n»  107.5)  et  était  tombée  en- 
tre les  mains  d'un  nommé  Louis  Mercier, 
habitant  à  Lausanne,  qui  en  voulait  à  Vi- 
ret {ibid.,  no  10.30  et  1041).  D'après  Calvin 
{ibid.,  n"  10.Ï9),  cette  pièce  compromet- 
tante serait  arrivée  à  Genève  par  l'entre- 
mise du  sieur  de  Oans,  parent  de  Perrin. 
(Note  des  édite  ur.s.  i 

'  (]e  n'est  pas  aisément,  au  contraire, 
qu'il  réussit  à  (larer  le  coup  que  lui  avaient 
habilement  porté  ses  adversaires.  Au  début 
de  l'incident,  il  se  montre,  dans  une  lettre 
à  Farel  du  8  sept.  (Opéra,  t.  XIII,  n"  107o), 
assez  rassuré  sur  les  conséquences,  mais 
dés  le  20  (n»  1098),  il  appelle  Viret  à  son 
aide,  et  l'atraire  ne  s' arrangeant  pas,  il  dut 
encore  prier  Farel  de  venir  plaider  sa 
cause  devant  le  Conseil.  Il  .soutint  d'abord 
qu'il  s'agissait  d'une  lettre  falsifiée,  puis, 
ayant  dû  en  reconnaître  l'authenticité,  il 
prétendit  que  la  traduction  faite  par  Trol- 
liel  était  inexacte  (R.  C,  vol.  43,  f»  194  ro, 
200  v").  L'interrogatoire  en  règle  qu'il  su- 
bit le  18  octobre  {ibid.,  f»  221  r»)  paraît 
lui  avoir  été  une  mortification  particuliè- 
rement sensible.  (Note  des  éditeurs.) 


iioH  lAHlJL     VIIC.NT    A    (iE.NÈVE.  I  â/jS 

éclaircii'  le  fait,  el  prier  le  Conseil  de  lui  rendre  la  lettre,  ce  qu'on 
ne  voulut  pas  lui  accorder,  ce  qui  fit  qu'il  s'en  retourna  mécontent'. 

Farel,  ayant  appris  ce  qui  se  passait,  vint  ensuite  à  Genève  pour 
soutenir  ses  anciens  collègues,  vivement  pressés  alors  par  la  faction 
libertine.  Il  parut  en  Conseil  ordinaire,  le  iT)  octobre,  où  il  repré- 
senta combien  ils  avaient  été  tous  trois,  et  él aient  encore  attachés 
aux  intérêts  de  la  Ville,  priant  le  Conseil  d'avoir  pour  \  iret  la 
même  estime  et  la  même  consid(''ration  qu'il  avait  eues  auparavant, 
de  reg-arder  aussi  Calvin  du  même  œil  qu'il  avait  fait  jusqu'alors 
et  d'avoir  toujoiu's  pour  lui  les  égards  dus  à  un  homme  d'un  mérite 
autant  sublime,  n'y  en  ayant  aucun  sur  la  terre  (jui  combattît 
l'antechrist  avec  une  aussi  grande  efficace  de  Jésus-Christ.  Qu'il 
voyait  avec  douleur  (|ue  l'on  n'eût  pas,  pom-  ce  serviteur  de  Dieu, 
la  iléférence  que  l'on  devait,  puisque  bien  des  gens  se  moquaient 
de  lui  et  qu'il  y  en  avait  même  qui  lui  donnaient  de  grandes  mar- 
ques de  mépris,  jus(]u'à  lui  tirer  la  langue;  qu'il  était  aussi  fâché 
d'apprendre  qu'il  y  eût  des  libertins  qui  se  moquaient  de  la  religion 
dans  les  cabarets,  à  (pioi  il  ])iiait  le  magistrat  de  mettre  ordre'. 

Il  paraît  encore  par  les  registres  que,  dans  la  lettre  dont  nous 
venons  de  parler,  Calvin  ne  s'y  exprimait  pas  seulement  d'une  ma- 
nière générale,  mais  qu'il  nommait  divers  particuliers  dont  il  blâ- 
mait la  conduite  en  termes  extrêmement  vifs,  ce  qui  porta  le  Con- 
seil, nonobstant  tout  ce  (pie  Farel  avait  dit,  à  le  citer  une  seconde 
fois'.  Il  fut  interrog-é  sur  tous  les  articles  de  la  lettre,  lesquels  le 
reg'islre  ne  spécifie  point,  non  plus  que  les  réponses  qu'il  y  fit  '.  On 

'  R.  C,  vol.  43,  f»  205  v.  206  v»,  soumettre  d'abord  au  Conseit,  suivant  les 

207  (28  sept. -2  oct.).  ordonnances. 

^  Ibid.,  fo  217.  2"  Sur  la  part  qu'il  avait  prise  aux 

'  Ibid.,  fo  220  r°  (Iti  ocL).  plaintes  formulées,  en  février^lSiS,  par  le 

*  Gautier  n'a  sans  doute  pas  connu  la  trésorier  Corne  devant  le  Conseil  Général 

pièce  conservée  aux  .\rchives  de  Genève  (voir  ci-après,  p.  3.59,  note  1). 

(Procès  criminels,  n»  453)  et  publiée  dans  3»  Pourquoi   il   avait  écrit   qu'il    lui 

les  Calvini  op..  Annales,  p.  440;  elle  con-  fallait  lutter  dans  les  ténèbres  contre  l'hy- 

tient  précisément  le  procès-verbal  de  l'in-  pocrisie. 

terrogatoire  de  Calvin.  On   lui  demanda  4°  Pourquoi  il  avait  dit,  en  parlant 

des  explications  touchant  quatre  passages  des  nouveaux  syndics  et  conseillers,  que 

de  sa  lettre  :  sous  le  couvert  de  Clirist,  ils  voulaient  ré- 

1»  Sur  un  écrit  de  Farel  qu'il  avait  guer  sans  Clirist.  {Note  des  éditeurs.) 
remis  a  l'imprimeur  Jean  Girard,  sans  le 


lôl^S  INTERROGATOIKK    DK    CALVIN.  ."i.'t) 

voil  spiilciiiciil  (jnVlle  avait  t'-lr  ('■ci-ile  à  la  persuasion  du  lieutenant 
Aniblani  C;oruo,tluquel  Calvin  louait  beaucoup  la  probité '.  Le  Con- 
seil, après  l'avoir  ouï  dans  ses  défenses,  ne  laissa  pas  de  blâmer  sa 
eonduile  et  de  l'exhorter  à  penser  mieux  une  autre  fois  à  ce  (ju  il 
écrirait,  sans  pourtant  pousser  plus  avant  la  procédure,  el  par  rap- 
|)ort  au  lieutenant  (^nrne,  il  fut  arr'èté  (ju'il  serait  oblii^é  de  ré- 
pondre sur  cette  affaire  toutes  les  fois  qu'il  serait  demandé,  que 
l'on  rendrait  à  Viret  rori!j;inal  de  la  lettre,  de  lacpielle  on  retiendrait 
une  copie,  et  (|u'eutin,  le  Conseil  s'assemblerait  avec  les  ministres 
pour  travailler  à  réconcilier  à  rÉi^lise  ceux  (pii  avaient  été  éloignés 
de  la  sainte  Clène  et  d'autres  (jui  vivaient  mal  ensemble'.  Farel,  qui 
fui  présent  à  tout  ceci,  fui  taché  (pie  l'on  eût  fait  répondre  Calvin.  Il 
reprocha  au  Conseil  d'avoir  eu  peu  d'égards  pour  le  caractère  et  le 
mérite  de  ce  grand  homme,  qui  était  si  distingué  que  l'on  jwuvait 
dire  qu'il  n'y  avait  personne  qui  l'égalât  en  savoir  ;  qu'il  ne  fallait 
pas  être  si  délicat  sur  ce  qu'il  pouvait  avoir  dit,  puis(pril  avait 
repris  avec  beaucoup  de  liberté  les  plus  grands  hommes,  tels 
qu'étaient  Luther,  Melanchthou  el  plusieurs  autres,  et  (jue  l'on  ne 
devait  pas  si  facilement  ajouter  foi  à  ce  (prun  las  de  gens  de  néant, 
piliers  de  cabarets,  pouvaient  dire  contre  un  homme  d'une  aussi 
grande  réputation,  priant  le  Conseil  de  remédier  à  tant  de  désor- 
dres que  l'on  voyait,  à  la  honte  de  la  religion,  régner  d'une  manière 
si  scandaleuse  dans  la  ville  ". 

Le  véhément  discours  de  Farel  ne  fut  [)oint  mal  pris  du  Con- 
seil. On  le  remercia  et  on  le  régala  nu^me,  mais  l'on  profita  très  peu 
de  tout  ce  qu'il  put  dire.  IJeux  mois  après,  Calvin  fit  des  plaintes  au 


'  C'est  t)ien  en  effet  ce  que  semble  le  secret  Je  la  maison  de  ville.  Comme  ils 

dire  la  rédaction  informe  du  secrétaire  du  soupçonnent  que  je  n'ai  pas  été  étranger  à 

Conseil   (vol.    i:i,    f»  2"21   r»),  mais  c'est  In  chose,  je  vois  à  quel  point  ils  l'ont  prise 

précisément  du  contraire  qu'il  s'agit.  On  a  en  mauvaise  part,  bien  qu'ils   n'osent  ma- 

vuptus  haut  (p.  i:îl)  qu'Amblard  Corne,  nifester  publiquement  leur  colère  contre 

alors  trésorier  et   tort  dévoué  a  Calvin,  moi.  »  Corne  était  donc  accusé  d'avoir  ré- 

s'était  plaint,  en  février  iSio,  au  Conseil  vêlé  les  secrets  du  Conseil  à  l'instigation 

Général,  du  désordre  et  des  abus  qui   ré-  de  Calvin;  cf.  R.  G.,  vol.  43,  f»  207  vo. 

gnaient    dans    fadmaiistration.    Dans    la  (Note  des  éditeurs.) 

lettresaisie,  Calvin  faisait  part  de  l'incident  ^  Ibid.,  i"  221  i-  (18  oct.). 

à  Viret  et  ajoutait  :  .  Corne  a  porté  devant  '  Ibid.,  f»  221  v». 
le  peuple  des  faits  jusqu'alors  cachés  dans 


b 


'M)0  KÉf;ON(;iLIATIOi\    APPARENTE    »E    <;ALVIiN    ET    DE    PERRIN.         1 5^8 

Conseil  des  insultes  et  des  railleries  qu'il  essuyait  tous  les  jours  de 
la  pari  des  libertins,  y  en  ayant  qui  l'appelaient  Caïn  et  d'autres 
qui  avaient  mis  à  leurs  chiens  le  nom  de  Calvin.  Il  ajouta  que  plu- 
sieurs, à  cause  de  lui,  ne  voulaient  point  communier,  (juoi([u'il 
ne  leur  eût  donné  aucun  sujet  d'en  user  ainsi,  entre  lesquels  était 
Ami  Perrin,  désordres  auxquels  il  priait  le  Conseil  d'apporter  des 
remèdes  efficaces.  Le  Conseil  répondit  qu'il  ferait  informer  des 
injures  dont  il  se  [ilaignait  pour  châtier  ceux  qui  se  trouveraient 
coupaljles,  et  i|u'au  reste,  il  travaillerait  à  réconcilier  Perrin  avec 
lui'  .  Quelques  jours  après,  le  (conseil  ordonna  à  Perrin  de  déclarer 
les  causes  pour  lescpielles  il  s'ahstenait  de  la  sainte  (^ène,  à  quoi  il 
répondit  qu'il  ne  voulait  de  mal  à  personne,  mais  qu'il  lui  semblait 
qu'on  le  blâmait  sans  sujet  quand  on  disait  qu'il  ne  tenait  qu'à  lui 
que  les  citoyens  ne  fussent  de  bonne  intelligence  les  uns  avec  les 
autres,  ce  qui  n'était  point  conforme  à  la  vérité  puisqu'il  n'avait 
ofl'ensé  ni  calomnié  personne,  ni  contrevenu  aux  édits  ;  qu'il  priait 
le  Conseil  de  le  laisser  vivre  en  paix  ;  que  s'il  s'abstenait  de  la  Gène, 
c'était  son  affaire  et  que  sa  conscience  en  serait  charg-ée  ;  que 
quand  il  serait  en  état  de  la  recevoir,  il  la  recevrait.  Sur  quoi,  le 
Conseil  l'exliortant  de  plus  fort  à  déclarer  les  causes  qui  le  fai- 
saient éloigner  de  la  conununion  et  à  déclarer  qui  étaient  ceux 
contre  qui  il  conservait  de  l'aigreur,  afin  que  l'on  y  pourvût,  se 
rendant  enfin,  il  répondit  qu'il  ne  voulait  de  mal  à  personne,  qu'il 
pardonnait  à  ceux  qui  lui  avaient  fait  tort  et  qu'il  espérait  commu- 
nier à  la  Cène  de  Noël,  (jui  n'était  pas  éloignée. 

Ensuite  le  Conseil,  content  de  ces  marques  de  récipiscence 
(jue  donnait  Perrin,  ordonna  que  chacun  levât  les  mains  en  haut, 
prenant  Dieu  à  témoin  (ju'il  voulait  se  réconcilier  de  bonne  foi  avec 
ceux  avec  qui  il  avait  eu  quelque  difficulté,  et  pour  achever  de 
mettre  toute  haine  et  toute  rancune  sous  les  pieds,  l'on  résolut  que 
le  jour  même,  le  Conseil  et  les  ministres  souperaient  ensemble  à  la 
maison  de  ville'. 


'  K.  (j.,  vol.  43,  fo  265  1-0  (14  déc).  ce  ijue  le  réformateur  peusail  de  cette  paix 

^  Ibid.,  fo  267  vo  (18  déc).  —  La  fardée  et  quels  sentiments  il  y  apportait. 

lettre  écrite,  le  même  jour,  par  Calvin  à  (Note  desMiteurs.) 

Viret  (Op.,  t.  XIII,  n»  1109)  montre  assez 


I.Ï/|S  SK.NTIMKNTS     r)K    (;aI>VIN     A     CK    SliJKT.  ."'•(il 

PeM  fie  jours  avanl,  que  ceci  se  passai,  (lalvin,  dans  une  lellre 
qu'il  écrivil  à  FarcP,  lui  iuar(|ue  (jue  les  choses  ('■laieiUdausCiienève 
dans  une  e.xtrèuie  confusion;  (|ue  la  ()liq)arl  avaienlla  làclielé  de 
se  soumettre,  avec  une  bassesse  d'àme  inouïe,  à  ce  qui  plaisait  à  un 
seul  homme  —  il  voulait  parler  de  Pcrriu.  —  (Jiie  l'on  anrail  Ions 
les  jours  des  occasions  de  secouer  le  joug-  qu'il  voulait  imposer  aux 
autres,  mais  que  l'on  y  faisait  si  peu  d'attention  que  l'on  dirait 
qu'il  n'y  avait  personne  (pii  ne  voulût,  de  i>aieté  de  co'ur,  |)erdre  sa 
liberté.  Que  chacun  ne  pensant  qu'à  soi  et  à  sou  intérêt  particulier, 
l'on  ne  voyait  qui  que  ce  soit  qui  voulût  se  mettre  à  la  brèche  pour 
résister  à  la  tyrannie.  Que  parmi  ces  désordres,  les  ministres  pour- 
raient vivre  sans  incjuiétude  et  sans  avoir  de  dispute  avec  personne 
s'ils  ne  voulaient  dire  mot,  mais  que  voyant  les  choses  qui  se  pas- 
saient, (]ui  méritaient  d'aussi  fortes  censures  qu'aucun  des  plus 
g-rands  excès  qui  se  pussent  commettre  dans  les  villes  les  plus  d*'- 
bauchées,  ils  ne  pouvaient;  que  pourtant,  pendant  qu'il  fait  tous  ses 
efforts  pour  retenir  le  peuple  dans  son  devoir,  il  était  en  garde 
contre  lui-même  pour  ne  pas  passer  dans  ses  censures  les  bornes 
que  lui  j)rescrivaient  l'équité  et  la  douceur  chrétiennes.  Qu'il  crai- 
gnait que  les  choses  ne  vinssent  dans  peu  à  cpielque  éclat  fâcheux, 
mais  qu'il  espérait  se  conduire,  quoiqu'il  arrivât,  avec  une  modé- 
ration et  une  condescendance  qui  ne  pourraient  être  blâmées  de 
personne. 

Il  paraît,  par  ce  que  dit  Calvin  dans  cette  lettre,  que  Perrin 
était  plus  en  crédit  et  plus  craint  dans  Genève  qu'il  ne  l'avait 
jamais  été.  Effectivement,  il  avait  eu  assez  d'amis  pour  rentrer  en 
possession  de  tous  les  emplois  qu'il  avait  avant  qu'il  fût  mis  en 
prison.  Nous  avons  vu  comment,  au  commencement  de  cette  année, 
on  le  rétablit  dans  la  charg-e  de  conseiller '.  Quelques  mois  après, 
ses  amis  parlèrent  de  lui  rendre  celle  de  capitaine  g-énéral  :  ils  com- 
mencèrent par  dire  que  l'on  serait  extrêmement  embarrassé  dans 
Genève  si  l'on  était  assez  malheureux  pour  avoir  la  guerre,  que 
l'on  ne  saurait  à  qui  obéir,  n'y  ayant  personne  à  qui  les  Conseils 
eussent  donné  la  commission  de  commander  depuis  que  la  charge 

'  Opéra,  t.  Xlll.  no  1107  (12  déc).  «  P.  332. 


36a      PERRiN  rétabu  dans  la  charge  de  capitaine  générai..    i548 

de  capitaine  général  avait  été  abrog-ée.  Ces  discours  n'avaient  pas 
seulement  été  tenus  dans  la  ville,  la  même  chose  tut  dite  dans  le 
(Jonseil  des  Deux  Cents,  le  21  août.  Sur  quoi,  Perrin,  (jui  était 
présent,  dit  qu'il  avait  été  établi  capitaine  général  par  le  Petit,  le 
Grand  et  le  Général  Conseil,  et  qu'il  ne  se  regardait  point  comme 
déposé  de  cet  emploi  puisqu'il  n'avait  rien  l'ail  (pii  le  rendît  digne 
d'un  tel  déshonneur,  ajoutant  i\ue  si  (piehpi'un  le  voulait  charger 
de  malversation  contre  la  Ville,  il  n'avait  qu'à  le  dire  et  qu'il  était 
prêt  à  répondre.  Quoique  Perrin  parlât  avec  une  certaine  hauteur, 
pensant  sans  doute  par  là  intimider  toute  l'assemblée  et  obtenir  ce 
qu'il  demandait,  la  chose  n'arriva  pourtant  pas,  eu  sorte  (pi'il  se 
vit  alors  déchu  de  ses  espérances  :  l'on  se  contenta  de  dire  ipie, 
selon  les  édits,  l'on  examinerait  la  proposition  qui  était  mise  sur  le 
tapis,  premièrement  en  Petit  Conseil  et  ensuite  en  Deux  Cents'. 

Le  registre  ne  lait  après  cela  aucune  mention  de  (;ette  allàire, 
jusqu'au  lO  novembre,  où  il  est  dit  qu'Ami  Perrin,  ayant  repré- 
senté en  Conseil  ordinaire  (pi'il  avait  été  démis  de  son  emploi  de 
capitaine  g-énéral  pendant  (pi'il  était  prisonnier  l'année  précédente, 
sans  qu'il  eût  fait  aucune  laute,  une  telle  procédure  donnait  une 
g-rande  atteinte  à  son  honneur,  et  connue  il  avait  été  rétabli  dans 
sa  charge  de  conseiller,  il  priait  le  Conseil  de  lui  redonner  celle  de 
capitaine  général,  puisque  s'il  n'était  pas  digne  de  celle-ci,  il 
n'était  pas  digne  non  plus  de  l'autre,  (ju'il  était  prêt  de  répondre  à 
tous  ceux  qui  voudraient  le  blâmer  de  (juoi  (pie  ce  fût  et  (pi'il 
priait  le  Conseil  de  lui  accorder  audience  en  Deux  Cents.  Il  obtint 
sa  demande,  le  Conseil  le  rétablit  dans  sa  charge  de  capitaine 
général  et  le  jour  même,  le  Deux  Cents  donna  son  approbation  à 
cette  résolution  '. 

Tel  fut  le  sort  de  Perrin.  H  ne  sera  pas  inutile  de  joindre  à  ce 
que  nous  venons  de  dire  ce  qu'en  rapporte  Bonivard%  auteur  con- 
temporain, |)ar  où  il  paraîtra,  non  seulement  avec  quelle  autorité  il 
gouvernait,  mais  aussi  (pielles  étaient  ses  mœurs  et  celles  de  ses 
créatures. 


'  [{.  (^.,  vol.  43,  fo  171  r».  '  Ouvr.  cité,  pp.  90  et  suiv. 

'  Ibld.,  f"  24.3. 


lÔliH  I.E    (iOlJVUKNK.MK.NT    1)K     l>i;i{ltl.\    MdÉ    l'AK     HOMVAKI).  'MV.'y 

Perrin,  dit  cet  auteur,  au  mois  de  IV-viier  (|ui  sui\  il  son  ciiipri- 
sonncnieiil,  fut  élu   premier  syndic  e(   rélahli  dans  sa  charge  de 
capitaine  —  Bonivard  se  trompe  dans  les  dates,  ce  ne  fut  pas  au 
mois  de  février  1048,  mais  au  mois  de  novembre  de  la  même  année 
que  la  ciiarge  de  capitaine  gém-ral  lui  fut  redomu'-e,  et  ce  ue  fut 
(pi'au  mois  de  fi'vrier  de  l'année  suivante,   i54(),  qu'il  fut  élu  pre- 
mier syndic  —  mais  suivons  le  récit  de  notre  auteur  :  Cette  charge 
de  capitaine  général   lui   fui   donnée  avec   plus  de   prérogatives 
qu'auparavant,  car  il  l'eut  à  vie  et  il  lui  arriva  à  peu  près  la  même 
chose  qu'autrefois  chez  les  Romains,  à  Sylla  et  à  César,  avec  cette 
difFérence  (|ue  le  rétablissement  de  Perrin  ne  fui   pas  l'ouvrage  de 
la  force  et  de  la  contrainte,  puisque  ses  créatures  le  remirent  en 
place  volontairement  et  seulement  pour  avoir   le   plaisir  de  vivre 
impunément  avec  lui  dans  la  débauche,  de  sorte  (|ue  l'on  peut  dire 
(pi'il  était  comme  le  maître  de  toutes  les  affaires  dans  Genève,  des- 
quelles pourtant  il  faisait  part  à  trois  personnes  qui  ne  valaient  pas 
mieux  que  lui  :  Vandel,  Berthelier  et  Trolliel,  avocat'.  Ils  consul- 
taient celui-ci  dans  les  procès  (ju'ils  avaient  à  jug-er,   et  comme 
c'était  un  malhonnête  homme,  il  ne  manquait  jamais  de  leur  con- 
seiller de  rendre  un  jugement  conforme  à  leurs  intérêts  et  aux  siens, 
plutôt  qu'à  la  justice  et  à  l'équité.   Il  savait  donner  un  tour  aux 
plus  mauvaises  causes  qui  les  faisait  paraître  bonnes.  Quand,  i)ar 
exemple,  un  mariage  avait  été  conclu  et  que  l'une  des  parties  vou- 
lait en  revenir,  elle  tâchait  d'abord  de  s'insinuer  dans  les  bonnes 
grâces  de  Berthelier.  Celui-ci  lui  donnait  accès  auprès  de  son  oncle 
Vandel.  De  là,  l'on  allait  à  TroUiet  qui  savait  donner  la  couleur  aux 
choses,  en  sorte  qu'il  savait  faire  paraître  beau  ce  qui  n'étail  pas 
bon,  et  c'est  de  cette  manière  que  ces  malhonnêtes  g-ens  s'enten- 
daient entre  eux  j)our  Iroinper  le  public  et  qu'ils  en  usaient  dans  le 
jugement  des  causes,  tant  civiles  que  criminelles,  désordres  dont 
les  gens  de  bien  étaient  indignés,  de  sorte  qu'ils  appelaient  Perrin 
le  roi  et  Vandel,  le  coimélable,  ce  qui  donna  lieu  à  quelqu'un  de 
faire  les  vers  suivans  sur  la  situation  où  se  trouvait  Genève,  gou- 
vernée par  de  telles  gens  : 

'  Ou  plutôt  notaire^  Sur  Trolliet,  voir  plus  haul.  p.  225. 


.'i6/|  l,K    (iOlVKRNKiVtENT    DE    l'ERRIN    JlMiÉ    PAR    BONIVARD.  1 548 

Quiconque  afBn  est.  ou  du  sang  royal. 
Ou  vraiement  de  son  cher  Connestable 
Voire  de  l'un  de  eux,  seullement  féal 
De  eux  privilège  ha  qui  n'est  pas  comparable, 
Car  faire  il  peut  tout  ouvrage  du  dyable, 
Comme  yvroigner,  pailiarder.  taverner. 
Frapper,  tuer,  sans  estre  punissable. 
Mais  pour  ce  faire  avec  eux  gouverner. 

Car  le  g-oiiveriiement  de  Perriii  fut  plus  dangereux  (qu'aupa- 
ravant, puisqu'à  l'ambition  qui,  dans  les  comniencemens,  était  la 
seule  jiassion  qui  l'occupât,  se  joignit  le  désir  de  vengeance.  Ceux 
(jui  insultaient  fjuelque  ministre  pour  taire  plaisir  à  Perrin,  ou 
quelque  autre  Français  ou  étranger,  non  seulement  demeuraient 
inqjunis,  mais  ils  étaient  de  plus  les  bienvenus  auprès  de  lui,  ce 
qu'il  faisait,  en  partie  pour  faire  dépit  au  Magnifique  Meigret,  qu'il 
disait  avoir  été  cause  de  sa  prison,  en  partie  pour  faire  chagrin  à 
Calvin  qui  avait  causé  celle  de  son  beau-père  et  de  sa  femme.  L'on 
peut  dire  qu'il  changea  du  blanc  au  noir  à  l'égard  de  celui-ci,  |)uis- 
que,  au  commencement,  non  seulement  il  honorait  Calvin,  mais 
même,  s'il  est  permis  de  parler  ainsi,  il  l'adorait.  Mais,  dans  la  suite, 
il  ne  fut  plus  de  ses  amis,  et  en  même  temps  qu'il  se  déclara  contre 
lui,  il  s'en  prit  à  Dieu  même  qui  se  servait  du  ministère  de  ce 
grand  homme  pour  établir  à  Genève  la  religion  dans  sa  pureté. 
Aussi  favorisait-il  ouvertement  le  libertinage  et  se  joignit-il  de 
plus  fort  à  Vandel,  comme  le  principal  suppôt  du  diable,  et  à  d'au- 
tres, lesquels,  s'ils  n'avaient  pas  le  même  pouvoir  et  la  même  auto- 
rité (jue  celui-là,  n'avaient  pas  moins  de  mauvaise  volonté,  tels 
qu'étaient,  outre  Berthelier,  Roux  Monet,  le  Bâtard  de  Genève', 
François  Chabod  et  plusieurs  autres  de  même  trempe,,  de  l'esprit 
destjuels,  pour  se  rendre  absolument  le  maître,  il  étudiait  leurs 
mœurs  et  leurs  inclinations  pour  les  satisfaire  ensuite,  comme  dit 
Salluste,  que  faisait  Catiliiia  à  l'égard  des  jeunes  gens  de  Rome, 
afin  de  les  attirer  dans  sa  faction,  auxquels  il  faisait  plaisir  à  cha- 
cun selon  son  goût  :  à  ceux  qui  aimaient  les  chevaux,  il  en  donnait, 

'  Claude  de  Genève,  dit  le  Bâtard.  (Note  des  éditeurs.) 


lf)48  CRAINTKS    d'i'NE    ATTAOtC    liH    I.'k.VIPEREUR.  1^65 

à  ceux  qui  aimaient  les  chiens,  les  jeux,  la  bonne  clière,  les  Fem- 
mes déhanchées,  il  les  satisfaisait  de  même. 

Perrin  fit  à  peu  près  la  même  chose  dans  Genève  il  procurait 
aux  débauchés  qui  voulaient  se  livrer  à  lui  le  plaisir  de  la  chasse, 
du  jeu,  de  la  (h'bauclie  des  t'enuiies;  surtout  il  était  lous  les  jours 
avec  eux  à  manij;er  et  à  Ijoire  dans  les  cabarets,  et,  dans  ces  sortes 
de  repas,  il  n'élait  question  (pie  de  jurer  et  blasphémer,  de  parler 
avec  éloi'e  de  la  |)lus  vile  canaille  et  de  noircir  par  les  calomnies 
les  plus  intames  la  réputation  des  honnêtes  yens  (pi'ils  appelaient 
calvinistes  hypocrites,  et  donnaient  aux  anciens  citoyens  qui  vou- 
Jaient  maintenir  l'autorité  des  ministres  et  user  de  charité  envers 
les  étrang-ers  réfugiés  dans  Genève  pour  la  religion,  le  nom  odieux 
de  traîtres  à  leur  patrie. 

Telle  est  la  description  que  fait  Bonivard  de  la  manière  dont 
les  choses  étaient  gouvernées  dans  Genève  pendant  (pie  Perrin  fut 
au  timon  des  affaires,  ce  qui  s'accorde  assez  bien  avec  ce  que  nous 
avons  dit  jusqu'ici  et  que  nous  avons  tiré,  soit  des  reg'istres  publics, 
soit  des  lettres  de  Calvin' ,  et  qui  ne  s'accordera  pas  moins  bien  avec 
ce  que  nous  aurons  à  dire  dans  la  suite. 

Nous  avons  vu  au  commencement  de  cette  année'  que  les  Ber- 
nois écrivirent  à  leurs  alliés  de  Genève  qu'ils  devaient  être  en  garde 
contre  les  entreprises  de  l'empereur.  Mais  la  crainte  que  ce  prince 
répandit  en  Suisse  par  l'approche  de  son  armée  de  la  ville  de  Cons- 
tance, ce  qui  mit  tous  les  cantons  en  mouvement,  porta  les  Bernois 
à  écrire  de  nouveau  aux  Genevois,  au  mois  d'août  %  pour  les  exhor- 
ter à  prendre  toutes  les  pr(''cautions  imaginables  contre  les  desseins 
de  celui  qui  était,  non  seulement  le  grand  ennemi  de  la  religion, 
mais  aussi  de  tout  le  Corps  helvétique  et  de  ses  alliés.  Dans  la  lettre 
qui  était  adressée  au  Petit  et  Grand  Conseil,  ils  marquaient  (pie  les 
g'énéraux  de  l'empereur  faisaient  faire  de  nouvelles  levées  de  tons 
côtés,  en  Lombardie,  dans  les  Pays-Bas  et  surtout  en  Franclu^- 


•  Cela  est  vrai  des  lettres  Je  Calvin.       pui  du  réquisitoire  passionné  île  Roiiivard. 
qui  n'y  ménaije  naturellement  pas   ses  ad-       (Note  des  éditeurs.) 
versaires:  i|uant  aux  registres  dn  (Conseil,  "^  P.  332. 

nous  n'y  saurions  voir  de  preuves  à  lap-  '  Archives  de  Genève,  P.  H.,  n"  1427. 

lettres  des  lOel  KiaoCit.  {Nutedes  Miteitn:.) 


3(Î6  PRÉCAUTIONS    PRISES    A    GRNÈVK.  \Ôl^H 

Comté;  (ju'ils  avaient,  des  a\is  qii<',  dans  le  dessein  où  était  ce 
prince  de  pénétrer  dans  la  Suisse,  il  se  proposait  de  se  saisir,  s'il 
pouvait,  de  Genève,  à  quoi  étaient  destinées  les  troupes  dont  se 
remplissait  la  Franche-(Jonité,  ce  qu'il  prétendait  faire  en  même 
temps  qu'il  se  rendrait  maître  de  Constance,  ville  (|ui  est  à  l'autre 
extrémité  de  la  Suisse. 

Sur  ces  avis,  le  Petit  et  le  Grand  Conseil  résolurent  première- 
ment de  remercier  les  seigneurs  de  Berne,  par  une  députation,  du 
soin  qu'ils  prenaient  d'avertir  la  ville  de  Genève  des  desseins  que 
l'on  pouvait  former  contre  elle,  de  leur  offrir  tous  les  services  qu'ils 
pouvaient  attendre,  dans  une  circonstance  si  dangereuse,  d'alliés 
véritablement  attachés  à  leurs  intérêts  et  qui  étaient  dans  le  des- 
sein de  soutenir  avec  eux,  autant  que  pouvait  s'étendre  leur  petit 
pouvoir,  la  cause  de  la  religion  et  celle  de  la  liberté  de  la  Suisse, 
et  de  leur  dire  que  l'on  prendrait  toutes  les  mesures  nécessaires 
pour  éviter  d'être  surpris  '.  EfTectivement,  l'on  recommença  à 
cette  occasion  le  travail  des  fortifications  qui  avait  été  négligé 
depuis  (juelque  temps,  surtout  l'on  s'appliqua  à  finir  le  boulevard 
du  Pin  et  l'on  destina  toutes  les  semaines  une  certaine  somme 
d'argent  à  ce  travail,  l'on  garnit  les  remparts  de  canons  et  l'on 
Ht  le  g'uet  avec  plus  d'exactitude  qu'à  l'ordinaire*.  L'empereur 
cependant  soumit  la  ville  de  Constance  et  celle  de  Lindau  à  ses 
armes,  après  quoi  il  se  contenta  de  ces  conquêtes,  la  bonne  conte- 
nance que  firent  les  Suisses  lui  ayant  fait  perdre  la  pensée  de  tourner 
ses  armes  contre  eux,  ce  qui  dissipa  bientôt,  et  dans  Berne  et  dans 
Genève,  les  inquiétudes  que  ces  mouvemens  y  avaient  causées. 

Nous  avons  vu  ci-devant'  que,  pendant  l'année  1047,  l'on  com- 
mença à  avoir  des  pourparlers  avec  les  Bernois  au  sujet  du  renou- 
vellement do  l'alliance  avec  eux,  afin  que  la  Ville  ne  fut  pas  sans 
appui  lorsque  le  terme  serait  expiré.  Cette  année  i548,  l'on  conti- 
nua de  travailler  au  même  ouvrage  du  mieux  que  l'on  put,  et  l'on 
obtint  à  la  fin  des  Bernois,  si  ce  n'est  tout  ce  (pie  l'on  souhaitait,  du 


'   R.  C,  vol.   43,  f°  164  i-o,   168  vo,       seiita  son  rap|)iirlle24  aoilt;  i()J(y.,f»17:fvo. 
170  r°  (l.)-21  août).  I^e  député  du  Conseil.       (Note  des  éditeurs.) 
Hudriod  llii  Mollard.  étant  de  retour,  |iré-  '  Ihid.,  I"  170  v",  171  v. 

'  P.  283.  ' 


l548  CONFIKMATION    DK    I.'aI.I.IA.NCK    AVRC    UKKNK.  .Sfi'y 

moins  mie  pm-d'e.  Df's  le  iiidis  de  mars,  V^aiidel  et  (liirlcl  furent  en- 
voyés à  Berne  à  ce  sujet,  d'où  ils  ne  rapportèrent  aucmie  réponse 
positive,  mais  seidement  (|iieU|ues  assentiniens  et  (jneltpies  bonnes 
paroles  qui  n'alioulissaicnl  pourlant  ;'i  rien'.  Au  nidis  de  juin  sui- 
vant, d'antres  d('piit(''s,  (|ui  .'dièrcnl  à  IJerne  solliriter  de  nouxeau 
cette  affaire,  en  i-evim-eul  île  même  sansH\oir  rien  Fait",  («ependani, 
(pu^lcpu's  jours  après,  l'on  reçut  une  lettre  des  seiiçiieurs  de  ce  canton, 
datt'e  du  2  piillet',  par  laquelle  ils  marquaient  qu'à  cause  de  diver- 
ses affaires  qu'ils  avaient  eues  et  de  l'absence  de  plusieurs  de  leurs 
conseillers,  ils  n'avaient  |)u  penser  plus  l('il  à  l'affaire  de  l'alliance, 
mais  que,  depuis  quelques  jours,  ils  avaient  résolu  d'entrer  en  négo- 
ciation là-dessus,  (tour  convenir  des  conditions  du  renouvellement 
ou  continuation  de  la  combonrgeoisie,  avant  fju'elle  lût  exjiirée. 
Sur  cet  avis,  Vandel  eut  ordre  de  retourner  à  Berne,  où  il  ap- 
prit que  le  Conseil  avait  nommé  neuf  commissaires  pour  examiner 
la  proposition  des  Genevois,  n'ayant  encore  rien  déterminé  ni  sur  le 
temps,  ni  sur  le  lieu  des  conférences  \  Cependant  les  bruits  de  guerre 
qui  survinrent  à  l'occasion  de  l'approche  de  l'armée  impériale  de 
Constance,  desquels  nous  avons  parlé  ci-dessus,  rompirent  cette 
négociation,  et  les  Bernois  écrivirent  à  leurs  alliés  de  Genève'  que, 
faisant  réflexion  à  la  situation  présente  de  la  Suisse  et  aux  dangers 
où  elle  se  voyait  exposée  par  les  armées  qui  (Haient  dans  son  voisi- 
nage, ils  ne  trouvaient  pas  le  temps  propre  à  négocier  une  nouvelle 
alliance,  ce  qu'ils  renvoyaient  à  faire  dans  la  suite,  mais  qu'eu 
attendant  que  l'occasion  se  présentât  plus  favorable  pinu-  entrer  dans 
cette  négociation,  ils  voulaient  bien  que  l'alliance  qui  subsistait 
encore  fût  confirmée,  telle  qu'elle  était  dans  tous  ses  articles,  pour 
clu(|  ans  après  l'e.Ypiration  du  terme  de  la  première,  c'est-à-dire 
après  le  mois  de  février  i55i,  ce  qui  fut  accepté  dans  Genève  avec 
plaisir  par  tous  les  Conseils',  Vandel  et  Curtet  étant  partis   poui- 


'  R.  C,  vol.  43.  f»  :ii  vo  (6  mars).  ■■  Ilnd..  (0  142  v'o  (20  juill.).  149  vo 

47  vo  (22  mars).  (:{1  juili.). 

'  Ibid..  fo   106  io   i'i  juin),    H:i   yo  s  Art-liives  fie  Genève,  P.H.,  n"  1427; 

(15  juin).  lettre  du  6  .sept.  ;  i-f.  R  C  vol.  43.  f"  188  v 

'  Arcliives  (le  Genève.  P.  H.ii»  1427  :  (10  sept.). 
cf.  R.  C,  vol.  43.  fn  128  yo.  «    Ihid..  |o  2:il  \o  (H)  ,un.). 


368         AFFAIRES  CONCERNANT  LE  DROIT  DE  CHASSE.        '  •>4') 

Berne,  au  mois  de  décembre,  |)our  remercier  les  Bernois  de  la  pro- 
loimalion  de  l'allianfe  et  l'accepter  de  la  part  de  leurs  supérieurs  '. 
il  est  à  remarquer  ([ue  les  parties  convinrent  que,  pendant  la  durée 
de  cette  prolongation,  le  départ  de  Bàle  subsisterait  dans  sa  force 
et  vig-ueur'.  Le  3  février  de  l'année  suivante  i549,  '^  Conseil  Géné- 
ral confirma  ce  dont  étaient  convenus  à  cet  ég-ard  le  Petit  et  le 
Grand  Conseil  '. 

Au  comnuincement  de  l'année  i549,  '^  sieur  de  St-Jeoire, 
gentilliomine  savoyard,  ayant  poursuivi  un  sanglier  dans  le  bois 
de  Jussy  et  l'ayant  pris,  les  officiers  de  Jussy  prétendant  qu'une 
chasse  de  cette  nature  é-tait  contre  les  droits  de  la  seigneurie, 
avaient  résolu  de  saisir,  s'ils  |)0uvaient,  ce  gentilhomme,  mais 
celui-ci  prévint  le  coup  par  une  lettre  honnête  qu'il  écrivit  au  Con- 
seil, par  laquelle  il  marquait  que  le  sanglier  avait  bien  été  pour- 
suivi sur  les  terres  de  Genève,  mais  qu'il  n'y  était  pas  mort,  pi-iant 
le  Conseil  d'agréer  la  hure  et  le  quartier  droit  de  cet  animal  qu'il 
lui  envoyait.  L'on  fut  content  de  cette  honnêteté  :  la  hure  et  le 
quartier  furent  assaisonnés  et  les  seigneurs  du  Conseil  s'en  réga- 
lèrent * . 

Quelques  mois  après,  un  cerf  qui  était  poursuivi  depuis  le 
Vuache  par  les  gens  du  seigneui'  de  Xille"  ayant  été  tué  à  Valleiry, 
village  de  la  dépendance  de  Chapitre,  les  paysans  du  lieu  s'en  sai- 
sirent, croyant  qu'il  devait  appartenir  à  leurs  seigneurs  de  Genève, 
et  l'apportèrent  dans  la  ville.  Le  seigneur  de  Ville  prétendait  qu'il 
était  à  lui  parce  qu'il  avait  été  poursuivi  par  ses  gens.  Le  Conseil 
loua  le  zèle  des  habitans  de  Valleiry,  mais  comme,  par  le  départ  de 
Bàle,  le  droit  de  la  haute  chasse  était  réservé  aux  seigneurs  de 
Berne  comme  souverains,  il  ne  voulut  point  se  prévaloir  de  ce  cerf 


'  Voir  Archives  de  Genève,  P.  H.,  Archives  de  Berne;  cf.  Eidg.   Abschiede, 

no  1422,  les  instructions  du  Conseil  à  ses  t.  IV,  1  d.  u»  i8t.  (Note  des  éditeurs.) 
deux  délégués.  {Note  des  éditeurs.)  '  Ibid.,  vol.  i4,  f»  1  v». 

»  R.  C  vol.  43,  f»  273  vo.   -   Les  *  Ibid.,  vol.  43,  f»  286  ro. 

Archives  de  Genève  conservent,  sous  le  *  Ou  plutôt  du  sr  de  Savigny,  au  nom 

n»  P.  H.  1423,  un  exemplaire  sur  parche-  duquel  .M.  de  Ville  se  présenta  devant  le 

min    de  l'acte  de    confirmation,    daté   du  Gonseil  pour  réclamer  le  cerf.  (Note  des 

10  déc.  1548  l't  revêtu  des  sceaux  de  Berne  éditeurs.) 
et  de  (ienè\e.  Il  s'en  trouve  un  seconil  aux 


i.>'|t)  i>i:iuîi.N    l'uivMiKii    sindk;.  .'•>(>() 

sans  ;)V()ii-  rHi|)Mr;i\niil  l'ail  inrormci-  le  liailli  de  Tciiiici-  de  la  chose, 
afin  (|ne  Ton  ne  iiùl  pas  aceiisi-r  les  (îenevi)is  d'alleiilei- aux  ilroits 
des  seigneurs  de  Berne  ' . 

Pour  achever  de  combler  d'honneurs  Ami  Perrin,  ou  l'élul 
non  seulement  syndic,  au  mois  de  février  de  celle  année,  mais 
encore  la  première  place  lui  tïil  assii^née,  quoi(]ue,  selon  les  lois  el 
la  coutume  constante,  il  ne  dilt  être  que  le  second,  Domaine  D'Arlod, 
qui  se  vit  coniraini  de  lui  céder,  ayant  été  dans  le  syndicat  lonj^- 
temps  avant  Perrin.  Il  y  eut  là-dessus  du  nmrmure  en  Deux  Cents, 
un  particulier  ayant  fait  quelque  reproche  aux  anciens  syndics, 
lesquels,  dans  ce  temps-là,  assignaient  aux  syndics  élus  leur  rang', 
quoique  pourtant  ils  fussent  obli;^és  de  le  faire  selon  les  ('dits,  mais 
ces  plaintes,  bien  loin  de  faire  aucun  effet,  excitèrent  rindigiiation 
de  toute  l'assemblée  contre  celui  qui  les  avait  ('-lex  l'-es.  Il  fut  envoyé 
sur-le-cham|)  en  prison  pour  avoir  osé  faire  une  send)lable  diffi- 
culté '. 

Le  nombre  des  nouveaux  bourgeois  aut^inentanl  considéra- 
blement el  les  anciens  citoyens  craignant  cpi'à  l'avenii-  ils  ne  fus- 
sent les  plus  forts,  le  |)rociireur  général  Vandel  proposa  là-dessus 
au  Petit  Conseil  qu'aucun  ne  fut  reçu  bourgeois,  dans  la  suite, 
qu'il  n'eût  demeuré  à  Genève  ipiinze  ou  vingt-cinq  ans.  Sur  quoi,  le 
Conseil  résolut,  le  3o  janvier,  (jue  l'on  ne  donnerait  la  bourgeoisie 
à  personne  qu'il  ne  rapportât  de  bons  témoignages  du  lieu  de  sa 
naissance  et  qu'il  n'eût  demeuré  pendant  un  an  dans  la  ville,  et  que 
les  nouveaux  bourgeois  ne  pourraient  prétendre  à  entrer  dans  le 
Grand  Conseil   que  dix  ans  après  avoir  reçu  la  bourgeoisie'. 

L'on  fit  aussi,  après  l'élection  des  syndics,  les  règlemens  sui- 
vans  :  qu'à  l'avenir  le  lieutenant,  les  quatre  auditeurs,  les  secré- 
taires de  la  justice  et  les  anciens  auditeurs  seraient  membres  du 
Conseil  des  Soixante;  que  ce  Conseil  devrait  être  rempli,  autant 
que  faire  se  pourrait,  de  citoyens  ;  (pie,  dans  le  Conseil  des  Deux 
Cents,  les  conseillers  des  Soixante  seraient  assis  les  premiei-s;  que 

'  R.  C.  vol.  i't.  fo  2.Ï.3  vo  (2  iiov.l.  moiilrant  que  Perrin  avait,  au  contraire, 

»  Ibid..  fo  4.    —  Le  ptaiguanl  était  été  élevé  en   dignité   avant   d'Arlod.  Cf. 

Jean  de  ta  Maisonneuve,  partisan  de  Cal-  ibiJ..  fo  3  ro.  {Note  des  éditeurs.) 
vin.  Le,<  anciens  syndics  se  justitièrent  en  "  R.  C.,  xol.  i'i,  («  29:5  vo. 


'.'fjO  LITIGE    AVIÎC    MICIIKL    DE    I5L0.NAY    SEUi.XEUR    Dl'    f:REST.  l54<) 

la  cour  des  cliâlelainios  dont  la  République  est  souveraine,  se  de- 
vrait tenir  dans  Genève,  et  que  les  assesseurs  des  châtelains  se- 
raient choisis  entre  les  citoyens  ' . 

Cette  année,  le  Conseil  termina  une  difficulté  qui  s'était  élevée, 
depuis  le  mois  de  juillet  i547,  entre  la  seigneurie  et  Michel  de 
Blonay,  seij^neur  du  (^rest.  (^ette  terre  est  dans  le  inandenienl  de 
Jiissy  et  relève  ahsoluineut  de  la  Ilépubli(|ue.  Cependant,  le  sieur 
de  Blonay  fit  un  attentat  à  la  souveraineté  de  Genève,  étant  sorti 
armé  de  son  château  et  ayant  fait  renverser  les  aiiues  de  la  sei- 
gneurie qui  venaient  d'être  érigées  par  les  ofhciers  de  Jussy  sur 
une  possession  qui  était  de  la  juridiction  du  Crest,  ces  armes 
ayant  été  ainsi  dressées,  par  ordre  du  Conseil,  pour  servir  de  sauve- 
gardes. Les  officiers  de  Jussy  ayant  élevé  les  mêmes  armes  une 
seconde  fois,  le  sieur  de  Blonay  les  fit  encore  mettre  bas,  et  pour 
pousser  la  rébellion  à  bout,  il  tenait  comme  une  espèce  de  gar- 
nison dans  son  château  et  disait  hautement  qu'il  prétendait  ne  dé- 
pendre en  aucune  manière  des  seigneurs  de  Genève'.  Comme  ce 
gentilhomme  était  sujet  de  Berne,  il  recourut  aux  seigneurs  de  ce 
canton  et  fit  intimer  la  marche  aux  Genevois '.Ceux-ci  prétendaient 
que  cette  affaire  ne  devait  point  être  traitée  devant  la  marche, 
cependant  ils  ne  purent  pas  éviter  d'y  envoyer  des  députés  au  jour 
qu'elle  avait  été  assignée'.  Les  députés  de  Genève  n'ayant  point  pu 
s'accorder  avec  ceux  de  Berne,  l'affaire  fut  renvoyée  à  Baie  devant 
un  surarbitre '.  Le  procès  traîna  ensuite  en  longueur  à  cause  de 
quelques  propositions  d'accommodement  qui  entretinrent  le  ta|)is. 
assez  longtemps",  mais  ces  propositions  n'ayant  pas  eu  lieu,  le  sur- 
arbitre de  Bâle  condamna  enfin  le  sieur  de  Blonay,  au  mois  d'août 
i548'.  Celui-ci,  qui  se  sentit  soutenu  des  seigneurs  de  Berne, 
n'ayant  pas  voulu  acquiescer  à  la  sentence  surarbitrale,  quoique 
rendue  dans  toutes  les  formes,  et  ayant  intimé  une  nouvelle  marche 
aux  seigneurs  de  (Jenève,  les  Genevois  ne  voulurent  pas  se  sou- 
mettre à  une  procédure  (pii  n'aurait  abouti  à  rien  et  à  laquelle  ils 

'  R.  C,  vol.  44,  fo  6  r»,  i4  V",  15  v».  *  Cf.  Archives  de  Genève,   P.   H., 

2  Ibid. ,yo\.  42,fol72  v°,  17.3  r", 182  r".  n»  1414,  lettres  de  Mictiel  de  Blonay,  sr  de 

'  Ibid.,  fo  211  ro.  M.-ichilly,  an  Conseil.  (Note  des  éditeurs.) 

*  Ibid..  fo  21()  yo.  '  1^.  C,  vol.  4:t,  fo  i:i4  r". 
"  Ihid..  fo  230  r". 


!,")/(()  itiuirs   i)'ioNi'iu;i'uisi;s   co.NruK  <ii:M';\  i:.  .'^71 

n'élaieiil  point  obliii;(''s  ;  cepeiKliiiil,  coiiiiiic  ils  ('"laiciil  bien  assurés 
de  leurs  droits,  ils  coiisetilireiil  de  iiietire  la  ililTicnllé  en  arbitrage. 
Ils  nommèrenl,  pour  cet  effet,  des  arbitres  de  leui-  pail  et  le  sieur  de 
Blonay  en  choisit  aussi  de  la  sienne,  (les  arbitres  s'étaut  asseni- 
bl('s  à  Genève,  le  16  mai  iiJ4i),  condamnèrent  le  sicui-  de  Blonay 
et  ordonnèrent  qu'il  Ferait  hommai>e  et  fidélité  aux  seigneurs  de 
(îenève  de  la  terre  du  Crest,  suivant  les  anciennes  reconnaissances, 
cassant  et  abolissant  tous  les  hommaqes  qui  pouvaient  avoir  été 
faits  auparavant,  soit  à  l'évêque  ou  au  Chapitre,  ou  à  (jnelque 
autre  seigneur  que  ce  lut,  au  pi'éjudice  de  la  seigneurie  de  Jussy'. 
Le  seigneur  de  Blonay  se  soumit  à  cette  sentence  et,  cpieUpies  mois 
après,  il  fit,  par  procureur  au.v  seigneurs  de  Genève,  riiommage 
auquel  il  avait  été  condamné,  avec  les  formalités  et  aux  conclusions 
qui  avaient  été  convenues'. 

La  ville  de  Genève  était  dans  une  situation  à  se  voir  à  tout 
moment  menacée  de  quelque  revers  fâcheux.  Aussitôt  qu'il  s'as- 
semblait quelques  troupes  dans  le  voisinag'e,  elle  entrait  dans  de 
grandes  inquiétudes  et  craignait  qu'il  ne  se  tramât  quelque  entre- 
prise funeste  à  sa  liberté.  Les  Français  et  les  Bernois,  qui  auraient 
été  très  fâchés  qu'elle  changeât  d'état,  à  moins  que  ce  ne  fût  pour 
tomber  entre  leurs  mains,  étaient  d'une  grande  attention  à  tous  les 
mouvemens  qu'ils  pouvaient  soupçonner  avoir  Genève  en  vue. 
Dès  le  mois  de  mars,  les  seigneurs  de  Berne  écrivirent  à  leurs 
alliés  de  Genève  (ju'ils  savaient  de  bonne  part  qu'il  y  avait  un  des- 
sein formé  de  surprendre  la  ville,  lequel  avis  ils  confirmèrent 
depuis  à  plusieurs  fois,  exhortant  le  mag-istrat  d'être  extrêmement 
sur  ses  gardes '.  Ils  donnèrent  ensuite  des  nouvelles  plus  particu- 
lières du  dessein  qui  se  tramait  :  ils  mandèrent  que  le  seigneur 
de  RoUe,  ancien  ennemi  de  Genève,  levait  du  monde  dans  la 
Franche-Comté';  qu'il  y  avait  aussi  de  nombreuses  trou|)es  dans  la 
Val  d'Aoste,  qui  devaient  être  commandc'es  par  Ferdinand  de  Gon- 

'  li.  (",.,  vol.  '1.4,  fo  8:!  r".  !tO  v».  99  v»,  ■•  Ce  n'est  pas  précisénient  ce  que  di- 

103  r".  salent  les  Bernois;  Ils  demandaient  slni- 

^  Ibid.,  î°  301  l'o.  plement  communication  d'une    lettre  du 

'  Lettres  des  11  et  .30  mars  (Areliives  seitineur  de  Rolle.  dans  laquelle  celui-ci, 

de  Genève,   P.  H.,   n»  1449)  ;   cf.   H.  ('..,  protestant  contre  certaines  calomnies  dont 

vol.  44.  f"  43  r".  .^9  v".  (il  r".  il  était   l'olijet,  demandait   au  Conseil  de 


'À-j2  AVKRTISSIOMKNTS    Al      S|t.II:t    IIR    f;KS    KN'lRKl'lUSKS.  '•'''^1',) 

zague,  g-ouverneur  de  Milan'  ;  qu'elles  s'approcheraient  de  Genève 
du  côté  du  F'auci^ii}'  et  que  l'armée  qui  se  formait  en  Franche- 
Comté,  et  qui  aurait  le  roi  des  Romains  et  le  prince  de  Pic-mont  à 
sa  tête,  viendraient  tondre  en  même  temps  sur  cette  ville  d'un 
autre  côté'. 

Raymond  Pellisson,  président  de  Chambéry,  écrivit  en  même 
temps'  qu'il  craignait  beaucoup  que  Ferdinand  de  Gonzague  n'en 
voulût  à  Genève,  qu'il  était  arrivé  à  la  Val  d'AosIc  à  la  tête  d'une 
armée  considérable  et  qu'il  appréhendait  que  ce  général  n'eût 
quelque  intelligence  dans  la  ville.  Quelques  jours  après,  il  manda 
que  l'on  avait  intercepté  des  lettres  par  les([uelles  il  paraissait  que 
le  dessein  dont  il  soupçonnait  depuis  quelque  temps  Ferdinand  de 
Gonzag'ue  avait  bien  été  véritablement  formé,  et  que  ce  capitaine 
avait  des  intelligences  avec  des  gentilshommes  savoyards  pour  lui 
faciliter  cette  conquête.  Il  exhortait,  en  même  temps,  la  Ville  d'être 
sur  ses  g-ardes  et  l'assurait  de  la  bienveillance  du  roi,  ducpiel  il 
avait  reçu  ordre  d'offrir  de  sa  part  tous  les  services  dont  elle  pour- 
rait avoir  besoin  dans  une  seml)lable  occasion,  cpie  ce  prince  lui 
fournirait  avec  autant  de  plaisir  que  s'il  était  question  de  défendre 
quelqu'une  de  ses  places.  On  remercia  le  président  de  Chambéry 
de  ses  avis  et  de  ses  offres  de  services,  et  cependant  l'on  prit  les 
précautions  nécessaires  pour  se  garantir  de  toute  surprise'. 

Ferdinand  de  Gonzague  ayant  su  que  son  dessein  avait  été 


lui  ilélégner  deux  de  ses   membres  pour  avec  le  président  de  Ctiamiaéry,  lesquelles, 

qu'il  pilt  leur  communiquer  des  avis  inté-  selon  toute  apparence,    n'ont  d'autre  but 

ressaut  la  siireté  de  la  ville  (Archives  de  que  de   remettre  Genève  au   roi    (R.  ('., 

Genève,  P.  H.,  n»  l4o2,  lettre  datée  île  vol.  't4,  f»  â42  r").  Sur  Jean-Amédée  de 

Lucinge,  18  mars).  Le  Conseil  lui  répondit  Beaufort,  seigneur  de  Rolle,  voir  Marti- 

simplement  que  ses  membres  étaient  trop  gnier  et  de  Crousaz,  Dict.  hist.  du  canton 

occupés  pour  pouvoir  s'absenter  (R.   C,  de  Vnud,   Lausanne,   1867.  inS,  p.   792. 

vol.  44.  f»  ."il  V").  Malgré  ses  protestations.  (Note  des  éditeurs.) 

le  sr  de  Rolle  n'inspirait  qu'une  confiance  '  Archives,  P.    H.,    n»  1449.   lettres 

limitée  aux  gouvernements  de  Genève  et  des  9  avril,  29  mai.  20  et  lîO  juin  et  31 

de  Berne.  Le  17  octobre,  Perrin,  revenant  juillet;  cf.  R.  C,  vol.  44,  fo  67  r»,  118  r», 

d'Annecy,  rapporte  au  Conseil  avoir  appris  141  r",  148  v". 

de  personnes  bien  intentionnées  pour  (ie-  '  Archives  de  Genève,  P.  H.,  n»  1449. 

nève  que  le  sr  de  Rolle  n'a  été  à  Lucmge  lettre  du  10  août  15i-9. 

que  pour  tramer  quelipie  entreprise  contre  '  Ibid.,  n»  1444.  lettre  du  16  juin  1.549. 

la  ville  el  i|iril  :i  ili's  iiilelligences  secn'Ies  *  R.  C..  vol.  44.  l'o  149  r"  (if  juillet). 


l5/|((  I.ITKiK    AVKC     r.i:    SICNAT    DR    CUAMUl'lK  V.  S^S 

(l(''C()iivrrl  il  (  lliaiiil)t'ry  et,  à  (ïcik-vc,  (|ii('  Ton  (''liiil  sur  si's  g-ardes 
dans  i-cllt'  \  illc  cl  (|iii'  les  Français  a\ai('iil  l"ail  assiuci-  Ions  Irs 
passai^t'S,  de  soilc  (jn'il  n'y  avait  aiicuiif  a|>par('iic('  ([n'il  pril  jk'ik''- 
Irer  dans  ce  pays,  prit  le  parli  do  se  retirer  avec  ses  lr()ii|ics  dans 
le  Milanais,  ce  ([ur  les  l'eiililslionunes  savoyards  avec  (pii  il  a\ail 
en  des  inlellii;;ences  ayant  appris,  ils  (piillcrcnl  anssiu'il  le  pays. 
I^e  pr(''si(lcnl  de  ( '.li;nnl)(''r\  inloiina  le  niai^islral  de  Oenèscde  icin' 
l'iiile  cl  le  pria  de  les  l'aire  saisn-,  s'il  eniraieni  dans  la  \ille,  poin- 
les  Ini  rcniellre  ensnile  afin  de  les  |)unir  de  lenr  trahison,  car  ils 
n'étaient  |)as  senlenieni  accusés  d'avoir  des  intelligences  avec  Fer- 
dinand de  (îonzague  pour  l'aider  à  s'emparer  de  Genève,  mais 
aussi  à  se  rendre  maître  des  élats  de  Savoie  deçà  les  nions,  doni  le 
roi  était  en  possession.  Entre  ces  gentilshommes  étaient  les  sieurs 
du  Cliàble,  du  Boucliet,  de  Marcossey,  Cusinens,  Alardet,  ahhé  de 
Filly,  et  Salteur,  ahhé  de  Rumilly '. 

Deux  mois  après,  deux  de  ces  i^entilshonmies  '  (pu  s'c'-laient 
laissés  prendre  et  qui  avaient  été  constitués  prisonnieis  à  (Ihamltéry, 
ayant  rompu  les  prisons,  avaient  été  saisis  à  Genève.  Aussitôt  ([ue 
le  sénat  l'eut  appris,  il  envoya  un  des  conseillers  de  son  corps  en 
cette  ville,  avec  le  lieutenant  du  roi,  présenter  des  lettres  ré(|uisi- 
toires  au  Conseil  pour  leur  reniellre  ces  deux  gentilshommes,  les- 
quels le  sénat  punirait  ensuite,  suivant  l'exigence  du  cas,  alléguant 
que  le  crime  dont  ils  étaient  accusés  ayant  été  commis  sur  les  terres 
du  roi  et  non  sur  celles  de  Genève,  la  connaissance  en  appartenait 
aux  ot'tici(>rs  de  sa  Majesté.  Cependant,  comme  l'on  n'avait  pas 
accoutumé  dans  Genève  de  rendre  les  prisonniers  qui  étaient  récla- 
més par  des  juridictions  étrangères,  l'on  refusa  aux  députés  du 
sénat  de  Chandjéry  leur  demande  et  on  leur  dit  que  si  le  sé-nat  vou- 
lait remettre  au  Conseil  le  procès,  les  indices  et  autres  procédures 
faites  contre  les  prisonniers,  l'on  en  ferait  bonne  justice  et  que 
même  l'on  consentirait  volontiers  quele sénat  envoyât quelipTun  de 
son  corps  pour  être  ti-moin  de  tout  ce  qui  se  passerait  à  cet  égard". 

'  Arcliives.  P.  11..  iio  IH'k  leltrc  ilu  ^  Ils  étaient  en  réalité  au  uomhre  de 

26  juin.Cf.  t'..G..  voLtl.  f'i|'i:ir'V  — Il  n'y  a  trois  :  Claude  et  Fi-.incois  Portier  et  Frau- 

janiaiseu  a  Hnmilly  i]u'un  prieuré.  Cf.  lies-  rois  Berin,^'aul;  voir  Archives  de  Genève, 

son,  Mémoires,  p.  11:2.  Sur  Alardet,  voir  Procès  eriin.,  n»  ioiS.  iNole  des  éditeurs.) 

ci-après,  p.  463,  n.  i.  (Note  des  éditeurs.)  »  Ibid.,  fo  205-â08  ro  (7-9  sept.). 


'i']ll  GENÈVE    RECHEUniIE    l'aLLIANCE    DES    CANTONS.  '  "^Ad 

On  ne  voit  pas,  |iar  les  registres,  que  le  sénat  de  Ghambéry  accepta 
la  proposition  ;  il  paraît  seulement  qu'après  un  long-  examen  de 
cette  affaire  (]ui  f"u(  consultée  par  des  avocats,  le  Conseil  ne  trouva 
pas  de  preuves  suffisantes  contre  ces  gentilshommes  et  qu'il  leur 
accoi'da  leur  élargissement  ' . 

Les  mouvemens  des  troupes  impériales,  soit  dans  la  Val 
d'Aoste,  soit  en  Franche-Comté,  des(|uels  les  Bernois,  comme  nous 
l'avons  dit,  donnèrent  avis  à  leurs  alliés  de  Genève,  portèrent 
ceux-ci  à  faire  de  nouvelles  démarches  pour  être  com|)ris  dans 
l'alliance  générale  des  Ligues,  persuadés  qu'ils  étaient,  d'un  côté, 
(pi'ils  ne  sauraient  avoir  tro|)  d'appui  et  de  protection  contre  le  duc 
de  Savoie,  leur  ennemi  naturel,  et  l'empereur  (jui  le  protégeait,  et 
de  l'autre,  qu'il  leur  était  avantageux  de  n'être  pas  à  la  merci  des 
seuls  Bernois  ([ui  leur  tenaient  la  barre  sur  le  dos  et  qui  ne  voyaient 
qu'avec  une  extrême  répugnance  f|ue  les  Genevois  eussent  évité  de 
tomber  sous  leur  domination. 

L'on  prit,  |iour  cet  effet,  le  parli  d'envoyer  à  Berne,  le  12  avril, 
Perrin,  premier  syndic,  et  Etienne  tleChapeaurouge,  ancien  syndic% 
avec  ordre  de  représenter  aux  seigneurs  de  ce  canton  que  leurs 
supérieurs,  réfléchissant  aux  circonstances  dangereuses  dans  les- 
quelles la  Républi([ue  se  rencontrait  par  les  desseins  que  ses  enne- 
mis formaient  tous  les  jours  contre  elle,  comme  leurs  Excellences 
de  Berne  leur  en  avaient  donné,  depuis  quehpie  temps,  de  fré- 
quens  avis,  et  considérant  que  Genève  était  comme  la  clef  de  la 
Suisse,  que,  si  elle  était  menacée,  l'étal  de  Berne  serait  en  danger 
et  qu'elle  était  aussi  le  passage  le  plus  sûr  et  le  plus  commode  entre 
la  France  et  les  Gantons,  ils  avaient  cru  qu'il  serait  avantageux  et 
à  cette  ville  et  aux  Suisses  qu'elle  entrât  dans  l'alliance  générale 
des  Ligues,  si  elle  était  assez  heureuse  pour  être  agréée  par  les 
différens  états  qui  composaient  cette  puissante  et  illustre  nation, 
qu'elle  pourrait  éviter  parla  un  malheur  semblable  à  celui  qui  était 

'  R.  C,  vol.  44,  l'o  2:{6  (lOoct.).  —  gouverneur  de  naupliiné  et  Savoie,  et  du  roi 

Le  Conseil  maintint  fermement  son  refus  lui-même,  lesquels  écrivirent  chacun  aux 

de  livrer  les  prisonniers,  ce  qui  eût  été  con-  magistrats  genevois  au  sujet  de  cet  te  affaire; 

traire  aux  Franchises,  malgré  les  vives  ré-  voir   aux    Archives   de   Genève,    P.   H., 

clamations  du  président  du  sénat  de  Cliam-  w  1444,  1441)  et  1453.  (Note  des  éditeurs.) 

béry,de  François  de Lorrainp,duc  de  Guise,  '  R.  G.,  vol.  44,  f"  6S  r»,  67  vo. 


i5/|()  l'KKiuN   i;r  ciiAi'ivu  iu)i(ii-:  uki'itks  a  ber.nk.  .i^.) 

;trriv(''  (l('|)iiis  [x-ii  i'i  la  \  illf  de  ( lonstaiice,  la((uell('  r('iii|i('iciir  a\;iil 
atta(|uée  iiii|nini''iii(Mil  paire  (iii'elle  (''tail  dépoiirs  iio  (rajjpui  cl 
d'alliances. 

(Jiie  si  Genève  élait envahie,  le  Corps  helvétique  en  ressentiiail, 
le  contre-eoiip,  puisque  par  là,  le  pays  sérail  ouvert  aux  ennemis, 
du  moins  d'un  côté,  malheur  dont  elle  serait  garantie,  el  la  Suisse, 
par  eous(''(pieut,  des  suites  fâcheuses  d'une  telle  invasion,  si  Genève 
était  eonq)rise  dans  l'alliance  générale,  les  ennemis  cpii  auraient  eu 
des  vues  sur  eette  ville  pendant  ([u'elle  n'était  unie  aux  Suisses 
par  aucune  alliance,  n'ayant  garde  de  l'entreprendre  (piaud  elle 
tiendrait  à  eux  par  des  liens  aussi  étroits,  ce  fpii  tournerait  à  l'avan- 
tage des  uns  et  des  autres.  Qu'ainsi  les  seigneurs  de  Genève 
priaient  leurs  très  chers  et  puissans  alliés  de  Berne,  sans  l'aveu  el 
l'agrément  desquels  ils  ne  pouvaient  être  reçus  dans  aucune  autre 
alliance,  de  consentir  à  la  recherche  qu'ils  auraient  dessein  de  faire, 
de  leur  indiquer  les  moyens  d'y  réussir  et  de  leur  rendre,  au[)rès 
des  autres  cantons,  tous  les  bons  offices  qui  pourraient  dépendre 
d'eux  pour  parvenir  à  cet  ouvrage  si  utile  et  si  nécessaire  ;  que  l'on 
espérait  qu'ils  ne  prendraient  pas  en  mauvaise  |)art  ce  dessein, 
puisque  cela  ne  leur  portait  aucun  préjudice  et  ne  tendait  (ju'à  as- 
surer le  repos  de  Genève,  en  particulier,  et  de  la  Suisse,  en 
général. 

Les  mêmes  di''|)ulés  avaient,  de  |)lus,orilre  tle  leur  dire,  qu'en- 
core que  les  seigneurs  de  Berne  fussent  en  étal  de  donner  par  eux- 
mêmes  un  secours  suffisant  à  leurs  alliés,  cependant  la  guerre  que 
Fou  craignait  |)ourrait  tourner  de  telle  manière  (ju'il  leur  serait 
iuq^ossible  de  secourir  la  ville  de  Genève,  (pielque  bonne  volonté 
cpi'ils  eussent  à  le  faire,  puisqu'ils  seraient  occupés  à  garder  et  à 
défendre  leur  propre  pays.  Que  la  même  ville  n'ayant  rien  épargné 
pour  se  fortifier  et  s'étant  même  fort  endettée  pour  en  venir  à  bout 
—  fortification  qui  tournait  à  leur  avantage  et  à  celui  de  toute  la 
Suisse,  puistjue  la  prise  de  Genève  devenant  par  là  plus  difficile, 
leur  pays  et  celui  des  autres  cantons  en  était  tant  mieux  gardé  et 
défendu —  la  recherche  qu'elle  faisait  n'avait  rien  que  de  juste  et 
de  raisonnable,  puisqu'elle  ne  tendait  qu'à  l'utilité  commune,  d'au- 
tant plus  que  la  ville  de  Genève  ne  se  pioposait  de  faire  alliance 


3^0  ALLIA.NCE    IJES    (AMONS    AVEC    UK.NKI     II.  '■"'4',) 

qu'avec  les  nieilleiirs  amis  o1  les  alliés  les  plus  iulimes  (ju'eussent 
les  seigneurs  de  Berne  ' . 

Perrin  el  de  Chapeaurouge  eurent  audience  et  du  Petit  et  du 
Grand  (^jnseil,  mais  ils  furent  refusés,  ces  Conseils  leur  ayant 
répondu  (ju'ils  voulaient  se  tenir  au  traité  (pii  (''tait  entre  les  deux 
villes,  rpie  comme  ils  ('taient  dans  la  ferme  résolution  de  l'observer 
religieusement  par  ra|>porl  aux  autres  articles,  ils  prétendaient 
aussi  que  celui  t|ui  mettait  Genève  dans  la  nécessité  de  ne  pouvoir 
faire  d'alliance  avec  un  autre  état  sans  leur  consentement,  de- 
meurât dans  toute  sa  force  et  vigueur,  etcpi'ils  trouvaient  que  cette 
ville  pouvait  fort  bien  se  passer  de  toute  autre  alliance.  Il  paraît 
même  par  les  registres  ipie  cette  démarche  fut  très  mal  prise  à 
Berne  et  que  l'avoyer  Na-geli  se  mit  fort  en  colère  contre  les 
envoyés  de  Genève  quand  ils  lui  allèrent  annoncer  le  sujet  de 
leur  députation'. 

Cependant  l'on  résolut  à  Genève  de  ne  se  point  rebuter,  quel- 
que dure  et  fâcheuse  réponse  que  l'on  eût  à  essuyer  à  Berne,  mais 
au  contraire  de  travailler  à  faire  tant  d'amis  à  la  Ville  qu'elle  put 
venir  heureusement  à  bout  de  son  dessein,  et  comme  une  affaire  de 
cette  nature  ne  pouvait  réussir  sans  un  grand  secret,  le  Conseil  des 
Deux  Cents  en  remit  la  conduite  au  Conseil  ordinaire,  avec  pleins 
pouvoirs  de  faire  toutes  les  démarches  et  de  prendre  toutes  les  réso- 
lutions nécessaires  pour  parvenir  au  but  que  l'on  se  proposait  \ 

Henri  II,  roi  de  France,  ayant  trouvé  qu'il  était  de  son  intérêt 
de  renouveller  l'alliance  que  le  roi  François  \",  son  père,  avait- 
contractée  avec  les  Suisses,  cette  affaire  s'était  négociée  depuis  peu 
à  Soleure  et  avait  été  enfin  conclue  * .  Tous  les  cantons  catholiques 
y  étaient  entrés,  mais  ceux  de  Zurich  et  de  Berne  n'y  voulurent 
jamais  donner  les  mains,  et  ils  furent  détournés  de  le  faire,  s'il 

'  Instructions   données  à    Perrin   et  '  R.  C,  vol.  44,  i'o  87  v».  93  v. 

Cliapeaurouge,  députés  à  Berne,  Archives  de  *  Eidg.  Abschiede,  t.  IV,  le,  n"  38 

Genève,  P.  H.,  u"  1437.  (Note  des  cditttus).  (6  juin).  —  Les  .\rcliives  de  (îenève(P.  H., 

^  l\.  C,  vol.  44,  f"  82  vo  (29  avril).  iio   1443)  conservent  une  copie  du  traité 

La  réponse  écrite  des  Hernois,  en  date  du  conclu  entre  le  roi  et  les  Cantons,  copie 

25  avril,  se  trouve  aux  Archives  de  Ge-  faite  et  signée,  en  date  du  17  juin,  par 

nève,  P.  H.,  n»  1437.  Cf.  Eidg.  Abschiede,  George  Wyl,  secrétaire  et  notaire  public 

t.  IV,  1  e.  u»  24.  {Note  dex  éditeurs.)  de  Soleure.  (Note  des  éditeurs.) 


ii)/|9  HKKM-:    i.T   zrmcii    kki  i  si:m    i.i.i  u    Armiisio.N.  '.'y-j-i 

en  Faut  croire  1(>  Fhiucux  liistorieii  de  Tlioii ',  |)ar  le  souvenir  des 
exliorlations  du  miuisire  Zwingle  (|ui,  viuyl-iiuil  ans  auparavant, 
ayani  |)arl(''  en  chaire  avec  beauc()ii|)  de  véhémence  contre  un 
projet  d'alliance  avec  le  roi  Fran^-ois  1",  alliance  dont  les  princi- 
paux articles  roulaient  sur  la  solde  et  les  pensions  que  la  France 
s'engageait  à  donner  aux  troupes  que  les  Suisses  lui  fourniraient 
pour  taire  la  guerre,  les  avait  persuadés  (pie  c'était  une  chose 
honteuse  et  qui  ne  pouvait  que  déplaire  infiniment  à  la  divinité, 
de  mettre  sa  vie  à  prix  pour  le  service  d'un  prince  étranger.  Eftec- 
livement,  il  parait  par  les  reg-istres  publics  qu'à  Zurich,  les  minis- 
tres furent  cause  du  refus  que  fit  ce  canton  d'entrer  dans  ce  traité', 
que  l)ien  des  honnêtes  gens  dans  Genève,  persuadés  qu'il  était  de 
l'intérêt  de  toute  la  Suisse^  et  de  la  ville  de  Genève  en  particulier, 
(pie  les  cantons  protestans  fussent  compris  dans  cette  alliance, 
prièrent  Calvin  d'aller  à  Zurich  pour  porter  les  ministres  de  cette 
ville  à  changer  de  sentiment,  ce  qu'il  fit,  mais  qu'il  ne  put  point 
y  réussir,  les  Zurichois  lui  ayant  témoigné  qu'ils  étaient  dans  la 
ferme  résolution  de  ne  point  vendre  leur  sang-'.  Les  Bàlois  et  ceux 
de  SchafFhouse  se  firent  aussi  un  grand  scrupule  de  consentir  à 
cette  alliance,  parce  que  le  roi,  dans  ce  teinps-là,  faisait  punir  des 
plus  grands  su|)plices  ceux  de  ses  sujets  qui  faisaient  profession 
de  la  même  religion  (ju'eux;  cependant,  après  avoir  été  bien 
pressés  de  le  faire,  ils  y  donnèrent  les  mains*. 

'  Historiwum     sut     temporis     lihri  ne  se  laissa  pas  ébranler  et  persista  lians 

r.xxxviu.  Genève,   1(520,  o  vol.  in-l»,  t.  1,  son  opposition.  Ce  n'est  pas  il'ailleurs  que 

P-  l'i-  Calvin    eût  la  moindre   sympathie  pour 

*  Buliinger,  en  efi'et,  demeurant  tidèle  Henri  II,  mais  il  redoutait  et  tiaïssait  plus 

aux  sentiments  de  son    maître  Zwingli ,  encore  Charles-Quint  : .  Autre  chose,  écri- 

s'opposa  vivement  à  fadhésion  de  Zurich  vait-il  à  Buliinger  (lettre  L-ilée),  est  de  se 

et  il  entraîna  le  refus  du  gouvernement  et  pencher  partout  où  se  montre  l'ombre  de 

du  peuple  de  ce  canton.  Voir  ci  dessous.  l'Égyple,  autre  de  négliger,  par  une  sécu- 

note  2.  (Note  des  éditeurs.)  rjté  coupable,  un  appui  dont  Dieu  nous 

'  R.  C,  vol.  44,  fo  106  v,  12.3  v»  (20  permet  de  nous  servir.  Craignez,  en  fuyant 
mai-5  juin).  Avant  de  se  rendre  à  Zurich,  Pharaon,  de  tomber  dans  les  mains  d'An- 
Calvin  avait  écrit  à  Buliinger,  le  7  mai.  tiochus.  .  {Note  des  éditeurs:} 
pour  l'engager,  par  toute  sorte  d'exemples  *  Eidg.  Abschiede,  t.  IV,  1  e,  no  39, 
tirés  de  l'Ancien  Testament,  à  revenir  sur  o8,  59.  Cf.  Jean  de  Muller.  Hist.  de  la 
son  opposition  à  l'alliance  française  (0/)«ra,  Conf.  suisse,  trad.  de  Monnard  et  Vullie- 
t.  XIII,  no  1187).  Buliinger,  qui  lui  repon-  min,  t.  XI,  p.  .■i07.  [Note  des  éditeurs.) 
dit  sur-le-cliamp  tibid.,  n«  1194.  Il  mai). 


3^8  NOUVELLE    DÉPUTATION    POUR    l'aLLLVNUE    UKS    CANTONS.        1 54'J 

La  négociation  de  cette  alliance  donna  occasion  aux  (envoyés 
des  Cantons  à  passer  plus  d'une  fois  par  Genève  pour  aller  en 
France.  On  profita  de  leur  passag"e  pour  leur  |)arler  du  dessein  (jue 
l'on  avait  depuis  longtemps  d'entrer  dans  l'alliance  j>énérale  des 
Ligues  et  pour  les  porter  à  être  favorables  à  la  Ville  dans  la 
recherche  (pi'elle  en  voulait  faire;  on  résolut  de  leur  faire  toutes 
les  caresses  et  toutes  les  honnêtetés  possibles.  Ues  envoyés  de 
Schwytz,  de  Glaris,  d'LInterwald  et  de  Soleure  étant  arrivés  à  Ge- 
nève le  ()  mai,  le  Conseil  leur  envoya  des  ratVaîchissemens  de 
malvoisie  et  d'hypocras,  et  le  premier  syndic  Ami  Perrin,  avec 
plusieurs  autres  du  Conseil,  leur  allèrent  tenir  conipagnip  à  souper. 
Dans  la  conversation,  ils  leur  témoiniièrent  le  désir  qu'avaient 
leurs  supérieurs  d'entrer  dans  l'alliance  générale  et  les  prièrent 
d'agir  auprès  des  seigneurs  de  Berne  pour  les  porter  à  ne  pas  s'op- 
poser à  ce  dessein  ' . 

L'on  avait  mis  en  délibération  dans  le  Conseil  s'il  ne  serait  pas 
à  propos  d'envoyer  à  la  diète  qui  se  tenait  à  Soleure,  au  sujet  de 
l'alliatice  avec  la  France,  mais  l'on  trouva  que  pour  ne  faire  aucune 
démarche  dont  on  pût  être  blâmé,  il  fallait  s'adresser  encore  une 
fois  aux  seigneurs  de  Berne,  et  pour  cet  effet,  leur  envoyer  de  nou- 
veaux députés  qui  eussent  ordre  de  leur  représenter  que  ce  n'était 
pas  dans  la  vue  d'avoir  avec  eux  dans  la  suite  une  union  moins 
étroite,  que  la  ville  de  Genève  souhaitait  d'entrer  dans  l'alliance 
générale  des  Ligues,  mais  au  contraire  pour  en  cimenter  et  en  ser- 
rer en  (pielque  manière  les  nœuds,  en  s'unissant  avec  les  états  qui 
ne  faisaient  qu'un  même  corps  avec  eux,  qu'ainsi,  elle  les  priait 
instamment  de  lui  être  favorable  ilaiis  ce  dessein  et  même  de  vout 
loir  intercéder  pour  elle  auprès  des  seigneurs  des  Ligues.  Les  dé- 
putés étaient  encore  chargés,  en  cas  de  refus,  de  prier  les  seigneurs 
de  Berne  de  ne  pas  trouver  mauvais  (|ue  leurs  alliés  de  Genève 
agissent  par  eux-mêmes  auprès  des  Cantons,  pour  être  reçus  dans 
l'alliance  générale,  puiscpie  rien  n'était  plus  naturel  à  eux  que  de 
faire  tout  ce  qui  serait  en  leur  pouvoir  |)our  se  procurer  cet  avan- 
tage, soit  pour  se  décharger  envers  les  seigneurs  des  Ligues  île 

'  H.  C,  vol.  44,  fo  94. 


iS/p)  IUCCLAUAIIO.N     DKS    CO.NSICII.S     A     CIC     SI  .fi:r.  .'lyC) 

loiik's  les  siiilcs  taclicuscs  (|iic  |)()Liirail  avoir,  |)oiir  le  i-('|ios  du 
Corps  lielv(''li(|iie,  leur  <\\cIusion  de  l'alliance  j>éuérale,  ipie  pour  se 
disculper  aupn'-s  de  leur  |K)sLéril«^  el  n'être  pas  accusés  pai-  elle 
d'avoir  uéyiii;é  une  alVaire  autant  essentielle  à  sou  houlieur  el  à 
son  repos  ' . 

Le  premier  svndic  l'errin,  Du  Moilard,  lieulenaiil,,  Ktieuue  de 
Cliapeaurouqe,  conseiller,  el  Fran(;ois  Luilin,  l'ureiil  ciiarqés  de 
celte  commission.  Aussitôt  qu'ils  furent  à  Berne,  avant  appris  |)ar 
la  voie  de  (pichpies  aruis  (pie  les  seigueiu's  de  ce  canlon  ir(''laieiil 
pas  dis})Osés  à  donner  inie  réponse  plus  satistaisaule  (pie  celle 
(pi'ils  avaient  faite  aux  précédens  députés,  ils  iidormèrent  en  par- 
licidicr  les  principaux  seigneurs  du  (Conseil,  ce  (pii  leur  avait  paru 
produire  (piel([ue  bon  ellel.  Après  avoir  ainsi  disposé  les  esprits, 
ils  eurent  audience  des  Conseils,  desquels  ils  n'eiireul  d'autre 
réponse  que  celle-ci  :  (Ju'ils  souliailaient  d'avoir  la  demande  de 
leurs  alliés  de  Genève  par  écrit,  après  rpioi  ils  donneraient  leur 
réponse  de  la  même  manière.  Les  députés  n'ayant  pas  eu  ordre  de 
rien  donner  par  écrit,  ne  voulurent  pas  le  faire  et  se  chargèrent 
seulement  de  faire  le  rapport  de  la  proposition  (pii  leur  était  faite 
à  leurs  supérieurs  '. 

Quand  ils  furent  de  retour  à  Genève,  le  2(j  mai,  et  ([u'iis 
eurent  fait  leur  rapport  en  Petit  et  en  Cîrand  Conseil,  il  fut  résolu 
que  l'on  donnerait  par  écrit  la  résolution  suivante'  : 

Nous  sindics,  etc.,  pour  nous  prémunir  contre  /es  entreprises 
de  nos  ennemis,  nous  souhaitons  d'avoir  quelque  part  à  la  puis- 
sante, forte  et  excellente  alliance  des  hauts  et  très  puissans  sei- 
qneurs  îles  Ligues,  par  l'entremise  et  le  secours  et  en  suivant  les 
bons  avis  des  magnifiques  et  puissans  seigneurs  nos  coinbourgeois 
de  Berne,  et  aux  conditions  les  plus  avantageuses  que  nous  pour- 
rons obtenir,   sans  prétendre  de  nous  séparer  d'eux  en  (pudque 

'  R.  C,  vol.  44,  fo  90  ro,  104  v»,  et  '  Nous  n'avons  pu  retrouver  aux  Ar- 
instriictions  liu  Conseil  :i  ses  ilélégués,  en  chives  de  Genève  le  texte  de  celte  défia- 
date  du  18  mai  (Arcliives  de  Genève.  ration,  dont  Gautier  ne  donne  ici  que  la 
P.  tl.,  no  1437).  paraptirase  en  style  du  XYIl»  siècle.  Cf. 

2  H.  C,   vol.  44.   |o  11.1.  Cf.  Eiig.  SK.  C,  vol.  44,  f»  116  vo.  {Note  des  édi- 

Abschiede.  t.  IV,  1  i-,  n»  ;i4  (:24-2o  mai).  leurs.) 


38o  TROISIÈME    DÉPUTATION    A    liEIlNE.  1 54l) 

manière  (nœ  ce  noil  ou  de  rien  faire  de  cunlraire  à  nos  engajje- 
niens,  au-rquets  nous  déclarons  de  plus  fort  que  nous  voulons  nous 
tenir,  de  même  qu'à  la  bienheureuse  réformation  de  l'Evangile, 
que  Dieu  nous  a  fait  la  (jrdce  de  recevoir  de  leurs  mai/is,  dans 
laquelle  nous  voulons  vivre  et  mourir  avec  eu.v. 

Frari(;ois  Lullin  parlil,  le  5  juin  pour  porler  celle  fléclaraliou  à 
lîeriie',  cl  il  en  rapporta  poui-  rc'ponse  (jne  l'alliance  enlre  Berne  el 
Genève  ayant  été  prolongée  depuis  peu  jxnir  einf|  ans,  ces  deux 
villes  pourraient,  pendant  ce  temps-là,  penser  aux  moyens  d'en 
faire  une  autre  (jui  serait  plus  avantageuse  aux  seigneurs  de  Ge- 
nève que  la  première  ;  que  cela  n'enqx'clierait  pourtant  pas  les  sei- 
gneurs de  Berne  d'agir  auprès  des  Cantons  pour  olitenir  d'eux  de 
recevoir  Genève  dans  l'alliance  générale  des  Ligues,  sur  le  même 
|)icd  que  l'i'laient  les  villes  de  Saint-Gall,  de  Mulhouse  et  de 
Uotinveii,  et  pour  la  Faire  com|irendi'e  dans  la  paix  perp(''lu(dle 
enlre  la  France  et  les  Suisses  '. 

Après  que  l'on  eut  reçu  à  Genève  celte  réponse,  l'on  lut 
quelque  temps  sans  l'aire  de  nouvelles  démarches  auprès  des  Ber- 
nois, mais  les  hruits  de  guerre  continuant,  l'on  se  flatta  que  si 
l'on  faisait  de  nouveaux  efforts,  il  ne  serait  pas  impossible  de  réus- 
sir, surtout  les  seigneurs  de  Berne  n'ayant  pas  rejeté  la  proposi- 
tion de  l'alliance  avec  la  même  hauteur  qu'ils  avaient  fait  dans  le 
commencement.  Perrin  et  Claude  Roset  furent  envoyés  pour  cet 
effet  à  Berne  sur  la  fin  du  mois  d'août  :  ils  avaient  ordre  de  prier  les 
seigneurs  de  ce  canton  de  soufTrir  d'être  encore  importunés  sur  la 
même  affaire  et  de  permettre  de  leur  dire  que  l'on  était,  dans  Ge- 
nève, pn'-venu  de  la  pensée  qu'il  y  avait  du  danger  dans  le  retarde- 
ment et  (ju'il  ne  serait  |)as  impossible  qu'avant  l'expiration  des 
cinq  ans  de  la  prolongation  de  l'alliance,  les  ennemis  de  la  Répu- 
blique ne  l'eussent  surprise,  ce  (|ui,  en  jetant  Genève  dans  le  der- 

'  Il  était  encore  à  Genève  le  7  juin,  '  Ibid.,  f»  133  v  (17  juin)  et  Arelii- 

puisque  le  Conseil  arrêta,  ce  jour-là  seu-  ves  de   Genève,  I'.  H.,  ii"  1440,  réponse 

leinent,  le  texte  définitif  (te  la  déclaration  écrite   des  Bernois,  en   date  du  13  juin. 

et  conlirnia  sa  nomination  comme  délégué  Cf.  Eidg.   Abschiede,   t.   IV,    1  e,  n»  40. 

à  Berne;  R.  C,  vol.  44,  t'o  124  rû,  12(5  vo  (Note  des  éditeurs.) 
{Nute  des  cditeurs.) 


'•>'l«.)  RKI'ONSK     DIl.ATOIMi:    I)t:s     liKIiNOIS.  .38 1 

nier  lualiieur,  scrail  In's  dosavaiitai^eiix  e/i  inriiio  Iciiips  cl    pom- 
Berne  et,  en  i-énéral,  pour  (mite  la  Suisse.  Oii'oii  es|)t'rail  (|iie  (|uaii(l 
leurs  Excellences  auraieni  de  nouveau  réHéchi  sur  celU;  allaire, 
elles  seraient   persuadées  de  la  justic^e  et  de  la   nécessité  de  la 
prière  (|ui  leur  avait  été  si  souvent  faite.  Les  députés  étaient  encore 
chargés  de  prier  les  seigneurs  de  Berne,  au  cas  (pi'ils  se  tinssent  à 
leur  dernière  réponse,  de  ne  pas  trouver  mauvais  (jue  leurs  alliés 
de  Genève  envoyassent  des  députés  à  la  |)reinière  diète  générale 
des  Ligues,  qui  eussent  ordre  de  prier  les  seigneurs  envoyi's  des 
Cantons  d'employer  leur  recommandation  auprès  des  seig-neurs  de 
Berne  pour  les  porter  à  accorder  la  demande  (pii  leur  avait  l'-té  faite 
avec  des  instances  si  pressantes  et  si  souvent  réitérées,  afin  que 
Tonné  pût  pas  imputer  aux  Genevois  de  n'avoir  pas  fait  toutes  leurs 
diligences  pour  se   procurer   un  aussi  grand   avantage   que  celui 
(|u'ils  recherchaient  et  de  n'avoir  pas  travaillé  autant  qu'il  d(''pendait 
d'eux  à  ce  qui  pouvait  contribuer  à  la  plus  grande  sûreté  du  pays'. 
Perrin  et  Rosel  n'avaient  eu  ordre  de  s'adresser  qu'au  Petit 
Conseil,  et  comme,  dans  le  temps  qu'ils  arrivèrent  à  Berne,  il  se 
trouva  un  fort  petit  nombre  de  conseillers  dans  la  ville,  on  ne  leur 
fit  aucune  réponse   positive  sur   leur  demande.   Ils  apprirent   de 
divers  particuliers  (|u'elle  n'aurait  pas  été  dirterente  de  celle  qui 
avait  été  faite  en  dernier  lieu.  Les  principaux  du  Conseil  qu'ils 
virent  leur  donnèrent  de  bonnes  paroles  et  leur  dirent  que  quand 
les  Bernois  entreraient  dans  l'alliance  de  France,  leurs  alliés  de 
Genève  y  entreraient  aussi  ;  (pie  les  Bernois  ne  se  souciaient  pas  de 
donner  les  mains  à  celte  alliance,  parce  que  le  roi  de  France  ny 
voulait  pas  comprendre  les  pays  qu'ils  avaient  conquis,  qu'il  pré- 
tendait que  les  seigneurs  de  Berne  s'engag-eassent  à  ne  donner  asile 
à  aucun  de  ses  sujets  et  (|ue  ce  prince  voulait  se  retenir  la  nomina- 
tion de  tous  les  officiers  des  troupes  suisses'. 

Au  reste,  ce  fut  dans  ce  temps-là  qu'aclieva  de  se  conclure 
cette  alliance  de  la  France  avec  les  onze  cantons,  elle  devait  durer 
pendant  la  vie  de  Henri  II  et  cinq  ans  après  sa  mort,  avec  ses  héri- 

■  Archivps  de  Genève.  P.  H.,  n"  l'i'w.  ^  [hid.,  fo  210  v»  (H  sepl.  ).  relation 

instructions  dn  Conseil  à  ses  délégnés  CM)      des  dépulés  en  Conseil, 
août).  Cf.  H.  C  .  vol.  41.  1"  197  v",  I9S  yo. 


382  .XOIIVKLLE    I)|':PI  TATTON    KN    SUISSE.  '•'''4') 

tiers.  Les  envoyés  des  Liqiies  qui  allèreiil  à  Paris  pour  la  jurer 
au  nom  de  leurs  supérieurs,  passèr<Mit  par  Genève  au  mois  de  sep- 
tembre où  on  leur  fit  lous  les  plaisirs  et  lous  les  liouneurs  dont  on 
put  s'aviser  :  on  les  régala  de  malvoisie  et  d'aulres  rafraîchisse- 
mens,  on  fit  tirer  à  leur  dépari  toute  l'artillerie  de  la  ville,  on  les 
fit  aecompai^ner  par  dix  ou  douze  cavaliers  jusqu'au  |)ont  de 
Cliancy  et  on  leur  présenta,  en  prenant  congé  d'eux,  une  collation 
fort  propre. 

François  Paquet,  citoyen  de  (ienève,  homme  intrigant  et  (jui 
avait  des  habitudes  à  la  cour  de  France,  ayant  accompagné  les  en- 
voyés des  Ligues  en  cette  cour,  eut  occasion  de  leur  |>arler  de  la 
recherche  que  faisaient  les  seigneurs  de  Genève  d'entrer  dans  l'al- 
liance générale  :  il  crut  remarquer  des  dispositions  favorables 
dans  la  plupart  et  que  la  circonstance  était  pro|)re  pour  réussir 
dans  ce  dessein.  Il  en  écrivit  sa  pensée  au  (Conseil,  auquel  il  mar- 
quait ((ue  le  moyen  qui  lui  avait  paru  le  plus  convenable  pour 
venir  à  bout  de  cette  affaire  serait  que  la  ville  de  Genève  ofï'rît  aux 
seigneurs  des  Ligues  de  les  aller  secourir  dans  la  n(''cessité  à  ses 
dépens,  et  qu'elle  leur  fût  ouverte  lors(|u'iIs  en  auraient  besoin,  à 
condition  (pi'ils  eu  usassent  de  la  même  manière  avec  cette  ville. 
Que,  dans  la  même  vue,  il  faudrait  avoir  premièrement  l'agrément 
des  Bernois,  après  quoi  il  sei'ait  à  |)ropos  d'aller  de  canton  en  can- 
ton faire  sentir  l'inqjortance  de  la  conservation  de  Genève  pour  le 
Corps  helvéticjue.  Mue  dès  (ju'une  fois  l'on  aurait  obtenu  des  Can- 
tons ce  qu'on  demandait  d'eux,  il  ne  serait  pas  difficile  d'avoir 
l'agrément  du  roi  j)our  faire  conq^rendre  Genève  dans  l'alliance 
qui  venait  d'èlre  conclue  entre  la  France  et  les  Suisses.  Enfin,  que 
la  circonstance  qui  était  favorable  alors,  avant  que  les  seigneurs  de 
Zurich  et  de  Berne  fussent  entrés  dans  cette  alliance,  ne  le  serait 
plus  après  qu'ils  auraient  donné  leur  seing'. 

Le  Conseil,  sur  cet  avis,  envoya  derechef  des  députés  à  Berne 
et  dans  divers  autres  canlons  pour  |)ressentir  encore  les  esprits  sui' 
celte  affaire,  mais  ne  les  ayant   pas  trouvé  disposés  de  la  nianièi'e 

'  R.  C,  vol.   44,  fo  207  v»,  21)8   v"       de  l.i  lettre  de  Paquet,  eu  date  du  IG  oet.. 
(7-10  sept.).  se  trouve  aux  Archives  de  Geuève.  t*.  H., 

*   Ihiil..  f"  2"i't  (!'''■  iiov.).   l/oru'iiinl       il"  l'i't".  {Niilf  iti'x  iuliteim.) 


l5/l()  AKKKSTATION     l)K    ROIX     MONF.T    PAU     LES    BERNOIS.  38.') 

(liToii  le  soiiliaitalt,  siirMdul  à  Bcnio,  l'on  v  |)onsa  plus  |)(iiir  loi's  cl 
on  résolnt  (raltoiidi'o  un  temps  plus  |)ro|ii'('  pour  v  l'iMissir'. 

Dans  le  temps  cjue  ces  choses  se  |)assaienl,  un  (•it()\('n  <lc  (  ie- 
nève  nommé  Roux  Monet,  seci(''taiie  de  la  pistice,  l'un  des  plus 
outrés  libertins  et  des  plus  t^iands  ennemis  de  la  discipline  ecclé- 
siastifjue  et  des  ministres  t]u'il  y  eût  dans  la  ville,  s'attira  par  son 
imprudence  la  disgrâce  des  seii>neurs  de  Berne  et  celle  de  la  cabale 
Perriniste,  ce  (pii  1(^  fit  eidiu  monttM-  sur  l^'ciiafaud.  Il  l'ut  accusé 
dans  Berne  d'avoir  tenu  des  discours  insolens  des  seigneurs  de 
ce  canton,  de  quoi  avant  eu  avis,  ils  donnèrent  des  ordres  à  leur 
bailli  de  Terniei'  de  le  saisir,  s'il  était  |)ûssible  de  l'amener  siu-  les 
terres  de  Berne.  Le  bailli  ayant  rencontré  Monet  sur  le  pont 
d'Arve,  le  i''  août,  l'attira  au  delà  du  pont,  sous  préte.xfe  d'avoir 
quelque  chose  à  lui  dire  d'important'.  Ensuite  il  le  fil  emmener 
prisonnier  à  (iompesières,  d'où  il  tut,  (juelques  jours  après,  trans- 
féré à  Berne  \  Bonivard  rapjiorte'  ([ue  les  accusations  qui  avaient 
été  faites  contre  lui  étaient  fausses,  mais  que  la  crainte  de  la 
torture  lui  avait  fait  tout  avouer".  Je  trouve  dans  les  registres 
publics  que,  sur  ses  confessions,  il  avait  été  condamné  à  Berne  à 
la  confiscation  de  son  corps  et  de  ses   biens  \ 

La   prise  de  Monet  ayant  été  faite  contre  toutes  les  règles,  la 


'  Ibid.,  fo  2oS  i-f.  274  V».  276  vo, 
279  v».  292  r»  ('t  nov.-2i  déc).  Le  rap- 
port de  Pierre  Vandel.  député  par  le  Con- 
seil .  rapport  brièvement  relaté  dans  le 
registre  à  lia  date  du  24  décembre,  n'est 
pas  aussi  défavorable  que  le  dit  notre  his- 
torien :  Vandel  «  ra|iorte  sa  dili,^'ence  tant 
à  Berne  que  à  Solorre  et  à  Friboursr  et 
de  piussieurs  a  sent)'  que  si  l'on  sollicite 
l'atTaire  vers  les  seigneurs  des  quantons 
l'on  viendra  à  ce  que  Ion  désire.  «  La 
décision  ilu  (jonseil  est  restée  en  blanc. 
{Note  des  éditeurs.) 

»  R.  C,  vol.  44.  fo  178  ro.  178b.  cf. 
aux  Archives  de  Genève,,  P.  H.,  n»  1449. 
lettre  de  Berne  du  2M  août.  {Note  des  édi- 
teurs.) 

»  Roget  (t.  lit.  p.  11.3)  dit  que  Monet 
fut  conduit  à  Lausanne.  Nous  croyons, 
avec  Bonivard  et  notre  historien,  qu'il  fut 


amené  jusqu'à  Berne.  En  faisant  au  (jon- 
seil.  le  24  août,  la  relation  de  sadéputation 
auprès  du  gouvernement  bernois,  Claude 
Roset  annonce  en  efiet  que  Monet  est  mené 
«  presantement  à.  Berne  lié  et  ayant  les 
manettes.  »  Il  ajoute,  il  est  vrai,  qu'il  n'a 
pas  cru  devoir  attendre  dans  cette  ville 
l'arrivée  du  prisonnier,  celui-ci  n'étant 
encore  qu'à  Lausanne  (R.  C,  vol.  44, 
fo  I9'i,  yo),  mais,  dans  une  lettre  adressée 
.TU  Conseil,  en  date  du 7  net.  (P.  H..  n»1449), 
les  magistrats  bernois  déclarent  tormelle- 
ment  que  Monet  leur  avait  <  iry  en  lieu  de 
serement  exprès  •  promis  de  payer  tous  les 
frais  de  son  transport.  (Note  des  éditeurs.) 

*  Ouvr.  cité.  p.  102. 

"■  D'après  le  R.  C.  vol.  44.  f"  193,  il 
aurait  mal  parlé  de  l'avoyer  de  Watten- 
\v y I .  (Note  des  éditeut :<i . ) 

•  Ibid..  fo  211  r". 


;'.8/, 


PKOCKS    l)K    KOlX     MO.NKT. 


ir»/4(, 


sujjercherie  du  bailli  étaiil  iin  vriitable  alleiKal  et  une  distraction 
des  limites  qui  est  toujours  regardée  comme  illicite  entre  des 
états  (jui  sont  en  bonne  intellig-ence,  les  seig-neurs  de  Genève  don- 
nèrent ordre  à  Perrin  et  à  Pioset,  députés  à  Berne  au  sujet  de 
l'alliance  générale,  de  s'en  plaindre  et  de  demander  (|ue  le  pri- 
sonnier leur  lut  remis,  ce  <{u'ils  obtinrent'.  Il  y  a  même  beaucoup 
d'apparence  ([u'ils  firent  connaître  aux  seigneurs  de  Berne  que  ce 
([ui  avait  été  imputé  à  Monnet  n'était  pas  vt-ritable,  puisqu'ils  ne 
l'auraient  pas  rendu  si  facilement  sans  cela.  Quoiqu'il  en  soit, 
Perrin  et  Roset  le  ramenèrent  à  Genève. 

Jusque  là,  il  avait  été  protégé  par  Perrin  %  mais  celui-ci  ayant 
appris  à  son  retour  que  Monnet  avait  très  mal  parlé  de  lui,  il 
n'eul  de  pire  ennemi  que  Perrin  et  toute  la  cabale  libertine.  Boni- 
vard  dit'  que  Monet  s'était  vanté  d'avoir  eu  des  commerces  de 
galanterie  avec  des  premières  dames  de  la  ville,  entre  lesquelles 
étaient  la  fennne  de  Perrin  et  celle  de  Vandel.  L'on  ne  peut  pas 
juger  par  les  registres  si  ce  fut  à  ce  sujet  qu'on  le  mit  eu  prison, 
mais  l'on  voit  seulement  qu'aussitcM  qu'il  fut  arrivé  à  Genève,  il 
fui  déposé  de  son  enqiloi  de  secriMaire  de  la  justice  el  ([u'on  le 
poursuivit  ensuite  vivement*.  Je  n'ai  |>as  vu  son  procès  criminel, 
mais    il    parait   par  sa   sentence'   (pi'il    lui   accusé  et  convaincu 


'  R.C.,  vol.  41,  fo  211  ro.  —  Boni- 
vai'd,  ouvr.  cité,  p.  102. 

'  Les  historiens  ont  fait  île  Monet, 
tantôt  un  suppôt  de  Perrin,  tantôt  un  par- 
tisan de  Calvin,  selon  quils  étaient  favo- 
rables ou  hostiles  à  l'un  ou  à  l'autre.  Avec 
son  hai)ituel  esprit  d'équité,  Roget  fait  re- 
niaripier  (|ut'  Monet  n'était  pas  arquis  au 
parti  perriniste,  puisque  c'est  lui  qui,  en 
1547,  avait  été  chargé  de  dresser  le  ré- 
quisitoire contre  le  capitaine  général,  niais 
qu'il  ne  peut  pas  davantage  élre  classé 
au  nombre  des  amis  de  Calvin,  puis(|u"à 
diverses  reprises,  celui-ci  le  dénonça  au 
Conseil.  11  suffit  d'ailleurs  de  noter  dans 
quels  termes  le  réformateur  annonce  à 
Viret  l'arrestation  du  personnage  par  le 
bailli  bernois  :  «  Le  Seigneur  châtie  au- 
jourd'hui par  une  main  étrangère  celui  ipie 


nous  avons  vu  pendant  deux  ans  se  livrer 
impunément  ici  à  tous  les  excès  »  (0/).. 
t.  XIII,  n»  1236).  Monet  devait  être  un" 
de  ces  aventuriers  qui  cherchent  leur  pro- 
fil en  embrassant  successivement  toutes  les 
causes.  Xe  poursuivant  que  la  satisfaction 
de  ses  appétits  et  peu  scrupuleux  à  l'égard 
des  autres,  il  ne  trouva  personne  pour  le 
défendre  lorsqu'il  .se  fut  aliéné  les  puis- 
sants du  jour.  {Note  des  éditeurs.) 

'  Ouvr.  cité.  p.  102. — Calvin  confirme 
la  chose  dans  une  lettre  à  Viret,  Opéra. 
I.  XX,  n»  4162.  (Note  des  éditeurs.) 

*  R.  C,  vol.  44,  fo  211  ro  (11  .sept.), 
21  :î  vo.  220  ro,  223  v». 

^  Cette  pièce,  que  Gautier  a  vue  et 
dont  il  donne  ici  l'analyse,  ne  se  trouve 
inalheureu.semenl  plus  aux  Archives.  (Note 
des  éditeurs.) 


I  ."/(()  PROCKS    HK    ROrX    MONET.  .SS.'l 

d'avoir  fait  peindre  dans  nii  li\re  loulcs  les  [losluics  (|iii  sont 
connues  sous  le  nom  de  fig-ures  de  l'Arétin,  entre  lesquelles  il 
y  en  avait  plusieurs  (jui  servaient  A  marquer  les  difFérenfes  ma- 
nières de  s'y  prendre  pour  commettre  le  crime  de  sodomie,  lecjuel 
livre,  par  une  impiété  détestable,  il  appelait  son  Nouveau  Testa- 
ment. Cet  article,  qui  fut  l'article  fondamental  de  son  |)rocès,  n'en 
Fut  pourtant  pas  le  seul  :  l'on  voit  |)ai-  sa  sentence  cpi'il  ('-lait  tombé 
dans  plusieurs  autres  crimes  qui  sont  même  qualifiés  de  crimes  de 
lèse-majesté.  Ces  crimes  ne  peuvent  être  autre  chose,  comme  il  est 
aisé  de  le  remarquer  par  une  requête  qu'il  présenta  au  Conseil,  de 
laquelle  je  parlerai  bientôt,  que  quelques  discours  insolens  et  inju- 
rieux à  sa  patrie  qu'il  avait  tenus  à  Berne,  comme  entre  autres  qu'il 
avait  à  Genève  plus  de  crédit  (pi(>  les  quatre  syndics,  qu'il  était 
maître  de  faire  donner  les  emplois  à  qui  il  lui  plaisait,  qu'il 
pourrait,  s'il  voulait,  faire  déposer  les  syndics  et  tout  le  Petit 
Conseil  et  mettre  en  leur  place  qui  bon  lui  semblerait,  en  un 
mot,  réduire  à  la  condition  de  valets  ceux  qu'il  avait  fait  maî- 
tres, ce  qui  était  donner  de  la  République  l'idée  du  plus  faible 
et  du  plus  méprisable  g-ouvernement  qu'il  y  eût  au  monde, 
discours  pourtant  desquels  le  ridicule  et  la  vanité  sotte  et  très 
mal  entendue  frapperaient  plutôt  aujourd'hui  les  esprits  que  ce 
qu'il  y  pourrait  avoir  d'injuste  et  de  criminel  '. 

Il  est  aussi  accusé  dans  la  même  sentence  d'avoir  abandonné 
la  religion,  ce  ([ui  ne  se  peut  sans  doute  entendre  que  par  rapport 
à  l'impiété  (ju'il  avait  souvent  proférée,  d'avoir  appelé  son  Nou- 
veau Testament  et  son  Evangile  le  livre  dont  nous  avons  parlé 
ci-devant.  Ouoiqu'il  en  soit,  il  présenta  au  Conseil  une  requête' 
dans  laquelle,  après  avoir  confessé  tous  les  crimes  dont  il  était 
accusé,  il  priait  le  magistrat  de  lui  faire  grâce,  sous  la  promesse 
expresse  qu'il  faisait  de  mieux  vivre  à  l'avenir,  mais  le  repentir 
(|u'il  témoigna,  qui  était  exprimé  en  des  termes  extrêmement  vifs 
et  touchans,  ne  le  sauva  pas  du  supplice  :  il  fut  condamné  à  avoir 

'  Il  MOUS  parait  probable  qu'en  ittMii-  ^  (jf.  R.  C.  vol.4i.  fo269  vo(18  nov.). 

jirant  ainsi  les  magistrats  genevois,  Monet  —  Cette  pièce  doit  se  trouver  actuellement 

espérait  être  agréable  à  ceux:  île  Berne  et  dans  la  collection  (lalifte.   (Note  des  édi- 

se  les  rendre  par  là  |ilus  favorables.  (Note  leurs.) 
des  éditeurs.) 

25 


386 


CONDAMNATION  DE  ROUX  MONET. 


l549 


Ih  iC'le  irnnchi'o\  cl,  le  livre  de  postures  impudiques  à  èlre  brûlé 
pnbliquemenl  par  Ih  niaiu  du  bourreau.  Berthelier,  auparavant 
son  bon  ami  et  son  camarade  de  débauche,  fut  fait  secrétaire  de  la 
justice  en  sa  place'.  S'il  en  faut  croire  Bonivard,  l'aveu  de  la 
plupart  des  crimes  dont  il  fut  accusé  el  qu'il  confesse  dans  sa 
requête,  fut  extorqué  de  lui  par  les  tourmens  de  la  torture,  el  il 
les  désavoua  ensuite.  Le  même  auteur  remarque  même  '  ipie  Ber- 
thelier, l'allant  (piérir  aux  prisons  pour  l'amener  devant  le  tri- 
bunal, Monel  lui  dit  ([u'il  occupait  le  poste  où  lui  qui  ])arlail 
avait  été  placé  auparavant  par  ceux  (pii  le  faisaient  alors  monter 
sur  l'échafaud,  ce  qu'il  avait  bien  uK-rité,  non  j>as  pour  les  crimes 
dont  il  était  chargé,  mais  parce  qu'il  avait  travaillé  tout  de  son 
mieux  à  élever  dans  les  |)reniieis  honneurs  des  gens  fju'il  savait 
qui  auraient  été  plutôt  dignes  de  périr  par  la  main  du  bourreau. 
Bonivard  ajoute  que  Berthelier,  qui  était  un  des  plus  grands  dé- 
liaiichés  qu'il  y  eût  dans  la  ville  et  qui  ne  valait  assurément  pas 
mieux  que  Roux  Mouet,  en  lui  lisant  sa  sentence  à  côté  du  tribu- 
nal, insulta  ce  malheureux,  ajoutant  à  son  nom  une  injure  infâme*, 
laquelle  Monet  lui   i-endit  sur  le  cham|t,  lui  disant  (pi'un  tel  nom 


'  R.C.,  vot.  41,  fû27t  1-0  (21  nov). 

'  Cette  assertion,  empruntée  à  Boni- 
vard, n'est  pas  exacte.  Phitiliert  Bertlie- 
tier  fut  bien  présenté  par  le  Petit  Conseil 
à  celui  des  Deux  Cents  comme  candidat  au 
poste  de  l'un  des  deux  secrétaires  de  la 
Justice  (secrétaires  de  la  cour  du  lieute- 
nant), devenu  vacant  par  la  révocation  de 
Monet,  mais  il  fut  présenté  concurrem- 
ment avec  Pierre  Butini.  et  ce  fut  ce  der- 
nier qui  fut  élu  [lar  le  Grand  Conseil  ;  «  La 
plus  grand  voyx,  dit  le  registre,  est  tombé 
sur  ledictz  no.  Pierre  Buttini,  dont  suyvant 
les  ordonnances  a  esté  accepté  et  ratiftié 
sans  le  mectre  en  Conseil  gênerai  et  afaict 
le  serment  en  Conseil  à  la  forme  des  or- 
donnances et  edictz.  »  (vol.  44,  f»  267, 
15  nov.)  Ce  qui  a  pu  induire  Bonivard  en 
erreur,  c'est  que  Berthelier  occupait  alors 
les  fonctions  de  secrétaire  au  criminel  el 
à  la  cour  des  premières  ap[iellations  (ibid.. 
(o  (j  Vf],  {{  v-oj.  mais  il  est  vrai  ([u'on  avait 


fait  des  promesses  à  Berthelier,  et  trois 
mois  plus  lard,  te  H  février,  il  les  rappe- 
lait au  Conseil  :  «  Le  secrétaire  Berthelier 
a  requys  avoir  souvenance  des  promesses 
qui  luy  sont  faictes  de  la  secretairiede  Rod 
Monet  »  (ibid.,  f»  .'HSO  vo).  Michel  de  l'Ar 
che,  l'un  des  titulaires,  venait  en  effet  d'être 
nommé  syndic,  il  y  avait  donc  lieu  de 
donner  un  collègue  a  Butini.  Le  Conseil 
accueillit  la  requête  de  Berthelier  et  le, 
[irésenta  au  Deux  Cents,  concurremment 
avec  Pierre  Migerand  {ibid.,  f"  32:{  v'j)  ; 
cette  fois  ce  fut  Berthelier  qui  l'emporta 
{ibid.,  fo  32S  vo).  {Note  des  éditeurs.) 

'  Ouvr.  cité,  p.  103. 

*  «  Scapolon  d'étuves  •.  —  Scapolon 
doit  signifier  «  masseur  »,  de  scapulare, 
frotter.  D'après  Bonivard  (ouvr.  cité, 
pp.  17  et  101),  le  père  de  Monet  avait  été 
maître  d'étuves,  et  celui  de  Berthelier  pro- 
priétaire d'un  de  ces  établissements.  [Note 
des  éditeurs.) 


tÔ4f)  REFLEXIONS    DE    BONIVARt)    ET    OE    ROSET.  387 

coiivriiail  aiitaiil  à  Jîerllielici-  (]iri'i  lui.  Il  dil  i-iicdic  (iii'aii  lieu  du 
supplice,  Monel  vouhil  l'aiiT  (pichpic  diMlaralidn  conlrc  ceux  avec 
(|ui  il  a\ail  ('lé  auparavant  si  élroilonicul  lii'-,  uuiis  (pi'on  ne  lui  eu 
donna  pas  le  temps,  le  bourreau  ayant  eu  ordre  de  liàter  l'exécn- 
tion.  Rosct  dit  aussi  la  même  chose  ',  à  quoi  il  ajoute  que  ceux  qui 
pressèi-ent  si  fort  la  perte  de  Monet  l'avaient  fait  parce  (|u'ils 
craignaient  (ju'en  vivant    plus  longt.enq)s,   il  ne  les  lïl  connaître'. 


'  (luvr.  cité.  liv.  V,  chap.  âti,  p.  3:i2. 
^  Le  récit  de  Gautier  sur  le  procès  de 
Roux  Monet  a  conservé  une  valeur  parti- 
culière par  le  fait  qu'il  contient  l'analyse 
de  la  sup|ilique  de  l'accusé  et  de  sa  sen- 
tence, pièces  importantes  qui  ne  se  trouvent 
plus  actuellement  aux  Archives  de  Genève. 
Bonivard,  il  est  vrai,  nous  avait  transmis 
des  renseignements  assez  détaillés  sur  le 
même  sujet,   mais  les  allégations  de  cet 
écrivain  à  tendances   trop  manifestes  ne 
doivent  être  accueillies  qu'avec  réserve.  Il 
faut  reconnaître  cependant  que  les  causes 
véritables  du  procès  demeurent  obscures. 
Après  être  intervenu  en  faveur  de  Monet 
auprès  du  irouvernement  lieruois,  le  Con- 
seil se  retourne  brusquement  et  lui  intente 
à  son  tour  une  action  criminelle.  Monet 
avait  tenu,  parait-il,  des  propos  scandaleux 
et  ofïensants  sur  le  compte  des  magistrats 
genevois,  mais  il  n'y  avait  pas  là  matière 
à  condamnation  capitale,  et  avoir  l'achar- 
nement avec  lequel  l'accusé  fut  poursuivi 
par  le  parti  perriniste,  ou  ne  peut  s'empê- 
cher de  penser  qu'il  y  eut  des  dessous  dans 
cette  alïaire.  Non  seulement  on  lui  refuse, 
à  la  requête  du  procureur  général  Pierre 
Vandel  et  contrairement  aux  franchises, 
d'être  ouï  en  ses  défen.ses,  c'est-à-dire  de 
se  pourvoir  d'un  défenseur,  et  on  le  sou- 
met à  la  torture,  non  seulement  on  refuse 
il  sa  femme  l'autorisation  d'aller  le  voir  en 
prison  (R.  C.  vol.  44,  {"  243  r°.  246  v". 
260  v»),   mais  encore  on    décide  que  sa 
supplique  ne  sera  pas  présentée  au  Conseil 
des  Deux  Cents,  seul  investi  du  droit  de 
grâce  iibid..  1'»  271  i-"l.  Au  cours  du  (irocès. 
Vandel  cherche  a  augmenter  les   charges 
qui  pèsent  contre  l'accusé  en  lui  reprochant 


d'avoir  commis  un  faux  dans  l'exercice  de 
ses  fonctions.  On  fait  interroger  des  témoins 
à  Annecy,  mais  ils  dépo.sent  en  faveur  de 
Monet,  et  le  procureur  général  est  obligé 
d'abandonner  l'accusation  (ibid..  fo  248  r", 
249  vo,  2.54.  237).  Puis  ce  sont  les  Ber- 
thelier  qui  viennent  le  8  novembre,  se 
plaindre  que  Monet  a  dit  que  leur  père 
avait  été  décapité  pour  ses  méfaits  et  non 
pour  les  libertés  de  la  ville  (ibid.,  fo  260  v», 
261  V").  Quant  au  livre  de  ligin-es  obscènes 
que  Monet  appelait  son  évangile,  ce  ne  fut 
certainement  qu'un  prétexte,  le  parti  per- 
riniste n'ayant  pas  coutume  de  se  montrer 
si  délicat  en  matière  de  mœurs.  Enfin 
Rogeta  déjà  fait  remarquer  que  le  registre 
du  (jOnseil  mentionne  en  quelques  mots 
seulement  la  condamnation  de  Monet,  sans 
rien  dire  du  crime  qui  l'avait  motivée  : 
«  Veu  le  sommayre  et  le  discords  de  son 
procès,  aussi  veu  le  contenuz  du  conseil 
des  advocas,  a  esté  ordonné  que  y  ne  sei-a 
poynt  mis  en  deux  cens  et  que  yl  aye 
coppé  la  teste  et  que  sentence  se  baille  à 
demain...  »  (vol.  44,  fo  271  r").  Ce  laconi- 
que énoncé  est  suivi  d'un  feuillet  blanc  et. 
de  plus,  les  noms  des  uiembres  du  (Conseil 
présents  à  la  séance  ne  sont  pas  indiqués. 
Nous  devons  ajouter  toutefois  que  le  pro- 
cès-verbal n'est  de  la  main  d'aucun  des 
deux  secrétaires  alors  en  charge.  Béguin  et 
Claude  Roset.  mais  de  celle  ilu  lieutenant 
Du  Mol  lard. 

Il  est  plus  étrange  encore  que  déjà 
du  temps  de  (îautier,  soit  dès  la  fin  du 
XVII"  siècle,  les  principales  pièces  du  pro- 
cès, et  en  particulier  les  interrogatoires  el 
les  réponses  de  l'accusé,  eussent  disparu 
des  Archives.  Or  c'est  précisément  ce  dos- 


388 


AFFAIRE    nu    MINISTRE    KERRON. 


I.-)/, 


I'.) 


Nous  avons  vu,  clans  les  années  précédentes,  que  la  débauche 
était  si  grande  dans  Genève  (jue  le  sanctuaire  même  n'en  était  pas 
exempt'.  Cette  année  en  fournit  encore  un  exemple  :  Ferron,  mi- 
nistre à  St-Gervais,  fut  accusé  et  convaincu  d'avoir  eu  certaines 
familiarités  fort  suspectes  avec  sa  servante'.  Gomme  il  n'y  eut  pas 
de  preuves  qu'il  eût  poussé  les  choses  jusqu'à  l'extrémité,  le  Con- 
seil le  renvoya  sans  lui  infliger  aucune  peine,  mais  les  ministres, 
n'approuvant  pas  cette  tolérance  qui  leur  paraissait  faire  si  peu 
d'honneur  au  magistrat  et  à  leur  corps,  représentèrent  au  Conseil 
que  cette  affaire  ayant  fait  un  grand  scandale  dans  la  ville  et  le 
ministère  de  Ferron  y  étant  tombé  dans  le  dernier  mépris,  il  ne 
pouvait  plus  l'y  exercer  avec  quelque  édification,  qu'ainsi  ils 
croyaient  (ju'il  devait  cire  déposé  de  sa  charge  de  pasteur  de 
l'Eglise  de  Genève  et  que  toute  la  grâce  qu'on  pourrait  lui  faire 
serait  de  lui  permettre  de  servir  quelque  église  de  la  campagne  \ 
Ferron,  au  contraire,  faisait  bouclier  du  jugemenl,  qui  l'avait 
absous  e1  priait  le  Conseil,  en  vertu  de  ce  jugement,  de  le  laisser 
dans  son  poste  et  de  défendre  aux  ministres  de  l'inquiéter  davan- 


sier  qui  aurait  permis  de  se  faire  une  idée 
exacte  de  la  véritable  nature  et  du  fond 
même  de  l'atïaire.  H  est  permis  de  se  de- 
mander si  la  disparition  de  ces  documents 
n'a  pas  été  intentionnelle  et  si  les  réponses 
de  Monet  ne  contenaient  pas  des  alléîja- 
tions  dont  les  principaux  chefs  du  parti 
perriniste  étaient  intéressés  à  faire  dispa- 
raître toute  trace,  qu'il  s'agît  d'eux-mêmes 
ou  de  leurs  femmes.  On  peut  relever,  k 
l'appui  de  cette  supposition,  le  fait  qu'en 
date  du  27  septemhre,  le  Conseil  décide 
que  les  syndics  Perrin,  D'Arlod  et  le  se- 
crétaire Béguin  «  puissent  assister  audict 
proceps,  en  ce  que  ne  leur  actouchera  point 
à  leurs  particultiers  »  (R.  G.,  vol.  44, 
fo  225  vo).  Enfin  l'hypothèse  deviendrait 
une  certitude,  si  l'on  s'en  rapporte  au 
témoignage  formel  de  Calvin  :  «  Monet  a 
été  jeté  aujourd'hui  en  prison,  écrit-il  à 
Viret  au  moment  du  procès  {Op.,  t.  XX, 
no  4162);  ses  autres  crimes  seraient  de 
menrés  impunis  s'il  n'avait  prétendu  que 


le  (^ésar  comique  [Perrin]  avait  échappé 
grâce  à  lui  au  dernier  supplice  et  s'il  ne 
s'était  vanté  d'avoir  séduit  la  femme  de 
celui-ci  et  celle  de  Vandel.  »  Bonivard 
croit  cependant  qu'il  fut  fau.ssement accusé 
d'avoir  répandu  ces  calomnies.  Il  semble 
bien  établi,  en  tout  cas,  qu'il  fut  condamné 
à  la  peine  capitale  pour  un  simple  délit  de 
paroles.  C'est  ce  qu'il  constate  dans  la 
supplique  où  il  demande  grâce,  attendu 
que  ses  méfaits  «  ne  sont  que  parolles  et 
aussi  qui  n'a  point  olfendu  ny  mis  en 
exeqution  les  choses  par  luy  confessées  »  ; 
R.  C,  vol.  44,  fo  26o  ro.  {Note  des  éditeurs.) 

'  Voir  plus  haut,  p.  273. 

'  R.  C,  vol.  44,  fo  ;{o  r»,  32  v».  .jfl  ro 
et  Procès  crim..  2e  s'e,  carton  Wiis.  dé- 
position de  la  servante  de  Ferron  et  d'au- 
tres témoins,  en  date  du  27  njars.  {Note 
des  éditeurs.) 

'  Reg.  de  laVén.  Comp.  des  pasteurs, 
A.  p.  7.1.  dans  Cahini  opéra.  .Annales, 
p.  4."il.  (Noie  (les  édileur.<t.) 


15^9  DÉPOSITION    DK    FERRO.N.  .38() 

tage.  Le  ('-(jnseil  accoi'tla  aux  ministres  leur  demande  et  renvoya 
Ferrou  à  l'église  de  Feney,  ordoimant  en  même  temps  à  Jacques 
Bernard,  cpii  élail  pasteur  de  cette  église,  de  venir  remplir  la  place 
([ue  Ferroii  laissait  vacante  à  St-Gervais'. 

Ferron  ne  se  pressa  pas  d'exécuter  ce  jugenieal,  au  con- 
traire, il  re\int  (juehpies jours  après  à  la  charge  auprès  du  Conseil, 
le  priant  de  se  tenir  au  premier  arrêt  qu'il  avait  rendu,  lequel 
l'innocentait  entièrement,  et  de  lui  donner  plutôt  son  congé  absolu 
(pie  de  le  renvoyer  à  la  campagne,  ce  (pii  ne  se  |)ouvail  faire  sans 
(pie  l'honneur  de  son  ministère  en  reçût  une  atteinte  considérable, 
faisant  au  reste  les  protestations  les  plus  solennelles  de  mener  dans 
la  suite  une  vie  exemplaire  et  (pii  donnerait  de  la  satisfaction  et 
aux  magistrats  et  aux  ministres,  ses  collèg-ues.  Ces  promesses 
tirent  l'effet  (ju'en  attendait  Ferron  :  le  t^onseil  révoqua  l'arrêt  dont 
il  se  plaignait  et  se  tint  à  son  égard  au  premier  jugement  \  mais  les 
ministres  ne  laissèrent  pas  la  chose  là.  Quoique  l'on  n'eût  pas  pu 
convaincre  Ferron  d'avoir  eu  un  commerce  charnel  avec  sa  ser- 
vante, il  y  avait  pourtant  de  violens  soupçons  contre  lui.  Calvin, 
qui  était  ennemi  juré  du  libertinage,  ne  pouvant  souffrir  dans  le 
sanctuaire  un  membre  (jui  donnait  un  aussi  grand  scandale  et  dont 
le  ministère  ne  faisait  aucun  fruit,  travailla  avec  ses  collègues  à 
mettre  en  évidence  ce  dont  on  n'avait  eu  jusque-là  que  des  soup- 
(;()ns,  et  lorsqu'ils  eurent  des  preuves  suffisantes  que  Ferron  ne 
s'en  (Hait  pas  tenu  à  de  simples  familiarités,  mais  (pi'il  avait  con- 
sommé la  débauche,  ils  firent  de  nouvelles  remontrances  au  Con- 
seil contre  ce  ministre  indigne  '  et  obtinrent,  non  seulement  que 
l'exercice  de  son  ministère,  soit  à  la  ville,  soit  à  la  campagne,  lui 
fût  interdit,  mais  encore  qu'il  fût  chassé  de  la  ville  '. 

Dans  le  même  temps,  les  ministres  firent  aussi  des  démarches 
pour  faire  donner  le  congé  à  un  autre  de  leurs  collègues  (|ui  était 
ministre  à  Vandœuvres,  village  de  la  dépendance  de  Genève,  lequel 
se  nommait  Philippe  de  Ëcclesia'.  Voici  ce  que  j'ai  trouvé  sur  cette 
affaire  :  Calvin,  avec  les  autres  ministres,  se  présenta  en  Conseil  le 

'  R.  C,  vol.  44,  fo  69  ro  (i.ï  avril).  *  [bid.,  P  204  r"  (a  sept.). 

*  Ibid.,  fo  88  v°.  "  Sur    ce  ministre,   voir  plus  haut, 

»  Ibid.,  fo  201  V".  p.  152,  note. 


.'^(JIJ  AFFAIRE    UU    MINISTRE    DE    ECCLESIA.  '■'^4".) 

2(j  mars,  où  il  do'clara  qu'ils  ne  pouvaieiil  plus  souffrir  dans  leur 
corps  un  homme  du  caractère  de  Philippe  de  Kclesia,  qui  était  un 
hérétique,  mais  un  liéi-étique  scandaleux  et  incorrit;ible'.  Qu'en- 
core qu'ils  l'eussent  plusieurs  fois  exhorté  à  abandonner  ses  senti- 
mens  particuliers,  il  ne  laissait  pas  de  les  soutenir  et  de  les  prêcher 
même,  au  grand  scandale  de  l'Eglise.  Qu'il  prétendait,  entre  autres 
choses,  (pi'il  i'allait  (pie  Jésus-Christ  eût  soiittert  plusieurs  fois  et 
(pi'il  avait  toujours  été  assis  à  la  droite  de  Dieu,  son  Père.  Qu'il 
n'expliquait  point  l'Ecriture  sainte  selon  son  véritable  sens  et  qu'il 
ne  parlait  pas  des  papistes  et  de  leurs  sentimens  avec  toute  l'indi- 
gnation que  mérite  une  religion  si  extravagante  en  elle-même  et  si 
contraire  à  la  Parole  de  Dieu.  Que  par  un  esprit  de  nouveauté  1res 
condamnable  en  lui-même  et  très  ridicule,  il  avait  voulu  quel- 
quefois taire  la  congrégation  en  grec,  à  quoi  ils  ajoutaient  enhn 
qu'il  menait  une  vie  qui  n'était  nullement  édifiante,  étant  soup- 
çonné même  de  faire  le  métier  d'usurier. 

Ecclesia  s'étant  défendu  sur  la  plupart  des  articles,  d'une 
manière  qui  parut  suffisante  au  Conseil,  l'on  exhorta  les  ministres 
à  le  tolérer  et  à  se  réunir  avec  lui%  mais  ils  persistèrent  à  demander 
sa  dé[)Osition,  l'accusant  d'être  un  faux  frère  et  qu'ils  ne  pouvaient 
plus  souffrir  à  leurs  côtés'.  Celui-ci  protesta  d'être  innocent  du 
crime  d'usure  dont  on  l'accusait,  et  au  reste,  il  témoigna  d'être  prêt 
à  faire  toutes  les  réparations  que  l'on  exigerait  de  lui,  pourvu  qu'on 
lui  marquât  les  articles  où  il  avait  manqué,  ne  souhaitant  rien  avec 
plus  de  passion  que  de  bien  vivre  avec  ses  collègues. 

Le  Conseil,  après  avoir  ouï  tout  ce  que  les  ministres,  d'un 
côté,  et  Ecclesia,  de  l'autre,  voulurent  dire,  exhorta  encore  forte- 
ment ses  collègues  à  le  recevoir  en  grâce,  leur  promettant  que  s'ils 
faisaient  conster  dans  la  suite  que  Philippe  de  Ecclesia  soutînt 
quelque  doctrine  erronée,  il  serait  déposé.  Le  magistrat  exhorta 
aussi  celui-ci  à  se  conformer  à  la  doctrine  et  aux  ordres  de  l'Église, 
jugement  tpii  déplut  extrêmement  aux  ministres'.  En  quittant  le 
Conseil,  ils  dirent  qu'il  ne  tenait  pas  à  eux  que  les  fautes  et  les 


R.  C,  vol.  44.  fo  33  V».  =  Ibid.,  (<>  57  v». 

Ibid.,  fo  55.  *  Ihid.,  fo  62  vo  (5  avril). 


if)/)*)  FtO.MVAKI)    TERMINK    SKS    CHRONIQUES.  ."^()  I 

scandales  ne  t'ussoiit  punis,  <M  il  parail  par  les  registres  qu'ils  ne 
voulurcnl  plus  recevoir  Ecelesia  dans  leur  congrégation'. 

.le  trouve  dans  Roset'  cjne  Ferron,  dont  nous  avons  |)arli'' 
ci-dessus,  el  de  Ecelesia  fui'enl  |)uissamnient  souteinis  en  (^onsed 
par  la  cabale  libertine  ;  ([ue  pour  faire  dépit  aux  ministres,  le  (Jon- 
seil  ne  leur  vonlul  pas  permettre  de  remplir  la  |)lac('  cpie  Ferron 
laissait  vacante  et  (pi'il  lein-  dit  qu'ils  étaient  assez  de  six  —  c'était 
le  nombre  des  ministres  (|ui  restait  après  la  déposition  de  Ferron  — 
pour  faire  toutes  les  fonctions  pastorales  cpi'il  y  avait  à  renqilir 
dans  Genève  '. 

Cette  année,  Bonivard  qui,  depuis  l'année  i542,  s'était  chargé, 
sous  l'agrément  du  Conseil,  de  faire  l'histoire  de  Genève,  acheva 
son  ouvrage  tel  qu'on  l'a  aujourd'hui,  c'est-à-dire  qu'il  le  conduisit 
jusqu'à  l'année  i53o  inclusivement*.  Il  ne  le  poussa  pas  plus  loin, 
soit  parce  (pie  le  Conseil  ue  s'en  soucia  pas,  soit  parce  qu'ayant  été 
en  prison  à  Chillon  depuis  cette  année  jusqu'à  l'an  i53G,  comme 
nous  l'avons  dit  dans  le  cinquième  livre  %  il  crut  que  des  personnes 
<jui  auraient  été  témoins  des  faits  considérables  qui  se  passèrent 
pendant  cet  intervalle  de  temps  seraient  plus  en  état  que  lui  d'en 
écrire  une  histoire  exacte  et  autant  circonstanciée  que  la  chose  le 
méritait.  Antoine  Froment,  l'un  des  premiers  qui  prêcha  la  réfor- 
malion  dans  Genève  et  ([ui  était  informé  parfaitement,  non  seule- 
ment de  tout  ce  qui  regardait  ce  mémorable  événement,  mais  aussi 


'  Mais  ils  durent,  bou  gré  mal  gré,  du  Conseil  ;  ils  se  présentèrent  devant  lui 

accepter  la  décision  du  Conseil  qui  main-  le  14  octobre  et  déclarèrent,  par  l'organe  de 

lemiit  de    Ecelesia    comme  ministre;    cf.  Calvin,  que  l'on  n'aurait  pas  agi  de  la  sorte 

Reg.  de  la  Vén.  Comp.,  A.,  p.   74  dans  à  l'égard  d'un  »  vallet  d'estable  et  ipiel'nn 

Catviui  op.,  Annales,  p.  431.   {Note  des  n'az  point  regarder  à  leurs  estatz  ny  quel 

éditeurs.)  ilz  sont  et  la  charge  qu'ilz  hont  »  (R.  C, 

^  Ouvr.  cité,  liv.  V,  cbap.  2.3,  p.  331.  vol.  44.   f"  239  v»).  Le  Conseil  se  laissa 

'  R.  C.  vol.  44,  f»  21.J  v»  (16  sept.)  ;  tléchir  et  nomma,  le  21  octobre,  à  la  place 

cf.  Reg.  de  la  Vén.  Comp.,  A.,  p.  79,  dans  de  Ferron,  Jean  Fabri  de  Laiigres,   pre- 

Cnhini  op.,  Annales,  p.  4."i6.  Le  Conseil  sente  par  les  ministres;  ibid.,  f»  230  r". 

donnait  comme  motif  de  sa  décision  les  {Note  des  éditeurs.) 

cbarges  dont  la  Ville  était  alors  accablée;  •  Ibid.,  fo  44  r»  (13  mars),  247.  — 

cette  raison  est  assez  plausible  pour  qu'il  Cf.  Ghaponnière,  A'oiiiv 4'«)' BoKioacfi.  dans 

ne  soit  pas  nécessaire  de  recourir  aux  cha-  M.  D.G..  t.  IV,  p.  220  et  suiv.  {Note  des 

ritables  suppositions  de  Roset.  Les  minis-  éditeurs.) 

très  prirent  d'ailleurs  fort  mal  la  résolidioii  '  ï.  II,  p.  304. 


3()2  TISSOT    ET    DE    FOSSES    DEPUTES    A    BALE.  l55o 

des  aiilros  choses  remarquables  qui  arrivèrent  dans  le  même  temps, 
se  présenta  pour  faire  l'histoire  des  années  auxquelles  Bonivard  ne 
|)0uvail  pas  travailler  avec  le  même  succès  que  lui,  e(.  le  magistrat 
ai;r<''a  l'oirre  qu'il  taisait  de  ses  services'.  11  eut  bientôt  achevé  ce 
travail,  lequel  il  présenta  au  Conseil  au  mois  de  mars  i55o'  ;  l'ori- 
i^inal  de  cet  ouvrage  est  dans  les  Archives  \  Je  m'en  suis  servi  et  je 
l'ai  cilé  dans  l'occasion  et  on  peut  le  regarder  comme  une  continua- 
tion des  Chroniques  de  Bonivard  jusqu'à  l'année  1 536  inclusivement. 

Quoique  l'on  eût  bien  compris  dans  Genève,  par  tout  ce  qui 
s'était  passé  pendant  l'année  i549  au  sujet  de  la  recherche  qu'on 
avait  faite  de  l'alliance  générale  des  Ligues,  qu'il  n'y  avait  nulle 
apparence  de  réussir  dans  cette  affaire  et  qu'on  eût  même  comme 
résolu  de  n'y  penser  de  longtemps,  cependant,  encore  que  les  cir- 
constances ne  parussent  pas  plus  favorables  que  par  le  passé,  l'on 
ne  laissa  pas  de  faire  de  nouvelles  tentatives  là-dessus  au  mois 
d'avril  et  de  mai  de  l'année  suivante.  Pierre  \  andel  et  Hudriod  Du 
Mollard  furent  députés  à  Berne  à  ce  sujet*,  mais  ils  en  revinrent 
comme  avaient  fait  ceux  qui  avaient  été  avant  eux,  sans  avoir  rien 
avancé,  ce  qui  ne  rebuta  pas  encore  le  Conseil.  11  crut  que,  faisant 
agir  les  Bâlois  qui  avaient  alors  quelque  crédit  auprès  des  Bernois, 
ce  serait  un  moyen  de  faciliter  les  choses. 

Dans  cette  vue,  Tissot  et  De  Fosses  partirent  le  20  mai  pour 
Bàle'.  Ils  avaient  ordre  de  prier  les  seigneurs  de  ce  canton  de  ne 
pas  trouver  mauvais  si  les  seigneurs  de  Genève,  sans  avoir  mérité 
par  aucun  endroit  leur  bienveillance,  les  priaient  d'agir  auprès  de 
leurs  Excellences  pour  les  porter  à  faire  encore  quelques  réflexions 
sur  la  situation  où  se  trouvait  la  ville  de  Genève,  sur  les  desseins  si 
souvent  formés  contre  elle  par  les  princes  les  plus  puissans  qui 
ne  manqueraient  pas,  à  la  fin,  de  les  exécuter  tant  qu'ils- sauraient 
qu'ils  n'auraient  à  faire,  dans  ce  cas-là,  qu'aux  seuls  Bernois,  mais 
qui   ne  se  porteraient  pas  si   facilement  à  aucune  entreprise,  si 


'  R.  C,  vol.  44,  fo  289  r»,  296  vo.  trouvent  au\  Archives  de  Genève,  P.  H., 

^  7itd.,f'>34i  vo,  :î4:ir"  (14-17  mars).  ii"  14o9,  avec  une  lettre  écrite  par  eux  de 

'  Mss.  hist.  n»  141.  Berne  au  Conseil.  (Note  des  éditeurs.) 
*  R.  C,  vol.  44,  fo  aS6  vo  (8  avril).  "  R.  C,  vol.  4S,  fo  5. 

Les  instructions  données  aux  députés  se 


10 


5()  AKKAIUK    l)K    HAl'TISTK    DIDATO.  3(1.'^ 


Genève  avait  le  bonheur  il'enlrer  dans  l'alliance  générale,  parce 
qu'en  ce  cas-là,  l'on  ne  pourrait  alla([uer  celte  ville  sans  entrer  en 
guerre  avec  le  Corps  lielvélicpie.  Oue  celte  alliance  ne  serait  pas 
désavantageuse  à  la  Suisse,  puistpie  Genève,  tortitif'-e  conmic  elle 
était,  lui  servait  de  rempart  ;  (pi'ainsi  la  chose  convenant  aux  uns 
et  aux  autres  et  ne  Faisant  d'ailleurs  aucun  tort  aux  seig^neurs  de 
Berne,  il  y  avait  lieu  d'espérer  qu'étant  invités  à  ne  pas  s'opposer  à 
la  recherche  que  les  Genevois  faisaient  par  une  reconnnandatiou 
aussi  puissante  que  celle  des  seigneurs  de  Bàle,  ils  ne  résisteraient 
pas  davantage  à  la  prière  que  leurs  alliés  de  Genève  leur  avaient 
faite  depuis  longtemps'.  Les  Bàlois  donnèrent  de  bonnes  paroles 
aux  députés,  mais  ils  leur  dirent  (|u'ils  ne  pouvaient  pas  se  charger 
de  faire  aucune  démarche  sur  cette  affaire  de  toute  l'année,  ce  qui 
fit  que  l'on  cessa  de  la  poursuivre  pour  lors'. 

L'on  eut  cette  année  dans  les  prisons  de  Genève  un  prisonnier 
de  consé(juence  :  c'était  un  nommé  Baptiste  Didalo,  italien,  rece- 
veur g-énéral  du  roi  de  France  en  le  duché  de  Normandie.  Cet 
homme  s'était  sauvé  en  poste  de  Rouen,  emportant  avec  lui  plus 
de  cent  mille  francs  des  deniers  du  roi,  il  passa  par  Bàle  et  par  So- 
leure  et  arriva  à  Genève  au  mois  de  mars.  Aussitôt  que  l'ambassa- 
deur de  France  en  Suisse,  qui  était  le  sieur  de  Liancourt%  eut  avis 
de  son  évasion,  il  donna  ordre  à  un  nommé  Ennemond  Genyn  de  le 
suivre  et  de  le  faire  arrêter  partout  où  il  le  trouverait.  Cet  homme 
l'ayant  rencontré  à  Genève,  s'adressa  au  magisirat,  l'informa  du 
fait  et  le  pria,  de  la  part  du  sieur  de  Liancourt,  de  faire  mettre  Bap- 
tiste Didato  en  lieu  de  sûreté,  ce  que  le  Conseil  lui  accorda.  Et 
comme,  selon  les  Franchises,  celui  qui  est  regardé  comme  faisant 
partie  criminelle  à  un  autre,  doit  entrer  en  prison  avec  lui,  Enne- 
mond Genyn  fut  aussi  arrêté  avec  Didato. 

L'ambassadeur  de  France  ayant  appris  ce  (pii  s'était  passé  à 
Genève,  écrivit  au  Conseil  des  lettres  de  remerciement,  le  priant 
en  même  temps  de  faire  garder  sûrement  Didato  aux  dépens  du  roi 

'  ArcliivesdeGenève.  P.  H.,  Il»  1461,  couit.  aiiiijassadeur  extraordinaire,  1547- 

instructions  aux  députés.  loi9.  Cf.  Rott,  Inv.  sommaire,  t.  I,  p.  oS. 

-  R.  C,  vol.  4o,  f«  17.  {Note  des  éditeurs. l 
'  Guillaunie  Du  Plessis,  sr  de  Liau- 


3g4  AFFAIRE    DE    BAPTISTE    DIUATO.  1 55o 

et  de  vouloir  élargir  des  prisons  |)ai'  la  ville  Ënnemond  Genyn,  sous 
la  condition  (]u'il  ne  sortirait  point  de  Genève  que  par  l'aven  du 
Conseil'.  Quand  Didato  eut  resté  (juelques  jours  en  prison,  il  solli- 
cita vivement  le  Conseil  pour  son  élargisseinenl,  protestant  de  son 
innocence  à  l'ég-ard  du  fait  duquel  il  était  accusé,  dont  sa  partie, 
savoir  Ënnemond  Genyn,  n'alléguait  aucune  preuve.  Ses  sollicita- 
tions ébranlèrent  d'abord  le  magistrat,  lequel  résolut  de  le  mettre 
en  liberté,  si  sa  partie  ne  |)roduisait  |)as  incessamment  des  preuves 
plus  fortes  contre  lui,  mais  le  seigneur  de  Liancourt,  ayant  en  avis 
de  la  chose,  écrivit  de  plus  fort  au  Conseil  de  garder  sûrement  le 
prisonnier,  le  priant  de  considérer  (|u'il  fallait  du  temps  pour  pro- 
duire toutes  les  informations  nécessaires  pour  un  cas  de  cette 
nature,  et  faisant  sentir  ([ue  ce  serait  désobliger  le  roi  par  un 
endroit  très  sensible,  ce  (|ui  apjiortei'ait  une  diminution  considé- 
rable à  l'affection  dont  il  honoi'ail  la  ville  de  Genève,  si,  par  une 
démarche  autant  pi'écipitée  et  aussi  contraire  à  l'ordre  et  au  devoir 
commun  des  états  les  uns  envers  les  autres,  elle  faisait  voir  qu'elle 
avait  peu  à  cœur  les  intérêts  d'un  si  grand  prince,  ajoutant  que 
l'on  verrait  dans  peu,  par  les  lettres  du  roi  lui-même,  de  quelle 
manière  il  |)renait  la  chose  \ 

Ëfrectivemeiit,  celle  lettre  et  celle  de  sa  Majesté  très  Chré- 
tienne, que  l'on  reyut  ([uelques  jours  après,  firent  changer  les  choses 
dans  Genève  à  l'égard  de  Didato.  Le  roi,  |)ar  sa  lettre  écrite  à 
Paris  le  7  avriP,  marquait  (|ue  cet  honmie-là  lui  avait  volé  six  à  sept 
vingt  mille  livres,  sur  laquelle  somme  il  avait  fait  assigner  une 
partie  du  paiement  des  pensions  (ju'il  avait  promises  aux  Suisses,  ce 
qui  l'avait  obligé  à  enipruntei'  d'ailleurs  de  l'argent  à  gros  intérêt 
pour  y  satisfaire.  Ou'ainsi  ses  grands  amis,  les  syndics  et  Conseil 
de  Genève,  lui  avaient  rendu  un  très  bon  office  en  faisant  arrêter  ce 
Didato,  de  quoi  il  les  remerciait  de  tout  son  cœur,  et  en  même 
temps,  il  les  priait  de  lui  remettre  ce  prisonnier,  afin  de  le  faire 
répondre  sur  les  faits  dont  il  était  chargé,  de  l'examiner  sur  toute 


'  Lettre  de  Du  Plessis  Liaiiuoiirl,  en  '  Ibid.,  pièce  sur  iiarclieniiii,  scellée 

date  du  30  mars.   Archives  de  Genève,  aux   armes  de   France  et  signée  Henry, 

P.  H.,  n»  1437.  contresiitnée  Bonrdin.  [Noie  des  éditeurs.) 

^  Lettres  du  raênit',  4  et  ."i  avril,  ibid. 


\~}5o  AI'K.VIMK     \>K     U.U'TISTK     DIDATO.  3()5 

l'adminislralidii  (les  dciiici's  royinix  i|ii'il  ;i\;iil  ciic  et  pour  le  con- 
Froiilcr  avec  les  receveurs  parliculiers  (|ui  avaieni  eu  alFaire  avec 
lui.  Oue,  dans  cette  vue,  la  présence  de  Didalo  (''lanl  absolument 
nécessaire,  sans  ([uoi  le  di'sordre  et  la  [jerle  qu'il  axait  causés  à 
sa  Majesté  deviendraient  beaucoup  |ilus  grands,  le  roi  ne  doutait 
[)oint  ipie  le  < -onseil  ne  lui  lit  le  |)laisir  qnil  demaiidail,  (pi'il  ne 
renn't  cet  lionnne  au  porteur  de  la  lettre  et  ipi'en  même  temps,  il 
ne  tïl  sortir  des  prisons  celui  cpii  lui  avait  fait  partie  de  la  part  du 
sieur  de  Liancourl.  (^ette  lettre  était  accompai^née  d'une  de  M.  de 
Liancourt  lui-même ',  par  laquelle  il  marquait  qu'il  avait  ordre  de 
sa  Majesté  de  se  rendre  incessamment  à  Genève  pour  faire  voir  au 
Conseil  la  justice  de  la  demande  (jue  faisait  le  roi. 

Eftectivement,  peu  de  jours  après,  le  sieur  de  Liancourt  arriva 
à  Genève,  portant  avec  lui  des  lettres  des  seigneurs  de  Berne  et  de 
ceux  de  Fribourg",  par  lesfpielles  ils  marcjuaient  tjue  si  Didato  eût 
été  arrêté  chez  eux  et  (jue  le  roi  leur  eût  fait  sendjiable  demande, 
ils  n'auraient  fait  aucune  difficulté  de  l'accorder.  Le  sieur  de  Lian- 
court eut  audience  du  Conseil  et  appuya  la  demande  de  la  remise 
de  Didato  de  toutes  les  raisons  ([ui  avaient  été  alléguées,  soit  dans 
ses  lettres,  soit  dans  celles  du  roi,  mais,  quoiqu'il  pût  dire,  il  ne 
put  rien  obtenir.  On  lui  répondit  par  écrit  que,  selon  les  coutumes 
les  plus  anciennes  et  les  plus  constamment  observées,  quand  on 
tenait  dans  Genève  un  prisonnier  chargé  de  crimes,  il  ne  sortait 
jamais  des  mains  du  magistrat  que  celui-ci  n'eût  rendu  sur  son 
cas  une  sentence,  ou  d'absolution,  ou  de  condamnation,  surtout 
quand  le  prisonnier  avait  une  partie,  que  le  Conseil  priait  le  sei- 
gneur ambassadeur  de  prendre  cette  réponse  en  bonne  part,  qu'il 


'  Arctiives  de  Genève.  P.  H,  n»  l4o7.  Ils  avaienten  effet  des  doutes  sur  les  véri- 

lettredu  12  avril  ;i;f.  R.  C,  vol.  il, fo 36(1  v".  tables  iiiolifs  de  l'accusation  dirigée  contre 

^  Ibid.:  la  lettre  de  Berne  est  du  14,  Didato  :   «  Monsi'  Gralferier  (Gratlenried) 

celle  de  Fribourg  du  12  avril.  L'^  (Conseil  m'a  dict,  écrivait  Hudriod  Du  Mollard  au 

décida  de  faire,  à  l'une  et  à  l'autre,  une  Conseil,  eu  date  du  16  avril,  qui  se  craynt 

«  gratiose  response  «  (R.  C,  f»  3(13  v»).  que  c'est  une  faincte,  car  ce  n'est  pour  ar- 

Les  Bernois  avaient  soin  d'ajouter  qu'ils  gent  aius  qu'il  est  accusé  de  estre  crestieu 

n'appuyaient  la  demande  du  roi  qu'autant  [réformé]  et  \eullent  gaigne  son  office  »  ; 

que  Didato  ne  serait  pas  en  réalité  pour-  Arctiives  de  Genève,  P.  H.,  n»  1439.  {Note 

suivi  •  à  cause  de  la  vérité  evangelicque.  »  des  éditeurs.) 


3(j6  AFF'AIRE    DE    UAHTISTli    DIDATO.  1 55o 

était  fâché  de  ne  pouvoir  pas  agréer  au  roi  en  cette  occasion,  el 
(pi'au  reste,  son  Excellence  pouvait  compter  qu'on  rendrait  un 
jugement  si  exact  sur  l'affaire  de  Didato  qu'elle  aiu-ail  sujet  d'en 
être  contente'. 

Didato  n'était  pas  accusé  du  seul  vol  dont  nous  avons  parlé  :  il 
était  trésorier  du  cardinal  de  Loi-raine  et  avait  emporté  à  ce  prince 
une  somme  de  deux  mille  écus  et  un  buffet  d'argent  doré  de  la 
valeur  de  six  mille  écus.  Le  cardinal  ayant  appris  tpi'il  était  arrêté 
à  Genève,  y  envoya  un  exprès  et  écrivit  au  magistrat  une  lettre 
pour  le  prier  de  faire  répondre  Didato  sur  ces  faits.  L'on  répondit 
à  cet  exj)rès  (|ue  ce  n'était  pas  la  coutume  de  tenir  un  prisonnier 
pour  deux  affaires  différentes  et  ({ue,  lorsque  la  première  serait 
finie,  on  rendrait  au  cardinal  bonne  justice*. 

La  réponse  qui  avait  été  faite  à  l'ambassadeur  du  roi  lui  dé- 
plût extrêmement  :  il  en  donna  aussitôt  avis  à  son  maître  et.  il 
retourna  à  Fribourg-,  où  il  résidait  alors,  [JOur  attendre  les  ordres 
de  sa  Majesté.  Le  roi  lui  écrivit  de  revenir  à  Genève  faire  de  nou- 
velles instances  pour  la  remise  de  Didato  et  il  employa  une  seconde 
fois  la  recommandation  des  seigneurs  de  Berne  el  de  Fribourg-,  les- 
(|uels  écrivirent  aux  seigneurs  de  Genève  ipie  le  roi  de  France  les 
ayant  priés  de  faire  ce  qui  dépendrait  d'eux  pour-  porter  leurs  alliés 
et  voisins  à  ne  pas  lui  refuser  |)lus  longtemps  ce  (pi'il  leur  avait 
demandé,  ils  croyaient  qu'en  bonne  politique,  cet  agrément  devait 
être  accordé  au  roi,  qui  ne  manquerait  pas  d'en  savoir  gré  à  la 
Ville  et  qui,  au  contraire,  pourrait  s'en  ressentir  si  on  n'avait  pas 
pour  lui  un  ('gard  aussi  juste  et  aussi  indispensable,  surtout  ce 
prince  offrant  de  doimer  toutes  les  assurances  que  l'on  pourrait 
souhaiter,  (pi'une  telle  remise  se  ferait  sans  préjudicier  en  aucune 
manière,  aux  franchises,  libertés  et  privilèges  de  la  Ville'. 

Le  roi  écrivit  aussi  en  même  temps  aux  seig-neurs  de  Genève 
qu'ayant  appris  la  difficulté  ((u'ils  avaient  faite  de  remettre  à  ses 


'  R.  C,  vol.  44,  fo  364  v»  (18  avril).  '  Archives  de  Genève,  ubi  sapra  ;  la 

''  Ihid.,    fo  380  fo  (9  mai);   cf.    les      lettre  de  Fribourg  est  du 30  avril,  celle  de 

lettres  du  cardinal  de  Lorraine,  en  date  des      Berne  du  l"  mai.  [Note  des  édiletirs.) 

20  et  30  avril,  Arcliives,  P.  H.,  no  1437. 

(Nule  dus  éditeurs.) 


l55o  AFFAIHK    ni-:    BAPTtSTK     rUDATO.  .'{()" 

oFficiors  Baplislo  Didalo,  il  ru  avail  «'li''  oxlrrinemenl,  surpris, 
(|ii'il  n'aiirail  |ias  cru  d'rlri'  ccrnsc''  dans  mit'  prière  aussi  raison- 
nable e(,  fondée  sur  une  é(|uil(''  si  palpable  et  si  s(>nsible,  el  (pi'il  leur 
envoyait  encore  le  sieur  de  Liancourl,  son  ambassadeur,  pour  Icm- 
expliquer  plus  au  lout^'  son  iiilenlion  là-dessus  '. 

Le  sieur  de  LiancomI  l'Iaril  arii\(''  à  (ienève,  il  eut  audience  du 
Conseil  ordinaire,  le  5  mai ',  où  il  représenta  cjue  sa  Majesté  lui  avait 
donné  ordre  de  prier  inslamuient  de  sa  [)art  le  (lonseil  de  lui  re- 
mettre Didalo  et  d'élre  persuadé  que  sou  intention  n'était  pas  de 
faire  aucune  innovation  au  préjudice  des  franchises  et  des  libertés 
de  la  Ville.  (Qu'aussi  la  demande  (pi'il  faisait  n'y  était  en  aucune 
manière  contraire,  puisque^  Didato  n'était  ni  habitant,  ni  sujet  de  la 
République,  mais  officier  du  roi,  el  (|u'il  avait  été  arrêté  à  Fins- 
lance  d'Ennemond  Genyn,  suivant  les  ordres  qui  lui  en  avaient  été 
dormes  tie  la  part  de  ce  prince.  Que  si  le  Consed  lui  refusait  plus 
loni^temps  une  demande  si  équitable  el  tpii  ne  lui  aurait  été  refusée 
en  aucun  autre  lieu  de  la  chrétienté,  sa  Majesté  ne  pourrait  pas  croire 
(pie  l'on  eût  dans  Genève  beaucoup  de  penchant  à  lui  faire  service. 
Ou'aussitôl  après  la  fuite  de  Didalo,  le  roi  avait  écrit  à 
l'empereur  et  à  plusieurs  autres  princes,  lescpiels  lui  avaient 
répondu  que  s'ils  pouvaient  le  faire  saisir  dans  leurs  états,  il  serait 
incontinent  rendu.  One,  depuis  peu,  un  voleur  qui  avait  détroussé 
un  courrier  sur  le  chemin  de  Lyon,  s'étant  sauvé  à  Rome  et  y 
ayant  été  pris,  le  pape  l'avait  fait  remettre  aux  officiers  du  roi  à  la 
première  réipiisilion  ([u'ils  en  avaient  faite.  Qu'à  plus  forte  raison, 
il  semblait  à  sa  Majesté  (pie  la  restitution  d'un  prisonnier  du  carac- 
tère de  Didalo,  chargé  de  crime  de  pécnlal  el  qui  avait  emporté 
une  somme  d'argent  autant  considérable  à  un  |)riiic(>  tel  cpu'  le  loi, 
bon  ami  el  voisin  de  la  \illc  de  Genève,  ne  pouvait  pas  lui  ('Ire 
refusée  sans  blesser  toutes  les  règles  de  riionnètelé  el  de  la  jusiice, 
d'aulanl  |)lus  (pic  les  deniers  (pie  Didalo  avait  volés  étaient  desti- 


'  Archives  île  Genève,  lettre  thi   24  seil  un   inenioraudiini  qui   se  trouve  an\ 

avril,  sur  parcliemin,  sceau  et  signature  du  Archives  de  Genève,  dossier    cité;    c'est 

roi.  (Note  des  éditeurs.)  cette  pièce  dont  (iautier  donne  l'analyse. 

-  H.  ('...  vol.  44,  fo  377  r».  —  M.  de  (Noie  des  éditeurs.) 
I.iuncinirl  ri'iiiil.  en  nn'nif  lemps.  an  ('.on- 


898  AFFAIRE    DE    BAPTISTE    DIDATO.  l55o 

lu's,  comme  il  l'avait  déjà  dit  auparavant,  à  payer  les  pensions  des 
seigneurs  des  Ligues,  les  bons  amis  de  la  ville  de  Genève,  et  que  le 
roi  avait  été  obligé  de  Faire  emprunter  avec  précipitation  semblable 
somme  à  gros  intérêts,  parce  ([u'il  voulait  (jue  le  paiement  se  tïl  au 
jour  marqué. 

Que  d'ailleurs,  il  u'élait  pas  possible  cpie  le  procès  de  Didalo 
fui  instruit  devant  les  seigneurs  de  Genève,  parce  qu'il  faudrait, 
en  ce  cas-là,  qu'ils  ouïssent  ses  comptes  el  que  pour  cet  effet 
l'on  fît  apporter  dans  Genève  les  registres  de  la  chambre  des 
comptes  de  sa  Majesté,  que  l'on  j  fît  venir  ses  officiers,  de  même 
que  cinquante  ou  soixante  receveurs  particuliers  avec  qui  le  pri- 
sonnier avait  affaire  pour  vérifier  ce  qu'il  avait  reçu  d'eux,  toutes 
choses  qui  ne  |)ou\aieiit  pas  s'exécuter  |)arce  ([ue  ces  receveurs  ne 
sauraient  quitter  l'actuel  exercice  de  leurs  charges  et  qu'un  prince 
tel  que  le  roi  n'avait  pas  oublié  sa  grandeur  et  sa  dignité  au  point 
de  vouloir  s'abaisser  jus(|u'à  se  soumettre  à  la  juridiction  il'un  état 
(el  (jue  (renève  el  à  lui  donner  connaissance  des  comptes  de  ses 
finances.  Qu'il  suffisait  donc  (pi'il  parût  au  Conseil  (pie  Baptiste 
Didato  avait  elïectivemeni  l'einjiloi  de  receveur  général  de  Nor- 
mandie, comme  eu  faisaient  foi  ses  lettres  d'office,  les(juelles  le 
seigneur  de  Liancourt  produisit  au  Conseil,  el  (pi'il  était  en  arrière 
de  la  somme  de  près  de  cent  quarante  mille  francs,  ce  ([ui  parais- 
sait par  un  acte  de  la  chambre  des  comptes  du  roi,  le(piel  il  fît 
voir  encore'.  Qu'ainsi,  il  priait  derechef  le  mai^islral  de  lui  rendre 
le  prisonnier  et  de  remettre  en  liberté  Ennemond  Genjn,  (pii  lui 
avait  fait  partie,  comme  la  raison  et  le  devoir  d'un  état  ami  et 
voisin  envers  l'autre  l'exigent  et  selon  la  coutume  constamment 
observée  par  tout  le  monde. 

Il  semble  qu'il  n'était  pas  possible  de  résister  à  l'évidence  et  à 
la  force  de  ces  raisons,  cependant  c'est  ce  que  fit,  non  seulement  le 
Petit  Conseil,  mais  aussi  le  Soixante  et  le  Deux  Cents,  où  cette 
affaire  fut  portée  %  de  soile  cpie,  sur  ce  refus  réitéré,  le  seigneur  de 
Liancourt  fit  des  protestations  contre  la  Républiipie  de  toutes  les 


'  Copies  aux  Archives  de   Genève,  *  R.  C,  vol.  44,  f»  .377  v",  378. 

dossier  cilé. 


l55o  REFLEXIONS    DK    I.'aITEIR     A    CE    SlMET.  3f)f) 

pertes  et  dommag'es  (|ui  en  |)()iivaieiil  arrivt'r  au  roi,  l'assiiraiil 
(l'aill«'iii'S(|ii('  si  «'Ile  |)('rsistail  à  uc  vouloir  |)oinl  lui  Faire  de  raison, 
sa  Majcsti'  se  la  ferait  rendi'e  par  des  lettres  de  représailles,  par  où 
l'on  pourrait  coiujjreudre  eoudjieu  elle  était  sensible  à  une  injustice 
de  cette  nature  '. 

Les  lecteurs  seront  sans  doute  sur|)ris  de  la  t'erinel('',  pour  ne 
pas  dire  de  ropiniàtreté,  avec  lacpielle  les  Conseils  refusèrent  de 
remettre  au  roi  un  officier  de  ce  prince,  accusé  d'un  crime»  qu'il 
n'avait  point  ronnnis  dans  Genève,  mais  à  Rouen,  crime  il'ailleurs 
qui  n'i'tait  point  un  crime  |)articulier,  mais  public,  et  le  pré'veuu 
ayant  pour  partie,  non  pas  un  particulier,  mais  un  puissant  roi, 
avec  lecpiel  les  Genevois  faisaient  profession  de  g-arder  de  grands 
ménagemens.  Effectiv(Miient,  je  ne  vois  pas  que  ce  procédé  puisse 
être  excusé  par  aucun  endroit  (pie  par  celui-ci,  c'est  que  les  syn- 
dics ayant  été  sous  les  évèques,  de  temps  immémoi'ial,  juges  des 
causes  criminelles,  ce  (|ui,  à  la  vérité,  leur  donnait  un  grand  relief 
pendant  ce  temps-là  et  faisait  (jue  l'on  pouvait  dire  en  quelque  ma- 
nière (ju'ils  partageaient  la  souveraineté''  avec  leur  prélat,  jaloux 
d'une  prérogative  (jui  avait  été  de  tout  temps  regardée  comme  si 
précieuse,  ils  n'avaient  laissé  échapper  aucune  occasion  de  celles 
(pu  s'étaient  présentées  de  faire  exercice  d'un  droit  de  cette  nature, 
soit  à  r(''gard  de  ceux  de  la  ville,  soit  à  l'égard  des  étrangers.  Et, 
(pioique  depuis  plus  de  ([uinze  ans,  les  Genevois  fussent  leurs  maî- 
tiTs  à  tous  ég'ards  et  (pi'ils  pussent,  sans  aucune  conséquence, 
remettre  à  des  princes  étrangers  les  criminels  qui  étaient  accusés 
de  crimes  d'état  commis  hors  de  leur  territoire,  ils  n'avaient  pour- 
tant pas  encore  ([uilté  l'idée  d'importance  qui  avait  été  attachée, 
depuis  tant  de  siècles,  à  la  facidté  de  juger  de  toutes  sort(^s  de 
crimes,  de  quelque  nature  qu'ils  pussent  (Hre,  de  sorte  qu'il  leur 
semblait,  par  un  jugement  qui  assurément  n'était  pas  bien  fondé, 
(|ue  c'était  en  (piehpie  manière  recoimaitre  pour  leurs  supi'rieiu's, 
les  princes  auxquels  ils  auraient  remis  des  prisonniers  qui  auraient 
commis  des  crimes  d'état  dans  les  lieux  soimiis  à  la  domination  de 
ces  princes. 

'  Ai'i'liives  lie  (jenève,  dossier  eit(\  Cf.  h.  ('...  vnl,  'l't.  S»  ;{7il  r»  (H  iiiaii. 


/tOO  LIBÉRATION    DE    DID.VTO.  I  55o 

Quoiqu'il  en  soit,  le  seigneur  de  Liancourt  s'en  alla  de  Genève 
sans  avoir  rien  obtenu',  et  le  roi,  qu'il  informa  de  ce  qui  s'était 
passi'',  irrité  de  ce  nouveau  refus,  eu  témoigna  son  indignation  aux 
seigneurs  de  Berne  et  de  Fribourg  par  des  lettres  qu'il  leur  écrivit, 
leur  marquant  qu'il  ne  manquerait  pas  de  faire  exécuter  contre  les 
Genevois  les  représailles  dont  son  ambassadeur  les  avait  menacés, 
de  quoi  ces  deux  puissances  donnèrent  aussitôt  avis  aux  seigneurs 
de  Genève'.  Les  Bernois  firent  plus  :  ils  députèrent  à  leurs  alliés 
les  seigneurs  Na?geli  et  Steiger,  poiu'  leur  faire  sentir  les  consé- 
quences fâcheuses  qu'entraînerait  après  soi  la  continuation  d'un  tel 
refus  et  qu'il  ne  servait  à  rien,  dans  des  choses  de  cette  nature,  où 
l'honneur  et  la  souveraineté  de  l'Etal  n'étaient  point  intéressés,  de 
contester  avec  des  princes  puissans,  tel  qu'était  le  roi  de  France, 
qui  ne  veulent  jamais  avoir  le  démenti  de  ce  qu'ils  entreprennent'. 

Ces  menaces  de  la  France  et  ces  exhortations  ne  produisirent 
d'autre  effet  sur  l'esprit  des  Genevois  que  celui-ci,  savoir  qu'ils 
prêteraient  le  prisonnier  pour  être  ouï  devant  les  gens  du  roi,  dans 
les  comptes  dont  il  «Mait  question,  à  condition  (ju'au  bout  de  six 
mois  il  fût  représenté  afin  d'être  jugé  ensuite  par  les  seigneurs  de 
Genève'.  Il  y  a  beaucoup  d'apparence  (\yie  la  France  n'aurait  point 
donné  les  mains  à  un  expédient  de  celle  nature,  mais,  pendant  que 
ces  choses  se  passaient,  il  survint  une  atïaire  qui  lira  les  uns  et  les 
autres  d'embarras  :  les  parens  de  Didalo  firent  sa  paix  avec  le  roi, 
son  frère  oiilinl  son  pardon  à  condition  (pi'il  rendrait  bon  compte 
de  toute  l'administration  du  |>risonnier,  ce  que  le  roi  l'crivit  aux 


'  Le  (Conseil  décida  m(''nie  «  de  faire  lieu  en  sa  présence.  Celle  assertion  repose 

t)onne  remonstrance  aud^  ambassadeur  de  sur  une  iiiter[)rétation  inexacte  du  texte' 

sa  proteste  et  minace  »;  R.  G.,  vol.  4i,  des  Abschiede  (t.  IV,  1  e,  p.  393).  Loin  que 

fo  379  r".  {Note  des  éditeurs.)  l'amljassadeur  de  France  fût  à  Berne,  le 

'  Lettres  du  3(1  mai.  Archives  de  Ge-  (jOnseil  de  cette  ville  décida  au  contraire 

nève,  dossier  cité.  —  Le  Conseil   décida  de  lui  écrire,  à  la  suite  de  la  députation  de 

d'envoyer  aussitôt  à  Berne  un  député  pour  Philippin.  {Note  des  éditeurs.) 

porter  sa  réponse  et  expliquer  les  faits.  "  W.  C,  vol.  45,  f»  33  v»  (27  juin). 

Jean  Philippin  fut  chargé  de  cette  commis-  (^f.  Eidg.  Abschiede.  nh'i  supra.  (Note  des 

sion  (R.  C,  vol.  4;i.  f"  d6  r»,  19  r».  22  v»).  éditeurs.) 

M.E.  Dunant  (ouvr.  cité,  p.  H9)acru  que  *  R.  G.,   vol.    4o,  f»  34   v»,   Xi  r». 

M.  de  Liancourt  se  trouvait  alors  à  Berne  2.)  juin  (Gonseil  des  Deux  Cents), 
el  que  les  décinralions  de  Pliili[)pin  eurent 


iftûo  i)iFFif;iîi.Ti';s  AVEC  BKii.NK  Al!   siMiri    r)i:s  TAii.LKS.  4o' 

soigneurs  de  Genève,  les  priaiil  en  luriiic  lciii|)s  de  F.iirc  sortir  Ui- 
dato  de  leurs  prisons  e(  de  lui  accordci'  lous  les  sauf-conduits  et 
sûretés  néeessaires  pour  venir  en  Fi-ance  rendre  ses  comptes',  re 
(|ue  le  Conseil  n'eut  pas  de  peine  à  accorder,  surtout  Enneniond 
Genyn,  qui  lui  avait  l'ait  partie  criminelle,  ne  la  faisant  plus  et 
ayant  déclaré  qu'il  ne  s'opposail  point  à  r(''largissement  de  Didato'. 
Ainsi  cel  lionnne-là  eul  le  bonheur  de  se  tirer  d'affaire  el  d'en  être 
quitte  pour  trois  mois  de  prison.  Roset  dit'  que  la  fermeté  que  les 
Genevois  témoig-nèrent  en  cette  occasion  leur  fit  de  l'honneur  en 
France.  Effectivement,  quoique  le  procédé  dût  paraître  extraordi- 
naire à  certains  égards  par  les  raisons  que  nous  avons  dites,  cepen- 
dant il  est  certain  que  la  jalousie  qu'ils  firent  paraître  pour  la  con- 
servation de  lem's  droits,  quoique  poussée  à  un  scrupule  outré,  dut 
les  faire  passer  pour  des  peuples  qui  aimaient  infiniment  leur 
liberté  et  qui  étaient  à  l'épreuve  de  tout  lorscpi'il  était  question  de 
passer  aucun  expédient  et  d'avoir  quelc|ue  couqjlaisance  qu'ils 
crussent  lui  donner  la  moindre  atteinte. 

L'affaire  de  Didato  ne  fut  pas  la  seule  qui  donna  de  l'occupa- 
lion  à  la  ville  de  Genève  pendant  une  bonne  partie  de  cette  année  : 
les  seigneurs  de  Berne  lui  en  suscitèrent  une  autre  f[ui  lui  fit  bien 
de  la  peine,  el  pour  laquelle  cette  ville  se  donna  beaucoup  de  niou- 
vemens.  Ils  avaient  trouvé  à  propos  d'imposer  une  contribution 
d'un  |)onr  cent  sur  tous  les  fonds  situés  dans  les  pays  qu'ils  avaient 
conquis  sur  le  duc  de  Savoie  el,  pour  cet  effet,  leurs  baillis  avaient 
ordonné  de  leur  pari  à  tons  les  particuliers  de  donner  une  désig-na- 
tion  de  leurs  biens  pour  en  faire  l'estimation.  Les  Genevois  qui 
avaient  des  fonds  dans  ces  pays  furent  cités  comme  tous  les  autres 
pour  en  voir  faire  l'évaluation',  ce  que  l'on  n'entreprit  pas  seule- 
ment à  l'égard  des  particuliers,  mais  aussi  à  l'ég-ard  de  la  seigneu- 
rie même  de  Genève,  dont  les  biens  ecclésiastiques  qu'elle  possé- 


'  Lettre  (lu  i  juillet  lijSO,  sur  parche-  '  Archives  de  (Jeuève,   dossier  cité, 

min,  scellée  et  signée  Henry,  l'ontresijïnée  sentence  du  Conseil,  en  date  du  8  juillet, 

de  Laubespine  (Archives  de  Genève,  dos-  élargissant  Didato  et  (ienyn.  {Note  des  édi- 

sier    cité).   Cette    pièce    est  acconjpagnée  teurs.) 

d'une  copie  des  lettres  de  grâce  accordées  '^  Ouvr.  cité.  liv.  V.  chap.  28,  p.  :t34. 

par  le  roi  à  Didato.  (Note  des  éditeurs.)  *  R.  C.  vol.  44,  f»  1553  r»  (4  avril) 


402  VANDEL    RT    ni"    MOLLARD    DKPUTÉS    A    BERNE.  1  nfx) 

(Jail  à  Auboiine  el  ([ui  élaient  affectos  à  l'Iiôpilal,  furent  mis  à  prix 
pour  rtre  ensuite  assujettis  à  cette  taille'.  Aussitôt  (pie  le  (lonseil 
eut  avis  de  cette  nouveauté,  il  s'en  plaignit  premièrement  aux 
baillis  du  voisinage,  rpii  répondirent  cpi'ils  n'étaient  que  les  exécu- 
teurs des  ordres  que  leur  avaient  donnés  là-dessus  leurs  supé- 
rieurs', et  ensuite  aux  seigneurs  de  Berne  eux-mêmes. 

Vandel  et  Du  Mollard  y  furent  envoyés  le  8  avi-il  à  ce  dessein  % 
avec  orfire  de  leiu-  représenter  que  les  Genevois  avaieni  de  tout 
temps,  pendant  que  les  ducs  de  Savoie  étaient  maîtres  du  pays,  été 
exempts  de  loules  sortes  de  tailles  et  d'impôts  pour  les  fonds  cpi'ils 
y  possédaient,  (pi'ainsi  la  taille  qu'on  voidail  leur  imposer  était 
une  iimovation  qui,  non  seulement  attentait  aux  privilèges  les  plus 
solidement  établis,  puisqu'ils  le  sont  sur  une  possession  immémo- 
riale et  sur  des  actes  et  des  concessions  les  plus  solennels  accordés 
par  les  ducs  de  Savoie,  mais  aussi  qu'elle  était  défendue  par  l'al- 
liance, qui  porte  en  termes  exprès  que  les  parties  contractantes 
se  garantiraient  l'une  l'autre  de  toute  innovation,  raison  que  les 
seigneurs  de  Berne  surent  bien  employer  eux-mêmes  en  l'année 
i545,  lorsipie  les  Genevois  Noulurent  aug'menter  les  droits  de  leurs 
halles'.  Que  les  seigneurs  de  Berne  savaient  parfaitement  (pie 
l'alliance  des  deux  villes  avait  été  faite  pour  g-arantir  les  Genevois 
de  loules  les  violences  et  nouveautés  (pi'aiirait  voulu  attenter  le  duc 
de  Savoie  contre  leurs  anciennes  libertés.  Qu'ainsi,  le  moins  (ju'il 
leur  en  dût  arriver,  c'était  de  demeurer  paisibles  possesseurs  des 
privilèges  dont  ils  avaient  joui  auparavant  ;  et  quoique  les  seigneurs 
de  Berne  fussent  en  la  place  du  duc  de  Savoie,  cependant  cela 
n'empêchait  pas  que  leur  pouvoir  et  leur  autorité  ne  fussent  bornés 
à  la  ])romesse  qu'ils  avaient  faite,  et  qu'après  tout,  il  était  certain 
qu'ils  n'avaient  pas  plus  de  droits  que  celui  auquel  ils  avaient  suc- 
cédé. Oue  ([uand  les  ducs  de  Savoie  avaient  voulu  faire  (pielque 
chose  de  semblable  à  ce  (pie  les  seigneurs  de  Berne  entreprenaient 
alors,  les  évê(pies  s'y  étaient  toujours  formellement  opposés,  ce 
(pii  avait  ])orté  ces   jirinces  à  révo(juer  les  ordres  (pi'ils  axaient 


'  R.  C.  vol.  44,  f»  3S5  vo.  '  Ihid..  fo  3o6  v». 

'^  Ihid.,  (o  '.Wi  \'o,  :î,w  r".  ■"  Voir  pins  liant.  |i.  âlW. 


!■"),)()  RKPONSI-:    DKS    BERNOIS.  f\o'À 

donnrs  et  à  coinciiir  iiiriiic  (|ir;'i  IViNcriir,  ils  ne  iiirllraii'iil,  sur 
ceux  de  Genève  et  sur  les  terres  dépendantes  de  l'Evêché,  aucune 
imposition  qu'il  n'en  eût  été  auparavant  connu  de  part  et  d'autre. 
Qu'ainsi,  les  seigneurs  de  Genève  priaient  instainniont  leurs  Excel- 
lences, par  toutes  ces  raisons,  de  faire  révo(pier  incessamment  les 
ordres  qui  avaient  été  donnés  de  mettre  sur  les  Genevois  une 
imposition  si  odieuse  ' . 

Les  Bernois  prirent  assez  mal  les  représentations  (juc  leurs 
alliés  leur  firent  :  ils  répondirent  qu'ils  avaient  eu  de  très  bonnes 
raisons  d'imposer  la  taille  dont  on  se  |)lai:^nail  ;  qu'avant  con(juis 
par  leur  épée  les  pays  où  elle  avait  été  inq)osée,  ils  étaient  maîtres 
d'assujettir  tous  les  fonds  qui  y  étaient  situés,  sans  aucune  excep- 
tion, à  tels  impôts  qu'ils  trouveraient  à  propos,  sans  que  qui  que  ce 
tVil  iiTil  le  trouver  mauvais,  et  moins  encore  les  Genevois  ([ue  per- 
sonne, puisqu'ils  devaient  se  souvenir  de  tant  de  grands  et  impor- 
tans  services  que  les  seigneurs  de  Berne  leur  avaient  rendus  et  des 
bienfaits  dont  ils  les  avaient  comblés,  tel  qu'était  l'élargissement  de 
leurs  limites  et  le  puissant  secours  qu'ils  leur  avaient  envoyé  si  à 
propos  lorsqu'ils  étaient  dans  la  plus  grande  extrémité,  ce  (jui  leur 
avait  procuré  la  précieuse  liberté  dont  ils  jouissaient.  Qu'ils  avaient 
d'autant  moins  sujet  de  se  plaindre  de  cette  taille  que  ceux  des 
seigneurs  du  Conseil  de  Berne  ou  des  bourgeois  de  cette  ville  qui 
avaient  des  fonds  dans  ces  bailliages  n'en  étaient  pas  exempts. 
Enfin,  (ju'ils  avaient  droit  de  s'opposer,  comme  ils  firent,  à  l'aug- 
mentation de  l'impôt  du  droit  des  halles,  parce  que  les  lettres  de 
l'alliance  en  font  une  mention  expresse,  mais  qu'elles  ne  disent 
mot  de  l'affaire  fies  tailles,  et  qu'ainsi  il  n'y  avait  point  de  parité 
entre  ces  deux  choses,  comme  leurs  alliés  de  Genève  le  préten- 
daient ' . 

Vandel  et  Du  Mollard  ayant  rapporté  cette  réponse',  le  Conseil 
résolut  d'envoyer  d'autres  députés  à  Berne*,  avec  ordre  de  repré- 

'  Instructions  aux  députés,  Arcliives  '  Le  21  avril  ;  R.  G,  vol.  44.  ^369  v". 

de  Genève,  P.  H..  110  14oSt.  *  Ibid.,    P  372    r°    (27   avril):    les 

'  Ibid.,  réponse  des  Bernois,  en  date  députés  désignés  furent  le  syndic  Pierre 

ilu  18  avril.  Cf.  Eidg.  Ahschiede.  t.  IV,  Bonna  et  le  conseiller  François  (".tiamois. 

1  I'.   Il"  I0.">,  IV.  tNiite  des  pdileiifs.)  \Nnle  des  éditem:<!.) 


l\ol\  NOUVELIJ-:    DKPtTA  TION    A     BKRiVE.  1 55(1 

senter  aux  seigneurs  de  co  canton  que  ce  n'élail  point  pour  les 
troubler  en  aucinie  nianièi-e  dans  l'exei-cice  île  leui-  sou\'erainel,é 
dans  le  pays  qu'ils  avaient  conquis,  fjue  les  seigneiu's  de  Genève 
s'opposaient  à  cette  contribution,  mais  seulement  pour  se  mainte- 
nir dans  leurs  droits  et  leurs  privilèges  auxquels  les  seigneurs  de 
Berne  s'étaient  engagés  |)ar  l'alliance  de  n'apporter  aucune  altéra- 
tion. Qu'ils  les  priaient  de  considérer  combien  cher  leur  avait 
coûté  la  conservation  de  ces  droits,  pour  lescpiels  la  Ville  n'avait 
épargné,  ni  la  vie,  ni  les  biens  de  ses  citoyens.  Que  les  seigneurs  de 
Berne  les  ayant  ai<lés  comme  ils  avaient  fait  avec  autant  de  généro- 
sité et  de  succès,  on  les  priait  de  ne  pas  détruire  en  quelque  ma- 
nière leur  ouvrage  et  de  considérer  (|ue  si  quelque  autre  [luissance 
voulait  faire  des  innovations  au  préjudice  de  leurs  alliés  de  Genève, 
ils  ne  manqueraient  |)as  de  s'y  opposer  comme  ils  y  sont  obligés 
par  l'alliance.  Ils  sont  engagés,  à  plus  forte  raison,  à  n'en  faire 
aucune  eux-mêmes  et  à  laisser  les  choses  sur  le  pied  (ju'elles 
étaient  lorsfju'ils  ont  conquis  le  pays'.  Ces  raisons  n'ayant  fait 
aucune  impression  sur  les  Bernois',  le  Conseil  prit  le  parti  d'em- 
ployer auprès  d'eux  l'intercession  des  seigneurs  de  Bàle. 

Il  chargea,  pour  cet  effet,  Tissot  et  De  Fosses,  qui  avaient  eu 
ordre  d'aller  à  Bàle  au  sujet  de  l'alliance  générale,  comme  nous 
l'avons  vu  ci-devant  %  de  demander  cette  intercession*.  Les  Bàlois 
promirent  (pi'ils  feraient  ce  qui  dépendrait  d'eux  pour  porter  les 
Bernois  à  révo(|uer  les  tailles".  Cependant  les  citoyens  et  les  bour- 
geois de  Genève,  qui  avaient  des  fonds  dans  les  bailliages  voisins, 
étaient  extraordinairement  pressés  par  les  baillis  de  payer  la  taille, 
et,  sur  le  refus  qu'ils  en  faisaient,  on  lem-  retenait  leurs  denrées  et 
les  autres  revenus  de  leurs  fonds  :  plusieurs  propriétaires  même  de 
biens  situés  dans  les  terres  de  St- Victor  et  Chapitre  et  de  fjuelques 
endroits  de  la  |)ure  souveraineté  de  Genève,  étaient  enveloppés 


'  Arcliives  de  Genève,  dossier  cité,  *  R.  C,  vol.  Vi.  fo  2  v°,  (i  v.  et  Ar- 

instructioiis  aux  députés  en  datedu28avi'il.  cliives  de  (îeiii've,  P.  H.,  n»  1461,  instrnc- 

"  Ibid.,  réponse  du  Conseil  de  Berne,  lions  aux  députés,  en  date  du  20  mai. 
du  4  mai.  *  R.  (",.,   vol.  4S.  fo  16  v",   relation 

»  1'.  392.  (les  députés. 


lâôo  i.K  (:n.\si:ii.  i.nti.mi:   i.v  mauciii-:  aix   bkunois.  'io.'i 

dans  celte  affaire  et  se  voyaient  molestés  pai-  les  oFficieis  de  Berne 
pour  payer  l'impôt  comme  les  autres'. 

Les  iiàiois,  d'un  autre  côté,  écrivaient  au  Conseil  (|u'ils  élaienl 
d'avis  (|iie  l'on  ne  refusât  pas  plus  longtemps  de  s'y  soumettre', 
de  sorte  ipic  Ton  était  fort  intrigué  dans  Genève  là-dessus.  Cepen- 
daul  les  Genevois  se  tirèrent  d'affaire  par  leur  ferme((''  :  l'on  com- 
meii^'a  par  faire  faire  des  protestations  dans  fous    les   hailliages 
voisins,  en   présence  des  baillis,  contre  cette  innovation,  ce  (pii  fut 
exécuté  par  Jean  \'oisine,  qui  avait  procuration  de  tous  les  parti- 
culiers intéressés  dans  cette  affaire'.  Ensuite,  le  Petit  Conseil  résolut 
(|uc,  la  \  illf  (''(mil  fondi'c  dans  une  possession  immémoriale  et  dans 
iMi  droit  incontestable,  l'on  ne  risquerait  quoi  que  ce  soit  d'intiiuei' 
la  marche  aux  Bernois,  dans  la(iuelle  la  justice  de  la  cause  étant 
déduite  au  long-  et  avec  exactitude,  ils  ne  manqueraient  pas  d'être 
condamnés,   du   moins  par  le  surarbitre'.  Cet  avis  tut  approuvé 
par  le  Grand  Conseil,  où  il  fut   arrêté,  outre  cela,  que  les  parti- 
culiers qui  seraient  assez  lâches  pour  payer  cette  taille,  de  quelque 
manière  qu'ils  en   fussent  sollicités   par  les  officiers  de  Berne  et 
(piehiues  menaces  (jue  ceux-ci  employeraient  pour  en  venir  à  bout, 
comme  de  confiscations  de  fonds,  etc.,  seraient  cassés,  sans  retour, 
de   leur   bourgeoisie'.    Le  Conseil   Général,  qui  fut  assemblé  le 
I  1    juillet  pour  autoriser   les  résolutions  des  autres  Conseils,  les 
approuva  tout  d'une  voix  '  et  le  Conseil  ordinaire  nomma  aussitôt 
des  juges  et  autres  officiers  pour  la  marche  qu'il  intima  aux  Ber- 
nois pour  le  3  août',  lesquels  ayant  récrit  au  Conseil  qu'ils  le 
priaient  qu'elle  fût  renvoyée  de  quelques  mois,  le  Conseil  y  donna 
les  mains  et  la  mit  au  2  novembre*.  Quand  le  terme  marqué  appro- 
cha, ils  demandèrent  une  seconde  prolong'ation  qui  leur  fut  accor- 


'  H.  C,  vol.4.>,  fo  15  yo.  20v»,  2.3  v>',  à  telles  tailles  soyent  privés  de  la  bour- 

29  \".  ;î9,  et  pass.  ,ïeoisie.  Sur  (|Uoy  presque  tous  hont  crié  : 

*  /6(d..  fo  42  vo  (8  juillet).  que   le  t-ontribuant   qu'il   soit  pendu  .; 
'  Ibid.,  fo  27,  3i  !■<},  3i  r»,  :t7  r».  R.  C  vol.  4.3,  fo  44  vo.  (Note  des  éditeurs.) 

*  Ibid.,  fo  4:î  vo.  6  ji,i^^  fo  4g  vo,  58  vo. 

*  Le  Deux  Cents  aurait  même  voulu  '  Ibid.,  f»  46  r»  ;  cf.  P.  H.,  no  1463. 
des  mesures  plus  sévères:  «  Et  icy  esl  esté  '  Ibid..  fo  60  (ter  août)  ;  réponse  à 
parlé  que  ceux  i|iii  voiiMioii>nt  foutriliuer  Ben\i\  P.  H.,  iio  1463. 


4o6  I.ES    ISKK.NOIS    KKNONCKINT    A     IMPOSER    LA    TAU, LE.  I  .lôo 

dée' .  Enfin,  comme  le  dernier  terme,  qui  élail  au  1 4  décembre,  allait 
être  expiré,  les  seigneurs  de  Berne,  persuadés  eux-mêmes  du  peu 
de  justice  de  leur  cause,  se  déportèrent  de  la  difficulté  qu'ils 
avaient  faite  à  leurs  alliés  de  Genève  et  écrivirent  au  Conseil  qu'ils 
avaient  donné  ordre  à  leurs  baillis  de  n'exiger  de  tailles  d'aucun 
Genevois". 

Cette  nouvelle  causa  une  extrême  joie  dans  la  ville,  surtout 
aux  particuliers  desquels  on  avait  non  seulement  arrêté  les  fruits 
des  fonds  (|u'ils  possédaient,  parce  qu'ils  n'avaient  pas  voulu  se 
soumettre  à  Finqjôt,  mais  saisi  les  fonds  mêmes,  ce  qui  avait  fait 
souffrir  et  plongé  dans  une  perte  très  considérable  quantité  de 
gens  (pii  n'avaient  ni  moissonné,  ni  vendang-é.  Leur  joie,  dis-je, 
fut  d'autant  plus  grande  (pi'ils  redevinrent  tranquilles  possesseurs 
de  leurs  fonds  par  la  main  levée  qui  leur  fut  accordée,  disgrâce 
(pi'ils  s'étaient  attirée  pour  avoir  généreusement  sacrifié  leur  inté- 
rêt particulier  à  l'honneur  et  à  l'intérêt  de  l'Etat,  exenqjle  rare  et 
qui  ne  se  trouve  que  chez  des  peuples  tels  qu'étaient  nos  pères, 
non  seulement  infiniment  jaloux  de  leur  liberté,  mais  aussi  peu 
amateurs  de  leurs  aises  et  accoutumés,  depuis  long'temps,  à  com- 
battre contre  l'adversité. 

Ouoique  les  seigneurs  de  Genève  n'eussent  pas  de  juridiction 
à  i\.rmoy  et  à  Draillans,  villages  enclavés  dans  le  Chablais,  ils 
avaient  pourtant  le  droit  d'y  établir  des  ministres,  parce  qu'ils  en 
retiraient  les  revenus  comme  ils  les  retirent  encore  aujourd'hui.  Les 
ministres  de  ces  lieux-là  étant  ainsi  à  leur  nomination  et  entretenus 
à  leurs  dépens,  ils  prétendaient  aussi  qu'ils  devaient  dépendre 
d'eux,  se  rendre  à  l'assendjlée  des  ministres  de  Genève  et  se  sou- 
mettre à  ses  ordres  et  à  ceux  du  Consistoire.  Mais  les  Bernois  s'y 
étaient  toujours  opposés  et  avaient  fort  souvent  ordonné  aux  mi- 
nistres d'Armoy  et  de  Draillans  de  se  rang'er  sous  la  classe  de  Tho- 
non,  parce  qu'ils  étaient  souverains  de  tout  ce  pays-là,  et  les  Gene- 
vois leur  donnaient  des  ordres  tout  contraires.  Ces  ministres,  crai- 
g-nanl  le  ressentiment  des  seigneurs  de  Berne,  ne  frécjuentaieni 
plus  depuis  longtemps  les  congrégations  des  ministres  de  Genève, 

'  W.  C,  v.,1.  't.'i.  fo  110  1".  '  Ibid.,  |o  l:il  V",  143  r,  144  vo. 


l.).JO  AIKAIHI-:     DKS     CIltKS     DAUMOV     i:i      Dit  AILI.ANS.  f\l)-j 

coiiinio  ils  jivaic'iit  accoiiliiiiit'  île  taire  aii|)aravanl,  ce  (|ui  donna 
lieu  au  (Conseil  de  leur  ordonner  d'y  venir,  sous  peine  de  déposi- 
tion'. Les  ministres  d'Arnioy  et  de  Uraillans,  fort  embarrassés,  se 
plaig-nirent  de  ces  menaces  aux  Bernois,  lesquels  écrivirent  à  leurs 
alliés  de  Genève,  le  22  octobre  de  cette  année,  que  ces  ministres 
servaiil  des  éi^lises  de  leur  juridiction,  ils  y  étaieni  soumis  eux- 
mêmes  cl  (|u'ils  ne  |>ermeltraient  point  t|u'ils  se  recoimussent 
nuMnbres  d'une  autre  classe  que  celle  deTlionon'.  Les  Genevois 
leur  répondirent  qu'il  était  clair,  par  le  départ  de  Bàle,  (|ue  ces  mi- 
iiislres  (l(''peMdaient  absolument  d'eux,  puisque  ce  traité  dit  eu 
termes  ex|irès  (pie  les  seigneurs  de  Genève  avaient  le  droit  de  les 
établir  et  de  les  déposer. 

(;e|)endant  les  Bernois  se  tinrent  à  leur  première  n'soliition, 
quoiqu'ils  reconnussent  que,  par  le  ilépart  de  Bàle,  les  Genevois 
avaient  le  pouvoir  de  nommer  ces  ministres  et  de  les  ôter\  .Je 
trouve  (pie  ce  traité  ne  dit  rien  en  particulier  des  villages  d'Armoy 
et  de  Draillans,  qu'il  en  fait  seulement  mention  dans  la  liste  des 
quatorze  bénéfices  que  les  Bernois  restituaient  aux  Genevois,  mais 
(pi'il  parait  clairement,  par  ce  qui  est  dit  des  uns  et  des  autres,  que 
les  seigneurs  de  Genève  avaient  le  même  droit  sur  les  ministres  de 
ces  deux  lieux  que  sur  ceux  de  tous  les  autres  villages  de  St- Victor 
et  Chapitre,  le  traité  ne  les  distinguant  point,  mais  marquant 
expressément  que  les  seigneurs  de  Genève  auraient  le  droit  d'exa- 
miner, d'établir  et  d'ôter  tous  les  ministres  des  cures  qui  leur 
étaient  rendues.  Les  Genevois,  au  reste,  bien  persuadés  de  la  jus- 
lice  de  leur  cause,  s'alFermirent  dans  leur  première  résolution  et 
ordonnèrent  aux  ministres  d'Armoy  et  de  Draillans  de  venir  du 
moins  quatre  fois  par  année  à  la  congrégation  de  Genève,  sous 
peine  de  se  voir  privés  de  leurs  pensions  \ 

Nous  avons  vu,  en  l'année  1047,  P^ur  quels  crimes  fut  exé- 


'  R.  C,  vol.  4o,  fo  108  v»  (13  oct.).  —  Les  Bernois  n'acceptèrent  point  cette 

'  Arcliives  deGeiiéve,  P.H..  nollTi;  décision  et  l'aflaire  traîna  en  longueur; 

i-r.  H.  C,  vol.  io,  f»  117  ro.  le  21  nov.  1332,  le  Conseil  nnéia  de  la 

^  Archives  de  (ienève.  dossier   cite.  terminer  le  mieux  (qu'on  pourrait,  les  Ber- 

lettre  du  8  nov.  nois  payant  la  moitié  du  traitement  des 

*  B.  C,  vol.  i.).  fo  l.j;{  r»  (22  déc.)  deux  niinistresen  cause.  (iVotedeséiiiteur*.) 


4o8  DÉCOUVERTE    u'uN    ÉCRIT    DE    GRUET.  1 55o 

cuté  à  mort  un  Genevois  nommé  Jaques  Gruel'.  Cette  année  i55o, 
un  écrit  dont  il  était  l'auteur  et  qu'il  avait  mis  sur  le  papier  de  sa 
propre  main,  ayant  été  découvert  en  nettoyant  le  grenier  de  sa 
maison,  le  magistrat  en  lut  informé  ' .  Gel  écrit,  qui  contenait  vingt- 
six  pages,  était  rempli  d'invectives  les  plus  atroces  contre  notre 
seigneur  Jésus-Christ  et  contre  tous  les  mystères  de  la  religion 
chrétienne.  Le  procureur  g-énéral  se  rendit  d'abord  instant  |)our 
faire  rendre  un  jugement  exemplaire  sur  cette  affaire,  mais  le  cas 
étant  autant  extraordinaire  (|u'il  l'était,  le  Conseil  consulta  Calvin 
sur  la  manière  dont  il  devait  s'y  prendre,  lequel  donna  son  avis  par 
écrit',  qui  portait  qu'il  était  à  propos,  avant  toutes  choses,  de  faire 
reconnaître  par  voie  juridique  la  main  de  celui  (jui  était  auteur  de 
cette  écriture,  afin  qu'il  ne  parût  pas  au  peuple  que  le  Conseil  se 
fut  mis  en  mouvement  à  la  légère  pour  une  affaire  obscure  et  incer- 
taine. Que  cet  examen  étant  fait  et  le  livre  étant  bien  trouvé  être 
de  la  main  de  Gruet,  l'abolition  d'un  écrit  si  détestable  ne  devait 
pas  se  faire  secrètement,  mais  en  sorte  qu'il  parût  au  public  que  le 
magistrat  le  détestait  comme  il  méritait;  qu'il  croyait  donc  qu'il 
fallait  que  la  condamnation  s'en  fît  d'une  manière  solennelle  et  que, 
pour  cet  effet,  le  jugement  du  Conseil  fût  prononcé  de  dessus  le 
tribunal.  Qu'encore  qu'il  fût  fâcheux  de  proférer  les  paroles  horri- 
bles et  les  blasphèmes  exécrables  dont  il  était  rempli,  cependant, 
comme  les  magistrats  étaient  oblig-és  d'articuler  les  impiétés  et  les 
crimes  qu'ils  punissaient,  l'on  ne  pouvait  pas  éviter  de  faire  men- 
tion, dans  la  sentence  qui  serait  rendue,  des  expressions  détestables 
contenues  dans  le  livre,  ce  qui  se  pouvait  faire  d'une  manière  qui 
marquât  toute  l'horreur  qu'en  avait  le  Conseil.  Qu'ainsi,  il  croyait 
que  la  forme  de  la  sentence  pourrait  être  écrite  à  peu  près  de  cette 
manière  : 

Jaques  Gruet  ayant  été  condamné,  l'année  i547,  tant  au  sujet 
des  blasphèmes  énormes  qu'il  avait  proférés  contre  Dieu  et  des 
railleries  impies  qu'il   avait  faites  de  la  relig-ion  chrétienne,  que 

'  Voir  plus  haut,  pp.  300  et  suiv.  R.  C,  vol.  44.  fo  366  vo,  "21  avril.  (Note 

^  Par  Jean  Porral,  secrétaire  du  don-  des  éditeurs.) 
sistoire,  dont  la  déposition  se  trouve  au-  '  Cette  pièce  fait  également  partie  de 

jourd'hui   dans  la  collection   Galiffe.    ('!'.  la  même  collection.  (iVo<e  des  éd/Jeur«.) 


1  ");"){)  AVIS     l)i:    CALXI.N"    A     CK    SlMi:!'.  '|0',) 

|)Oiir  avoir  Iranic'  de  oiimiiiollesconspiralioiis  contre  la  llépiihliciue 
el  s'être  rendu  roiipable  de  miiliiieries  et  autres  inalversalioiis,  il 
est  arrivé  depuis,  (|iie  l'on  a  Ironvé  un  livre  écrit  de  sa  propie  main, 
dans  lecpiel  se  trouvent  des  blasphèmes  exécrables  (|M'il  n  va  anciin 
liommo  (pii  ne  doive  trendjier  à  les  entendre,  comme  d'avoir  poussé 
l'impiété  jus(pi'à  dire  de  notre  Seig-neur  Jésus-Chrisi,  le  Mis  de 
Dieu  et  le  roi  de  gloire,  devant  la  majesté  duquel  les  diables  sont 
contraints  de  s'humilior,  qu'il  a  été  un  méchant,  un  misérable  fan- 
tastique, un  rustre  plein  de  présomption  glorieuse  et  maligne,  qui 
a  été  crucifié  à  juste  titre.  Que  les  miracles  (|u'ii  a  laits  n'étaient 
que  prestiges  el  singeries  el  qu'il  croyait  être  le  HIs  de  Dieu  comme 
les  sorciers  croient  être  en  la  svnagogue;  (pu- c'élait  un  hypocrite 
et  un  séducteur  «pii  avail  (Hv  allacln''  à  nu  bois  intame  connue  il 
l'avait  mérité,  et  (pi'il  était  nmrl  misérablement  en  sa  folie; 
tpi'enfin,  sa  venue  n'avait  apporté  au  monde  que  toutes  sortes  de 
malheurs. 

Que,  dans  le  même  écrit,  il  dit  des  piophètes  (ju'ils  n'étaient 
que  des  fols,  des  rêveurs,  des  fanatiques;  des  apôtres,  (pi'ils 
avaient  été  des  gueux,  des  lourdauds,  des  apostats  et  gens  desti- 
tués du  sens  commun;  de  la  vierge  Marie,  que  l'on  ne  peut  présu- 
mer d'elle,  sinon  (|u'elle  fut  une  femme  impudique;  de  la  loi  de 
Dieu,  qu'elle  ne  vaut  rien,  de  même  que  ceux  tjui  l'ont  faite;  de 
l'Evangile,  ([u'il  n'est  qu'un  tissu  de  menteries  et  qu'en  un  mot, 
toute  l'Ecriture  était  fausse  el  t|u'il  y  avait  dans  ce  livre  divin 
moins  de  sens  que  dans  les  fables  d'Esope. 

Et  non  seulement  il  se  d('chaîne  ainsi  d'une  manière  infâme 
contre  la  sainte  el  sacrée  religion  que  nous  professons,  mais  aussi 
il  abolit  el  nie  toute  religion  et  divinité,  disant  que  Dieu  n'est  rien, 
faisant  les  hommes  semblables  aux  bêtes  brutes,  niant  la  vie  éter- 
nelle et  débitant  de  semblables  exécrations  capables  de  faire  dres- 
ser les  cheveux  de  la  tête  à  tous,  et  qui  sont  des  infections  si 
puantes  qu'elles  pourraient  rendre  tout  un  pays  maudit,  de  sorte 
que  tous  ceux  (jui  ont  quehjue  sentiment  de  piété  et  quelque 
conscience  doivent  demander  pardon  à  Dieu  de  ce  que  son  nom  a 
été  blasphémé  d'une  manière  si  indigne  painii  eux. 

Le  Conseil  suivit,  pour  la  plus  grande  partie,  l'avis  de  Calvin  : 


/|l()  CO.NDA.MNATIO.N     1)1'     LIVKK     DK     (iKIKT.  I  55o 

l'abréi^i:  du  procès  de  cet  écrit  cl  la  sentence  rendue  furent  lus  de 
dessus  le  tribunal.  Cette  sentence  fut  exécutée  le  23  mai  iHBo'. 

Cette  année,  les  ministres  ayant  représenté  au  Conseil  que  la 
corruption  des  mœurs  que  l'on  remarquait  parmi  le  peuple  et  de 
laquelle  ils  se  plaignaient  depuis  long-temps,  venant  du  défaut 
d'instruction  et  de  la  crasse  ignorance  de  leurs  devoirs  où  étaient  la 
plu])art,  il  serait  à  propos  d'ordonner  que  les  pasteurs  de  l'Eglise 
fissent,  du  moins  toutes  les  années,  une  visite  exacte  de  leur  trou- 
peau, dans  laquelle  ils  demanderaient  à  tous  les  particuliers, 
hommes  et  femmes,  raison  de  leur  foi,  ce  <|ui,  Iimm- donnani  occa- 
sion de  connaître  les  ignorans  el  les  libertins,  ils  pourraient  plus 
facilement  veiller  sur  lem-  conduile  el  les  ranger  ensuite  à  leur 
devoir.  Le  Conseil  ap|)rouva  lem-  avis%  et  cette  visite,  fpii  n'est 
autre  chose  que  ce  qu'on  appelle  encore  aujourd'hui  les  interroga- 
tions qui  se  font  avant  Fâ([ues,  fut  établie  |)ar  autorité  publique. 
Roset  dit  que  cet  é'tablissemenl  produisit  dans  la  suite  un  grand 
bien  dans  Genève,  à  quoi  j'ajouterai  cpi'il  en  produirait  aujour- 
d'hui un  beaucoup  plus  considérable  si  les  conducteurs  de  l'Eglise 
avaient  le  loisir  de  domier  à  cette  instruction  particulière,  qui  est 
assurément  la  plus  importante  fonction  du  ministère,  tout  le  temps 
(pi'elle  demande  pour  la  faire  coninK^  il  faut. 

Calvin  vml  à  l)Oul  cette  ann(''e  d'une  antre  affaire  (pi'il  avait 
à  cœur  depuis  longtemps  et  ipii  causa  en  partie  son  l)amiissement 
de  Genève  en  l'année  i538,  comme  nous  l'avons  vu  dans  le  livre 
précédent'  :  je  veux  jjai'lerde  l'abolition  des  quatre  pi'incipales  fêtes  ' 
de  l'année,  qui  étaient  les  seules  qui  se  célébrassent  dans  Genève 
el  qui,  à  la  réserve  de  cette  ville,  sont  observées  aujourd'hui  dans 

'  L'abrégé   du    piouès  (résumé     des  mayson  dudict  Gruet,  escripvain  d'ieetluy, 

griefs),  qui  n'est  qu'Hii  sommaire  de  l'avis  et  là  estre  mys  et  jette  au  feu...  si  que  la 

de  Calvin  analysé  plus  liaut,  et  le  texte  de  niemoyre  de  telle    abomiuahie   cliose   eu 

ta  sentence  ont  été  publiés,  avec  les  autres  soyt  perdue.  »  Le  procureur  général  avait 

pièces  du  procès  de  Gruet,  par  M.  Henri  conclu  à  ce  que  l'effigie  de  Gruet  fût  traînée 

Fazy,  dans  le  t.  XVI  (pp.  125  el  suiv.)  des  par  la  ville  et  brûlée  avec  son  livre.  {Note 

Mém.  de  l'Institut  genevois  :  nous  jugeons  des  éditeurs.) 

donc  inutde  de  les  reproduire  ici.  La  sen-  ^  R.  C,  vol.  io.  t'».4  v»  (Iti  mai).   Il 

tence  condaniue  te  livre  de  (iruet  ..  à  deli-  s'agissait  surtout  des  «  estrangiers,  servi- 

voir  estre  par  l'exequuteur  de  nosire  justice  leurs  et  chambrières    »  {Note  îles  éditeurs.) 

porté  au  li^Mi  du  Bourg  de  Foui'  ilr\aiil  l;i  '■'   Voii'  plus  haul,  p.   l.\. 


SriM'Hi:SSI()N     DKS     rETKS. 


'(1 


tout  le  monde  clinMiei).  Nous  avons  vu  les  cfforls  inutiles  (|ue  fil 
Calvin  poin-  les  faire  abolir.  Depuis  (ju'il  Fut,  ra()pel(''  dans  Genève, 
quoi(|u'il  n'eût  tait  aucune  dtMuarclie  d'éclat  poui-  en  venir  à  bout, 
sinon  au  mois  de  novembre  de  cette  année,  cependant,  comme  il 
avait  insinué  en  diverses  occasions  (pi'il  ne  croyait  pas  (pi'il  lut  du 
bien  de  l'Éi^lise  de  célébrer  ces  fêtes,  elles  s'étaient  presque  abolies 
d'elles-mêmes,  de  sorte  (pie,  depuis  queUpie  tenq)s,  plusieiu-s  ne  se 
faisaient  |)oint  de  peine  d'ouvrir  leurs  boutiques  ces  jours-là,  pen- 
dant que  les  autres  les  tenaient  fermées.  Il  prit  occasion  de  là  de 
représenter  aux  Conseils  (pie  cette  bii^arrure  était  scandaleuse  et 
(pi'il  servait  à  pro|»os  (pu'  la  ci'lf'bration  des  fêtes  (pie  l'on  avait, 
accoutumé  de  faire  aux  jours  marqués  pour  cela  fût  renvoyée  aux 
dimanches  les  plus  proclies  de  ces  jours-là '.  Le  Petit  et  le  Grand 
Conseil  approuvèrent  la  proposition  de  Calvin'  et  le  Conseil  Géné- 
ral, où  elle  fut  port('e  le  jour  de  l'élection  du  lieutenant,  y  ayant 
aussi  donné  les  mains',  les  grandes  fêtes,  dès  lors,  n'ont  plus  été 
célébrées  dans  Genève. 

Théodore  de  Bèze  remar(pie'  que  plusieurs  nmrmurèrent 
contre  Calvin  de  ce  (ju'il  avait  fait  abolir  ces  fêtes,  témoignant 
d'en  être  scandalisés,  ce  qui  lui  donna  occasion  d'écrire  un  livre 
intitulé  Des  scandales  \  (|u'il  dédia  à  Laurent  de  Normandie,  l'un 
de  ses  meilleurs  et  de  ses  plus  anciens  amis.  De  Bèze  ajoute  que 
l'on  faisait  tort  à  Calvin  de  lui  attribuer  d'avoir  sollicité  l'abolition 


'  R.  G.,  vol.  45,  fo  125  ro  (11  nov)  : 
«  Sus  ce  que  M.  Calvin  a  reriionstré  de  la 
diversité  du  peuple  quant  aux  festes  à 
cause  de  ce  que  aulcungs  ovreiit  leurs  bo- 
liques,  les  autres  non,  qu'est  une  division 
scandaleuse...  Pource  qu'il  est  chose  de 
.scandale  que  de  estre  en  diversité  d'usaige 
des  fesles,  est  arresté  que  îles  iey  à  l'ad- 
venir  telles  festes  ne  se  fas.sent  plus  mais 
cliescung  ovre  sa  bouticque.  ■  —  Calvin  se 
borna  donc  à  représenter  au  Conseil  le 
scandale  qui  résultait  de  ce  manque  d'uni- 
formité dans  la  célébration  des  fêtes,  et  ce 
sont  les  magistrats  eux-inènies  qui,  offi- 
ciellement du  moins,  prirent  l'initiative  de 
les  supprimer.  (Note  des  èditeuis.) 


*  Ibid.,  fo  127  r»  (14  nov.);  séance 
du  Deux  Cents. 

«  Ibid.,  fo  128  1-0;  Reg.  de  la  Yen. 
Comp.,  A.,  p.  95. 

*  Vita  Calvini  (Opéra,  t.  XXI, 
p.  142). 

^  De  smndalis,  quihits  hodie  plerique 
absterrentur,  nonnullt  elium  alieimntur  à 
para  Evnngelii  dortrina,  (îenève,  Jean 
Crespin,  13.50,  in-4o.  Calvin  en  fit  paraître, 
la  même  année  et  chez  le  même  imprimeur, 
une  traduction  française.  Voir  Calvini  op.. 
t.  VIII.  proleg..  p.  X,  et  A.  Cartier.  Arrêts 
du  Conseil  etc.,  dans  M.  D.  G.,  t.  XXIII, 
p.  .'i2.').  [Noie  des  éditeurs.] 


4  12  KÔLlî    UE    CALVIN    DANS    CICTTI':    AFFAIRE.  l55o 

de  ces  ieles,  puisqu'elle  avait  élé  Faite,  non  seulement  sans  qu'il 
l'eût  demandée,  mais  même  (|ue  les  minisires  ignoraient  absolu- 
ment que  cette  ([uestion  dût  èti'e  traitée  dans  le  (4onseil  Général, 
mais  cet  auteur  se  trompe  absolument,  les  registres  publics  d'où 
j'ai  tiré  ce  que  j'ai  dit  ci-dessus  marquant  positivement  le  con- 
traire, mais  ce  n'est  |)as  la  première  fois  (]ue  l'envie  d'excuser 
toutes  les  actions  des  personnes  dont  on  fait  l'éloge'  ont  fait  dire 


'  tja  reiiian|ue  par  laquelle  Gantier  termine  son  livre  est  fort  juste.  Il  nous 
apparaît  une  fois  de  plus  avec  ce  souci  constant  ite  la  vérité  qu'il  place  au-dessus  de 
toute  autre  considération.  On  doit  ajouler  cependant  que  Bèze  fut  de  bonne  foi.  En 
écrivant  les  lignes  qui  lui  ont  attiré  la  leçon  un  peu  sévère  de  notre  hislorien.  il  avait 
pour  garant  de  son  assertion  Calvin  lui-niènie  et  se  souvenait,  sans  aucun  doute,  d'une 
conversalion  qu'il  avait  eue  avec  lui  quelque  temps  après  l'événement  :  •  .t'ai  déclaré 
tout  dernièrement  à  de  Bèze,  lorsqu'il  nous  a  rendu  visite,  écrivait  Calvin  à  Viret,  le 
4  janvier  suivant,  que  la  décision  du  Conseil  Général  a  été  piise  à  mon  insu  et  sans  que 
je  le  désirasse  »  (Opéra,  t.  XIV,  u»  1429).  Ije  réformateur  prévoyant  que  l'altolition  des 
fêtes  serait  fort  mal  vue  du  gouvernement  et  du  clergé  bernois,  ne  m;iiiquait  aucune 
occasion  de  décliner  toute  respon.sabilité  à  cet  égard  :  «  J"ai  entendu  parler  de  cette 
abrogation  comme  un  étranger.  Je  n'ai  point  conseillé  la  cliose,  ni  ne  l'ai  suggérée,  mais 
ne  suis  point  fàclié  qu'elle  ait  été  faite  »  {ibid..  n"  1428.  p.  S,  lettre  au  pasteur  Haller,  de 
Berne).  Il  est  plus  explicite  encore,  en  écrivant  au  pasteur  de  Buren  :  «  Lorsi|ue  j'appris 
que  les  jours  de  fête  avaient  été  abolis  par  un  décret  du  Conseil  Général,  la  cliose  était 
si  inattendue  pour  moi  que  j'en  fus  presque  stupéfait.  Certes,  si  on  m'eut  demandé  mou 
avis,  j'aurais  à  peine  osé  opiner  dans  ce  sens  »  (ihid.,  1427,  |).  ;i).  Roget  ne  trouve  pas 
que  la  surprise  afTectée  par  Calvin  dans  sa  correspondance  puisse  se  concilier  avec  les 
faits,  tels  (|ue  nous  les  counaissuns  d'après  les  registres  du  Conseil,  et  il  l'indique  avec 
ce  ton  doucement  ironique  qui  est  dans  sa  manière  :  Calvin  lui  semble  avoir  usé  ici 
«  d'un  léger  arlilice  »  (ouvr.  cité,  t.  III,  p.  124,  note).  Dans  sa  remarquable  étude  sur  la 
Théocratie  à  Geiièiie  au  temps  de  Calvin  (p.  109),  M.  Eugène  Clioisy  ne  partage  pas. 
l'opinion  de  Roget  et  disculpe  le  réformateur  du  reproche  d'avoir  joué  double  jeu.  Il 
convient,  croyons-nous,  d'établir  ici  une  distinction.  Il  est  certain  que  l'initiative  de  la 
suppression  des  fêtes  partit,  en  apparence  tout  au  moins,  du  Conseil  lui-même,  Calvin 
s'étant  borné  à  attirer  l'attention  des  magistrats  sur  la  «  division  scandaleuse  »  qui 
régnait  dans  le  peuple,  quant  à  l'observation  de  ces  fêles  (voir  plus  haut,  p.  411,  n.  1). 
Encore  resterait-il  à  savoir  si  le  réformateur,  désireux  de  ne  pas  se  compromettre  vis- 
à-vis  des  Bernois,  ne  s'était  pas  concerté  d'avance  avec  quelques-uns  des  membres  du 
Conseil  sur  la  marche  à  .suivre.  Il  le  pouvait  d'autant  mieux  que  deux  des  syndics, 
.\ndjlard  Corne,  premier  en  charge,  et  Claude  Uu  Pau,  lui  étaient  tout  dé\ouês.  On  doit 
admettre  cependant,  jusqu'à  preuve  du  contraire,  que  le  Petit  (jonseil  lui  accorda  spon- 
tanément plus  qu'il  n'eût  osé  espérer  et  que  la  décision  de  ce  corps  fut  une  surprise  pour 
lui.  Mais  lorsqu'il  écrit  à  ses  correspondants  bernois  que  la  résolution  du  Conseil  Général 
a  été  prise  à  .son  insu  et  qu'elle  a  été  si  inattendue  pour  lui  qu'il  en  fnl  presque  stupéfait, 
il  nous  parait  avoir  incontestablement  usé  de  ce  que  nous  continuerons  à  appeler,  avec 
Roget,  un  «  léger  artihce.  »  En  ell'et.  la  séance  du  Petit  Conseil  eut  lieu  le  11  novembre  : 
trois  jours  après,  soit  le  14,  le  Deux  Cents  ratifiait  la  mesure  et  décidai!  qu'elle  serait 


UOI.K    OK    CALVIN     DANS    CETTK    AFFAIRIC. 


/. 


aux   hisloriens    cl   aux    panc-^yristes,   sans   mêmp   on  avoir   lii 
formé  le  dessein,  des  choses  (|iii  ne  soiil  pas  loiil  à  l'ail  cdMlnr 
à  la  vérité. 


(Ml 

mes 


soumise  au  Conseil  Général,  lequel  fut  réuni  le  surlemlemain  (R.  C,  vol.  4o,  fo  127  v. 
liH  r").  Or,  il  est  nialériellernent  impossible  d'admettre  que,  sur  une  question  qui  avait 
pour  lui  un  intérêt  particulier.  Ciilvin  n'ait  pas  l'te  informé  promptenient  des  résolutions 
d'une  assemblée  aussi  nombreuse  que  le  Deux  Cents  et  où  il  comptait  des  liommes  a  lui. 
Kn  tout  cas.  le  réformateur  .se  dispen.se  de  renseigner  d'une  manière  bien  exacte,  son 
correspondant  le  pasteur  de  Buren,  lorsiiu'il  lui  afTirme  que  seule  la  fête  de  N'oél  a  été 
supprimée,  alors  que  la  mesure  s'étendait  en  réalité  aux  quatre  fêtes  de  l'Ascension,  de 
l'Annonciation,  de  la  Circoncision  et  de  Noël.  C'est  ce  {|u'ont  déjà  fait  remanpier  les 
éditeurs  des  Opéra.  I.  XIV.  n"  1427,  n.  lî.  (Note  des  éditeurs.) 


LIVRE  HUITIÈME 


(1551-155G) 


ES  perspculioiis  au  snjot  de  la  religion,  les- 
([uelles,  dans  ee  tonips-ci,  ('(aient,  tous  les  jours 
plus  fréquentes  et  plus  violentes  dans  le  royaume 
voisin,  attiraient  dans  Genève  un  grand  nombre 
de  réfugiés.  Ces  gens-là,  surtout  quand  ils  étaient 
de  ([uelque  considération,  demandaient  d'être  reçus  bourgeois,  ce 
qui  ne  leur  était  guère  refusé,  et  ils  avaient  par  là  même  l'entrée 
dans  le  Conseil  Général.  Les  anciens  citoyens  voyaient  avec  une 
extrême  jalousie  ces  nouveaux  bourgeois  jouir  des  mêmes  privi- 
lèges qu'eux  et  être  à  portée,  dans  peu  de  temps,  d'avoir  autant  et 
même  plus  de  part  au  gouvernement,  soit  par  leur  nombre,  {|ui 
grossissait  considérablement,  soil  par  leur  intrigue  et  leur  savoir- 
faire. 

La  religion  attirant  ces  gens-là  dans  Genève,  il  n'est  pas  sur- 
prenant ([u'ils  y  vinssent  pleins  d'estime  et  d'une  haute  considéra- 
tion pour  Calvin.  Aussi,  autant  qu'il  y  avait  de  réfugiés  qui  acqué- 
raient le  droit  (le  la  bourg-eoisie,  aulanl  au^^nientail  le  uondjre  des 


/|l(>  OPPOSITION    ALX    ÉTHA.XGEKS.  l55l 

personnes  attachées  à  ses  senlimeiis,  ce  (jiii  falsail  un  terrible  dépit 
à  la  cabale  libertine,  qui  craiçnail,  (m'a  la  fin,  ces  nouveaux  venus 
ne  devinssent  les  maîtres  des  éleclions  dans  le  Conseil  Général  et 
et  que  l'on  ne  vît  plus,  dans  la  suite,  élevés  aux  premiers  emplois 
que  de  ceux  qui  se  déclareraient  les  défenseurs  fie  la  discipline 
ecclésiasticjue  et  du  Consistoire  ' .  Pour  empêcher  (pie  la  chose  n'ar- 
rivai, les  |)rincipaux  suppôts  de  cette  caliale  s'opposaient  autant 
qu'ils  pouvaient  à  la  réce|)tion  de  ceux  (pii  se  présenlaienl,  et  ils 
vinrent  à  bout  d'en  écarter  plusieurs  au  commencement  de  celte 
année  i55i  et,  pour  mieux  réussir  dans  leur  dessein,  ils  |)roposè- 
rent  en  Petit  Conseil  que  tous  les  bourgeois  qui  avaient  acquis 
cette  qualité  depuis  l'année  i536  ne  pussent  avoir  entrée  dans  le 
Conseil  Général  que  vingt-cinq  ans  après  leur  réception  à  la  bour- 
geoisie, proposition  cpii  lui  acceptée '.  Mais  le  Conseil  des  Deux 
Onts',  où  elle  l'ut  portée  ensuite,  n'y  voulut  |)as  donner  les  mains, 
(Ju  moins  dans  toute  son  étendue,  quoique,  pour  la  l'aire  a()|irou- 
ver,  ceux  qui  l'appuyaient  eussent  mis  en  usage  toute  leur  rhéto- 
rique, jusqu'à  jeter  des  soupçons  sur  la  fidélité  de  la  j)lupart  des 
nouveaux  Itourgeois  et  à  (^lire  qu'il  serait  fori  à  craindre  cpie  si  leur 
nombre  augmentait  davantag-e  dans  les  Conseils,  l'on  y  prît  bien 
des  délibérations  funestes  à  la  Républi([ue  |)ar  les  avis  que  ces 
gens-là,  (pii  pourraient  avoir  des  intelligences  avec  ses  ennemis, 
auraient  l'adresse  d'y  faire  passer.  Le  Conseil  des  Deux  Cents  se 
contenta  de  dire  qu'il  fallait  réllécliir  s(''rieusement  sur  cette  affaire 
avant  le  premier  Conseil  Général  qui  se  (levait  tenir,  et  faire  quel- 
que règlement  qui  empêchât  les  nouveaux  bourgeois  d'être  mem- 
bres des  Conseils  pendant  un  certain  temps. 

Jus(ju'à  cette  année,  les  conseillers  du  Petit  et  du  Grand 
Conseil  avaient  pris  des  fermes  de  la  seigneurie  quand'l'occasion 
s'en  était  présentée  ;  quelques-uns  peut-être  avaient  abusé  de  leur 
autorité  pour  ne  pas  [layer  ou  pour  le  faii-e  f)lus  difficilement,  ou 


'  Roset,  onvr.  cité,  liv.  V.  rhap.  31.  faire;  c'est  le  Petit  Conseil  qui.  dans  une 

p.  336.  séance  ultérieure  et  plus  nombreuse  ((6;d., 

*  R.C.,  V0I.4S,  fo  169  vo  (19  janv.).  fo  184  r",  6  févr.),  atténua  lui-même  la 

°  Le  registre  ne  mentionne   pas  île  portée  des  décisions  prises  le  19  janvier. 

dcldiénilion  du  Deux  Cents  sur  celte  af-  [Nnle  des  éditeurs.) 


I'>i>I  l'Hdl'dSITKINS     I   \rii:s    K.\    CONSKIL    (ilC.NKKAr,.  /|  I  -J 

l)ioii  il  s'('l,ail,  glissé  dans  leur  ;i(liiiinislr;ili()ii  i|iicl(|iir  ;in(,re  abus 
auquel  il  ('-tail  nécessaire  de  leiuf'diei-.  Peiil-èire  aussi  ([ue  la  raison 
de  la  jalousi(;  et  l'envie  d'allirer  le  |)roHl  (|u'il  y  pouvait  avoir  dans 
les  lernies,  parmi  les  ciloyens  (|ui  n'étaient  pas  des  (lonseils,  mit  le 
peuple  en  mouvemeni  sur  eette  affaire.  Quoi  (pi'il  en  soit,  on  mit 
sur  le  lapis,  au  (Conseil  (iénéral  assemblé  pour  l'éleelion  des  syn- 
dics, la  queslion  savoir  :  s'il  ne  serait  pas  à  propos  de  dc'-lendr'e  à 
tout  conseiller,  (ant-du  (Conseil  ordinaire  que  des  Deux  (lenls,  de 
prendi-e  aucune  ferme  publi(|ue,  soit  en  qualité  de;  principal,  soit 
en  celle  do  caulion,  el  celle  pro|iosilion  fui  approuvée  à  la  plura- 
lité des  voix  '. 

Il  parait  par  les  registres  que  cette  pro|iosilion  fut  faite  dans 
le  Conseil  Général  sans  avoir  élé  auparavant  examinée  dans  les 
antres  Conseils,  et  je  trouve  dans  Roset'  cpi'il  y  avail  une  cabale 
qui  travaillail  à  faire  abroger  celte  loi  fondamentale  :  (|ue  l'on  ne 
put  délibérer  sur  aucime  proposition  dans  le  t Conseil  Clénéral, 
(pi'elle  n'eut  été  auparavant  examinée  en  Petit  et  en  (irand  Conseil, 
et  (|ue  cette  cabale  étail  la  iaclion  libertine  qui  souliailail  la  chose, 
afin  de  pouvoir  faire  passer  sin-le-champ  el  à  la  cliaude  lout  ce 
qu'elle  voudrait  dans  le  Conseil  Gc'wié'ral.  Mais,  le  (bnseil  des  Deux 
Cenis  ayant  examiiu'  cette  pro|)osilion  le  i8  février,  elle  fut  rejelée 
et  l'i'dil  fui  confirmé,  el  afin  ipie  l'on  ne  pût  |ias  dire  que  les  par- 
liculiers  qui  avaient  quelque  proposilion  (pi'ils  croyaient  avanta- 
geuse pour  le  bien  public  n'avaient  ni  l'occasion,  ni  la  liberté  de  le 
faire,  il  fut  arrêté  que  si  quelqu'un  avail  à  |)roposer  (juelque  chose 
qui  concernai  le  bien  de  la  Fîé[)ubli(|ue,  il  pourrait  s'adresser  au 
premier  syndic  qui  lui  |)rocnrerail  audience  du  Petit  Conseil  ou  de 
celui  des  Deux  Cents,  s'il  était  nécessaire'. 

La  seigneurie  se  trouvant  chargée  de  diverses  dettes,  et  entre 
autres  de  payer  toutes  les  années  des  intérêts  considérables  pour  des 
sommes  dues  à  Bàle',  l'on  pensa  cette  année  aux  moyens  de  trouver 
de  l'argent  pour  accjuitler  du  moins  ces  intérêts  avec  quehpie  faci- 
lité. Il  fut  j)roposé  pour  cet  effet  en  Deux  t:ents,  le  ii  février,  de 

'  U.  C.  vol.  45,  fo  185  vo  (8  fe\r.).  »  Ibid.,  fo  200  i«. 

^  Ouvr.  cité.  liv.  V,  eliap.  :?2.  p.  :i:!7  ;  •■  Voir  plus  liant,  pp.  9G  et  16)?. 

d.  R.  C,  fo  I9!t  !•<>  (17  féviM. 


4l8  MESURES    POIR    THOIVEK    I)K    l'arGENT.  1551 

(liniinucr  lous  les  gages  publics'  et  Ton  élablil,  une  conuiiissioii  roin- 
posée  de  conseillers  du  Pelil  et  du  Grand  Conseil,  afin  d'examiner 
et  cet  expédient  et  lous  les  autres  (|m'oii  |)onrrait  proposer  pour 
trouver  de  l'argent  \ 

Les  commissaires  ayant,  délibéré  sur  les  uns  et  sur  les  autres, 
leur  avis  l'ut  approuvé  par  les  Conseils;  il  n'y  eut  aucun  appointe- 
nient  public,  [)etit  ou  grand,  qui  ne  ret^ùl  quelque  diminution, 
celui  des  syndics,  entre  autres,  qui  était  de  cent  vingt-cinq  florins, 
l'ut  réduit  à  cent".  L'on  résolut  aussi  d'admettre  les  particuliers  à 
alFrancliir  leurs  biens  taillables  :  les  citoyens,  en  rapportant  à  la 
seigneurie  la  sixième  partie  de  leur  valeur,  et  les  étrang-ers,  le 
quart'.  L'on  ordonna  de  même  que  les  héritiers  de  ceux  qui 
avaient  fait  quel{[ues  fondations  et  donné  des  revenus  aux  églises 
pourraient  les  reprendre  en  rapportant  la  moitié  du  prix  de  la 
valeur  de  ces  fondations  et  de  ces  revenus.  La  moitié  des  amendes 
de  la  cour  du  lieutenant  fut  aussi  adjugée  au  fisc\  On  augmenta  le 
tarif  de  la  cour  du  lieutenant  qui  concernait  les  procès,  le  prix  des 
lods',  des  amodiations  et  des  sceaux,  on  mit  les  cliàtelainies  en 
ferme'.  On  fit  la  raèuio  chose  à  l'égard  des  secrétaireries  et  entre 
autres,  celle  de  la  justice  inférieure  fut  taxée  à  cent  écus  par  an  '. 

Entre  les  pensions  dont  était  charg-é  le  public,  celle  du  Magni- 
fique Meigret  était  des  plus  fortes,  elle  montait  à  cpiatre  cents  flo- 
rins par  an.  Cet  homme-là  avait  beaucoup  d'ennemis,  comme  nous 
l'avons  vu  dans  le  livre  précédent,  aussi  ne  manqua-t-ou  pas  de 
nmrmurer  Ix'aucoiqi  de  ce  qu'il  avait  des  appointemens  si  considé- 
rables et  de  dire  qu'il  fallait  les  lui  diminuer  de  même  qu'aux 
autres,  quoiqu'ils  lui  fussent  dus  par  un  traité  solennel'.  Cependant 
ces  murmures  n'eurent  aucune  suite  :  Meigret,  interrogé  par  le 
Conseil  pour  ([uelle  raison  il  avait  une  pension  de  fjuatre  cents  flo- 
rins, rc'-pondit  (pi'elle  lui  avait  ét<'  assignée  |)arce  (|ue,  du  temps  de 

'  R.  C,  vol.  45,  fo  188  v».  ot  non  pour  aultre.  »  {Note  des  éditeurs.) 

»  Ibid.,  fo  190  ro.  *  Ibid..  fo  283  v». 

'  Ibid.,  fo  279  l'o.  "  Dvoit  de  nmlAl\on.(Note  des  éditeurs.) 

■'  Ibid.,  fo  281  ro.  Le  Deux  Cents  ne  '  R.  C,  vol.  45,  fo  285  vo.  288  et  suiv. 

ratilia  pas  la  mesure  en  ce   qui    coucer-  *  Ibid,,  fo  279  ro. 

nait  les  étrangers  :  «  Arresté  que  ce  soit  '  Ibid.,  f»  287  vo  (Conseil  des  Deux 

seulement  pour  les  citoyens  el  Imurseois  Cents),  l'o  2'.lt)  r'\ 


I.').")!      RK.NOrVEI.I.K.MENT  DC  SKK\tENT  DK  I,' Al.l.l  A  M  ;(■:  ANKC  liFMtNK.         {  I() 

la  giuM'rc  et  des  oxtr<''niilés  ou  la  \  illc  s'c-lait  rciicoiitrc'c  eu  l'année 
i535,  il  trouva  les  moyens,  avec  le  seig'neur  de  Verej,  de  porler  le 
roi  de  France  à  prendre  en  mains  la  défense  de  Genève  en  y 
envoyant  du  secours',  et  comme  la  Ville  n'avait  [xiiiil  d'argent  pour 
payer  ce  secours,  on  convint  qu'il  sérail  payé  par  le  moyen  du 
butin  (pie  l'on  pourrait  faire  sur  l'ennemi  commun,  lequel  serait 
partagé;  ([ue  depuis  la  mort  du  scii^iieur  de  Verey,  lui,  Meigret, 
ayant  représenté  au  Conseil  le  droit  qu'il  avait  à  une  portion  de  ce 
profit,  ou  lui  assigna,  pour  le  dédommager  de  ce  qu'on  ne  lui  don- 
nait pas  cette  portion,  la  pension  dont  il  avait  joui  depuis.  Le 
Conseil,  content  des  éclaircissemens  que  lui  donna  le  Magiiifi(pie, 
ne  le  pressa  |)as  davantage  et  le  laissa  en  possession  de  sa  portion 
toute  entière  '. 

Le  temps  de  renouveler  le  sei'uienl  de  l'alliauce  avec  Berne, 
(pii  avait  été  prolongée  pour  cincj  ans,  étant  arrivé,  les  deux  villes 
s'envoyèrent  récipro([uement  des  députés,  selon  la  coutume,  pour 
le  recevoir  et  le  faire.  Jean-François  Naegeli  et  Thorman,  bande- 
ret,  arrivèrent  à  Genève  le  7  mars;  la  jeunesse  de  la  ville,  propre- 
ment équipée  et  bien  montée,  sous  la  conduite  de  Perrin  et  de 
Vandel,  leur  était  allée  au-devant  jusqu'aux  limites  du  territoire'. 
Le  lend(Mnain  de  leur  arrivi'-e  ',  ils  jurèrent  en  Conseil  Général,  avec 
tout  le  peuple,  la  prolongation  de  l'alliance  et  furent  régalés  le  soir 
à  la  maison  de  ville".  Le  même  jour,  le  syndic  François  Chamois, 
(|ui  avait  été  envoyé  à  Berne  de  la  part  des  seigneurs  de  Genè\e 
pour  le  même  sujet,  jura  au  nom  de  ses  supérieurs  d'observer  reli- 
gieusement tous  les  articles  de  l'alliance'. 

Ce  jour  même,  qui  était  un  dimanche,  Calvin,  venant  de  prê- 
cher à  St-Gervais,  fut  heurté  en  passant  sur  le  pont  du  Rhône  par 
(pielques  débauchés.  Calvin  les  a\^ant  censurés  de  l'insulte  qu'ils 
lui   faisaient,  en  |)résence  d'uu   français  réfugié  nommé  Herald, 

'  Voir  à  ce  sujet,  t.  II.  p.  4«2.  Abschiede.  t.  IV.  1  e.  11»  139,  p.  466.  {Note 

•  R.  G.,  vol.  4S,  fo  297.  dex  (■ditetus.) 

'  Ibid.,  f»  âll  r».  213  v".  *  Ibid..  p.  465.  —  (^tiamois  était  ac- 

'  Soit  le  dimanche  8  mars,  et  non  le  compagne  du    iipiitenanl   De  Fosses  et  de 

!),  comme  le  dit  lioget.  I.  III.  p.  l'tl.  liVo/i'  Pierre  Tissot.  i-onseiller;  R.  i',..   vol    43, 

des  éditeurs.)  1»  210  r".  lAnle  des  éditeurs.} 

"■  R.  C.  vol.  'i;;.  |o  2ls  r";  cf.  £»/,/. 


420 


AFFAIRE    DU    POTIER    HERALD. 


potier,  qui  prit  le  parti  de  ce  ministre  et  les  raillait  de  la  censure 
qu'ils  venaient  de  recevoir,  ces  débauchés  s'en  pi'irent  à  cet 
homme-là  et  le  poursuivirent,  l'épée  nue  à  la  main,  jus([u'à  sa 
boutique,  où  il  j  eut  plusieurs  coups  donnés,  dont  l'un  d'eux  fut 
dangereusement  blessé  à  la  tète  ;  Herald  reçut  aussi  cpielques 
coups.  Ces  gens-là,  se  sentant  battus,  sortirent  à  la  rue  où  ils 
excitèrent  un  grand  tumulte,  criant  qu'il  fallait  faire  main  basse 
sur  les  étrangers.  Le  magistrat,  ayant  eu  avis  de  la  chose,  fit  mettre 
en  prison  les  uns  et  les  autres.  Ils  n'y  restèrent  pas  longtemps,  les 
envoyés  de  Berne  ayant  intercé'dé  pour  eux  et  obtenu  leur  pai'don 
sur  l'heure'. 


'  Tfil  est  du  moins  le  récit  de  Roset 
(ouvr.  cité,  liv.  V,  cliap.  33,  p.  337),  mais 
les  documents  authentiques  ne  disent  rien 
de  t'insnite  prétendue  faite  à  Calvin  et 
donnent  à  la  bagarre  de  tout  autres  causes. 
Voici,  en  ell'et,  ce  que  l'on  trouve  dans  les 
registres  du  Conseil,  à  ta  date  du  samedi 
7  mars,  et  non  du  lendemain  dimanche, 
comme  te  dit  Roset  :  «  ley  est  proposé  que 
là  bas  sont  estes  blessés  Phillibert  De  la 
Mar,  .lo.  Mailliard  et  Jaques  Herard  et  sa 
feumie,  d'où  anicungs  se  sont  mys  à  cher- 
cher par  la  maison  de  I^aurens  Megret  dict 
te  Magnifficque  et  aussi  par  la  maison  dudi 
Herald  pour  trouver  led'  Herald,  d'oii  s'est 
trouvé  eslre  faict  gros  bruyt  par  la  ville  et 
dict  l'on  que  l'occasion  est  prise  sus  ce  il 
se  dict  par  aulcuugs  que  le  Sr  Jehan  de  la 
Maison  Nove  et  led'  Jaques  Herard  aujour- 
dny  estans  en  la  Fusterie  voyans  passer 
ceutv  qui  sont  allés  au  devant  des  sr*  com- 
niys  de  Berne  aujourduys  venans  se  sont 
inocqués  de  la  compaignie  »  (  R.  G.,  vol.  45, 
fo217r").  D'ailleurs,  Calvin,  qui  ne  laissait 
jamais  passer  une  injure  personnelle,  n'eût 
pas  manqué  de  se  plainilre  avec  véhémence 
de  celle  qui  fait  le  fond  du  récit  de  Roset. 
(Ir,  lorsque  te  réformateur  se  présente  de- 
vant te  Conseil,  le  12  mars,  pour  demander 
aux  magistrats  ta  punition  des  auteurs  de 
''échaufTourée  du  7,  il  se  borne  à  repré- 
senter que  l'on  a  vu,  la  semaine  précédente, 
'•  des  gens  assemblés  et  allans  criaus  par 
quelques  lieux  et  rues  :  tue,  tue,  indicaut 


tes  estrangiers  »  (ihid.,  f»  221  r»)  ;  d'une 
prétendue  agression  contre  sa  personne,  il 
ne  dit  pas  un  mot,  non  plus  que  le  registre 
de  ta  Vénérable  Compagnie,  où  il  est  sim- 
plement question  d'une  «  esmotion  jusques 
à  elfusion  de  sang  »  (reg.  A,  p.  !)(i).Enlin, 
la  correspondance  de  Calvin  est  muette  à  cet 
égard.  Roset  a  confondu,  croyons-nous, 
l'aflFaire  du  7  mars  l.iSI  avec  une  rixe  sur- 
venue, deux  ans  auparavant,  le  dimanclie 
28  juillet  loW,  précisément  sur  le  pont  du 
Rhône,  dans  laquelle  avaient  aussi  figuré 
Herald  et  les  De  la  Mar,  et  où  te  conseiller 
Corne,  ([ui  sortait  du  sermon — il  ne  s'agit 
donc  pas  de  Calvin,  mais  d'un  dé  ses  parti- 
sans—  avait  été  frappé  à  coups  de  poings. 
Déjà  alors,  c'était  Herald,  dont  le  zélecatvi 
niste  se  manifestait  volontiers  par  des  provo- 
cations, qui  avait  causé  le  tumulte  en  tirant 
la  langue  à  Bertbetier  et  qui  fut  privé  de  sa 
bourgeoisie  pour  ce  fait  (cf.  l^oget,  lit,  107). 
Rosel  a  donc  ici  renversé  les  rôles,  mais  il 
ne  pouvait  manquer  de  représenter  lesPerri. 
nistes  comme  de  perpétuels  fauteurs  de  trou- 
bles et  leurs  procédés  à  l'égard  de  Calvin 
conmie  intolérables,  .\jontons  ipie  les  char, 
ges  dirigées  contre  les  prévenus  furent  ju- 
gées si  peu  sérieuses  que.  le  23  mars,  ils 
étaient  élargis  en  payant  les  dépens  et  en 
fournissant  caution  (R.C.,  vol.  4.5,  f'>229  v", 
232 r").  A  la  date  où  Roset  place  son  récit, 
soit  le  dimanche  H  mars,  les  actes  ofli- 
ciels  ne  parlent  que  d'une  rixe  devant  la 
!nai.son   de   ville,  où  ([uelques   |)ersiinnes 


lô")!  DKMKl.KS     1)K-S     l.IltKRTI.NS    AVKC     l,K    CO.NSISTOIRK.  /(2  I 

(Je  lie  lui  pas  la  seule  ui;n'(|ue  de  mépris  (|ue  les  débauehés 
(loniièriMil  dans  ce  leiiips-là  envers  Calvin  :  (iuel([ues  jours  après, 
une  l,rou|)e  d'entre  eux  alla  jouer  à  la  paume  derrière  Sl-l*ieri-e, 
pendant  (|u'il  taisait  sa  lp(;on  |iul)lique,  pour  l'interrompre  et  lui 
l'aire  dépit,  ce  (|ui  l'obligea  à  descendre  de  chaire  et  à  les  aller 
censurer,  (k's  gens-là  lui  répondirent  d'une  manière  fière  et  arro- 
gante; (Jalvin  en  informa  le  (îonsisloire,  le(|uel  en  porta  ses 
plaintes  au  Conseil'.  C^elni-ei  ajiprouva  la  conduite  de  Calvin  et 
menaça  ces  débauchés  que  s'ils  n'avaient  pas  à  l'avenir  une  con- 
duite plus  res|)ectueuse  envers  Calvin,  et  en  g'énéral  envers  les 
ministres,  ils  seraient  châtiés  d'une  manière  exemplaire".  Cepim- 
(lanl  ils  profilèrent  ti-ès  mal  de  ces  censures  puisque,  peu  de  tenq)s 
après,  un  des  ministres  appelé  Raymond  Chauvet,  devant  |)asser 
de  nuit  sur  le  pont  du  Kliône,  ils  enlevèrent  un  ais  pour  le  faire 
londjer  dans  la  rivière,  et  il  s'en  fallut  très  peu  que  ce  funeste 
accident  ne  lui  arrivât \ 

tJe  qui  rendait  ces  débauchés  entreprenans,  c'était  l'impunité, 
le  Conseil  ('lanl  renqjli  de  gens  qui  les  protégeaient  ouvertement, 
ce  qui  (Mail  toute  la  force  des  censures  que  le  Consistoire  pouvait 
adresser  aux  d(''bauchés,  descpielles  aussi  ils  se  mo(|uaient  de  la 
manière  du  monde  la  plus  scandaleuse.  Philibert  Berlhelier,  l'un 
des  plus  insolens  et  qui  avait  été  appelé  à  diverses  fois  au  Consis- 
toire pour  être  censun''  des  excès  qu'il  commettait  et  de  la  vie 
libertine  ([u'il  menait,  était  sur  le  pied  de  se  moquer  de  tout  ce  qui 
lui  était  dit  et  d'insulter  même  Calvin  et  tout  le  corps,  tant  minis- 
tres qu'anciens,  lors(|u'on  lui  adressait  t[uelque  censure.  Un  jour, 
le  syndic  qui  y  présidait  voulant  lui  imposer  silence,  il  dit  qu'on 

voiiJHieiit  entrer  lualgré  les  guets,    pour  tragés  grandement  par  plusieurs  paroiles  »  ; 

assister  aune  représentation  qui  se  donnait  R.  C,  vol.  43,  f"  233  r»,  23  mars.  {Note 

en  l'honneur  des  députés  bernois,  rixe  dans  des  éditeurs.) 

laquelle  Henri  Daulaez,  serviteur  de  Calvin,  ^  Le  registre  dit  simplement  que  le 

qui  venait  clierclier  son  nwitre,  avait  rei;u  (Conseil    leur   adressa    «    bonnes   remons- 

un  soulllet  de  tjouis  l'ecollat  ;  cf.  Aroliives  trances  comment  ce  que  ledit  M.  (]alvin 

de  (îenève,  Procès  crim.,  n»  467:  II.  C,  leur  a  dict  il  ne  leur  a  dict  que  pour  leur 

vol.  45,  fo  221  vo.  (Note  des  éditeurs.)  remonstrer,  comment  son  office  porte  »  ; 

'  De  leur  côté,  les  joueurs,  à  la  tête  ihid.,  f»  235  v°.  tNote  des  éditeurs.) 

desquels  étaient  Jean-Baptiste  et  Balthasar  '  Roset,  ouvr.  cité,  liv.  V,  chap.  33, 

Sept,  portèrent  plainte  au  Conseil  contre  p.  338;  R.  C  .  vol.  45,  î»  247  r»  (9  avril). 
Calvin,  lequel,  disaienl-ils,  les  avait  «  oui- 


4a2         ARRIVÉE  UE  GALEACE  CARACCIOLO  A  GENEVE.        1 55 1 

lui  couperail  |)liitôl  la  léte  (jue  Je  ]o  Faire  taire,  et,  il  se  relira  en 
faisant  /a  /ii/iir  au  (consistoire.  Une  antre  Fois,  y  étant  appelé  poin- 
répondie  sur  un  coinnieree  suspect  qu'il  avait  avec  une  Femme,  il 
répondit,  à  C^alvin  qu'il  était  aussi  homme  de  bien  (|ue  lui,  (jue  le 
(  ".onsisl()ir-e  ('■lait  li-op  scrupul<Hix  et  se  scandalisait  de  troj)  |)eu  de 
chose,  et  ([u'il  se  mettait  très  peu  en  peine  de  toutes  les  censm-(^s  '. 
Au  mois  de  juin  de  cette  annexe,  il  arriva  dans  Genève  un 
Italien  d'une  (jualité  ti'ès  distinguée  :  il  s'appelait  Galeace  (/arac- 
ciolo,  mar([uis  de  Vico  dans  le  royaume  de  Naples,  lequel  avait 
ton!  (|uitté,  parens  et  biens,  pour  pouvoir  |)rofesser  librement  la 
religion  réformée;  il  Fut  reçu  habitant  le  i.l  de  ce  mois.  Avant  son 
arrivée,  sur  les  nouvelles  que  l'on  eut  qu'il  choisissait  Genève  pour 
le  lieu  de  son  refuge,  il  s'était  répandu  des  bruits  désavantageux 
sur  son  conqjte  et  qu'il  y  avait  lieu  de  se  défier  de  lui  comme  d'une 
personne  suspecte  t|ui  ne  venait  dans  Genève  que  pour  faire  le 
métier  d'espion',  mais  la  vie  exeuqilaire  qu'il  mena  fit  bientôt  dis- 
siper ces  bruits.  Eloigné  des  affaires  et  de  toute  sorte  d'intrigues, 
il  n'avait  de  liaison  ([u'avec  des  personnes  pieuses,  entre  lesquelles 
Galvin  fut  celui  avec  (|ui  il  entretint  le  commerce  le  plus  étroit,  ce 
(pii  lui  attira  l'estime  et  la  considération  de  tous  les  g'ens  de  bien\ 

'  H.  C,  vol.  43,  fo  234  v  ;  I{ej,'.  liu  comme  les  AuUves,  ausd  que  il  soit  veillé  qui 

Coiisist.,  24  et  27  mars,  dans  Calvini  op.,  /ajc<3,  et  après  disné  a  faict  le  féal  serment.  » 

Annales,  pp.  473,  478.  (Note  des  éditeurs.)  Ibid.,  f»  307,  13  juin.  (Note  des  éditeurs.  ) 
'  Roset.  ouvr.  cité,  liv.  V,  chap.  35,  ^  On    doit    à    .Nicolas    Balbani,    de 

p.  33'.(.  — On  retrouve,  dans  les  registres  Lucques,    ministre    de    l'église  italienne, 

du  Conseil,  la  trace  de  ces  rapports  défa-  à   Genève  dès  13.59,  une   biographie   de 

vorables   :  Advis  envoyé  à  Roset  par  le  ce  personnage,   sous   le  titre  de  :   Storia 

s'  P.  VauJel  que  icy  k  la  Teste  noyre  a  logé  délia  vita  di  Galeasso  Caraccioli,  chiamato 

ung  marquys  ytalien  qtii  inent  devers  l'em-  il  Signor  Marchese.  nella  quale  si  contiene 

pereiir  »  (R.  C,  vol.  43,  f"  306  r",  12  juin).  un   raro   e  singotare  esempio  di  costanza 

«  Icy  est  venus  ung  qui  se   nomme  le  sf  e  di  perseceranza  nella  pietci  et  nella  oera 

(jalliaclie  Caracioloz  de  Aapples,  marquis  religioue,  Genève,  1.j87,  in-16  (Seiiebier. 

comme  l'on  dict,  lequel  c'est  retiré  icy  et  Hist.  litl.  de  Genève,  II,  113),  réimprimé 

qui  désire  vivre  sonbs  la  crainte  de  Dieu  par  le  prof.  Em.  Comba,  avec  une  préface 

et  de  l'Evangille  requérant  à  cestetfaict  luy  et  des  notes,   Florence,    1873,  in-12.   Il 

permectre  habiter  jouxte  la  Reformation  e.xiste  de  cette  biographie  une  traduction 

et  qui  veult  vivre  jouxte  les  ordonnances  française  due  à  Vincent  Minutoli,  et  pu- 

de  Mess"  en  toute  subjection...  Arresté  blièe  à  Genève,  1681,  in-12,  (Biblioth.  de 

que  ayant  faict  le  serment  qui  soit  receu  Genève,  Ba.  1783.)  Voir  aussi  Th.  Heyer, 

comme   les  aultres  et  que  l'un  le  doibge  Note  sur  Galeace  Caracciolo,  d-Ana  M.  B.  G., 

advertir    de    vivre    en     toule    subjection  t.  IX.  p.  68.  (Note  des  éditeurs.) 


lOOI 


ETABLISSEMENT    l)K     I,  KliLISEO    ITALIENNE. 


/,2;i 


UiiL'hjiit's  mois  a|irL's  rariivi'c  de  (jaleace  Caracciolo,  l'on 
établit  dans  Genève,  d'uin;  manière  plus  fixe  que  l'on  n'avail  l'ail 
aupaiavanl,  une  éi>lise  italienne'.  Nous  avons  vu  dans  le  livre 
sixième  qu'en  l'année  i542,  le  magistrat  permit  à  ceux  de  ccUe 
iialion  de  faire  prêcher  dans  leur  langue  dans  la  chapelle  du  car- 
dinal d'(Jstie',  mais  il  y  a  (pu-hpie  apparence  qu'y  ayant  eu  dans  la 
suite  peu  d'Italiens  réfuyif's  dans  Genève,  ces  exercices  avaient 
été  interrompus,  du  moins  il  n'en  est  fait  aucune  mention  dans  les 
registres  publics.  (Quoiqu'il  en  soit,  cette  année  i55i,  le  noud)re 
des  r(''fugiés  de  celle  nation  s'étant  considérablement  augment('',  ils 
demandèrent  au  magistrat  la  |ierniission  d'avoir  des  exercices 
publics  de  la  religion  dans  leur  langue,  à  condition  que  le  pasteur 
(pi'ils  se  choisiraient  sous  l'approbation  du  Conseil  et  des  ministres 
de  l'église  de  Genève,  serait  payé  île  leurs  deniers.  Celui  sur  kvpiel 
ils  jetèrent  les  yeux  fut  l'un  d'entre  eux,  nommé  Maximilien  de 
-Martineng-o.  Roset  dit  '  (ju'il  était  frère  des  comtes  de  Martinengo 
et  qu'il  avait  beaucoup  de  savoir  et  de  piété'.  Le  Conseil  leur 
accorda  leur  demande  et  leur  assigna  le  tenqjle  de  la  Madeleine 
pour  leurs  sermons'. 

Dans  ce  même  temps,  Théodore  de  Bèze  qui,  depuis  l'année 
i548,  avait  quitté  la  France  à  cause  de  la  religion',  ayant  demandé 
au  Conseil  la  permission  de  faire  inqjrimer  les  Psaumes  de  David, 
(pi'il   avait  mis  en  vers  français  avec  la  musique,  l'obtint'  et  ils 


'  Les  Arcliives  île  Genève  (P.  H.. 
11»  liTTiiie)  conservent  un  important  dos- 
sier relatif  à  l'église  italienne  de  cette  ville 
et  aux  familles  qui  la  formèrent  ;  il  con- 
tient surtout  des  listes  étaljlies  par  Vincent 
liurlaiiiacclii,  d'après  les  registres  de  l'église 
italienne.  Voir  aussi  J.-B  -G.  Galiffe,  Le 
rej'wje  italien  de  Genèoe  aux  XVI^  et 
XVllf:  siècles,  Genève,  1881,  in-8.  [Note 
des  éditeurs.  ) 

-  Voir  plus  haut,  p.  iS-l. 

^  Celse -Maximilien,  des  comtes  de 
.Martinengo.  de  Brescia,  reçu  habitant  a 
Genève  en  mars  [Soi,  bourgeois  gratis  en 
1556,  mort  le  12  août  l.jo".  Cf.  Galifîe, 
ouvT.  cité,  p.  Ii4.  {Note  des  éditeurs.) 

*  Ouvr.  cite,  li\ .  V,  cliap.  39,  p.  :î42. 


'  R.  C,  vol.  46,  fo  102  (26  nov.). 

*  Il  arriva  â  Genève  le  24  oct.  1548; 
cf.  Calcini  op.,  t.  Xlli,  n»  1173,  n.  (Note 
des  éditeurs.) 

'  Ibid..  vol.  4S,  fo  232  vo  (24  inarsi. 
Trente  quatre  Pseaumes  de  Dacid,  nouvel- 
lement mis  en  rime  françoise  au  plus  près 
de  l'hébreu,  par  Théodore  de  Beze,  de  Ve- 
zelay  en  Bouryongne,  Genève,  Jean  Cres- 
pin,  1331 ,  in- 16  de  133  fT.  En  1.334,  Bèze 
donna  six  nouveaux  psaumes,  un  septième 
la  même  année  ou  la  suivante,  enfin  la  ver- 
sion complète,  formée  des  49  psaumes  tra- 
duits par  Marot  et  des  101  dus  à  Bèze,  parut 
en  1362.  Voir  Douen.  Clément  Marot  et  le 
Psautier  huyuenot,  Paris,  1878  79,  2  vol. 
in-8,t.t,  pp.3i7et  suiv.  (Note  des  éditeurs.) 


[\2l\  dÉcOI  VKHTK    d'iNK    ENTREPRISE    r;0.\TRE    GENEVE.  1 55 1 

liirf'iil  joints  à  ceux  (lu'avait  ccjiiiposés  Cléinenl  MaroL  et,  ([ui  se 
cliaiitaieiit  (lo|)iiis  (|iiel(|ii('s  années  dans  l'Eglise. 

La  situation  de  Genève  était,  telle,  comme  nous  l'avons  di'-jà 
dit  [)lus  d'une  fois,  (ju'il  se  passait  peu  d'années  que  cette  ville  ne 
fût  dans  (|uel(|ue  appréhension  de  se  voir  envahie  par  ses  ennemis, 
(|u'c!le  croyait  être  dans  une  attention  continuelle  et  épier  toutes 
les  occasions  qui  leur  paraîtraient  favorables  pour  la  surprendre.  Au 
mois  de  février  de  celte  année,  les  Bernois  écrivirent  à  leurs  alli(''s 
(ju'ils  avaient  appris  de  bon  lieu  (pie  Ferdinand  de  Gonzague,  gou- 
verneur de  Milan,  méditait  quelque  dessein  contre  eux',  et  peu  de 
tenqjs  après  ils  eurent,  de  send)al»les  avis  |)ar  le  moyen  de  Paschal, 
premier  président  du  sénat  de  Gliambéry,  qui  iVrivit  au  Conseil 
([u'il  avait  appris  qu'il  y  avait  des  gentilshommes  et  des  ecclésiasti- 
ques du  Genevois  et  du  Faucigny  ([ui  travaillaient  à  rappeler  le 
prince  de  Piémont'  dans  les  états  du  duc  son  père,  deçà  les  monts, 
et  qu'il  n'y  avait  pas  de  doute  qu'ils  n'eussent  en  même  temps  en 
vue  de  faire  passer,  s'ils  pouvaient,  Genève  entre  les  mains  du 
même  prince  \ 

Au  mois  de  juin  suivant,  le  sieur  Morelet,  qui  faisait  la  fonc- 
tion d'ambassadeur  du  roi  de  France  en  Suisse,  écrivit  aux  sei- 
g-neurs  de  Genève  '  que,  sous  le  prétexte  du  sacre  qui  devait  se 
faire  d'un  nouvel  abbé  à  St-Claude  —  c'était  Philibert  de  Rye  qui 
avait  été  nommé  évêque  de  Genève  en  place  de  Louis  de  Rye,  son 
frère,  mort  au  mois  d'aoiit  i55o'  —  il  était  arrivé  dans  ce  lieu-là 
treize  cents  chevaux  en  bon  équipage  avec  douze  chariots  charg-és 
d'armes.  Que  ce  monde-là  avait  été  suivi  de  deux  mille  hommes 
qui  avaient  augmenté  jusqu'au  nombre  de  c[uatre  mille,  mais  que 
ces  troupes  assemblées  sous  ce  prétexte  devaient  prendre  leur  route 

'  Lettre   du    19    février   (Arcliives,  ta  Marclie-Ferrière,  ambassadeur  ordinaire 

P.  tt.,  uo  1.300);R.  C,  vol.4.3,  fo  207  r».  de  France  eu  Suisse.   1.551-15.53;   lettre 

*  Le  célèbre  Eininanuel-Pliililjert  qui,  datée  de  Bade,  16  juin  (Archives,  P.  H., 
deux  ans  plus  tard,  devait  succéder  à  son  n"  1499).  Cf.  Rott,  Inv.  sommaire,  t.  1, 
père,  leduc  Charles  III.  (Note  des  éditeurs).  p.  57.  {Note  des  éditeurs). 

'  Archives,  P.  H.,  n»  1509;  la  lettre  ^  Cf.  Besson,  jWmyîces, iNaucy,  1759, 

est  du  13  mars  1552  et  non  1551,  comme  pet.  in-i,  p.  67;  Mugnier,  Les  évêques  de 

le  croit  notre  historien;  cf.  R.  C,  vol.46.  Genève-Annecy  depuis  la   Réforme,  Paris, 

fol74vo,18marsl552.(iVo<edesédj«eMrs.)  1888,  in-8,  p.  18,   et  plus  haut,  p.  198. 

*  Antoine  Morelet  du  Museau,  si'  de  {Note  des  éditeurs.) 


i.i;)i  mFKE':Mi:M)   wkc    i.ks   sikius   df.   sacona'*  .  4^'' 

du  côté  de  Genève  et  y  venir  rélahlir  le  inélat,  }ui(|ii(>l  rompcrcnr 
donnait  nn  pouvoir  t('ni|)orel  sans  horiu'  dans  la  ville.  Les  auteurs 
de  celte  entreprise  ayant  appris  ([u'elle  avait  été  découverte  et  ipu- 
l'on  se  tenait  à  Genève  sur  ses  i^ardes,  ne  poussèrent  |)as  plus  loin 
leur  pointe'.  La  petite  arini-e  (pii  ('(ait  \einie  jusqu'à  St-Claude  prit 
une  auli'c  l'Dule,  et  la  crainte  ipie  Ton  a\ail  eue  à  Genève  Fut  hieulijl 
dissipée,  liosel  ilit'  ([ue  le  bruit  courait  dans  ce  temps-là  ([ue  reni- 
pereur  avait  prié  le  roi  de  France  de  se  saisir  de  Genève  ou  de 
soull'rir  (ju'il  s'en  emparât  lui-même  pour  y  rétablir  la  relii>ion 
romaine,  mais  la  Providence  en  cette  occasion  détourna  le  coup, 
comme  elle  avail  fait  un  i>rand  nombre  d'autres. 

Les  Genevois  vivant  en  aussi  bonne  inlellii^ence  ipi'ils  le  fai- 
saient avec  la  France,  le  roi  continuait  à  leur  demander  le  passage 
de  ses  troupes  par  leur  ville,  (piand  il  en  avait  besoin.  Cette  année, 
le  seigneur  de  -Morelel  ayant  fait  faire  une  levée  de  deux  mille  six 
cents  hommes  en  Suisse  pour  envoyer  en  Piémont  au  maréchal  de 
Brissac,  gouverneur  de  celte  province  pour  le  roi,  pria  les  sei- 
gneurs de  Genève  de  laisser  passer  ce  monde  par  la  ville,  comme  ils 
avaient  fait  en  d'autres  occasions,  en  payant  connue  il  était  juste 
leurs  vivres  et  leurs  logemens%  ce  t|ue  le  Conseil  accorda  avec 
plaisir,  ayant  ordonné  en  nu'me  temps  aux  particuliers  d'en  user 
honnêtement  avec  ces  soldats  et  de  ne  pas  survendre  les  denrées 
qu'ils  leur  fourniraient  ' . 

Les  seigneurs  de  Genève  ayant  acheté  du  sieur  Gabriel  de 
Saconay  et  de  son  frère'  une  dîme  que  les  mêmes  avaient  déjà 
vendue  autrefois  au  cha|)itre  de  St-Pierre  et  que  les  Genevois  pai- 
conséquent  devaient  posséder  couune  ils  possédaient  tous  les  autres 
biens  du  Chapitre,  et  ayant  payé  le  prix  de  celte  dîme,  cette  super- 
cherie fut  découverte"  et  les  seigneurs  de  Genève  firent  citer  à  la 


'  I^.  C.  vol.  io,  fo  312  V".  qui  liabitaienf  Lyon,  était  leur  cousin  Ma- 

^  Ouvr.  cité,  liv.  V,  cliap.  :i't,  p.  -TiS.  liu  de  Sacona\  (ibid.,  t»  80  i-o  et  pass.). 

^  Arcliives,  P.  H.,  no  1499,  lettre  da-  Voir  sur  cette  famille,  Guiclienou,  Hist. 

lée  de  Soleure,  :i  dec.  liiol.  de  Bresse  et  du  Bugeij.  'M  part,,  p.  2l«. 

'  R.  G.,  vol.  46,  fo  110  ro  (."i  déc.l.  {Note  des  éditeurs.) 

'  Aîné  lie  Saconay  tihid.,  h  101  v").  «  Ibid.,  fo  38.  Cf.  lioset,  ouvr.  cité, 

Gabriel  fut  doyen  de  la  catliédralede  Lyon  liv.  V,  eliap.  39,  p.  341. 
eu  1574.  Le  represenlant  des  deux  frères, 


426  AFFAIRE    DE    DESCHA.VIPS.  I  55  I 

marcho  à  LHiisaiinc  les  sieurs  Je  Saeoiiay,  pour  les  obliger  à 
restituer  ce  secouci  (laieuieul.  Ils  avaieril  promis  de  se  souuiel.lre 
au  jugement  de  la  marche,  mais,  ce  jui'ement  ne  leur  ayant  pas  été 
favorable,  ils  rélraclèrent  leur  parole  et,  pour  ne  pas  essuyer  les 
longueurs  d'un  nouveau  procès  qu'il  aui'ait  fallu  inlenler,  le  Oon- 
seil  aima  mieux  en  venir  à  un  accommodement  avec  eux,  ([ui  fui 
signé  le  25  novembre  ' . 

Nous  avons  vu  (juels  dém(Més  les  seigneurs  de  Genève  eurent 
avec  les  Bernois  l'année  précédente  au  sujet  des  tailles.  Ces  diffi- 
cultés ne  furent  pas  plutôt  finies  qu'on  leur  eu  suscita  d'autres  aux- 
quelles l'honneur  de  l'Etat  était  considérablement  intéressé.  Un 
nommé  Ueschamps  en  fut  l'occasion  :  cet  homme,  venant  de 
faire  la  débauche,  était  entré  un  dimanche  dans  le  temple  de  Val- 
leiry,  dans  le  temps  (jue  le  ministre  faisait  son  sermon,  et  avait  eu 
l'insolence  de  l'interrompre  et  de  lui  dire  des  paroles  qui  ne  ])ou- 
vaient  j)artir  que  d'un  homme  qui  avait  perdu  la  raison  dans  le 
vin,  ce  (|ui  scandalisa  extrêmement  l'assemblée,  comme  il  est  aisé 
de  le  juger.  Jean  Balard,  châtelain  de  (chapitre',  ayant  appris  cet 
excès,  fit  donner  les  arrêts  à  celui  (jui  l'avait  commis,  et  Deschamps 
les  ayant  rompus,  le  fit  saisir  à  Lancy  et  mettre  dans  les  prisons  du 
lieu  pour  y  répondre  et  de  l'excès  dont  il  était  accusé  et  du  bris  des 
arrêts  qu'il  avait  fait.  Après  quoi,  ayant  fait  toute  la  procédure  et 
Descliamps  s'étant  trouvé  atteint  et  convaincu  de  l'irrévérence  dont 
nous  venons  de  |)arler,  le  châtelain  le  condamna  à  faire  réparation 
dans  le  lieu  même  où  elle  avait  été  commise',  et  comme,  |)our 
exécuter  ce  jugement,  il  fallait  transférer  le  prisonnier  de  Lancy, 
où  il  était,  à  Valleiry,  ce  qui  ne  se  pouvait  faire  sans  passer  sur  les 
terres  de  Berne,  le  châtelain  en  demanda  la  permission  au  bailli 
de  Ternier,  ce  que  celui-ci  lui  refusa'. 

Les  prisons  de  village  étant  pour  l'ordinaire  très  mal  sures, 
lJeschanq)s  fit  à  Lancy  ce  (pi'il  avait  fait  à  Valleiry  :  il  força  les  pri- 

'  1^    C,    vol.    i(i.   fo  96   !■".  i»S  V",  yèncat.,  t.  1,  p.  :)09.  {Note  des  éditeurs.) 
loi  r".  *  I^rocès  de  Descliamps;  la  sentence 

^  Jean  Balanl,  dit   le  jeune,    lils  de  rendue  par  Balard  est  datée  du  13  déc.  1550 

l'ancien  syndic  et  conseiller  Jean  Balard.  (.archives.  P.  H.,  n»  1477). 
l'auteur  du  Jotirnal.   V.L  (ialilïe.   Nottres  *  K.  C  vol.  'i5.  f»  IW  vd. 


103 1       AKRKSTATION     DC    liMATKI.Ar.N     liALAKU    l'AK     LICS    UKRNOIS.  427 

SOUS  Cl  sViifiiil  (lîiiis  le  l)Hilli;(i;(' (le  TorniVr,  où  il  se  iviulil  ;i|)|)(.- 
laiil  flevaiil  le  hailli  du  ju^-fiiicnl  (|(ic  le  cliiilclain  ;iv;iil  tcnilii 
contre  lui,  el,  son  a|»|iellalion  fui  Hiltnise  '. 

Les  seii^iieiirs  de  (ienèv.'  ayaiil  .ippris  l;i  cliosc,  |.ri(''n'iil  le 
bailli,  en  aide  de  juslice,  de  conliaiiidic  cet  Ikiiumic  ;i  icrilici-  dans 
les  jH-isoiis  (|iril  avail  forcées,  ce  (|iic  non  seulenieni,  il  ne  vonliil 
pas  fau'e',  mais  il  ïil  de  pins  ciler  par  deux  fois  devani  lin'  le  ciiii- 
lelain  du  Chapitre  pour  répondre  du  juiçenienl  rprii  avait  rendu 
contre  Deschamps,  comme  s'il  avait  été  sujet  à  sa  juridielion  ou 
(ju'il  eût  (■l('  un  de  ses  officiers  subalternes  '. 

A  chacune  de  ces  citations,  les  seigneurs  de  Genève  envoyè- 
rent au  i)ailli  de  Ternier  leur  j)rocureur  général  pour  lui  en  faire 
sentir  l'irrégularité  et  lui  dire  qu'ils  n'y  donneraient  jamais  les 
mains,  mais  cet  officier  ne  daigna  pas  seulement  l'entendre'  et, 
poussant  l'improcédure  jusqu'au  bout,  queliiues  jours  a])rès,  le 
châtelain  de  Chapitre  s'étant  trouvé  dans  son  bailliace,  il  le  fit 
saisu-  et  ennnener  prisonnier  à  Ternier.  L'on  écrivit  aussitôt  au 
bailh  que  la  souveraineté  de  ses  supérieurs  sur  les  terres  de  St- 
Victor  et  Chapitre  étant  limitée,  le  châtelain  n'était  nullement  sou- 
mis à  sa  juridiction,  et  qu'ainsi  il  devait  le  rendre  comme  ayant  été 
mal  emprisonné,  mais  il  répondit  qu'il  avait  ses  ordres  et  qu'il  sui- 
vrait la  procédure  fju'il  avait  commencée  =  .  Les  seigneurs  de  Berne 
eux-mêmes,  auxquels  on  envoya  des  députés  pour  le  même  sujel  % 
sur  le  refus  que  fit  le  bailli,  soutinrent  son  procédé'  et  ce  ne  fut 
enfin  ([u'après  trente-huit  jours  de  prison  que,  forcés  par  l'évidence 

'  R.  C,  vol.  4o,  fo  laO  i».  »  r.    q.,    vol.   43,   fo   212,    214  vo 

«  Archives,  dossier  cité,  minute  d'uue  (3-4  mars),  et  .\rctiives.  dossier'cité,  iiii- 

tettre  du  Couseil  au   bailli,  eu   date  du  nute  d'une  lettre  du  Conseil  au  bailli    en 

22  décembre.  date  du  3  mars. 

'  Un  double  de  la  citation  datée  du  «  C'étaient,  en  réalité,  les  mêmes  que 

18  février  1551,  se  trouve  au.K  Archives.  ceux  nommés  pour  aller  à  Berne  recevoir 

dossier  cite.  (Note  des  éditeurs.)  le  serment  de  la  combourgeoisie  ;  voir  plus 

*  R.  C,  vol.  43,  fo  2(13  ro,  204  r".  haut,  p.  419.  [Note  des  éditeurs.) 
206  vo,  208  ro.  Sur  la  demande  du  procu-  •  R.  C.,  vol.  45.  fo  223  r".  Les  Uer- 

reur  général  Vandel.  ou  lui  avait  substitué,  nois  demandaient  qu'au  préalable.  Balard 

pour  se  rendre  auprès  du  bailli,  le  con-  .  lianràt  de  demeurer  en  droit  . .  ce  que  le 

seiller  Claude  liigot,  qui  ne  reçut  que  des  Conseil    refu.sa  éuergiquement.  (JVoïc  des 

réponses  é\asives.  (JVofc  rtes- ('(^itoirs.i  éditeurs.} 


4^8  MARCriE    UE    LAISAN.NE.  I  55  I 

(les  raisons  qui  leur  Furenl  représentées,  ils  accordèrent  l'élarg-is- 
sement  du  chàlclain  ' . 

La  saisie  et  la  prison  de  cet  otïicier  ayant  é'ié  faites  contre 
tous  les  traités,  les  seigiienrs  de  Genève  trouvèrent  (jue  son  élar- 
gissement n'était  j)as  une  réparation  sid'Hsante  de  l'attentat  (|ui 
avait  été  commis  et  ils  résolurent  d'intimer  la  niarclie  aux  Ber- 
nois pour  (Ml  avoir  raison'.  Elle  devait  être  tenue  à  Lausanne,  au 
mois  d'avril,  mais  les  seigneurs  de  Berne  la  firent  renvoyer,  sous 
divers  prétextes,  jusqu'au  mois  d'octobi'c'.  Les  juges  de  part  et 
d'autre  s'étant  rendus  au  lieu  assigné,  Trolliet,  piocureur  de  Ge- 
nève, après  les  avoii'  informés  du  fait  el  de  ses  circonstances,  fit 
voir  (jue  le  hailli  de  Ternier  avait  viol(''  par  son  proc(''(li''  cinq  des 
principaux  articles  de  l'alliance  et  du  traité  perpétuel  fait  entre  les 
deux  villes,  Berne  et  Genève,  le  7  août  i53(j,  et  du  départ  de  Bàle  : 

Le  |)remier  de  ces  articles  portait  que,  s'il  arrivait  quelque 
difficulté  entre  les  deux  états,  ou  entre  l'une  des  villes  el  des  sujets 
de  l'autre,  la  partie  lésée  pourrait  faire  convenir  sa  partie  par 
devant  les  juges  de  la  marche  à  Lausanne,  el  ce  qui  serait  décidé 
par  ces  juges  le  serait  souvei"ainement  et  sans  appel. 

2"  Que  les  outrages  et  les  excès  devraient  i^tre  punis  dans  les 
lieux  où  ils  auraient  été  commis. 

3°  Que  par  le  départ  de  Bàle,  les  seigneurs  de  Berne  (pii, 
dans  les  terres  de  Si- Victor  et  Chapitre,  ont  l'exécution  du  dernier 
su})plice  et  des  peines  qui  vont  à  effusion  de  sang,  avec  le  droit  de 
feire  grâce,  n'avaient  pourtant  point  celui  de  prendre  de  nouvelles 
informations,  et  ([ue  d'un  autre  côté,  la  ville  de  Genève  avait  le 

'  l\.  C,  vol.  4a,  fo  248  ro  (10  avril).  de  la  lettre  de  inarclie  intimée  aux  Ber-. 

II    fallut    pour  cela   envoyer  à  Berne   le  nois  el  datée  du  :iO  mars.  Tissol  fut  ensuite 

conseiller  Pierre  Bonna  et  faire  d'autres  remplacé  par  Jean-Ami  Curtèt,  avec  l'as- 

démarches encore,  le  bailli  n'exécutant  pas  sistance  de  Pierre  Vandel  et  de  Jean  Lain- 

les  ordres  de  ses  supérieurs  ;  t6((i.,  f"  223  r»,  bert,  et  le  secrétaire  Béguin,  par  sou  col- 

237  r»  ;  Arcliives,  dossier  cité,  instructions  lègue  Claude  Roset  ;  cf.  P.  H.,  n»  1493. 

au  député.  (Note  des  éditeurs.)  {Note  des  éditeurs). 

2  R.  V,.,  vol.  43,  fo  223  vo,  239  r».  »  R.  C,  vol.  4o,  f"  255  r°,  239  v". 

Les  ju,nes  désignés  par  le  Conseil  étaient  307  v»  ;  vol.  4(),  fo  38  v»  ;  cf.  Archives, 

\m\  Perrin  et  Pierre  Tissol,  avec  Béguin  P.    H.,  no  1477.   lettre  de  Berne  du  18 

pour   secrétaire   et  Jean  Trolliet  comme  avril.  La  marche  s'ouvrit  enfin  le  12  octo- 

prucureur;  ibid.,  fo  245  r".  Cf.  aux  Ar-  bre  et  .se  termina  le  20.  (JVot*;  des  cdi«ei/rs.) 
chives  de  Genève,  dossier  cité,  la  minute 


l55l  DEMANDES    DU    PHOf:iJREMR     DE    GENEVE.  fy^i) 

droit  d'établir  dans  les  iikmim's  Irrirs  des  clullclains  et  autres  offi- 
ciers, coninu'  aussi  de  jui^er  de  toutes  sortes  d'excès  (|ui  iraient  au- 
dessous  de  ceux  donl  nous  avons  parlé,  de  retirer  à  elle  les  amen- 
des auxquelles  les  préveiuis  pourraient  être  condaniués  et  d'ordon- 
ner de  ce  qui  concerne  la  relig-ion. 

4"  Oue  les  premières  appellations  seraient  porh'es  devanl  im 
tribunal  composé  de  trois  juges,  dont  l'un  serait  le  bailli  de  Ter- 
nier,  l'autre  un  conseiller  de  Genève  et  le  troisième,  un  liabilanl 
des  terres  de  St-Viclor  et  (Chapitre,  et  (|ue  les  sn|)érieures  demeu- 
reraient aux  seigneurs  de  Berne. 

5°  Enfin  que  le  passage  des  prisonniers  par  les  états  de  l'une  et 
de  l'aulre  seigneurie  ne  serait  jamais  refusé  quand  il  sérail  demandé. 

Après  avoir  rapporté  ces  articles  à  peu  près  de  la  manière  (jue 
je  viens  de  le  faire,  Trolliet  fit  voir  rjue  le  bailli  avail  conln-veiui  aux 
uns  et  aux  autres  en  empêchant  que  l'excès  commis  dans  l'église 
de  Valleiry  fût  puni  dans  le  lieu  même,  qu'il  avait  fait  pis  que  cela, 
puisqu'il  avait  souteim  en  quehpie  manière  la  rébellion  de  Des- 
clianqis  en  admettant  son  ap[)el,  e(  cju'il  avail  refusé  le  passage  de 
ce  prisonnier,  duquel  refus  son  évasion  el  l'impuni! é  de  l'excès 
(|u'il  avait  commis  s'élaienl  ensuivies,  (|ue  loules  ces  procédures 
avaient  été  suivies  de  la  citation  du  cliàlelain  et  de  son  emprison- 
nement, attentat  par  lequel  lous  les  traités  étaient  violés,  car, 
(|uand  même  il  y  aurait  eu  dans  le  procédé  du  châtelain  autant 
d'irrégularité,  qu'il  était  juste  et  ilans  toutes  les  règles,  le  devoir 
du  bailli  était  d'en  porter  d'abord  ses  plaintes  aux  seigneurs  de 
Genève,  de  qui  seuls  dépend  le  châtelain,  et  au  cas  qu'ils  n'eussent 
mis  aucun  ordre  à  ces  plaintes,  il  pouvait  leur  intimer  la  marche, 
qu'ainsi  le  bailli  de  Ternier  ayant  commis  des  infractions  si  évi- 
dentes aux  traités  les  plus  solennels,  il  priait  les  seigneurs  juges 
de  déclarer  sa  conduite  attentatoire  aux  droits  et  à  l'autoritc"  des 
seigneurs  de  Genève,  de  le  condamner  à  en  faire  à  la  seigneurie 
ime  réparation  condigne,  aux  dépens  et  dommages  du  cliàlelain  el 
à  l'amende  de  deux  cents  écus  d'or  '. 

'  Ces  détails  sur  te  rériuisitoire  île  Tnilliet.  ainsi  que  ceux  qui  suivent,  sont  lires  du 
procès-verlial  île  la  marche  conservé  aux  Archives  de  Genève,  P.  H.,  no  ^'^'.y^.  (Note 
i/fs  l'dileiirx.) 


43o  RÉPONSE  nr  PROnURKfR  DE  BERNE.  I 55 I 

Le  procunMu-  de  Berne  répondit  :  i  "  Que  Deschainps,  lorsqu'il 
fut  saisi,  ayant  demandé  d'être  renvoyé  devant  son  juqe  ordinaire 
—  Descliamps  était  sujet  de  Berne  —  et  le  châtelain  le  lui  ayant 
refusé  et  ayant  voulu  se  retenir  à  lui-niéuie  la  connaissance  rie  son 
cas,  il  avait  commis  en  cela  une  improcédure,  latpielle  le  bailli, 
comme  juge  supérieur,  était  en  droil  de  redresser. 

2°  Que  l'article  du  dé|)art  de  Bàle  ([ui  regarde  les  appellations, 
ne  réservait  point  les  cas  d'excès  et  (pie  le  bailli  avait  le  droit  de 
connaître  si  les  peines  infligées  pai'  le  cliàlelain  élaienl  excessives 
ou  non. 

3°  Que  le  bailli  avait  en  raison  de  refuser  le  passage  du  pri- 
sonnier, parce  (pi'il  n'était  |>oint  des  sujets  des  seigneuries  de 
St-Victor  et  Chapitie,  et  (|u'en  accordant  ce  passage  il  aurait  par 
là  approuvé  la  procédure  du  châtelain. 

4"  Enfin,  (pie  les  seigneurs  de  Berne,  comme  souverains, 
avaient  droil  d'oliliger  un  juge  subalterne  à  procéder  jiiridi(|ue- 
inent  et  que,  quand  il  ne  voulait  pas  le  faire,  comme  avait  fait  le 
châtelain  en  refusant  non  seulement  à  IJeschani[)s  sa  demande, 
mais  en  se  moquant  des  citations  (pii  lui  avaient  été  faites,  il  pou- 
vait le  contraindre  par  la  prison  à  faire  son  devoir,  le  départ  de 
Bâle  ne  limitant  point  la  souveraineté  des  seigneurs  de  Berne  sur 
les  terres  de  St-\'iclor  et  Chapitre,  par  rapport  au  fait  et  à  l'ordre 
de  la  justice.  Il  concluait  enfin,  par  toutes  ces  raisons,  que  le  pro- 
cureur de  Genève  fût  débouté  de  sa  demande. 

Le  procur(Hir  de  Genève  répli(pia  ipie,  sans  aucune  explica- 
tion, il  voulait  se  tenir  à  la  lettre  des  traités,  laquelle  était  claire, 
comme  il  l'avait  fait  voir,  en  faveur  de  la  cause  de  ses  supérieurs; 
que  les  traités  ne  distinguaient  |)oint  les  prévenus  qui  étaient  sujets 
de  ceux  qui  ne  l'étaient  pas,  mais  qu'ils  portaient  en  termes  géné- 
raux et  sans  aucune  limitation  que  les  crimes  et  les  excès  devaient 
("■tre  punis  dans  les  lieux  et  rière  les  juridictions  où  ils  avaient  été 
commis;  que  le  départ  de  Bâle,  en  matière  de  crimes,  ne  réservant 
autre  chose  aux  seigneurs  de  Berne  que  l'exécution  du  dernier 
supplice  et  des  peines  qui  allaient  à  effusion  de  sang,  il  était  clair 
(|ue  la  connaissance  des  excès,  et  surtout  des  excès  de  la  nature  de 
ceux  dont  il  s'agissait,  appartenait  aux  seids  seigneiu's  de  (îenève, 


l55l  SENTENCE    DES    JUGES    DE    I,A     MARCHE.  f\'^l 

puisqu'ils  t'Iaipiil  niaîlrcs  de  ce  (|iii  regardait  la  relii-ioii  ;  (|ii(' 
(|uand  il  y  aurai!  a|)[tel  de  ces  sortes  de  jugemens,  ils  n'iraient 
point  devant  !<'  bailli,  |)nis(]u'il  n'y  avait  aucune  appellalion  en  fait 
civil  qui  tut  portée  à  son  tribunal,  mais  devant  la  juiidiclion  des 
ap[)ellalions  de  Si-Victor  et  Chapitre,  composé»»  de  la  manière  que 
nous  l'avons  dit  ci-dessus. 

Le  procureur  de  Berne,  (pii  |)Hila  encon»  ensuite,  n'alli'gua 
rien  de  fort  considérable.  Il  dit  seulement  (jue  s'il  ne  pouvait  y  avoir 
de  revision  des  jut>emens  du  châtelain  pour  voir  s'ils  ont  été  ren- 
dus selon  les  formalités  requises,  cet  officier  pourrait  passeï-  pour 
prince   et   que,  quand  le   traité   perpétuel  porte  que  les  appella- 
tions de  Sf-\'iclor  el   (  lliapitre  iraient  à  Berne,  si  quelques-unes 
auparavant  étaient  allées  par-devant  le  duc  ou  son  Conseil,  ces 
termes  étaient  généraux,  et  par  conséquent,  les  appellations  des 
jugemens  sur  les  cas  d'excès  y  étaient  conqirises  comme  les  autres. 
Mais  ces  réflexions  n'avaient  aucune  solidité,  le  châtelain  n'était 
pas  plutôt  prince  parce  qu'il  n'y  avait  pas  d'appel  des  jugemens 
rendus  sur  certains  cas  de  moindre  importance,  que  le  sont  (ous 
les  jug-es  subalternes  dont  les  ordonnances  sont  sans  apjiel  jusqu'à 
une  certaine  somme,  et  les  termes  généraux  qui  se  trouvent  dans 
le  traité  perpétuel  ayant  été  explirpiés  dans  le  départ  de  Baie  de  la 
manière  que  nous  l'avons  vu  ci-dessus,  il  était  absurde  de  dire  que, 
sous  le  mot  d'appellations,  il  fallait  comprendre  les  cas  d'excès, 
comme  ceux  ipii  regardaient,  par  exemple,  les  causes  civiles. 

Aussi  les  juges  de  la  marche,  convaincus  de  la  solidité  des 
raisons  du  procureur  de  Genève,  a|)prouvèrent  toute  la  procédure 
du  châtelain  :  ils  adjugèrent  aux  seigneurs  de  Genève  l'amende  à 
la(|uelle  il  avait  condamné  Deschamps  et  condamnèrent  celui-ci  à 
faire  une  réparation  authentique  dans  l'ég'Iise  de  Valleiry  où  il  avait 
commis  le  scandale,  sous  peine  de  prison,  mandant  aux  officiers  de 
Berne,  au  cas  (pie  Deschamps  voulût  sortir  des  états  de  ce  canton, 
de  l'arrêter  pour  l'obliger  à  satisfaire  à  ce  jugement;  ils  mireni  au 
reste,  pour  le  bien  de  paix,  tout  le  surplus  sous  les  pieds,  en  com- 
pensant entre  les  parties  les  dépens  du  procès  '. 

'  Piwés-vcili.il  il.-  1.1  iii.m-cIh'.  ilDSsier  i-ilé.  iin.  I.'i  17, 


/|32  .IKROMK    BOLSEC    ATÏAOUE    LA     PUÉDESTINATIOiV.  1 55 1 

Uuoifjue  cette  sentence  n'adjugeât  pas  aux  Genevois  tout  ce 
qu'ils  avaient  deniandf',  l'on  ne  laissa  pas  que  d'en  être  content  dans 
Genève,  parce  (jue,  dans  le  fond,  la  |)i'océdure  du  châtelain  y  était 
approuvée,  aussi  le  Conseil  s'y  soumit  volontiers  ' .  Danscette  même 
marche,  l'on  avait  traité  de  quelques  autres  difficultés  f[u'il  y  avait 
entre  les  deux  villes  alliées,  mais  comme  elles  étaient  d'une  j)lus 
|)etite  inqiortance  et  que  la  plupart  restèrent  indécises,  je  les  pas- 
serai sous  silence. 

Nous  avons  vu,  dans  les  années  précédentes,  de  quelle  manière 
Calvin  fui  exposé  de  tem|)s  en  teuqis  à  cpielques  contradictions  par 
rapport  à  la  doctrine  cpTil  enseig'iiait,  mais  on  ne  lui  avait  |)oint 
fait  encore  de  difficultés  (jui  fussent  autant  di'licales  et  poussées 
avec  autant  d'adresse  (pie  le  furent  celles  (|u'il  eut  à  combattre 
cette  année  :  .lérônie  Bolsec,  uu-decin  natif  de  l^aris,  et  (pii  habitait 
flans  le  canton  de  Berne,  en  fut  l'auteur.  Ue  Bèze  dit'  qu'il  avait  été 
carme  et  (pi'a\'anl  pr('cli(''  un  jk'u  libremeul  à  Pai'is,  dans  l'église  de 
St-Barthélemy,  il  jeta  le  froc  aux  orties  et  s'enfuit  en  Italie  auprès 
de  Renée  de  France,  duchesse  de  Ferraic.  Cette  princesse  était  le 
comuuui  asile  de  ceux  que  l'on  persf'culait  pour  les  nouvelles  opi- 
nions. Il  s'(''rigea  en  médecin  et  se  maria,  et,  enfin  il  se  conduisit 
d'une  manière  qui  donna  lieu  à  la  duchesse  de  le  chasser.  Ue  Fer- 
rare,  il  s'en  \  inl  à  Genève,  où  il  se  donna  d'abord  |)our  médecin, 
mais  ne  trouvant  pas  qu'il  se  distinguât  assez  de  ce  côté-là,  il  vou- 
lut faire  le  théologien  et  commença  par  dogmatiser  en  secret  sur  h' 
mystère  de  la  prédestination,  suivant  les  [)i'incipes  de  Pelage,  et  en- 
suite il  fut  assez  hardi  pour  altacpier  la  doctrine  reçue  dans  l'église 
de  Genève,  sur  l'élection  gratuite  de  Uieu,  dans  une  de  ces  assem- 
blées publiques  que  l'on  appelait  la  congrégation,  à  laquelle  on 
donne  encore  aujourd'hui  le  même  nom  et  où,  dans  ce  temps-là,  il 
était  libre  à  chacun  de  proposer  les  doutes  qu'il  pouvait  avoir  sur 
la  matière  ([ui  était  exj)li(|uée  par  le  ministre. 

(Calvin,  ayant  a[)pris  les  conversations  ipie  Jîolsec  avait  eues 
sur  ce  sujet  avec  diverses   personnes,   l'alla   voir  et  le  censura 


'  n.  C,  vol.  4(i.  I»  8.3  1-0.  —  Voir  sur  fJolsec,  Frnnce  pral..  2e  éd., 

'   Vila  C.alviiii.  Ojieyii.  1.  XXI.  p.  \\'.\.       I.  11.  |i.  T'i.'i.  {NoW  di'x  Milfiir.t.) 


l55l  CONGRÉGATION  Dr  l6  OCTOBRE.  4^^"^ 

doucement,  ensuite  il  le  fit  venir  chez  lui  et  tâcha  de  lui  faire  voir 
(ju'il  se  trompait,  mais,  ne  lui  .-lyaiit  poiiil  persuadi'  ses  senlimens, 
Bolsec  conlimia  de  débiter  les  siens  toutes  les  fois  (|ue  l'occasion 
s'en  pn'senla,  cl  enfin,  dans  une  autre  connréi;ation  lenue  l(^ 
i6  octolirc,  huit  mois  après  la  première  où  il  avait  paru,  il  pi'oposa 
iU'  iiouNcau  liïs  uièuies  difficultés  qu'il  avait  Failes  et  avec  beau- 
coup phis  (le  Force  et  moins  de  uuMiagemeul  (pi'il  ii'avail  l'ail  la 
première  fois.  St  André,  ministre  de  Jussy,  p.\pli(piait  ce  passage 
de  St  Jean  :  ((  ('-eux  <|ui  ne  sont  pas  de  Dieu  n'entendent  |>as  sa 
parole  »  et  connue  il  disait  ([ue  tous  ceux  qui  ne  sont  pas  régé- 
nérés par  l'esprit  de  Dieu  lui  résistent  avec  opiniâtreté  jusqu'à  la 
fin,  parce  que  l'obéissance  est  un  don  que  Dieu  ne  donne  qu'à  ses 
élus,  Bolsec  se  leva  cl  dit  (piç  cette  opinion,  qui  attriijue  à  la  vo- 
lonté de  Dieu  la  cause  de  toutes  choses  et  qui  n'avait  été  inventée 
que  depuis  f|uelques  années  par  Laurent  Valla,  (Hait  fausse  et 
inq)ie,  puisque,  dans  ce  système,  l'on  se  voit  contraint  d'attribuer 
à  Dieu  la  faute  de  tous  les  péchés  et  de  tous  les  maux  qui  arrivent 
dans  le  monde,  en  un  mot,  il  y  a  puissance  tyrannique  semblable 
à  ce  i[ue  les  anciens  |)oèles  attribuaient  à  leur  Jupiter.  Ensuite  il 
attaqua  un  autre  point  de  la  uicme  doctrine  et  dit  que  les  hommes 
ne  parvenaieut  pas  au  salut  parce  qu'ils  sont  élus,  parce  qu'ils 
croient  et  que  personne  n'est  réprouvé  par  un  pur  effet  du  bon 
plaisir  de  Dieu,  mais  parce  fpi'il  s'exclut  lui-même  de  l'élection  à 
laquelle  Dieu  appelle  tous  les  hommes. 

Le  discours  que  fît  Bolsec  fut  fort  long,  [)lein  d'invectives 
contre  la  doctrine  reçue  et  débité  avec  beaucoup  d'audace  et  d'un 
ton  séditieux,  s'il  en  faut  croire  Théodore  de  Bèze'.  Le  méuu' 
auteur  ajoute  que  Bolsec  fit  paraître  dans  son  discours  une  fermeté 
et  une  confiance  d'autant  plus  grandes  que,  ne  voyant  point  (îalvin 
à  sa  place,  il  crut  qu'il  n'était  point  dans  l'assemblée;  qu'effective- 
ment Calvin  ne  s'y  trouva  pas  dans  le  commencement  et  qu'y  étant 
entré  comme  Bolsec  parlait  déjà,  il  ne  s'était  point  avancé,  se 
contentant  d'iVouter  ce  (|u'il  disait  derrière  les  auditcucscpu"  (''taient 


'  Uiivr.  L-ité,  p.  144.  —  i'J.  Calciiii  up.,  t.  XtV,  w  l.")4(l.  lettre  de  Hèze  à  Bullinger. 
(A'ote  dfs  éditeurs.  ) 


434  ARRESTATION    DE    BOLSEC.  I  55  I 

présens,  mais  qu'après  que  Bolsec  eut  fini  son  discours,  Calvin, 
paraissant  loul  d'un  coup,  prit  la  parole,  et  quoiqu'il  ne  IVil  point 
venu  préparé  sur  la  matière  qui  était  sur  le  tapis,  cependant  il  (il 
paraître,  plus  peut-être  qu'il  n'avait  fait  dans  aucune  autre  occa- 
sion, toute  la  force  et  la  jorandeur  de  son  génie,  puisqu'il  allégua 
contre  son  adversaire  un  si  grand  nombre  de  raisons  convain- 
cantes et  de  passages  de  l'Ecriture  sainte  et  des  Pères,  surtout  de 
St-Augustin,  que  l'on  peut  dire  qu'il  l'accalîla  tout  à  fait,  de  sorte 
que  Bolsec  fut  le  seul  de  toute  l'assemblée  qui  n'eût  pas  houle  de 
lui-même  '. 

L'un  des  assesseurs  du  lieutenant  de  la  justici^  iidV'rieure,  qui 
se  rencontra  dans  cette  assemblée,  ayant  été  indigné  de  cet 
homme-là,  le  fit  saisir,  après  cpi'on  fut  dehors,  comme  un  séditieux 
et  le  fît  mettre  en  prison  ' . 

Tel  est  le  récit  que  font  Calvin  et  de  Bèze  de  cet  événement. 
Comme  ils  ne  peuvent  que  passer  jwur  suspects  dans  tonte  celte 
affaire,  je  puiserai  présentement  ce  qu'il  y  a  à  dire  là-dessus  dans 
d'autres  sources,  je  veux  parler  des  registres  publics  et  du  procès 
même  de  Bolsec,  dont  on  a  l'original  dans  les  archives'. 

Il  paraît  donc,  par  ces  monumens  authentiques  et  première- 
ment par  la  déposition  des  témoins,  (jue  Bolsec  n'interrompit 
point  le  nnnistre  fpii  jirêchait,  mais  qu'après  (|ue  ce  ministre  eut 
fini  et  que  Farel,  qui  était  alors  à  Genève  et  cpii  se  trouva  à  cette 
congrégation,  eut  dit  sur  la  matière  (|ui  en  faisait  le  sujet  ce  qu'il 
trouva  à  propos,  Bolsec  prit  la  parole  et  soutint  que  c'était  un  sen- 


'  Ce  trait  est  caractéristique  des  cou-  contre  l'élévation  Je  Perrin  à  la  ili^'nité  de 

troverses  de  l'époque,  thcoloo;i(]ues  ou  au-  premier  syndic;   voir  pins  liant,   p.  369. 

très;   il  s'agissait  d'accahler    l'adversaire  (Note  des  éditeurs.) 

sous  le  poids  des  citations;  le  vainqueur  *  Depuis  notre  historien,  les  pièces  ilu 

était   celui    qui  pouvait  alléguer  le   plus  procès  de  Bolsec  ont  été  publiées,  d'après 

d'autorités  il  l'appui  de  son  opinion;  on  ne  les  originaux,  conservés  aux  Archives  de 

pesait   pas  les  raisons,  on  les  comptait.  Genève  (Mss.  hist.  n°  132)  soit  par  M.  Henri 

(Note  des  èditeu)'s.)  Fazy,  dans  le  t.  X  des  Mémoires  de  l'Insti- 

*  Heg.  de  la  Vén.  Comp.,  A.,  p.  i03,  tut  genevois  (186.")),  soit  par  les  éditeurs 
dans  Ca/win/o;).,  I. VIII, p.  146. Cetauditeur  (\es  Calvini  opéra,  t.  VIII.  Le  procès  lui- 
plein  de  zèle  étaitJean  de  la  Maisonneuve,  même  a  été  étudié  en  détail  par  Roget, 
ce  partisan  de  Calvin  qui  avait  protesté,  ouvr.  cité,  t.  III.  pp.  l.o7  et  suiv.  (Note 
deux  ans  auparavant,  en  Conseil  Général.  des  éditeurs.) 


551  PLAINTE    Oi:S    MINISTllKS    CONTKK    BOl.SEC.  ^00 


i.);)i 


liment  faux,  pernicieux  el  dant^eieux  de  dire  (ju.'  \)\on  a  (léleiniiiu' 
dans  son  conseil  éternel  qui  sont  ceux  (ju'il  veut  sauver  cl  ceux 
qu'il  veut  damner,  que  ce  sentiment,  contraire  à  celui  des  doc- 
leiu's  anciens  les  plus  célèbres,  el  entre  autres  de  St-Augustin, 
avait  pour  auteur  Laurent  Val  la  et  (|ue,  pour  l'appuyer  par  l'Écri- 
ture sainte,  on  en  avait  mal  expli([ué  el  même  corrouq)u  el  falsifié 
plusieurs  passages,  tel  qu'est  celui  îles  Proverbes,  cli.  i(>  :  «  Dieu 
créa   le  méchant  au  jour  de  l'iniquité,  »   el  celui  des  Romains, 
ch.  9  :  «  Dieu  a  suscité  Pharaon  dès  l'éternité  »  ;  que  ceux  qui  allri- 
buent  au  seul  bon  plaisir  de  Dieu  l'élection  des  uns  et  la  réproba- 
tion des  autres,  en  faisaient  comme  un  Jupiter  el  lui  attribuaient 
une  véritable  tyrannie  et  faisaient  dire  en  quelque  manière  à  Dieu  : 
«  Sic  volo,  sicjubeo,  sic  pro  ratione  voluntas.  »  Qu'en  disant  que 
Dieu  a  prédestiné  à  la  vie  ou  à  la  mort  éternelle  ceux  qu'il  a  voulu, 
on  le  fait  auteur  du  mal  et  de  l'injustice,  ce  qui  ne  se  peut  dire  de 
Dieu  sans  blasphème,  que  l'on  donnait  aussi  par  là  occasion  aux 
médians  d'accuser  la  divinité  de  leur  damnation,  puisqu'ils  pou- 
vaient dire  qu'y  ayant  été  prédestinés  par  un  Dieu  tout  puissant,  il 
ne  dépendait  pas  d'eux  de  l'éviter.   Il  finit  son  discours  par  une 
exhortation  qu'il  fit  au  peuple  de  se  garder  d'une  doctrine  si  fausse 
et  si  scandaleuse'. 

Aussitôt  que  Bolsec  fut  en  prison,  on  lui  fit  subir  les  interro- 
gatoires ordinaires,  après  quoi  les  ministres  proposèrent  dix-sept 
articles  sur  lesquels  ils  estimaient  qu'il  devait  èlre  examiné. 

«  Attendu,  disaient-ils,  le  trouble  el  scandale  qu'a  tasché  de 
faire  aujourdhuy  seiziesme  d'octobre  un  quidam  nommé  maistre 
Hierosme,  comme  desja  par  cy-devant  il  s'y  »>sloit  efforcé,  les 
ministres  de  la  parole  de  Dieu  supplient  humblement  Messieurs 
(pi'il  leur  plaise  le  faire  inlerroguer  sur  les  articles  suyvantz,  et 
ce  à  cause  que  c'est  matière  de  doctrine  el  de  foy.  iNeantmoins 
lesdictz  ministres  proposent  ces  articles  icy  seulement  par  forme 
d'adverlissement,  non  pas  qu'ilz  craignissent  de  se  faire  partie, 
(piand  besoing'  seroit,  mais  pource  ([u'ilz  se  tiennent  bien  asseurcz 
que  Messieurs  avec  toute  leur  justice  auront  la  cause  assez  recom- 

'  Procès  de  Bolsec,  dépositions  des  témoins.  Cali^ini  op.,  t.  VIII.  p|).  186  et  sniv. 


436  REPONSE    DE    BOLSEC    ET    rÉpLIOUE    DES    MINISTRES.  1 55 1 

mandée.  Ce  leur  est  assez  d'aclverlir  quelz  sont  les  erreurs  dud. 
niaistre  Hierosnie,  pai-  lesquelz  il  a  tasclié  de  séduire  et  nniliner  le 
peuple'.  » 

Après  que  Bolsec  eut  doniit'  ses  réponses,  les  niinislres  aux- 
quels elles  furent  montrées  ne  les  laissèrent  |jas  sans  réplique  :  ils 
prirent  les  articles  les  uns  après  les  autres  et  prétendirent  faiie  voii- 
que  son  système  ne  pouvait  point  s'accorder  avec  l'Ecriture  sainte, 
et  par  conséquent  (pi'il  (Hait  hérétique.  Nous  ne  suivrons  pas  ces 
articles  dans  le  détail,  ce  qui  nous  mènerait  trop  loin,  nous  nous 
contenterons  de  rapporter  les  principales  des  reinar([ues  (ju'ils 
firent'.  Us  dirent  donc,  sur  ce  qui  regarde  l'universilé  du  salul,(|ue, 
dans  le  passage  de  Sl-Paul  où  cet  apôtre  assure  (pie  Dieu  veut  que 
tous  les  hommes  soient  sauvés,  il  n'entendait  point  la  chose  de 
chaque  homme  en  particulier,  mais  de  tous  les  diflérens  états.  Que 
dans  celui  d'Ezéchiel,  on  Uieu  dit  qu'il  ne  veut  point  la  mort  du 
pécheur,  mais  sa  conversion  et  sa  vie,  le  prophète  ne  veut  dire  autre 
chose,  sinon  que  Dieu  exhorte  tous  les  hommes  en  général  à  la 
repentance,  mais  que  son  bras  et  sa  vertu  ne  s'étendent  pas  sur 
tous  ceux  qui  entendent  la  prédication,  et  qu'ainsi  la  conversion  est 
une  grâce  spéciale  ;  (|ue  de  même  à  l'ég-ard  de  la  foi,  tous  ceux  qui 
croient  en  Jésus-Christ  seront  bien  sauvés,  mais  (pie  tous  ne  sont 
point  éclairés  pour  croire,  comme  dit  Moïse,  Dent,  ui)  :  «  Dieu  ne 
t'a  point  encore  donné  un  C(Pui-  pour  entendre.  »  u  La  chair  cl  le 
sang'  ne  te  l'ont  point  révélé,  mais  mon  Père.  »  (Math.  id). 

Oue  c'est  une  hérésie  manifeste  de  dire  que  la  foi  ne  dépend 
point  de  l'élection,  puisque  St-Paul  dit  que  ceux  (pie  Dieu  a  con- 
nus, il  les  a  prédestinés,  et  ceux  qu'il  a  prédestinés,  il  les  a  appe- 
lés (Rom.  8),  et  au  premier  des  Ephésiens  :  ((  Dieu  nous  a  bénis  en 
toute  l)énédiction  spirituelle,  comme  il  nous  avait  élus  avant  la 
création  du  monde  en  Jésus-Christ,  pour  être  saints  et  sans  tache  », 
ce  qui  fait  voir  que  la  cause  pour  laquelle  nous  sommes  amenés  au 
Christ,  c'est  parce  que  Dieu  nous  avait  élus.  Oue  l'allégation  (pie  fai- 

'  Procès  de  Bolsec,  f"  7  ;  C((/(;Mit  o;).,  par  les   ministres,  avec  les  réponses  de 

I.  VIII.  p.  149.  —  Oii  trouvera,  dans  les  Bolsec.  (Note  des  éditeurs.) 

|iiiblicalioiis    citées    plus    liant,    p.    434,  ^  Procès  île  Bolsec,  1'"  S;  CaZci'tti  o;i., 

note  3,  le  texte  îles  17  articles  proposes  t.  VIII.  pp.  Iti'i  el  >ni\. 


lO.")!  KKI'LIOIM';     l)KS     MI.MSTKES.  1  .'i  7 

sait  Boiser,  (|ii';i\anl  (jii'iiii  li(iiiiiiir  soil  rciçanlé  coiiiiiicôlu  fhr  Dieu, 
il  faut  (|iril  soil  aimé  de  lui,  ol  avant  (|u'il  soil  aimé,  il  faut  savoir  en 
vertu  de  (]ui  c'est,  |irocè(le  d'utie  crasse  iynorarice  et  qu'il  perverlit 
les  foiidemens  de  la  relii^ion  clirétieime,  |)uis(|u'il  est  dil  (|ue  Dieu 
MOUS  a  aimés  a\aiil  (|ue  nous  l'aimassions  (Jean  \  ). 

Qu'il  faut  i"'lre  im|iudeiit  autant  ([u"il  l'i'lail  |t(inr  oser  duc  i|U(' 
les  anciens  docteurs  de  l'Eglise  étaient  de  son  sentiuieiil,  |)uis(|ue 
St-Aui^iistin  dil  clairement  le  contraire  en  plus  de  deux  cents  en- 
droits. Ou'il  avait  aussi  très  mal  compris  Mélanclilhon,  puiscjue  ce 
docteur  ne  dit  autre  cliose,  si  ce  n'est  que  nous  ne  devons  pas  avoir 
trop  de  curiositt'  sur  ce  qui  regarde  l'élection  de  Dieu  potu-  \(iu- 
Idir  pénétrer  dans  son  conseil  éternel,  mais  (pi'il  n'en  faut  savoir 
autre  chose,  sinon  (|u'il  nous  a  adoptés  par  .Iésus-(  lluist,  duquel 
nous  sommes  faits  mendires  par  la  foi,  ce  qui  est  la  doctrine  tpie 
l'on  enscii^iie  tous  les  jours  dans  Genève,  que  Bulliui^er  aussi  et 
Brence  tenaient  un  langage  tout  différent  de  celui  que  Bolsec  leur 
attribuait. 

Que  c'est  une  hérésie  de  nier  (|ue  ceux  qui  demeurent  en  leur 
aveuglement  n'y  demeurent  point  par  la  corruption  de  leur  nature, 
puisque  l'Ecriture  sainte  est  pleine  de  passages  ipii  disent  tout  le 
contraire,  que  nous  sonum^s  tous  ignorans  et  aveugles,  qu'il  n'y  a 
(pie  ténèbres  en  nous,  que  nous  ne  pouvons  comprendre  les  choses 
ipii  sont  de  Dieu,  lesipielles  nous  sont  folie.  Que  Bolsec  faisait  voir 
(pi'il  était  un  vrai  Pélagien  quand  il  ne  reconnaissait  point  que 
Dieu  donne  aux  Hdèles,  outre  la  volonté,  l'acconq^lissement.  Qu'il 
ex|ili(piait  d'une  manière  fausse  le  passage  d'Ezéchiel,  chap.  3(3,  où 
Dieu  promet  de  donner  un  cœur  de  chair,  quand  il  dit  qu'il  faut 
entendre  par  là  un  coeur  capable  de  lui  obéir,  (|ue  ce  n'était  que 
pour  abuser  malicieusement  les  simples  qu'il  disait  que  la  Parole 
de  Dieu  ne  lui  enseignait  rien  au  delà  de  cette  proposition  :  «  Qui 
croit  au  Fils  a  la  vie  éternelle.  »  Que,  sachant  de  plus  que  Dieu  a 
ordonné  (pie  son  Evangile  fût  annoncé  aux  uns  et  non  pas  aux 
autres,  il  fallait  être  impudent  et  vouloir  crever  les  yeux  aux  gens 
afin  de  les  empêcher  de  voir,  pour  dire  qu'on  ne  doit  pas  aller  plus 
avant. 

Qiu'  quant    à  ce  qu'avait   dil  Bolsec,  (|ue  Dieu  n'avait  point 


438  yUESTlO.NS    POSÉES    PAR    JSOLSEf:    A    CALVIN.  1 55 1 

destiné  au  salut  les  uns  plutôt  que  les  autres,  la  chose  était  absolu- 
ment contraire  à  ce  que  dit  St-Paul  :  que  Uieu  fait  miséricorde  à 
tous  ceux  qu'il  veut  (Rom.  g).  Que  pour  ce  qu'il  ajoutait  (|ue  ceux 
([ui  croient,  croient  par  grâce,  c'était  une  pure  cavillation,  puisque 
tous  sont  également  pervers  et  naturellement  incrédules  et  qu'ainsi 
nul  ne  peut  croire,  à  moins  que  Dieu  ne  lui  ait  touché  le  cœur.  Que 
c'était  très  mal  parler  de  dire,  comme  il  faisait,  (]ue  Dieu  donnait  à 
l'homme  un  cœur  capable  de  venir  à  lui,  puisque  cela  ne  voudrait 
pas  dire  autre  chose,  si  ce  n'est  que  la  grâce  de  Dieu  ne  peut  rien 
d'elle-même,  à  moins  ([ue  les  hommes  ne  la  rendent  efficace  par 
leur  franc  arbitre.  Qu'il  tient  le  langage  d'un  [)a|)isl('  (juand  il  assure 
que  l'honnne  a  besoin  de  la  grâce  de  Dieu  comme  si,  de  lui-même, 
il  pouvait  aspirer  au  bien  en  jiartie,  faisant  ainsi  le  franc  arbitre, 
conqjagnon  du  St-Esprit,  ce  qui  est  contraire  à  l'Ecriture  qui  dit 
que  l'imagination  du  cœur  des  hommes  n'est  que  mal  (Gen.  8), 
qu'ils  ne  sauraient  avoir  aucune  bonne  pensée  (Il  Cor.  3;.  Pour 
ce  qu'il  alléguait  que  l'homme  serait  une  bête  brute  s'il  n'avait  plus 
de  liberté,  qu'il  n'avait  qu'à  plaider  contre  St-Paul  qui  dit  (pie 
les  hommes  sont  naturellement  esclaves  du  péché. 

Ces  répliques  des  ministres  ne  firent  pas  revenir  Bolsec  de  ses 
sentimens.  Il  proposa  après  cela,  à  son  tour,  les  questions  sui- 
vantes '  sur  la  matière  qui  était  en  contestation  entre  eux,  auxquelles 
il  pria  Calvin  de  répondre  simplement  |)ar  la  Parole  de  Dieu,  sans 
raisons  humaines,  disait-il,  et  sans  de  vaines  comparaisons  : 

Premièrement,  s'il  n'avouait  pas  que  tous  les  articles  de  la  foi" 
qui  sont  enseignés  dans  l'Eglise  doivent  se  pi'ouver  par  des  auto- 
rités de  l'Ecriture  sainte,  lesquelles  fussent  claires  et  évidentes  et 
qui  ne  pussent  pas  recevoir  divers  sens. 

S'il  ne  reconnaissait  pas  qu'il  ne  faut  pas  parler  de  Dieu  d'une 
manière  différente  que  celle  que  nous  enseigne  la  sainte  Ecriture, 
mais  simplement  nous  arrêter  à  ce  qu'elle  nous  en  dit. 

Par  quel  passage  exprès  et  manifeste  l'on  |)ouvait  prouver  (jue 
la  volonté  et  le  décret  éternel  de  Dieu  étaient  cause  des  péchés  que 
commettent  les  médians  et  de  leur  perdition. 

'  Procès  de  Bolsec,  f»  23;  Calvini  op.,  t.  VIII,  p.  178. 


l55l  SUITE    DES    QUESTIONS    POSEES    PAK     UOLSEC.  If^Q 

Lequel  (les  doux  seriliMieiis  valait  mieux,  ou  que  Dieu  cou- 
trainl  les  lionimes  de  pécher  ou  (|u'il  les  nécessite  sans  coiilrainte, 
(|uelle(liiV)M-euceil  v  trouvait,  el  ([u'il  choisît  entre  ces  deux  0|iinions 
la  meilleure  e(  la  plus  conforme  à  la  parole  de  Dieu. 

S\l  n'avouait  pas  (jue  les  médians  juifs  eurent  nn  semblable 
senliment  du  temps  du  prophète  Éz<'chiel,  comme  il  est  écrit  au 
'.VS''  chapitre  de  ce  prophète,  où  ils  disaient  (ju'ils  étaient  chargés 
de  p('cliés  et  (|u'il  n'était  pas  possible  qu'ils  fissent  mieux,  mais  que, 
dans  le  même  chapitre.  Dieu  faisait  voir  combien  un  tel  sentiment 
était  éloigné  de  la  vérité  quand  il  dit  à  Ézéchiel  :  «  Toi  donc,  fils 
de  riionune,  dis  à  la  maison  d'Israël,  vous  avez  ainsi  parlé  :  (piand 
nos  iuiipufés  ef  nos  péchés  sont  sur  nous,  etc.  Tu  leur  diras  :  je  suis 
vivant,  dit  le  Seigneiu-,  je  ne  veux  point  la  mort  du  pécheur,  mais 
(|u'il  se  convertisse  et  (pi'il  vive.  » 

Ou'il  montrât  par  ijuelle  autorité  expresse  et  manifeste  de 
l'Ecriture  sainte,  il  prouvait  ce  qu'il  avait  écrit  dans  son  Institu- 
tion, que  Dieu  n'a  |)as  créé  tous  les  hommes  à  une  même  fin,  mais 
les  uns  pour  le  salut,  les  autres  pour  la  damnation,  et  comment  il 
pouvait  accorder  cette  proposition  avec  ce  que  l'on  enseigne  au 
catéchisme  (pie  Ton  explique  à  Genève,  savoir  que  la  principale 
fin  et  le  souverain  bien  de  l'homme  sont  de  connaître  Dieu,  etc. 

Puisque  la  création  est  un  effet  de  la  bonté  et  de  la  charité  de 
Dieu,  comme  tous  les  docteurs  en  conviennent,  comment  il  conce- 
vait qu'il  fût  possible  que  Dieu  en  eût  créé  quelques-uns  dans  la 
vue  de  les  tuer  ou  de  les  perdre,  puisque  ces  sortes  d'actions  sont 
des  marques  de  haine;  qu'il  le  priait  d'appujer  sa  réponse  sur 
fiuelque  texte  de  la  parole  de  Dieu  qui  fût  clair  et  évident. 

Si  Dieu  a  créé  les  médians  afin  qu'ils  ne  le  connussent  point, 
mais  plut(5t  afin  (pi'ils  fussent  endurcis,  rebelles  contre  Dieu  et 
damnés,  connnent  lui  pouvaient-ils  être  rebelles,  puisqu'ils  ne  font 
que  ce  que  Dieu  veut  et  ce  pourquoi  ils  ont  ét(''  créés  ;  s'il  y  a  quel- 
que passage  bien  formel  dans  l'Écriture  qui  marque  ce  que  Calvin 
a  dit  dans  son  Institution,  savoir  que  non  seulement  Dieu  a  prévu 
la  chute  d'Adam  et  dans  cette  chute,  la  ruine  de  toute  sa  postérité, 
mais  aussi  ([u'il  l'avait  voulue  et  qu'il  l'avait  ainsi  ordonnée  et 
déterminée  en  son  conseil  éternel. 


l^/^0  SUITK    DES    QUESTIONS    POSEES    PAR    IJOLSEC.  I  o5 1 

Oii'est-ce  qu'il  y  avait  en  Adam  pourquoi  il  dût  ôtrc  non  sou- 
lenient  abandonné  de  Dieu,  mais  aussi  contraint  à  pécher,  puisqu'il 
n'avait  point  le  péché  originel  pour  leciuel  Dieu  peut,  avec  justice, 
abandonner  et  condamner  les  enfans  du  même  Adam. 

Ouoi(|ue  Dieu  se  soit  servi  d'un  remède  si  glorieux  |)our  gué- 
rir le  mal  qu'avait  apporté  le  |)éclié  d'Adam,  savoir  le  sang  de  son 
Fils  .lésus-dhrist,  |)('ul-ou  pourtant  dire  que  Dieu  a  voulu  et  a  dé- 
terminé (pie  le  péché  lut  commis  pour  le  gloriHer  par  un  semblable 
moyen,  puisque  St-Paul  dit  ([u'il  ne  faut  pas  faire  du  mal  afin 
qu'il  en  arrive  du  bien  ? 

Que  Calvin  allègue  le  passage  exprès  de  l'Ecritm-e,  dans 
le(]uel  on  trouve  ce  qu'il  dit  en  son  Institution,  que  Dieu  veut  que 
tout  ce  (pi'il  prévoit  arrive,  et  qu'il  no  prévoit  les  choses  à  venir 
(pie  parce  qu'il  a  déterminé  (ju'elles  arriveraient.  Si  c'est  parler  de 
Dieu  d'une  manière  honorable  et  conforme  à  sa  parole  de  dire  que 
Dieu  avait  voulu  et  ordonné  que  ceux  de  Sodome  et  de  Gomorrhe 
commissent  l'abominable  péché  qu'on  leur  attribue,  que  les  Israé- 
lites adorassent  le  veau  d'or,  et  de  même  des  autres  péchés  que  les 
hommes  commettent  tous  les  jours. 

Si  ces  gens-là,  connue  aussi  tous  les  méchans,  n'ont  fait  (jue 
ce  (pie  Dieu  veut  et  ordonne  et  ce  pourquoi  ils  sont  créés  et  à  quoi 
ils  sont  nécessités,  comment  peut-on  comprendre  que  Dieu  soit 
irrité  par  leurs  actions,  comme  il  paraît  f[u'il  l'est  par  la  sainte 
Écriture?  Que  la  réponse  soit  fondée  sur  un  passage  exprès  de  cette 
même  Ecriture. 

Qu'il  prouve  par  la  parole  de  Dieu  comment  cet  Etre  suprême 
veut  que  l'iniquité  soit  faite,  puisqu'il  est  écrit  qu'il  ne  veut  point 
l'iniquité  (Ps.  5,  Ezéchiel  i8). 

Qu'il  montre  comment  Dieu  est  un  être  simple,  puisqu'il  dit 
qu'en  Dieu  il  y  a  deux  volontés,  et  comment  Dieu  est  d'accord  avec 
lui-même,  puis([u'en  lui  sont  deux  choses  contraires,  vouloir  et 
non  vouloir,  plaire  et  déplaire,  ordonner  et  défendre  une  même 
chose. 

Puisque  la  volonté  de  Dieu  est  la  substance  de  Dieu  même,  et 
qu'elle  est  cause  des  péchés  que  commettent  les  hommes,  ne  s'en- 
suit-il pas  (pie  Dieu  en  est  l'auteur? 


KKl'O.NSI-;     Uli     CALVIN. 


44 1 


.lelmiivp  (jur  Calvin  ivpniulil  à  ros  (i.ioslions  d'mu'  .naiiièrc 
i-vurralo-  .'I  .iii'il  n'insisia  |)ivs.|iu-  (lue  sur  !.•  roproclie  (lue  Bolsec 
Im  f.isaiL.lc  taire  Dieu  auleur  ,lu  péché.  Il  lui  .lil  <in'il  l.-eal.)u.nia.l 
,,uan.l  il  lui  allribuail  ,|u.'  Dieu  i.é.-essile  les  lu.nnues  à  |.éd.er,  -lue 
relie   expressiou    u'élail    p.. lui    s..u    laiii-aye,  mais    un  jargon   de 
,„„!,„■,  .luqu.-l  il  ne  s'élml  jamais  servi.  Oue  c'était,  d'aill.'urs  une 
malice  impudente  dédire  «lu'il  eùl,  jamais  appliqué  ce  mut  de  peel.e 
à  Dieu  et  à  sa  volonté.  Ou'il  avait  bie.i  dil  .p.e  la  volonté  de  Dieu 
conune  cause  suprême  est  la  nécessité  de  toutes  choses,  mais  qu'd 
avait  déclaré  en  même  temps  que  Dieu  réglait  tout  ce  ([u'il  taisait 
avec  une  telle  é<iuité  que  les  plus  méchants  même  sont  contraints 
de  le  glorifier  et  que  sa  volonté  n'était  pas  une  tyrannie  m  un  plai- 
sir sans  raison,  mais  plutôt  la  vraie  règle  de  tout  bien.  Qu'il  avait 
de  plus  déclaré  (pie  les  hommes  ne  sont  point  forcés  ni  à  bien  faire, 
ni  à  mal  faire,  «lue  ceux  cpii  font  le  bien  le  font  par  la  ^•olouté  libre 
que  Dieu  leur  donne  par  son  Saint-Esprit,  ceux  (pii  fout  le  mal  le 
font  par  leur  volonté  naturelle  (jui  est  mauvaise.  Qu'ainsi  Bolsec  se 
trouverait  être  en  tout  et  partout  un  véritable  calomniateur  qui 
pervertissait  la  bonne  doctrine. 

Calvin  ajoutait  que  Bolsec  paraissait  atteint  et  convaincu  de 
diverses  erreurs  capitales  et  regardées  comme  des  hérésies  très 
pernicieuses,    comme    (juaud   il   soutenait  .[ue   nous   ne   sommes 
point  sauvés  parce  que  nous  avons  été  élus  de  Dieu,  que  l'élection 
ne  précède  point  la  foi,  que  nul  n'est  réprouvé  par  la  seule  cor- 
ruption de  sa  nature,  ipie  la  grâce  de  Dieu  est  égale  à  l'égard  de 
tous,  que  les  hommes  d'eux-mêmes  choisissaient  le  |)arti  du  salut 
ou  de  la  damnation,  comme  si  Dieu  n'élisait   |)oinl   par  sa  bonté 
gratuite  pour  ses  enfans  ceux  (pi'il  voulait,  et  après  les  avoir  élus, 
s'il  ne  réformait  pas  leurs  cœurs  pour  les  amener  à  Jésus-Christ. 
Cette  dispute  ne  se  Ht  pas  seulement  par  écrit,  elle  fut  aussi 
faite  de  vive  voix,  pendant  deux  jours  consécutifs,  en  présence  du 
Conseil,  devant  le(iuel  comparut  Bolsec  d'un  côté,  et  Calvin  et  ses 
collègues,  de  l'autre'.  Les  actes  de  cette  dispute  forent  mis  ensuite 

•  Procès  de  Bolsec,  fo  "26-Caloini  op..       vol.  46,  f»  81  v».  H"!  v»  (20-27  oct.)  ;  Cat- 
l.  VIII,  p.  181.  {Noie  des  éditeiir:<.)  nui  op.,  t.  VIII.  p|J.  174  et  suiv.  (Note  des 

"Procès  de   Bolsec,    1"    17:    R.  C,      éditeurs.) 


/,42  LES    ÉGLISES    SUISSES    SONT    CONSULTEES.  1 55 1 

par  écrit  cl,  Iraeliuls  en  lalin,  pour  rire  envoyés  aux  églises  réfor- 
mées de  Suisse,  savoir  à  celles  de  Zurich,   de  Berne  eL  de  Bàle, 
selon  la  demande  (pi'en  lirenl  les  ministres  au  Conseil,  afin  d'avoir 
le  sentiment  de  ces  églises  sur  cette  affaire  avant  que  le  magistrat 
portât  un  jugement  définitif  dessus  ' .  Les  ministres  de  Genève  leur 
écrivirent  une  lettre  qui  se  trouve  parmi  les  lettres  inqjrimées  de 
Calvin,  de  laquelle  il  ne  sera  pas  inutile  de  rapporter  le  précis'  : 
Après  avoir  instruit  ces  églises  du  fait  et  leur  avoir  dit  que 
Bolsec  continuait  de  défendre  son  erreur  avec  autant  d'obstination 
,|ue  d'audace,  ils  ajoutaient  qu'il  s'était  vanté  qu'ily  avait  plusieurs 
d'entre  les  pasteurs  des  églises  de  Suisse  (pii  étaient  dans  ses  sen- 
liuiens,  et  entre  autres  Zwingle  et  BuUinger,  et  surtout  divers  mi- 
nistres du  canton  de  Berne.  Et  afin  qu'il  parût  que  ce  pciKlnnl  '  — 
c'est  ainsi  qu'ils  appelaient  Bolsec  —  abusait  malicieusement  de 
leur  suffrage,  ils  les  priaient  de  vouloir  bien  donner  une  déclara- 
tion par  écrit  de  leurs  sentimens.  Que  dans  le  dessein  où  ils  étaient 
de  purger  l'église  de  Genève  de  cette  peste,   ils  étaient  bien  aises 
d'a^•oir  un  témoignage  authentique  de  leur  part,  de  l'unanimité  de 
sentimens  des  églises  de  Suisse  avec  la  leur,  sur  les  matières  con- 
testées entre  eux  et  Bolsec.  «  Vous  connaissez,  leur  disaient-ds, 
l'Institution  de  Calvin  notre  frère,  c'est  le  livre  (ju'il  a  entrepris  de 
combattre.  Il  n'est  pas  nécessaire  de  vous  dire  avec  quelle  vénéra- 
tion et  quelle  retenue  Calvin  y  parle  des  secrets  jugemens  de  Dieu, 
il  n'y  a  qu'à  ouvrir  le  livre  pour  le  voir.  Nous  vous  dirons  seule- 
ment que  depuis  .pie  le  culte  de  Dieu  a  été  rétabli  parmi  nous  dans- 
sa  pureté,  nous  n'enseignons  rien  ici,  sinon  ce  que  votre  église  et  la 
nôtre  ont  reconnu  être  contenu  dans  la  sainte  Écriture.  Nous  con- 
venons les  uns  et  les  autres  que  nous  sommes  justifiés  par  la  foi, 
que  la  foi  est  le  fruit,  de  notre  adoption  gratuite  et  ipie  Fadoption 
d('peiid   de  l'élection  éternelle  de  Dieu,   mais  cet  imposteur  fait 
dépendre  non  seulement  l'élection  de  la  foi,  mais  il  fait  aussi  venir 
la  foi  autant  du  propre  mouvement  de  riiomme  (lue  de  l'inspiration 


•  R.  C.  vol.  Wi,  fo  82  vo  (27  oct.);  '  Calmni  op.,  t.  VIII,  p.  20b;  cette 

Re^'  de  la  Vé'ii.  Comp.,  A.  p.  133,  dansC-/-       lellre  est  datée  du  14  nov.  Ib51. 
vini  op.,  t.  VIII,  p.  1 72.  {Note  des  éditeurs.)  '  Ni'bulo.  (Note  des  éditeurs.) 


l55l  UEOIÈTKS    UE    UOLiSEC.  443 

(In  (-iel.  Il  esl  (le  |)Ims  hors  tlo  doute  (\ur  si  l(;s  lioiiiiiies  |)(>riss('iil,, 
c'est  leur  malice  (|ui  en  est  cause,  et  nous  avons  uiw  ;;ntn(le  Nvon 
(riiuniilil(' dans  les  nu'elians  (|ue  Dieu  abandonne  comme  iridi^iies 
de  ses  soins,  ce  ([u'd  l'ail  par  des  raisons  (|iii  iioiis  son!  MiC(»nimes. 
Mais  liolsec  ne  lomhc  |)oint  d'accord  (|n'une  action  de  Dieu  soit 
juste,  à  moins  (|u'il  n'en  conçoive  clairement  la  raison.  Enfin,  nous 
convenons  les  uns  i\[  les  autres  (|ue  ce  serait  une  im|)i(''ti'  de  rendre 
en  aucuine  manière  Dieu  complice  des  p<^chés  que  les  liommes  com- 
mettent, ce  qui  n'em|)('clie  pourtant  pas  que  Dieu,  par  un  secret 
admirable  et  incompr(^'liensible  de  sa  providence,  n'exerce  en  di- 
verses manières  la  patience  des  fidèles  |tar  l'organe  du  diable  et  des 
réprouvés.  Cependant  ce  profane  moqueur  se  plaint  de  ce  que  nous 
enveloppons  Dieu  dans  ce.  qui  se  jiasse  de  criminel  dans  le  monde, 
lorsipie  nous  taisons  dépendre  toutes  choses  de  sa  providence. 
Comme  nous  sommes  persuadés  (]ue  la  cause  de  notre  grand 
Maître  vous  est  infiniment  chère,  nous  ne  doutons  pas  (jue  vous  ne 
soyez  prêts  à  soutenir  par  votre  suffrage  sa  doctrine  attaquée  par 
l'audace  sacrilège  de  ce  méchant  homme,  aussi  nous  ne  nous  arrê- 
terons pas  à  vous  solliciter  beaucoup  de  le  Faire...  » 

Le  magistrat  de  Genève  écrivit  à  peu  près  dans  le  même  sens 
aux  mêmes  églises  ' .  Cependant  il  avait  ordonné  qu'en  attendant 
leur  réponse  et  le  jugement  ([ui  serait  rendu,  Bolsec  fût  mis  en 
liberté  en  donnant  caution  et  sous  promesse  de  ne  s'absenter  de  la 
ville  que  l'affaire  ne  fut  finie',  mais  Bolsec  n'ajant  pu  trouver  ])er- 
sonne  (pii  répondît  pour  lui,  il  ne  profita  point  de  la  douceur  que  le 
Conseil  avait  eue  à  son  égard,  et  il  se  vit  dans  la  dure  nécessité  de 
rester  encore  longtemps  dans  les  prisons.  Il  représenta  plusieurs 
requêtes  au  Conseil  par  lesquelles  il  le  priait  de  le  dispenser  de  la 
caution  qu'il  lui  était  impossible  de  ti'ouver,  parce  qu'il  était  étran- 
ger et  qu'il  n'avait  dans  la  ville  ni  parens  ni  amis,  et  de  faire 
réflexion  que,  n'ayant  ét(''  mis  en  prison  que  pour  avoir  soutenu  un 
sentiment  différent  de  celui  des  ministres,  et  non  pour  aucun  crime 
qu'il  eût  commis,  rien  n'était  plus  juste  que  de  lui  rendre  sa  liberté 
et  de  ne  le  laisser  pas  plus  longtemps  consumer  l'esprit,  le  cœur,  le 

'  Calvini  op.,  t.  VIII,  p.  "2â3.  ^  R.  C,  vol.  46,  f»  82  vo  (27  oct). 


|^|^l^  RÉFLEXIONS    DE    EAITEIIK.  100  1 

corps  cl  la  bourse  dans  le  triste  lieu  (Ji'i  il  était  '.  Mais  les  ministres 
s'étaiit  toujours  opposés  à  son  élargissement,  il  ne  put  rien  obte- 
nir'. Kuuuyé  (Je  sa  prison  qui  lui  pai-aissait  très  injuste,  il  fil  des 
vers  sur  l'état  où  il  se  rencontrait,  que  les  lecteurs  ne  seront  pas 
fâchés  de  trouver  ici  '. 

L'on  ne  saurait  nier  (|ue  le  sort  de  Bolsec  ne  lut  tort  triste,  je 
ne  déciderai  point  s'il  se  tronq)ait"dans  ses  sentiniens  ou  si  les  mi- 
nistres avaient  tort,  quoiqu'il  soit  certain  (pi'à  ne  consulter  (|ue  les 
idées  naturelles  que  nous  avons  d'un  Dieu  tout  sage,  tout  saint  et 
tout  bon,  on  ne  puisse  nier  qu'il  ne  saïuail  concourir  au  mal  en 
aucime  manière,  et  (jue  si  l'on  prive  l'iiomme  de  la  liberté,  on  ôte 
en  même  temps  toute  distinction  entre  le  vice  et  la  vertu,  principes 
qui  ne  peuvent  être  détruits  par  la  religion  révélée,  puisque  les 
deux  lumières  qui  nous  éclairent,  je  veux  dire  la  religion  naturelle 
et  celle  (^ue  Dieu  nous  a  enseignée  dans  sa  jjarole,  venant  tout  éga- 
lement de  cet  être  suprême,  elles  ne  sauraient  être  contraires  l'une 
à  l'autre.  Kt  même,  la  révélation  supposant  nécessairement  la  vérité 
de  la  religion  naturelle,  l'on  ne  peut  ébranler  les  fondemens  de 
celle-ci  et  les  vérités  qu'elle  renferme,  (|ue  l'autre  n'en  ressente  le 
conti-e-coup,  de  sorte  (ju'il  semblerait  plus  à  propos  de  regarder 
comme  allégoriques  et  figurés  les  passages  de  l'Ecriture  sainte  qui 
paraissent  d'abord  être  en  quelque  op|)osition  avec  les  principes 
certains  de  la  raison,  lesquels  se  développent  dans  l'àme  de  tous 
les  hommes  qui  veulent  y  faire  l'attention  nécessaire,  que  les  pre- 
nant à  la  lettre,  regarder  comme  des  héréti(|ues  détestables  ceux 
(jui  pensent  d'une  autre  manière  (jue  nous. 

Mais  si  le  bon  sens  nous  conduit  nécessairement  à  raisonner 
de  cette  manière,  les  premiers  principes  de  la  raison  et  de  l'équité 
n'exigenl-ils  pas  du  moins  (pie  nous  ayons  une  tolérance  chrétienne 
pour  ceux  qui,  dans  des  dogmes  que  les  uns  et  les  autres  reconnais- 
sent n'être  pas  sans  difficulté,  seront  dans  d'autres  sentimens  que 


'  l'i-occs    (le    Bolsec,;    Caloini    up.,  a  été  publié  par  M.  tieuri  Fazy,  uHvr.  cité, 

pp.  193  et  197.  p.  ta,  par  Roget,  t.  III,  p.  184.  et  dans 

^  R.  C,  vol.  M),  fo  86  r»,  89  r".  les  Calvini  op.,    t.    VIII,    p.   226;  nous 

'  Ce  morceau,  dont  le  manuscrit  auto-  jugeons  donc  inutile  de  le  reproduire  ici. 

graphe  se  trouve  joint  au  dossier  du  procès.  {Note  des  éditeurs.) 


'•^■^I  INTOLÉRANCE    DE    CALVIN.  445 

nous.  D'où  il  suit  que  rien  n'était  plus  injuste,  quand  môme  Bolsec 
se  serait  troiu|»é,  (|ue  de  le  traiter  avec  la  dureté  (|u'il  essuya  de  la 
part  de  Calvin  et  de  ses  collègues.  Se  peut-il  rien  de  plusconlraire  à 
l'esprit  du  christianisme  que  de  le  désigner  par  les  termes  insullaus 
de pendanl  et  tV/ni/tos/r//i\  de  méchanl  et  autres  épithètes  de  celle 
nature,  par  lescpielles  les  ministres  de  Genève  le  caractérisèrent 
dans  la  lettre  cpi'ils  écrivirent  aux  églises  de  Suisse,  et  se  peul-il 
rien  de  plus  odieux  que  de  le  faire  croupir  si  longtemps  eu  prison 
parce  qu'il  continue  de  soutenir  ses  sentimens  !  On  ne  peut  pas  dire 
(pi'il  avait  eu  dessein  de  troubler  la  paix  de  l'Église  en  disputant 
comme  il  avait  fait  à  la  congrégation  contre  le  ministre  cpii  |)rècliait, 
puisque,  dans  ce  temps-là,  il  était  |)ermis  de  le  faire,  cet  exercice 
de  rehi^ioii  ('■lanl  reganN-  à  peu  près  sur  le  pied  d'une  dispute 
publique. 

Et  d'ailleurs,    (piand   il   aurai!    soutenu   ses  sentimens  avec 
quel(|ue  vivacité,  Calvin  avait-il  le  droit  de  s'en  scandaliser,  piiis- 
(ju'il  trouvait  (pie  les  réformaleurs  avaient  parfaitement  bien  fait 
de  crier  dans  l'Eglise  romaine  contre  les  erreurs  cl  les  abus  dont 
elle  était  remplie,  et  qu'il  aurait  regardé  comme  des  jirévaricateurs 
et  comme  des  lâches  ceux  (pii  auraient  défendu  faiblement  la  vé- 
rité? Bolsec  paraissait  n'être  pas  moins  persuadé  de  la  fausseté  du 
sentiment  qu'il  attaquait  (pu-  Calvin  l'était  de  celle  des  dogmes  de 
l'Eglise  romaine,  ce  qui  devait  le  jiorter  à  avoir  pour  cet  homme 
la  même  tolérance  et  la   même  douceur  qu'il  aurait  trouvé  que  les 
papistes  devaient  avoir  |)our  les  ministres  qui  prêchèrent  parmi 
eux  les  premiers  et  qui  prêchaient  encore  actuellement,  en  divers 
endroits,   la  réformation,  mais  tel  est  le  génie  de  la  plupart  des 
hommes  :  ils  raisonnent  d'une  manière,  non  seulement  différente, 
mais  diamétralement  contraire,  selon  les  diverses  circonstances  où 
ils  se  rencontrent,  et  ils  ne  se  font  point  de  peine  de  se  contredire 
(pielquefois  de  la  manière  du  monde  la  plus  grossière. 

Calvin  était  un  très  excellent  homme,  nous  l'avons  dit  plu- 
sieurs fois  en  divers  endroits  de  cette  Histoire,  et  duquel  la  mé- 
moire, inunorlalisée  par  mille  beaux  endroits,  sera  toujours  une 
bénédiction  dans  l'Église  chrétienne  et  en  particulier  dans  celle  de 
(ienève,   mais  il   faiil   axoiicr  d'iui  aiihc  ci')l.-  ,pi,.  c\'-Un\   un  soleil 


44'J  RÉPONSE    DES    EGLISES    SUISSES.  I  55  I 

qui  avait  ses  taches.  Il  avait  épuré  la  religion  d'un  grand  nombre 
d'erreurs,  et  à  cet  ég-ard  il  méritait  de  très  grands  éloges,  mais 
(|U()i(iu'il  eût  beaucoup  t'ait,  il  devait  penser  (ju'étant  homme,  il 
('tait  très  possible  que,  quelque  grand  génie  qu'il  eût,  il  n'eût  pas 
tout  vu,  et  celte  pensée  aurait  dû  le  porter  à  écouter  avec  quelque 
douceur  ceux  qui  combattaient  ses  sentimens,  mais  c'est  par  cet 
endroit  même  qu'il  ne  pouvait  pas  avoir  épuré  la  religion  de  toutes 
ses  erreurs,  qu'il  ne  laissait  pas  la  liberté  aux  autres  de  penser  ce 
qu'ils  voulaient  sur  les  dogmes  qu'elle  renferme,  et  à  cet  ég-ard,  on 
ne  saurait  nier  qu'il  n'y  eût  encore  dans  ce  grand  homme  quelque 
reste  de  papisme,  dont  un  des  caractères  les  plus  odieux  est  de 
gêner  les  consciences.  La  seule  chose  (pii,  dans  ce  cas-ci  et  dans 
d'autres  à  peu  près  semblables,  peut  excuser  en  quekpie  manière 
la  trop  grande  sévérité  de  Calvin,  c'est  que,  comme  la  séparation 
des  réformés  d'avec  l'Eglise  romaine  avait  donné  lieu  à  la  nais- 
sance de  diverses  sectes,  ce  qui  était  une  suite  naturelle  de  la  voie 
de  l'examen,  il  craignait  (pi'on  ne  l'accusât  fl'avoir  été  cause  de 
l'i'tablissement  de  toutes  ces  opinions  si  différentes,  et  afin  d'éviter 
ce  reproche,  il  croyait  devoir  s'o}>poser  de  toutes  ses  forces  aux 
progrès  qu'auraient  pu  faire  les  sentimens  qu'il  ne  croyait  ])as  véri- 
tables. 

Des  réflexions  semblables  à  celles  que  nous  avons  faites  ci- 
dessus  auraient  dû  porter  les  ministres  de  Genève  à  en  user  d'une 
manière  douce  envers  Bolsec,  mais  ils  auraient  dû  surtout  être  dé- 
terminés à  le  faire  par  la  réponse  que  l'église  de  Berne  fit  à  la 
lettre  (pii  lui  avait  été  écrite  sur  cette  affaire.  Celte  lettre  si  belle 
est  remplie  de  sentimens  tout  chrétiens  ' . 

Je  ne  transcrirai  pas  ici  les  réponses  des  autres  églises,  pour 
ne  pas  donner  dans  une  trop  grande  longueur.  Je  remarquerai  seu- 
lement, à  l'égard  de  celle  des  ministres  de  Bàle',  qu'ils  répondirent 

'  Elle  porte  la  date  du  7  déc.  1551  et  au  dossier  du  procès^  f»  34.  Cette  réponse 

a  été  publiée  plusieurs  fois,  entre  autres  dans  si    remarquable    était   accompagnée  d'un 

Calvini  op.,  t.  VIII,  p.  238.  Elle  a  été  aussi  message  du  gouvernement  bernois,  inspiré 

traduite  en  partie  par  Uoget,  t.  III.  pp.  188  par  le  même  esprit  de  tolérance,  de  modé- 

et  suiv.  Nous  nous  bornons  donc  à  ren-  ration   et  de  bon   sens;   cf.   Cahini  op., 

voyer  à  ces  ouvrages.  L'original,  tout  en-  t.  VIII.  p.  241.  (Note  des  éditeurs.) 

lier  de  la  main  du  pasteur  llaller,  est  Joint  ^  [hiil..  p.  234. 


I>^'')I  SENTENCE    PRONONCEE    CONTRE    BOLSEC.  f\f[-J 

(rime  manif're  ([ui  ne  Hl  pas  plaisir  à  Calvin,  conime  on  peul  voir 
d'ailleurs  cpi'il  le  leur  rc|)roche  dans  une  de  ses  lettres  iiMpriuiées', 
aussi  il  parai'l  |)ar  les  reijislres  publies  qu'il  ne  voulu!  iioinl  ipi'ou 
h't  voir  à  Boisée  les  réponses  des  églises  tle  Suisse,  el  (pi'il  fil 
nièuie  là-dessus  une  représentation  fort  vive  en  Conseil  de  la  pari 
de  SCS  collègues,  le  i4  décembre',  mais  le  Conseil  ne  laissa  pas  de 
les  lui  eomnumi(juer\  Ouand  il  les  eut  examinées,  il  déclara  (pi'il 
souscrirait  volontiers  et  ([u'il  acquiesçait  de  tout  son  cu'ui-  à  ce 
qu'elles  contenaient'. 

Il  semble  que  ces  lettres,  el  surtout  celle  de  l'église  de  Berne, 
auraient  dû  adoucir  un  peu  les  esprits  à  l'égard  de  Bolsec.  Cepen- 
dant elles  ne  firent  point  cet  efïet-là  :  Calvin,  plus  animé  encore 
contre  lui  qu'auparavaiil,  travailla  si  fort  sur  l'esprit  des  seigneurs 
du  Conseil  cpi'ils  rendirent  enfin  la  sentence  qui  suit,  la(pielle  fut 
prononcée  publi([uement  de  dessus  le  tribunal  à  Bolsec,  comme 
l'on  avait  accoutumé  de  faire  à  l'égard  des  crimes  les  plus  cpia- 
lifif's. 

Elle  était  conçue  en  ces  termes  : 

«  Nous  sin(lic(iues  juges  des  causes  criminelles  de  cestecité  de  Genesve. 
ayantz  veu  le  procès  faict  et  formé  par  devant  nous  à  l'instance  et  poursuite 
de  noslre  Lieutenant  en  nostre  sommaire  justice  esdictes  causes  instant 
contre  toy  Hieronyme  Borset  natifz  de  Parys  par  lequel  et  tez  voluntaires 
responces  en  icelluy  faicles  el  devant  nous  souventetroys  réitérées,  nous 
appart  toy  Hieronyme  Borset  t'estre  trop  audacieusemenl  levé  en  la  saincte 
congrégation  de  nez  ministres  et  y  avoir  proposé  opinion  faulse  et  contre 
les  sainc.tes  escriptures  et  la  pure  religion  evangeliciiue  et  que  combien  que 
souventelTois  te  soit  esté  remonstré  par  les  sainctes  escriptures,  voyre  et  par 
l'advys  des  églises  esquelles  tu  te  estois  spontanément  submys.  tadicte 
opinion  estre  faulse  et  toy  estie  par  les  sainctes  escriptures  convaincuz, 
pour  cela  tu  ne  l'as  voulu  confesser  mais  en  demeures  en  ton  obstination, 
cas  digne  de  grieve  punition  corpoielle,  nous  toutetlois  veuillans  plustosl 

,"  Calvini  op..  t.  XIV.  no  Vm.  aux  Farel  et  à  Buliiiij;pi-,  ihid..  ne  ViH  et  1.590. 

ministres  de  .Neucliàtet  ;  cf.  no  Um.  let-  Cf.  Rot;el,  onvr.  cité.  I.  III.  pp.   191-192. 

tre  de  Calvin  aii\   ministres   de  Bàle.  La  {Note  des  hUteuni.\ 
réponse  des  Ziiriclinis  déplut  hien  davan-  «  p    (j^  ^^^i    ^^^^  (•„  ^^^^  ^^ 

tage  encore  au  réformateur,  qui  se  plaint  =  Ibid..  S"  110  \o. 

d'eux   avec  amertume   dan'S  ses   lettres  à  *  Ibid..  1"  lâO  r». 


448  BANNISSEMENT    DE    BOLSEC.  l55l 

contre  toy  procéder  gracieusement  que  rigoreusement,  seans  pour  tribunal 
au  lieu  de  noz  majeurs  par  ces  causes  et  aultres  justes  à  ce  nous  mouvans 
ayantz  invoqué  le  nom  de  Dieu  et  ayantz  ses  sainctes  escriptui'es  devant  noz 
ieulx,  disans  au  nom  du  père  du  filz  et  du  sainct  esprit  amen,  et  par  caste 
nostre  difUnitive  sentence  la(|uelle  donnons  icy  par  esciipt,  toy  Hieronyme 
Borset  condanipnons  à  debvoir  estre  periietuellement  banny  et  te  liannyssons 
de  ceste  nostre  cité  et  teri-es  d'ycelle  à  debvoir  ycelle  vuyder  dedans  vingt- 
(juatres  heures  et  n'y  debvoir  jamais  revenir  à  poyne  d'estre  reprys,  mené 
et  fuetté  par  les  carraplies  de  ceste  cité  façon  accoustumee.  Et  ce  pour 
donner  exemple  aux  aultres  i{ui  tel  cas  vouidroient  commectre.  » 

"  Et  mandons  à  vous  nostre  Lieutenant  (|ue  ceste  nostre  sentence  faictes 
mectre  en  exécution.  » 

«  [.ecta  et  publicata  per  .\o.  lacobum  des  Ars  sindicinn  i3.  Decembris 
iiiill.  v.  c.  cinquante  et  ung'.  » 

Il  est  surprenani  que  cette  .seiitenre  fasse  hourlier  du  senti- 
uKMit  (les  églises  de  Suisse  contre  les  opinions  de  13olsec%  il  est  vrai 
qu(^  la  lettre  des  ministres  de  Bàle  paraissait  plus  conforme  aux 
idées  de  (  ial\  in  (pie  celles  de  Berne  et  de  Zurich,  mais  (pioi(|ue  celles- 
ci  ne  les  condanmassent  pas,  elles  laissaient  poui'lanl  \oir  assez  clai- 
rement quelle  (Hait  leur  pensée  sur  la  manière  dont  des  sentimens 
(je  cette  nature  devaient  être  regardés,  (M  ni  les  unes  ni  les  autres  ne 
décîlaraient  que  ce  fussent  des  sentimens  qui  dussent  être  consid(^rés 
avec  horreur  et  qui  méritassent  aucune  haine,  ce  que  Bolsec  recon- 
naît si  bien  lui-même  qu'il  di'clare  (pi'il  élail  prêt  de  souscrire  à  ce 
que  ces  lettres  contenaient,  comme  nous  l'avons  remarqué.  Cet 
homme,  banni  de  Genève,  se  retira  dans  le  canton  de  Berne  %  où  il 
faisait  son  s(''jour  ordinaire.  Nous  aurons  occasion  dans  la  suit«^  de 
dire  de  ([uelle  manière  il  s'y  conduisit  et  comment,  quelques  années 
après,  il  y  éprouva  un  sort  à  peu  près  semblable  à  celui  qu'il  avait 
('■prouvé  dans  Genève. 

Quelques  mois  avant  l'affaire  de  Bolsec,  l'on  avait  rendu  un 

'  Procès  de  Bolsec.  f»  :27  ;  Ca/i'int  o/j.,  de  Genève.    Bolsec  iiabitait  là  auprès  de 

t.  VIII,  p.  247.  Jaques  de  Bourgogne,  seigneur  de  Falais, 

*  Elle  fut,  reman|ue  justement  Roget,  dont  il  était  le  médecin  ;  voir  k  ce  sujet 

un  compromis  entre  les  partisans   el    les  A.   (Cartier,  L'excuse  de  Jacques  de  Bour- 

adversaires  de  Calvin.  {Noie  dea  éditeurs.)  gngne.  par  Jean  Coloiti.  Paris.  1897.  in-12, 

'  A  Wigy,  villaijp  ilu  Clialilais,  alors  pp.  xi.vi  et  siiiv,  {Note  des  éditeurs.) 
M\\  mains  des  Bernois  el  a  peu  de  dislance 


\5')i  KKKiiKS   l'orii    i."i';i.i:(;rio.\'   dks   .\ii)ii'i;i:us.  4^9 

jugement  à  peu  près  senil)lal)le  eoiitre  un  aîialtH|tlisle,  (|uoique 
avec  moins  de  solenniU'  el  d'appareil.  CiOnvaiiicu  de  ilouner  dans 
les  senlimens  de  reux  de  celte  secte,  il  avait  rU''  mis  en  piison  et 
avait  ét«'>  banni  de  la  \ille  sous  |)eine  de  Fouet,  s'il  ne  voulait  renon- 
cer à  ses  opinions  ' . 

Pendant  (jue  le  procès  de  Boisée  s'instruisait,  les  débauchés, 
dont  la  cabale,  plus  unie  (|ue  jamais,  faisait  tous  ses  etl'or'ts  |)Oui' 
se  rendre  tous  les  jours  plus  redoutable,  briguèrent  parmi  le  peuple 
d'une  manière  si  scandaleuse  en  faveur  de  quelques-uns  de  leurs 
principaux  chefs,  |)Our  les  faire  ('-lire  magistrats  de  la  justice  iid'é- 
rieure',  que  le  Conseil  ordinaire  el  celui  des  Soixante,  (pioi(jue  rem- 
plis de  g'ens  qui  ne  favorisaient  que  trop  cette  faction,  prirent  ce- 
pendant des  mesures  pour  em|)éclier  que  les  brigues  qu'elle  avait 
faites  ne  réussissent,  el  pour  cet  effet,  ils  joignirent  aux  quatre  qui 
avaie?it  été  nommés  pour  être  proposés  au  peuj)le,  un  cinquième, 
Pierre  Butini,  qui  n'était  point  de  cette  cabale,  lecpiel  eut  la  plu- 
ralité des  suffrages  avec  celui  des  quatre  autres  qui  passait  jJour  la 
favoriser  le  moins'.  Des  vers,  qui  furent  affichés  aux  portes  du 
temple  de  St-Pierre  (pielques  jours  avant  l'élection  du  lieutenant  et 
des  auditeurs,  ne  contribuèrent  pas  peu  à  faire  échouer  la  brigue 
des  débauchés'.  Ces  vers,  que  François  de  Bonivard  fut  accusé 
d'avoir  faits'  et  qui  avaient  principalement  en  vue  Philibert  Ber- 
thelier,  (pii  était  en  nomination  et  l'un  des  libertins  les  plus  outrés, 
étaient  conçus  en  ces  termes  : 

Soubvienne  vous  de  Roch  Monet 
Ne  mettez  plus  aucun  mal  net 
Dessus  le  llu'one  de  iustice 
Brigant  ny  remply  d'autre  vice 
Qui  face  autres  au  gilibet  mettre 
Auquel  luy  mesme  devoit  estre 
Car  tel  foullera  gens  de  bien 
El  soubstiendra  les  gens  de  rien. 

'  R.  C,  vol.  43,  fo  278  v»  (i9  mai).  Nicolas  Vulliet.  .Avec  Butini,  fut  iiouime 

'  Auditeurs,  soit  assistans  du  lieute-  François  Cliabod.  (Note  des  éditeurs.) 

nant  de  la  justice.  (Note  des  éditeurs)  *  Le  placard  original  (manuscrit)  se 

'  R.   C   vol.  46,   fo  93   v,   94    r"  trouve  aux  Areliives  de  Genève,  P.  H., 

(t.'i  MOV.),  fjn  caniliilat  accusé  d'avoir  bri-  u»  1496.  {Note  des  éditeurs.) 

irué  en  t'a\t'nr  de  -^nw  élection  élail  .lean-  ^  (Vesl  ce  que  ilil  rornipllcfiieiil  Rosel, 

2H 


45o  SCANDALE    CAUSE    PAU    B.     SEPT    A    s'-GERVAIS.  1 55 1 

Ouelqiio  temps  après,  le  i  G  décembre,  il  arriva  iiii  lumulle  Fort 
scandaleux  au  lein|)le  de  Sl-Gervais,  à  l'Iieiire  du  ssermoii.  Un  ci- 
toyen noimné  Ballliasar  Sept,  de  la  cabale  libertine,  ayant  présenté 
un  enfant  au  ba|itême,  duquel  il  ('lait  le  |)arraia,  le  ministre  refusa 
absolument  de  lui  donner  le  nom  de  Balthasar,  parce  que  ce  nom 
était  du  nombre  de  ceux  qui  étaient  défendus  par  les  Ordonnances 
ecclésiasti([ues.  Sur  ce  refus,  Sept,  avec  son  compère  et  quehpies 
autres  qui  étaient  présens,  s'emportèrent  extrêmement  contre  le 
ministre  et  ils  poussèrent  la  chose  jusqu'aux  injures.  Calvin  s'en 
plaignit  au  Conseil  de  la  part  de  ses  collègues  avec  sa  vivacité  ordi- 
naire', mais  le  Conseil,  parmi  lesquels  les  libertins  ne  manquaient 
pas  de  partisans,  et  ([ui  d'ailleurs  ne  sentait  pas  (pi'il  y  eût  beau- 
coup de  mal  à  donner  ces  sortes  de  noms,  ne  s'émut  pas  fort  de  la 
remontrance  dos  ministres  et  se  contenta  d'exhorter  doucement 
Ballliasar  Sept  à  se  soumettre  aux  édits  qui  avaient  été  faits  sur 
les  noms  défendus' . 

Roset  remarque'  que  Bolsec  ne  manqua  pas  de  partisans  dans 
Genève,  que  la  cabale  libertine  avait  été  dans  ses  intérêts,  qu'elle 
g-oùtait  beaucoup  ses  senlimens  et  que  les  disputes  dont  il  fut  l'oc- 
casion firent  tant  de  bruit  que  tout  le  monde,  jusqu'aux  plus  sim- 
ples, se  mêlaient  de  raisonner  de  la  prédestination  et  des  matières 
les  plus  relevées  de  la  théologie.  Il  ajoute  même  encore  (pie  ce  fut 
un  effet  de  la  bont<''  de  Dieu  et  d(;  sa  sage  providence  (|ui  permit 
que  ces  difficultés  se  fussent  élevées  afin  que  ces  sortes  de  ([ues- 
tions,  auparavant  obscures  et  inaccessibles  à  la  plupart,  devins-' 
sent  par  là,  comme  elles  le  furent,  familières  et  très  connues  dans 
l'église  de  Genève. 

Il  y  aurait  bien  des  choses  à  dire  sur  ces  réflexions  et  il  ne 
serait  pas  difficile  de  faire  voir  que  ni  les  docteurs,  ni  les  simples 


ouvr.   cité,    liv.  V,   cliap.  37,   p.   341   :  au  Conseil,  déclarant  «   qu'il  est  esliatiy 

«  Apres  l'eiiqueste  de  l'auteur,  on  supporta  que  l'on  luy  face  tel  relïus  veu  qu'il  est 

la  vieillesse  de  Françoys  de  Bouivard,  jadis  homme  de  bien  •;  iliid.,  f»  tt7  vo.  {Note 

seigneur  de  S.  Victor,  qui  l'avoit  faict.  »  des  éditeurs.) 

{Note  des  éditeurs.)  *  On  verra  plus  loin  que  cette  ques- 

'  R.  C,  vol.  46,  fo  120.  Sept  avait  tinu  fut  reprise  au  mois  de  février  de  l'an- 

d'ailleurs  pris  les  devans:  dès  le  lendemain  née  suivante.  (Note  des  éditeurs.) 

de  l'incideiil,  il  adressait  nue  réclamation  ''  Onvr.  cité,  liv.  V,  cli,i|i.  41,  p.  343. 


I.").")!  PAiniSA.NS    DK    HOLSKC    UA.NS    (iE.NEVE.  4^1 

ne  se  salisfont  guère  et  no  s'oclairciit  |)as  l)eaiicnii|)  l'espril  en  dis- 
l'iilant  sur  des  nialièros  si  aljsd-ailes,  el  (|iie  l'on  peut  T-Ice  lionnète 
lionunc  et  bon  cln'étieu  sans  les  avoir  jamais  approfondies,  mais  je 
me  conlenlerai  de  remarcpier,  premièrement  (pie  si  les  (h'-liauclit's 
tinrent  le  parti  de  Boisée  et  s'ils  le  regrettaient,  ce  n'était  pas 
parée  (pie  ses  sentimens  favorisaient  le  libertinage,  reproche  (|ui, 
bien  loin  de  lui  avoir  jamais  été  fait,  il  faisait  lui-même  el  ipie 
l'on  fait  encore  aujoiu'd'hui  à  la  doctrine  de  (lai vin  toucliant  la 
[)rédestination,  mais  ce  ne  put  être  (pie  parce  ({ue  les  débauclK's 
voyaient  avec  plaisir  toutes  les  contradictions  que  Calvin,  (pi'ils 
haïssaient  mortellement,  pouvait  essuyer.  Aussi  paraît-il  par  les 
registres  publics  (pie  Perrin  et  ceux  de  sa  cabale  ne  voulaient  point 
(pie  l'on  bannît  Bolsec'. 

Je  remanpierai  encore  (pie  si  l'affaire  de  Bolsec  donna  occa- 
sion au  peuple  de  raisonner  sur  la  prédestination,  les  sentimens 
furent  fort  partagés  sur  cette  matière  et  que  l'antagoniste  de  Calvin 
rencontra  quantité  de  partisans.  Je  trouve  dans  le  registre  (pie 
plusieurs  murmurèrent  de  la  sentence  infamante  que  l'on  avait 
rendue  contre  lui  et  qu'ils  disaient  qu'on  pouvait  prouver  par 
l'Ecriture  sainte  que  Bolsec  avait  raison'.  Un  teinturier,  entre 
autres,  ne  déguisa  point  ses  sentimens  là-dessus  :  il  dit  (pie  lors(pie 
Calvin  composa  son  Institution,  dans  laquelle  il  établit  son  système 
sur  la  prédestination,  il  était  fort  jeune,  puisqu'il  n'avait  que  vingt- 
trois  ans  ;  qu'ainsi  il  aurait  bien  pu  se  tromper  sur  cet  article  et 
qu'il  ne  devrait  pas  avoir  honte  d'en  revenir,  puisque  d'aussi  grands 
hommes  que  lui,  et  entre  autres  saint  Augustin,  ne  s'étaient  pas 
fait  de  peine  de  reconnaître* qu'ils  s'étaient  trompés.  Que  si,  de 
toute  éternité,  Dieu  avait  destiné  les  uns  au  salut  et  les  autres  à  la 
damnation,  il  serait  inutile  et  même  absurde  de  prêcher  et  de  crier 


'  Nous  u'avons  pu  rencontrer,  dans  nales,  pp.  491  et  498;  cf.   lioget.  t.   III, 

les  reiristres  du  Conseil,  le  passage  auquel  p.  201 .  Voir  enfin  aux  Archives  de  (îenève, 

notre  historien  fiit  ici  allusion.  {Note  des  Procès  crim.,   n"  481.  la  procédure  faite 

éditeurs.}  contre   .\icaise   Bourgonville,    libraire,    à 

'  R.  C,  vol.   4(5,  fo  123  vo,  l:{0  vo,  l'instance  de  Calvin  qui  l'accusait  d'avoir 

\'M  \o  (alfaires  de  la  dame  Landru  Perri-  dit(|u'il  faisait  Dieu  auteur  du  péché.  (Note 

chou  el  de  JaquesGodard)  ;  Rej:.  du  Consist.,  des  éditeurs.  \ 
12  uov.,  24  déc,  dans  CaUini  op.,  .\n- 


4ÎJ2  LIVRE    DE    CALVIN    SUR    LA    PREDESTINATION.  l552 

contre  les  vices,  qu'aussi  il  n'y  avait  aucun  passage  bien  précis 
dans  l'Ecriture  sainte  qui  favorisât  cette  pensée.  Le  teinturier, 
convaincu  d'avoir  tenu  ces  discours,  fut  mis  en  prison  où  il  resta 
pendant  quelque  temps  et  d'où  il  ne  fut  mis  dehors  (pra|)[-ès  avoir 
demandé  pardon  au  (Consistoire,  y  avoir  (Mé  censuré  et  qu'il  eut 
promis  solennellement  de  ne  tenir  dans  la  sulle  aucun  discours  (jui 
pût  déplaire  aiLx  ministres'. 

(Je  ne  fut  pas  dans  Genève  seulemeni  où  la  dispute  doiil  Bolsec 
fut  l'occasion  fit  du  bruit,  elle  en  fit  aussi  beaucoup  dans  les  pays 
étrang-ers.  Théodore  de  Bèze  dit,  dans  la  Vie  de  Calvin  %  (jue  celte 
affaire  donna  lieu  à  une  infinité  de  disputes;  que  idusieurs  des  mi- 
nistres du  voisinage,  dans  les  étals  dépendant  du  canlon  de  Berne, 
accusèrent  (lalvin  de  faire  Dieu  auteur  du  [x'-chc'-;  qu'à  Bàle,  Castel- 
lion  défendait  le  pélagianisme;  qu'encore  (pie  Mélanchthon  eut  paru 
auparavant,  même  dans  des  écrits  publics,  n'être  pas  éloigné  des 
sentimens  de  Calvin,  il  commençait  cependant  à  se  dé'clarer  contre 
et  à  accuser  l'église  de  Genève  d'adnn'tlre  dans  tons  les  événemens 
une  nécessité  fatale  qui  n'était  pas  différente  du  destin  des  stoïciens, 
ce  qui  donna  occasion  à  Calvin  et  à  ses  collègues  de  conq)oser  un 
livre  sur  la  matière  qui  avait  fait  le  sujet  de  cette  fameuse  ilispute. 
Je  tronve  dans  les  registres  publics  (pi'ils  le  présentèrent  et  le  dé- 
dièrent au  Conseil,  le  2  i  janvier  ',  demandant  en  même  temps  qu'il 
leur  fût  permis  de  le  faire  imprimer  afin  qu'il  servît  de  réponse  à 
des  écrits  qui  avaient  déjà  été  publiés  contre  eux.  Le  Conseilleur 
accorda  leur  demande  en  leur  ordonnant  cependant  de  retrancher  de 
ce  livre  diverses  expressions  injurieuses  fpii  ne  pourraient  (pie  faire 
tort  et  à  leur  cause  et  au  magistrat  sous  l'aveu  et  par  l'apjjrobalion 
duquel  cet  écrit  aurail  été  rendu  public*.  Cet  ouvrage  figure  aujour- 
d'hui parmi  les  pièces  qui  ont  pour  titre,  les  Opuscules  de  Calvin  \ 


'  Les  pièces  du  procès  citées  par  notre  '■  Opéra,  t.  XXI,  p.  14.ï. 

auteur  ne  se  trouvent  plus  aux  Archives  '  On  trouvera  le  texte  île  cette  dedi- 

de   Genève,    ti   s'agit    sans  doute    de   ce  eace,  ibid..  t.  Vltl.  p.  253.  (Note  dex  édi- 

François  Cassinis,  teinturier,  contre  lequel  leurs.) 

le  Consistoire  porta  plainte  au  Conseil,  le  *  R.  C  vol.  46,  fo  138  v»,  142  r". 

11  janvier  1.5o2,  pour  avoir  soutenu  liolsec  ^  Recueil  de.i  Opusritles.c'ent-ii-dire pe- 

et   diit'amè   Calvin;   cf.    W.  C. ,    vol.    46,  tits  Ir  dictez  de  M.  Jean  Calvin,  Genève, 

fo  133  V".  {Note  des  éditeurs.)  Bapt.   l'ignereul.   l.")66.  3   vul.    in-fol.   — 


ll)5a  KDITS    IIKJETÉS    EN     Dlil  X    CKNTS.  f^')'S 

La  luxure  cl  les  l)lasj)hènies  se  reudanl  toujours  plus  fr<V|Ufiis 
dans  Genève,  soit  |)ar  la  léqéretr  des  peines,  soit  par  rinipiiiiitt', 
les  ministres  avaient  proposé  à  diverses  fois  au  niaiçislrat,  de  taire 
sur  ces  sortes  d'excès  des  lois  plus  sévères  que  celles  qui  avaient  eu 
lien  an|)aravanl  et  l'avaicMl  prii-  en  même  temps  de  les  faire  mieux 
exécuter.  Le  Conseil  n'avait  pas  fait  jusqu'alors  beaucoup  d'atten- 
tion à  ces  remontrances,  mais  enfin,  vaincu  par  les  nouvelles  solli- 
citations des  ministres,  il  résolut  de  produire  dans  le  Conseil  des 
Deux  Onls,  (|ui  élaitassemblépourréleclion  des  syndics,  un  projet 
de  nouvelles  ordonnances  sur  ce  sujet',  mais  elles  y  furent  non  seu- 
lement très  mal  reçues,  mais  aussi  rejetées  avec  une  fureur  (pii  mar- 
quait à  (|uel  point  la  [iliipart  avaient  le  cœur  corrompu.  Ouelques- 
uns  dirent  (pie  ces  lois  étaient  l'ouvrage  des  Français  et  de  Calvin, 
qu'ils  s'en  plaindraient  en  Conseil  Général  et  que  le  Conseil  ne  leur 
fermerait  jias  la  bouche.  Une  grande  foule  de  peuple  étant  accou- 
rue à  la  maison  de  ville  sur  le  bruit  qui  se  répandit  qu'il  y  avait  du 
liiimdteen  Deux  Cents,  les  partisans  de  la  débauche  sortant  de  la 
salle  du  Conseil  et   adressant   la   [larole  à  ce  monde  :   «  Peuple, 
dirent-ils  d'un  ton  animé  par  la  colère,  vous  voyez  comment  cette 
maison  nous  conduit;  Messieurs  du  Général,  vous  vovez  comment 
ces  Messieurs  nous  gouvernent.   »  Les  syndics,  informés  de  ces 
clameurs  séditieuses,  firent  sur-le-champ  assembler  le  Conseil  des 
Soixante  et  celui  des  Deux  Cents  pour  en  prévenir  les  suites.  Ces 
Conseils,  pleins  de  gens  qui  soutenaient  ouvertement  le  parti  des 
di'bauchés,  ne  prirent  aucune  mesure  un  peu  vigoureuse  contre 
eux,  ils  se  contentèrent  de  les  exhorter  à  se  contenir  dans  le  Conseil 
Général  qui  se  devait  tenir  le  dimanche  suivant  et  à  n'y  exciter 
aucun  tumulte,  sous  peine  de  voir  exécuter  contre  eux  les  peines 
portées  par  les  édits  ' . 

Pendant  tout  le  cours  de  cette  année,  Calvin  eut  à  soutenir  de 


I/ouvrage  avait  d'abord  paru  séparément  t.  \'l[l.prole'^.,p.\.\m.  {Note  des  éditeurs.) 
en  latin,  sous  le  titre  suivant  :  De  aeterna  '  R.  C,  vol.  46,  f»  98  v",  124  recto. 

Dei  pnedestiiMlione,  etc.,   Genève,  Jean  Cf.  Roset,  ouvr.  cité,  liv.  V,  cliap.  42. 

Oespin,  1o.î2,  in-S.  Une  traduction  fran-  p.  344. 

çaise,  sortie  des  raèines  presses,  fut  publiée  »  R.  C,   vol.  46^  fo  146  v-LiS  r» 

presque  simultauénieut.   Cf.  Culoini  op.,  (o-7  fév.). 


454  DÉMÊLÉS    DE    CALVIN    AVLC    TROLLIET.  l552 

It'rrililfs  assauts  conlre  les  d(''l»aiicli(''s  (|ui,  jjour  le  rendre  odieux, 
l'acrusaieiit  de  tous  côtés  de  faire  Dieu  auteur  du  péclié,  à  quoi 
avait  dotiuf'  lieu  la  dispute  (pi'ii  avail  eue  avec  Bolsec.  Celui  ([ui  lui 
fit  le  plus  (le  peine  i'nl  Jean  Trolliel,  le  même  qui  avait  été  ermite 
en  Bourgogne,  cl  à  la  réception  an  ministère  duquel  Calvin  s'était 
opposé  de  la  manière  (jne  nous  avons  vu  en  l'année  i545'.  Dès  ce 
temps-là,  Trolliet  voyait  Calvin  de  très  mauvais  œil,  aussi  ne  man- 
qua-t-il  pas  l'occasion  de  décrier  son  système  sur  la  prédestination, 
contre  lequel  bien  des  gens  élaienf  prévenus.  Trolliet  avail  de  l'es- 
|)rit  el  beaucou|)  de  facilité  à  s'exprimer,  qualités  propres  à  se  faire 
écouter  du  peuple;  il  était  aimé  des  débauchés  et  se  rencontrait 
tous  les  jours  avec  eux  dans  les  caban'Is.  Là,  il  leur  faisait  reinar- 
(pier  les  défauts  qu'il  trouvait  dans  V Instilation  de  Calvin,  (|u'il 
prétendait  être  pleine  de  contradiclions' ;  il  fit  même  voir  un  jour 
une  liste  de  ces  contradictions  (pii  lui  avait  été  donnée  par  Bolsec.  Il 
parlait  mal  aussi  du  Traité  de  la  prédestination  qui  avait  ('-té  imprimé 
au  commencement  de  cette  année  el  duquel  nous  avons  fait  men- 
tion ci-devant.  Calvin  s'en  plaignit  au  Conseil'  où,  Trolliel  ayant 
étéap|)elé,  il  ne  déguisa  point  le  fait,  après  (juoi  ils  furent  ouïs  con- 
tradictoiremenl  l'un  et  l'autre  sur  les  matières  qui  étaient  en  con- 
testation entre  eux,  sur  lestjuelles  même  ils  donnèrent  de  longs 
écrits  * . 

Cette  affaire  demeura  ensuite  pendant  quelque  temps  en  sus- 
pens, jusqu'à  ce  que  Farel,  ayant  appris  les  démêlés  que  Calvin,  son 
ancien  collègue,  avait,  vint  à  Genève  pour  le  soutenir  \  11  parut  en' 
Conseille  ay juillet  avec  Calvin,  où  celui-ci  se  plaignit  vivement 
des  mauvais  discours  qu'on  tenait  contre  lui  par  la  ville,  el  de  ce 

'  Voir  plus  haut.  p.  22S.  *  R.  C,  vol.  46,  {°  223  ro,  223  vo. 

^  Cf.  Kosel.ouvr.  cité.liv.  V,chap.  45,  ^  Calvin  l'avail  appelé  à  son  aide, 

p.  347.  ainsi  qu'il  avait  coutume  de  le  faire  dans 

'  R.  C,  vol.  46,  fo  222  r»  (13  juin).  lpsoccasionsgraves(Op«ra,t. XIV, n»  1637, 

—  Calvin  déposa  en  outre  aux  mains  des  10  juillet).  Il  n'ignorait  pas  en  efl'et  l'estime 

magistrats  une  plainte  écrite  contre  Trot-  dont  Farel  était  entouré  à  Genève  et  l'in- 

liet,  il  laquelle  celui-ci  se  hâta  de  repli-  lluciice  que  les  services  autrefois  rendus  à 

quer;  ces  pièces,  conservées  à  la  Biblio-  la  ville  par  son  ancien  collègue  assuraient 

thèque  publique  de  Genève,  ont  été  publiées  à  celui-ci  dans  le  camp  même  des  adver- 

dans  les  Calvini  op.,  t.  XIV,  no  1632  et  saires.  (Note  des  éditeurs.) 
1633.  (Note  des  éditeurs.) 


l552  l'LAl.NTliS    UE    f;AL\l.\    AU    CU.NSlilL.  (\Ï)Ô 

qiip  Trollit'l  cl  ses  atlhôrcns  conlimiaicnl  de  lui  allriliiicr  de  tairo 
Uit'ii  aillent'  du  |ti''cli('',  à  (|uoi  Farci  ajoiila  que  le  (Jonscil  était, 
d'autaiil  |)liis  engage  de  prendre  Calvin  sons  sa  protection  et  de  lui 
rendre  justice  que  l'église  de  (icnèvc  lui  avail  de  triîs  grandes 
ohligatioiis  ;  (pTil  le  iiK'-rilail  aussi  à  cause  de  la  liante  estime  qu'il 
s'était  acquise  par  loiil  le  monde  ;  (pi'il  t'allail  lui  l'endre  son  minis- 
tère le  moins  tVicliciix  (pi'il  était  possil)le  et  ne  pas  arrêter  le  bon 
elfet  de  ses  [n-i'-dicalions  en  ne  punissant  point  ceux  (pii  s'oppo- 
saient à  l'ordre  de  l'Église  et  qui  la  troublaient  par  des  opinions 
particulières  ' . 

Le  magistral,  sni'  ces  remontrances,  se  contenta  d'ordonner 
(|ue  l'on  prit  des  informations  snr  les  mauvais  discours  ipie  l'on 
tenait  par  la  ville,  de  (Jalvin,  et  cependant  il  ne  |)rononcait  l'ieii  snr 
le  démêlé  ipie  celui-ci  avait  eu  avec  Trolliet,  ce  (jui  porta  Calvin  à 
faire  de  nouvelles  instances  au  Conseil  pour  le  prier  de  finir  cette 
affaire.  Il  s'y  j)rf''senta  |)Our  cet  effet,  accom|>agiié  des  ministres 
Jean  Fabri  et  Raymond  Cliauvet,  le  ay  août  %  où  il  se  plaignit  d'une 
manière  extrèmemeni  forte  du  peu  d'égards  que  l'on  avait  pour 
lui,  l'inqiunité  de  tant  de  mauvais  discours  (pii  avaient  été  tenus  et 
(|ue  l'on  tenait  encore  sur  son  conqjte,  de  même  que  celle  des  excès 
et  des  débauches,  rendant  les  ennemis  de  la  réformation  des  mœurs 
et  les  siens  tous  les  jours  plus  insolens  et  plus  incorrigibles.  Il 
ajouta  que  si  l'on  ne  voulait  mettre  aucun  remède  à  tous  ces  maux, 
il  ne  saurait  administrer  la  sainte  Cène  de  septembre'  (]ui  devait 
être  célébrée  le  dimanche  suivant,  de  peur  de  la  profaner  en  la 
distribuant  à  des  gens  si  corrompus,  et  qu'il  aimerait  beaucoup 
mieu.x  être  déchargé  de  l'emploi  de  pasteur  que  d'être  exposé  à 
autant  de  chagrins  et  de  rebuts  qu'il  l'était.  Ces  plaintes  firent  re- 
prendre l'affaire  de  Trolliet  lequel  fut  ouï  de  nouveau  sur  les  diffi- 
cultés (ju'il  avait  avec  Calvin,  en  présence  de  celui-ci.  La  matière  de 
la  prédestination  et  de  la  prescience  de  Dieu  furent  agitées  de  part 
et  d'autre  avec  toute  la  vivacité  et  la  force  que  l'on  pouvait  attendre 
de  deux  antagonistes  autant  piqués  l'un  contre  l'autre  que  l'étaient 


'  R.  C,  vol.  4e,  fo  248  vo  (29  juillet).  '  Ihid.,  («  266  vo  (1er  sept.). 

'  Ibid.,  fo  262  v-o. 


450  <;a1.VL\    El'    TROLLIET    DEVANT    LE    CONSEIL.  l'jja 

Calvin  et  Trolliel.  Ils  dis|)utèrent  sur  divers  endroits  de  Vlnstl- 
tution  de  Calvin,  où  TroUiet  prétendait  faire  voir  (jue  l'auteur  de  ce 
livre  s'étail  trompé,  et  après  que  la  dispute  fut  finie,  le  Conseil 
ayant  demandé  à  Trolliet  si  les  réponses  que  Calvin  avait  faites  à  ses 
difficultés  le  satisfaisaient,  il  répondit  que  non  et  qu'il  était  du  sen- 
timent de  Philippe  Mélanchthon.  Le  Conseil,  qui  devait  être  jug-e  de 
cette  dispute,  ne  se  trouvant  pas  encore  suffisamment  éclairci  par 
ce  qui  avait  été  dit  de  pai't  et  d'autre,  ordonna  aux  parties  de 
mettre  par  écrit  d'une  manière  plus  étendue  et  plus  claire  ce  (|u'ils 
avaient  dit,  et  il  défendit  cependant  à  Calvin  de  prêcher  sur  la  pn'-- 
destination  juscpi'à  ce  ([ue  la  question  eût  été  décidée. 

Calvin  et  Trolliet  furent  un  mois  à  exécuter  l'ordre  du  Con- 
seil', au  boutdu([uel  terme  ils  produisirent  ce  (]u'ils  avaient  écrit'. 
Trolliet,  après  qu'il  eut  donné  ses  réponses,  se  plaignit  d'avoir  été 
traité  dans  les  chaires  par  Calvin  de  méchant  homme,  de  sorte  que 
sa  réputation  en  souffrait  de  cruelles  atteintes,  ce  qui  lui  faisait 
prier  le  Conseil  de  lui  permettre  de  faire  voir  des  copies  de  son 
écrit  et  de  ses  défenses,  afin  que  le  public  pût  juger  s'il  soutenait 
une  si  mauvaise  cause  et  si  son  procédé  lui  devait  attirer  les  invec- 
tives auxquelles  il  se  voyait  exposé.  Calvin,  (jui  sentait  bien  les 
difficultés  qu'il  y  avait  dans  son  système  et  combien  il  était  aisé  de 
les  rendre  plausibles,  répondit  qu'il  ne  s'opposait  point  que  cette 
dispute  fût  mise  en  évidence  et  qu'elle  fut  continuée  de  bouche  à  la 
face  du  public,  mais  ({u'il  priait  seulement  le  Conseil  d'examiner 
s'il  était  du  bien  de  l'Etat  et  s'il  convenait  à  la  tranquillité  publi(jue 
de  semer  parmi  le  peuple  des  écrits  de  cette  nature.  Le  Conseil, 
frappé  de  ces  raisons,  défendit  à  Trolliet  de  faire  voir  ses  réponses 
à  personne  qu'à  Calvin  lui-même'. 

La  cabale  libertine,  qui  se  joignait  toujours  à  ceux  qui-  avaient 
quelque  affaire  avec  Calvin,  s'apercevant  ([ue  le  Conseil  penchait 
du  côté  de  celui-ci,  fit  de  nouveaux  efforts  pour  soulever,  si  elle 


'  Ce  retard  était  dû  k  une  maladie  de  du  6.  Ces  pièces  ont  été  publiées  dans  les 

Trolliet,  R.  C,  vol.   16,  fo  273  r».  {Noie  Opéra,  t.  XIV,  u"  1658  et  1659,  d'après 

des  éditeurs.)  les  manuscrits  conservés  à  la  Bibliothèque 

^  Trolliet  présenta  ses  propositions  le  publ.  de  Genève.  {Note  des  éditeurs.) 
3  octobre,  la  réponse  de  Calvin  est  datée  '  R.  C,  vol.  46,  f»  280  r"  (3  oct.). 


|5.')2  DÉCISION    Dr    CONSKIL    E.\    FAVKIK    DE    CALVIN.  /\îfj 

eùl  pu,  toiilc  la  ville  contre  lui;  elle  répandit  diverses  calomnies 
sur  son  compte  :  l'on  disait  de  tous  côtés  de  lui  qu'il  se  donnait  des 
airs  d'évèiiue  dans  Genève,  (pi'il  ('•tait  maître  absolu  de  tous  les 
Français  rétug-iés  (|ui  y  arrivaient,  jusque-là  qu'il  exigeait  d'eux 
qu'ils  s'cnj^-aj^easseiil  p;ii'  des  sermens  solennels  à  (h'-t'endieses  sen- 
timens,  et  (pTil  ('tait  temps  de  lui  résister  d'une  manière  si  vigou- 
reuse (ju'il  comprit  cpi'il  ne  lui  servirait  de  rien  de  vouloir  s'élever 
au-dessus  des  autres.  Les  autres  ministres  et  le  magistrat  même 
étaient  envelo[)pés  dans  ces  plaintes  et  dans  ces  mauvais  discours, 
ce  qui,  faisant  de  la  peine  à  ceux  des  citoyens  qui  n'entraient  point 
dans  les  vues  île  ceux  de  cette  cabale,  un  grand  nondire  d'entre  eux 
se  présenta  en  Conseil,  le  3i  octobre,  pour  témoigner  combien  ils 
désapprouvaient  le  procédé  des  autres  et  pour  prier  le  magistrat  de 
remédier  à  de  si  grands  désordres'. 

Farel  et  Viret  se  rencontrèrent  à  Genève  dans  ce  temps-là.  Je 
trouve  dans  Roset  ■  ipie  le  Conseil  les  avait  priés  d'y  venir  pour 
aider  à  rétalilir  le  calme  dans  la  ville,  que  tant  de  disputes  et  d'ani- 
mosilés  en  avaient  banni  depuis  longtemps.  Ils  y  firent  une  repré- 
sentation des  plus  fortes  et  ils  dirent  (pi'un  des  meilleurs  moyens 
pour  ramener  la  paix  était  à  la  vérité  de  réprimer  les  scandales  et  le 
libertinage,  mais  qu'il  fallait  aussi  empêcher  qu'il  n'y  eût  dans  la 
ville  des  g-ens  qui  fissent  secte  à  part  et  qui  se  piquassent  d'avoir 
des  sentimens  particuliers  sur  les  matières  de  relig-ion.  Qu'ainsi  ils 
priaient  le  Conseil  de  ne  pas  tarder  davantage  à  porter  un  juge- 
ment définitif  sur  la  difficulté  qu'il  y  avait  entre  Calvin  et  Trolliet, 
ce  ([ue  le  (conseil  leur  ayant  promis  de  faire,  il  prononça,  le  len- 
demain y  novembre,  qu'il  trouvait  que  le  livre  de  V Institution  de 
Calvin  était  un  livre  très  bon  et  très  édifiant,  que  la  doctrine  qu'il 
contenait  était  sainte  et  conforme  à  la  parole  de  Dieu,  et  que  le 
magistrat  regardait  Calvin  comme  un  excellent  et  digne  pasteur  de 

'  R.  (1,  vol.  46,  l'o  296  r».  Le  Con-  lines,  est  toute  d'atermoieniens  etdedemi- 

seil  décida  simplement  de  «  suyvre  aux  mesures.  (Note  des  éditeurs.) 

informations.  »  Divisé  iuiméme  entre  les  ^  Ouvr.  cité,  liv.  V,  diap.  i'o,  p.  .'tt?  ; 

partis,  il  reculait  devant  toute  décision  cf.  R.  G.,  vol.  46,  f»  299  V,  ."500  vo,  et 

qui,  eu  donnant  satisfaction  aux  uns,  eût  Reg.  de  la  Vén.  Comp.,  A,  p.  207,  dans 

exaspéré  les  autres  ;  la  politique  des  ma-  Caloini  op..  Annales,   p.   o2't.  {Note  des 

gistrats,  dans  ces  années  de  luttes  intes-  éditeurs.) 


458 


•LAINTES    DU    CONSISTOIKE    SUK    DIVERS    EXCES. 


[55î 


rÉi>iise,  (](''t"oii(lanl  à  toutos  sorlcs  de  personnes  de  |)arlep  mal  de  ce 
livre  el  d'«'lever  aucun  doute  sur  les  matières  qui  y  étaient  ensei- 
gnées ' . 

Il  senil)le  (pie,  puui'  ai^ir  eons(''(|ii('mmenl,  le  Oonseil  aurait  dû 
|)ron()ncer  contre  Trolliet  un  jni;emenl  send)lable  à  celui  qui  avait 
été  rendu  à  l'éyard  de  Bolsec,  |)uis([n'il  était  à  peu  près  dans  les 
mêmes  idées,  mais  son  crédit  plus  yrand  <pn'  celui  de  Bolsec  qui 
était  un  étranger,  le  tira  sans  doute  d'alt'airc.  Il  obtint  même  du 
Conseil,  couune  le  remarque  Rosel%  quehpies  join-s  après  (jue  son 
jug'enieni  l'ut  rendu,  une  déclaration  (pil  portail  (preuccjrc  (pi'on 
eût  condamiK'  ses  sentimcns,  on  ne  laissait  |)as  pourtant  de  le  tenir 
pom-  un  homme  de  bien  et  d'honneur'. 

Le  (^-onsistoire,  pendant  tout  le  cours  de  cette  atl'aire,  lit  di- 
verses représentations  au  Conseil  sur  (piaiitité  d'excès  qui  se  com- 
mettaient dans  Genève  et  qui  demeuraient  sans  |)unition  :  les  dé- 
bauchés chantaient  dans  les  rues  des  chansons  lascives  sur  le  chant 
des  psauuu's,  les(pielles  ils  mêlaieul  même,  par  une  raillerie  |iro- 
fane,  d'expressions  el  de  vers  tirés  des  mêmes  ])saumes '.  Le  mi- 
nistre Raymond  Chauvet  ayant  repris  un  nommé  Philibert  Boima 
de  quel(}ues  manières  trop  libres  (ju'il  avait  eues  en  sa  présence 
avec  une  femme  mariée,  fut  insulté  d'une  manière  despectueuse  et 
outrageante.  Le  Gonsist,oire,  en  corps,  lapporla  le  fait  au  Conseil  el 
en  demanda  justice,  de  même  que  de  quehjues  irrévérences  que  d'an- 


'  K.  C,  vol.  46,  fo  301  ro.  Le  texte 
lie  l'iinvt  se  trouve  eu  original  à  la  lîiljtio- 
thèque  publ.  de  Genève,  Ms,  145,  f»  49. 
—  On  peut  s'étonner  de  cette  approbation 
sans  réserve  donnée  à  la  doctrine  de  Calvin 
par  des  magistrats  dont  la  majorité  n'était 
certainenjent  pas  favorable  au  réformateur, 
mais  le  désavouer,  refuser  de  le  reconnaî- 
tre comme  l'interprète  autorisé  de  la  toi 
évangélique,  c'était  le  forcer  à  se  soumettre 
ou  à  se  démettre.  Ou  le  connaissait  assez 
pour  savoir  qu'il  ne  céderait  jamais;  dès 
le  début  de  l'alfaire  de  Trolliet,  il  avait 
nettement  posé  la  question,  déclarant  «  que 
mieux  il  vouidroit  (ju'il  fust  deschargé  de 
l'oflice  (|ue  de  y  soufl'rir  tant  »    (R.    C, 


vol.  46,  fo  262  \o)  ;  or,  si  le  joug  discipli- 
naire de  (jalvin  paraissait  insupportable  à 
beaucoup,  ses  adversaires  eux-mêmes  re- 
culaient, pour  la  plupart,  devant  les  consé- 
quences d'un  nouvel  exil  du  clief  de  l'église 
de  Genève.  C'est  ce  qu'a  très  bien  fait  ob- 
server M.  Cboisy  dans  l'ouvrage  déjà  cité 
(p.  124),  et  c'est  là  qu'il  faut  cliercher  le 
secret  des  ménagemens  et  des  teinporisa- 
tions  du  parti  perriniste,  dans  les  moments 
même  où  il  semble  sur  le  point  de  l'eui- 
porter  délinitivement.  {Note  des  éditeurs.) 

^  Ouvr.  cité,  liv.  V,  chap.  45,  p.  348. 

'  R.  C,  vol.  46,  fo  306  ro. 

'  Ibid.,  fo  273  vo. 


1552  NOIJVEAIX    UliliATiS    SUR    LES    .\O.MS    UEFEiNUlS.  4""J 

1res  tipbHiirlit's  avaient  piios  pour  ce  Iriliiiiial  pccl("siasli(|iie,  <Milro 
los(|iiels  ('laii'iit  liallliasar  Sept  cl  l'Iiilihcrl  Hcrlliclicr '.  Ils  tiirçnl 
envoyés  les  uns  el  les  atilres  en  prison  pour  li'ois  jours,  afin  d'ex- 
pier leur  Faute'.  A|)rès  ipioi,  le  (lonsisloire,  poin- leur  taire  sentir 
combien  l'Eglise  était  indii;n(''e  Je  leur  conduite  scandaleuse,  leur 
interdit  la  communion,  arrèl  au(|uel  ils  ne  voulurent.  |)oint  se  sou- 
mettre, pri'lendant  (pie  le  Consistoire  n'avait  pas  le  droit  df^h'-rendre 
la  dène'.  Nous  \ci'rons  dans  l'année  suivante  de  (|uelle  manière  ils 
soutinrent  cette  proposition  et  combien  de  troubles  causa  leur  résis- 
tance cl  la  (piestion  de  rexcoinmnnicalion,  (pii  lui  mise  sur  le  lapis 
et  discnl(''e  dans  les  Conseils  avec  tant  de  \ivacitéde  pail  cl,  d'autre. 

Nous  avons  vu,  sur  la  fin  de  l'année  précédente,  (piel  scandale 
il  y  eut  au  temple  de  St-Gervais  à  cause  du  refus  rpie  fit  le  ministre 
qui  prêchait,  de  mettre  le  nom  de  liallliasar  à  im  enfant.  Le  même 
désordre  arriva  encore  plusieurs  fois  dans  la  suite.  Ceux  (pii  por- 
taient les  noms  de  iialthasar,  de  Melchior  ou  de  Gaspard  avaient  le 
chaî^rin  de  voir  leurs  noms  refusés  par  les  ministres  lorsqu'ils  se 
présentaient  ilans  l'église  pour  être  parrains  dequelcpie  enfant'.  La 
chose  s'étant  vue  diverses  fois,  quelrpies-nus  d'eu.x  s'en  plaignirent 
et  prièrent  le  Conseil  de  faii'c  remelti'c  sur  le  tapis  en  Deux  Cents 
la  question  des  noms  (jue  les  ministres  prétendaient  devoir  être 
défendus  \  Sur  quoi  le  Conseil  trouva  ([ue,  sans  parler  de  nouveau 
de  cette  affaire,  il  suffirait  d'ordonner  aux  ministres  de  ne  faire 
plus  de  difficulté  de  ilonner  aux  enfans  ces  sortes  de  noms,  nonobs- 
tant les  édits  faits  au  contraire. 

Calvin  ayant  a])pris  cette  résolution,  il  vint  en  Conseil  faire 
une  remonti'ance  fort  vive  pour  s'y  opposer;  il  dit  (jue  l'édit  étant 
formel  sur  la  défense  de  ces  noms,  on  ne  le  pouvait  pas  changer  et 
que  c'était  par  de  très  fortes  raisons  qu'ils  avaient  été  interdits.  11 
fit  souvenir  le  Conseil  que  ce  qui  avait  donné  lieu  à  cette  défense, 
c'avait  été  un  baptême  qui  avait  été  fait  à  St-Gervais  par  une  sag'e- 

'  R.  C,  vol.  46,  fo  282  vo,  28)i  r».  sur  ce  sujet,  Eug.  Ritter,  Les  noms  de  fa- 

"  Ibid.,  fo  297.  —  Cf.  Arctiives  de  imite,  Paris,  1873,  in-8,  Appendice,  p.  SI . 

Genève,  Procès  criminels,  2nie  s'e,  XIII.  (Note  des  éditeurs.} 
{Note  des  éditeurs.)  '  Ibid.,  f»  144  v.  —  Les  plaignants 

'  R.  C,  vol.  46,  fo  :îO:)  v»,  327  V.  étaient  Baltliasar  Sept  et  G.ispard  Favre. 

*  Voir  plus  haut,  |)p.  281  et  430  et,  (Note  des  éditeurs.) 


46o         AHKKSTATION  DU  MINISTKK  SAIINT-A.NDIll':  l'AK  I.KS  BERNOIS.       I  552 

fomme,  aii(|iiel  l)a[)lrnie  l'on  avait  imposé  Ip  nom  de  (viande  à  un 
(uitanl  dans  l'espérance  que  ce  nom  l<;  Ferait  vivre  plus  longtemps, 
ce  qui  était  une  superstition  ridicule  et  daui^ereuse  et  qui  fit 
prendre  au  Conseil  la  résolution  d'interdire  le  nom  de  (^Jaude  et 
d'autres  doni  les  ministres  donnèrent  alors  une  liste.  Que  la  chose 
n'ayant  point  été  faite  dans  des  vues  particulières  et  poui-  faire  de 
la  peine  à  personne,  mais  a|>rès  une  mure  délil)ération,  elle  ne  de- 
vait pas  être  révoquée  si  léi^èrcment,  et  qu'avant  d'entreprendre  de 
le  faire,  il  était  de  l'ordre  que  les  ministres  eussent  audience  là-des- 
sus, non  seulement  en  Petit  Conseil,  mais  aussi  en  Deux  Cents'. 
Cette  représentation  fit  suspendre  pendant  quehjue  tenqis  l'exécu- 
tion de  l'arrêt  du  Conseil  ordinaire  qui  permettait  l'usage  des  noms 
interdits,  mais,  quelques  mois  après,  le  (  !lonseil  ayant  été  de  nouveau 
sollicité  sur  la  même  affaire,  il  permit  à  ceux  qui  portaient  ces 
sortes  de  noms  de  les  donner  au  baptême  aux  enfans  dont  ils  se- 
raient parrains'. 

La  raison  de  l'interdiction  du  nom  de  Claude  paraît  assez,  par 
ce  que  nous  venons  de  rapporter  api'ès  Calvin,  mais  il  n'est  pas  si 
aisé  de  découvrir  pourquoi  ceux  de  Baltliasar,  de  Melchior  et  de 
Gaspard  avaient  été  défendus;  tout  ce  (pie  l'on  peut  dire  là-dessus, 
c'est  qu'il  y  a  quelque  apparence  qu'avant  que  la  religion  romaine 
eût  été  abolie  dans  Genève,  ces  noms  étaient  regardés  avec  (|uel- 
(pie  dévotion  particulière,  et  cette  conjecture  est  fortifiée  par  une 
découverte  que  l'on  a  faite  depuis  peu  de  quelques  débris  de  statues 
où  l'on  voyait  ces  trois  noms  au-dessous  d'autant  de  figures  qui 
représentaient  ces  trois  prétendus  rois  de  l'Orient. 

Calvin  avait  tellement  prévenu  ses  collègues  contre  la  pra- 
tique (pie  suivait  l'église  de  Berne  de  célébrer  le  sainte  Cène  le 
jour  même  de  Noël,  que  Saint-André,  ministre  de  Jussy ',.qui  était 
aussi  ministre  de  Foncenex,  village  voisin  et  dépendant  du  mande- 
ment de  Gaillard,  prêchant  à  celte  annexe,  eut  l'imprudence  de 
censurer  ses  paroissiens  de  ce  qu'ils  n'avaient  pas  comnmnié  le  di- 
manche (jui  précédait  Noël,  à  Jussy,  mais  qu'ils  avaient  attendu  à 

'  R.  C.  vol.  46,  fo  14.5  v  (o  l'évr.).       niiiiistre  à  Moens  eu  1346  et  à  Jussy  en 
■'  Ibid.,  f"  if Jâ  v"  (11  nov.).  lo'i-S;   voir   sur    ce    persoiiimije,    France 

'  Jean  Je  Saint-Aiulre,  de  tfesaiiçuu.      prot.,  l.  V,  p.  7ti.  (Nute  des  éditeurs.) 


DÉPOSITION  1)1-;  l'iiiLiri'i;  de  ecclesia. 


461 


Faire  celle  dévotion  le  jour  même  de  cette  fêle,  à  Foncenex,  et  il  y 
eiil  dans  sa  censure  si  peu  (rêquilé  el  de  modération  qu'il  ieui-  dil 
que  (I(>  communier  le  jour  de  Noël,  c'élail  prendre  la  Cène  du 
Diahle  au  lieu  de  celle  de  Jésus-Clirisr . 

Le  hailli  de  Teruicr  ayant  averti  les  seii>neurs  de  Berne  de 
celle  affaire,  ils  lui  donnèrenl  ordre  de  faire  saisir  Sainl-Andr('-,  ce 
qu'il  Ht  au  mois  de  février'.  Ce  minisire  fui  retenu  pendant  (piel(|ue 
temps  dans  une  prison  forl  élroile  %  el  enfin  il  fut  élargi  à  la  prii-re 
des  seigneurs  de  Genève  et  de  Calvin  (|ui  alla  à  Berne  solliciter 
son  élargissemenl*,  mais  en  même  temps,  il  fui  banni  de  toutes  les 
terres  de  ce  canton".  Enfin,  les  Genevois  ayant  encore  sollicité 
vivement  en  sa  faveur',  l'arrêt  de  bannissement  rendu  contre  lui 
fut  révo(jué  au  mois  de  novembre  suivant. 

.Nous  avons  vu  dans  le  livre  précédent  (ju'en  l'année  i^>!\\],  les 
ministres,  i|ui  voyaient  de  mauvais  œil  Philippe  de  Ecclesia,  pas- 
teur de  VandoMivres,  firent  ce  qu'ils  purent  auprès  du  Conseil  pour 
le  faire  déposer  sans  y  pouvoir  réussir'.  Ils  l'accusaient  alors 
d'usure  el  d'avoir  des  sentimens  particuliers  sur  la  religion.  Cette 
aimée,  ils  renouvelèrent  les  mêmes  accusations:  ils  produisirent  des 
témoins  qui  lui  imputèrent  de  pousser  l'usure  à  un  tel  excès  ipi'il 


'  R.  G.,  vol.  46,  f»  t:i8  vo;  Roset, 
ouvr.  cité.  liv.  V.  cliap.  42,  p.  34.5.  — 
Saint-André  ma  te  propos  qui  lui  avait  été 
attribué;  d'aprè.s  les  registres  île  la  Coinp. 
des  pasteurs,  il  aurait  simplement  dit  que 
ceux,  qui  avaient  communié  à  Xoël  avaient 
reçu  la  Cène  de  NoiM,  et  non  pas  celle  de 
Jésus-Christ.  Même  ainsi  atténuée,  celte  at- 
taque contre  les  usages  de  l'égli.se  du  pays 
dans  lequel  il  prêchait  n'en  était  pas  moins 
déplacée,  et  l'on  comprend  que  le  gouverne- 
ment bernois  ait  déclaré  Tolfense  commise 
par  Saint-André  «  intolérable  et  scanda- 
leuse ».  {Note  des  éditeurs.) 

*  R.  C,  vol.  46,  fo  150. 

'  Itnd.,  fo  lo-2  ro,  161  vo. 

■"  11  partit  le  17  février  et  était  de  re- 
tour le  26  ;  cf.  Calvini  0/).,  t.  XIV.  n"  1.d82. 
note  10;  R.  C..  vol.  46,  f»  16.5  r".  (Note 
ilex  l'dileiiis.) 


^  IbuL,  f"  Itia  ro,  161)  r",  171  r».  En 
notifiant  leur  décision  au  Conseil  de  Ge- 
nève, les  Bernois  déclarent  que  «  puis  (pie 
par  sa  mesme  confession  aussy  par  infor- 
mations surce  prinses  se  conste  avoir  com- 
mis olfence  intollerable  et  scandaleuse, 
l'avons  par  bonne  et  juste  rayson  banny 
de  noz  terres.  »  Lettre  du  2  mars  1.5.52, 
Archives  de  Genève.  P.  H.,  n»  1326.  Cal- 
vin étant  retourné  à  Berne,  quelques  jours 
après,  pour  demander  aux  magistrats  de 
ce  canton  d'intervenir  auprès  du  roi  de 
France  en  faveur  des  protestans  détenus 
pour  la  religion,  profita  de  la  circonstance 
pour  solliciter  le  retrait  de  la  mesure  qui 
bannissait  Saint-André,  mais  il  ne  put 
l'obtenir;  cf.  R.  C,  vol.  4t),  f»  176  r". 
{Note  des  éditeius.) 

«  [bid.,  fo  390  vo. 

'  Voir  plus  haul.  p.  3il0. 


4()2  DÉPOSITION    DU    MliNISTRE    DE    ECCLESIA.  1 552 

prêlail  de  l'arjoent  sur  des  g'ages  au  qualre-vingls  pour  cent  par 
an.  Ils  lui  allribuèreut  encore  d'avoir  dit,  dans  un  sermon  qu'il  fit 
dans  son  église,  que  le  corps  de  Jésus-(  Ihrist  glorifié  n'occupait 
point  de  lieu,  et  d'avoir  fait  connaître  dans  des  conversations  par- 
ticulières (pi'il  n'avait  pas,  sur  la  |)rédestination,  les  mêmes  idées 
(pie  ses  collèg-ues,  ce  qu'il  était  aisé  de  juger  aussi  par  les  liaisons 
(|u'il  avait  avec  Bolsec',  lesquelles  parurent  d'autant  plus  scanda- 
leuses qu'il  avait  témoigné  par  son  seing-  joint  à  celui  de  ses  collè- 
gues qu'il  désapprouvait  absolument  les  opinions  de  cet  homme-là. 

Calvin  se  présenta  en  Conseil  le  7  avril,  au  nom  de  tous  les 
ministres,  où  il  Forma  contre  Philippe  de  Ecclesia  les  accusations 
dont  je  viens  de  parler,  priant  en  même  temps  le  magistrat  de  leur 
accorder  sa  destitution,  comme  ils  la  lui  avaient  déjà  demandée 
quelques  années  auparavant.  Le  Conseil  ordonna  que  l'on  prît 
informations  de  tous  ces  faits'.  Quand  elles  furent  prises,  les  minis- 
tres comparurent  en  corps  en  Conseil  et  soutinrent  à  Ecclesia  tous 
les  faits  dont  elles  le  chargeaient,  à  (pioi  ils  ajoutèrent  cpi'il  avait 
révélé  les  secrets  de  leur  Compagnie  et  qu'il  avait  dit  que  les  apô- 
tres se  contredisaient  les  uns  les  autres  flans  leurs  écrits. 

Ecclesia  nia  tous  ces  faits''.  Il  paraît  bien  par  les  actes  de  son 
procès*  (pi'ils  ne  furent  pas  prouvés  dans  toutes  les  formes,  quoique 
pourtant  ils  le  fussent  d'une  manière  à  laisser  tle  violens  soupçons 
contre  le  prévenu,  aussi  le  Conseil  ne  se  pressa  pas  beaucoup  de  le 
juger'  :  l'on  ne  parla  plus  de  son  affaire  jusqu'au  mois  de  no- 
vembre suivant,  que  les  ministres  profitèrent  de  la  présence  de 
Farel  et  de  Viret,  qui  étaient  alors  à  Genève,  comme  nous  avons 
vu  ci-devant",  pour  solliciter  avec  eux  le  Conseil  de  donner  le 
congé  à  Ecclesia.  Calvin  s'y  présenta  pour  cet  eflet  avec  ces  deux 
ministres,  le  i4  de  ce  mois,  mais  le  Conseil  n'ayant  pas  trouvé 
(pie  Philippe  de  Ecclesia  fût  chargé  suffisamment  pour  opérer  sa 

'  Il  l'avait  rencontré  au  i.-hâteau  de  lippe  de  Ecclesia  se  trouve  aux  Archives 

Veiiîy,  ciiez  M.  de  Palais;  cf.  R.  C,  vol.  46,  de  (ienève,  Procès  cririiineis,  n"  i73.  {Note 

(0  186  r".  {Note  rfes  éditeurs.)  des  éditeurs.) 

'  /fctd.Joc.  cit.  *  D'autant  plus  que  des  témoins  décla- 

"  Ihid.,  f«  218  v",  219  (6-9  juin).  raient  que  Ecclesia  était  un  homme  lion 

*  Le  ilossier  complet  de  l'enquête  et  et  cliaritahle.  {Note  des  éditeurs.) 
(le  la  procédure  faites  à  rencontre  de  Phi-  "  Voir  plus  haut,  p.  437. 


l552  AFFAIUE    DE    CLAVAIRE    d'aNNECY.  4^3 

démission,  se  ronlcnla  de  lui  témoii'ner  qu'il  firsapproiivjiil  sa 
conduilo,  oxliortaiil  It's  ininislros  de  le  recevoir  en  grâce',  mais 
ceux-ci,  n'ayani  poini  voulu  déférer  à  ces  exhorlalions,  el  au  con- 
traire ayant  fait  de  nouvelles  instances,  et  plus  j)ressantes  encore 
que  les  précédentes,  juiur  porter  le  Conseil  à  le  cong-édier,  le  Con- 
seil y  donna  à  la  fin  les  mains'.  Ecclesia  se  retira  dans  le  canton  de 
Berne  et  fut  pourvu,  peu  de  temps  après,  de  la  jîlace  de  minisire 
du  Grand-Saconnex,  village  à  une  lieue  de  Genève  dans  le  bail- 
liage de  Gex. 

Nous  avons  vu,  sur  la  fin  du  livre  précédent',  comment  le  Petit 
et  le  Grand  Conseil  de  Genève  refusèrent  constamment  de  remettre 
au  roi  de  France  Baptiste  Didalo.  Cette  année,  il  se  présenta  un 
cas  qui  avait  du  rapport  à  celui-là  :  un  nommé  Clavaire,  d'Annecy, 
avait  été  saisi  dans  Genève  sur  des  soupçons  que  l'on  avait  contre 
lui  qu'il  entretenait  des  intelligences  avec  le  duc  de  Savoie  el  qu'il 
méditait,  avec  quelques  gentilhommes  du  pays,  de  faire  rentrer  les 
provinces  de  deçà  les  monts  sous  l'obéissance  de  ce  prince*.  Sur 
l'avis  qu'eut  le  président  du  sénat  de  Chambéry  de  l'emprisonne- 
ment de  Clavaire,  il  écrivit  une  lettre  au  Conseil,  par  laquelle  il  le 
priait  de  lui  remettre  ce  prisonnier,  marcpiant  en  même  tenq>s  que 
le  crime  dont  il  était  accusé  étant  un  crime  public  qui  regardait  les 
intérêts  du  roi,  on  ne  se  devait  faire  aucune  peine  de  lui  accorder 
sa  demande,  d'autant  plus  cpie  le  parlement  de  Chambéry  serait 
dans  riuqwssibilité  de  découvrir  les  complots  qui  se  tramaient,  à 


'  R.  C,  vol.  46,  fo  305  r».  1551.  Cf.  R.  C,  vol.  46,  f»  174  v»,  17o  r». 

'  Ibid.,  fo  .141  yo  (30  janvier  1.^53).  En  même  temps  que  Clavaire,  le  sénat  de 

Le  Conseil  aurait  certainement  résisté  jus-  Savoie  signalait  au  Conseil  un  pentilhoniine, 

qu'au  Liout  aux  instances  des  ministres  et  .M.  de  Marcossey  dit  Caton.  et   l'ahljc  de 

maintenu  de  Ecclesia,  si  celui-ci  n'avait  Filly.  Ce  dernier  n'est  autre  que  Clnude- 

tenu,  sur  Perrin  et  Vandel,  quelques  pro-  Louis  Alardet,  abhé   de  Filly,  doyen  de 

pos  qui  leur  déplurent  ;  cf.  ibid.,  loc.  cit.  Savoie  etévêque  de  Lausanne.  Nous  avons 

et  fo  339  vo.  (Note  des  fditeun.)  déjà  vu  (p.  373)  qu'il  avait  pris  part  à  une 

'  Pp.  393  et  sniv.  conspiration   contre   la  dumination   fran- 

*  Clavaire, que  le  R.C.  (vol.  46, fo236)  çaise.  D'après  Besson.  ouvr.  cité,  p.  317. 

appelle  Sibois  Blanc,  dit  le  Clavaire,  fut  il  avait  été  précepteur  d'Enimanuel-Phili- 

arrèté  à  la  suite  de  la  lettre  du  président  bert,  ce  qui  explique  ses  tentatives  réité- 

de  Chambéry.  dn  13  mars  1.Ï.S2,  dont  il  a  rées  en   faveur  de  la   maison   de  Savoie, 

été  question  plus  haut  (p.  424)  et  que  notre  (Note  des  éditeurs.  \ 
historien  a  rapportée  pnr  erreur  à  l'année 


404  I.E    CONSEIL    REFCSK    UK    I.IVRKK    CLAVAIRE.  1.^)52 

moins  qu'on  no  lui  remît  celui  (jui  |)assail  [)Our  eu  rive  l'au- 
leui'. 

Le  Conseil,  suivant  sa  constante  maxime  de  ne  laisser  échapper 
aucune  occasion  de  juji^er  de  toules  les  affaires  criminelles  (pii  se 
présentaient,  ne  répondit  autre  chose,  si  ce  n'est  que  si  le  sénat  vou- 
lait poursuivre  (^Javaire,  on  lui  ferait  honne  justice  dans  Genève  et 
l'on  conmiencerail  incessamment  son  |)rocès,  et  que  si  le  Conseil 
avait  la  complaisance  de  le  remettre  pour  le  confronter,  il  ne  se 
porterait  jamais  à  le  faire  que  sous  de  bonnes  assurances  qu'il 
serait  rendu'.  Cette  réponse  ne  satisfit  pas  beaucoup  le  président', 
de  la  part  duquel  persoime  ne  s'étant  jjrésenté  pour  faire»  partie 
crinn'nelle  à  Clavaire,  on  fit  sortir  celui-ci  au  bout  de  quarante  jours 
d{;  prison,  à  la  prière  de  ses  parens,  en  lui  faisant  promettre  de 
comparaître  toutes  les  fois  qu'il  sei-ail  demandi''*. 

Environ  deux  mois  après,  le  même  magistrat  vint  à  (ienève, 
avec  l'avocat  général  du  roi,  demander  de  la  pari  du  parlement  de 
Chamitéry  la  même  chose  au  (jonsell,  où  ils  eurent  audience  et  où 
ils  représentèrent  (pie  Clavaire  ne  pouvait  leur  être  refusé'  sans 
violer  les  lois  constamment  observi'es  par  tout  le  monde  et  l'obli- 
gation où  se  croyaient  être  tous  les  élals  les  uns  envers  les  autres 
de  s'aider  réciproquement,  surtout  (piand  il  s'agit  du  crime  de  lèse- 
majesté  \  Le  Conseil  fut  deux  jours  à  se  déterminer  sur  cette 
affaire  et  enfin,  il  résolut  que  le  premier  syndic,  accompagné  de 
quatre  conseillers,  irait  porter  la  réponse  suivante  au  président,  en 
son  logis  :  Que  s'il  avait  (pielque  indice  pressant  à  produire  contre 
Clavaire,  quoiqu'on  l'eût  élargi,  il  ne  serait  pas  difficile  de  s'a.s- 
surer  de  sa  personne  et  de  le  mettre  de  nouveau  en  prison,  et  que 
tout  ce  que  les  lois  de  l'Etat  permettaient  de  leur  accorder  était 
de  leur  remettre  cet  homme  pour  être  confronté  à  Chamhéry, 
pourvu  qu'ils  présentassent  premiî'rement  des  lettres  réquisitoires 
en  bonne  forme  et  qu'ils  s'engageassent  d'une  manière  bien  expresse 

'  l^a  requête  fut  présentée  oralement  ^  R.  C,  toc.  rit. 

au  (lonseit  par  le  ijranil  prévôt  de  Savoie,  '  Voir  sa  lettre  au  Conseil,  eu  date 

porteur  d'une  lettre  d'introduction  du  pré-  du  2)1  avril,  P.  H.,  dossier  cité;  cf.  H.  C. 

sident  du  sénat  ;  U.  C,  vol.  46,  f»  178  v».  vol.  46,  l»  l'.H)  v".  (Noie  des  éditeurs.) 
(26  mars).  Archives,  P.  H.,  no  150'.),  lettre  *  Ibid..  fo  2(12  v»  (10  mai). 

(In  2'i  mars.  (iVofc  lics-  i'âileiirx.)  *  llwL,  f"  2:i:î  v»  (6  |nillet). 


l552  DES    .ARTS    KT    CHAMOIS    UKI'UtÉs    K.V    FKA.NT.E.  /((ir) 

à  le  restituer'.  Et  pour  faire  voir  au  président  (|u'ou  ne  voulail  |i;is 
que  le  prévenu  échappât  à  la  justice,  ou  remit  Clavaire  en  |)rison'. 
Le  président  retourna  à  Clianilx'-rj  |)()rler  au  sénat  la  n'-pouse  ipu' 
lui  avait  étV'  laite;  le  sénat  s'att'erniit  dans  sa  première  ri'solulion, 
ipii  ('tait  (pie  le  prisonnier  lui  fui  remis  purement  et  sim|)lemciil, 
ce  que  le  président  écrivit  (pielques  jours  après  aux  seigneurs  de 
Genève',  lesquels  ayant  persisté  dans  leur  refus  et  dans  leurs  pre- 
mières offres,  Clavaire  fut  mis  hors  des  prisons,  sous  |)roniesse 
pourtant  de  comparaître  toutes  les  fois  cju'il  serait  appelé*. 

La  résistance  (pi'on  apporta  à  la  demande  du  sénat  de  Cham- 
Itf'ry  est  d'autant  plus  surprenante  (jue  l'on  avait  besoin  de  cette 
cour  de  justice  pour  une  autre  aftaire;  je  veux  parler  de  la  réinté- 
:^rande  dans  le  mandement  de  Thiez,  qui  fut  mise  encore  sur  le 
tapis  cette  année,  et  pour  lacpielle  obtenir,  Des  Arts  et  (ihamois 
furent  envoyés  en  France  au  mois  de  juillet'.  Ces  députés  furent 
encore  chargés  de  deux  autres  affaires  :  l'une,  de  demander  au  roi 
l'élargissement  de  Pierre  Bergier,  l)ourgeois  de  Genève,  prisonnier 
à  Lyon  pour  la  religion  %  et  l'autre,  de  prier  ce  prince  d'accorder  aux 
(îenevois  la  confirmation  de  l'exemption  du  droit  de  la  traite  foraine 
des  marchandises,  conc('dée  depuis  cjuelques  années  aux  Genevois, 
sur  laquelle  les  officiers  de  la  douane  commençaient  à  les  inquiéter  '. 
Des  Arts  et  Chamois  firent  un  assez  long  séjour  à  la  cour  sans  rien 
obtenir  en  faveur  de  Pierre  Bergier,  mais,  à  l'égard  des  autres  de- 
mandes, ils  rapportèrent  des  lettres  du  roi,  révocatoires  de  l'empê- 
chement mis  à  l'exemption  de  la  traite  foraine  et  des  ordres  de  ce 
prince  au  président  de  Chambéry  de  faire  raison  aux  seigneurs  de 
Genève  sur  l'affaire  de  Thiez",  les(piels  ordres   Curtet,   premier 


'  R-  '-.  vol.  4(>,  fo  2:io  r-.  i.  1,  ,j.  H)Ç);Hist.  des  Martyrs,  n\.ûe  161it, 

'  /Wd.,  f»  236  r".  fo  ràO.  On  trouvera  dans  les  Calnni  op., 

'  Lettre  du   16  juillet.    Arcliives  de  I.  XIV.  n»  1737.  la   lettre  touchante  qu'il 

r.enève,  P.  H.,  dossier  cité.  écrivit  au  réfurmaleur  pendant  sa  déteii- 

*  R.  C,  vol.  i6,  f«  2U  vMââ  juillet).  lion  ;  voir  au.ssi  les  n»*  1631  et  161)9.  p.  468. 

=  Ibid.,  f'>  239  vo  (13  juillet).  (Note  des  éditeurs.) 
»  Pierre  Hergier  était  uatif  de  Bar-  '  Instructions  aux  députés  et  requête 

.sur-Seine.  Il  fut  arrêté  en  même  temps  que  du  Conseil   au  roi.   .\rchives  de  Genève. 

les  .  cinq  escholiers  de  Lyon  »  et  brûlé  peu  P.  H.,  n»  t."il  7.  Voir  plus  haut.  p.  290. 

après  eux.  Voir  Htstutre  errin.,  éd.  Reuss.  »  H.  C.  vnl.  46,  f"  263  \o  (29  août). 


/|(')6  AMI    PERRIN    DÉPUTÉ    EN    FRANCE.  l552 

syndic,  lui  ch;)rti(''  de  porler  incessamnienl  à  celui  à  qui  ils  ('taieul 
adressés ' . 

Le  |)r(''si(l('ut,  ne  les  ayant  pas  li-ouvé  suffisans,  refusa  de  les 
exécutei',  ce  <|ui  donna  lieu  à  une  seconde  dépulation  en  France, 
de  la(|uelle  Ami  Perrin  Fut  cliargé'.  Il  eut  ordre  aussi  de  solliciter 
encore  l'élargissement  de  Pierre  Bergier,  mais  bien  loin  de  rieu 
obtenir,  on  lui  déclara  de  la  pail  du  roi  (jue  ce  [)rince  révo(|uail  les 
lettres  accordées  aux  |)récédens  députés  sur  l'exemption  de  la 
traite  foraine,  cette  exemption  ayant  |jaru  porler  un  trop  grand 
préjudice  aux  intérêts  de  sa  Majeslf',  à  cause  des  cons(*(|uences,  et 
à  l'égard  de  la  restitution  de  Tlûez,  que  le  roi  ne  pouvait  l'accorder 
aux  Genevois  (pi'il  n'eût  ouï  leurs  [)arlies  là-dessus.  Enfiii,  pour  ce 
(pii  regardait  Pierre  Bergier,  on  lui  n''|)ondit  ({u'encore  qu'il  lût 
bourgeois  de  Genève,  il  était  né  sujet  du  roi,  et  que  pendant  qu'il 
était  en  France,  il  avail  dogmatisé,  qu'ainsi  il  sidnrail  le  même 
sort  que  plusieurs  autres  cpii  élaient  prisonniers  pour  le  même 
sujet.  Cette  réponse  fui  donnée  par  les  cardinaux  de  Tournou  et 
de  Lorraine  \  Roset  remarcpie  (pie,  dans  la  suite,  Bergier  souffrit 
le  martyre  pour  la  religion,  ayant  été  condamné  à  être  brûlé, 
supplice  ipi'il  endura  avec  une  constance  merveilleuse'. 

Dans  ce  tenqjs-là,  plusieurs  ayant  dissipé  leur  bien,  soit  par 
la  débauche,  soit  d'une  autre  manière,  comme  on  n'en  voit  cpie  trop 
d'exemples  de  nos  jours,  ils  se  trouvaient  hors  d'<''tatde  payer  leurs 
dettes,  ce  (|ui  les  portait  à  faire  cession  misérable  de  leurs  biens, 
pratique  cpii  s'étant  rendue  fort  commune  à  cause  de  la  légèreté 
des  peines  et  (|ui  ne  se  faisait  qu'en  fraude  des  ci'éanciers,  le  Con- 
seil résolut,  le  lO  septembre,  de  l'interdire  par  quelque  moyen  effi- 
cace, et  il  ordonna,  pour  cet  effet,  de  renouveler  contre  ceux  (pii 
auraient  recours  à  ce  misérable  bénéfice  toute  la  rigueur  des  an- 
ciennes peines  qui  portaient  qu'ils  seraient  conduils  par  toute  la 


'  R.  C,  vol.  46,  fo  264  yo,  263  v»  ;      Archives,  P.  H.,  uo  1320,  iristiuctioiis  à 
An-liives  de  Genève,  P.  H.,  n°  1518,  ins-       Perrin,  du  9  sept.  (Note  des  cditeiirs.) 
Iruc-tions  données  à  Gurtet,  en  date  du  ^  I\.  C,  vol.  46,  f"  289-290  (20  oct.), 

■H  août.  {Note  des  éditeurs.)  relation  de  Perrin  en  Conseil.  {Note  des 

^  R.  C...  vol.  4(i,  fo  269  r",  270  v».  et      éditeurs.) 

*  Ouvr.  cite.  liv.  V,  chap.  46,  p.  :{49. 


l5o3  PERRtN     PHRmIEH    syndic.  4^7 

ville  sur  un  iîue,  tenaul  cet  animal  pac  la  (luciic,  précédés  de  la 
justice,  au  son  de  la  Ironipelte,  après  t\iHn,  ('lanl  à  la  |)lace  (pii  esl 
devant  le  temple  de  Sainl-l'ierre,  ils  seraient  ohlii^i'-s  de  (U'clarer 
devant  tout  le  peuple  qu'ils  faisaient  cession  de  biens  '. 

Pendant  l'année  précédente  et  celle-ci,  les  Genevois  ne  néi^li- 
gèrent  pas  l'artaire  pour  latpielle  ils  Iravailiaicul  a\ec  tani  tl'assi- 
duité  depuis  quelques  années,  je  veux  parler  de  l'alliance  générale 
avec  le  Corps  helvétique.  Il  y  eut  à  ce  sujel  diverses  députations, 
soit  à  Bàle,  soit  à  Berne,  mais  qui  n'eurent  aucun  succès,  les  Ber- 
nois ayant  toujours  tenu  le  même  langage  qu'ils  avaient  tenu  depuis 
long'temps,  que  l'alliance  (jue  les  Genevois  avaient  avec  eux  leur 
était  suffisante  et  qu'ils  ne  voulaient  point  consentir  (ju'ils  en  con- 
tractassent avec  aucune  autre  puissance  \ 

La  cabale  libertine  faisait  tous  ses  efïorts  pour  pourvoir  des 
emplois  ceux  qui  la  soutenaient.  A  l'approche  des  élections  aux 
premières  charges  de  la  République,  les  cabarets  étaient  remplis 
de  débauchés  parmi  lesquels  il  se  faisait  des  brigues  infâmes,  et 
où  l'on  concertait  d'élever  l'un  au  syndicat,  de  faire  l'autre  conseil- 
ler, et  ainsi  des  autres  emplois'.  Le  retour  d'Ami  Perrin  à  la  charge 
de  syndic  étant  arrivé  au  mois  de  février  de  cette  année  i553,  il  ne 
devait  être,  selon  les  lois,  que  le  second  eu  rang.  Cependant  on  lui 
fit  le  même  passe-droit  qui  lui  avait  été  fait  quatre  ans  auparavant, 
Etienne  Chapeaurouge  qui,  par  ancienneté,  le  devait  précéder,  lui 
ayant  cédé  la  première  place  ' .  Dès  le  lendemain  de  l'élection  des 
syndics,  on  vit  le  fruit  des  cabales  qui  s'étaient  faites  le  jour  précé- 
dent dans  les  cabarets  :  Perrin  et  ceux  de  son  parti  avaient  dessein 
de  rem[>lir  le  Conseil  ordinaire  de  leurs  créatures,  et  n'y  ayant  pas 
de  place  vacante  cette  année,  ils  projetèrent,  pour  venir  à  bout  de 
leurs  desseins,  une  nouvelle  manière  de  faire  l'élection  annuelle  du 
Conseil,  par  où  il  leur  serait  plus  facile  de  faiie  des  ouvertures 
dans  ce  corps   (pi'en   suivani    l'é'dil    cl    la    prati(|ue  ordinaire  par 


'  R.  C,  vol.  40,  fo  27:ï  i-o.  »  Rosel,  nuvr.  cité.  Ii\.  V,  cliap.  47. 

^  Ibid.,  fo  i:!7  ro,  105  \o,  180  v»  ;  p.  .%9. 

cf.  Arciilves,   P.  H.,   iio  1504.   lettre  de  ^  1^  C.  vol.  47,  f»  1  v.  —  Chapeau- 

liàle.  en  (laie  du  9  janvier.  (Note  des  édi-  iouj.'e  demanda  à  être  remplace  par  Perrin 

teiii's.}  «  à  cause  lie  ses fjoiites  ».  i  jYd/c  (/e.<  nliteurs.) 


468  NOUVEAl!    MODE    d'ÉlECTION    UV    PETIT    CONSEIL.  l553 

laquelle  il  ('tait,  diFticile  de  l'aire  dt''|)OMer  un  coiisoiller,  à  moins 
{|u'il  ne  fût.  d'une  incapacité  el  d'une  indignité  coinuies  de  tout  le 
monde  ' . 

•Le  Conseil  des  Deux  Cents  étant  donc  assemblé,  selon  la  cou- 
tume, pour  procéder  à  la  revision  des  seigneurs  du  Conseil,  lors- 
qu'il fut  ((uestion  de  le  faire  el  après  même  (jue  le  serment  eut  été 
prêté,  le  parti  perriniste  commença  à  faire  du  bruit,  plusieurs 
s'élevèrent  et  dirent  que  l'on  avait  déjà  proposé  par  le  passé  que 
l'élection  du  Petit  Conseil  se  fît,  non  pas  en  mettant  simplement 
sur  le  lapis  l'approbation  ou  la  rejection  des  seize  dont  la  charge 
était  sujette  à  un  examen  annuel,  mais  en  leur  donnant  seize 
autres  pour  concui'rens,  afin  d'avoir  du  clioix  et  une  plus  grande 
liberté  dans  l'élection;  que  cette  proposition  tendant  au  plus  grand 
bien  public,  il  ne  faudrait  pas  tarder  davantage  à  l'approuver  et  à 
pratiquer,  poui-  le  corps  même,  l'élection  des  conseillers  sur  le  pied 
qu'elle  manjuait.  Le  premier  syndic,  (pii  était  comme  le  clief  de 
cette  cabale,  ne  man(pia  pas  d'approuver  que  la  chose  fût  mise  sur 
le  tapis  et,  sur-le-champ  même,  il  en  fit  délibérer  le  Grand  (conseil, 
où  la  proposition  fut  approuvée  par  la  j)luralité  des  voix,  ayant  été 
arrêté  qu'elle  serait  portée  le  lendemain  en  Conseil  Général,  et 
qu'en  attendant,  l'élection,  pour  laipielle  le  Conseil  des  Deux  Cents 
était  assemblé,  serait  suspendue  '. 

Avant  que  d'entrer  en  Conseil  Général,  le  Conseil  ordinaire, 
réfléchissant  que  ce  serait  apporter  un  trop  grand  changement  à  la 
pratique,  et  ([ui  pourrait  avoir  de  fâcheuses  conséquences,  de  don-  " 
ner  un  nombre  de  concurrens  égal  à  celui  de  ceux  cpii  devaient  être 
grabelés,  crut  qu'au  lieu  de  seize,  il  suffirait  d'en  |)roposer  huit, 
puisque,  par  ce  moyen,  chacun  pourrait  ôter  huit  des  anciens  con- 
seillers s'il  s'en  trouvait  autant  qu'il  jugeât  indignes  d'être  conti- 
nués dans  leur  enqiloi,  ce  (|ui  donnait  à  chaque  électeur  toute  la 
liberté  qu'il  pouvait  souhaiter.  Et  il  résolut  en  même  temps  de 
convoquer  le  Conseil  des  Deux  Cents  pour  proposer  ce  nouvel  avis, 
lequel  y  fut  accepté  et  approuvi",  d'abord  a|>rès,  |)ar  le  Conseil 
Général  \ 

'  Rûsel,  ouvr.  cité,  ubi  supra.  '  Ibid..  f"  3-4  (7  févr.  I. 

^  R.  C,  vol.  47,  fo  t  (6  févr.). 


l5n3  TUMULTK    KN    OKLX    CENTS.  /(Ck) 

Suivant,  celte  nouvelle  loi,  le  C-onseil  des  Deux  Cents  ayant 
été  derechef  assemblé  pour  procéder  à  l'élection  du  Pelil  Conseil, 
l'on  mit,  rc^ntre  les  seize  conseillers  de  l'Hinn'e  précédente,  liuit 
nouveaux  sujets  en  élection;  (|uatre  de  ces  huit,  turent  choisis  et  un 
nombre  é^al  des  anciens  conseillers  fut  laissé  en  arrière'.  De  ces 
nouveaux  conseillers,  deux  étaient  beaux-frères  d'Ami-PerrlM  cl  le 
troisième,  son  cousin  (>t  1res  peu  avancé  en  âge,  de  sorte  (pie,  |)ar 
là,  la  cabale  eut  son  compte  et  fit  entrer  dans  le  Conseil  trois  sujets 
(pu  lui  étaient  entièrement  d('V()U('s'.  Les(pialre  conseillers  d('pos(''s 
furent  laissés  du  (Conseil  des  Soixante  et  placés  immédiatement 
après  les  auditeurs  '. 

Dans  le  Conseil  des  Deux  Cents  rpii  se  tint  le  lendemain  de 
l'élection  des  syndics,  il  y  eut  un  linuulle  et  un  désordre  épouvan- 
tables '.  Ceux  (pii  n'étaient  pas  ilu  parti  des  débauchés,  voyant  bien 
à  (piel  but  tendait  la  proposition  cpii  y  fut  faite,  y  apportèrent  autant 
(le  résistance  qu'ils  purent  et  il  y  eut,  de  part  et  d'antre,  bien  des 
reproches  et  des  injures;  la  médisance  et  la  calomnie  furent  iruMue 
mises  en  usage  |>ar  les  débauchés  contre  ceux  du  parti  opposé 
qu'ils  croyaient  à  portée  de  parvenir  à  la  charge  de  conseiller  et 
contre  ceux  du  Conseil  qui  n'étaient  pas  de  leur  cabale  et  qu'ils 
avaient  envie  de  faire  descendre  de  leurs  sièges,  et  la  chose  leur 
réussit  comme  nous  avons  déjà  dit. 

II  y  eut  encore  une  autre  cause  de  tumulte  et  de  désordre  dans 
le  même  Conseil.  Un  nombre  considérable  de  jeunes  g^ens,  à  la 
tète  desquels  était  Philibert  Berthclier,  fameux  débauché,  se  pré- 

'  Les  nouveaux  élus  furent  Michel  Ue  d'âge  »  que  lui  donne  Koset  ne  peut  con- 

l'Arclie  (et  non  P.  De  Fosses,  comme  le  venir  qu'à  Jean-Baptiste  Sept,  mais  nous 

dit  Rilliet,  M.  D.G.,  t.  III,  p.  17),  Claude  n'avons  pu  trouver  de  degré  de  parenté 

Vandel,   Gaspard  Favre   et  Jeau-Baptiste  enki' iai  el  Peir'tu.  tNote  des  éditeurs.) 
Sept  ;    ils    remplai;aien(    Michel    Morel ,  »  B.  C,  vol.  'i7.  foo;  Roset,  ubi  su- 

A.  Gervais,  Pierre  Verna  et  Glande  Delè-  lira. 
tra.  {Noie  des  éditeurs.)  *  D'après  Roset,  loc.   cit.,  mais   cet 

*  Cf.    Roset,    ouvr.    cité,    liv.    V,  historien  indique  expressément  que  cette 

chap.  47,  p.  3bO.  —  Les  deux  beaux-frères  séance  tumultueuse  du  Deux  Cents  fut  celle 

de  Perriii  élus  conseillers  étaient  Gaspard  du  16  février,  dans  laquelle  on  nomma  les 

Favreet  Claude  Vandel  letpiel  avait  épousé  titulaires  des  divers  offices,  châtelains,  se- 

Nicolarde  Favre,  s(Hur  de  Françoise  Perrin.  crétaires,  procureur  général,  capitaine-gé- 

Quant  au  cousin  du  capitaine-général  dont  néral,  etc.,  et  non  celle  du  6,  comme  le 

il  est  ici  question,   l'épithéte  de  «jeune  dit  Gautier,   (^^ote  des  éditeurs.) 


[^■^0  LES    MINISTRES    EXCLUS    DU    CONSEIL    GENERAL.  1 55.S 

sentèrent  au  Conseil  des  Deux  Cents,  où  ils  diront  qu'ils  avaient 
ordre  de  la  communauté  d'y  porter  des  plaintes  de  la  facilité  avec 
laquelle  on  les  mettait  en  prison,  le  plus  souvent  pour  de  pures 
bagatelles,  ce  qui  était  contraire  au  droit  des  citoyens  par  lequel 
on  ne  peut,  disaient-ils,  les  emprisonner  que  pour  les  crimes  les 
plus  qualifiés,  tels  (pie  sont  le  meurtre,  le  larcin  et  les  crimes  de 
lèse-majesté,  comme  la  chose  paraissait  par  le  livre  des  Fran- 
chises. Le  premier  syndic  Perrin,  ravi  de  voir  les  gens  de  sa 
cabale  embarrasser  le  Conseil  et  y  paraître  avec  insolence,  non 
seulement  leur  donna  de  bonnes  paroles,  mais  de  plus,  ayant  fait 
opiner  le  Grand  Conseil  sur  cette  plainte,  un  officier,  qui  parut 
avoir  conduit  en  prison  avec  trop  de  lég-èreté  un  citoyen,  y  fut  en- 
voyé lui-même  et  n'obtint  son  élargissement  qu'après  avoir  essuyé 
de  fortes  censures  ' . 

La  même  cabale,  pour  se  rendre  tous  les  jours  jjIus  formida- 
ble, s'avisa  d'exclure  du  Conseil  Général  les  ministres  qu'elle  avait 
perpétuellement  à  dos.  Ses  fauteurs  se  servirent  de  cette  raison, 
pour  venir  à  bout  de  leur  dessein,  (pie  les  ministres  n'avaient 
point  de  droit  de  se  trouver  dans  ce  Conseil,  puisque  les  prêtres,  à 
(pii  ils  avaient  succédé,  n'en  étaient  point  memlires.  Calvin,  ayant 
appris  la  difficulté  que  l'on  faisait  à  ses  collègues  —  car  elle  ne  le 
reg-ardait  pas,  puisqu'il  n'était  pas  encore  bourg-eois  —  représenta 
au  Conseil  que  les  ministres  se  croyaient  oblig-és,  par  le  serment  de 
bourg-eois,  d'aller  au  Conseil  Général  quand  ils  y  étaient  appelés  et 
que  la  comparaison  que  l'on  faisait  d'eux  aux  prêtres  n'était  pas 
bonne,  puisque  ceux-ci  ne  reconnaissaient  aucun  pouvoir  tem- 
porel que  celui  de  l'évêque,  à  la  seule  juridiction  duquel  ils  étaient 
soumis'.  La  représentation  de  Calvin  n'empêcha  pas  la  proposition 
de  passer  :  le  Conseil  résolut  que  les  ministres,  pendant  qu'ils  ser- 
viraient actuellement  l'Eglise,  ne  pourraient  point  se  trouver  dans 
les  assemblées  générales,  mais  qu'il  leur  serait  permis,  (|uand  ils 
seraient  hors  de  l'emploi,  et  à  leurs  enfans  après  eux,  de  s'y  ren- 
contrer ' . 


'  R.  C,  vol.  47,  fo  2  vo,  17  vo.  ^  Ibid.,  f»  :!7  v»  (16  mats). 

'  Ibid.,  fo  29  vo  (28  févr.). 


l553  AllAiHES    CONTUK     1,' Al   l'OlU'Il':     1)1      CO.NSISTOIKK.  f\-i  l 

Les  lilit'rliiis  voyant  leur  cahalo  se  Forlifier  aularil  (ju't'llo  tai- 
sait, il  n'est  pas  surprenant  ([ii'ils  se  moquassent  du  Consistoire, 
(pii  |us(pie-là  avait  i'iv  leur  Héau'.  Aussi  ce  corps  était-il  exposf'  à 
se  voir  tous  les  jours  obligé  à  venir  en  Conseil  se  justifier  des 
plaintes  (pu-  portaient  contre  lui  di\ers  particuliers,  (pii  prt'ten- 
daienl  y  avoir  été  censurés  injustenient  ou  avec  trop  de  sévérité. 
Ces  plaintes  pouvaient  être  mal  fondées,  mais  il  y  a  aussi  beaucoup 
<raj)parence  (pie  le  (Consistoire,  y  donnait  en  cpieique  manière  lieu, 
en  poussant  (pH'lipiel'ois,  de  son  côté,  les  choses  à  l'extrémité.  Du 
moins,  il  pai'Hil  par  les  l'eqislres  publics  que  l'on  était  très  im''con- 
tent  de  ce  (pu'  les  ministres  et  les  anciens  Faisaient  appeler  brus- 
ipienient  les  gens  au  Consistoire  sans  les  avoir  auj)aravant  avertis 
en  |)articulier  de  leurs  défauts  afin  ipi'ils  s'en  corrigeassent,  selon 
l'ancienne  coutume  et  les  édits,  ce  (pii  ()orta  le  Conseil,  le  lo  avril, 
à  leur  ordonner  de  se  servir  autant  qu'ils  pourraient,  et  avant  toutes 
choses,  de  l'admonition  et  des  censures  particulières'. 

Rosel  remarque/^pie,  dans  ce  temps-là,  la  cabale  des  débau- 
chés était  la  [iliis  forte  et  ([ue  le  parti  contraire,  ijui,  en  même  temps 
(ju'il  était  le  plus  fail)le  était  aussi  le  plus  lâche,  prenant  moins  à 
cœur  qu'il  ne  fallait  l'honneur  de  Dieu  et  la  justice  de  sa  cause,  se 
contentait  de  gémir  en  secret  de  ce  qui  se  passait  ;  que  ceux  qui 
s'étaient  retirés  de  France  et  de  divers  autres  endroits  à  Genève 
pour  fuir  la  persécution,  s'étant  joints  à  ce  dernier  parti,  s'étaient 
rendus  fort  suspects  aux  autres  (jui  prirent  prétexte  de  leur 
nombre  pour  faire  naître  de  la  défiance  sur  leur  compte.  Ils  étaient 
tous  les  jours  à  dire  qu'il  était  fort  à  craindre  que,  parmi  la  grande 
quantité  de  ces  réfugiés,  il  n'y  en  eût  plusieurs  qui  se  fussent  glis- 
sés dans  Genève  dans  un  très  mauvais  dessein*  et  que,  catholiques 
dans  le  fond  et  vendus  au  duc  de  Savoie  ou  à  quelque  autre  prince 
étranger,  ils  ne  méditassent  de  faire  à  la  Ville  ipielqne  mauvais 
coup  qu'il  était  de  la  prudence  du  magistrat  de  prévenir  en  leur 
ôtant  leurs  armes.  Les  insinuations  de  la  cabale  contre  les  réfugiés 


'  Kosftt,  iiuvi'.  cité.  liv.  V,  cliap.  48,  '  Oiivr.  aU\  liv.  V,  cliap.  49,  p.  351. 

p.  330.  «  R.  C.,  vol.  47,  f»  30  ro. 

*  R.  C.  vol.  47.  fo  32  vo. 


472  Mi:si!Ki-:s   l'KisES   A    l'É(;ahij   des   i';TitA.\(;KKs.  i553 

Irouvèreiil  (raiitanl  plus  do  créance  dans  les  esprits  que  l'on  ret^'ut, 
dans  ce  lenips-Ià,des  lettres  de  Berne',  qui  marquaient  que  le  nia- 
g-istrat  ferait  bien  de  se  précautionner  contre  les  entreprises  ([u'il 
('•(ail  ilanyereux  (jue  les  étrangers  ne  formassent,  ce  qui  porta  le 
Conseil  des  Deux  Cents,  le  1 1  avril,  à  faire  les  règ'lemens  sui- 
vans'  : 

i"  Que  les  seuls  bourgeois  et  citoyens  eussent  la  permission 
de  tenir  logis. 

2"  Qu'aucun  particulier  ne  pût  louer  sa  maisonàdes  étrangers 
sans  en  avertir  le  capitaine  du  quartier. 

.>  Qu'il  fût  défendu  aux  hôtes  et  cabaretiers  de  loger  personne 
au  delà  de  trois  jours,  sans  permission. 

[f  Enfin,  que  l'on  ôtàt  aux  étrangers  toutes  sortes  d'armes,  à 
la  réserve  des  épées,  lesquelles  ils  devraient  laisser  en  leurs  mai- 
sons, ne  les  pouvant  point  porter,  sinon  pour  aller  en  voyage  ou  à 
la  campagne,  et  (ju'ils  ne  seraient  point  obligés  de  faire  le  guet, 
mais  seulement  de  contribuer  aux  frais  de  la  garde. 

Le  canlinal  du  Bellay,  évêque  de  Paris,  allant  à  Rome'  accom- 
pagné de  deux  autres  évêques,  passa  par  Cenève  au  mois  de  mai 
avec  un  train  de  deux  cents  chevaux.  Le  Conseil  lui  fit  les  hon- 
neurs dus  à  un  prélat  de  sa  distinction  :  il  lui  envoya  des  rafraichis- 
semens  dans  son  logis,  et  le  capitaine  Ami  Perrin  fut  nommé  avec 
quatre  seigneurs  du  Conseil  pour  lui  aller  tenir  compagnie  au  sou- 
per'. .Te  trouve  dans  les  lettres  de  Calvin  que  cet  évèque  lui  envoya 
faire  compliment  chez  lui  par  un  de  ses  domestiques  \ 

L'on  eut,  cette  année,  pour  le  roi  de  France  la  même  complai- 
sance qu'on  avait  eue  à  diverses  fois  pour  ce  prince,  de  lui  accor- 
der le  passage  par  la  ville  pour  des  troupes  suisses  qui  étaient  au 
nombre  de  treize  mille  hommes  et  qui  allaient  en  Italie  pour  son 
service.  On  observa  dans  leur  passage  les  mêmes  précautions  pour 


'  DuCavril,  Archives,?.  H.,  iit>  1344;  ét,iit  devemi  év(V|iie  d'Ostie  et  doyen  du 

R.  (].,  vol.  47,  l'o  o2  v»  (10  avril).  Sacré  (Collège.  (Note  des  éditeurs.] 

"  Ibid.,  fo  54.  *  R.  C,  vol.  47,  f»  69  r»  (6  mai). 

'  Il  avait  fixé  sa  résidence  dans  cette  *  Opéra,   t.   XIV,  i\°  173.0,    lettre  à 

ville  dejuiis  la  mort  de  François  ler  et  Viret,  du  8  mai.  (iVoie  des  éditeurs.) 


iHâii  VOVAIIi:     l)K    CALVIN     A     BKRNE.  47"^ 

la  siîret/"  de  ici  villo,  (|iii  nv;iipnl  ('-IV'  oltspi'vrcs  en  do  soinidahles  oc- 
casions ' . 

Les  difficnltcs  (|iri  naissaitMil  forl  soirvcril  cMlre  les  doux  villes 
alliées  au  siijcldr  leurs  lerres  (îiilremèiées,  poilèreiil  les  (ienevois 
à  proposer  aux  Bernois  de  faire  (|uel(]ue  éclianj;5e,  par  lequel  ceux- 
ci  leur  ahandoiinassenf  des  terres  dans  le  voisinage  de  (Jenève 
pour  une  (|uaiilité  d'égale  valeur  d'autres  lerres  appartenantes  aux 
Genevois,  éloignées  de  leur  ville  et  enclavées  dans  les  états  de 
Berne,  et  de  nommer  pour  cet  etFet  des  commissaires  pour  venir 
sur  les  lieux  examiner  ce  (|ui  se  pouvait  faire'.  Mais  cette  proposi- 
tion n'eut  pas  de  suite  pour  lors;  les  Bernois,  pour  l'éluder,  |)rirenl, 
le  prétexte  delà  différence  des  cérémonies  (|ui  avaient  lieu  dans  les 
églises  de  leur  dépendance  et  de  celles  du  territoire  de  Genève,  les- 
quelles ne  pourraient  pas  être  rétablies  sans  (juel([ue  difficulté  dans 
les  cures  qui  seraient  échangées,  sur  le  pied  (|ue  ces  cérémonies 
étaient  praticpiées  dans  l'Etat  duquel  elles  dépendaient  %  ce  qui 
porta  le  Conseil  à  consulter  Calvin  sur  la  nature  des  cérémonies  de 
l'ég-lise  de  Berne  et  à  le  députer  ensuite  aux  seigneurs  de  ce  can- 
ton, avec  l'ancien  syndic  Jean-Ami  (iurtet,  |>our  leur  faire  entendre 
(pie  les  cérémonies  de  l'église  de  Berne  ne  différaient  en  rien  d'es- 
sentiel de  celles  de  l'église  de  Genève,  et  pour  les  prier  de  marquer 
les  articles  (]ui  les  choquaient  le  plus  dans  la  manière  dont  se  faisait 
le  service  divin  dans  cette  ville,  afin  de  pouvoir  faire  là-dessus 
quelque  bon  accord  '.  Mais  Calvin  et  Curtet  ne  purent  avoir  aucune 
réponse  positive  des  seigneurs  de  Berne  sur  le  sujet  de  leur  déjni- 
tation  et  ils  s'en  revinrent  à  Genève,  au  commencement  de  juin, 
sans  avoir  rien  fait'.  Nous  verrons  en  l'année  i555  comment  cette 
même  question  des  cérémonies  fut  remise  sur  le  tapis. 

Nous  avons  vu,  en  l'année   i55i,  de  quelle  manière  l'ég'lise 


'  R.  C.  vol.  47,  fo  Mo,  109,  110  vo,  '  Lettre  de  Berne,  du  4  mai,  Archives, 

et    Archives,    P.    H.,    n»  1.^40,   lettre  de  dossier  cité, 
l'ambassadeur  de  France  à  Solcure.  *  R.  C,  vol.  47,  f"  73  r"  ;  Archives  de 

'  Ou  envoya  à  Berne,  pour  tninsniet  (jenève,  P.  H.,  n»  1.^35,  insiructions  aux 

treces  propositions,  Pierre  Tissot  et  Pierre  députés,  du  22  mai.  (Note  des  éditeurs.  ) 
Vandel,  dont  les  instructions  .se  trouvent  ^  R.  C,  vol.  47,  fo  86  r"  ;  Eidij.  Ab- 

aux  Archives  de  Genève,  P.  H.,  11"  1332.  Cf.  schiede,  I.  IV,  1  e,  n"  266.  {Note  des  édi- 

R.  C,  vol.  47,  fo  .j9  vo.  [Note  des  éditeurs.)  leurs.) 


47^  MICHEL    SERVET.  l553 

de  Berne  éciivit  à  celle  de  Genève  sur  ce  qui  rei'ardail  l'affaire  de 
Bolsec,  et  quels  sentiniens  d'équité  et  de  modération  elle  fit  pa- 
raître à  l'égard  des  opinions  de  cet  lionune-là,  différentes  de  celles 
qui  étaient  reçues  dans  l'église  de  (lenève.  Nous  avons  vu  aussi 
que  Bolsec  s'était  retiré  dans  le  territoire  de  Berne'.  Cette  année 
les  Bernois,  continuant  d'avoir  ])our  lui  le  même  esprit  de  tolérance 
et  trouvant  fpie,  s'il  se  tronq)ait,  il  n'errait  dans  aucun  point  fonda- 
mental de  la  religion,  écrivirent  en  sa  faveur  aux  seigneurs  de 
Genève,  au  mois  de  juillet,  priant  le  (Jonseil  de  révo(juer  le  ban- 
nissement au([uel  il  avait  été  condaïuné^  mais  cette  recommanda- 
tion n'aboutit  à  rien  :  l'on  se  tint  au  jugement  rendu  contre  Bolsec, 
sans  j  vouloir  rien  changer  '. 

Le  bruit  que  fit  le  bannissement  de  Bolsec  dans  le  monde 
n'était  qu'im  prélude  de  celui  que  devait  faire  le  supplice  de  Michel 
Servet,  hérétique  d'un  tout  autre  caractère  et  dont  les  erreurs  rou- 
laient sur  des  matières  bien  plus  capitales.  Comme  l'église  de 
Genève,  et  Calvin  en  particulier,  ont  été  extrêmement  blâmés  sur 
cette  affaire,  et  que  la  religion  protestante,  en  général,  est  encore 
exposée  tous  les  jours  à  des  reproches  1res  vifs  à  ce  sujet,  j'en  rap- 
porterai avec  exactitude  toutes  les  circonstances,  quelque  tort 
(|u'une  condamnation  si  contraire  à  l'esprit  du  christianisme  puisse 
faire  à  ceux  qui  en  furent  les  auteurs.  J'ai  fait  profession,  dès  le 
commencement  de  cette  Histoire,  de  dire  la  v(''rité  toute  nue  et 
telle  qu'elle  s'est  présentée  à  mon  esprit  ;  je  continuerai  sur  le 
même  pied  et,  surtout  dans  des  événemens  de  l'importance  de  ce- 
lui-ci, j'aurai  une  attention  toute  particulière  à  raconter  les  choses 
avec  toute  l'exaclitude  et  l'impartialité  dont  je  serai  capable*. 

'  Voir  plus  liant,  p.  446.  lieu  à  une  alwndaute  littérature.  Gautier 

^  Lettre  (lu  10  juillet,  Arcliives.P.  H.,  est  le  premier  qui  ait  étudié,  sur  les  pièces 

II»  1544.  orifiinales.  le  procès  du  niallieureux  espa- 

'  «  Arrestè  que  s'il  donne  une  suppli-  i;nol,  et  nulle  part  il  n'a  été  plus  fidèle  à 
cation  par  laquelle  il  confesse,  l'on  advi-  l'intention  qu'il  manifeste  ici  «  de  dire  la 
sera  de  la  matière  en  Deux  Cents.  »  R.  C,  vérité  toute  nue  ».  Parmi  les  tiistoriens 
vol.  47,  fo  144  r".  L'afîaire  n'eut  pas  de  qui,  après  Gautier,  se  sont  occupés  du  pro- 
suite. (JVofe  d«s  édiJetti-,*.)  ces  de  Servet,   nous   citerons   J.-L.    de 

*  La  vie  de  Servet,  son  procès  et  sa  Moslieim,    Anierweitiger    Versuch    einer 

tragi(]ue  destinée  ont  dès  longtemps  éveillé  rolhtàndigen  und  unpartheiischen  Ketzer- 

l'attentloM,  passionné  les  esprits  et  donné  geschifhte,  Helmsiadt,  174S,  in-4.  et  Neue 


553 


JEUNESSK     DE     SEUVKl. 


Im'> 


Michel  Servel  (Hail.  espagnol,  ilc  N'illciioiivc,  dans  lo  royamiie 
d'Arag-nii.  Il  l'-lait  fils  d'un  nofaifc  o(  iiK'dcciii  de  sa  proFcssioii. 
Après  avoir  l'ail,  on  Kspagiie  ses  premières  éludes,  son  père  l'en- 
voya à  Toulouse  pour  éludier  en  droil,  où,  ayant  eu  occasion  de 
s'enlretenir  avec  diverses  personnes  sur-  l'Ecriture  sainte,  il  pril 
goût  à  celte  (Miide  el  la  poussa  UK-nie  Fort  avanl.  I  )e  Toidouse,  oii 
il  fut  environ  trois  ans,  il  vint  à  Lyon  et  de  Lyon,  à  Bàle,  où  il  d(v 
nieura  ([uehpie  temps  et  fit  connaissance  d'(Ecolampade,  avec 
le([uel  il  eut  diverses  conFérences  sur  des  matières  dt;  religion.  De 
Bàle,  il  passa  à  Strashoiu-g,  où  il  entretint  un  commerce  particidier 
avec  Bucer  et  C)a|)ito,  les  deux  grandes  lumièn^s  de  l'église  de 
cette  ville,  qu'il  (pùlla  pour  se  rendre  à  llagnenau,  où  il  fit  impri- 
mer un  traité  en  latin,  partagé  en  se[)l  livres  et  intitulé  :  «  Des 
erreurs  sur  la  Trinité  »,  en  l'année  i53i'.  L'année  suivante,  il 
publia  dans  la  même  ville  deux  dialogues  sur  la  même  matière, 
avec  quelques  autres  traités  sur  la  justification,  sur  le  règne  de 
Christ,  sm-  la  charité  chrétienne,  etc.  ' 

Il  n'avait  (pi'environ  vingt  ans  quand  il  conqiosa  ces  livres, 
dans  lesquels  il  faisait  paraître,  pour  un  homme  d'un  àg-e  aussi  peu 


Nnchrirhten  vuii  dem  beriihmlen  spanischeu 
Arzte  Michael  Serveto,  ibid.,  1750,  in-4, 
ouvrages  fort  prolixes,  luiiis  i]ui  sont  le 
fruit  de  rectierclies  inipartiiilos  et  appro- 
fondies ;  F.  Treclisel.  Die  proleManlischen 
Antitrinitnrier  vor  Faustus  Socin.  Erstes 
Buch  :  Michael  Servet  und  seine  Vorgânger, 
Heidelberi;,  18119,  in-8,  remar(|uable  élude 
liistorico-tlieologiiiue:  Albert  liilliel.  Rela- 
tion du  procès  criminel  Intenté  à  Genève 
contre  Michel  Servet  (M.  D.G.,  t.  III).  Dans 
ce  travail  capital,  l'émiiient  érudit  s'est 
principalement  attaché  à  mettre  les  inci- 
dents du  procès  en  rapport  avec  les  circons- 
tances politiques  et  religieuses  où  Genève  se 
trouvait  alors.  Il  a  publié  en  mi'me  temps, 
pour  la  première  fois,  le  texte  complet 
des  délibérations  et  arrêts  dn  Petit  Conseil 
touchant  l'affaire  de  Servet.  Plus  récem- 
nieut,  M.  H.  Tollin  a  consacré  de  nom- 
breuses notices  à  Servet  et  à  ses  iloctrines. 
Enfin,  les  éditeurs  <les  Cahini  opéra  ont 


publié  dans  leur  tome  Vlll  le  te.\te  com- 
plet des  actes  du  procès,  d'après  les  origi- 
naux conservés  aux  Archives  de  Genève 
(Mss.  hist.,  n"  \X\),  et  Roget,  reprenant 
les  travaux  de  ses  devanciers,  a  retracé  en 
détail,  au  tome  IV  de  son  Histoire  du  peu- 
ple de  Genèoe,  les  phases  du  drame  dont  les 
responsabilités  pèseront  toujours  si  lour- 
dement sur  la  mémoire  de  f-alviu.  (Note 
des  éditeurs.  ) 

'  De  trinitatis  erroribus  libri  septem. 
Anne  M.D.XXXI,  petit  in-8.  Il  eu  existe 
une  réimpression  page  pour  page,  faite  au 
XVI"  siècle.  Cf.  Brunet,  Manuel,  t.  V, 
p.  213,  et  Supplément,  t.  Il,  p.  641.  (Note 
des  éditeurs.) 

■^  Dialogorum  de  trinitate  libri  duo, 
de  justicia  regni  Christi  capitula  quatuor. 
Anno  M. D. XXXII,  petit  in-8.  Héinipriuié 
en  même  temps  que  l'ouvrage  précédent; 
cf.  Brunet,  loc.  cit.  {Note  des  éditeurs.) 


47'j  ORIGI.NK    1)1-    UIFFÉRK.Nn    RM-RK    CALVIX    ET    SERVET.  1 553 

avaucô,  l)caucoiip  d'érudilion  et  de  savoir  dans  la  lecture,  soit  de 
l'Ecriture  sainte,  soit  des  Pères;  je  m'étendrai  plus  avant  dans  la 
suite  sur  le  caractère  de  ces  livres  et  sur  les  sentiniens  |)articuliers 
que  leur  auteur  y  voulait  établir  toucliant  les  dogmes  les  plus  im- 
portans  de  la  religion. 

De  llaguenau,  il  revint  à  Bâie,  où  il  resta  |)eu  de  temps.  De 
Bàle,  il  alla  à  F^yon  où  il  demeura  trois  ans,  après  quoi,  |irenant  le 
parti  d'étudier  en  médecine,  il  se  rendit  à  Paris  où  il  s'ap|)li(|ua  à 
cette  étude  et  où  il  enseigna  pidtli(pietnent  les  malli(''mali(|ues 
quand  il  eut  |)ris  ses  degrés  de  docteur.  Il  (pùtia  Paris  |)our  aller 
pratiquer  la  médecine,  (jui  fut  dès  lors  son  occupation  ordinaire,  ce 
qu'il  fit  en  diverses  villes  de  France,  et  entre  autres  à  Vienne  en 
Dauiilùné',  où  il  exerça  la  profession  de  médecin  pendant  dix  ou 
douze  ans*.  F'endantce  temps-là,  il  semblait  (pi'il  eût  un  |)eu  laissé 
à  quartier  les  n)atières  de  religion  et  de  théologie,  mais  enfin,  les 
reprenani  tout  d'un  coup,  il  composa  son  livre  intitulé  Chrintia- 
iilsiiii  restitutio,  (pi'il  fit  iuqjrimer  l'aimée  i552,  à  Vienne,  où  il 
résidait',  (le  livre  était  rempli  des  mêmes  sentimens  (|ue  celui  de  la 
Trinité,  à  quehpies  cliangemens  près.  Il  avait  fait  encore  aupara- 
vant ([uelcpies  autres  petits  ouvrages ''  dans  lescjuels  il  condamnait 
les  sentimens  de  Calvin  sur  diverses  matières  de  théologie,  ce  qui 
avait  donné  occasion  à  celui-ci  de  lui  écrire  des  lettres  où  il  le  mé- 
nageait fort  peu,  auxquelles  Servet  avait  répondu   avec  aigreur. 


'  [l  s'établit  ilaiis  celle  ville  en  l.'îiO.  quatre  seulement  ont  échappé  à   la  des- 

(Notedes  éditeurs.)  truclion  par  la  main  du  bourreau.  Il  a  été 

"  Ces  détails  biographiques  sont  lire--  réimprimé,  page  pour  page,  en  1791  à  Nu- 

dn  cinquième  interrogatoire  de  Servet  ;  cf.  remberg;  cf.  Brunet,  Manuel,  t.  V,  p.  3)4. 

Calvini  op..  t.  Vil],  p.  767.  (Noie  des  kli-  {Note  des  éditeurs.) 
teurs.)  '  Servet  n'a  pas  composé  d'autres  ou- 

''  L'impression  fut  achevée  le  3  jan-  vrages  théologiques  que  les  trois  ci-dessus 

vier  loo3  (cf.  Calvini  op.,  t.  VIII,  p.  832).  mentionnés.  11  ne  pourrait  donc  s'agir  ici 

en  sorte  que  le  livre  porte  la  date  de  cette  (|ue  du  plan  de  In  Ohristianismi  Restitutio 

dernière  année.  Ce  fut  B.iltbasar  Arnollet.  et  de  certaines  questions  théologique.s,  que 

libraire  de  Lyon  qui  se  chargea  de  l'exécuter  Servet  comnumiqua  à  Calvin  à  la  lin  de 

il  Vienne,  Arnollet,  qui  avait  été  dénoncé  lo4o  ou  au  début  de  1346,  en  lui  deman- 

avec  Servet  par  Guillaume  Trie,  fut  em-  dant  son  opinion  ;  cf.  lettre  de  Calvin  à 

prisonné    quelque    temps     pour    ce    fait  Farel  et  la  correspondance  du  réformateur 

{Uiid.,  pp.  Ta"},  8!7,  S43,  H'iâ),  L'ouvrage  avec  le  libraire  Jean  Frellon,  Upern,  t.  XII, 

lut  lire  il  1000  exemplaires,  dont  trois  ou  |).  2s:î,  VIII.  p.  833.   (Note  iks  éditeurs.) 


1553 


SERVEï    Dli.NOiXCE    A    VIENNE    PAU    CALVIN. 


/. 


177 


do  sorte  (|uo  dopiiis  loiii^tonips  ils  no  se  vonlaioril,  |)asdii  l)ioii'.  (  lola 
|)araî(  par  iiiio  leltro  do  Sorvel  ocrile  à  Aliol  Poupin,  colloi'iio  tU- 
(lalvin,  dans  iaqnelle  il  condamne  los  sonliniens  de  celui-ci  et  ceux 
dos  luiuislros  de  (ienoNo  on  dos  lerinos  oxlrônionienl  durs  ol  inju- 
rieux ' . 

Le  dernier  livre  (pie  Serve!  fil  imprimer  à  Vienne,  dncpiol 
nous  avons  parlé  ci-d(>vanl,  irrila  si  fort  Calvin  cpi'il  fil,  écrire  en 
celle  ville  par  un  nommé  Ciuillaume  Trie  contre  cet  liéréticpio,  afin 
qu'on  s'assurât  de  sa  personne,  comme  d'un  homme  qui  renversait, 
los  fondemens  (In  cliristianisme  ".  La  chose  réussit  :  le  vi-bailli  de 


'  l'our  les  relations  épistolaires  île 
Seivet  avec  Calvin,  voir  Ojtera,  t.  VJII, 
p|i.  4()2,  6'i5,  I.  XII,  |)().  28:{,  .'ilâ  eipass. 
(Note  des  éditeurs.) 

"  «  Evangeliiirn  vestniiii  est  sine  nni) 
ileo,  sine  lide  vera.  sine  bonis  operibus. 
Pro  une  ileo  babetis  trieipilerii  c-erborurn. 
pro  lide  vera  babetis  fatale  sonjniuni,  et 
opéra  bona  dicitis  esse  inaues  picturas. 
Gliristi  lides  est  vobis  merus  fucus,  nihil 
efliciens  :  bomo  est  vobis  iners  Iriincus. 
et  Deus  est  vobis  servi  arbitrii  rbiniaera. 
Heyeiierationeu)  ex  aipia  cielestein  non 
agnoscitis  sel  velut  fabulani  halielis.  Reg- 
nuni  cœloruni  clauditis  ante  boinines  ut 
rem  ioiaginariam  a  nobis  excludendo.  Vie 
vobis,  va;,  vw.  Hac  lertia  epistola  le  ita 
nionitum  voie,  nt  melius  cogiles,  non  ani- 
pliiis  ita  moniturns...  .  La  lettre  aittogra- 
plie  se  trouve  dans  les  pièces  du  procès  et 
a  été  publiée  dans  les  Calviniop.,  t.  VIII, 
p.  T.'iO.  (Note  des  éditeurs.) 

^  Guillaume  Trie  ou  Trye,  tils  de  feu 
Claude,  de  Lyon,  inarcband.  fut  reçu  bour- 
geois de  Genève  le  18  avril  l,55o.  Il  était 
seigneur  de  Varennes  et  épousa  une  Budé  ; 
cf.  GalitTe,  Notices  généat.,  [.  H,  p.  5.31. 
La  lettre  de  Trie  était  adressée  à  l'un  de 
.ses  parents,  Antoine  .Ai'ueys,  de  Lyon, 
qui  cbercliait  a  le  ranjener  au  catbolicisme. 
Trie  déclare  à  son  correspondant  (pie,  bien 
que  l'on  jouisse  àGenève  d'une  plus  grande 
liberté  religieuse  qu'en  France,  l'on  ne 
souffle  pas  que   l'on   sènje   les  mauvaises 


doctrines  sans  les  réprimer.  «  .le  vous 
puis,  dit-il,  alléguer  un  exemple  ipii  est  à 
vostre  grande  confusion,  puisqu'il  le  faidt 
dire.  C'esl  que  l'ini  soutient  par  delà  uu 
beretitpie  qui  mérite  bien  d'estre  brusié 
par  tout  0(1  il  sera...  C'est  un  Espagnol 
|)orliigallois  nonmié  Micbel  Servetus  de  son 
propre  nom,  mais  il  .se  nomme  Villeneufve 
il  pressent,  faisant  le  médecin.  Il  a  demeuré 
quelque  temps  à  Lyon,  maiiiclenant  il  se 
lient  à  Vienne.  »  En  même  temps.  Trie  en- 
voyait à  Arneys  les  premières  feuilles  du 
Christiaiiisini  restitutio,  dont  quelques 
exemplaires  venaient  de  parvenir  à  Ge- 
nève. Cette  lettre,  datée  du  26  février 
[1S5.3]  a  été  publiée  dans  les  Caltyni  op.. 
t.  VIII,  p.  8:io.  —  Roget,  pas  plus  que 
notre  liistorien,  n'bésite  à  considérer  Cal- 
vin comme  l'instigateur  de  la  dénoncia- 
tion :  «  Quand  on  connaît,  remarque-t-il, 
les  relations  étroites  que  le  signataire  de 
cette  lettre  soutenait  avec  Calvin,  on  ne 
peut  douter  qu'elle  n'ait  été  rédigée  à 
l'instigation  de  ce  dernier,  et  même,  soit 
le  contenu,  soit  le  style  de  l'épitre,  parais- 
.sent  trabir  la  main  du  réformateur  plutôt 
que  celle  d'un  inarcband,  quelipie  cultivé 
et  i|uelipie  versé  dans  les  matières  Ibéolo- 
giques  qu'on  puisse  le  suppo.ser.  • 

L'ellét  de  la  lettre  de  Trie  ne  se  lit 
pas  attendre  :  .\rneys  en  nantit  immédia- 
tement l'inquisiteur  Matthieu  Orry,  résidant 
alors  à  IjVOii,  et  a  la  suite  îles  mesures 
prises  par  celui  ci.  Servet  fut  mande  par 


478 


EVASION    DE    SERVËT    DES    I^RISONS    DE    VIENNE. 


,553 


Vienne  mena  lui-même  Servet  en  prison,  sons  prétexte  de  rendre 
une  visite  à  un  malade,  et  quand  il  y  fut,  il  l'v  fit  rester,  mais  il  n'y 
fil  pas  lonq'  séjour.  Gomme  il  n'était  pas  i-aiTh''  Fort  étroitement,  il 
Irouva  moyen  de  se  sauvei"  au  hoiil  de  Irois  jours,  après  avoir  sid)i 
deux  interrogatoires.  Son  évasion  porta  les  ol'ticiers  du  roi  à  le 
condanuier  par  contumaee  à  être  hrùlé  viF  et  à  la  confiscation  de 
tous  ses  biens.  L'on  voit  par  la  sentence  dont  j'ai  eu  la  co|)ie  entre 
les  mains  que  les  juges  le  condamnèrent  après  avoir  consulté 
les  docteurs  en  théologie,  tani  sur  les  hérésies  qui  avaient  paru 
dans  son  livie  inlhiûé  Christianisini resfitutin  i\ue  sur  celles  dont 
étaient  remplies  les  letli'es  qu'il  avait  écrites  à  (Calvin,  lesquelles 
furent  toutes  produiles.  Servel  n'ayant  |)oinl  |)u  être  saisi,  il  Fnl 
hn'dé  en  elfigie  avec  Ions  les  exem|)laii'es  de  son  livre  (|ue  l'on  pul 
recouvrer ' . 

Pendant  (|ue  ces  choses  se  passaient  à  Vienne,  Servel,  après 


l(>  vi-bailli  lie  VieniiP  ,  mais  s'abritaiit 
(lerrii'Te  son  faux  nom  de  Villeneuve,  il 
nia  lianlimenl  savoir  quoi  que  ce  soit  an 
sujet  du  livre  dont  on  lui  souineltail  des 
feuilles  imprimées  ;  une  perquisition  faite 
à  son  domicile  n'amena  la  découverte  d'au- 
cun papier  compromettant.  .•Vrnollet  et  ses 
ouvriers  furent  également  fermes  dans 
leurs  dénégations,  en  sorte  (|ue  le  juge  dut 
déclarer  qu'il  n'y  avait  pas  d'indices  sufli- 
sanls  pour  incarcérer  le  prévenu.  Mais  les 
soupçons  de  l'inquisiteur  étaient  éveillés  ; 
il  dicta  à  Arneys  une  lettre  dans  laquelle 
celui-ci  priait  Trie  de  lui  envoyer  le  traité 
entier.  Trie  lit  mieux  :  il  lui  adressa  «  deux 
douzaines  de  pièces  escriptes  de  celluy  dont 
il  est  question,  oti  une  partie  de  ses  héré- 
sies est  contenue.  Si  on  luy  mettait  au-de- 
vant le  livre  imprimé,  il  le  pourroit  re- 
nyer,  ce  qu'il  ne  pourra  faire  de  son  escrip- 
ture.  »  Ces  picces  n'étaient  autres  que  les 
lettres  confidentielles  écrites  à  Calvin  par 
Servet  :  i  J'ai  eu  grand  peine  à  retirer  ce 
que  je  vous  envoyé  de  Mons''  (_;alvin,  ajoute 
Trie,  mais  je  l'ay  tant  importuné,  lui  re- 
monstrant  le  reproche  de  legiereté  qui 
m'en  pourroit  advenir  s'il  ne  m'aydoit. 
ou'en  la  lin  il  s'est  acciiide  a  me  liailler  ce 


(pie  \ errez  (lettre  du  26  mars,  publiée  dans 
les  Caleiniop..  t.  VIII.  p.  H'tO).  Le  2  avril, 
Servet  était  arrête  comme  le  raconte  Gau- 
tier, el  le  lendemain  conniiençail  .son  in- 
terrogatoire; cette  fois  les  juges  se  sen- 
taient suflisamment  armés. 

Dans  sa  Déclaration  contre  les  erreurs 
de  Servet, Calvin  aessayé  de  nier  toute  par 
ticipation  aux  poursuites  dirigées  à  Vienne 
conlie  son  malheureux  adversaire.  Ce  sont 
là  pour  le  moins  de  vaines  dénégations, 
elles  sont  sans  valeur  en  présence  des 
preuves  authentiques  depuis  lors  connues  : 
les  leltres  de  Trie  et  la  sentence  du  tribu- 
nal de  Vienne.  Les  apologistes  du  réfor- 
mateur ont  inutilement  tenté  de  le  discul- 
per d'une  action  odieuse  ;  la  modération 
même  de  Roget  s'en  émeut-  et  il  (pialilie 
cette  «  défaillance  morale  »  avec  une  juste 
sévérité.  {Note  des  éditeurs.) 

'  Les  principales  pièces  du  procès  de 
Vienne  ont  été  publiées  pour  la  première 
fois  par  l'abbé  d'Artigny,  dans  les  Nou- 
veaux Mémoires  de  critique  et  de  littéra- 
ture, l'aris,  1749,  t.  II,  et  reproduites  dans 
les  Cahini  op.,  t.  VIII,  pp.  8X1  et  suiv. 
(Note  des  éditeurs.  ) 


[553 


ARRESTATION    DE    SERVÈT    A    GENEVE. 


'm 


avoir  nxli'  ix'iidanl  Irois  mois  l'ii  tli\ccs  lieux,  H\ail  enfin  passi'  à 
Genève  dans  le  dessein  d'aller  l»eaucoii|)  plus  loin,  cai'  il  se  prono- 
sait  de  se  reliier  dans  le  royaume  de  Na|)lcs  pour  y  exercer  |)arn)i 
les  Espagnols,  ses  conipalriotes,  sa  profession  de  médecin,  cl  en 
altendant  de  trouver  la  comniodili'  tle  partir-,  il  resta  près  d'un  mois 
à  Genève,  se  Icnanl  cacin''  le  pins  (pi'il  pon\ai(  afin  de  n'iMrc  pas 
connu'.  Mais  (|uel(pie  soin  (pTil  prit  de  se  dt''i(j|)er  à  la  connaissance 
du  public,  il  ne  put  échapper  à  la  vii>ilance  de  Calvin,  qui  le  dt'IV'ra 
au  magistral.  11  semble  (pie,  sans  autre  formalité,  de  riunnenr 
dont  on  était  alors,  on  pouvait  bien  le  mettre  en  prison'.  Ce|)endanl 
on  tint  une  autre  procédure  :  un  nommé  iNicolas  de  la  Fontaine, 
habitant  de  Genève  et  qui  était  des  amis  les  plus  affidés  de  Calvin', 
lui  fit  partie  criminelle  le  i4aoùt  1 553*  et  entra  avec  lui  en  pri- 
son \ 

Aussitôt  qu'ils  y  furent,  Nicolas  de  la  Fontaine  produisit  trente- 
neuf  articles  "  (|ui  avaient  été  composés  par  Calvin,  sur  lescjuels  il 
demanda  que  Servet  fût  examiné,  ce  qui  fut  exécuté  sur-le-cham|i. 
Ces  articles  roulaient  presque  tous  sur  les  erreurs  fondamentales 


'  Roget  (IV,  W),  ainsi  que  les  éditeurs 
slrasliourgeois  des  (ini\  res  de  Calvin  (XIV. 
391).  note  1).  ne  croient  pas  que  Servet  soit 
resté  plus  d'un  jour  on  lieuxà  Genève  avant 
d'être  découvert.  Ils  estiment  qu'en  l'absence 
de  toute  indication  positive  établissant  le 
contraire,  on  doit  admettre  la  déclaration 
caté,aorique  faite  [lar  l'accusé  au  cours  du 
procès  qu'il  se  trouvait  dans  la  ville  en 
passante,  n'y  ayant  séjourné  que  le  temps 
nécessaire  pourtrou\er  une  barque  «  pour 
aller  tant  hault  par  le  lac  qu'il  pourroit 
pour  trouver  le  cliemin  de  Zurich.  »  Pro- 
cès de  .Servet.  o™''  interrogatoire,  dans  Cat^ 
cini  op..  t.  VIII.  p  770.  {Note  des  édi- 
teurs.) 

'  C'est  en  réalité  de  la  sorte  que  les 
ctioses  se  passèrent,  Servet  fut  arrêté  le 
dimanche  13  août,  et  c'est  le  lendemain 
que  de  la  Fontaine  se  porta  partie  crimi- 
nelle :  cf.  Rei!.  de  la  Vén.  Conip.,  B..  fo  1, 
et  H.  C,  vol.  47,  f»  133  r°,  dans  les  C«/- 
citii  op.,  t.  VKI,  p.  723.  (Note  de.i  éditeurs.) 


'  Ce  personnafte  était  originaire  de 
Saint-Germain  en  France  et  remplissait 
auprès  de  Calvin  les  fonctions  de  secré- 
taire. Rilliet  fait  observer  à  ce  sujet  qne 
dans  ce  procès,  auquel  s'est  inséparable- 
ment associé  le  nom  de  Genève,  le  pré- 
venu comme  ses  accusateurs  étaient  des 
étrangers.  (Note  des  éditeurs.} 

*  Et  non  le  13.  comme  le  dit  Roget, 
t.  IV,  p.  43;  cf.  R.  C,  loc.  cit.  (Note  des 
éditeur.^.) 

'  La  loi  exigeait,  pour  intenter  une 
poursuite  criminelle,  qu'il  se  présentât  un 
dénonciateur  et  que  ce  dernier  se  consti- 
tuât prisonnier  en  même  temps  que  l'ac- 
cusé. {Note  des  éditeurs.) 

'  Calvini  op.,  t.  VIII,  p.  727.  —  D'une 
manière  générale,  nous  nous  en  référons  à 
cette  publication  pour  l'indication  des  au- 
tres ouvrages  dans  lesquels  ont  été  publiées 
des  pièces  du  |)rocés  de  Servet.  {Note  des 
éditeurs.) 


f[So  ARTICLES    PROPOSES    PAR    N.    DE    LA    KONTAINE.  1 553 

que  l'on  prélendail  qu'il  eût  répandu  dans  ses  livres.  Je  me  conten- 
lerai  de  rapporter  les  princi])aux,  avec  les  réponses  \ 

Sur  la  demande  qui  fui  faile  à  Servet  s'il  n'était  pas  vrai  qu'il 
avait  publié  dans  ses  livres  que  de  croire  qu'en  une  seule  essence 
de  Dieu,  il  y  eût  trois  personnes  distinctes,  le  Père,  le  Fils  et  le 
Saint-Esprit,  c'était  se  forger  des  fantômes  ridicules,  faire  un  Dieu 
partagé  en  trois,  semblable  à  Cerbère,  le  chien  infernal  à  trois  têtes 
que  les  poètes  païens  avaient  imaginé. 

Il  répondit  ipi'il  avait  é'crit  un  livre  de  la  Trinité  suivant  les 
principes  et  les  idées  des  plus  anciens  docteurs  de  l'Eglise  qui 
avaient  vécu  immédiatement  après  Jésus-Christ  et  ses  apôtres,  et 
(pi'il  croyait  (pi'il  y  avait  trois  personnes  en  Dieu,  mais  qu'il  enten- 
dait ce  mot  de  personne  d'une  manière  différente  des  modernes, 
niant  au  reste  qu'il  eût  comparé  la  divinité  à  Cerbère.  Etant  inter- 
rogé plus  avant  sur  ce  qu'il  pensait  de  la  nature  de  notre  seigneur 
Jésus-Christ,  il  répondit  que  la  divinité  de  Jésus-Christ  était  éter- 
nelle, qu'il  ('tait  fortement  persuadé  que  Jésus-Christ  était  le  Fils 
de  Dieu,  engendré  de  toute  éternité  du  Père  et  conçu  par  le  Saint- 
Esprit  dans  le  sein  de  la  Vierge  Marie,  (fue  la  divinité  de  Jésus- 
Christ  fui  conununiquée  à  son  humanité  dans  le  tenqrs  de  sa 
conception,  (pi'ainsi  sa  chair  est  partici|)ante  de  la  divinité,  mais 
que  la  matière  de  la  chair  était  venue  de  la  Vierge  Marie,  qu'il  ne 
condamnait  point,  comme  on  le  lui  attribuait,  le  sentiment  de  ceux 
qui  mettaient  ([uekpie  distinction  de  propriétés  dans  l'essence  de 
Dieu,  (|u'il  reconnaissait  une  différence  de  personnes,  mais  qu'il 
rejetait  seulement  la  pensée  de  ceux  qui  voulaient  qu'il  y  eut  une 
distinction  réelle  dans  la  diviniti' ;  ([u'il  n'était  point  non  |)lus  dans 
la  pensée,  où  on  le  faisait  être  que  Jésus-Christ  était  tîls  de  Dieu 
parce  qu'il  était  composé  de  trois  élémens  de  la  substance  du  Père, 
savoir  le  feu,  l'air  et  l'eau,  puisqu'il  n'avait  jamais  cru  (pie  ces  trois 
choses  se  trouvassent  en  Dieu,  sinon  en  tant  (pie  Dieu  en  avait 
l'idée  comme  toutes  les  autres  choses  cpi'il  avait  créées. 

Outre  ces   questions  concernani    la    Trinité  el   la  divinité  de 


'  On  trouvera  le  texte  codiplel  de  ces  deroières  dans  les  Calvini  op.,  t.   VIII, 
p .  731 .  {Note  des  éditeurs.) 


l553  RÉPONSES    DE    SERVET.  /|8 1 

Jésus-C-Iirisl,  l'on  on  fit  encore  d'aiilrcs  i'i  ScincI  sur  des  iimtières 
différentes.  On  Ini  attribuait  : 

i"   Do  faire  l'ànie  Ac  l'hoinnie  mortelle. 

2"  Ue  soutenir  (|ue  rame  de  riioniiue,  et  même  eliH(|ue  chose, 
était  une  portion  de  la  divinité. 

3°  Que  l'on  ne  commettait  point  de  péché  mortel  iiis(|ir;'i  rài>e 
de  vingt  ans  et  qu'ainsi,  jus(|u'à  ce  lemps-là,  l'on  n'a\ait  point 
besoin  de  rédemption. 

4°  Enfin,  (]ue  le  baptême  des  petits  enfans  ('lait  une  invention 
diabolique.  A  cpioi  il  répondit  : 

(Jue  jamais  il  n'avait  pensé  ni  fait  connaître  (pi'il  crût  que 
l'âme  de  l'homme  Fût  mortelle,  mais  qu'il  avait  simplement  dit 
qu'elle  était  revêtue  et  conmie  habillée  d'élémens  corruptibles. 
Ou'il  ne  croyait  point  que  l'àme  de  l'homme  et  les  différens  êtres 
qui  sont  au  monde  fussent  des  portions  de  la  dixinité,  mais  que 
Dieu  étant  un  être  infini  et  tout-puissant,  son  essence  était  j)arlout 
et  soutenait  toutes  choses  et  qu'il  ne  concevait  point  que  l'âme  de 
l'homme  et  les  autres  choses  fussent  en  Dieu,  sinon  par  leurs  idées. 
Oiie  les  petits  enfans  naissaient  avec  le  péché  originel,  mais  qu'ils 
ne  comprenaient  le  mystère  de  leur  rédemption  ([ue  (juand  ils 
étaient  venus  en  âge  et  qu'il  était  dans  la  pensée  (|ue,  pendant  l'en- 
fance, l'on  ne  conmiettait  point  de  péché  mortel  ;  qu'il  croyait  le 
baptême  inutile  pendant  ce  temps-là,  que  même  il  ne  déguisait 
point  de  s'être  expliqui'  et  d'avoir  écrit  là-flessus  d'une  manière 
extrêmement  vive,  mais  que,  si  l'on  pouvait  lui  faire  voir  (pi'il 
s'était  trompé,  il  était  prêt  à  abandonner  son  opinion. 

Enfin,  on  reprocha  à  Servet  d'avoir  décrié  la  doctrine  qui  était 
enseignée  dans  l'église  de  Genève  en  s'emportant  connue  il  avait 
fait  dans  des  livres  imprimés  contre  Calvin,  en  le  chargeant  d'in- 
jures. A  quoi  il  répondit  que  Calvin  l'ayant  attaqué  à  diverses  fois 
dans  des  livres  rendus  publics  par  l'impression,  en  des  termes  ex- 
trêmement injurieux,  il  lui  avait  répondu  de  même  avec  vivacité  ; 
qu'il  lui  avait  fait  voir  qu'il  se  trompait  en  divers  articles  de  la 
religion  et  qu'il  était  prêt  encore  de  le  faire  et  île  le  convaincre  de 
ses  erreurs  en  pleine  congrégation,  si  le  manislrat  trouvait  à  pro- 
pos de  le  lui  permettre. 

SI 


482  OPINIONS    DK    SERVET    SUR    LA    TRINITE.  l553 

Servet  avait  tort  de  nier  (ju'il  eût  comparé  la  Trinité,  du 
moins  de  la  manière  (|ue  Calvin  et  ses  collèg-ues  rentendaieiil,  à 
Cerbère,  puisf|u'on  pouvait  lui  |)rouver  (pi'il  l'avait  fait,  par  l'origi- 
nal de  sa  propre  lettre  écrite  au  ministre  Abel  Poupin,  et  dont  nous 
avons  rapporté  les  propres  termes  ci-devant.  Pour  ce  qui  est  des 
autres  articles  qui  concernaient,  soit  la  nature  de  la  Trinité,  soit  la 
divinité  de  Jésus-Christ,  je  dirai  (pi'il  m'a  paru  |)ar  son  livre  inti- 
tulé «  Les  erreurs  touchant  la  Trinité  »  ,  qui  est  le  seul  des  écrits  de 
Servet  qui  me  soit  tombé  sous  les  mains,  (ju'il  était  dans  des  idées 
fort  différentes  des  idées  ordinaires  sur  ce  mystère,  quoi(pril  admît 
la  plupart  des  termes  dont  on  avait  accoutumé  de  se  servir  pour  les 
exprimer,  tels  (pie  sont  ceux  de  personnes,  d'hjpostase,  etc.  Il 
disait  (ju'il  y  avait  trois  admirables  dispositions  de  Dieu  dans  cha- 
cune descjuelles  la  divinité  |)araissait  avec  éclat  ;  que  la  distinction 
de  ces  disi)Osilions  faisait  celle  des  personnes  qui  n'étaient  autre 
chose  que  les  différentes  faces,  égards  ou  modihcalions  de  la  divi- 
nité. Que,  sur  ce  pied-là,  il  reconnaissait  le  dogme  de  la  Trinité, 
lequel,  conçu  d'une  autre  manière,  était  (ont  à  fait  inintelligible  et 
qu'il  n'était  point  du  sentiment  de  ceux  qui  disaient  qu'il  fallait 
croire  un  dogme  ([uoi(pi'il  fût  incomprc'hensible,  j)arce  rpi'on  ne 
pouvait,  sans  toinljer  dans  une  absurdité  sensible,  prendre  une 
imagination  confuse  pour  l'objet  de  la  foi.  Il  j)rétendait  (jue  l'unité 
de  Dieu  était  toujours  rapportée  an  Père  dans  l'Ecriture  sainte,  et 
(pie  le  Saint-Es()rit  n'était  pas  tant  une  personne  distincte  des  deux 
autres,  que  la  force  et  comme  une  espèce  d'inspiration  de  la  vertu 
de  Dieu;  que  tout  au  plus,  il  ne  pouvait  «"'tre  rei^ardé  que  connue 
un  troisième  (^gai\l,  forme  ou  disposition  de  la  divinité. 

Selon  ces  idées,  il  soutenait  avec  l'Ecriture  que  Jésus-Christ 
est  et  a  été  Dieu  de  toute  éternité  et  (pi'il  est  le  Dieu  de  toute  la 
terre,  le  grand,  le  terrible,  béni  sur  toutes  choses;  (pie  tonlos  cho- 
ses sont  sujettes  sous  ses  pieds,  qu'il  est  l'ancien  des  jours,  que 
l'Ecriture,  en  un  mot,  dit  en  une  infinité  fl'endroits  et  de  la  manière 
du  monde  la  plus  claire,  qu'il  y  a  Dieu  le  Père  et  notre  seigneur 
Jésus-C-hrist.  Ensuite,  expliquant  ce  qu'il  entendait  par  la  divinité 
(le  .lésiis-ChrisI,  il  dit  qu'il  conçoit  que  Jésus-Christ  n'est  pas  Dieu 
de  sa  nainre,  mais  par  grâce,  en  tant  (pi'il  csl  (ils  de  Dieu,  (pi'il  est 


l553  CALVIN    SK    PkÉSENTE    AU    (JOiNSKlL.  ^83 

<'gal  au  Père,  parce  (jue  tout  ce  (jue  le  Père  a  est  à  lui,  que  les  trois  de 
la  Trinité  ne  sonl  ({u'un,  |)arce  qu'ils  témoignent  delà  uième chose, 
(jue  l'idée  (ju'il  donnait  de  la  Trinité  était  la  vi'ritable,  j)uis(|u'on 
ne  pouvait  pas  la  concevoir  à  la  manière  ordinaire  sans  être  tri- 
théite  et  sans  donner  en  même  temps  matière  aux  juifs  et  aux 
mahométans  de  faire,  comme  ils  avaient  fait  de  tout  teuq)s,  de  san- 
glantes railleries  contre  la  religion  chrétienne. 

Les  premières  réponses  de  Servet,  prises  |)ar  le  lieutenant  de 
la  justice  inférieure,  furent  produites  incessamment  en  Conseil  et,  le 
surlendemain,  (Calvin  s'y  présenta  lui-même,  où  il  fil  une  énuméra- 
tion  des  diverses  erreurs  dans  lesquelles  il  prétendait  (pi'il  fût 
tombé.  La  représentation  qu'il  fit  là-dessus  fut  fort  vive  et  le  Con- 
seil ordonna  que  l'on  continuât  avec  diligence  le  procès  de  Servet, 
aux  interrogatoires  duquel  Calvin  pourrait  assister  et  qui  il  lui 
})lairait  avec  lui,  afin  de  pouvoir  plus  facilement  convaincre  cet 
homme-là  de  ses  erreurs  ' . 

Nicolas  de  la  Fontaine  présenta  aussi,  en  même  temps,  une  re- 
quête au  Conseil,  par  lacpielle  il  représentait  qu'il  avait  fait  partie 
criminelle  à  Servet  à  cause  des  troubles  qu'il  avait  excités  depuis 
près  de  vingt-quatre  ans  dans  la  chrétienté,  des  blasphèmes  qu'il 
avait  écrits  et  prononcés  contre  Uieu,  des  hérésies  dont  il  avait 
infecté  le  monde  et  des  calomnies  qu'il  avait  répandues  contre  les 
vrais  serviteurs  de  Dieu,  et  en  particulier  contre  M.  Calvin,  dutpiel 
l'exposant  était  oblig'é  de  maintenir  l'honneur  comme  de  son  pas- 
teur, comme  encore  à  cause  du  blâme  dont  l'ég-lise  de  Genève 
pourrait  être  chargée,  parce  que  Servet  condamnait  en  particulier 
la  doctrine  qui  y  était  enseignée.  Qu'ensuite  de  cette  partie  crimi- 
nelle, Servet  avait  été  examiné  sur  divers  articles  et  qu'il  n'avait 
point  répondu  pertinemment  à  aucune  des  questions  qui  lui  avaient 
été  faites,  par  oui  et  par  non,  comme  il  le  fallait  pourtant  pour 
tirer  de  lui  la  vérité;  qu'ainsi  il  priait  le  Conseil  de  l'obliger  à  ré- 
pondre  plus   précisément  et  (pie,   lorsqu'il   aurait  été  convaincu 


'  W.  C.  vol.  47,  fo  133  i-o  (17  août).  Servet  avait  déjà  subi,  le  l.'i  et  le  16,  deujf 
interrogatoires  en  préseni;e  du  Conseil;  cf.  Cahnni  op.,  t.  Vtll,  pp.  7.37  et  741.  {Note 
des  éditeurs.) 


484  LE    PROCUREUR    fiKNKRAL    INTERVIK.\T    AU    PROCES.  l553 

d'une  manière  à  n'en  pouvoir  pas  revenir,  l'exposant  fùl  élargi  des 
prisons,  el  la  poursuite  de  Servet  fût  couimise  au  procureur  géné- 
ral'.  Le  Conseil  accorda  à  Nicolas  de  la  F'ontaiue  sa  demande';  l'on 
continua  les  interrogatoires  du  prévenu  avec  assiduité,  en  ])résence 
de  Calvin  et  des  autres  ministres  et,  peu  de  jours  après,  le  |)rocu- 
reur  général  prit  cette  affaire  en  mains  et  se  rendit  instant  \ 

Le  i6  et  le  17  août,  Cermain  Colladon,  comme  avocat  de 
Nicolas  de  la  Fontaine,  fit  voir  au  Conseil,  qui  s'était  iransporlé 
aux  prisons,  des  écrits  de  Servet  pai-  lesquels  il  pr(''tendait  le  con- 
vaincre de  ses  erreurs'.  Il  produisit  premièrement  des  noies  qu'il 
avait  faites  sur  la  Bible,  qui  n'étaient  (|ue  maimscrites  et,  en  par- 
ticulier, il  choisit  une  explication  ([u'il  avait  donnée  du  passage  du 
53"  d'Esaïe,  (pie  tous  les  docteurs  ortliodoxes  attribuent  à  Jésus- 
Christ,  touchant  l'abolition  des  péchés  des  hommes  et  la  charge  de 
leurs  iniquités,  lequel  passage  Serve!  applicpiait  à  (^yrus,  roi  de 
Perse.  A  quoi  Servet  répondit  qu'il  croyait,  à  la  vérité,  (pie  l'his- 
toire et  la  lettre  de  ce  passage  regardaient  Cyrus,  mais  (pic  le  sens 
plus  relevé  devait  être  entendu  de  Jésus-Christ,  méthode,  disait-il, 
qui  était  très  familière  aux  écrivains  sacrés  de  l'Ancien  TestamenI, 
desquels  les  paroh^s  avaient  fort  souvent  deux  sens,  le  littéral  et  le 
sens  mysti(pu\  De  la  P^ontaine  produisit  aussi  le  livre  intitulé 
Christianisini  resfitidio  dans  lequel  Servet  appelait  non  seulement  la 
Trinité,  Cerbère,  mais  aussi  songe  de  saint  Augustin,  invention  du 
diable  et  ceux  qui  la  croient,  trifhéites.  Servet,  ne  pouvant  pas  nier 
ce  qu'il  avait  écrit,  dit  qu'il  appelait  trilhéit(»s  non  pas  tous  ceu.v 
qui  croient  à  la  Trinité,  j)uis([u'il  la  croyait  lui-même,  mais  ceux 
qui  eu  avaient  une  fausse  idée,  savoir  ceux  qui  mettaient  une  dis- 
tinction réelle  dans  l'essence  divine,  lesquels  par  là  ôtaient  l'unité 
de  cette  essence  et  qu'il  regardait  ces  gens-là  comme  de,  véritables 
athées.  Que,  pour  lui,  il  n'admettait  qu'une  distinction  personnelle, 
de  la  manière  que  l'avaient  con('ue  les  plus  anciens  docteurs  de 
l'Eglise,  tels  (pi'élaieut  saint  Ignace,  disciple  de  l'apôlre  sain!  J(»au, 

'  Calvini  op.,  t.  VIII,  p.  735.  {Note  '  Voir  plus  bas,  p.  485. 

*des  éditeurs.)  *  Second  et  troisième  iiiterrosjatoires 

'  Procès  de  Servet,  i^<'  interrojjatoire  (16  el  17  aofll),  ihid.,  pp.  741.  743.  (JVol? 

(13  :ioÛt).  ibid.,  p.  740.  iNote  des  éditeurs.)  des  édileiirs.) 


l553  CONTINUATION    DES    INTERROOATOIUKS     l)i:    SKKVIvT.  /iSf) 

Polycarpe,  Clt'iiioiit,  In'-iiée,  Terliillicii  cl  (  llririciil  d'Alexaiidne, 
cl  (in'aii  rcsic,  il  ciilciidail,  |)ar  le  mol  de  personne  ou  d'Iiypos- 
lase,  une  substance  visible  ou  apparente.  Après  cet  examen,  les 
juives  ayant  trouvé  que  Nicolas  de  la  Fontaine  avait  suffisamment 
prouvé  ses  chefs  d'accusation  contre  Servel,  le  firent  sortir  des 
|)ris()ns  et  dégagèrent  sa  caution,  (jiii  était  Antoine,  frère  de  Jean 
Calvin'. 

Le  prociu-eur  i>énér-al  '  étant  ainsi  devemi  la  parlic  de  Servel, 
il  forma  de  nouvelles  (piestions  contre  lui,  sm-  lesquelles  il  demanda 
(|u'il  fùl  interrogé.  Je  n'en  rapporterai  (pie  les  princi|)ales  el  les 
plus  singulières'.  On  lui  dit  que,  puisipi'il  avait  iiililul(''  son  dernier 
livre  Cliristiani.smi  restltutio,    il   prétendait  sans  doute  que  tous 
ceux  ipii  avaient  écrit  avant  lui  el  (pii  n'étaient  pas  de  son  senli- 
ment,  n'avaient  eu  aucune  juste  idée  de  la  religion  chrétienne  telle 
qu'elle  avait  été  établie  dans  les  églises  d'Allemagne,  de  Suisse  et 
de  Genève,  qu'ainsi  la  religion,  telle  ([u'elle  avait  été  établie  dans 
ces  égHses,  n'était  nullement  conforme  à  celle  que  Jésus-Christ 
avait  enseignée  et  (pic,  |)ar  conséquent,  ceux  (jui  professaient  celte 
religion  ne  pouvaient  (pie  déplaire  infiniment  à  Dieu  et  suivre  la 
roule  de  l'enfer,  comme  il  avait  fait  assez  connaître  (pi'il  le  pensait 
dans  la  lettre  qu'il  avait  écrite  au  ministre  Abel  Poupin.  A  quoi  il 
répondit  qu'il  n'était  pas  dans  la  pensée  que  les  autres  n'eussent 
rien  compris  dans  la  religion,  mais  cpi'il  croyait  qu'ils  pouvaient 
s'être  trompés  en  (pielques  articles,  surtout  les  docteurs  qui  avaient 
('■crit  a|)rès  le  concile  de  Nicée  ;  qu'il  n'avait  jamais  cru  non  plus 
(pie  l'église  de  Genève  et  les  autres  églises  enseignassent  une  doc- 
trine qui  menât  à   la   perdition,    mais   seulement  que  ceux   qui 
avaient  écrit  pouvaient  avoir  erré  en  quehjues  points.  (Jue  l'on  ne 
devait  pas  lui  faire  un  crime  de  la  lettre  (|u'il  avait  écrite  au  mi- 
nistre Abel,   puisipi'elle  roulait  sur  des   disputes  de  l'école,  dans 
lesquelles  on  a  accoutumé  de  se  servir  de  termes  un  |)eu  véliémens 


'  Troisième    iiitemigatoire,   Ciilvini  el  se  trouvent  dans  les  Ca/cuiio;).,  I.  Vlil. 

u]i.,  t.  VIII,  p.  7'i9.  [Niile  des  cdilfurs.}  p.  763.  Servct  y  répondit  dans  son  H<ne  \u- 

'  ('/était   Claude  Ris;ot;    cf.    lîilliet,  terrogatoire,    le  23  août,  ibid.,   p.    76(). 

iiieiii.  cité.  p.  32.  (Note  des  éditeurs.)  {Noie  des  éditeurs.) 

'  Elles  étaient  au  nombre  de  trente 


486  REPONSES  DE  SERVET.  l553 

pour  étonner  son  adversaire  el  avoir  plus  facilement  le  dessus  sur 
lui,  mais  qu'il  ne  fallait  pas  conclure  de  la  vivacité  des  termes  dont 
il  se  servait  qu'il  crût  que  Abel  et  les  autres  ministres  de  Genève 
fussent  damnés;  que  ces  mêmes  ministres  lui  avaient  dit  des  injures 
beaucoup  plus  g-randes  dans  des  livres  imprimés,  et  qu'au  reste,  il 
y  avait  beaucoup  plus  de  six  ans  que  cette  lettre  avait  été  écrite,  non 
point  dans  la  vue  de  diffamer  les  ministres  de  Genève,  la  doctrine 
qu'ils  enseignaient  et  la  République,  mais  seulement  de  particulier 
à  particulier  et  dans  la  seule  vue  de  chercher  entre  eux  la  vérité. 
On  demanda  encore  à  Servet  s'il  ne  savait  pas  que  son  livre  el 
sa  doctrine  causeraient  de  grands  troubles  dans  le  monde  chrétien 
et  donneraient  occasion  à  la  jeunesse  de  s'adonner  à  la  luxure  et  de 
mener  à  tous  égards  une  vie  licencieuse.  Il  se  récria  extrêmement 
contre  cette  question  :  il  protesta  qu'il  avait  toujours  vécu  en  bon 
chrétien,  éloigné  de  tout  esprit  de  débauche  et  d'impureté,  qu'il 
avait  lu  l'Ecriture  sainte  avec  toute  l'attention  dont  il  était  capable 
et  avec  un  désir  sincère  et  dans  la  seule  vue  d'y  trouver  la  vérité  ; 
que,  dans  cette  situation  d'esprit,  l'on  ne  pouvait  pas,  sans  lui  faire 
un  très  g-rand  tort,  lui  attribuer  de  s'être  proposé  de  porter  par  ses 
écrits  les  jeunes  g"ens  à  la  débauche.  Que  l'on  ne  pouvait  pas  dire 
non  plus  qu'il  se  fût  proposé  d'exciter  des  troubles  dans  les  états 
chrétiens,  puisque,  au  contraire,  il  avait  cru  que  son  livre  pourrait 
être  d'usage  et  donner  occasion  aux  bons  esprits  de  pousser  encore 
plus  loin  leurs  recherches  et  d'éclairer  davantage  les  points  de  la 
religion  dans  lesquels  il  pouvait  encore  rester  de  l'obscurité.  Que 
l'esprit  de  l'homme  étant  borné,  la  lumière  de  la  vérité  ne  peut  pas 
se  découvrir  à  lui  tout  d'un  coup,  qu'elle  avait  commencé  à  paraître 
du  temps  de  Luther  d'une  manière  admirable,  que  dès  lors,  elle 
était  venue  tous  les  jours  plus  éclatante,  qu'elle  tendait  incessam- 
ment à  sa  perfection,  à  laquelle  cependant  elle  n'était  pas  encore 
parvenue,  mais  qu'il  y  avait  lieu  d'espérer  qu'elle  y  arriverait  peu 
à  peu.  Qu'il  croyait,  par  exemple,  que  Calvin  n'avait  point  encore 
bien  compris  la  matière  du  franc  arbitre,  celle  de  la  descente  de 
Jésus-Christ  aux  enfers  et  de  la  rédenq)tion  des  Pères  de  l'Ancien 
Testament.  Enfin,  il  répondit  que  non  seulement  il  n'avait  eu  aucune 
mauvaise  vue  en  faisant  imprimer  son  dernier   livre,  mais  qu'au 


l553  UKII.KMO.NS    l)i;     I.'aiTEIH    SIK    CKS    HKPONSES.  4^7 

coiilrain-,  dans  la  |)(Mis('-e  où  il  ('Mail  f|u'il  pouvait  servir  à  l'éclair- 
cisscinriil  (l(;  la  vri-iU-,  il  aurait  craint  (i'oiïpuscr  Dieu  ou  nn  le 
faisant  pas,  puis(|uc  Jrsus-Clirist.  exhorte  les  chr-éticus  à  découvrir 
aux  autres  ce  (pi'il  leui'  aura  rt-vélé  (mi  secret  (MaUh.  t>,  lo),  (pi'il 
leur  dit  (jue  la  lumière  ([u'il  lein-  counuunitpie  ne  doit  point  èlre 
mise  sous  le  boisseau,  mais  dans  un  lieu  d'oii  elle  puisse  éclairer 
les  autres  (Mattli.  ')).  Ou'ainsi,  ne  doutant  point  d'établir  ses  sen- 
timens  sur  le  véritable  sens  de  l'Écriture  et  cou  formé- metil  à  ceux 
des  |)lus  anciens  Pères  de  l'Église,  il  était  |)ersuadé  de  s'être  con- 
duit d'une  uiaiiièi-e  ai^réable  à  Dieu,  dans  une  intention  |)ure  et 
bonne  et  snivaul  les  uu)uvemens  de  sa  conscience;  (pi'il  n'avait 
jamais  été  séditieux  ni  perturbateur  du  repos  public,  comme  ses 
ennemis  le  lui  impulaieul,  mais  amateur  à  toute  épreuve  de  la 
vérité  et  de  la  yloire  de  Dieu. 

Telles  furent  les  défenses  de  Servet  siu'  les  |)riiicipales  accusa- 
tions que  l'on  formait  contre  lui.  .l'auiai  occasion,  dans  la  suite,  de 
faire  (piel(|ups  réflexions  dessus  lorsque  je  parlerai  de  l'Iiorrible 
supplice  aucjuel  il  fut  condamné,  .le  me  contenterai  de  remarquer 
présentement  qu'il  .se  défendait  fort  mal  sur  les  termes  injurieux 
des(juels  il  s'était  servi  dans  la  lettre  écrite  à  Abel  Poupin,  pour 
désigner  les  dogmes  (pi'il  désapprouvait.  Ces  manières,  très  mau- 
vaises en  elles-mêmes  et  très  contraires  à  l'esprit  du  christianisme, 
bien  loin  d'être  propres  à  insinuer  la  vérité,  comme  Servet  voulait 
persuader  qu'il  le  croyait,  ne  peuvent  au  contraire  que  la  rendre 
odieuse  et  faire  révolter  les  autres  contre  elle.  Tout  ce  que  l'on 
peut  dire  pour  excuser  en  quelque  manière  ce  qu'il  y  avait  de  mau- 
vais dans  des  expressions  de  cette  nature,  c'est  que  c'était  le  style 
de  ce  temps-là  et  (pie  Calvin  et  les  autres  docteurs  ne  caractéri- 
saient pas  en  des  termes  moins  durs  les  sentimens  qu'ils  rejetaient, 
mais  cette  raison  n'empêche  pas  que  l'on  ne  doive  regarder  Servet 
comme  très  condamnable  à  ce  sujet. 

Après  (ju'il  eut  subi  ces  interrogatoires,  il  commenta  à  s'en- 
nuyer de  sa  prison  et  à  craindre  les  suites,  ce  (pii  le  porta  à  présen- 
ter une  ic(piête  au  magistral  ' ,  dans  laquelle  il  disait  que  c'était  une 

'  Actes  ilu  procès;  Calcini  op..  t    VIII.  p.  672.  {Note  des  éditeurs.) 


488  REyUÈïE    DE    SERVET    AU    CONSEIL.  l553 

|)ratiqup  nouvelle,  inconnue  aux  apôtres  de  Jésus-Christ  et  à  l'an- 
cienne Eglise  (le  Faire  des  procès  criminels  aux  gens,  au  sujet  de 
leurs  sentiniens  sur  les  dog-nies  de  la  religion  et  sur  la  manière 
dont  ils  expliquent  l'Ecriture  sainte.  Que  du  temps  de  l'empereur 
Constantiu-le-Grand,  sous  le  règ-ne  duquel  l'hérésie  d'Arius  fil 
beaucoup  de  bruit  dans  le  monde  et  donna  Heu  à  toutes  sortes  d'ac- 
cusations criminelles,  cet  empereur,  par  son  Conseil  et  par  celui 
de  toutes  les  églises,  ordonna  que  des  accusations  de  cette  nature 
n'auraient  point  de  lieu,  même  dans  des  cas  d'une  aussi  grande 
imporlaiicc  ipie  l'iMait  l'hérésie  d'Arius,  mais  que  ces  sortes  de 
(juestions  seraient  décidées  |)ar  les  églises  et  (jue  celui  fpu  serait 
convaincu  ou  condamné  serait  banni  au  cas  qu'il  ne  témoignât 
aucune  repeulauce.  Oue  la  pratique  de  l'ancienne  Eglise  ayant 
été  telle,  il  esjiérait  que  le  Conseil,  conformément  à  cette  pra- 
tique, anéantirait  l'accusation  criminelle  qui  avait  été  intentée 
contre  lui.  Qu'il  avait  d'autant  plus  de  lieu  de  se  promettre  cette 
justice  de  la  part  du  Conseil  que,  s'il  était  coupable  d'avoir  j)ublié 
certains  sentimens  estimés  hérétiques  dans  Genève,  il  ne  l'avait 
point  l^it,  ni  dans  cette  ville,  ni  dans  aucun  lieu  de  sa  dépen- 
dance; qu'en  aucun  endroit  du  monde  il  n'avait  été  séditieux  ni 
perturbateur  de  la  tranquillité  publique;  que  les  questions  qu'il 
avait  traitées  dans  ses  livres  n'étaient  pas  à  la  portée  de  tout 
le  monde,  mais  à  celle  seulement  des  savans,  pour  lesquels  seuls 
ses  livres  étaient  faits.  Qu'eu  Allemagne,  il  ne  s'était  jamais 
entretenu  sur  ces  matières  qu'avec  Œcolampade,  Bucer  et  Capito,' 
et  qu'en  France,  il  n'en  avait  jamais  parlé  à  qui  que  ce  soit. 
Qu'encore  qu'il  fût  du  sentiment  des  anabaptistes  à  l'ég-ard  du 
baptême  des  petits  enfans,  il  détestait  pourtant  ceux  d'entre  eux 
qui  refusaient  de  reconnaître  les  mag-istrats  et  qui  voulaient  que 
toutes  choses  fussent  communes.  Enfin,  qu'il  priait  le  Conseil, 
ayant  égard  à  sa  (|ualité  d'étranger  et  à  l'ignorance  où  il  était 
des  coutumes  du  pays,  de  lui  permettre  d'avoir  un  procureur  qui 
parlât  pour  lui. 

Cette  requête,  écrite  et  signée  de  la  main  de  Servel,  fut  pré- 
sentée au  Conseil  le  22  août.  L'on  n'y  fit  aucune  attention  :  il  fut 
résolu  seulement  qu'elle  serait  mise  dans  le  procès  et  que  l'on  cou- 


i.J.).i  Lie  (:().\si:ii.   Kciur   ai  x    .MAiiisiiiATs   dk   \ik.n.\k.  /^H^) 

fiiiiierail  la  pmmiuie'.  Elle  rii(coiiiiiimii(|ii(''oaii  inorurciiri't'iK'ral 
le([uei  y  Ht  mw  irpoiisc  (|iii  lui  avait  sans  doiilo  ôlr  ilicirc  |)ai-  (lal- 
vin',  par  laciucllc  il  niait  (|M('  r(Mn|)oreur  Constantin  cnU  laisse-  à 
l'Eg-lise  déjuger  des  accusations  intentées  aux  liéréli(jues,  et  soute- 
nait que  ce  piince  avait  |)iis  connaissance  des  hérésies  d'Aiius  ;  (|ne 
ses  successeurs  avaient  jugé  divers  cas  de  cette  nature,  condamnant 
les  préveiHis  à  tel  i;eru-e  de  peine  (|u'ils  trouvaient  à  pro|)os,  et  il 
citait  là-dessus  des  lois  des  empereurs  Gralien,  V^alentinien  et 
Théodose  et,  entre  autres,  une  fie  ces  deux  derniers,  (|m'  portait  (pic 
les  Manichéens  devaient  être  punis  du  dernier  supplice,  une  de 
l'empereur  .lustinicn  ipii  condamne  les  hérétiques  comme  aposl,als 
et,  en  particulier,  ceux  (|ui  ont  de  fausses  idées  sur  la  Trinité,  tel 
qu'était  Servet.  Le  procureur  général  disait  enfin  que  ceux  (jui 
soutenaient  d'aussi  grandes  impiétés  que  celles  qu'il  avait  avancées 
n'étaient  pas  dignes  d'avoir  aucun  procureur  ni  avocat  et  (ju'il 
devait  être  débouté  d'une  si  téméraire  demande.  Je  ne  m'arrêterai 
pas  aux  autres  réflexions  du  procureur  général,  non  plus  (pi'à 
trente-huit  nouvelles  questions  qu'il  forma  contre  Servet  %  parce 
que  la  chose  me  mènerait  tro|i  loin,  et,  par  la  même  raison,  je  ne 
dirai  mot  des  réponses  de  celui-ci  '. 

Comme  Servet  était  habitant  de  Vienne  et  qu'il  avait  ('■clia|ip('' 
des  prisons  de  cette  ville,  le  Conseil  crut  qu'il  était  à  propos  de 
donner  avis  aux  magistrats  de  Vienne  de  sa  détention  dans  les  pri- 
sons de  Genève:  il  leur  écrivit  par  un  exprès  à  ce  sujet',  leur  deman- 
dant en  même  temps  une  copie  des  procédures  (|ui  avaient  été 
tenues  contre  Servet,  sur  (|uoi  les  magistrats  de  Vienne  envoyèrent 
le  geôlier  de  leurs  prisons  à  Genève,  avec  une  lettre  par  laiiuelle 
ils  priaient  le  Conseil  de  leur  remettre  Servet',  pour  exécuter  la 


'  ï{.  C,  vot.  47,  fo  139  r«.  -22  août  (Archives,  P.  H.,  iio  ISio),  a  élé 

^  Actes(luprocès;Cn7(HHio;i..l.  Vllt.  putjliee  par  Hilliel,   mém.  i-ité,  p.  147,  et 

p.  771.  {Noie  des  éditeurs.}  dans  les  Calvtni  op.,  t.  VIIl,  p.  761.  {Noie 

'  Actes  du  iirocçs  ;  Catviiii  op. ,  t.  VIII.  des  éditeurs.) 
pp.  77.5  et  suiv.  (Note  des  éditeurs.)  «  Actes  du  procès  ;  Catvini  op.,  t.  VIH, 

*  Sixième   interrogatoire,    Actes    du  p.  783.   La  lettre,  signée  «  les  vibailly  et 

procès  ;  Culvini  op.,  t.  VIIl.  p.  778.  (Note  procureur  du  loy  au  siège  de  Vienne  . ,  est 

des  éditeurs.)  datée  du  26  août  1353.  {Note  des  éditeurs.) 

'  La  Illimité  de  celte  lettre,  datée  du 


490  LES    MINISTRES    PRODUISENT    DE    NOIJVEAIX    ARTICLES.  l55li 

sentence  de  mort  qu'ils  avaieni,  remlne  contre  lui,  dont  cet  otticiei' 
|)i-oduisit  une  copie' .  Ils  a|)puyaient  leur  demande  sur  ce  que  Serve), 
habitait  dans  les  états  du  roi  de  France,  que  les  crimes  pour  les- 
quels il  avait  été  condamné  avaient  été  commis  en  France  et 
qu'ayant  rompu  leurs  prisons,  il  était  encore  leur  prisoiniier.  Mais 
le  Conseil,  suivant  la  maxime  constante  (pi'il  avait  alors  de  ne  se 
d(''pouiller  jamais  de  la  connaissance  des  causes  ci'imiuelles  ipii  lui 
tombaient  sous  les  mains,  refusa  aux  magistrats  de  V^ienne  leur 
demande  et  il  leur  récrivit,  dans  les  termes  les  plus  honnêtes  qu'il 
se  pût,  que  la  constitution  de  l'Elat  ne  [termettait  pas  de  la  leur 
accorder,  mais  qu'ils  pouvaient  compter  (pie  l'on  ferait  bonne  jus- 
tice de  Servet'. 

On  présenta  le  geôlier  de  V'^ienne  à  Serve),  aux  prisons,  et  on 
lui  dit  le  sujet  (jui  l'avait  amené,  sans  lui  parler  de  la  résolution 
que  le  Conseil  avait  prise  de  ne  le  point  remettre.  Sur  quoi  Servet 
se  jeta  à  )erre,  fondan)  en  laruu^s,  |)riant  ([u'(jn  le  jugeât  à  Genève 
et  qu'on  fît  de  lui  ce  qu'on  voudrait  '.  Il  ne  savait  pas  encore  alors 
qu'on  fût  capable,  en  cette  ville,  de  pousser  contre  lui  les  choses  au 
point  où  elles  furent  portées  et  que,  parmi  des  peuples  réformés, 
l'on  employât  les  supplices  les  plus  alfreux  contre  ceux  qui  passaient 
pour  li(''réli(jues,  comme  les  catholicpies  les  mettaient  en  usage  dans 
ce  temps-là,  de  tous  côtés,  contre  ceux  (pii  [)rofessaicnt  la  relig'ion 
réformée,  mais  Servet  ne  tarda  pas  à  faire  la  triste  expérience  du 
contraire. 

Cependant  l'on  continuait  la  procédure:  Calvin  et  ses  collèg-ues" 
donnèrent  trente-huit  nouveaux  articles  en  latin,  contre  Servet,  qui 
contenaient  des  propositions  tirées  de  ses  ouvrag'es,  desquelles  ils 
prétendaient  que  les  unes  étaient  inqjies  et  blasphématoires  contre 
Dieu,  les  autres  remplies  d'erreurs  grossières  et  toutes  diamétrale- 
ment opposées  à  la  parole  de  Dieu  et  au  consentement  universel  de 


'  Cette  copie  figure  aux  Actes  du  pio-  |i.  loi,  et  dans  les   Calviniop.,  t.  VIII, 

ces  ;  elle  a  été  reproduite  dans  les  Calvini  p.  790,  d'a[)rès  la  minute  aux  Archives  de 

op.,  t.  VIII,  p.  784.  {Note  des  éditeurs.)  Genève,  P.  H.,n°lo43.  (Note  des  éditeurs.) 

"  R.  C,  vol.  47,  f»  143  r»)  31  août);  '  Septième  interrogatoire  de  Servet, 

la  réponse  du  Conseil,  en  date  du  même  Actes  du  proi'és;  Ca/omi 0/)..  t  VIII,  p.  788. 

jour,  a  été  publiée  par  Rilliet,  mém.  cité,  (IVote  des  éditeurs.) 


l553  SECONDE     KEOUÈTE    DE    SERVET    AU    CONSEIL.  ^'J  ' 

l'Eglise  orthodoxe.  Servel  répondit  à  chacun  de  ces  articles,  en  lalin 
et  |)ar  écrit'.  Il  paraît  assez,  |)ar  tout  ce  que  j'ai  dit  jusqu'ici,  quel 
était  le  sujet  de  la  dis|)ule,  ainsi  je  ne  rapporterai  ni  les  uns  ni  les 
autres,  ce  ([ui,  tl'adleurs,  nie  mènerait  dans  une  longueur  (pji  ne 
pourrait  que  causer  de  l'ennui  au  lecleur,  d'autant  plus  (|ue  l'on 
peut  voir  le  tout  dans  les  Opuscules  imprimés  det^.alvin.  Je  remar- 
querai seulement  que  Servet  apporta  dans  sa  réponse  (juinze  pas- 
.sages  de  Terlullien,  dix  d'Irénée  et  cinq  de  saint  Clément,  par 
lesquels  il  prétendait  prouver  les  propositions  qu'il  avait  avancées 
dans  ses  livres  et  que  l'on  traitait  d'héréti(|ues  ;  que,  répondant  aux 
articles,  il  s'emporta  contre  Oalvin  de  la  manière  la  plus  brutale, 
le  traitant  de  disciple  de  Simon  le  magicien,  d'impudent,  d'homi- 
cide, qui  n'était  pas  digne  du  titre  de  ministre  de  l'Eglise,  puis- 
qu'il faisait  l'indigne  |)ersonnage  d'accusateur  et  qu'il  poursuivait 
la  mort  d'un  innocent,  qu'il  se  contredisait,  tpi'il  mentait,  qu'il 
aboyait  contre  lui  conmne  un  chien. 

A  peu  près  dans  le  même  temps,  Servet  présenta  une  requête 
au  Conseil,  par  laquelle  il  le  priait  d'abréger  son  procès  et  sa  pri- 
son, dans  laquelle  Calvin,  disait-il,  voulait  le  Faire  pourrir;  (pi'il 
y  était  tenu  avec  tant  d'inhumanité  que,  faute  de  linge  et  d'habits 
qu'on  lui  refusait  depuis  cinq  semaines,  il  se  voyait  rongé  par  la 
vermine'.  Après  avoir  ainsi  prié  le  Conseil  d'avoir  pitié  de  sa  mi- 
sère, il  se  plaignit  de  ce  que  son  accusateur  avait  été  mis  hors  des 
prisons  avant  la  fin  de  la  cause,  (pi'on  lui  avait  accordé  un  procu- 
reur en  même  temps  qu'on  en  avait  refusé  un  à  lui,  Servet,  et  il 
finissait  |)ar  demander  que  son  affaire  fût  |)ortée  au  Conseil  des 
Deu.x  Cents,  si  les  lois  de  l'Etat  le  permettaient'.  Cette  requête  fut 
lue  en  Conseil  le  i5  septembre'.  Le  Conseil  lui  accorda  les  habits 
et  le  linge  dont  il  avait  besoin,  mais  on  continua  de  lui  refuser  un 
avocat  et  son  appel  en  Deux  Cents  lui  fut  aussi  refusé. 

'  Actes  du  procès.    Calvin  a  inséré  mes  chausses   sont   descirees  el   u'ay   de 

ces  pièces  dans  sa  Defensio  orthodoxe  jidei  quoy  changer,  ni  perpoint,  ni  chamise  que 

de  sacra  Trinitate,  éd.  de  13.34,  pp.  61  et  une  mecliante.  » 

72,  éd.  Reuss,  pp.  oOl  el  .507.  Cf.  U.C.,  '  Actes  du  procès;  Catoinio/).,  t.  Vlli, 

vol.  47,  fo  147  ro,  ,ï   sept.   {Note  des  édi-  p.  797.  [Note  des  éditeurs.) 
leurs.)  *  R.  C.,  vol.  47,  fo  147  v°. 

'  '  Les  poulx  nie  mangent  tout  vif, 


4()2  Ai;CUSAT10NS    PORTÉKS    PAR    SERVKT    CO.N'TRK    CALVIN.  1 553 

Qiu'hjues  jours  après,  Servet  présenta  une  autre  requête  '  au 
(bnseil  |)our  se  justifier  sur  le  sentiuieut  que  Calvin  lui  attrilniait, 
(le  croire  (jue  l'ànie  de  l'honnue  était  mortelle;  sur  quoi  il  dit  (|ue  de 
toutes  les  erreurs,  il  n'y  en  avait  point  de  plus  grande  et  de  plus 
dangereuse  que  celle-là,  puisqu'elle  ôte  toute  espérance  de  salut. 
Que  pour  soutenir  la  mortalité  de  l'âme,  il  faut  croire  qu'il  n'y  a 
point  de  Dieu,  point  de  résurrection  ni  de  jugement  dernier,  que 
l'histoire  de  Jésus-Christ  et  toute  l'Ecriture  sainte  ne  sont  (ju'une 
table,  que  quand  l'homme  meurt,  tout  périt  et  (ju'il  n'y  a  aucune 
différence  entre  l'homme  et  la  béte.  Que  s'il  avait  répandu  dans  le 
monde,  par  des  écrits  publics,  un  sentiment  aussi  détestable,  il  se 
condamnerait  lui-même  à  la  mort.  Qu'il  priait  donc  le  Conseil  que, 
comme  l'accusation  ipie  Calvin  avait  faite  contre  lui  se  trouverait 
fausse,  (Calvin  fùl  puni  de  la  |)eine  du  talion  et  ([ue,  pour  cet  eftel, 
il  fût  mis  en  prison  jusqu'à  ce  que  le  procès  fùl  fini  par  la  mort  de 
l'un  ou  de  l'autre.  H  ajouta  ensuite  des  plaintes  fort  vives  contre 
Calvin  de  ce  que,  oubliant  son  caractère  de  ministre  du  saint  Evan- 
gile, il  avait  fait  écrire  contre  lui  à  Lyon  et  à  Vienne  et  (jue,  pour 
lui  faire  faire  son  procès,  il  avait  envoyé  en  celte  dernière  ville 
vingt  lettres  latines  que  lui,  Servet,  avait,  écrites  à  Calvin,  et  il 
finissait  sa  requête  en  concluant  que  Calvin,  comme  magicien, 
devait  être  non  seulement  condamné,  mais  aussi  chassé  pour  tou- 
jours de  Genève  et  ses  biens  être  adjugés  à  lui,  Servet,  pour 
le  dédonmiager  du  sien  qu'il  lui  avait  fait  perdre.  Nous  aurons 
occasion  dans  la  suite  de  faire  nos  réflexions. sur  ces  injures  et 
les  manières  insultantes  dont  Servet  usait  si  mal  à  propos  contre 
Calvin. 

Cependant,  les  ministres  de  Genève  avaient  donné  un  écrit  en 
latin,  contenu  en  vingt-quatre  pages,  et  qu'ils  signèrent  tous',  par 
lequel  ils  réfutaient  toutes  les  réponses  que  Servet  avait  données 
aux  propositions  ([u'ils  avaient  tirées  de  ses  ouvrages,  lequel  écrit 


'  AoIms  (lu  procès;  celte  reqiuHe,  fu  Poupin,  Nicolas  îles  (jallars,  Jacques  Ber- 

(lale  ilu  22  septembre  1.^33,  se  trouve  re-  nani,  François  Hourgoiii!,',  Mathieu  Mali- 

produile  dans  les  Calvini  opéra,  t.  Vlll,  sié,  HeyiiiondGliuuvel,  Jean  Perler,  Michel 

p.  8;)4.  {Noie  des  éditeurs.)  (^op,  Jean  Baudoin,  Jean  de  Saint-André, 

^  Voici  leurs  noms  :  Jean  Calvin,  Ahel  Jean  Fabri,  Jean  Macar,  Nicolas  Çolladon. 


lâ^S  CONSULTATION    DES    Kfil.ISES    SLISSKS.  (n)'o 

ayant  ('(,<'  roniiiiiiiii(|ut''  à  Servet,  il  y  n'porulil  par  de  polîtes  notes 
luarninales  el  interiinéaires  forl  courtes  el  qui  étaient  mêlées  de 
(pianlilé  d'injures  el  d'rnveclives  contre  (lalvin.  H  est  vrai  que 
celui-ci  et  ses  collègues. n'avaient  pas  épargné  Servel  dans  loule  la 
suite  de  cet  écrit,  et  <|u'il  y  était  dépeint  d'assez  noires  couleurs. 
Elles  étaient  ré|)andues  dans  tout  le  discours,  mais  elles  furent  sur- 
tout placées  à  la  fin,  en  raccourci,  d'une  manière  que  Servet  y  était 
décrit  comme  un  homme  qui  renversait  absolument  toute  la  reli- 
gion. 

A  quoi  Servet  répondit  par  un  simple  démenti  à  la  |)lupart  de 
ces  articles.  Toute  cette  réfutation  est  aussi  imprimée  dans  les 
Oeuvres  de  Calvin  ' . 

Quand  le  procès  eut  été  instruit  de  celle  manière,  le  (lonseil 
trouva  (pie  la  matière  avait  été  assez  (lél)altue  de  |)arl  el  d'autre  el 
(pi'il  était  teuq)s  de  penser  au  jugement.  Mais,  [)our  y  procéder 
avec  plus  de  connaissance  de  cause,  il  tut  bien  aise  auparavant 
d'avoir  le  sentiment  des  églises  réformées  de  Suisse  sur  les  hérésies 
de  Servet,  méthode  qui  avait  déjà  été  pratiquée,  comme  nous 
l'avons  vu  ci-dessus,  dans  l'affaire  de  Bolsec.  On  envoya  donc  à 
ces  églises  des  copies  de  tout  le  procès,  du  moins  de  tout  ce  (pii 
avait  été  dit  d'un  et  d'autre  côté,  touchant  les  questions  tliéolo- 
giques,  et  cependant  il  fui  résolu  que  Servet  ne  serait  plus  admis  à 
rien  dire  de  nouveau  pour  sa  justification,  arrêt  dont  il  se  plaignit 
d'une  manière  fort  amère  par  une  requête  qu'il  présenta  encore  au 
Conseille  lo  octobre.  Il  marquait  par  cette  requête  qu'il  y  avait 
trois  semaines  (pi'il  avait  demandé  audience,  sans  avoir  pu  l'obtenir, 
qu'il  priait  le  Conseil,  pour  l'amour  de  Jésus-Christ,  de  ne  lui  pas 
refuser  ce  qu'il  accorderait  à  un  Turc,  surtout  puisqu'il  avait  des 
choses  de  grande  importance  et  très  nécessaires  à  sa  cause  à  repré- 
senter. Il  ajoutait,  après  cela,  qu'encore  que  le  magistral  eût 
ordonné  (pi'on  le  tînt  plus  propre,  on  en  avait  rien  fait  et  qu'il  se 
tiouvait  dans  un  état  encore  |)lus  |)itoyable  qu'il  n'avait  été.  Oue 
d'ailleurs  il  souffrait  beaucoup  du  froid,  ce  qui  lui  réveillait  certains 


'  Defetinio.  éi\.  de  ISrii,  p.  82;  éd.  Heuss,  p.   319.  L'uiigiiial  lijjnie  aux  artes  du 
procès.  iNotf  (tes  éditi-tirs.) 


[^^l^  RÉPONSES    DES    ÉGUSES.  1 553 

maux  1res  douloureux  auxquels  il  élail  sujet,  eufin  que  l'on  en 
usail  avec  lui  avec  une  horrible  cruauté,  puiscju'on  lui  ôlail  même 
la  liberté  de  demander  les  choses  qui  lui  étaient  absolument  néces- 
saires. Qu'ainsi  il  conjurait  le  Conseil  d'ordonner,  ou  par  des  prin- 
cipes d'équité,  ou  par  des  mouvemens  de  pitié,  que  l'on  cessât  de 
le  traiter  d'une  manière  si  indig-ne  et  si  barbare  ' . 

Cependant  l'exprès  qui  avait  été  envoyé  aux  états  et  aux 
ég-lises  réformées  de  Suisse  étant  de  retour,  en  rapporta  des  lettres 
que  l'on  voit  parmi  les  lettres  imprimées  de  Calvin.  Celle  des 
ministres  de  Berne,  quoique  plus  courte  de  beaucoup  que  celles  de 
Zurich  et  de  Bàle,  caractérise  pourtant  assez  bien  Servet  et,  sans 
porter  le  mai'istral.  de  Genève  à  pousser  les  choses  à  l'extrémité  à 
son  éqard,  lui  indifjuait  cependant  cpi'il  fallait  prendre  des  pré- 
cautions pour  empêcher  que  ses  en-eurs  ne  fissent  des  progrès 
dans  le  monde  chrétien'. 

La  lettre  de  l'ég-lise  de  Zurich,  qui  (Hait  dans  les  mêmes  idées, 
était  beaucou|)  plus  circonstanciée  que  celle  de  Berne,  mais  pour 
ne  i^as  tomber  dans  une  trop  grande  longueur,  nous  ne  la  rap|)or- 
terons  pas,  surtout  |)arce  cpi'elle  se  trouve  avec  celles  des  autres 
églises  parmi  les  lettres  imprimées  de  Calvin,  comme  nous  l'avons 
déjà  dit'.  Quand  le  Conseil  eut  reçu  ces  réponses,  de  même  que 
celles  de  Bàle  et  Schaffhouse*,  il  procéda  au  jugement  de  Servet  et 
le  condanma  à  être  brûlé  vif.  L'abrégé  de  son  procès  et  sa  sen- 
tence, qui  furent  lus  de  dessus  le  tribunal  le  27  octobre,  étaient 
conçus  en  ces  termes  '  : 


'Actes    du    procès;    Caloini    op..  mois.  Jean  Ghaulemps,  Pierre  Mallagayod. 

t.  VIII,  p.  80ti.  Cf.  R.C.,  vol.  47,f<>ifi2  v'i.  Guillauiue  Beney,  Claude  Rigot,   Micliel 

(JVo«e  des  édiUurs.)  De  l'Arclie,  Claude  Vandel,  J.ean-Baptiste 

2  Calviniop.,  t.  VIII,  p.  818.  Sept,  J.-A.  Curtet  dit  Bothellier,  Amlilard 

»  Elle  a  aussi  été  reproduite  par  Cal-  Corne,    Pierre    Bonna,    Henri    Aubert, 

vin  dans  sa  Defeosio,  éd.  de  loo4,  p.  125,  P.-J.  Jessé,  Claude  Du  Pan  et  Jean  Lam- 

éd.  Reuss,  p.  55a.  (Note  des  éditeurs.)  bert.  Cinq  conseillers  n'assistèrent  pas  à 

«  Calviniop.,  t.  VIII,  pp.  810  et  820.  la  séance  :  Ant.  Chiccand,  J.   Des  Arts, 

»  La  décision  du  Conseil  fut  prise  le  Hudriod   Du  Mollard .   Pierre   Vandel  et 

jeudi  26  octobre  ;  R.  C,  vol.  47,  f»  169  vo.  Gaspard  Favre.  {Note  des  éditeurs.) 
Étaient  présents  :  Ami  Perrin,  Etienne  de  '  Actes  du  procès;  Cn/eint  op..  t.  VIII, 

Chapeanrouge,  Domaine  dArlod,    Pernet  p.  827.  Le  texte  a  été  collationné  par  nous 

De  Fosses,  Jean  Philippin,  François  Clia  sur  l'original.  (Note  des  éditeurs.) 


K)53  SKNTENCE    »E    SEKVET.  4f)5 

Le  procès  faicl  et  formé  par  devant  nez  très  redoublés  seigneurs  Scin- 
diqiies  juges  des  causes  criminelles  de  ceste  cité  à  la  poursuitte  et  instance 
du  Seigneur  Lieutenant  de  ceste  dicte  cité,  esdictes  causes  instant 

Contre 
Michel  Servet  de  Villeneufve  au  Royaume  d'Aragon  en  Hespagne, 

Lequel  premièrement  est  esté  atteint  de  avoir,  il  y  a  environ  vingt  troys 
à  vingt  (juatre  ans,  faict  imprimer  mig  livre  à  Agnou  en  Alemagne,  contre 
la  saincte  individue  trinité.  contenant  plusieurs  et  gnins  blapliemes  contre 
icelle,  grandement  scandaleux,  es  églises  desdictes  Alemagnes,  lequel  livre 
il  a  spontanément  confessé  avoir  faict  imprimer,  nonobstant  les  renions- 
trances  et  corrections  à  luy  faictes,  de  ses  faulses  opinions,  par  les  scavans 
docteurs  evangelistes  desdictes  Alemagnes. 

Item  et  leijuel  livre  est  esté  par  les  docteurs  d'icelles  églises  d'Ale- 
magne,  comme  plein  d'iieresie  reprouvé,  et  ledict  Servet  rendu  fugitif  des- 
dictes Alemagnes  à  cause  dudict  livre. 

Item  et  nonobstant  cela  ledict  Servet  a  persévéré  en  ses  faulses  erreurs, 
infectant  d'icelles  plusieurs  à  son  possible. 

Item  et  non  content  de  cela  pour  mieulx  divulguer  et  espanclier  son 
dict  venin  et  hérésie,  dempuys  peu  de  temps  en  ça,  il  a  faicl  imprimer 
ung  aultre  livre,  à  cachettes,  dans  Vienne  en  Dauiphiné,  remply  desdictes 
hérésies  horribles  et  exécrables  blaphemes,  contre  la  saincte  trinité.  contre 
le  fliz  de  Dieu,  contre  le  baptesme  des  petis  enfans  et  autres  plusieurs 
sainctz  passages  et  fondemens  de  la  religion  chrestienne. 

Item  et  a  spontanément  confessé  qu'en  iceluy  livre  il  appelle  ceux  (jui 
croyent  en  la  trinité,  Trinitaires  et  Atheistes. 

Item  et  qu'il  appelle  icelle  trinité  ung  diable  et  monstre  à  troys  testes. 

Item  et  contie  le  vray  fondement  de  la  religion  chrestienne  et  blaphe- 
mant  detestablement  contre  le  filz  de  Dieu,  a  dict  lesuchrist  n'estre  filz  de 
Dieu  de  toute  éternité,  ains  tant  seulement  dempuys  son  incarnation. 

Item  et  contre  ce  que  dict  l'escripture,  lesuchrist  estre  lllz  de  David 
selon  la  chair,  il  le  nye  malheureusement  disant  iceluy  estre  crée  de  la 
substance  de  Dieu  le  Père,  ayant  receu  troys  elemens  d'iceluy  et  ung  tant 
seulement  de  la  vierge,  en  quoy  mescliarament  il  prétend  abolir  la  vraye  et 
entière  humanité  de  nostre  seigneur  lesuchrist,  la  souveraine  consolation 
du  pouvre  genre  humain. 

Item  et  que  le  baptesme  des  petis  enfans  n'est  que  une  invention  diabo- 
liijue  et  sorcellerie. 

Item  et  plusieurs  auitres  poinctz  et  articles  et  exécrables  blaphemes 
desquelz  ledict  livre  est  tout  farcy,  grandement  scandaleux,  et  contre  l'hon- 
neur et  maiesté  de  Dieu,  du  fdz  de  Dieu  et  du  Sainct  esprit,  qu'est  ung  cruel 
et  liorrible  murtrissement  perdition  et  ruine  de  plusieurs  pouvres  âmes. 


/(()(»  SENTENCK    DE    SERVKT.  1^53 

eslans  fiiir  sa  dessusdicte  desloyal)le  et  détestable  doctrine  trahies,  ciiose 
espnuvantabie  à  reciter. 

Item  et  lequel  Servet  remply  de  malice  intitula  iceluy  son  livre  ainsi 
dressé  contre  Dieu  et  sa  saincte  doctrine  evangelique.  Cliristinnismi  irstitu- 
lin.  qu'est  à  dire.  Restitution  du  Christianisme,  et  ce  pour  mieux  sediiyre  et 
tromper  les  pouvres  ignorans.  et  pour  plus  commodément  infecter  de  son 
malheureux  et  meschant  venin  les  lecteurs  de  sondict  livre  soubz  l'umbre 
de  bonne  doctrine. 

Item  et  oultre  le  dessusdict  livre,  assaillant  par  lettres  mesmes  nostre 
foy.  et  mettant  peine  icelle  infecter  de  sa  poison,  a  voluntaireraent  confessé 
et  recongnu  avoir  escriptes  lettres  à  ung  des  ministres  de  ceste  cité,  dans 
laquelle  entre  aultres  plusieurs  horribles  et  énormes  blaphemes  contre 
nostre  saincte  Religion  evangelique,  il  dict  nostre  Evangile  estre  sans  foy  et 
sans  Dieu,  et  (jue  pour  ung  Dieu  nous  avons  ung  Cerbère  à  troys  testes. 

Item  et  a  davantage  voluntairement  confessé  que  au  dessusdict  lieu  de 
Vienne  à  cause  d'iceluy  meschant  et  abominable  livre  et  opinions,  il  fut 
lairt  prisonnier,  lesquelles  prisons  perfidement  il  rompit  et  eschappa. 

Item  et  n'est  seulement  dressé  ledicl  Servet  en  sa  doctrine  contie  la 
vraye  Religion  chrestienne,  mais  comme  arrogant  innovateur  d'heresies. 
contre  la  papistique  et  aultres,  si  que  à  Vienne  mesmes  il  est  esté  bruslé  en 
effigie,  et  de  ses  dictz  livres  cinq  basles  hruslés. 

Item  et  nonobstant  tout  cela,  estant  icy  es  prisons  de  ceste  cité  détenu 
n'a  laissé  de  persister  malicieusement  en  sesdictes  meschantes  et  détesta- 
bles erreurs,  les  tachant  soustenir  avec  iniiires  et  calumnies  contre  tous 
vrays  Chrestiens  et  fidelles  tenementiers  de  la  pure  immaculée  religion 
chrestienne,  les  appellant  trinitaires.  atheistes  et  sorciers,  nonobstant  les 
remonstrances  à  luy  desia  des  longtemps  en  Alemagne,  comment  est  dict, 
faictes,  et  au  mespris  des  reprehensions,  emprisonnemens  et  corrections 
à  luy  tant  ailleurs  que  icy  faictes. 

Comment  plus  amplement  et  au  long  est  contenu  en  son  procès. 

Et  Nous  .Sindlques  juges  des  causes  criminelles  de  ceste  cite,  ayans 
veu  le  procès  falct  et  formé  par  devant  nous,  à  l'instance  de  nostre  Lieute- 
nant esdlctes  causes  Instant  contre  toy,  Michel  Servet  de  Villeneufve  au 
royaume  d'Arragon  en  Espagne,  par  lequel  et  tez  voluntaires  confessions  en 
noz  mains  faictes  et  par  plusieurs  foys  réitérées,  et  tez  livres  devant  nous 
produlclz,  nous  conste  et  apart  toy  Servet,  avoir  des  longtems,  mys  en  avant 
doctrine  faulse  et  pleinement  heretlcale,  et  Icelle  mettant  arrler  toutes 
remonstrances  et  corrections,  avoir  d'une  malltleuse  et  perverse  obstination 
perseveremment  semée  et  divulguée  jusques  à  Impression  de  livres  publl- 
(pies,  contre  Dieu  le  Père,  le  filz  et  le  salnct  Esprit,  brefz  contre  les  vrays 
fondeniens  de  la  religion  chrestienne.  et  par  cella  taché  de  faire  schisme  et 


iHH.'^  SlPPLinK    DK    SKKVKT.  4'J7 

troble  on  l'église  de  Dieu,  dont  meinles  anies  ont  |ieii  esti-e  ruinées  et  per- 
dues, cliose  lioriihle  et  espovantable,  scandaleuse  et  infectante,  et  n'avoir 
eu  honte  ny  horreur  de  te  dresser  toulallemenl  contre  la  maiesté  divine  et 
saincte  Trinité,  ains  avoir  mys  peyne  et  t'eslre  employé  ohstinement  à 
infecter  le  monde  de  tez  hérésies  et  puante  poyson  liereiicale.  cas  et  crime 
d'iieresie  griefz  et  détestable  et  méritant  grieve  punition  corporelle.  A  cez 
cau.ses  et  aultres  iustes  à  ce  nous  mouvantes,  desirans  de  purger  l'église  de 
Dieu  de  tel  infectement  et  retrancher  d'ycelle  tel  membre  pourry.  ayans  heu 
bonne  participalion  de  conseil  avec  noz  citoiens  et  ayans  invoqué  le  nom 
de  Dieu,  pour  faire  droit  jugement,  seans  pour  tribunal  au  lieu  de  noz 
majeurs,  ayans  Dieu  et  sez  sainctes  escriptures  devant  noz  yeux,  disans  au 
nom  du  Père,  du  Filz  et  du  sainct  Esprit,  par  iceste  nostre  diffinitive  sen- 
tence, laquelle  donnons  ycy  par  escript,  toy  Michel  Servet  condamnons  à 
debvoir  eslre  lié  et  mené  au  lieu  de  Champel,  et  là  debvoir  estre  à  ung 
pilotis  attaché  et  brusié  tout  vifz  avec  ton  livre  tant  escript  de  ta  main  que  im- 
primé, jusques  à  ce  que  ton  corps  soit  reduict  en  cendre,  et  ainsin  finiras  tez 
iours  pour  donner  exemple  aux  aultres  qui  tel  cas  vouldroient  comraectre. 
Et  à  vous  nostre  Lieutenant  commandons  nostre  présente  sentence 
faictes  mectre  en  exécution. 

Leheue  par  le  sgr.  sind.  Darlod  le  27  octobris  1353. 

Cette  sentence  fut  exécutée  le  même  jour,  27  octobre'.  Servet 
fut  accompagné  au  supplice  par  Farel,  qui  était  alors  venu  faire 
un  voyage  à  Genève'.  Roset  dit  que  l'on  ne  put  pas  juger  que 
Servet  fût  mù  de  (juelque  repenlance,  mais  qu'il  parut  visiblement 
que  les  frayeurs  de  la  mort  faisaient  un  terril  île  effet  sur  lui,  par 
les  cris  redoublés  de  miséricorde  qu'il  poussait  à  tous  momens\ 

Calvin  avait  si  bien  fait  sa  partie  en  Conseil  que  l'avis  qui 
prévalut  et  qui  condamnait  Servet  à  la  peine  capitale  l'emporta  de 
beaucoup.  Cependant  je  trouve  par  une  des  lettres  imprimées  de 
Calvin  à  Farel  '  t[u'Ami  Perrin  n'était  point  de  ce  sentiment  et  qu'il 
fit  ce  qu'il  put  pour  exempter  Servet  du  dernier  supplice,  et  que, 
malgré  son  crédit,  ne  pouvant  pas  faire  passer  son  avis  en  Petit 

'  Actes  du  procès;  Ca/cùit  0/).,  I.  VIII.  dit  à  cette  occasion  un  biographe  de  Cal- 

p.  830.  (Note  des  éditeurs.)  via,  eut  le  triste  honneur  île  se  inoutrer 

'  Voir  à   ce  sujet   la  lettre   adressée  plus  dur  encore  que  son  collètrue.   {Note 

par  Farel  au  pasteur  Blaurer,  en  date  du  des  éditeurs.) 

10  déc.  155:!,  Calvini  op.,  t.  XIV,  p.  693,  »  Ouvr.  cité.  liv.  V,  cliap.  50,  p.  354. 

et  la   Defensio  de  Calvin,   ibid.,  t.   VIII,  *  Opéra,  I.  XIV,  n»  1S39,   lellre  du 

p.  498  ;  éd.  française  de  1554,  p. 95.  Farel,  26  octobre. 


49^  ''ES    BIE.XS    DE    SERVET.  l553 

Const'il,  il  fit,  ses  efforts,  mais  imililenienl,  pour  faire  porter  la 
cause  de  Servel  en  Deux  Oiits.  (lalviii  ajoute  dans  la  même  lettre 
que  lui  et  ses  collègues  firent  ce  (pi'ils  purent  pour  taire  changer 
au  Conseil  le  genre  de  mort  auquel  Servet  avait  été  condamné  en 
un  autre  moins  rigoureux,  mais  qu'ils  n'eu  puieut  venir  à  hout  '.  Si 
Perrin  favorisa  Servet,  il  y  a  beaucoup  d'apparence  que  ce  fut  plu- 
tôt par  un  esprit  de  cabale  que  par  un  princi|n'  de  vertu.  Ennemi 
déclaré  qu'il  était  de  Calvin,  il  suffisait  que  celui-ci  eut  pris  un 
parti  pour  que  Perrin  suivît  une  route  opposée.  Perrin,  au  reste, 
ne  fut  pas  le  seul  qui  voulut  sauver  Servet  du  dernier  sup|)lice  : 
Berthelier,  autre  chef  de  la  cabale  libertine,  avait  fait  bien  des 
démarches  en  sa  faveur'. 

Les  biens  (jue  pouvait  avoir  avec  lui  Servet  furent  confisfpu's, 
selon  la  coutume,  au  [)rofit  de  la  Seigneurie.  Ils  consistaient  en 
quatre-vingt-dix-se[)t  écus  en  argent,  six  anneaux  d'or,  savoir  une 
grande  turquoise,  un  saphir  blanc,  une  table  de  diamant,  un  lubis, 
une  grande  émeraude  du  Pérou,  un  ainieau  à  cacheter,  une  chaîne 
d'or  du  poids  de  dix-huit  écus  et  deux  obligations'.  Servetavait  du 
bien  en  France  pour  une  somme  beaucoup  j)lus  considérable,  qui 
était  estimée  monter  à  trois  ou  quatre  mille  écus  et  ([ui  avait  été  adju- 
g'ée  par  le  roi  de  France  au  fils  de  M.  de  Maugiron,  gouverneur  du 
Uauphiné.  Ce  bien  consistait  en  diverses  cédules  qui  n'étaient  point 
connues  à  Vienne  lorsque  Servet  rompit  les  prisons  de  cette  ville,  ce 
qui  porta  le  seigneur  de  Maugiron  à  prier  les  seigneurs  de  Genève, 
pendant  la  détention  de  Servet,  d'exiger  de  lui  (pi'il  déclarât  ses  débi- 
teurs, afin  que  celui  à  qui  ses  biens  avaient  été  donnés  pût  en  profi- 
ter*. Le  Conseil,  pour  faire  plaisir  au  seigneur  de  Maugiron,  pressa 
Servet  là-dessus,  mais  celui-ci  ayant  répondu  (pie  ce  fait  n'avait 

'  I^es    éditeurs    des    Caltnni    opéra  faveur  deServet,  voirR.  C,  vol.  47.  f»  1.35, 

(I.   XIV,  p.  657.  note  3)  font  remarquer  à  dans  Calmni  op.,  t.  VIII,  p.  742.  (Noie  des 

ce  propos  ([ue  les  registres  du  Conseil  ne  éditeurs.) 

portent  pas  trace  de  cette  intervention  et  '  R.  G.,  vol.  47,  f»  171  v»;    Calrini 

que  si  les  ministres  en  corps  avaient  tenté  op.,  t.  VIII,  p.  831,  et  Archives  de  Genève, 

une  déniarclie  pour  adoucir  la  rigueur  du  P.  H.,  n»  15ilW».  inventaire  des  elTels  de 

supplice  de  Servel,  il   n'est  guère  admis-  Ser\el.  (Note  des  éditeurs.) 
sible  que  les  actes  pulilics  l'eussent  passé  *  Lettre  datée  de  Reauvoir,  211  aofit. 

!iow>  Mence.  {Note  des  éditeurs.)  Actes   du    procès,   Calrini  op.,    I.    VIII, 

^  Sur  l'intervention  de  Rertheliei'  eu  p.  "(M.  (Note  des  éditeurs  ) 


15.")!^        KKFI. EXIONS    DE    l'aUTEIU    SIU     I.E     l'UOCÈS    OE    SEKVET.  /(()() 

aucun  rapport  au  cas  pour  lequel  ilélait,  ()ris()iuiicr,  il  priail  Ictloii- 
soil  (le  lU' ricii  cxii^cr  do  lui  là-dossus,  parce  (pi'uue  telle  (léclaraliou 
pourrail  nuire  à  beaucoup  de  pauvres  i^ens  (|ui  lui  devaienl,,  (|u'il 
('■iaii  liiea  aise  (|ue  l'on  u'in([uiétàl  pas,  ou  ae  le  pi'cssa  pas  davan- 
lage'  et  ou  répondit  au  soigneur  de  Maugirou  que  l'on  n'avait  pu 
tirer  aucun  éclaircissement  de  Servet  sur  ce  qu'il  avait  demandé'. 

J'ai  déjà  insiimé  ci-devani  que  je  ne  |)ouvais  pas  |)asser  sur  ce 
jugement  si  extraordinaire  de  Michel  Servet,  (|ui  fit,  dans  le  tenq)s 
([u'il  fut,  rendu  et  qui  a  lait,  dans  la  suite,  tant  de  bruit  dans  le 
monde  et  si  |)eu  d'iiomienr  à  ceux  qui  en  lurent  les  auteurs,  sans 
quelque  réflexion. 

Je  remarque  qu'il  y  eut  trois  choses  qui  excitèrent  l'indigna- 
tion de  ses  juges  et  qui,  toutes  ensemble,  purent  les  porter  à  lui 
infliger  un  supplice  aussi  horrible  que  celui  du  feu  :  l'une,  ses 
senlimens  hétérodoxes  sur  la  religion  et  surtout  ceux  qu'il  avait  à 
l'égard  de  la  Trinité  ;  l'autre,  les  expressions  injurieuses  dont  il  se 
servait  pour  marquer  les  sentimens  qu'il  condamnait,  et  la  troi- 
sième, les  démentis  tju'il  donnait  à  Calvin  et  les  injures  grossières 
qu'il  vomissait  contre  lui. 

Au  premier  égard,'il  paraît  clairement,  et  par  ses  écrits  et  par 
toute  la  suite  de  ses  disputes  avec  les  ministres,  qu'il  était  dans  des 
idées  fort  différentes  des  leurs  sur  la  Trinité  et  qu'encore  qu'il  se 
servît  du  terme  de  personne  comme  Calvin,  il  en  déterminait  le 
sens  et  n'entendait  par  ce  mot  qu'une  certaine  modification  de  la 
divinité,  mais  en  même  tenq^s,  l'on  voit  que  la  crainte  de  faire  trois 
dieux  en  donnant  au  mot  de  personne  un  sens  qui  approchât  de 
celui  du  mot  de  substance,  l'avait  fait  tondjer  dans  ce  sentiment, 
cette  expression  de  personne  pouvant  très  facilement  être  prise,  et 
étant  prise  par  la  plupart  des  §"ens,  surtout  par  le  vulgaire,  dans 
cette  signification,  ce  qui  aussi  avait  rendu  par  le  passé  la  religion 
chrétienne  et  la  rendait  actuellement  odieuse  aux  Juifs  et  aux 
Turcs,  comme  si  les  chrétiens  reconnaissaient  trois  dieux,  de  sorte 
que  l'on  ne  saurait  s'empêcher  de  croire  que  Servet  ne  fût  de  très 

'  Huitième  inlerrogaloire  de  Servet,  "  Ibid.,  p.  794;  celle  réponse  est  du 

Calvini  op.,  t.  Vlll.  p.  792.  {Note  des  édi-      1er  septeiulire.  (JVoîf;  des  édileuis.) 
leurs.) 


iJOO  SINCKRITK    DRS    OPINIONS    DR    SERVET.  I  Itil,) 

bonne  foi  dans  ses  senlimens,  et  même  (jue  par  un  principe  de 
conscience,  dans  la  vue  de  l'aire  connaître  ce  (pi'il  |)ensait  èlre  la 
vérité,  il  ne  se  crût  obligé  de  s'ex[)li(|uer  là-dessus,  comme  il  avait 
fait  dans  ses  écrits.  Cela  posé,  c'est  une  cliose  surprenante,  je  ne 
dis  pas  (|ue  des  chrétiens,  mais  que  des  personnes  cjui  oui  quelrpie 
idée  des  premiers  principes  de  l'équité  aieiit  été  cai)ables  de  se 
porter  à  une  extrémité  aussi  horrible  que  celle  de  condamner  à  la 
mort  un  homme  de  ce  caractère.  Il  paraissait  fortement  persuadt' 
de  tous  les  principes  de  la  morale  et  de  la  relii>ion  nalurelle,  il 
croyait  de  tout  son  cœur  l'existence  de  Dieu  et  l'Immoi-talité  de 
l'âme,  il  n'avait  aucun  doute  sur  la  divinité  de  r^critiu-e  sainte, 
tout  son  crime  était  d'en  explicpier  mal  certains  passages  aux(|uels 
il  ne  donnait  pas  le  même  sens  que  Calvin  et  les  autres  docteurs 
réformés,  |)arce  qu'il  ne  croyait  |)as  en  conscience  pouvoir  le 
donner  et  que  son  esprit  était  fait  d'une  manière  qu'il  lui  était  im- 
possible d'être  dans  d'aiiti'cs  s(>ntimens,  du  moins  à  en  juger  par 
ce  qui  pouvait  paraître  aux  yeux  des  hommes.  Il  n'y  avait  ipie 
Dieu,  le  grand  scrutateur  des  cœurs,  qui  pût  savoir  si  les  intentions 
de  Servet  étaient  droites  ou  s'il  n'y  avait  dans  son  procédé  que 
malice,  hypocrisie  et  dissimulation,  si  c'était  contre  les  mouvemens 
de  sa  conscience,  de  gaieté  de  cœur,  par  vaine  gloire  ou  pour 
offenser  la  divinité  qu'il  avançait  les  sentimens  dont  nous  avons 
parlé,  ou  s'il  agissait  dans  des  vues  toutes  différentes.  Ses  mœurs, 
surtout,  étant  régulières  comme  elles  l'étaient',  il  n'y  avait  aucun 
lieu  d'attribuer  ses  sentimens  à  de  mauvais  principes.  L'on  ne 
pouvait  pas  non  plus  ilire  que  ses  opinions  tendissent  au  boule- 
versement des  sociétés,  puisqu'il  avait  déclaré  dans  ses  réponses 
qu'encore  qu'il  fut  dans  les  idées  des  anabaptistes  par  rapport  au 
baptême  des  petits  enfants,  il  détestait  cependant  les.  sentimens 
fanatiques  de  ceux  d'entre  eux  (pii  ne  voulaient  s'engager  par 
aucun  serment  aux  magistrats. 

De   plus,  Servet   n'ayant  point   doginalisi'   dans  Ccn('\e,  au 
contraire,  s'y  étant  tenu  caché  et  n'y  faisant  de  séjour  cpi'en  atten- 


'  (Juel(|ue  effort  i|iie  l'on   fil.  ihins  les  iiiterroiîaloires  (uril  snliil,   |i(ii\i'  troiuer 
redire  quelque  cliose  contre  Ini  île  ce  ri'ité  là.  on  n'en  |inl  \enii-  a  Ijoul. 


i553 


INCONSEyUENGE    DE    CAhVI.N. 


.toi 


(Jaiil  (le  li-oM\(M-  (|iicl(|uo  coininodih'  |)()iir  t'Hiic  le  voyaqe  de 
Naples  oi'i  lions  avons  vu  (|iril  se  [troposail  d'allei-  liiiir  ses  jours, 
on  ne  |)oiivail  |)as  le  iei>anler  eoninie  un  lioniiiie  i|iii  eùl  eu  dessein 
de  troubler  eu  aucune  manière  l'Elal,  ni  l'Église.  Les  églises 
de  Suisse  avaient  hien  éeril  aux  seigneurs  de  Genèv(>  (in'elles 
croyaieiil  ([u'ils  l'eraienl  hieii  de  délivrer,  non  seiiieiiienl  leurs 
églises,  mais  les  aiilres  aussi,  d'un  lioiniiie  (|iii  a\ail  des  seiili- 
mens  aussi  periiieieiix  (|!ie  ceux  (jne  soulenail  Servel,  mais  elles 
n'avaienl  point  Fait  l'iilendre  (|ne  ce  tut  par  la  iiKjrt  (ju'il  fallût  le 
taire',  el  (|uaud  elles  auraient  été  d'un  sentiment  si  contraire  à  l'es- 
|iiil  du  elirislianisme,  les  Genevois  n'auraient  été  par  là  nullement 
aiitorisé's  à  taire  ce  ipi'ils  tirent. 

Knfiii,  Fou  ne  saurait  assez  s'étonner  (pie,  dans  le  temps  oue 
Calvin  el  ses  collègues  criaient  contre  les  supplices  ipie  les  catho- 
lirpies  Faisaient  soutîVir  actuellement  aux  réformés  comme  contre 
une  liarbarie  alFreuse  —  connne  la  chose  paraît,  eulie  autres,  par 
une  lettre  de  Calvin  écrite  à  Snlzer,  le  9  septend)re  1553= ,  dans  le 
temps  (pic  le  procès  de  Servet  se  poursuivait  avec  la  plus  grande 
vigueur  —  l'on  ne  saurait,  dis-je,  assez  s'étonner  (preux-mèines 
fussent  aiiiiiK's  d'un  esprit  semblable'.   L'on  ne  peut  pas  dire  eu 


'  Kllcs  lie  i-e.-oiiiriiaiJil;ii(Mit  pas,  il  est 
vrai,  iriiiie  iiiaiiii're  explicile  d'i'ilcr  la  vie 
à  Servet,  mais  elh^s  coinlaiimaieiit  sesiloc- 
trinesavec  la  dernière  énergie  el  d'avance 
approuvaient  une  sentence  capitale.  Leurs 
réponses,  dit  avec  raison  M.  (Jlioisy  (ouvr. 
cité,  p.  14.1),  ont  été  son  arnU  de  mort. 
Elles  ont  paralysé,  en  effet,  l'action  du 
parti  perriniste,  ipii  n'osa  pas  absoudre 
nn  homme  coiidamiiL'  par  la  voix  unaniinc 
des  églises.  C'est  l'exacte  contre-partie  du 
procès  de  Bolsec.  tXute  des  éditeurs.) 

'  Catvini  op.,  t.  .\1V,  n»  1793. 

"  t'.eUe  contradiction  n'existe  pas  aux 
yeux  de  CaKin.  Il  ne  peut  voir  aucune 
analogie  entre  ceux  qui  sont  poursuivis 
parce  ([u'ils  confes-senl  la  verilé  et  ceux 
qui  l'attaquent.  .  Les  magistrats  clirélieiis, 
écrit-il  à  Snlzer  dans  la  lettre  citée  plus 
liant,  doivent  rougir  de  montrer  si  peu 
d'ardeur  à  protéger  la  vérité,  alors  que  les 


papistes,  pleins  de  zèle  à  défendre  l(.>urs  su- 
perstitions, vont,  dans  leur  fureur,  jus(pi'à 
verser  le  sang  innocent.  »  Quelle  logique, 
s'écrient  à  ce  propos  les  éditeurs  strasbour- 
geois  des  Oeuvres  de  Calvin,  (pielle  mons- 
trueuse argumentation,  quel  sens  de  la  reli- 
gion! Mais  ce  sophisme  n'est  pas  particulier 
.i  Calvin  :  il  est  courant  chez  les  réforma 
leurs.  Farel  le  développe  avec  sa  violence 
habituelle  dans  une  de  ses  lettres  à  Calvin 
(Op..  t.  XIV,  no  1792)  :  Haller,  liullinger, 
Mélanchthon  lui-même  approuvent  sans 
réserve  ta  condamnation  de  Servet,  et 
Bèze  va  systématiser  la  doctrine  en  son 
Traité  du  droit  des  magistrats  dans  la  pu- 
nition des  héréti([ues.  La  correspondance 
des  réformateurs  montre  mèmi'  i\ne.  bien 
loin  de  voir  une  contiadiction  dans  leur 
altitude  à  l'égard  de  Servet,  Calvin  et  ses 
collègues  des  églises  suisses  considéraient, 
au  contraire,  que  le  supplice  d'un  homme 


5o2  INFLUENCE    DU    CATHOLICISME    SUR    CALVLN.  155!^ 

faveur  de  Calvin  que  les  catholiques  persécutaient  la  vérité  et  que 
lui  n'en  voulait  ([u'à  l'erreur,  puistjue  les  catholiques  étaient  aulanl 
persuadés  de  la  vérité  de  ceux  de  leurs  do^ni(>s  que  les  réfornu-s 
rejetaii'ut,  tels  qu'étaient  la  transsubstantiation,  le  sacrifice  de  la 
messe,  l'invocation  des  saints,  etc.,  que, les  réformés  le  pouvaient 
être  de  la  certitude  de  la  Trinité  de  la  manière  (jue  l'entendait 
Calvin,  et  je  ne  conçois  pas  comment  celui-ci  ne  sentait  pas  la  force 
de  cette  conséquence  naturelle  et  nécessaire.  Que  si  les  réformés 
élaienl  obligés  en  conscience  de  |)unir  les  hérétiques  du  dernier 
supplice,  et  s'ils  faisaient  une  action  digne  de  louange  en  se  portant 
à  cette  extrémité,  les  catholiques  n'étaient  pas  moins  engag-és  à  en 
user  de  la  même  manière  envers  ceux  (}ui  prêchaiejit  parmi  eux  ou 
même  qui  professaient  simplement  la  réforme,  jiuisque,  dans  leurs 
principes,  nier  la  messe,  la  transsubstantiation,  etc.,  était  une 
aussi  grande  inqjié'té  et  un  aussi  giand  blasjilième  que,  dans  les 
principes  des  réformés,  nier  la  Trinité  à  la  manière  que  Calvin  la 
concevait  ' . 

Mais  la  cause  d'un  aveuglement  si  g-rand  venait  sans  doute, 
comme  nous  l'avons  dit  ailleurs,  île  ce  que  Calvin,  (jui  était  sorti 
de  l'ég-lise  romaine  et  qui  avait  épuré  la  relig-ion  d'un  si  grand 
nombre  d'erreurs,  ne  s'était  pas  encore  défait  de  l'esprit  d'intolé- 
rance et  de  persécution  cpii  est  un  des  caractères  les  plus  odieux  du 
papisme  et  peut-être  une  de  ses  erreurs  les  plus  capitales'.  Mais  si 

dont  les  opinions  renversaient ,  à  leurs  nias^'istrats,  et  jusqu'ici  il  n'y  a  eu  pe'r- 
yeux,  les  bases  mêmes  Je  la  doctrine  chré-  sonue  qui  n'ait  échoué  pitoyablement  cou- 
tienne,  serait  pour  les  protestants  une  oc-  tre  cet  argument  ad  hominem.  »  (Note  des 
casion  providentielle  de  se  laver  de  l'accu-  éditeurs.) 

sation  d'hérésie  dirigée  contre  eux  par  les  '  Cette  remarque  très  juste  de  Gautier 

catholiques  et   pourrait  exercer  une  in-  a  été  développée  en  termes  excellents  par 

tluence  favorable  sur  le  sort  de  leurs  coreli-  M.  (Ihoisy  (ouvr.  cité,  p.  ISO)  :  «  L'Eglise 

gionnaires  de  France,  (jue  l'on  poursuivait  réformée,  dit-il,  commence  par  accepter  à 

alors  avec  la  dernière  rigueur.  (Note  des  son  tour  la  mission  entreprise  par  l'Église 

éditeurs.)  catholique,  car  elle  trouve  dans  l'Ancien 

'  Gautier  nous  parait  s'être  inspiré  Testament,  dans  la  théocratie  Israélite,  des 

ici  d'un  passage  du  Dictionnaire  de  Bayle  textes   qui  l'invitent  formellement  à  em- 

(art.  Bèze),  oii  le  grand  critique  ruine  en  ployer  la  contrainte  et  la  force  pour  faire 

deux  mots  la  théorie  de  Calvin  et  de  ses  régner  Dieu.  Elle  méconnaît  entièrement 

collègues  :  «  Dès  que  les  protestants  se  à  torigine  —  étant  encore  dominée  par 

plaignent,  écrit-il,  on  leur  allègue  le  droit  l'esprit  scholastique  et  juridique  du  moyen 

que  Calvin  et  Bèze  ont  reconnu  dans  les  âge  —  que  l'économie  de  la  loi  a  fait  place 


'•^•"••^  TOIVIS     DE     SKHVKT     A     l,'l':(  i.\  lU  >     I)K     CAI.VIX.  5o3 

Calvin  ('-lail,  dans  cet  cspril,  l'on  peiil  (lii(>  (|iie.  Serve!  (''lail,  dans  les 
mêmes  dispositions,  |)nis(|iie,  comme  nons  l'avons  vu  ci-devanl,  il 
ronvenail  (|Me  s'il  enlern  que  l'àme  ri'élail  pas  iinmorlclle,  il  anrail 
rri(''ii(('' la  inoi'l.  Les  lermes  odieux  el  (pii  ne  |)onvaicn(,  èl.re  reuar- 
d(''s  (|ne  comme  impies  el   excilci'  dans  l'espcil   de  l'horreur  et  de 
i'indii-nalion,  dcsipiels  il  se  seivail   pom-  désiniHM-  l'arlicle  (pn°  ('-(ail 
regardé  connue  le  j)lus  sacii'  de  la  religion  —  lorsqu'il  appelai!, 
par  exem|)le,  la  Trinité,  conçue  à  la  manière  ordinair-e,  un  Orlière 
à    Irois    !è!es   —   ces    leiim's,    tlis-je,    manpiaient    (pi'ils    n'avait, 
poinicncore  com|ii-is  (|ue  rH]vangilc  n(^  respire  et  ne  recommande 
rien  !an!,  (pTuii  cs|iril  de  douceur,  de  cliarilé  cl  de  moiléralion,  et 
(pi'un  s!vle  |)lcin  d'inveclives  el   d'injures  est  le  moins  propre  de 
tous  à  insinuer  el  à  persuader  la  vi'ril/',  de  sorte  (pi'à  cel  égard  on 
ne  saurai! disconvenir  que  Serve!,  ne  Fù!  très  blâmable.  L'on  ne  sau- 
rait, non  plus  être  t.ro|)  indigm''  du  langage  (ju'il  tenail.  dans  les  pri- 
sons même;  les  noms  d'imposteur,  de  pendard,  de  magicien,  de 
sorcier   et  les   démenlis  perpétuels    (pi'il   dotmail    à    Calvin    mai- 
(piaienl  dans  cet  homme-là  un  orgueil  et   une  brutalité  insuppor- 
tables; la  modestie  convient  dans  tous  les  états  de  la  vie,  mais  elle 
doit  paraître  sm-tout  dans  des  personnes  qui  se  voient  sous  les 
mains  de  la  justice,  et  l'orgueil  et  la  fierté  dans  une  situation  si 
Immdiante  ne  peuveni  être  regardés  qu'avec  horreur  et  comme  la 
marque  d'un  très  mauvais  cœur.  Aussi  il  n'y  a  pas  de  doute  (jne 
les  injures  dont  Servet  chargea  Calvin,  (jui  était  regardé  dans  Ge- 
nève, avec  justice,  avec  une  très  grande  vénération,  ne  révoltassent 
extrêmement  les  juges  contre  lui  et  ne  contribuassent  beaucoup  à 
les  déterminer  à  le  condamner  à  la   mort,  (juoique  sa  sentence, 
(jue  nous  avons  rapportée  ci-dessus,  n'en  fasse  pas  mention  d'une 
manière  bien  expresse  ' . 


à  l'ocoiioirile  de  la  grftce,  la  puissance  tlii  moiiieiitauément  ai;ressive  de  Servet  de  la 

glaive  à   la  puissance  de  la  loi  agissante  situation  politique  et  de  la  lutte  des  partis 

par  la  ctiarité...  Le  supplice  de  Servet  est  à  Genève  au  moment  du  procès.  Un  grave 

la  conséquence  du  principe  de  la  ttiéocratie  ditîérend,  dont  Gautier  va  retracer  les  plia- 

médiévale,  laquelle  s'est  prolongée,  sous  ses,  avait  surgi  entre  Calvin  et  le  Conseil 

une  forme  nouvelle,  dans  la  cité  réformée  au  sujet  du  droit  d'excommunication.   La 

calviniste.  »  tNote  des  éditeurs.)  position  du  réformateur  était  séneusemeut 

'H    faut    rapprocher   cette  attitude  nimicce  et  ses  adversaires,  disposant  de  la 


5o4  DÉBUT    DU    DÉBAT    SUK    LE    DROIT    o'EXCOiVlMUNlCATIO.X.  1553 

Le  supplice  de  Servet  fut  fort  désapprouvé  dans  le  monde', 
aussi  Calvin,  peu  de  temps  après,  fit  un  livre  sur  les  erreurs  de  cet 
hérétique' et  pour  excuser  le  procédé  que  l'on  avait  tenu  contre  lui, 
dans  lequel  il  inséra  les  principales  pièces  de  son  procès.  Le  Con- 
seil lui  permit  de  le  donner  au  public',  et  cet  ouvrage  se  trouve  im- 
primé parmi  ses  autres  Opuscules  ' .  D'un  autre  côté,  l'on  vit  paraître 
des  écrits  tout  opposés,  et  entre  autres  un  livre  intitulé  :  De  non 
paniendh  gladio  Hœretkix.  Nous  aurons  peut-être  occasion  dans 
la  suite  de  parler  |)lus  anqilement  de  ce  livret 

Pendant  le  cours  du  procès  de  Servet,  il  se  passa  une  autre 
affaire  qui  causa  de  grands  troubles  et  des  divisions  très  fâcheuses 
dans  l'église  de  Genève.  Nous  avons  vu  les  terribles  assauts  que  le 
Consistoire  avait  eu  à  soutenir  depuis  plusieurs  années  contre  les 
débauchés  e(.  avec  quelle  opiniâtreté  ceux-ci  avaient  résisté  à  son 
autorité.  Nous  avons  vu  en  particulier  (juels  démêlés  Philibert  Ber- 
ihelier,  l'un  des  plus  insolens  suppôts  de  la  cabale  libertine,  avait 
eus  avec  ce  corps  et  comment  la  sainte  Cène  lui  avait  été  interdite 
l'année  précédente  \  Il  s'était  moqué  de  cet  arrêt  du  Consistoire  et 
il  avait,  depuis,  dit  hautement  par  la  ville  que  le  magistrat  seul 
avait  le  droit  d'excommunication,  et  pour  faire  voir  (ju'il  se  mettait 

majorité  dans  lesGonseits,  parent  espérer,  chaelis  Serveti  Hispani.  etc.,  Genève,  Ro- 

uii  instant,  remporter  une  victoire  décisive.  tjert  Estienne,  1534,  pet.  in-i».  —  L'ou- 

Servet,  on  n'en  saurait  douter,  fut  mis  au  vrage  parut  presque    simultanément    en 

courant  de  ce  qui  se  passait;  c'est  alors  que,  français:   Déclaration  pour  maintenir  la 

plus  ou  moins  encouragé  par  Perrin  et  Ber-  vraye  foy,  etc.,   Genève,  Jean  (Irespin," 

tlielier,  il  quitte  l'attitude  tiabile  et  pru-  1534,  in-8.  Voir  Cahnni  op.,  t.  VIH,  Pro- 

dente  qu'il  avait  observée  jusqu'alors  et  leg.,  p.  xxix-xxxiii.  (Note  des  éditeurs.) 
passe  brusquement  de  la  défense  à  t'attaque.  °  R.  (1.,  vol.  47,  f»  191  vo  (M  déc). 

Malheureusementpourlui,leséglisessnisses  ■*  Édition  latine  de  1376,  p.  816:  édi- 

n'allaient  pas  tarder  à  apporter  à  Calvin  un  tion  française  de  1366,  p.  1315.  (Note  des 

concours  décisif.  (Note  des  éditeurs.)  éditeurs.) 

'  Il  y  eut  en  efïet  de  généreuses  pro-  *  Il  s'agit  ici  du  De  hsereticis  an  sint 
testations,  mais  il  est  cependant  incon-  /jej-seguend/.  etc.,  paru  a  Bàle  en  1.354,  sous 
testable  que  la  très  grande  généralité  des  la  rubrique  de  Magdebourg,  avec  une  pré- 
contemporains approuva  la  conduite  tenue  face  signée  du  pseudonyme  de  Martin  Bel- 
à  l'égard  de  Servet  par  Calvin  et  les  auto-  lius.  publication  à  laquelle  Sébastien  Cas- 
rités  genevoises.  Voir,  à  ce  sujet,  Roget,  telliou  a  eu  la  principale  part.  Voir,  à  ce 
ouvr.  cité,  t.  IV,  pp.  109  et  suiv.  (Note  sujet,  l'ouvrage  déjà  cité  de  M.  Buisson, 
des  éditeurs.)  t.  Il,  pp.  1  et  36.i  ;  Calvini  op.,  t.  XV, 

*  Defensio  orthoioxx  jidei  de  sacra  p.  93,  n.  9.  (JVote  des  éditeurs.) 
Trinitale,  contra  prodiijiosos  errores  Mi-  ^  Voir  plus  liaut,  p.  439. 


[553 


l,K    CO.NSKir,    ACCORDE    I.A     CK.NK     A     UKK  l'IlKLlKK. 


fort  au-dessus  do  l'indii-iiation  des  uiinistres,  il  se  pourvul  au 
(lonseil  pniir  èlre  admis  à  la  Gèue,  nonobslaiil  leurs  défenses  — 
Calvin  reuiartjue,  dans  une  de  ses  lellres  à  X'irel  ',  (jue  lierllu^lier 
voulut  profiter  de  l'occasion  favoi-ahle  du  syndical  de  Perriri  — ,  ce 
ipie  le  Conseil  lui  accorda  sans  (pie  le  (  lousistoire  eût  été  ouï  là-des- 
sus. Le  Consistoire,  ayant  appris  la  chose,  défendit  de  nouveau  la 
Cène  à  Berihelier,  la  semaine  avant  la  communion  de  septembre, 
sur  quoi  Berihelier  se  présenta  ime  seconde  fois  en  Conseil  où, 
ayant  assuré  le  magistrat  (pi'il  se  sentait  dans  les  dispositions  né- 
cessaires pour  bien  comnmnier  el  l'ayant  prié  de  lui  permettre  de 
le  faire  sans  avoir  éi^ard  à  la  nouvelle  défense  (pie  lui  avait  faile  le 
Consistoire,  il  ol)tint  encore  sa  demande,  (juoi(iue  Calvin  eùl  fail, 
au  contraire,  une  très  forte  remontrance  au  Conseil'. 

Calvin  ayant  appris  celte  dernière  résolution  du  Conseil,  il  s'y 
présenta  le  lendemain  a  septembre  pour  la  faire  révoquer.  Il  repré- 
senta que  ceux  qui  avaient  été  éloignés  de  la  communion  par  le 
Consistoire  ne  pouvaient  y  être  reçjus  de  nouveau  que  par  l'aveu  du 
même  corps,  lequel  seul  était  juge  compétent  de  leur  repentance  ; 
que  les  édits  donnant  ce  dnait  au  Consistoire,  et  la  raison  voulant 
que  ce  fût  un  corps  ecclésiastique  qui  connût  des  affaires  de  celle 
nature,  il  était  prêt,  de  même  que  ses  collègues,  à  mourir  plutôt 
que  de  condescendre  à  l'arrêt  du  Conseil  contre  les  mouvemens  de 
sa  conscience.  Le  Conseil,  nonobstant  cette  i-emontrance,  demeura 
à  sa  précédente  résolution  et  cependant,  pour  éviter  qu'il  n'arrivât 
quehpie  scandale  dans  l'église  si  Berihelier  s'y  présentait  pour 
recevoir  la  communion,  il  trouva  à  propos  de  faire  dire  à  Berihe- 
lier qu'il  ferait  bien  de  s'abstenir  de  la  Cène  ipii  se  devait  célébrer 
le  lendemain  ' . 

Calvin,  qui  fit  le  sermon  du  matin  à  Saint-Pierre,  le  dimanche 
de  la  communion  de  septembre,  y  soulinl  avec  fermeté  les  protes- 
tations (pi'il  avait  faites  les  jours  précédens  au  Conseil.  Il  dit  qu'il 
pérn-ail  plutôt  que  de  recevoir  à  la  table  du  Seigneur  un  reltelle  et 


'  Opéra,  t.  XIV,  n»  1787.  Coiiip.,  vol.  B.,  fo*  IS  et  16,  dans  Caliini 

'  R.  C,  vol.  47.  fo  l'ti  (1er  sept.).  op.,  Annales,  p.  Soi.  {Note  des  édiUurs.) 

'  Ibid.,  fo  145  ro.  Cf.  Reg.  de  la  VéQ. 


5o6  OPPOSITION    DK    CALVIN.  I  553 

un  réfraclaire  à  la  (liscipliiH'  orcl(''siasli(|iie  du  carartère  do  lîcrtlie- 
lier,  el  (|u'il  n'y  avait  au  monde  un  (ril)unal  séculier  ([ui  put  jamais 
l'y  conliaindro.  \'oici  ses  propres  paroles  extraites  de  son  sermon 
manuscril  (|ui  se  trouve  à  la  J3ibliothè([ue  puljli({ue  de  Genève'  : 
■(  Et  quant  à  moy,  pendant  (jue  Dieu  me  laissera  icy,  |>iiis(pril  m'a 
donné  la  roustance  et  que  je  l'ay  prise  de  luy,  j'en  useray  (juelque 
rliose  (|u'il  y  ait,  el  ne  me  gouvernerai  |)olnf,  sinon  suivant  la  règle 
de  moiiiVIaistre,  laquelle  m'est  toute  clau'e  et  notoire.  Connue  main- 
tenant, nous  devons  recevoir  la  sainte  Gène  de  noslre  seigneur  J«'sus- 
Glirisl,  si  (pielcun  se  vouloit  ingérer  à  ceste  sainte  table,  à  qui  il 
seroit  défendu  du  Consistoire,  il  est  certain  (|ue  je  me  uKuitrerai 
pour  ma  vie  tel  (jue  je  dois.  » 

Bertlielier,  dé'jà  disjiosc''  à  ne  se  point  prc'seuler  à  la  table  par 
l'avis  qui  lui  avait  été  donné  de  la  pari  du  (Conseil,  et  intimidé 
encore  par  ce  (|ue  Galvin  avait  dit  dans  son  sermon,  ne  demanda 
point  la  Gène,  et  la  célébration  de  ce  sacrement  se  fit  sans  liruit  et 
sans  tumulle.  Galvin  fut  extrêmement  indigné  de  ce  que  les  choses 
ne  s'étaient  pas  passées  en  Gonseil  comme  il  l'aurait  souhaité  et, 
dans  ces  premiers  mouvemens,  il  en  écrivit  sa  pensée  à  Viret,  à 
Lausanne', età  13ullinger,à  Zurich'.  11  marquait  à  ces  ministres  que, 
non  seulementil  se  verrait  contraintd'abandonner  l'église  de  Genève 
puisqu'il  ne  pourrait  pas  la  servir  en  conscience,  aux  conditions  de 
voir  foulée  aux  pieds,  avec  tant  d'indignité  et  d'injustice,  l'autorité 
des  pasteurs,  mais  que  même,  si  l'on  continuait  d'opprimer  la 
liberté  de  son  ministère,  il  était  un  homme  mort  et  (pi'il  voyait 
bien  que  Uieu  préparait  (juelque  teriible  jugement  contre  son 
troupeau,  puiscpie,  depuis  tant  d'années,  le  crime  y  était  autant 
toléré  (pi'il  l'était. 

Il  s'était  expliqué  à  peu  près  de  la  même  manière  au  sermon 
qu'il  fit  le  soir  à  St-Pierre,  le  même  jour  de  la  communion  de 

'  Les  manuscrits  de  plusieurs  des  ser-  Calvin  ;  c'est  donc  à  Gautier  que  l'on  doit 

inons  |)roiioneés  par  Calvin  en  sep(emljn'  lu  consei'vation  de  ces  précieuses  citations, 

1.M3  ont  malheureusement  disparu  de  celte  reproduites  d'après  lui    par  de  nombreux 

bibiiotliôque  et  entre  autres,  ceux,  du  di-  historiens.  (Noie  des  éditeurs.) 
manche  3.  Il  paraît  avéré  qu'au  milieu  du  '  Opéra,  t.  X(V,  n»  1787  (4  sept.), 

siècle  dernier,  on  jeta  ou   vendit  comme  ■'  Ibid.,  n»  1<S:!8. 

vieux  papiers  des  volumes  de  sermons  de 


lajS      LA  OIESTION   l)K  I.'kXCOM.MIMCAI'IO.N  DISCI    IKK  K.\  CO.NSKIL.  'ufj 

septeinbro,  chv  cet  liommc  iiifHli:;;il)l<"  inonlail  tous  les  dimanches 
lieux  fois  eu  cliaire  :  «  Il  laut,  dil-il,  <Jiie  je  vous  déolare  «pie  je  iw. 
seay  si  e'esl  icy  le  dernier  serniou  (|ue  je  doi\e  taire  à  Genèv*',  non 
|»oinl  que  j(^  prenne  eon^é  de  uioy-niesnie,  ja  Dieu  ne  plaise  (pie  je 
veuille  quitter  le  lieu  de  nionautoriti-  |)r()pre,  mais  je  prens  ce  (pii  se 
tait  comme  si  on  avoil  déclaré  qu'on  ne  se  veut  plus  servir  de  moj, 
et  (pi'ainsv  soit  ([u'on  ne  me  permet  point  de  l'aire  ce  «pie  je  dois  en 
ma  conscience  et  (|u'on  me  contraint  de  faire  ceipii  ne  m'est  point 
licite  selon  Dieu,  il  est  impossible  qne  je  [juisse  [)asser  outre  quant 
à  moy.  Pendant  (pie  je  serai  en  liberté  de  presclier  et  de  vous  servir, 
je  le  ferai  au  nom  de  Dieu,  mais  (piand  on  me  mettra  une  condition 
insupportable  dessus,  je  ne  résisterai  point  à  ceux  ipii  ont  la  |)uis- 
sance,  comme  disoit  saint  Ambroise  '.  » 

Cependant,  cette  affaire  faisant  beaucoup  de  bruit  dans  la 
ville,  et  la  cpiestion  à  ipii  appartenait  de  jui-er  en  dernier  ressort  de 
l'excommunication  demeurant  indi^cise  par  ce  qui  s'était  passé,  le 
Conseil,  dès  le  lendemain  du  jour  de  la  Cène,  commença  à  exami- 
ner cette  matière  sur  laquelle  il  se  trouva  partagé,  plusieurs  pré- 
tendant (pie  le  mag-istrat  n'avait  |)oint  de  droit,  ni  de  défendre,  ni 
de  redonner  la  sainte  Cène,  mais  le  Consistoire  seul,  et  (pie  l'édit 
était  formel  là-dessus,  d'autres  au  contraire  soutenant  «[ue  le 
(iOnseil  devait  juger  souverainement  de  ces  sortes  de  cas,  sur  quoi 
il  fut  conclu  ({ue,  pour  se  déterminer  là-dessus  avec  connaissance 
de  cause,  l'on  consulterait  l'original  des  édits  passés  au  mois  de  no- 
vembre 1 54 1  et  qu'on  le  chercherait  parmi  les  papiers  de  défunt  Pierre 
Ruffi,  (pii  était  secrétaire  d'Etat  dans  ce  temps-là,  des  mains  duquel 
il  n'avait  jamais  été  retiré,  et  qu'il  était  d'autaiiL  plus  nécessaire  de 
voir  cet  original  que  les  différentes  copies  que  l'on  en  avait  dans  la 
ville  ne  se  trouvaient  point  conformes  entre  elles  sur  cet  article'. 

Les  ministres  de  leur  côté,  pour  soutenir  le  procédé  de  Calvin, 
leur  collègue,  et  l'autorité  qu'ils  croyaient  légitimement  acquise  au 
(consistoire  par  les  édits,  se  présentèrent  tous  en  Conseil,  (juatre 
jours  après,  à  la  réserve  de  Calvin,  où  ils  firent  les  mêmes  protes- 
tations que  celui-ci  avait  déjà  faites,  qu'ils  ne  donneraient  point  la 

'  Voir  plus  liant,  p.  oOii,  note  1.  ^  R.  G.,  vot.  47,  f"  146  r"  {4  sept.). 


5o8  LKS    MIMSTRES    SK    l'RKSKNTENT    AU    CO.NSEd,.  1 553 

Cène  à  Berlhclier  qu'il  u'eùl,  aiiparavani  tail  sa  |)aix  avec  le  Con- 
sistoire, selon  les  édits  auxc|uels  ils  voulaient  se  conformer  exacle- 
nienl,  |)uis(ju'ils  en  avaient  juré  l'observation.  Après  quoi,  ils 
déclarèrent  qu'ils  s'exposeraient  aux  plus  grandes  peines,  au  ban- 
nissement, à  la  mort  et  aux  lourmens  les  plus  affreux,  plutôt  que 
de  donner  la  Gène  à  BerLlielier  et  à  tous  les  autres  libertins  du 
même  caractère,  aussi  longtemps  (ju'ils  persévéreraient  dans  leur 
oljslitiation.  Cette  déclaration,  (|ui  fui  faile  en  des  termes  extrême- 
ment vifs,  déplut  fort  au  (Conseil  :  il  t(''moigna  aux  ministres  (ju'ils 
s'étaient  oubliés  d'avoir  |>arlé  comme  ils  avaient  lail,  piiiscpi'ils 
avaient  affaire  à  un  mag'istrat  chrétien  (|ui  ne  leiu"  avait  point 
doiuK'  sujet  de  se  servir  d'expressions  aussi  dures.  Que  cependant, 
j)Our  leur  faire  voir  que  le  Conseil  ne  jiri'tendait  pas  priver  le 
Consistoire  d'aucune  des  prérogatives  (pii  lui  étaient  acquises  par 
l'édit,  il  voulait  bien  accorder  aux  ministres  leur  demande,  s'ils 
pouvaient  faire  voir  que  la  loi  leur  tut  favorable,  et,  pour  cet  effet, 
il  leur  remit  le  livre  des  édils,  afin  de  revenir  sur  cette  matière,  le 
lendemain,  en  (Conseil'. 

Ils  s'y  rendirent  en  effet  en  corps,  ce  jour-là,  avec  Calvin  à 
leur  tète'.  Comme  la  vivacité  des  ministres  avait  déplu  au  Conseil, 
ils  s'exprimèrent  cette  fois  avec  beaucoup  plus  de  retenue  et  de 
modération.  Le  discours  (ju'ils  firent  là-dessus,  et  (pi'ils  donnèrent 
par  ('crit,  était  parfaitement  beau  ;  nous  le  rapporterons  mot  à  mot 
tout  à  l'heure,  mais  comme  il  n'était  fait  ([ue  pour  prouver  que  les 
édits  attribuaieni  au  Consistoire  le  droit  de  l'excommunication,  il 
est  nécessaire  auparavant,  pour  avoir  une  idée  juste  de  toute  cette 
affaire,  de  transcrire  les  articles  des  ordonnances  ecclésiastiques 
sur  celte  matière'. 

S'il  y  a  (iiiel(nriui  qui  (lugmalise  contre  la  tlocti'ine  rcceiie.  (jn'il  soit 
appelle  pour  conférer  avec  luy.  S'il  se  range,  qu'on  le  renvoyé  sans  scandale 

'  U.  C.  vol.  47,  fo  147''  (7  sept.);  ilaction  de  raniiée  1341,  d'après  les  Cal- 

Ket;.  de  la  Véii.    Cotnp.,  vol.   B.,  fo  16,  «lîi/ o;j.,  t.  X,  p.  29  (cf.  plus  haut,  pp.  13.'J 

dans.  Calvini  op..  Annales,  p.  533.  (Note  et  siiiv.).  Les  passages  cités  par  (iautier 

des  éditeurs.)  forment  les  articles  88  et  siilv.  des  dilfé- 

''  W.  (].,  vol.  47,  fo  146  vu  (8  sept.).  renies  éditions  imprimées  des  Ordonnau- 

^  .Nous  donnons  ce  texte  dans  sa  ré-  ces.  {Note  des  éditeurs.) 


KXCO.MMIMCATIO.N. 


a(Kj 


ne  diffaine.  S'il  est  opiniastre.  qu'on  l'admoneste  par  qnelquesfois.  jusques 
à  ce  qu'on  verra  (|u'il  sera  niestier  de  plus  grande  sev<M'ité  :  et  lors.  (|u'on 
luy  interdise  la  conininnion  de  la  cène  et  qu'on  le  dénonce  au  magistrat. 

Si  iiueli]u"un  est  négligent  de  convenir  à  l'esglise.  tellement  (|u'nn  ap- 
percoive  ung  mespris  notable  de  la  communion  des  lidelles,  ou  si  quelqu'un 
se  monstre  estre  contempteur  de  l'ordre  ecclésiastique,  qu'on  l'admoneste 
et  s'il  se  rend  obéissant  (ju'on  le  renvoyé  amyablement.  S'il  persévère  de 
mal  en  pis.  après  l'avoir  troys  fois  admonesté,  (pi'on  le  sépare  de  l'esglise 
et  qu'on  le  dénonce  à  la  seigneurie. 

Quant  est  de  la  vie  d'un  chascun.  pour  corriger  lesfaultes  qui  y  seront. 
il  fauklra  proieder  selon  l'ordre  que  nostre  Seigneur  commande. 

C'est  que  des  vices  secrets,  qu'on  les  reprenne  secrètement,  et  que 
nul  n'ameine  son  prochain  devant  l'esglise  pour  l'accuser  de  quelque  faulte 
laquelle  ne  seroit  point  notoire  ne  scandaleuse,  sinon  après  l'avoir  trouvé 
rebelle. 

Au  reste,  que  ceulx  qui  se  seront  mocquez  des  admonitions  particulières 
de  leur  prochain  soient  admonestez  de  rechef  par  l'esglise,  et  s'ilz  ne  vou- 
loient  nullement  venir  à  raison,  ne  recognoistre  leur  faulte,  quant  ilz  en 
seront  convaincus,  qu'on  leur  dénonce  qu'ilz  ayent  à  s'abstenir  de  la  cène 
jusques  à  ce  qu'ilz  reviennent  en  meilleure  disposition. 

OuanI  est  des  vices  notoii'es  et  publiques  que  l'esglise  ne  peull  pas  dis- 
simuler, si  ce  sont  faultes  qui  méritent  seulement  admonition,  l'office  des 
anciens  seraappelier  ceulx  qui  en  seront  entachez,  leur  faire  remonstrances 
amyables  alBn  qu'ilz  ayent  à  s'en  cori-iger;  si  on  y  voit  amendement,  ne  les 
plus  molester;  s'ilz  persévèrent  à  mal  faire,  ipi'on  les  admoneste  derechef. 
Et  si  à  la  longue  on  ne  proufytoit  rien,  leui'  dénoncer  comme  à  comtempteurs 
de  Dieu,  qu'ilz  ayent  à  s'abstenir  de  la  cène,  jusques  à  ce  qu'on  voye  en 
eulx  changement  de  vie. 

Quant  est  des  crimes  qui  ne  méritent  pas  seulement  remonstrance  de 
paroles  mais  correction  avec  chasliement.  si  quelqu'un  y  tombe,  selon 
l'exigence  du  cas  il  Uiy  faaldra  dénoncer  qu'il  s'abstienne  quelque  temps  de 
la  cène  pour  se  humilier  devant  Dieu  et  mieux  recognoistre  sa  faulte. 

Si  quelqu'un  par  contumace  ou  rébellion  se  volloit  ingérer  contre  la 
defence,  l'office  du  ministre  sera  de  le  renvoyer,  veu  qu'il  ne  luy  est  licite 
de  le  recevoir  à  la  communion. 

Et  neantmoins  que  tout  cela  soit  tellement  modéré,  qu'il  n'y  ait  nulle 
rigueui-  dont  personne  soit  grevé,  et  mesmes  que  les  corrections  ne  soient 
sinon  medicines.  pour  reduyre  les  pécheurs  à  nostre  Seigneur. 

Et  que  tout  cela  se  face  en  telle  sorte  que  les  ministres  n'aient  nulle 
jurisdiction  civile  et  ne  usent  sinon  du  glaive  spirituel  de  la  parolle  de  Dieu 
comme  Sainct  Paul  leur  ordonne,  et  que  par  ce  consistoire  ne  soit  en  rien 
derogué  à  l'auctorité  de  la  seigneurie  ne  à  la  justice  ordinaire.  Mais  (pie  la 


blO  PROTESTATION    DFS    MINISTRES.  1 55.) 

puissance  civile  demeure  en  son  entier.  F-t  mesmes  où  il  sera  besoing  de 
faire  quelque  punition  ou  conlraindre  les  parties,  que  les  ministres  avec  le 
consistoire  niant  ouy  les  parties  et  faict  les  remonstrances  et  admonitions 
telles  que  bon  sera,  ayent  à  raporter  au  Conseil  le  tout,  lequel  sur  leur  rela- 
tion advisera  d'en  ordonner  et  faire  jugement  selon  l'exigence  du  cas. 

La  somme  de  ce  que  les  ministres  de  la  paroUe  de  Dieu  en  ceste  cité  de 
Genève  remon.strenl  à  leurs  tresbonorez  s"'''  Mess''*  les  Syndiques  et  conseil 
de  Genève  sur  le  différent  qui  a  esté  ces  jours  passez,  assavoir  si  on  doibt 
rejecter  de  la  Cène  ceux  qui  auront  e.sté  rejectez  par  le  Consistoi:e,  jus- 
ques  à  ce  tpi'on  ait  la  mesme  recogneu  leur  repentance  '. 

Magnificques  Seigneurs,  nous  ne  faisons  pas  longue  protestacion  du  désir 
que  nous  avons  de  vous  obéir  comme  nous  sommes  tenus,  pource  que  nous 
aimons  mieux  le  monstrer  par  etîect  ainsy  que  vous  l'avez  cogneu  tousjours. 
Tant  y  a  que  nous  povons  bien  dire  en  vérité,  (jue  nous  tacbons  tant  (ju'il 
nous  est  possible  de  nous  conformer  à  vostre  bon  vouloir.  Mais  si  nostre 
conscience  nous  empescbe  de  vous  complaire  en  tout  et  par  tout,  nous  vous 
prions  au  nom  de  Dieu,  de  recevoir  bumainement  noz  excuses  et  pourvoir 
tellement  à  ce  qui  vous  sera  reraonstré  par  bonnes  et  justes  raisons,  que 
nous  puissions  fidèlement  nous  acquicter  du  devoir  de  nostre  office  tant  en- 
vers Dieu  (]ue  envers  vous,  car  jamais  nous  ne  vous  servirons  loiallement 
et  d'un  franc  courage,  si  nous  ne  suivons  en  intégrité  et  rondeur  ce  ipie 
Dieu  nous  commande  sans  fleschir  çà  ne  là. 

Il  est  (juestion  de  sçavoir  à  qui  c'est  qu'appartient  de  rejecter  de  la  Cène 
ceulx  quilz  ont  mérité,  et  qui  ne  seront  point  capables  de  la  recevoir.  Or 
puis  que  vous  avez  declairé  que  vostre  intencion  est  d'observer  vos  ordon- 
nances qui  ont  esté  passées  sur  ce  faict  en  conseil  gênerai,  il  seroit  superflu 
d'amener  icy  plusieurs  raisons  pour  vous  prouver  que  nous  ne  demandons 
lien  sinon  ce  qui  est  de  Dieu  et  de  sa  parole.  Panjuoy  sans  entrer  en  longue- 
dispute,  nous  disons  que  la  cbose  est  assez  clairement  décidée  en  vozdictes 
ordonnances,  où  il  est  monstre  par  le  menu,  est  [.s(V]  spécifié  à  quelles  gens 
la  Gène  est  interdicte.  Et  ceste  authorité  est  donnée  au  Consistoire,  ce  qui  est 
clairement  exprimé  par  quattre  fois. 

'  Cette  pièce  importante  avait  été  signalée  par  les  savants  éditeurs  des  Calvini  opéra 
(l.  XIV,  n»  1847),  mais  n'avait  pu  être  retrouvée  par  eux.  Nous  n'avons  pas  eu  de  peine 
à  la  rencontrer,  ij'rAce  il  l'indication  île  Gautier,  ipu  déclare  l'avoir  tirée  des  Uej,'istres  de 
la  Vénérable  Compagnie,  où  elle  se  trouve  en  ellet  (vol.  B.,  (<>  1()-I7  r").  Ce  document, 
qu'il  suffit  de  parcourir  pour  y  reconnaître,  dans  sa  vigoureuse  netteté,  le  style  de 
(^-alvin,  avait  d'ailleurs  été  publié,  dès  1858,  avec  plus  ou  moins  d'exactitude,  par 
Gaberel,  Histoire  de  l'Église  de  Genèoe,  t.  I,  Pièces  justificatives,  p.  140.  Nous  le 
donnons  ici  d'après  l'original.  Une  traduclion  latine,  faite  à  l'usage  des  ministres  de 
Zuricb  et  jointe  à  la  letti'e  que  le  réformateur  leur  adressa  le  2(i  no\embre,  se  trouve 
reproduite  dans  les  Opéra,  t.   XIV,  p.  080.  {Note  des  éditeurs.} 


if);');^  PKOTESTATIO.N     DKS    MIMSTRES.  -XI 

Et  à  cela  ne  contrevient  point  ce  ([iii  est  adjousté  en  linéique  lieu,  qu'on 
le  vous  fera  S(;avoir,  ou  qu'un  le  vous  denuncera.  car  ces  mntz  n'emiiorlent 
pas  que  le  Consistoire  ne  procède  en  la  correction  et  discipline  qui  luy  est 
commise,  et  de  faire  en  somme  ce  qui  est  là  dict,  mais  c'est  allin  (pie  vous 
uiectiez  ordre  sur  les  contempteurs,  qui  ne  tiendront  compte  du  cliastiement 
spirituel.  Et  de  faict  il  n'est  pas  dict  qu'il  vous  soit  denuncé,  afin  (pie  vous 
cognoissiez  si  la  Cène  leur  doit  eslre  défendue  ou  non,  comme  il  est  notam- 
ment declairé  en  ung  autre  passage  (pi'en  tout  ce  qui  concerne  la  justice 
civille,  et  là  où  il  sera  besoing  de  faire  (piehjue  punicion  ou  contraindre  que 
le  rapport  vous  en  sera  faict  avec  l'advis  du  Consistoire,  et  que  le  jugement 
vous  en  soit  réservé,  maisicy  simplement  il  est  dict  que  le  Consistoire  après 
avoir  ordonné  ce  qui  est  de  son  office  à  rejecter  de  la  Cène  ceulx  (lu'il  aura 
cogneuz  indignes,  vous  en  faire  rapport  afin  que  s'il  y  en  avoit  qu'ilz  n'en 
tinsent  compte  ilz  soient  reprins  par  vous  qui  avez  la  puissance  et  le  glaive. 
Qui  plus  est  cela  n'est  pas  dict  de  tout  ceux  auxquelz  la  Cène  sera  dé- 
fendue mais  seulement  de  ceux  qui  sont  obstinez  à  dogmatise!'  et  semer 
faulses  opinions  et  erreurs,  ou  bien  qu'ilz  sont  rebelles  à  mespriser  l'ordre 
de  l'église,  pource  que  là  il  y  a  plus  grand  dangier.et  est  besoing  que  la  jus- 
tice y  mecte  la  main.  Quant  à  ceux  qui  n'auront  point  obtempéré  aux  admo- 
nitions, soit  qu'ilz  nient  leurs  faulles  combien  qu'ilz  en  soient  convaincu?, 
ou  bien  qu'ilz  continuent  à  mal  faire  :  et  aussi  ceux  qui  auront  commis  quel- 
(|ue  scandale  qui  mérite  que  la  Cène  leur  soit  défendue  pour  quelque  temps, 
afin  de  leur  donner  occasion  de  s'humilier,  et  que  les  autres  ne  tumbent  pas 
si  facilement  en  semblables  faultes,  il  n'est  point  parlé  qu'on  vous  en  doive 
faire  mencion,  pource  aussi  que  cela  n'est  pas  requis  du  premier  coup  sinon 
(pi'ilz  procédassent  plus  outre  à  se  mocquer  du  cbastiement  spirituel. 

Ainsi  Magnificques  Seigneurs  vous  voiez  qu'il  n'y  a  nulle  double  ny 
obscurité  en  voz  ordonnances  que  la  charge  ne  soit  plainement  laissée  au 
Consistoire  de  discerner  à  qui  la  Cène  doit  estre  défendue,  et  finalement  il 
est  là  dict  que  l'office  du  ministre  est  de  rejecter  ceux  qui  par  contumace 
et  rébellion  se  viendront  ingérer  à  la  table  du  Seigneur  contre  la  defence. 
Sur  tout  il  n'y  auroit  nul  propoz  (ju'ung  homme  quil  monstrera  ung 
mespris  manifeste  du  Consistoire  y  futreceu:  car  c'est  autant  comme  s'il 
vouloit  faire  son  triumphe  en  despitant  ceux  qui  sont  commis  de  par  vous 
pour  représenter  le  corps  de  vostre  Eglise  et  avoir  la  charge  du  régime  spi- 
rituel (pie  Dieu  veult  estre  précisément  gardé  et  maintenu.  Or  il  vaudroit 
mieulx  qu'il  n'y  eut  nulle  police  que  de  souIVrir  qu'elle  fut  rompue  par  ung 
tel  desordre  et  ipie  le  Coniîistoire  fut  du  tout  abatu  que  de  soulTrir  qu'il  fut 
ainsy  vilipendé.  Cependant  vous  S(;avez,  treshonorez  Seigneurs,  que  si  jamais 
(pielcung  s'est  idaintde  trop  grande  rigueur  nous  avons  tousjours  esté  prestz 
d'en  rendre  raison  et  clorre  la  bouche  à  tous  mesdisans.  Car  nous  sçavons 
liifii  (pie  ce  n'est  pas  à  nous,  encoires  qu'il  nous  fut  permis  des  hommes, 


,}l-2  HESITATIONS    UV    f:OINSKII..  l',)',)ô 

(l'usurper  une  telle  tyrannie  de  faire  ce  que  bon  nous  semblera  sans  dire 
pounjuoy.  Qui  plus  est  nous  ne  refusons  pas  de  rendre  raison  jusques  aux 
plus  pelitz,  tant  s'en  fault  que  nous  desdaignions  de  garder  une  telle  mo- 
destie envers  vous,  auxquelz  nous  devons  honneur  et  révérence  comme 
à  noz  supérieurs. 

Mais  tout  ainsy  ipie  vous  nous  volez  appareillez  à  faire  tout  ce  que  sera 
de  raison  et  équité,  (juant  vous  voirrez  qu'on  aura  murmuré  contre  nous  à 
tort,  nous  vous  prions  de  nous  tenir  la  main,  et  repousser  vivement  ceux  qui 
ne  demandent  que  faire  trouble  pour  couvrir  leurs  péchez.  Car  comme  nous 
avons  tousjours  remonstré  si  ceux  qui  seront  les  plus  rebelles  et  ne  se  vou- 
dront reigler  avec  humilité  gaignent  ceste  victoire  d'estre  plus  privilégiez 
que  les  bons  et  paisibles,  il  fauldra  à  la  fin  que  cela  attire  une  hoirible 
confusion. 

Parquoy,  magnificques  et  treshonorez  Seigneurs,  qu'il  vous  plaise  au 
nom  de  Dieu  tellement  pourvoir  à  cest  affaire  et  remédier  pour  le  temps 
advenir  à  tous  scandales,  que  Dieu  soit  honoré  sans  contredicl,  l'ordre  de 
l'église  suive  son  train,  que  vous  soiez  en  repoz  et  sans  fâcherie,  et  que 
uous  vous  servions  paisiblement,  car  tant  s'en  fault  (jue  nous  prétendions 
d'amoindrir  vostre  authorité,  que  nous  prions  Dieu  allectueusement  de 
l'augmenter  et  faire  florir  à  la  gloire  de  son  nom  et  nous  y  voudrions  em- 
ploier  de  nostre  petit  povoir  jus(|ues  à  n')  espargner  la  vie  au  hesoing.  Et 
aini>y  pour  avoir  ce  qui  vous  appartient  sauf  et  asseuré  ce  n'est  point  contre 
nous  qu'il  vous  fault  debatre*. 

Le  Conseil  ne  prit  aucune  résolution  sur-le-clianip  à  I'«*i^ard 
(le  celte  représentation.  Au  bout  de  (|uel(|ues  jours,  Aiiel  Poupin  et 
.Iac([ues  Bernard,  étant  venus  solliciter  la  réponse  de  la  pari  de  leur 
collègues,  le  Conseil  ne  put  pas  encore  se  déterminer  alors,  et 
cependant  il  ordonna  à  Calvin  de  continuer  à  faire  sa  charge,  en 
attendant  que  cette  affaire  fût  décidée'.  Enfin,  la  question  ayant  été 
mise  sur  le  tapis  le  i8  septembre,  il  fut  résolu  sans  aucune  autre 
explication  que,  sur  la  matière  de  l'excommunication,  l'on  se  tien- 
drait aux  Edits\ 

Un  jugement  aussi  vague  ne  pouvait  pas  faire  finir  cette  diffi- 
culté, aussi  ne  fut-elle  qu'assoupie  pendant  le  reste  du  mois  et  le 


'  Ce  texte  est  accompagné,  dans  le      et  point  lors  ne  donnèrent   ancnne  res- 
Kegistre  de  la  Compagnie,  de  la  note  sui-      ponce.  » 

vante  :  «  lïatïaire  fut  suspendue  par  Mess's  ^  \\.  C,  vol.  'i7,  f»  117  v»  (H  sept.). 

^  Ihid.,  l'o  !;),■;  io. 


l553  PLAINTES    CONTRE    FAUKI..  T)  I  3 

suivant,  durant  lequel  tous  les  magj-istrals  et  les  ministres  ne  furent 
occupés  que  de  l'atraire  Servet,  et  nous  allons  \oii-  Idiil  ;'i  l'Iieure 
coninient,  au  mois  de  novembre,  la  question  fui  remise  sur  le  ta|)is 
avec  beaucoup  ])lus  de  chaleur  (ju'auparavant,  mais,  avant  d'en 
parler,  il  est  à  j)ropos  de  rapporter  une  autre  affaire  qui  y  a  ([uekpie 
rapport  et  (pii  se  passa  dans  le  même  temps. 

Farel  ('tait  arrivé  à  Genève  [wn  (!<■  jours  avant  la  mort  de 
Servet.  (/omme  nous  l'avons  déjà  dit,  il  y  a  beaucoup  d'a|)|iarence 
(|ne  Calvin  l'avait  piié  devenir  [)our  lui  être  de  quelque  secours 
dans  les  deux  affaires  importantes  (|u'il  avait  sur  les  bras  :  le 
procès  <le  Servet  et  l'affaire  <le  rexcommunication '.  Farel  prit 
cette  dernière  avec  beaucoup  de  chaleur.  Prêchant  le  mercredi 
i"  ncnemlire,  il  parla  des  défauts  de  la  jeunesse  de  Genève,  contre 
latpielle  le  Consistoire  avait  de  si  rudes  assauts  à  soutenir,  en 
termes  si  durs  tpie  cela  souleva  tous  les  esprits  contre  lui;  il  dit 
que  les  jeunes  gens  étaient  des  luxurieux,  des  larrons,  brig-ands, 
Micuririers,  et  pires  ([u'athées.  Au  sortir  de  ce  sermon,  on  ne 
parlait  pas  moins  ([ue  de  le  jeter  au  Rhône  et,  deux  jours  après, 
une  trenlaine  de  ces  débauchés  comparurent  devant  le  magistrat, 
où  ils  se  plaignirent  d'une  manière  très  amère  du  procédé  de  Farel, 
déclarant  en  même  temps  qu'ils  lui  faisaient  partie  criminelle, 
même  au  nom  de  toute  la  communauté,  s'il  était  encore  dans 
Genève  et,  s'il  en  était  parti,  comme  ils  soupçonnaient  qu'il  avait 
l'ail,  ils  priaient  le  Conseil  de  leur  permettre  de  le  poursuivre  par- 
tout où  ils  pourraient.  Le  Conseil,  où  ces  débauchés  ne  maHquaient 
pas  de  protecteurs,  écrivit  au  magistrat  de  Neuchàlel  '  de  quelle 
manière  Farel  avait  prêché  et  les  plaintes  qui  s'étaient  élevées  à 
cette  occasion,  priant  le  même  magistral  de  renvoyer  ce  ministre  à 
Genève  pour  répondre  sur  ces  plaintes,  et  il  ordonna  en  même 
temps  que  l'on  prît  des  informations  contre  Farel  '. 


'  Cette  conjecture  est  entièrement  fon-  *  Minute  en  d.ite  du  :t  novembre,  aux 

dée  :  Calvin  avait,  dès  le  li  octobre,  écrit  Arctiives  de  Genève.  P.  H.,  n»  l.")'t.'):  pu 

il  Farel  pour  le  prier  de  se  rendre  à  GeMé\e  liliée  par  Roj»et,  ouvr.  elle,  t.  tV.  p.  13.^. 

à  l'occasion  des  affaires  de   Servet  et  du  (Xnte  des  édileurx.) 
(Consistoire:  voir  Opéra.  I.  XtV.  n»  1857.  ^  R.  C.,  vol.  47,  f»  174  r»  {'.i  nov.). 

{Nule  dex  èdileiirs.) 


01  [[  FAREL    COMPARAIT    DEVANT    I.E    nOiNPEIL.  I  TtO,) 

Farel,  ayant  eu  avis  de  ce  qui  se  passait  ',  n'attendit  pas  que 
le  magistrat  de  Neuchâtel  lui  ordonnât  do  revenir  dans  Genève  :  il 
s'y  rendit  le  plus  tôt  (|u'il  lui  fut  [)Ossible  et  y  étant  arrivé  le  lo  no- 
vembre, le  Conseil,  qui  le  sut,  lui  fit  dire  (|u'il  ne  prêchai,  point 
jusqu'à  ce  que  l'affaire  pour  laquelle  il  était  revenu  fut  finie'.  Trois 
jours  après,  Calvin ,  accompagné  de  Pierre  Viret,  «pii  se  trouva 
alors  à  Genève,  d'Abel  Poupin,  de  Jacques  Bernard  et  de  Mathieu 
Malezieu,  se  présenta  au  Conseil,  où  il  dit  que  ses  collègues  avaient 
appris  avec  douleur  la  plainte  que  les  jeunes  gens,  dont  nous  avons 
parlé,  avaient  formée  contre  Farel,  ce  qui  ne  pouvait  pas  man£[uer 
de  tourner  au  déshonneur  de  l'Eglise  et  d'être  d'un  grand  scandale, 
priant  le  Conseil  de  prendre,  dans  une  occasion  de  celte  nature, 
des  mesures  propres  à  maintenir  l'honneur  de  Dieu  et  de  son 
église  '. 

En  même  temps  que  les  ministres  parurent  en  Conseil,  un 
grand  nombre  de  citoyens,  ennemis  de  la  di'bauche  et  des  manières 
libertines,  s'y  présentèrent  avec  eux.  Ils  dirent  qu'ils  étaient  indi- 
g'nés  comme  les  autres  qui  avaient  porté  au  magistrat  des  plaintes 
contre  Farel,  et  de  ce  qu'ils  avaient  pris  le  nom  de  la  communauté, 
puisqu'ils  étaient  citoyens  comme  eux  et  que,  bien  loin  d'être  de 
leur  sentiment,  ils  avaient  trouvé  que  F'arel,  dans  le  sermon  <jui 
avait  si  fort  choqué  les  autres  et  dont  eux  avaient  été  aussi  les 
auditeurs,  ce  ministre  n'avait  rien  dit  que  l'on  pût  mal  prendre 
avec  quehjue  ombre  de  justice;  qu'au  contraire,  loin  de  reprendre 
avec  trop  d'aigreur  les  débauchés,  il  leur  avait  adressé  des  exhor- 
tations et  des  censures  toutes  paternelles.  Ceux  qui  avaient  formé 
la  plainte  furent  aussi  appelés  en  même  temps  devant  le  mag-istrat, 
où  ils  parurent  avec  beaucoup  d'arrogance,  soutenus  qu'ils  se  sen- 
tirent d'un  avocat  qui  était  du  Conseil.  Il  y  eut,  comme  il  est  aisé 
de  juger,   de  grandes  contestations  entre  les   uns  et  les  autres. 


'  Il  avait  été  immédiatement  prévenu  mande  du  Conseil,  comme  n'étani  pas  de 

par  Calvin  (voir  Opéra,  t.  XIV,  n"  1845)  leur  compétence  ;  voir  leur  lettre,  en  date 

qui  l'engageait  à  se  rendre  à  Genève,  sans  du  8  novembre,  Archives  de  Genève.  P.  H., 

attendre  la  réponse  des  magistrats  nenehâ-  n»  tî)29.  (Note  des  éditeurs.) 
telois.  Ceux-ci  d'ailleurs  se  montrèrent  peu  -  R.  C.,  vol.  47,  f»  177  v». 

disposés  à  intervenir  et  déclinèrent  la  de-  '  Ibid.,  fo  179  v»  (13  nov.). 


l553  FAniît,    EST    RKNVOVl':    AUROrS.  5i5 

Farel,  (|iii  rlail  présciK,  justifia  aussi  sa  coïKliiilc  :  il  dii  (|U('  i|M;in(l 
il  avail  lihimi'  les  mœurs  do  la  jeunesse  de  (Jeuève,  il  n'avait  pas 
\nuln  parler  de  tonte  la  jeunesse,  mais  seidement  d'une  partie, 
(pi'il  n'avait  point  prétendu  envelopper  dans  ce  hlàme  la  eonnnu- 
nauté,  j)uisqu'il  était  persuadé  qu'il  y  avait  dans  la  ville  beaucoup 
de  gens  de  bien  ;  qu'il  ne  doutait  pas  que,  si  la  |)ln|)arl  de  ceux  ipii 
portaient  des  plaintes  contre  lui  s'étaient  rencontrés  à  son  sermon, 
ils  ne  s'en  |)laindraient  |)as,  puisipie,  ce  qu'il  avait  dit,  il  ne  l'avait 
fait  que  par  forme  de  remontrance  et  pour  jiorter  les  vicieux  à 
changer  de  conduite  '. 

Pendant  que  ces  choses  se  passaient,  une  grande  quantité  de 
boin-geois,  informés  de  la  mauvaise  affaire  que  les  débauchés  vou- 
laient faire  à  Farel,  (pitttèrent  leurs  boutiques  et  leur  travail  pour 
monter  à  la  maison  de  ville  dans  la  vue  de  soutenir  Farel  et  les 
ministres.  Iloset  dit'  que  deux  jeunes  hommes  fort  sages  et  (pii 
étaient  les  plus  éloignés  de  l'esprit  du  libertinage,  étaient  allés, 
de  porte  en  porte,  chez  les  citoyens  qu'ils  croyaient  être  bonnes 
gens  et  amis  des  ministres,  pour  leur  apprendre  le  fait,  qu'ils  les 
avaient  touchés  de  pitié  envers  Farel  et  que  les  mêmes  avaient 
aussi  dit  la  même  chose  au  premier  syndic  Ami  Perrin,  avec  beau- 
coup de  fermeté.  Ceux-ci  vinrent  en  si  grand  nombre  et  deman- 
dèrent justice  avec  tant  de  courage  que  le  [jarti  libertin  se  vit 
contraint  de  céder  et  le  Conseil,  condamnant  leur  procédé,  pro- 
nonça |)ar  la  bouche  du  premier  syndic  Ami  Perrin,  tout  tremblant 
et  tout  épouvanté',  que  le  sermon  ipi'avait  fait  Farel  était  très  bon 


R.  C,  loc.  cit.  à  propos  de  laisser  dans  l'ombre  la  pression 
*  Ouvr.  cité,  livr.  V.  chap.  .32,  p.  3.56.  populaire  qui  avait  été  exercée  sur  le  ma- 
'  Roget  (t.  IV,  p.  liOlremartine  que  gistrat.  Calvin  fait  eertainemeni  allusion 
le  récit  de  Roset,  qui  fait  ici  le  foiid  de  à  l'incident  lorsquil  écrit  a  Viret,  peu  de 
celui  de  Gautier,  concorde  dans  son  en-  .  jours  après  :  «  Nos  valeureux  cliefs  ont 
semble  avec  ce  que  rapporte  le  registre  de  dîné  quelquefois  ensemble  depuis  votre  dé- 
la  Compagnie  des  pasteurs.  Le  registre  du  part  :  quant  aux  preuves  de  ce  courage  dont 
Conseil  est  beaucoup  moins  explicite;  il  se  ils  faisaient  parade,  je  n'en  vois  jusqu'ici 
borne  à  constater  qu'il  «  y  a  lieust  quelque  aucun  symptôme  .  {Opéra,  t.  XIV,  u»  1851. 
bruyt,  et  que^iues  autres  de  la  ville  qui  20  nov.).  Il  est  donc  a  croire  que  la  vigueur 
estoyent  en  la  sale  devant  sont  estes  ap-  un  instant  déployée  par  les  partisans  des 
pelles  dedans  et  .sont  esté  aoys.  »  Roget  réformateurs  n'avait  pas  eu  de  lendemain, 
pense  ipie  le  secrétaire  du  Conseil  a  juge  {Note  des  éditeurs.) 


5l6  SUITE    DU    DEBAT    SUR    J.'eXCOMMUiMCATION.  i553 

et  très  édifiant,  que  l'on  devait  regarder  ce  ministre  comme  un 
serviteur  de  Dieu  des  plus  fidèles,  el  tout  le  peuple  avoir  pour  lui 
une  vénération  |)articulière,  connue  étant  le  père  spirituel  de 
l'église  de  Genève  ;  que  ceux  qui  s'étaient  plaints  de  ce  ministre  si 
mal  à  propos,  pour  lui  mar(|uer  le  regret  (pi'ils  en  avaient  et 
qu'ils  étaient  envers  lui  dans  tous  les  senlimens  d'eslinie  et  de  res- 
pect qu'il  méritait,  lui  toucheraient  sur-le-chanq)  à  la  main  et  que, 
pour  achever  cette  réunion,  on  ferait,  le  jour  même,  un  repas  de  ré- 
concilialion.  Enfin,  que  le  Conseil  écrirait  au  magistrat  de  Neu- 
châtelce  qu'il  s'était  passé',  et  qu'après  cpie  Farel  aurait  prêché,  il 
s'en  retournerait  dans  son  église  quand  il  lui  plairait,  acconq)agné 
tl'un  h(''raut  et  aux  dépens  de  la  seigneurie.  Rosel  remarque  que 
les  débauchés,  depuis  cette  affaire,  commencèrent  à  sentir  que  leur 
parti  n'était  pas  si  Fort  parmi  le  peuple,  connue  ils  se  rimaginaient'. 
Clependaul  l'on  était  plus  échauffé  (pu^  jamais  sur  l'affaire  de 
l'excoumumicalion.  Berihelier,  dès  le  i  uovend)re,  s'était  jxjurvu 
de  nouveau  en  Conseil  ordinaire  pour  olilcnir  la  |)ermission  de 
communier,  malgré  l'opposition  du  Consistoire,  el  le  Petit  Conseil 
avait  renvoyé  cette  affaire  en  Deux  Cents'.  Le  jour  que  le  Conseil 
devait  être  assemblé,  et  qui  avait  été  marqué  pour  y  donner  au- 
dience aux  ministres  el  aux  anciens,  les  syndics  les  firent  venir 
auparavant  en  Conseil  ordinaire,  où  ils  leur  déclarèrent  (piel  était 
l'avis  de  ce  corps  sur  l'article  de  l'excommunicalion,  lequel  avis 
serait  porté  en  Deux  Cents,  savoir  (|ue,  (piand  {|uelf|u'un  aurait  été 
repris  par  le  magistrat,  soit  pour  ()aillardise,  soit  pour  quelque 
autre  cas,  il  ne  serait  point  nécessaire  qu'il  se  pr(''senlàt  encore  au 
Gonsisloire,  à  moins  que  le  Conseil  ne  l'y  renvoyât,  le  magistrat 
prétendant  avoir  la  dernière  connaissance  de  ces  sortes  d'affaires. 
Que  (le  même  aussi,  quand  le  (Conseil  aurait  trouvé  à  propos  de 
permettre  la  Cène  à  une  personne,  la  chose  déviai I  avoir  lieu  sans 
qu'il  fût  nécessaire  que  cette  personne,  pour  communier,  eût 
l'agrément  du  Consistoire'. 

'  Minute  originale  en  date  du  13  uo-  ^  Ouvr.  cite.  liv.  V,  clia|i.  iii.  p.  3S7. 

vemlire.    Arctiives   de   Genève,    P.    H..  '  R.  C.  vol.  'i7.  t"  174  \«. 

n  olairi;  pubtiée  par  Roiret.  t.  IV.  p.  l'tl.  '  Ihid.,  ("  llli  r°  (7  nov.). 
(Nule  (les  hlilfurx.) 


i;> 


1)3  DKCISIO.N     l)t:     IJEIX     CKNTS    A    CE    SIMKT. 


Les  ministres  et  les  anciens,  rnécontens  de  cette  résolution, 
(liriMil  (|n'ils  n'y  pouvaicnl  |)oinl  ar(juicscer,  puisqu'elle  tendnil  à 
l)ouleverser  absolument  l'ordre  de  FEi^iise.  lis  déclarèrent  la  même 
chose  dans  le  Conseil  des  Deux  Cents,  lequel  entra  quehjues 
momens  a[)rès.  Calvin  y  soutint  avec  beaucoup  de  force  la  cause 
du  Consistoire,  après  cpioi  on  lui  la  représentation  (pii  avait  été 
faite  un  mois  auparavant  au  Conseil  et  que  nous  avons  rapportée 
ci-dessus.  Ensuite,  les  ministres  s'étant  retirés,  le  Conseil  des  Deux 
Cents,  après  avoir  vu  les  articles  des  édils  qui  concernaient  cette 
matière,  ordonna  (ju'en  explication  des  édits,  l'on  observerait  la 
pratique  suivante  à  l'égard  de  la  correction  des  gens  de  mauvaise 
vie  et  de  l'excommunication  :  que,  lorsque  (jnelqu'un  aurait  fait 
faute,  on  l'avertirait  de  son  devoir  en  secret  pour  la  première  fois  ; 
s'il  ne  se  corrigeait,  il  serait  averti  par  deux  ou  trois  membres  du 
Consistoire,  pour  la  seconde;  si  ces  secondes  admonitions  ne  pro- 
duisaient aucun  fruit,  il  serait  appelé  au  Consistoire.  Au  cas  que 
les  censures  de  ce  corps  ne  le  touchasseni  point,  en  sorte  qu'il  ne 
parut  avoir  aucune  repentance  et  fjue  sa  faute  fût  digne  de  châti- 
ment, il  serait  renvoyé  devant  le  Conseil  ordinaire,  à  qui  la  con- 
naissance entière  en  demeurait,  et  ((ue  la  résolution  que  le  Conseil 
aurait  prise,  soit  de  censurer,  soit  de  châtier,  aurait  lieu  et,  à 
l'égard  de  la  sainte  Cène,  (pie  le  Consistoire  n'aurait  le  pouvoir  de 
la  défendre  à  personne  sans  l'ordre  du  Conseil.  Mais  si  le  Consis- 
toire sentait  qu'il  y  eût  quehju'un  <pii  ne  fût  pas  digne  de  commu- 
nier, il  serait  obligé  de  le  rap|)orler  au  magistral,  lequel  verrait 
s'il  V  aurait  lieu  de  défendre  la  Cène  à  cette  personne  et,  pour  le 
faire  avec  connaissance  de  cause,  le  Conseil  ferait  appeler  deux  ou 
trois  ministres  pour  examiner  en  sa  présence  si  celui  qui  redeman- 
(lail  la  Cène  avait  une  véritable  repentance,  après  quoi  le  Conseil 
jugerait  en  dernier  ressort  si  cet  homme-là  devait  être  admis  ou 
refusé  ' . 

Les  ministres  ayant  a[)pris  cette  résolution,  ils  eu  furent  ex- 
Irèmemenl  irrités  :  ils  s'en  allèrent  en  corps,  deux  jours  après,  en 
Petit  Conseil,  déclarer  qu'ils  ne  pouvaient  point  s'y  soumettre,  que 

'  K.  i'...  vul.  47.  1"  17.3  (7  iioveiiitire). 


5l8  CONSULTATION    DES    CANTONS    KÉFOKMÉS.  \^)Î)'6 

les  vouloir  contraindre  à  le  Faire,  c'était  les  oblig'er  à  ([uitter  le 
niinislèi'C  de  l'église  de  Geni'ive,  |)iiis({u'ils  ne  pouvaient  pas,  en 
conscience,  consentir  au  renversement  d'un  ordre  si  saint  en  lui- 
niéine,  si  sagement  établi  el  pratiqué  avec  succès  depuis  plusieurs 
années.  Après  quoi,  ils  prièrent  le  Conseil  de  leur  accorder  une 
nouvelle  audience  en  Deux  Cents  sur  le  même  sujet  et  ensuite  en 
Conseil  Général,  sans  l'approbation  du(]uel  on  ne  pouvait  pas 
anéantir  les  lois  que  ce  Conseil  lui-même  avait  faites,  et  devant 
lequel,  s'il  les  voulait  révoquer,  ils  demanderaient  tous  leur  dé- 
charge ' . 

Cette  fermeté  des  ministres  commença  à  amollir  un  peu  en 
leur  faveur  la  plupart  de  ceux  de  la  magistrature  (jui  leur  avaient 
résisté  jusque-là  avec  le  plus  de  vivacité.  On  résolut  en  Conseil 
ordinaire  qu'avant  que  d'exécuter  le  dernier  arrêt  du  Grand  Con- 
seil au  sujet  de  l'excommunication,  il  serait  bon  de  savoir  le  senti- 
ment des  églises  réformées  de  Suisse  sur  cette  affaire' et  quelle 
était  leur  pratique  en  semblable  cas  et,  pour  cet  effet,  (ju'il  faudrait 
leur  écrire  incessamment  là-dessus'.  Cet  avis  ayant  été  porté  au 
Conseil  des  Deux  Cents,  le  lendemain  lo  novembre,  il  y  fut  ap- 
prouvé ' . 

Je  n'ai  pas  eu  entre  les  mains  les  lettres  que  le  Conseil  écri  vit  % 
je  n'ai  vu  que  la  lettre  (|ue  Calvin  écrivit  à  Bullinger  et  celle  qu'il 
adressa  aux  pasteurs  de  l'église  de  Zurich,  lesquelles  se  trouvent 
parmi  ses  lettres  imprimées\  Il  y  ajouta  les  articles  des  Ordon- 
nances ecclésiastiques  qui  regardent  le  Consistoire  et  que  nous  a\'oris 
rapportés  ci-dessus,  ce  (jui  s'était  passé  à  l'égard  de  Bertlielicr  et 
une  traduction  latine  du  discours  que  les  ministres  avaient  donné 
par  écrit  au  Conseil,  le  8  septembre'.  Jean  Budé,  fils  du  savant 

'  R.  C,  vol.  47,  f»  177  1-0  (9  nov.).  fhouse,  en  existe  cependant  aux  Archives 

^  Ou  plus  exactement  des  magistrats  de  Genève  (P.  H.,  w  lo43)  ;  elle  porte  la 

des  cantons  réformés,  «  des  seigneurs  d'AI-  date  du  30  novembre  et  a  été  publiée  par 

lemagne  de  la  religion  évangelique  à  tout  Hoget  (t.  IV,  p.  146),  mais  elle  a  échappé 

le  nioings  en  Suytze  »;  iWd.,  loc.  cit.  (iVute  aux   éditeurs  des   Calvini  opéra.   i|ui  en 

des  éditeurs.)  donnent  toutefois  (t.  XIV,  n»  1862)  une  tra- 

'  Ibid.,  loc.  cit.  duction  allemande  conservée  aux  Archives 

'  Ihid.,  fo  177  Vf.  de  Zurich.  (Noie  des  éditeurs.) 
*  La  aiinute   originale  adressée  aux  '  Ibid.,  n»*  1857  et  18.58  (26  nov.j. 

magistrats  de  Zuridi,  Berne,  Bâie  et  Schaf-  '  Voir  plus  haut,  p.  308. 


[553 


i.K  i:onsistoirf:  ict  lks  berthemer. 


.)!., 


Guillaume  Hudi',  (|ui  s'i'lail  iclu't'  à  (ioiiôvc  ilcpuis  (|uel(|U('.s  aiuK-es 
au  sujt't  (le  la  religion,  tiil  le  poil  eue  de  ces  lettres'.  Je  n'ai  point 
vu  les  réponses  ([uc  (iicnl  les  églises  réformées  de  Suisse  au  uiagis- 
Iral,  MDii  |)lus  (jue  celle  des  ministres  de  Zurich  à  Calvin'.  Je  trouve 
seulement  tlans  les  registres  publics  que  les  églises  de  Zurich  cl  de 
Bàle  envovèrent  à  Genève,  avec  la  réponse  aux  lettres  (pii  leur 
a\aient  été  écrites,  une  copie  de  leurs  ordonnances  sur  les  mêmes 
articles  de  l'excommunication  '. 

Cependant,  la  semaine  de  Noël  approchant,  Philibert  Berlhe- 
lier,  avanl  ipir  les  ri'ponses  de  ces  ég'lises  fussent  arri\ées,  se 
pourvut  en  Conseil  pour  obtenir  que  la  sainte  (^ène  lui  fût  redonnée; 
sur  quoi  le  Conseil  ordoima  que  le  Consistoire  et  Berthelier  fussent 
aj)pel(''s  pour  être  ouïs  contradicloirement  ',  ce  (jui  ayant  étc' 
exécuté  le  21  dt-cemlire,  les  ministres  déclarèrent  qu'ils  ne  deman- 
daient autre  chose  que  l'observation  des  édils  faits  par  le  Conseil 
des  Deux  Cents  et  approuvés  par  le  peuple,  et  qu'ils  n'accorderaient 
la  Cène  à  Berthelier  f[u'à  condition  qu'il  témoignât  une  repentance 
sincère  et  qu'il  demandât  pardon  au  Consistoire  de  ses  rébellions. 
Berthelier,  de  son  côté,  soutint  ([u'il  n'était  dans  aucun  cas  qui 
méritât  l'excommunication  et  que,  d'ailleurs,  il  avait  obtenu  du 
magisti"at  la  permission  de  communier.  François-Daniel  Berthelier, 
son  frère,  (jui  l'avait  accompagné,  s'emporta  d'une  manière  ter- 
rible contre  les  ministres  :  il  leur  dit  qu'ils  étaient  désobéissans  au 
magistrat  et  ipi'ils  voulaient  faire  les  maîtres.  Le  t^mseil  lui 
témoigna  ([u'il  était  indigné  de  son  emportement  et  cependant,  il 
continua  la  défense  de  la  Cène  que  le  Consistoire  avait  faite  à  Phi- 
libert Berthelier  ^ . 


'  Budé,  ami  sûr  de  Calvin,  était  chargé 
par  lui  de  renseigner  les  chefs  des  églises 
et  de  les  disposer  à  répondre  dans  le  sens 
que  désirait  le  réformateur;  cf.  Calvini  op., 
no*  1837,  186:!,  lH6t5.  (Note  des  éditeurs.) 

'  I^es  réponses  des  magistrats  de  Berne 
et  de  Zurich  ont  été  publiées  dans  les  Gai- 
vini  op.,  t.  XIV,  no~  18tJ8  et  1871,  d'après 
les  minutes  conservées  aux  Archives  de 
ces  deux  villes.  B  dlinger  écrivit  en  outre 
à  fJaUin  une  lelire  parliculiére  sur  le  même 


sujet  {ibid.,  n»  1870).  A  Bàle  et  à  Schall- 
house,  le  Sénat  chargea  les  ministres  de 
répondre;  ibid.,  nos  1876  et  1877.  (Note 
des  éditeurs.) 

»  R.  C,  vol.  47,  fo  202  ro  (1er  janv.). 
Les  ordonnances  de  Zurich  sur  la  matière 
se  trouvent  publiées,  avec  la  lettre  du 
Conseil  de  cette  ville,  dans  leiCalcini  op., 
l.  XIV,  pp.  700  et  suiv.  (Note  des  éditeurs.) 

*  R.  C,  vol.  47,  fo  197  ro  (19  déc). 

*  Ibid.,  fo  197  yo. 


520  TENTATIVKS    DE    C(JN(;il>[ATI().\.  1.15/) 

L'insullc  que  venait  de  taire  Franrois-Daniel  liertiielier  aux 
ministres  ne  demeura  pas  longtemps  impunie'  :  il  lui  appelé  le  jour 
même  au  Consistoire,  où  il  lui  fut  prononcé  qu'il  n'était  pas  en  ('lat 
de  communier  après  avoir  parlé  autant  injurieusement  qu'il  avait 
fait  le  matin  des  ministres  et  qu'ainsi,  on  lui  inlerflisait  la  Cène.  Cet 
arrêt,  bien  loin  d'humilier  Bertlielier,  ne  fil  que  l'irriter  davantag-e 
et  augmenter  sa  fureur  à  un  point  qu'il  dit  que  les  ministres  en 
avaient  usé  envers  son  frère  en  vrais  satans  et  avec  une  cruauté 
indigne,  l'ayant  excommunié  comme  ils  avaient  fait,  sans  lui  en 
dire  aucune  cause;  qu'il  avait  autant  de  droit  de  donner  l'absolu- 
tion qu'eux  d'éloigner  qui  bon  leur  semblait  de  la  sainte  table',  t^es 
discours  ne  firent  (|ue  confirmer  le  Consistoire  dans  sa  résolution, 
lequel  porta  de  plus  des  plaintes  très  vives  au  Conseil  d'une  insulte 
autant  signalée  \  Le  Conseil  ordonna  que  François-Uaniel  Berthe- 
lier  demanderait  pardon  au  Consistoire,  ce  qu'il  fit,  et  la  Gène  lui 
fut  rendue.  11  n'en  fut  pas  de  même  de  son  frère  qui,  persévérant 
dans  son  obstination  et  n'ayant  voulu  faire  aucune  démarche  d'hu- 
miliation auprès  du  Consistoire,  ce  corps  continua  la  défense  qui 
lui  avait  été  faite  de  participer  à  la  sainte  Cène. 

La  ville  étant  partagée  d'une  manière  si  déplorable  en  des 
partis  autant  animés  les  uns  contre  les  autres  (pie  l'étaient  ceux 
qui  la  divisaient  depuis  longtemps,  et  la  haine  et  les  animosités 
réciproques  n'ayant  pas  peu  augmenté  par  les  disputes  cju'il  y 
avait  eu  au  sujet  de  l'excommunication,  l'on  avait  à  craindre  de 
funestes  suites  d'un  état  aussi  violent,  s'il  eût  continué.  C'est  ce 
qui  porta  le  Conseil,  au  commencement  de  l'année  i554,  à  penser 
au  moyen  d'éteindre,  s'il  était  possible,  le  feu  de  la  discorde  et  de 
réunir  les  esprits.  Il  donna,  pour  cet  effet,  la  commission  à  quatre  , 
de  son  corps  d'y  travailler  incessamment'.  Ces  commissaires  entrè- 
rent dans  le  détail  de  divers  démêlés  (|u'avaienl  eus  les  particuliers 
les  uns  avec  les  autres,  dont  les  plus  considérables  avaient  été  entre 


'  Reg.  du  Consistoire,  21  décembre,  '  Ibid. ,   f»  206  r»  (11  jaiiv.).  :   les 

dans  Calvinio)).,  Annales,  p.  S63.  commissaires  ilèsigiiés  étaient  Etienne  de 

'  Reg.delaVén.Comp.,vol.B,f'>18vo.  Cliapeaurouge  et  Domaine  D'Arlod,  syn- 

'  R.  C,  vol.  47,  fo  200  v»  (26  déc),  dics,  Hudriod  Du  Moilard  et  Jacques  Des 

203  ro  (2jaiiv.).  Arts,  conseillers.  (Nute  des  édUeurs.) 


if)")'!  *    uiôco.Ncii.iAiio.N  ()i-|-n;ii:i,i,K   i)i:s   i'aktis.  .)2I 

le  ('apilaiiic  Ami  l'orrin  ol  ses  pareils  el  Calvin,  c'esl-à-dire  eiilre 
la  cahalc  libertine  el  les  niinislres.  Loi's(|iie  les  esprits  parnrentanx 
roininissaires  amenés  an  point  où  ils  les  sonliailaient,  ils  en  lirenl 
leiu- i-apporl,  en  l'elil  (lonscil'.  (lalvin  el  (piel(pi('s-iins  de  ceux  ipii 
avaient  mai'(pi('' le  plus  iranimosili'- conhc  lui  y  i'nrcnl  appeli'-s;  les 
lins  et  les  autres  conNini'cnl  ilc  melliT  sous  les  pieds  toutes  les 
aii^reurs  passées,  après  (juoi  ceux  qui  étaient  présens  el  les  sei- 
qneurs  du  (lonseil  levèrent  la  main  en  signe  de  réunion  et  protes- 
tèrent de  vivre  à  l'avenir  en  paix  les  uns  avec  les  autres'.  Et  pour 
affermir  celle  r('Conciliation,  on  fil,  le  lendemain  '.U  janvier,  un 
repas  |>ul>lic  dans  lequel  se  rencontrèrent  tous  les  seigneurs  du 
Conseil  ordinaire,  le  lieutenant  et  les  auditeurs,  Calvin  avec  plu- 
sieurs autres  personnes  des  plus  considérables  de  la  ville'. 

Pour  enrayer  les  esprits  divisés  à  la  réunion  d'une  manière 
encore  plus  solennelle,  le  Petit  Conseil  trouva  à  propos  d'informer 
celui  des  Deux  Cents,  qui  é'tait  assend)lé  pour  l'élection  des  syn- 
dics, de  ce  qui  s'était  passé  et  de  l'inviter  à  taire  une  protestation 
semblable  à  celle  dont  nous  venons  de  parler,  ce  ([ue  le  Conseil  des 
Deux  Cents  accepta  unanimement,  après  quoi,  tous  s'étant  levés, 
on  Ht  le  serment  suivant  : 

«  Nous  promectons  et  jurons  de  maintenir  etsoubstenir  l'hon- 
neur de  Dieu  et  de  sa  parole,  et  vivre  jouxte  la  saincle  reformation 
de  l'evani^ille.  Item  de  protéger,  garder  el  entretenir  l'union  et 
paix  les  ungs  des  aultres,  et  maintenir  la  republicque  el  l'honnenr 
de  la  Seigneurie.  Aussy  laisser  caller  toutes  ainnes  el  inimitiés  (pie 
l'on  porroil  avoir  l'ung  contre  l'aullre  sans  jamais  s'en  sovenir. 
Aussy  de  ne  contrevenir  au  présent  serment  de  tout  nostre  pouvoir 
et  ainsy  avons  jur(''  el  promys  et  prys  Dieu  en  lesmoing  et  nostre 
saulveur  Jésus  Crist,  afin  que  cecy  soit  sus  noz  testes,  corps  et 
âmes,  biens,  fenunes  et  enfans,  au  cas  si  nous  contrevenons  aux 
choses  susdictes  el  mentionnées'.  » 

Il  semble  qu'après  une  protestation  si  expresse  et  si  solen- 
nelle, l'on  devait  s'attendre  à  voir  régner  dans  la  ville  une  pai.v  des 

'  R.  C,  vol.  47,  fo  21i  r»  (29  jariv.).      cette  occasion,  n'aimaient  pas  les  réron- 
^  Ibid.,  (°  '2l't  v»  (30  janv.).  ciiiatious  sècties.  •  (JVof?  des  éditeurs.) 

'  Ibid.    «   Nos  anci-Hres,  dit  Roget  à  ■"  Ibid.,  f"  âl()(â  février). 


522  PLAINTES    DU    CONSISTOIRE    AU    CONSKIL.  1 554 

mieux  aliiMinics,  copcndaiil,  les  choses  allèrenl  de  la  iiiènic  manière 
(lirauparavaiil'  :  les  débauchés  condamnés,  à  cause  des  excès  qu'ils 
avaient  commis,  à  èlre  l'éduils  au  pain  et  à  l'eau  dans  les  [)risons,  y 
faisaient  bonne  chère  avec  leurs  amis  (jui  les  allaient  voir,  de  sorte 
que  les  prisons  étaient  le  lieu  de  toute  la  ville  où  la  jeunesse  se 
divertissait  le  mieux  : 

En  ce  logis  qui  clevroit  estre 
Purgatoire  d'enfans  gastés, 
Comme  en  leur  [laradis  terrestre 
Ils  mangent  lai'les  et  pastés  ^ 

et  le  magistral  l'ermait  les  yenx  à  de  si  grands  désordres;  les  jure- 
mens,  les  blasphèmes  demeuraient  dans  la  dernière  impunité.  Le 
Consistoire  était  moins  craini  et  plus  méprisé  que  jamais,  aussi  se 
plaignait-il  en  Conseil  avec  beaucoup  d'amertume,  le  \[\  mai,  de 
trois  choses  :  i"  de  ce  (jue,  loi'sque  ce  corps  envoyait  deux  ou  trois 
déi)utés  au  magistrat,  on  n'ajoutait  aucune  foi  à  ce  que  ces  dé- 
putés disaient,  mais  l'on  demandait  ([ne  tout  le  Consistoire  parût 
en  corps;  2°  de  ce  que  le  Consistoire  était  appelé  devant  le  Conseil, 
à  l'instance  des  particuliers,  et  exposé  à  entrer  dans  des  contesta- 
lions  avec  ces  particuliers,  très  désagréables  en  elles-mêmes  et 
qui  convenaient  peu  à  la  gravité  d'un  corps  autant  vi'iiérable; 
3°  de  ce  que  celui  qui  avait  révélé  quelf]ue  excès  était  d'abord 
déclaré  partie  de  la  personne  qu'il  accusait'. 

11  ne  |)arait  pas  par  les  registres  ([ue  le  Conseil  mit  aucun 
remède  à  ces  abus,  quoique  Calvin  et  ses  collègues  en  fissent  du 
bruit  en  chaire,  de  même  que  de  divers  scandales  qui  arrivaient 
tous  les  jours.  Roset  remarque'  que  les  personnes  qui  vivaient 
d'une  manière  plus  rég-ulière  que  les  autres  et  qui  gémissaient  des 

'  Roget  (t.   IV.  p.   157)  ajoute  h  ce  a  réconciliés,  écrit-il  àBlaurer.  le  li!  février 

propos:  «  Calvin  avait  bien  pu  dîner  avec  (Op.,  t.  XV,  n»  1906),  ruais  rien  n'a  été 

Perriu  et  Berthelier,  de  solennels  engage-  décidé  sur  le  fond  de  l'ali'aire.  .\ussi,  ou 

nients  avaient  été  échangés,  mais  la  ques-  nos  adversaires  céderont,  ou  un  nouveau 

lion  de  la  Cène  n'était  pas  plus  avancée  combat  s'engagera.  >  Voir  aussi  sa  lettre  a 

pour  cela.  0  Le  réformateur,  du  reste,  ne  iivi\\{i\^n\ibid.,i\«i9ïQ.{NotedesédUeurs.) 
s'était  fait  aucune  illusion  sur  la  valeur  de  ''  Bouivard,  ouvr.  cité,  |i.  98. 

l'accord  ainsi  conclu  :   «  Il  est  arrivé  par  '  R.  C.,  vol.  i8,  f»  5S  r». 

l'hnhile  manège  de  quelques-uns  qu'on  nous  <  Ouvr.  cité,  liv.  V,  cliap.  58,  p.  362. 


l554  IMin  .MTK     ASSrul'K    Al  X     l.lItKUTINS.  ,"»  :^  i  ) 

d(''soi-(lics  (|iii  n'-ijiuiitMil  dans  la  ville,  cssiivalrril  des  railleries 
|)i(|iiaiiles  (le  la  pari  des  d(''l>aiicli(''s,  (|ui  les  a|)|ielaieiil   «   iiKirlidés 

et    r(''i!(''ii('"r(''s  »,   ri  ,\ -eux   de  la  luai-isl  rai  lire   ijiii  n'i^laieiil    pas 

du  |)aili  de  la  cabale  lilierliiie  ('-laieiil  IVoids  el  liiiiides  el  disaieiil 
({u'ils  i-eiiii'llaieiil  à  la  l'i-()\  ideiicc  le  soin  de  remédier  à  lanl  de 
désordres;  (|iie  le  inai;isLral  u'exer(;ail,  aucun  cliàtiment  enveis  les 
vicieux  les  plus  obsliin-s  et  les  plus  rélVaclaircs  et  que  celle  seri- 
lence  élail  comimine  à  tous  les  ljlas()liènies  el  à  tous  les  excès,  de 
quel(pie  nature  qu'ils  fussent  :  ((  bonnes  remonslrances  »,  c'esl- 
à-dire  ([ue  le  Conseil  renvoyait  absous  les  |)lus  coupables,  a|)rès 
leur  avoir  adressi'  ipichpies  exhortations  el  (|uelques  légères  cen- 
sures. 

Les  niai-islrals  qui  ne  favorisaienl  pas  le  parti  de  la  cabale 
élaienl  exposés  à  se  voir  traités  avec  mépris  el  insultés,  même 
dans  les  rues  el  dans  les  places  publiques.  Pliiliberl  Berllielier, 
qui  élail  d'une  inq)udence  à  ne  ])Ouvoir  èlre  réprimée  [)ar  quoi 
que  ce  soit,  entrant  dans  une  compagnie  où  élail  Amblard  Corne, 
premier  syndic  de  cette  année',  dit  qu'il  saluait  tout  le  monde, 
excepté  ce  premier  magistral,  ([ui  fut  encore,  quelques  jours 
après,  traité  de  séditieux  par  le  même  Berthelier.  Le  Conseil 
n'avait  fait  aucune  attention  à  la  première  injure,  ce  qui  porta  le 
syndic  Corne  à  se  plaindre  de  la  seconde  avec  un  peu  plus  de  viva- 
cité. Il  déclara  hautement  au  Conseil  que  si  on  ne  lui  faisait  pas 
justice,  il  Tirait  demander  de  porte  en  porte,  le  bâton  syndical  à  la 
main,  à  tous  ses  concitijyens,  non  pas  pour  ce  qui  le  regardait  en 
particulier,  mais  pour  soutenir  l'hoimeur  de  sa  charge'.  Ces  me- 
naces firent  peu  d'effet  sur  les  esprits,  l'on  se  contenta  d'envoyer 
Berthelier  pour  trois  jours  en  prison  el  de  lui  faire  quehpie  faible 
exhortation  de  ne  pas  retomber  à  l'avenir  en  semblable  faute  '. 

L'afFaire  du  même  Berthelier,  par  rapj>ort  à  l'excommunica- 
tion, était  toujours  dans  la  situation  où  elle  avait  été  l'année  |irécé- 
denle  et,  à  l'approche  des  jours  de  Cène,  il  faisait  à  son  ordinaire 

'  Les  élections  syndicales  de   15.54  Du  Pan  et  Michel  de  f  Arche.  (Note  des 

avaient  été  plutôt  favorables  au  parti  cal-  éditeurs.) 
viniste;   les  titulaires  étaient,  outre  Aw-  '  R.  C,  vol.  48   fo  8.3  r". 

blard  Corne,  dont  on  connaît  le  dévoue-  «  Ibid..  fo  86  v». 

ment  au  réformateur,  Pierre  Tissot,  Claude 


52^1  LIi    CO.NSISTOIHIÎ    ET    UEHTIIliLlEU     DEVA.NT    LK    CONSEIL.  1 554 

des  instances  auprès  du  magistrat  pour  se  la  taire  redonner.  Le 
jeudi  (j  août,  il  comparut  au  Consistoire,  devant  les  ministres,  les 
priant  de  lui  pardonner  et  de  l'admettre  à  la  communion  suivant 
l'arrêt  du  Conseil.  Ces  dernières  paroles  déplurent  aux  ministres, 
(|ui  lui  répondirent  qu'ils  ne  lui  accorderaient  point  la  Cène,  à  moins 
(|u'il  ne  dit  (|u'il  la  demandait  au  nom  du  (consistoire,  non  pas  en 
vertu  de  l'arrêt  du  Conseil,  mais  en  vertu  de  l'autorité  et  du  pouvoir 
([ui  avait  été  donné  de  le  l'aire  aux  ministres  et  aux  anciens  j)ar  le 
Petit,  le  Grand  et  le  Général  Conseil,  ce  que  Berlhelier  ne  voulut 
point  faire  ;  au  contraire,  il  continua  de  soutenir  que  le  Consistoire 
n'avait  eu  aucune  raison  de  lui  défendre  la  Cène  comme  il  l'avait 
fait,  et  de  dire  sans  détour  que  ce  corps  ne  cherchait  (ju'à  s'attirer 
la  supc'riorité,  pour  éloigner  à  sa  fantaisie  et  par  caprice  qui  bon 
lui  semblerait  de  la  sainte  table'. 

Tous  les  ministres  et  les  anciens  allèrent  ensemble  en  Conseil, 
le  0  septembre,  pour  se  plaindre  de  la  continuation  de  l'obstination 
de  Berthelier  et  pour  se  justifier  du  dessein  qu'il  attribuait  au  Con- 
sistoire de  vouloir  s'arroger  une  autorité  (jui  ne  lui  appartenait  pas, 
mais  Berthelier  y  parut  en  même  tenqjs  (ju'eux  pour  leur  répondre. 
Les  ministres  représentèrent  qu'ils  avaient  procédé  dans  cette 
affaire  avec  toute  la  douceur  possible,  ([u'ils  n'avaient  jamais  eu 
dessein  de  rien  entreprendre  contre  les  droits  du  magistrat,  mais 
qu'ils  avaient  cru  qu'en  agissant  connue  ils  avaient  le  droit  de  le 
faire,  ils  représentaient  en  cela  la  Seigneurie  (|ui  leur  en  avait  donné 
le  pouvoir,  protestant  que  ce  qu'ils  avaient  fait,  ils  ne  l'avaient 
point  fait  dans  la  vue  de  s'attribuer  quekjue  droit  qui  ne  convînt 
pas  aux  ecclésiastiques,  tels  que  pourraient  être  les  droits  de  juri- 
diction, de  prison,  de  glaive  ou  de  mort,  mais  ([ue  leur  seule  vue 
avait  été  de  maintenir  l'honneur  de  Uieu  et  de  son  Eglise.  Qu'en  un 
mot,  ils  ne  contestaient  pas  pour  se  conserver  des  choses  qui  leur 
a])partiussenl  connue  leur  héritage,  mais  uniquement  pour  ne  pas 
laisser  anéantir  la  discipline  ecclésiasti(]ue. 

Après  cette  représentation,  Berlhelier,  prenant  la  parole,  dit  à 
peu  près  les  mêmes  choses  qu'il  avait  dites  au  Consistoire,  que  les 

'  Iteg.  du  Consistoire,  9  août,  dans  Cahini  op.,  Annales,  p.  381  ;  cf.  R.  C,  vol.  48, 
S°  110  V".  30  août.  (Note  des  éditeurs.) 


i554 


REPONSE    DES    EGLISES    SUISSES. 


minisIres  ne  lui  avaioni  refusé  la  Gène  que  parce  (|u'il  n'avait  point 
voulu  reconnaître  l'autorité  (pi'ils  s'attribuaient  et  que  le  (Conseil 
(levail  être  contiinielleinent  en  i^arde  contre  les  entre|)rises  des 
ecclésiasti(iues  et  ne  |)as  se  laisser  enlever  ce  qui  lui  a|)parlenail 
et  le  droit  du  glaive,  inséparable  du  magistrat,  il  y  eul  r('|)li(|ue  de 
part  et  d'antre  :  les  ministres  soutinrent  que  le  Conseil  a\ail  trouvé 
bon  (|ue  rexcommunication  que  le  Consistoire  avait  pninoncée 
contre  Bertlielier  eût  lieu  juscpi'à  ce  (pi'on  eût  la  réponse  des 
églises  de  Suisse,  et  Bertlielier  |)rélen(lait  le  contraire.  Toutes  ces 
contestations  alioulireul  à  peu  de  chose,  le  Conseil  n'ayant  rien 
prononcé  là-dessus  ' . 

Cependant  Bertlielier  demeurait  toujoiu-s  priv('-  de  la  coinnui- 
niou  et  il  coiiliiuiail  (l(>  parler  très  mal  du  Consistoire  :  il  allait 
pidtliant  par  la  ville  que  ce  corps  ne  cliercliait  qu'à  renverser  les 
ordres  et  la  subordination  établis  dans  l'Etat  et  à  se  renilre  le  maître 
des  art'aires,  ce  que  les  bons  citoyens  ne  devaient  pas  permettre.  Le 
Consistoire  lui  Ht  là-dessus  un  procès  «pii  n'aboutit  non  |)lus  à 
rien  ;  ce  procès  donna  seulement  occasion  à  presser  la  décision  de 
la  question  de  l'exconniinnication'.  Il  y  avait  plus  de  neuF  mois  que 
l'on  avait  reçu  les  réponses  des  églises  de  Suisse  sur  celte  matière. 
Je  ne  les  ai  point  vues',  je  trouve  seulement  dans  Pioset  que  ces 
églises  furent  du  sentiment  des  minisires  de  Genève'  et  qu'elles 


».  R  C,  vot.  48,  fo  M3  vo. 

»  Ibid.,  fo  118  vo,  138  vo.  Voir  aussi, 
sur  ces  iiiteriiiiiialiles  contestations  entre 
Bertlielier  et  le  (Consistoire,  le  dossier 
d'informations  ijui  se  trouve  aux  Archives 
de  Genève,  Procès  criminels,  S""*  série, 
portef.  XIII,  et  Roget.  ouvr.  cité,  t.  IV, 
pp.  1.50  et  suiv.  (Note  des  éditeurs.} 

'  A  ce  sujet,  voir  plus  liant,  p.  .ïtlJ. 
(Note  des  i'dileurs.) 

*  C'est  là  une  des  nombreuses  inexac- 
titudes plus  ou  moins  involontaires  qui 
éniaillent  le  récit  de  Rosel.  Son  maître 
Calvin  en  avait  jugé  autrement  :  «  Les 
Zurichois,  écrit-il  à  Farel,  le  3!)  décemlire. 
nous  engagent  prudemment  à  ne  rien  chan- 
ger. Les  liàlois  nous  envoienl  pnreiiieni  et 
simplement  leurs  édits,  sans  énoncer  au- 


cune opinion.  Les  Schaffhousois  seuls  ont 
montré  du  cœur.  Quant  à  nos  voisins  les 
Bernois,  ils  nous  envoient  poliment  pro- 
mener, ainsi  que  je  l'avais  hien  soup- 
çonné »  [Op..  t.  XIV.  no  188.")).  En  réalité, 
comme  le  remarque  Roget,  ni  les  églises, 
ni  les  gouvernemens  suisses  ne  se  sou- 
ciaient de  se  prononcer  sur  la  question  qui 
leur  était  soumise,  car  ils  ne  voyaient  pas 
qu'il  y  eût  aucune  nécessité  de  régler  d'une 
manière  uniforme  et  précise  la  matière  dé- 
licate de  la  discipline.  Les  Bernois  allaient 
plus  loin  :  ils  n'admettaient  pas  que  le 
clergé  put  posséder  en  aucune  manière  le 
droit  que  réclamait  Calvin  et  ils  le  disent 
nettement  dans  leur  réponse  :  «  Nous  vous 
signifiions  que  n'a\ons  aucunement  en 
usance  telle  excomnuinicalion.  »  Messieurs 


Haf)  ÉTABUSSKMRNT    DE    LA    CHAMBRE    DES    PATRIMONIALES.  1 55/) 

approuvèrent  l'excommunication.  Cependant,  on  n'avait  encore 
pris  aucune  résolution  sur  cette  affaire;  pour  la  finir,  le  Conseil 
ordinaire  établit  une  commission  coin|)osée  des  quatre  syndics  et 
de  huit  conseillers,  (pii  turent  chargés  de  l'examiner  avec  soin  et 
de  rapporter  ensuite  leur  sentiment  \  Cette  commission  ne  rap- 
porta son  avis  (pi'au  commencement  de  l'année  suivante,  que  les 
Conseils  prirent  enfin  là-dessus  leur  dernière  résolution,  de  la  ma- 
nière (pie  nous  le  dirons  dans  la  suite. 

Les  droits  de  la  Seigneurie  n'étant  point  encore  dans  tout 
l'ordre  ([u'il  était  nécessaire  pour  s'en  servir  utilement  lorsqu'on 
en  pouvait  avoir  besoin,  on  avait  proposé  en  Conseil,  au  mois  de 
septembre  de  l'année  i553,  d'établir  une  chambre  ipii  fût  chargée 
de  les  ranger,  de  recouvrer  ceux  cjui  manquaient  et  même  de  juger 
de  ton!  ce  (pii  r(^gardait  le  tlomaine  ou  le  patrimoine  de  la  I\(''j)u- 
blique.  Le  public,  dans  ce  temps-là,  avait  cpiantité  de  démêlés 
avec  plusieurs  particuliers  au  sujet  des  censés,  des  lods  et  autres 
revenus,  (jui  occupaient  une  l)onne  j)artie  des  séances  du  Conseil 
ordinaire,  et  il  paraissait  (pi'iin  trilninal  qui  n'aurait  d'autre  fonc- 
tion que  celle  de  connaître  de  ces  sortes  de  cas  s'en  acquitterait 
mieux  (pi'un  Conseil  plus  occupé.  Cette  |)roposition  fut  g-oûtée  et 
approuvée  même,  pour  lors,  par  le  Petit  Conseil  ;  on  résolut,  en 
même  temps,  que  cette  nouvelle  (chambre  serait  composée  des  sei- 
g-neurs  de  la  Chandîre  des  comptes,  du  procureur  général,  de  trois 
autres  conseillers  du  Grand  Conseil,  d'un  commissaire  d'extentes  ' 
et  d'un  secrétaire  ;  qu'elle  tiendrait  (juatre  séances  la  semaine,  l'une 
desquelles  serait  destinée  à  juger  des  causes  qui  regardaient  le 
domaine  \  Le  29  mars  i554,  le  conseil  des  Deux  Cents  donna  son 
approliation  à  l'établissement  de  cette  chambre  et,  le  dimanche 
i*"'  avril,  le  Conseil  Général  l'approuva  tout  d'une  voix-'.  Elle  fut 


de  Berne  savaient  tenir  leurs  ministres  à  désir  de  ne  pas  éijrauler  à  Genève  la  si- 

distance  et  entendaient,  même  dans  les  inulion  de  Cahin.  i Note  des  éditeurs.) 

questions  de  foi  et  de  discipline,  se  réser-  '  R.  C,  vol.  48,  f»  138  vo  (2.5  ocl.). 

ver  l'autorité  suprême.   Ils   le  firent  bien  *  Sur  la  sif;nification  de  ce  mot,  voir 

voir,  quelques  années  plus  lard,  aux  mi-  plus  haut,  p.  194.  n.  3.  (Note  des  éditeurs.) 

nistres  de  Jjansanne.  r\'ous  croyons,  d'autre  *  R.  C,  vul.  47,  f»  148  \o. 

part,  quiî  la  réserve  observée  sur  li  (pies-  '  I!iiil..  vul    4"*.  f"  28  r",  29  v». 
lion  par  Zurich  et  Râle  fut  dictée  par  le 


1554       ARRESTATION     DU    MINISTRK    CIIAUVKT    PAR     I.KS    niïRXOlS.  5^7 

appelée  la  (lluiinliif  des  |)alriinoniales,  parce  (pi'cllc  prcuail  roii- 

naissancc  du  palriiiKii le  la  Sfigiicurie  et  elle  subsista  jusiprà 

l'aunée  i5()8,  (prdle  Fui  réuuie  à  la  Cliauibre  des  comptes. 

Il  y  avait  eu  souvent  des  conteslatious  entre  les  seigneurs  de 
Berne  el  ceux  de  Genève  au  sujel  des  ministres  d'Arnioy  et  de 
Draillans,  comme  nous  l'avons  dit  aux  années  lô'iy  et  r55o'.  Celle 
année-là,  ils  (Mu-ent  siu-  h»  même  sujet  de  bien  plus  grands  (h'mèlés. 
Le  ministre  Ninault,  qui  desservait  l'église  de  Uraillans,  l'ayant 
quittée  sans  le  congé  des  seigneurs  de  Genève  qui  l'y  avaient 
établi,  pour  ne  pas  laisser  cette  église  sans  exercice  de  religion, 
jusipi'à  ce  (ju'on  eût  donné  un  successeur  à  celui  qui  l'avait  aban- 
donnée, les  ministres  de  Genève  y  envoyèrent  prêcher,  le  tlimanche 
3  juin,  Raymond  Chauvel,  l'un  des  pasteurs  de  la  ville'.  L<'  bailli 
de  Thonon  y  avait  envoyé  un  des  ministres  de  la  classe  du  Gha- 
blais  faire  la  même  fonction,  lequel  céda  la  chaire  à  Raymond 
Chauvet  ^  Gelui-ci,  au  sortir  de  son  sermon,  fut  arrêté  prisonnier 
de  la  part  du  bailli  de  Thonon  ' . 

Quand  on  eut  ap})ris  cette  nouvelle  à  Genève ,  le  Conseil 
envoya  à  ce  bailli  Jean-Ami  (lurtet,  ancien  syndic,  pour  apprendre 
de  lui  la  cause  d'un  événement  si  extraordinaire.  Le  bailli  lui  ré- 
pondit ([u'il  avait  fait  saisir  le  ministre  Chauvet  parce  qu'il  avait 
été  prêcher  sans  congé  à  Draillans,  contre  tous  les  édits  de  Berne, 
qu'il  y  avait  fait  le  service  divin  à  la  manière  de  l'ég'lise  de  Genève 
et  qu'il  lui  avait  témoigné  (jue  s'il  eût  été  question,  ou  de  célébrer 
la  sainte  Cène,  ou  d'administrer  le  baptême,  il  ne  l'aurait  point  fait 
à  la  manière  el  selon  les  cérémonies  de  Berne.  Curtet  lui  repré- 
senta qu'une  telle  procédure  était  contraiie  au  déjjart  de  Bàle,  pour 
lequel  les  seigneurs  de  Genève  avaient  le  droit  d'établir  qui  bon 
leur  semblait  pour  prêcher  la  parole  de  Dieu  dans  les  cures  qui 
leur  furent  rendues,  du  nombre  desquelles  était  celle  de  Draillans, 
mais  le  bailli  ne  voulut  |)oint  élargir  le  ministre  (Miauvet,  sur  ([uoi 


'  Voir  plus  liant,  pp.  287  et  iOti.  laiis,  y  avait  trouvé  «  le  diacre  de  Thonon  » 

^  R.  C,  vol.  48,  fo  6|j  V".  et  c'est  lui,  an  contraire,  qui,  ce  jour-là, 

'  D'après  le  registre  du  Conseil  (ibid.,  aurait  céilé  la  place  au  pasteur  envoyé  par 

fo  tJi  r"),  c'est  t'  dimanche  27  mai    que  le  liailli  bernois.  (Nute  des  éditeurs.) 
Chauvel,  envojé  une  preniii're  fois  à  Drail-  '  Ibid..  f"  67  r»  (4  juin). 


528  MARCHE    DE    LAUSANNE    A    CE    SUJET.  F  554 

on  résolut  de  lui  intimer  la  marche  pour  l'y  obliger'.  C'est  ce  que 
lui  allèrent  déclarer  Jeau-Anii  Gurlet  et  Claude  Vandel,  de  la  part 
de  leurs  supérieurs,  à  moins  qu'il  ne  voulut  rendre  le  prisonnier  en 
payant  les  dépens  et  faisant  réparation  de  l'injure  faites  à  la  sei- 
gneurie de  Genève,  ce  que  le  bailli  ne  voulut  point  faire,  offrant 
seulemeni  de  remettre  Raymond  (Jliauvel  en  liberté,  à  condition 
que  celui-ci  payât  ses  dépens'. 

Sur  ce  refus,  on  se  |iré|)ara  à  Genève  |)Our  la  marche,  qui 
avait  été  assignée  au  i(i  juillet.  Jean  de  Uiesbach  et  Wolfg-ang 
d'Erlach  y  furent  nommés  juges  de  la  part  des  Bernois,  et  Jean-Ami 
Curtet  el  Pierre  N'audel  eurenl  la  même  couunission  de  la  part  des 
Genevois\  Les  juges  étant  asseinl)!(''s',  Jean  Lambert  et  Jean  Voi- 
sine, procureurs  de  ceux  de  Genève,  y  représentèrent  d'abord  le 
fail  (el  (pie  nous  l'avons  déjà  rappoi'lc'-,  a|»rès  ipioi  ils  dirent  (pie  le 
bailli  de  TIioikjii,  depuis  (pie  la  marche  lui  avait  ('h'"  uoliH(''c,  conti- 
nuant dans  sou  mauvais  et  injuste  procédé,  avait  fait  seiidre  le 
cheval  du  ministre  pour  se  j)ayer  des  di'pens.  Ensuite,  ils  firent 
voir  (pie  ce  jiroc(''d('' ('tait  attentatoire  aux  droits  de  leiiis  supérieurs, 
que,  l'église  de  Uraillans  leur  a|>|)arlenant  et  ('tant  en  possession, 
non  seulement  d'y  établir  le  ministre  et  d'y  faire  pr('''cher  des  leurs 
quand  il  leur  plaisait,  mais  aussi  d'y  faire  administrer  les  sacre- 
mens  et  annoncer  la  parole  de  Dieu  suivant  l'ordre  et  la  liturgie 
usil(>e  en  leur  église,  dans  la([uelle  possession  ils  n'avaient  jamais 
été  troublés  jus(ju'alors,  les  seigneurs  de  Geni've  ('-taient  extrême- 
ment surpris  (pie  le  bailli  de  Thonon  eût  trouvé,  comme  il  avait 
fait,  (pi'il  y  eût  du  crime  à  se  servir  des  prières  usitées  dans  r('glise 
de  Genève,  quoique  la  doctrine  que  cette  église  enseigne  el  la  ma- 
nière du  culte  qu'elle  observe  fussent  entièrement  fondées  sur  la 
pure  parole  de  Dieu. 

Que  quand  il   y  aurait  quelques  petites  différences  dans  les 
cérémonies  des  églises  de  Berne  et  de  Genève,  ces  deux  églises 

'  Ibid.,  fo  68  v»,  70  v".  *  Ija  iiiarclie  se  (int  à  Lausanne.  Gau- 

^  R.  C.  vol.  48.  fo  7Jï  vo  (16  juin).  liera  tiré  les  détails  qu'il  donne  à  ce  sujet 

Voiranssi  la  correspondance  éclianirée  avec  du  procès-verbal  de  la  marche   et  autres 

le  bailli  et  avec  Berne.  Archives  dolieiicve,  pièces  conservées  aux  Archives  deGenève, 

l^t^.,  nnsl.'j53etl539.  (Note des (■ditenrii.)  V.  H.,  n»  ioSi.  iNote  des  klileurs.) 

'  R.  C,  vol.  48,  fo  86  vo. 


inâ/l  MAKCIIK    I)K     LU  SAN.NE.  ;)2() 

étaient  parfaitement  d'acoonl  sur  rcssciilii'l  de  l;i  rclii^ioii,  (|ii';iiiisi 
il  y  avait  (|ii('l([iie  cliose  de  l)ieu  violciil  dans  le  piocM-di'  du  liailli 
(le  faire  un  aussi  tij^rand  déshonneur  à  un  uiiiiislre  que  celui  (|u'ii 
lui  avait  fait  en  l'arrêtant  pour  un  fait  de  cette  nature,  et  de 
rompre,  pour  un  sujet  si  létJier,  l'union  des  églises.  (Ju'au  fond, 
comme  les  seigneurs  d<>  Berne  pouvaient  établir  telle  liturgie  et 
telles  cérémonies  qu'il  lein-  plaisait  dans  les  églises  de  leur  dépen- 
dance, les  seigneurs  de  Genève  étaient  dans  le  luéuie  droit  par 
rajiport  à  celles  qui  leur  appartenaient.  Que  le  droit  de  faire  faire 
le  service  divin  dans  l'église  de  Draillans  à  la  manière  de  Genève 
leur  était  acquis  par  le  départ  de  liàle,  puis(|ue  ce  traité  leur  don- 
nant le  pouvoir  d'élire  le  ministre  de  cette  cure  et  de  le  destituer, 
leur  donne  en  même  temps  celui  d'examiner  sa  conduite,  ses 
uKi'urs  cl  son  savoir,  ce  qui  eni|)orte  nécessairement  une  obligation, 
de  la  part  du  ministre,  de  se  conformer  entièrement  à  l'ordre  ecclé- 
siastique et  à  la  réformalion  de  l'église  de  Genève.  Ou'aussi,  depuis 
le  départ  de  Bàle,  on  avait  vécu  dans  cette  constante  pratique,  sui- 
vant laquelle  le  ministre  de  Draillans  se  rencontrait  à  la  Compagnie 
des  ministres  de  Genève,  où  il  était  sujet  à  la  censure  de  cette 
Compagnie  comme  tous  les  auln-s  ministres,  soit  de  la  ville,  soit  de 
la  campagne,  que  cet  usage  n'avait  jamais  varié,  sinon  depuis 
([uelque  temps  que  le  ministre  Ninault  avait  cessé  de  se  rendre, 
selon  son  devoir,  à  l'assemblée  des  ministres  de  Genève,  désordre 
que  les  ministres  de  cette  ville  étaient  dans  la  résolution  de  ne  pas 
souffrir  davantage,  d'où  les  procureurs  de  Genève  concluaient  que 
le  bailli  de  Thonon  devait  être  condamné,  en  réparation  de  l'at- 
tentat qu'il  avait  commis,  à  restituer  le  ministre  Chauvet  au  même 
lieu  où  il  l'avait  fait  arrêter,  à  lui  rendre  son  cheval  et  à  tous  les 
dépens. 

Adrien  Baumgarter,  bailli  de  Chablais,  assisté  de  Jean-Fran- 
çois Niçgeli,  ancien  avoyer  de  Berne,  et  de  Jean  Steiger,  bour- 
sier, représenta  ensuite  aux  juges  de  la  marclio,  pour  justifier  son 
procédé,  qu'il  n'avait  rien  fait  ni  rien  entrepris  au  préjudice  des 
seiijneurs  de  Genève  et  de  leurs  droits,  mais  (pi'il  avait  seidenient 
voulu  maintenir  l'autorité  de  ses  supérieurs  en  reprenant  la  faute 
du  ministre  Chauvet,  tjui  avait  contrevemi  à  la  réformalion  et  à 


53o  MAnniIE    DE    LAUSANNE.  l554 

l'ordre  ecclésiastique  de  Berne;  que  par  là,  il  n'avail  |)oiiit  violé  les 
traités  par  lesquels  il  est  permis  deVhalier  ceux  (pii  oui  l'ait  quelcpie 
faute  dans  le  lieu  même  où  elle  avait  été  commise,  ce  ipii  était 
arrivé  à  ce  ministre.  Uue  les  seigneurs  de  Genève  avaient  bien  le 
droit  de  choisir  le  ministre  de  Draillans  et  de  le  destituer,  comme 
la  chose  paraissait  par  le  départ  de  Bâle,  mais  qu'ils  n'avaient  rien 
au  delà.  Qu'aussitôt  que  le  ministre  de  Draillans  était  élu,  les  sei- 
gneurs de  Genève  n'avaient  pas  plus  à  voir  à  la  manière  dont  il 
desservait  son  ég-lise  qu'à  celle  dont  les  ministres  des  autres  cures 
du  bailliage  de  Thonon  s'acquittaient  de  leurs  fonctions,  et  qu'il  était 
soumis  comme  eux  aux  lois  et  aux  rites  de  l'église  de  Berne.  Que, 
suivant  ces  principes,  les  seigneurs  de  Berne  n'avaient  jamais 
voulu  permettre  que  le  ministre  de  Draillans  fût  sujet  à  la  censure 
des  ministres  de  Genève  et  qu'il  se  soumît  aux  ordres  de  leur  com- 
pagnie, mais  qu'ils  l'avaient  toujours  regardé  comme  memlire  de 
la  classe  de  Thonon  et  qu'il  n'y  avait,  dans  tout  cela,  rien  que  de  très 
juste  et  très  naturel,  les  seigneurs  de  Genève  n'ayant  aucun  droit  de 
seigneurie  dans  cette  terre  el,  par  consérpient,  rien  à  y  commander, 
mais  un  simple  droit  de  patronat  et  de  collation  de  bénéfice.  Qu'il 
est  inouï  et  contre  la  pratique  observée  partout  que,  sous  |)r(''texte 
d'une  semblable  prérogative,  celui  qui  en  est  pourvu  veuille  s'in- 
gérer à  faire  faire  le  service  divin  à  sa  manière,  que,  si  cela  était, 
les  seigneurs  de  Berne,  qui  ont  la  collation  de  quelques  bénéfices 
dans  les  terres  de  Lucerne  et  de  Fribourg,  auraient  le  droit  de 
pourvoir  ces  cures  de  ministres  au  lieu  de  prêtres,  ce  (ju'ils 
n'avaient  pourtant  jamais  prétendu  ;  que  de  même  aussi,  les  sei- 
gneurs de  Lucerne  el  de  Fribourg  pourraient  mettre  des  curés  dans 
les  églises  du  canton  de  Berne  où  ils  ont  le  droit  de  patronat  et  y 
faire  dire  la  messe,  et  qu'ils  se  garderaient  bien  d'y  établir  des  mi- 
nistres qui  y  prêchassent  l'Evangile,  comme  dans  tous  les  autres 
lieux  de  la  domination  de  ce  canton.  Que  ces  sortes  de  droits  aux 
nominations  de  bénéfices  ne  s'étendaient  jamais  au  delà  de  leurs 
bornes  naturelles,  ce  qui,  d'ailleurs,  ne  se  pouvait  faire  sans  une 
confusion  et  un  désordre  étranges,  puisque  si  le  collateur  avait 
droit  de  faire  desservir  à  sa  manière  l'église  à  laquelle  il  nomme, 
l'on  vei'rail,  dans  les  cantons  de  Lucerne  et  de  Fribourg,  des  églises 


]'k)^[  marche  dk  i.aisanm:.  53 i 

réfonnéps  fin  li-onnées  de  callioliqucs,  et  dans  celui  de  Beiiie,  des 
paroisses  papistes  au  milieu  d'un  pays  proleslanl.  Qu'enfin,  la  terre 
et  les  liahilans  de  Draillans  ne  recoiniaissant  d'autres  supérieurs 
{|ue  la  r(''puljli([ne  de  lierne,  ils  n'avaient  à  recevoir  des  ordres, 
soit  sur  ce  qui  regardait  la  relitçion,  soit  sur  loute  aulr<'  chose,  (pje 
des  seigneurs  de  cette  répid)liqne,  d'où  le  bailli  concluail  (pie  les 
seig'uein's  de  (Jenève  devaient  èli'e  (h'Iiouh's  de  la  dcinaiidc  (pi'ds 
faisaient  contre  lui  et  condamnés  à  tous  les  dépens. 

Il  y  eut  ensuite  ré|)li(pie  et  duplicpie  de  |)art  et  d'aud'e.  Les 
procureurs  de  Genève  direni  (pie  le  départ  de  Bâle  ne  réservait  rien 
aux  seigneurs  de  Berne  par  rapport  à  l'ordre  et  à  la  pratique  ecclé- 
siastiques dans  l'ég-lise  de  Uraillans.  (l'était  aux  seigneurs  de  Ge- 
nève à  en  disposer,  ces  choses  ayant  d'ailleurs  un  rapport  nalm-el 
avec  le  droit  d'examiner,  de  choisir  et  de  déposer  le  pasteur  de 
cette  ég-lise  comme  ils  l'avaient  déjà  dit.  One  les  seigneurs  de 
Genève  n'avaient  jamais  consenti  que  ce  ministre  dépendît  d'au- 
cune autre  compagnie  de  pasteurs  que  de  la  leur,  et  que,  sur 
l'opposition  qu'y  avaient  faite,  depuis  quelques  années,  les  sei- 
gneurs de  Berne,  la  question  avait  (Hé  portée  à  la  marche  et  n'était 
point  encore  décidée;  que  l'exemple  que  le  seigneur  bailli  allé- 
guait des  églises  qui  sont  dans  les  cantons  catholicjues  aux(|uelles 
les  seigneurs  de  Berne  avaient  droit  de  nomination  sans  avoir  celui 
d'ordonner  de  ce  qui  regarde  la  religion,  n'était  d'aucune  consé- 
quence pour  le  fait  dont  il  s'agissait,  puisqu'il  était  question  de 
religion,  entre  lesquelles  il  y  avait  une  différence  essentielle,  au 
lieu  que  la  religion  des  seigneurs  de  Berne  était  absohnnent  la 
même  (|ue  celle  de  Genève,  et  qu'il  n'y  avait  aucune  différence 
essentielle  entre  la  discipline  et  l'ordre  ecclésiastiques  de  l'une  des 
deux  villes  et  ceux  de  l'autre,  enfin  que  les  ministres  qui  avaient 
été  établis  à  Draillans  \mr  les  seigneurs  de  Genève  s'étaient  tou- 
jours servi  des  prières  usitées  dans  l'église  de  Genève  et  avaient 
administré  les  sacremens  à  la  manière  de  cette  église. 

Le  bailli  de  Cliablais  représenta  ensuite  que  si  la  prétention 
des  seigneurs  de  Genève  avait  lieu,  il  s'en  suivrait  de  là  qu'un  sou- 
verain pourrait  avoir  le  droit  d'ordonner  de  la  manière  d'adminis- 
trer les  sacremens,  de  célébrer  le  mariage,  de  faire  les  prières  publi- 


532  SENTENCE    DES    JIGES    DE    LA    MARCHE.  l')')!\ 

ques,  etc.,  dans  les  états  d'un  autre  souverain  où  il  n'aurait  aucune 
supériorilé  ni  seigneurie,  de  quelque  nature  qu'elle  lut,  ce  qui 
serait  absurde.  Qu'encore  qu'il  n'y  eût  pas  de  difîérence  essentielle 
entre  les  cérémonies  de  l'église  de  Berne  et  celles  de  l'église  de 
Genève,  il  était  cependant  bien  persuadé  ([ue  les  seigneurs  de  cette 
ville  ne  permettraient  jamais  que  le  culte  divin  se  fît  à  la  manière 
de  Berne  dans  aucun  lieu  de  leur  obéissance.  Que  toutes  les  fois 
qu'il  s'était  aperçu  que  le  service  public  ne  se  faisait  pas  dans 
l'église  de  Draillans  selon  la  liturgie  el  les  cérémonies  de  Berne,  il 
s'y  était  opposé  comme  il  avait  fait  à  l'égard  du  ministre  Chauvet, 
qu'ainsi,  les  seigneurs  de  Genève  lui  o])posaient,  sans  sujet,  de  leur 
possession.  Enfin,  que  le  départ  de  Bàle,  qu'ils  alléguaient  en  leur 
faveur;  ne  prouvait  point  ce  qu'ils  prétendaient,  puisqu'il  ne  pouvait 
pas  donner  aux  (Jenevois  plus  de  droit  rpi'ils  n'en  avaient  naturel- 
lement sur  la  terre  de  Draillans,  cjui  était  un  pur  droit  de  ])alroiuit 
et  de  présentation,  comme  la  chose  paraissait  clairement  par  le 
titre  même  que  les  Genevois  avaient  produit  en  leur  faveur  et  cpii 
était  de  l'année  i5o5',  par  lequel  le  prieur  de  Draillans  reconnais- 
sait, pour  lui  et  ses  successeurs,  tenir  son  prieuré,  par  droit  de 
patronat  et  de  provision,  de  Jean-Amé  de  Bonivard,  prieur  de 
Saint-Victor  hors  les  murs  de  Genève,  sous  une  certaine  rede- 
vance annuelle'. 

La  matière  ayant  été  ainsi  débattue  fort  au  long  de  part  et 
d'autre,  les  juges  exhortèrent  les  parties  à  s'en  tenir  à  la  pronon- 
ciation amiable  qu'ils  feraient  sur  la  difficulté  agitée  entre  elles,  à 
forme  des  traités  faits  entre  les  deux  villes  alliées,  lesquels  por- 
taient que,  avant  d'en  venir  à  la  rigueur  du  droit,  la  voie  amiable 
et  d'accommodement  serait  premièrement  employée,  à  quoi  les 
uns  et  les  autres  consentirent,  sous  le  bon  plaisir  cependant  de 
leurs  supérieurs.  Après  quoi,  les  juges  donnèrent  leur  sentence,  qui 
portait  : 

i"  Qu'ils  ne  prc'tendaient  point,  par  le  jugement  qu'ils  allaient 


'  Une  copie  de  cette  pièce  figure  dans  '  «  Uniim  franchnm  .inri  tioni  et  vete- 

les  actes  de  la  marche,  dossier  cité.  (Noie      ris,  annis  singiilis  pei-petne  terniino  S.  An- 
des  éditeurs.)  (ire;e  aposloll  persoUendum.  > 


l5r»/|        AVIS    I)K     ISliKNE-:    TOrciIA.NT     I.KS     NISKKS    DK    LA     KKANCK.  .)33 

faiir,  (loiiiici-  aucune  atteinte  aux  modes  de  vivre,  dépari  de  Bàle  et 
auln's  traités  qui  étaient  entre  les  villes  alliées. 

2"  Que,  lorscjue  les  seigneurs  de  (jcnève  ('lii-aienl  à  l'avenir  un 
ministre  pour  le  lieu  de  iJraillans,  il  devrait  être  ordonné  d'une 
manière  bien  e.\[)resse  au  ministre  élu  de  se  conformer  en  son 
ministère  à  l'usag-e  de  l'église  de  Berne  concernant  les  |)rières, 
l'administration  des  sacremens  et  la  discipline  ecclésiastifjue. 

3°  Que  les  dépens  qui  regardaient  le  ministre  Cliauvet  seraient 
payés  par  moitié  entre  le  jjailli  et  lui,  et  (pie  le  bailli  rendrait  au 
ministre  son  cheval,  enfin  (pie,  pour  les  irais  de  la  marclie,  chaque 
seigneurie  supporterait  les  siens. 

Les  juges  et  les  procureurs  de  la  marche  ayant  rapporté,  de 
jiart  et  d'autre,  à  leurs  supérieurs  ce  qui  s'était  passé,  la  prononcia- 
tion à  l'amiable  fut  acceptée  et  ensuite  exécutée'.  Elle  paraissait 
etlectivement  juste,  les  Genevois,  d'un  côté,  n'étant  pas  fondés  à 
étendre  le  droit  de  patronat  au  delà  de  ce  (jui  était  porté  par  le  titre 
qu'ils  avaient  sur  le  prieuré  de  Draillans,  et  de  l'autre,  le  bailli  en 
ayant  usé  envers  le  ministre  Chauvel  avec  une  dureté  dont  la 
moindre  peine  devait  bien  être  de  payer  la  moitié  des  dépens. 

Le  sort  des  petits  états  environnés  de  tous  côtés  d'états  beau- 
coup |)lus  puissans  est  d'être  dans  nue  crainte  et  dans  une  défiance 
presque  perpétuelles  de  leurs  voisins.  C'est  la  situation  où  nous 
avons  déjà  vu  que  Genève  s'était  rencontrée  à  diverses  fois.  Cette 
année,  sur  la  tin  de  juillet,  l'on  prit  ombrag'e  dans  cette  ville  du 
roi  de  France,  sur  une  lettre  que  les  seigneurs  de  Berne  écrivi- 
rent au  Conseil,  par  laquelle  ils  marquaient  (ju'ils  avaient  appris 
que  ce  prince  avait  des  vues  sur  Genève  el  i|u'il  avait  ordonné 
au  duc  de  Guise  de  s'en  saisir;  que,  pour  y  réussir,  ce  duc  avait 
des  intellig-ences  secrètes  avec  les  Français  réfugiés  dans  Genève 
qui  avaient  été  désarmés  l'année  précédente  et  auxquels  on  devait 
fournir  des  armes  en  cachette'.  Perrin,  capitaine  g-énéral,  ([ui 
était  un  ennemi  déclaré  des  Français,  coufirina  cet  avis  au  Conseil 
et  dit  que  le  roi  avait  promis  aux  réfui^iés  un  entier  pardon  au 


'  It.  C,  vol.  i8,  fo  93  yo  (2:)  juillet).  »  .\rctiives  de  Genève,  P.  H.,  no  1360, 

lettre  du  21  juillet;  R.  C,  vol.  i«,  fo  94  v°. 


534  MESURES    PRISES    A    l'kGARU    DES    EHAN^AIS.  1 554 

cas  (ju'ils  fissent  ce  qu'ils  pourraient  pour  faire  tomber  Genève 
entre  ses  mains'.  Sur  cet  avis,  le  Conseil  résolut  d'éj)ier  de  plus 
près  la  conduite  de  ces  g'ens-lâ  et  que,  pour  cet  effet,  lés  syndics 
avec  les  capitaines,  bânderets,  dizeniers  des  quartiers  feraient  une 
revue  générale  j)ar  toute  la  ville  jiour  s'informer  de  ce  qu'ils  fai- 
saient et  qu'ils  chercheraient  exactement  dans  leurs  maisons,  s'il  n'y 
avait  poini  d'armes,  afin  de  châtier  ceux  chez  qui  ils  en  trouve- 
raient'. Roset  remarque  que  ce  soupçon  que  l'on  eut  de  la  fidélité 
des  réfugiés  fit  augmenter  la  haine  (ju'on  leur  portait  et  que  les 
débauchés  leur  donnaient  le  nom  odieux  de  k  bannis  Française  » 

Il  y  avait  encore  dans  Genève  un  assez  grand  nombre  de  ceux 
qui  avaient  échappé  aux  massacres  faits  à  tiabrières  et  à  Mérindol 
en  Provence  et  que  l'on  avait  recueillis  en  l'année  i545,  comme 
nous  l'avons  vu  dans  le  livre  précédent'.  Cette  année  i554,  ces 
gens-là  prièrent  le  magistrat  de  leur  permettre  d'habiter  dans  les 
mandemens  de  Jussy  et  de  Peney,  et  de  leur  abandonner  certaines 
terres  incultes,  à  condition  qu'ils  les  cultiveraient  et  les  feraient 
valoir,  ce  qui  leur  fut  accordé  \  Ils  furent  aussi  employés  à  tra- 
vailler aux  fortifications',  ce  qu'ils  firent  avec  beaucoup  de  zèle  et 
d'affection,  de  sorte  que  l'ouvrage  avançait  d'une  manière  toute 
particulière  entre  leurs  mains,  comme  le  remarque  Roset'. 

La  ville  étant  remplie  d'un  aussi  grand  nombre  de  débauchés 
qu'elle  l'était,  les  débordemens  les  plus  criminels  n'y  étaient  pas 
inconnus.  Au  mois  de  mars  de  cette  année,  un  nommé  Lambert 
Le  Blanc  fut  brûlé  vif  pour  avoir  commis  le  crime  de  sodomie  '  et, 
nonobstant  cet  exemple,  au  mois  de  décendjre  suivant,  de  jeunes 
garçons  tombèrent  dans  le  même  crime.  Leur  grande  jeunesse  les 
sauva  de  la  peine  de  mort,  le  Conseil  s'étant  contenté,  suivant  l'avis 
de  Calvin,  Poupin,  Colladon  et  Chevalier,  (pi'il  consuha  sur  ce  cas 
extraordinaire,  de  les  condamner  à  voir  brûler  leur  effigie,  dans  la 
cour  des  prisons,  en  présence  de  la  justice,  afin  de  leur  faire  com- 


'  R.  C,  vol.  48,  fo  93  ro.  «  Ibid.,  f»  122  vo. 

>  Ibid.,  f»  95  yo.  '  Ouvr.  cité,  liv.  V,  cliap.  S9,  p.  362. 

'  Ouvr.  cité,  liv.  V,  chap.  37,  p.  361.  '  Archives  de  Genève,  Procès  crimi- 

*  Voir  plus  liaut,  p.  229.  nels.  n»  .302  ;  R    G.,   vol.  48,  fo.-^  20  r», 

'  R.  C.  vol,  4S,  fo  33  ro  (10  mai).  21  r".  22  r" 


i554 


l'LISl.ICATIO.N     lAITK     l'Ait     l-UU.MK.Nl 


,)0,} 


prenilrc  \)i\v  là  ([iiol  siipplire  ils  avaient  niérilr,  ol.  à  rire  fouettés 
ensuite  dans  le  nièiue  lieu,  puis  enierniés  pendant  trois  mois  dans 
des  chambres  séparées  et  enchaînés  chacun  à  une  cliaîne  de  fer 
attachée  à  la  muraille'^. 

Nous  avons  parlé  ci-devant  des  mémoires  sur  riiistoire  de 
Genève  .aux([uels  Froment  avait  travaillé,  et  qui  comprenaient 
l'histoire  des  années  de  la  réforniation.  Clet  auteur  avait  (ht  assez 
naturellement  sa  pensée  sur  les  événemens  dont  il  faisait  mention 
et  il  n'avait  pas  ménagé  ses  expressions  avec  toute  la  prudence 
nécessaire,  aussi  le  magistrat  avait  |)aru  ne  pas  goûter  cet  ouvrage. 
Cependant  Froment  avait  envie  de  le  rendre  public  et  il  était  déjà 
imprimé  en  partie  lorsque  le  Conseil,  (jui  l'apprit,  en  supprima 
tous  les  exemplaires'.  Froment,  au  reste,  avait  quitté  le  ministère 
dej)uis  ipiehpies  années,  il  avait  servi  pendant  assez  loiigtemj)s 
l'église  de  Massongy,  dans  le  (^hablais,  en  qualité  de  pasteur  et 


■      '  R.  C.  vol.  48,  fo'^  lf)8  ro,  169. 

'  «  Surce  que  est  venuz  à  notice  à  la 
Seigneurie,  disent  les  registres  du  (Conseil 
{ibid.,  fo  167  r°),  que  niaislre  Antlioenne 
Froment  a  composer  et  t'aictz  imprimer  le 
Summaire  des  Croniques  et  faiet  de  Ge- 
nève. »  —  C'est  à  tort  que  notre  histo- 
rien a  cru  qu'il  s'agissait  ici  des  Actes 
de  Froment  proprement  dits.  Il  s'agit,  en 
realité,  de  la  plaquette  rarissime  intitulée  : 
Deux  epistres  préparatoires  aux  histoires 
&  Actesde  Geneiie  :  l'une  dédiée  au  Sénat  : 
l'autre  exhortatoire  à  tout  le  peuple  de 
Genève,  composées  par  Antoine  Froment. 
A  Genève,  de  l'iminimerie  de  leau  Gérard, 
1.to4,  pet.  in-8  de  27  fï.  (Bildiotti.  puljl. 
de  Genève,  Ba.  2342).  Froment,  ne  pouvant 
olUeuir  l'autorisation  d'imprimer  ses  chro- 
niques, se  décida  à  publier  cette  pièce, 
que  le  registre  du  Conseil  désigne  sous  le 
nom  de  «  Summaire  des  Croniques  et  faict 
de  Genève  »  et  dont  Messieurs  décidèrent 
la  saisie,  comme  renfermant  «  plusieurs 
injures  et  choses  que  sout  au  grand  desho- 
neur  et  desaventaige  »  (vol.  48,  f»  167, 
21  déc.  lSo4).  Le  IV  (]haponuière,  dans  sa 
Notice  sur  Bonivard  (M.  U.  (i..  1. 1 V.  p.  223) 
est  tombe  dans  la  même  erreur  que  notre 


historien  ;  les  Actes  et  gestes  de  Froment 
sont,  eu  réalité,  demeurés  inédits  jusqu'à 
la  publication  faite  par  Gustave  Revilliod 
en  1834. 

Il  est,  au  reste,  assez  difficile  de  se 
rendre  compte  des  motifs  qui  engagèrent 
le  (Conseil  à  supprimer  les  Deux  Epistres: 
les  passages  qui  pouvaient  être  au  «  des- 
honneur et  desavantaige  »  de  la  Ville  n'ap- 
paraissent pas  clairement.  Ce  doivent  être, 
pensons-nous,  les  attaques  de  l'auteur  con- 
tre le  duc  de  Savoie,  ainsi  que  ses  véhé 
meutes  protestations  contre  les  persécutions 
auxquelles  les  réformés  anglais  étaient  alors 
en  butte  et  contri  les  massacres  de  Ca- 
brières  et  de  Mérindol.  Les  ennemis  nom- 
breux et  puissans  dont  Genève  était  en- 
tourée imposaient  à  ses  magistrats  une 
ex-trême  prudence.  Peut-être  aussi  Mes- 
sieurs trouvèrent-ils  qu'à  force  d'exalter 
le  secours  de  la  Providence.  Froment  re- 
présentait nu  peu  trop  la  République  comme 
dépourvue  de  toute  espèce  de  ressource  et 
de  moyens  de  défense,  ce  qui  n'était  pas, 
en  etfet,  de  nature  à  donner  une  idée  très 
flatteuse  de  l'intelligence  et  de  l'activité  de 
ses  magistrats.  (Note  des  éditeurs.) 


s'était  ensuite  retiré  à  Genève,  où  il  avait  composé  les  mémoires 
dont  nous  avons  parlé  et  où  il  fut  reçu  bourgeois  gratis  et  notaire 
public  au  commencement  de  l'année  i553  '. 

Nous  avons  remarcjué,  dans  le  troisième  livre  de  cette  his- 
toire, que  le  commerce  qu'il  j  avait  entre  les  Fribourgeois  et  les 
Genevois  n'avait  pas  peu  contribué  aux  g-randes  liaisons  qu'il  y  eut 
entre  eux  et  à  l'alliance  qu'ils  contractèrent  ensuite.  Ces  liaisons 
avaient  fait  trouver  aux  Fribourgeois  de  grandes  facilités  dans 
Genève  par  rapport  à  leur  commerce,  lesquelles  avaient  cessé 
depuis  la  nqjture  de  l'alliance.  Au  mois  de  décembre  de  cette 
année  i55/j,  les  Fribourg-eois  s'avisèrent  de  faire  revivre  leurs 
anciens  privilèges  à  cet  égard,  et  ils  envoyèrent  à  Genève  des 
députés  qui  eurent  ordre  de  représenter  au  Conseil,  de  leur  part, 
que  plusieurs  de  leurs  marchands  s'étaient  plaints  de  ce  qu'ils 
étaient  privés  dans  Genève  d'un  ancien  droit  qu'ils  avaient  aux 
halles,  qu'ils  avaient  été  dépossédés  d'un  maison  qui  leur  appar- 
tenait, qu'ils  avaient  achetée  neuf  cents  écus  et  que  l'on  appelait 
communément  la  Halle  de  Fribourg.  Qu'ils  avaient  "remis  cette 
maison  aux  seigneurs  de  Genève,  à  la  prière  qui  leur  en  avait  été 
faite,  pour  y  mettre  de  l'artillerie,  et  sous  l'espérance  de  leur  assi- 
gner en  place  quelque  autre  lieu,  mais,  que  depuis  les  difHcultés 
qu'il  y  avait  eu  entre  Fribourg  et  Genève,  la  chose  était  demeurée 
sans  exécution.  Que  ces  marchands  demandaient  d'être  rétablis 
dans  leurs  anciens  droits  et  qu'ils  avaient  prié  leurs  supérieurs  de 
soutenir  leurs  intérêts  auprès  des  seigneurs  de  Genève,  ce  qu'ils- 
leur  av^aient  accordé  ;  qu'ils  n'avaient  pas  d'acte,  à  la  vérité,  pour 
prouver  ce  qu'ils  avaient  avancé,  mais  que  la  chose  n'en  était  pas 
moins  certaine,  y  ayant  encore  plusieurs  perscmnes  qui  s'en  sou- 
venaient très  clairement.  Qu'ainsi,  ils  s'en  remettaient  entièrement 
à  l'équité  du  Conseil,  lequel  ils  priaient  de  faire  chercher  dans  les 
archives  publiques  les  monumens  qui  pouvaient  rester  de  cette 
afFaire  et  de  faire  interroger  là-dessus,  Jes  plus  âgés  des  citoyens  ' . 


'  R.  C,  vol.  46,  fo  343;  cf.  Livre  des  «  R.  C,  vol.  48,  fo  1S8.  Cf.  Archives 

Bourgeois,  publ.  par  A.-L.  Covelle,  Ge-  de  Genève,  P.  H.,  ii"  lo61 ,   lettres  de 

nève,  1897,  in-8,  p.  238.  (Note  des  édi-  l'avoyer  et  Conseil  de  Fribourg.  (Note  des 

teurs.)  éditeurs.) 


Kt,)/|  I.1\IU:     Dli     CASIKIJ.IO.N     K.N     l'A  \  IClilt     \>K     l,\     T(  )l,i:i(  A.N'Ci; .  .)•)"] 

Le  Conseil  répoiidil  à  ces  (lé|)iil(''s  (|ii'il  |i()iivail  l)ieii  leur  dire 
[lar  avance  (iiio  les  I^'rihoiii'geois  ii'avaieul  aucun  droit  sur  les 
liallcs  de  Genève",  ([uc,  loul  au  |)lus,  on  j)ouvail  leur  avoir  accordé 
une  porinission  i^raluile  d'y  nietlre  leurs  uiarcliandiscs;  (|mc  cc|icn- 
danl  on  cherclierail  avec  soin  dans  les  arclii\es  ce  qu'ils  avaicnl 
demandé  et  qu'ils  pouvaient  couqiler,  jlans  la  disposition  conslaïUe 
où  l'on  était  à  Genève  de  leur  Faire  plaisir,  (pi'on  leur  ferait  part 
de  fce  qu'on  avait  trouvé,  soit  (pie  la  chose  tïU  favorable  à  la  Ville 
ou  (pi'elle  ne  le  fût  pas'.  Ouelque  temps  après,  on  écrivit  aux  sei- 
gneurs de  Frihourg',  (ju'après  avoir  fouillé  .dans  les  archives  et 
après  avoir  pris  des  informations  exactes  des  bourg-eois  les  plus 
âgés,  on  n'avait  trouvé  aucune  trace  de  ce  qu'ils  avaient  demandé'. 

Nous  avons  parlé  ci-devant  du  traité  ([ue  fit  Calvin  pour  justi- 
fier le  su{)plice  de  Servel  et  du  livre  ipii  fut  fait  pour  le  cond)atlre, 
et  qui  avait  pour  litre  «  De  non  puniendis  gladio  Ha'reticis'.  »  L)e 
Bèze,  dans  la  Vie  de  Calvin',  dit  (pie  Gastellioii  en  fut  l'auteur  — 
le  même  (pii  avait  eu  des  affaires  avec  ce  grand  homme,  lequel 
l'avait  fait  déposer  de  l'emploi  de  régent  l'année  1544,  comme  nous 
l'avons  vu  dans  le  livre  préccMlent  "  —  quoiqu'il  eût  déguisé  son 
nom  sous  celui  "de  Martin  liellins.  Ce  livre,  selon  de  Bèze, 
dont  les  pensées  étaient  tirées  en  partie  des  écrits  de  quekjues 
pieux  docteurs,  détournées  en  très  mauvais  sens,  en  |)artie  de 
quelques  livres  de  fanatiques,  contenait  de  plus  lui  grand  nombre 
de  blasphèmes  auxquels  de  Bèze  lui-même  répondit  cette  année", 
pour  épargner  la  peine  de  le  faire  à  Calvin,  ([ui  était  surchargé 
d'autres  occupations  et  qui  travaillait,  entre  autres  ouvrages, 
à  ses  Commentaires  sur  la  Genèse.  Je  n'ai  pas  lu  le  livre  dont  de 
Bèze  parle  si  désavantag-eusement,  ainsi  je  n'en  peux  rien  dire  de 
bien  positif.  Je  me  contenterai  seulement  de  remanjuer  que  s'il  mé- 

'  l!.  C,  vol.  48,  fo  159  v".  "  ^  Cette   réponse    est    intitulée    :    De 

*  Ibid.,  vol.  49,  fo  16  r".  Hmreticis,  a  cicili  magistratu  puniendis  Li- 
'  Ou,  plus  e.xatîtement  :  De  Hœreticis      bellus  adversus  Martini  Bellii  farraginem 

an  sint  persequendi.  etc.;  voir  plus  tiaut.  et  noeorum  Academicurum  sectani.  Getii-vp, 

p.  504,  n.  5,  et  les  lettres  de  Bèze  à  Bul-  Robert  Eslienne,  1554,  in-8.  Une  traduc- 

linger,  publiées  daus  \e&Calviniop.,t.W,  tion  française  parut  en   1560  cliez  Conrad 

nos  19:i6, 1952  et  197:5.  [Note  des  éditeurs.)  Badius.  Cf.  Calviniop.,  t.  XV,  p.  2:i4,  n. 

*  Calviniop.,  t.  XXI,  p.  149.  (Note  des  éditeurs.) 
^  Voir  plus  liaut,  p.  217. 


538  SCANIJAI.E    CAIISÉ    PAU    OUEUJUES    dÉBAICHÉs.  1555 

rilail  dNMrc  caraclérisé  d'une  nianiôro  si  odieuse,  ce  ne  pouvait  être 
que  la  laule  de  son  auteur',  qui  avait  apparemment  mal  ménagé 
ses  expressions,  et  non  celle  de  la  matière  qu'il  soutenait,  puisqu'il 
est  très  aisé  de  prouver  que  rien  n'est  plus  contraire  à  l'écjuité  natu- 
relle et  à  l'esprit  du  christianisme  (|ue  de  vouloir  introduire  la  vérité 
par  la  voie  de  la  contrainte  et  de  regarder  comme  criminelles  des 
opinions  dont  souvent  on  n'est  pas  maître  ou,  du  moins,  qu'il  n'y  a 
que  Dieu  ({ui  puisse  savoir  si  on  les  soutient  contre  les  lumières  de 
sa  conscience.  Je  n'en  dirai  pas  davantage,  parce  que  je  me  suis 
déjà  étendu  sur  cette  matière  lorsque  j'ai  parlé  du  supplice  de 
Servet. 

L'année  dont  nous  venons  de  rapporter  les  principaux  événe- 
mens  fut  la  dernière  du  règne  de  la  licence  et  de  la  débauche  dans 
Genève'.  Cette  cabale  lil)ertine  que  nous  avons  vue,  depuis  tant 
d'années,  tenir  en  quehjue  manière  le  haut  bout,  et  dans  les  Con- 
seils et  parmi  le  peuple,  et  résister  à  la  réformation  des  mœurs 
avec  tant  de  violence,  cessa  cette  année  de  primer  et,  la  suivante, 
elle  fut  absolument  renversée.  Nous  verrons  quels  efforts  elle  fit, 
sentant  sa  décadence,  pour  regagner  le  dessus,  et  comment  ses 
efforts  lui  furent  funestes  et  procurèrent  sa  ruine  entière.  C'est 
aussi  ce  ([ui  rendra  l'histoire  de  cette  année  i555  plus  curieuse  et 
plus  intéressante  que  celle  de  plusieurs  des  années  précédentes. 

.le  trouve  dans  Roset'  (|u'au  mois  de  janvier,  une  troupe  de 
ces  débauchi's,  après  avoii'  sijujx'  ensendjle,   prirent  chacun  une 


'  La  lecture  de  l'ouvrage  aurait  car-  époque  n'a  poiul  été  celle  du  règne  de  la 

lainement  démontré  à  notre  historien  que  licence  et  de  la  débauche,  mais  Calvin  et 

les    invectives    de   Théodore    de   Bèzp    à  ses  partisans  ont  jujîé  k  propos  de  repré- 

l'adresse  de  (jastellion  étaient  aussi  injustes  senter  indistinctement  ceux  qui  furent  leurs 

que  déplacées.  Ce  premier  plaidoyer  en  fa-  adversaires  sur  le  terrain  de  la  discipline 

veur  de  la  tolérance  brille  par  sa  modéra-  ecclésiastique  et  de  la  politique,  comme  des 

tion  autant  que  par  sa  fermeté.  (Note  des  gens  perdus  de  mœurs.  Il  eût  donc  été  plus 

éditeurs.)  juste  de  dire  que  cette  année  1534  fut  la 

^  C'est  là  la  version  oflicielle,  deve-  dernière  de  l'opposiition  à  la  théocratie  et 

nue  un  véritable  cliché.  Il  suftit  de  relever,  au  régime  disciplinaire  tel  que  l'entendait 

dans  les  registres  du  Consistoire  et  dans  Calvin,  mais  on  ne  saurait  faire  un  grief  a 

ceux  du  Conseil,  les  innombrables  admo-  Gautierden'avoir  pu  échapper  entièrement 

nestations  et  punitions  infligées,  pendant  aux  préjugés  de  son  temps  et  à  l'intluence 

les    années   antérieures,   à    l'occasion   de  du  milieu.  {Note  des  éditeurs.) 

simples  vétilles,  pour  constater  que  cette  '  Ouvr.  cité,  liv.  \.  chap.  611,  p.  iîti'î. 


lÔâ.")  KKPKISE    I)K     I.A    nlKSTIO.N     l»K     l'kXCO.M.MIMCATKJ.N.  ."ji^lj 

cIuiikIcIIc  iilItiMi(''('  à  la  iiiHiii  cl  iilli'iciil  (•(iiiiiiiç  eu  pi-ocossKiii  dans 
les  rues,  chantaiil  les  Psaumes,  auxijuels  ils  nièlaieiil,  divers  traits 
proFaiies  en  dérision  de  ces  hymnes  sacrés,  i^e  (  lonseil,  en  ayani 
été  int'oriué,  leur  fil  de  Forles  censures  et  les  |)unit  de  (|uel(|ues 
jours  de  prison',  où,  liien  loin  de  niai(|iier  (|uel([ue  repentir,  ils 
faisaient  la  tli'bauclie  avec  leurs  amis  —  nous  avons  vu  ci-devant 
(|ne  cette  maison  de  pénitence  était,  pour  ces  sortes  de  gens,  un  lieu 
de  bonne  chère  et  de  divertissement  —  ce  (pii,  étant  venu  à  la 
connaissance  du  mai^istrat,  il  les  condamna  à  être  renfermés  pour 
six  jours  dans  un  cachot  et  à  y  être  nourris  au  pain  et  à  l'eau  '. 

Dans  le  même  temps,  la  question  de  l'excommunication,  donl 
la  décision  avait  été  suspendue  depuis  si  longtemps,  fut  enfin  mise 
sur  le  tapis.  Le  i4  janvier ',  Calvin,  accompagné  de  tous  les  minis- 
tres de  la  ville,  fit  une  forte  représentation  au  Conseil  pour  prouver 
que  le  pouvoir  d'excommunier  les  vicieux  devait  être  laissé  au 
Consistoire,  tel  qu'il  était  attribué  à  ce  corps  par  les  édits,  ce  qu'il 
prouva  et  par  plusieurs  passages  de  l'Ecriture  sainte  et  par  la 
pratique  des  apôtres  et  celle  de  l'ancienne  église.  Il  fit  voir  que  les 
conducteurs  de  l'église  avaient  non  seulement  le  droit  de  prêcher 
la  parole  et  d'administrer  les  sacremens,  mais  aussi  celui  de  lier  et 
de  délier;  (pi'ils  étaient  préposés  pour  empêcher  que  les  sacremens 
ne  fussent  profanés  en  donnant  la  Cène  à  des  gens  qui  en  étaient 
indignes.  Qu'ainsi,  il  fallait  qu'il  y  eût  dans  l'Eglise  chrétienne  une 
police  et  un  ordre  ecclésiasticjues  auxquels  il  ne  devait  être  permis 
à  personne,  pas  même  au  magistrat,  de  donner  aucune  atteinte,  de 
la  même  manière  que  les  ministres,  de  leur  côté,  devaient  être  sou- 
mis absolument  au  gouvernenuMit  politique,  comme  tous  les  autres 
sujets  de  l'Etat.  Que  la  distinction  du  pouvoir  civil  et  du  pouvoir 
ecclésiastique  avait  eu  lieu  dans  tous  les  temps;  que,  parmi  le 
peuple  juif,  la  sacrificature  avait  été  laissée  à  Aaron  ;  tpic  David 
n'avait  pas  sacrifié;  qu'au  contraire.  Dieu  avail  punid'iuie  manière 
exemplaire  ceux  (jui  avaient  interrompu  cet  ordre,  comme  la  chose 
l^araissait  |)ar  la  mort  d'Huzza*  et  la  lèpre  du  roi  Osias.  Qu'encore 


R.  C.  vol.  48,  fo  17o  r".  ^  Ibid..  l"  17(5  v». 

Ihid.,  vol.  49,  fo  10  1-0.  *  Voir  2  Sam.,  VI,  6. 


54o  DISCUSSION    EN    CONSEIL.  1 555 

que  la  liberté  naturelle  parût  à  j)lusieurs  extrêmement  çênée  par 
les  lois  (pie  le  bon  ordre  et  l'Ecriture  sainte  veulent  que  l'on  observe 
dans  l'Eylise,  cependant,  si  l'on  y  faisait  bien  attention,  il  paraî- 
trait qu'une  telle  liberté  serait  une  liberté  très  mal  entendue,  et 
même  qu'elle  ne  serait  pas  difféi'cnte  d'une  véritable  servitude'. 

Calvin  étendait  beaucoup  toutes  ces  réflexions  et  il  produisit 
aussi,  en  faveur  de  la  cause  qu'il  soutenait,  les  réponses  des  églises 
de  Suisse  aux  lettres  que  celle  de  Genève  leur  avait  écrites  tou- 
cha ut  l'excommunication  '. 

La  matière  fut  discutée  en  Conseil  avec  beaucoup  de  vivacité. 
Les  chefs  de  la  cabale  libertine  y  firent  leurs  efforts  pour  détruire 
les  raisons  (jue  Calvin  avait  alli'tjjuées,  en  (juoi  il  leur  paraissait 
d'autant  plus  aisé  de  réussir  qu'ils  pouvaient  donner  à  leur  senti- 
ment un  air  de  plausiliililé  propre  à  gag-ner  les  esprits  :  ils  dirent 
(|ue  l'exemple  du  passé  devait  engager  le  magistrat  à  être  extrê- 
mement sur  ses  gardes  contre  l'esprit  de  domination  qui  avait  paru 
d'une  manière  si  scandaleuse  parmi  le  clerg-é  romain,  pendant  une 
si  longue  suite  de  siècles,  et  que  le  pouvoir  temporel  que  les  |)apes 
et  les  prélats  avaient  usurpé,  sous  ombre  de  la  juridiction  spiri- 
tuelle, devait  faire  sentir  combitsn  il  était  dangereux  d'accorder 
aucune  autorité  aux  ecciésiastitpies;  que  la  liberté  (jue  le  peuple  de 
Genève  avait  recouvrée  depuis  si  peu  de  temps  et  qui  lui  avait 
coûté  si  cher  lui  devait  être  précieuse,  plus  que  (|uoi  que  ce  soit  au 
monde,  et  que  ce  peuple  devait  craindre  infiniment  tout  ce  qui 
pouvait  doimer  la  moindre  atteinte  à  cette  liberté.  Qu'il  était  d'au- 
tant plus  nécessaire  de  faire  ces  réflexions  que  Calvin,  avec  qui  on 
avait  affaire,  était  un  esprit  extrêmement  haut,  fier  et  ambitieux, 
lequel,  s'il  ne  portait  pas  le  nom  d'évêque,  n'aspirait  pas  à  moins 
(pi'à  en  avoir  toute  l'autorité.  Enfin,  qu'il  était  absurde  qu'il  y  eût, 
dans  la  société,  comme  deux  puissances  souveraines  et  collatérales 
puisqu'il  ne  serait  j)as  possible  (|ue  la  Républi(|ue  pût  subsister 
longtemps  dans  une  telle  situation'. 

Ces  raisons,  quoique  poussées  avec  toute  la  chaleur  qu'inspire 


'  Roset,  ouvr.  cité,  liv.  V,  cliap.  61,  ^  A  ce  sujet,  voir  plus  liaul,  p.  325. 

p.  365.  '  lloset,  loc.  cit.,  p.  3iii. 


,555  DÉCISTON    DÉFINITIVE    DES    CONSEII.S.  54 1 

res|)rit  (le  |)rirli  cl  la  confiance  (jue  donne  le  crédil  que  s'est,  atliré 
une  cabale  (jui,  dejniis  si  loni'lenii)s,  avait  dans  le  Clonseil  une  1res 
grande  antorilé,  ne  prévalurent,  pourtant  pas  :  le  parti  opposé  l'ein- 
porla  et  il  fut  résolu  (pie  l'on  se  tiendrait  à  ce  (pie  portaient  les  (>dits 
louchant  l'excommunication  '.  Cet  avis,  pour  être  plus  autorise'',  l'ut 
porté  ensuite  au  Conseil  des  Soixante  et  à  celui  des  Deux  Onts,  où 
Calvin,  à  la  tête  de  ses  collèi^ues,  ayant  Fait  un  discours  semblable 
à  celui  qu'il  avait  fait  en  Conseil  ordinaire,  l'avis  de  ce(-onseil  y  fut 
confirmé',  ce  que  le  premier  syndic  Amiilard  Corne  déclara  ensuite 
aux  ministres  qui  avaient  t'ié  appelés  devant  le  (Conseil  ordinaire 
pour  entendre  la  résolution  des  Conseils.  Comme  le  magistral  était 
fort  oppos('  à  la  faction  libertine,  il  se  servit,  pour  déclarer  aux 
ministres  le  sentiment  qui  avait  prévalu,  de  termes  qui  marquaient 
la  joie  qu'il  en  avait'  :  Dieu  a  été  victorieux,  dit-il,  le  Consistoire 
conservera  l'autorité  que  lui  donnaient  les  édits  et  qu'il  a  exerc(''e 
jus([u'à  présent,  et  la  licence  et  le  crime  étant  ainsi  réprimés, 
comme  ils  le  doivent  être,  les  gens  de  Itieii  auront  le  plaisir  de  voir 
la  gloire  de  Dieu  et  la  vertu  faire  tous  les  jours  de  jilus  grands 
progrès  en  celle  ville. 

11  paraît  par  la  lettre  des  ministres  de  Berne  loucliant  l'affaire 
de  Bolsec  que  nous  avons  rapporli'e  ei-devanl,  qu'ils  étaient  dans 
des  idées  fort  ditfi'ren les  de  celles  de  Calvin  sur  la  doctrine  de  la 
puédestination,  ([ue  la  condamnation  de  Bolsec  fil  beaucoup  de  bruit 

'  R.  C,  vol.  48,  fo  181  (22  janv.)-  P-  l'H")).  on  mettait  lin  an\  discussions  par 
^  Ihid.,  !■'  183  vo  (2i  janv.).  la  consécration  ofUcielle  du  nlntn  quo.  En 
'  Re^'.  de  la  Vén.  Comp.,  H.,  f"  21  v"  pi-incipe,  on  nacconlail  pas  Ip  droit  d'ex- 
(24  janv.).  —  Ou  remarquera  que  cette  communication  au  Consistoire,  mais  on 
décision  de  se  tenir  aux  édits  était  exacte^  le  lui  accordait  en  fait  implicitement, 
ment  celle  qui  avait  été  votée  par  le  Petit  Les  efforts  des  perrinistes  césavéopapistes 
(]onsed  le  18  septembre  lo.i3  (voir  plus  étaient  venus  se  briser  contre  la  fermeté 
liaut.  p.  olâ).  Il  semblait  donc  que  les  de  Cal\in,  obstinément  et  inébranlable- 
Conseils  n'eussent  pris  aucune  résolution  ment  campé  sur  le  terrain  de  l'autorité  de 
délinitive  et  que  la  question  restât  ou-  la  Parole  de  Dieu.  Le  vote  était  un  succès 
verte,  puisque  ces  ordonnances  n'étaient  marquant  ponr  le  réformateur  et  ses  amis.  » 
pas  interprétées  dans  le  même  sens  par  tout  Calvin  en  comprit  immédiatement  la  portée 
le  monde,  mais  la  déclaration  du  premier  réelle  :  •  Après  de  longues  discussions, 
syndic  accentua  en  faveur  du  Consistoire  écrit-il  à  Bullinger,  le  droit  d'excommuni- 
le  sens  de  la  décision.  «  En  réalité,  dit  cation  nous  fut  enfin  reconnu:  »  Oiteni. 
très   justement    M.     Clioisy    (ouvr.    cite.  {.  S.\'.  \i.  'iV.K  iNide  des  éditeinxj 


542  PLAINTES    DRS    MINISTRES    A    BERNE.  1 554 

dans  le  pays  de  Berne  et  surtout  dans  le  pays  de  Vaud  et  dans  les 
antres  plats  de  la  dépendance  de  ce  canton  qui  étaient  dans  le  voisi- 
nage de  Cîenève,  et  (pie  la  plupart  des  ministres  de  tous  ces  pays-là 
accusaient  hautement  Calvin  de  faire  Dieu  auteur  du  péché.  Ces 
accusations  et  ces  plaintes  continuèrent  les  années  suivantes  et  elles 
allèrent  si  avant  (pu-  Cal\  in  était  traité  d'héré'ticpic,  non  seulement 
dans  les  conversations,  mais  aussi  dans  les  chaires.  Les  ministres  de 
Genève,  irrit(''s  de  voir  les  sentimens  de  Calvin  et,  par  consérpient, 
ceux  de  leur  église,  caractérisés  d'une  manière  si  odieuse,  résolurent 
de  s'en  plaindre  aux  seigneurs  de  Berne,  au  mois  d'octobre  de  l'an- 
née i554,  après  en  avoir  demandé  la  permission  au  Conseil,  cpii  leur 
fut  accordée'.  Ils  députèrent,  pour  cet  effet,  Jean  Fabri,  l'un  d'eux, 
à  Berne,  lerpiel  ils  charg-èrent  de  deux  lettres,  dont  Calvin  est  l'au- 
teur, l'une  adressée  au  (conseil  et  l'antre  aux  ministres  de  Berne'. 

La  hiltre  écrite  aux  seigneurs  de  Berne  contenait  les  mêmes 
faits  et  des  réflexions  à  peu  près  semblables  à  celle  destinée  aux 
ministres  :  ces  seigneurs  ('laienl  priés  de  rendr<>  justice  aux  minis- 
tres de  Genève  en  imposant  silence  à  ceux  qui  avaient  parlé  en  des 
termes  injurieux  de  la  doctrine  que  Calvin  et  ses  collègues  ensei- 
gnaient, en  leur  imposant,  dis-je,  silence  d'une  manière  que  ces 
gens-là  comprissent  qu'ils  allireraient  sur  eux  l'indignation  de 
leurs  supérieurs,  s'ils  ne  chang-eaient  pas  de  ton.  Les  seigneurs  de 
Genève  accompagnèrent  aussi  ces  lettres  d'une  lettre  de  recom- 
mandation de  leur  part'. 

Le  ministre  Fabri  ne  rapporta  aucune  réponse  de  Berne, 
l'avoyer  ne  lui  ayant  dit  autre  chose,  si  ce  n'est  tpie  les  seigneurs 
du  Conseil  étant  alors  en  très  petit  nombre  dans  la  ville,  on  ne  pou- 
vait point  prendre  de  décision  sur  celte  affaire,  qu'ainsi  il  pouvait 
s'en  revenir  et  que,  dans  peu,  les  ministres  de  Genève  appren- 
draient l'intention  des  seigneurs  de  Berne  sur  l'affaire  dont  ils 
avaient  porté  des  plaintes  '. 

La  réponse  ne  vint  à  Genève  ([ue  sur  la  fin  du  mois  de  novem- 


■  R.  C,  vol.  liX,  fo  126  ro.  '  R.  C,  vol.  48,  fo  127  r"  ;  Reg.  de 

'  Elles  ont  été  jiuliliép.s  l'une  et.  l'anlre  la  Vén.  ('omp.,  vol.  B.,  f»  19  v  Ct  net.). 

dans  les  Caimni  op..   t.  XV,  no*  2020  et  '  H.  C,  vol.  48,  1'»  131  v»  (12  oct.). 

2023.  (Note  des  i'diteui:s.) 


'"'"^4  RÉPONSE    DES    BEK.NOIS.  î]l,l] 


l)re\  par  la(|iiello  les  seigneurs  de  Berne  niarquaienl  au  Conseil  A 
(jni  ils  écrivaieni,  (pi'ils  élaienl  lacl.és  des  (linicuilés  (pTil  y  juail 
entre  leurs  ministres  el  ceux  de  (Jenève,  c^'ils  feraient  tont,  ce  c|ui 
dépendrait  d'eux  |)our  les  faire  cesser,  (ju'ils  exhorteraient  les  leurs 
à  revêtir  un  esprit  de  douceur  si   convenable  à   des  nn'nisires  de 
l'Evangile,  comme  aussi   ils    ne  doutaient  pas  (pie  les  seigneurs 
de  Genève  ne  fissent  connaiire  à  leurs  ministres  (pi'ils  d.-vaienl, 
de  même,  être  animés  d'un  esprit  de  modération  et  ne  pas  donner 
lieu,  par  leur  trop  de  vivacité,  à  des  disi^nles  dont  les  suites  ne  |)ou- 
vaient  être  que  lâcheuses.  Le  Conseil  avant  l'ait  savoir  celte  réponse 
aux  ministres,  ils  en  furent  fort  mal  satisfaits  :  ils  trouvèrent  que 
les  seigneurs  de  Berne,  confondant  les  innocens  avec  les  coupables, 
d  fallait  les  presser  de  nouveau  sm-  la  menu-  affaire.  Ils  écrivirent, 
pour  cet  effet,  au  Conseil  et  aux  ministres  de  celte  ville  des  lettres 
|)lus  fortes  encore  que  les  premières',  (pii  portèrent  les  seigneurs  de 
Berne  à  faire  des  défenses  fort  expresses  à  ceux  des  ministres  du 
pays  de  Vaud  qui  avaient  parlé  en  des  termes  injurieux  de  Calvin 
et  des  senlimens  de  l'église  de  Genève,  de  continuer  à  le  faire  el 
même  à  prononcer  contre  Bolsec  un  arrêt  de  bannissement'.  Il  est 
vrai  que  cet  arrêt  fut  révoqué  peu  de  jours  après*,  ce  qui  renouvela 
les  plaintes  des  ministres  de  Genève  qui  en  témoignèrent  leur  sur- 
prise aux  ministres  de  Berne  par  des  lettres  qu'ils  leur  envoyèrent 
le  2t)  décembre  ^ 

■  Cette  réponse,  en  date  du  17   no-  «  Reg.  de  la   Vén.   Conip  ,  vol    B 

ye,nl,re,  a  été  publiée  dans  les  Cahini  op.,  fo  21  vo.  Cf.  lettre  de  Haller  à  Calvin    du 

t.   .\\,  no  20i7.   Voir  aussi  la  lettre  du  2  décembre.  Opéra,  I.  XV  n»  20rj(;  (Note 

Conseil  de  Berne  à  ses  ministres  des  classes  des  éditeurs  ) 
françaises  et  celtes  de  Haller  à  Bullinger,  «  Reg.  de   la  Vén.   Comp      vol    lî 

tUr  ^,?  "f^*^-  "•  "^^  "■■■  "'^-  *''      f"  -'  ''■■  "•  '^'"■'^  ^l^  H«l'"^^  B"llinger; 
fo  15.J  vo,  (JVo(.  des  éditeurs.)  du  28  déc,  Cahini  op.,  t.  .W   n»  207^ 

Reg.  de  la   Vén.   Comp.,   vol.   B..  {Note  des  éditeurs.) 
0  21    I.a  lettre  aux  ministres  bernois,  da-  a  ^^^-^^  „.  ^^-^ .  ,^  ,^(„.^  ^^, 

les  du  27  novembre,  a  été  publiée  dans  les  par  Calvin  au  non,  de  tous  les  ministres 

Calvtmop      t.  XV,  n»  2051.   Le  Conseil  Le  réformateur  porte  de  nouvelles  accusa- 

repond.t,  de  son  côté,  au  .Sénat  de  Berne  :  lions  contre  Bolsec  et  se  plaint  du  Conseil 

sa  let  re  dont  le  texte  na  pas  été  conserve  de  Berne,  ainsi  que  des  pasteurs  de  cette 

aux  Arc bnes  de  Genève,  fut  lue  et  ap-  ville,  qui  n'avaient  pas  con.nn.niqué  aux 

prouvée  e  J    novembre  également  ;  R.  C. .  nmgistrats  sa  lettre  précédente.  (Note  des 

vol.  48,  fo  l;/t  V".  {Note  des  éditeur.':.,  éditeurs.) 


.")44  ACCUSATIONS    CONTRE    LES    MINISTRES    DE    GENEVE.  l555 

Ces  lettres  déplureni,  aux  seigneurs  de  Berné  :  ils  en  écrivirent 
leur  pensée  à  leurs  alliés  de  Genève,  le  26  janvier  suivant'.  Ils  leur 
marcjiiaient  qu'ils  auraient  cru  (|ue  les  mesures  qu'ils  avaient  prises 
pour  arrêter  la  trop  grande  licence  de  ceux  de  leurs  ministres  dont 
on  se  plaignait,  auraient  du  satisfaire  Calvin  et  ses  collègues,  mais 
(pie,  pour  l'aire  \oir  qu'ils  ne  voulaient  rien  négliger  de  tout  ce  cpii 
pouvait  contribuer  à  entretenir  l'union,  la  paix  et  la  confraternité 
de  la  doctrine,  ils  avaient  envoyé  appeler  ceux  dont  les  ministres 
de  Genève  s'étaient  plaints  et  qu'ils  leur  avaient  fait  de  fortes 
exhortations  à  ne  rien  dire  qui  put  déplaire  aux  ministres  de 
Genève;  que  les  ministres  Zébédée  et  Lange'  s'étaient  fort  justifiés 
et  avaient  soulcini  (pi'ils  n'avaient  jamais  rien  dit  au  d('savantage 
des  ministres  de  Genève  et  de  la  doctrine  qu'ils  enseignaient,  bien 
loin  de  les  avoir  traités  d'hérétiques,  mais  qu'au  contraire,  ceux-ci 
les  avaient  très  mal  nn-nagés,  ayant  dit  en  diverses  occasions 
beaucoup  de  choses  contre  les  cérémonies  observ('es  dans  l'église 
de  Berne,  ce  (pii  ne  poiixait  causer  (juc  des  aigreurs,  des  divisions, 
des  sectes  et  autr(^s  iiH'onvéïiieiis  semblables,  (pioicpie  ces  sen- 
timens  et  ces  |)rali(pies  dilférentes  ne  roulassent  que  sur  des  ques- 
tions de  petil.»^  imjîortance.  A|)rès  fpioi,  les  seigneurs  de  Berne 
priaient  leurs  allic's  de  Genève  de  vouloir  remédier  d'une  manière 
efficace  à  ces  ('tincelles  de  division  et  surtout  de  dt'dendre,  sous  de 
grandes  peines,  à  leurs  ministres  de  dilFamer,  de  calomnier  et  de 
mépriser  ceux  du  pays  de  Berne,  promettant  de  faire  de  sem- 
Ijlables  défenses  à  leurs  ministres. 

Les  seigneurs  de  Berne  joignirent  à  cette  lettre  des  articles 
(pii  leur  avaient  été  remis  par  les  ministres  Lange  et  Zél)édée 
contre   les  ministres  de  Genève',  qui  accusaient  ceux-ci  d'avoir 


'  Calvini,  op.,  t.  XV,  n"  209.">  ;  l'ori-  occupé  celte  cliarge  k  Orlje  et  à  Yverilon. 

ginal  se  trouve  aux  Arcliives  de  Genève,  Voir  Herniinjard,  Corresp.  des  Réf.,  {.  V, 

P.  H.,  no  1563.  —  Le  Sénat  de  Berne  avait  p.  98,  n.  7.  —Jean  Lange,  ministre  de 

consulté  Haller  sur  la  réponse  à  faire  aux  Bursin,  était  de  t'Argonne;  il  avait  étudié 

plaintes  des  Genevois;  l'avis  de  ce  niinis-  sous  Le  Fèvre  d'Estaples  et  enseigné  lui- 

tre  se  trouve  ilaus  les  Ca/cini  op..  t.   XV.  même  le  grec  au  collège  du  Cardinal  Le 

n'>  '2(194.  {Note  des  éditeurs.)  Moine,  en  L"i21.  Cf.  ihid.,  t.  I.  p.  17K.  n. 

^  André  Zébédée,  originaire  du  Bra-  (Note  des  éditeurs.} 

I)anl,  était  ministre  à  Nyon,  après  avoir  ^  Calvini  op.,  t.  XV.  p.  W'2. 


i;)o;) 


55  CONSÉOIIENCES    DK    CES    ACCUSATIONS.  545 


appeli'  les  ministres  de  Berne  lapidaires,  parce  (|iic  Ton  avait  CAv 
dans  Genève  les  pierres  ([ui  sei'vaieni,  dans  les  ('•i>lises,  de  tonds 
baptismaux,  lesquelles  avaient  été  conservées  dans  les  églises  de 
Berne.  2"  Oue  les  mêmes  ministres  de  Genève  avaient  fait  une 
grande  liste  des  noms  qu'ils  croyaient  (|ue  l'on  devait  s'ahslenu-  de 
mettre  aux  enfans  au  baptême,  tels  (jue  sont  ceux  de  Melchior, 
de  Balthasar,  de  Claude  et  que,  lorsque  les  sujets  de  Berne  leur 
présentaient  au  baptême  des  enfans  à  qui  ils  voulaient  imposer  de 
semblables  noms,  on  leur  faisait,  à  la  face  de  l'église,  l'affront  de 
les  refuser.  3°  Que  les  ministres  de  Genève  enseignaient  qu'on  ne 
pouvait  bien  administrer  la  sainte  Gène  sans  avoir  l'usage  et  la 
pratique  de  l'excommunication  et  que  ceux  qui  s'opposaient  à 
cette  pratique  étaient  pire  que  des  Turcs  et  que  des  Juifs  et  les 
ministres  (jui  n'en  voulaient  point  non  plus  étaient  de  lâches  flat- 
teurs des  princes  et  des  magistrats.  4°  Que  les  mêmes  ministres 
soutenaient  que  la  magistrature  était  un  office  à  temps  et  de  courte 
durée,  mais  que  le  ministère  était  un  office  perpétuel.  5°  Enfin, 
que  ceux  qui  célébraient  encore  (juelques  fêles  ne  faisaient  que 
judaïser  et  qu'ils  contrevenaient  même  au  commandement  de 
Uieu  qui  disait  en  termes  exprès  :  «  Tu  travailleras  pendant  six 

jours.  » 

Ces  plaintes  avaient  si  fort  irrité  les  seigneurs  de  Berne', 
qu'ils  envoyèrent  en  même  temps  des  ordres  à  leurs  baillis  des 
bailliages  qui  étaient  dans  le  voisinage  de  Genève  de  défendre 
à  tous  les  sujets  et  habitans  de  ces  bailliages  d'aller  prendre  la 
Cène  à  Genève,  à  la  manière  et  selon  les  coutumes  calvinistes  — 
c'est  ainsi  qu'ils  s'en  exprimaient  —  comme  ils  apprenaient  que 
plusieurs  le  pratiquaient'  au  mépris  de  celles  qui  étaient  établies 
dans  Berne  et  dans  les  états  dépendant  de  cette  ville,  sous  peine 
de  bannissement  pour  les  étrangers  qui  contreviendraient  à  celte 
défense  et  à  ceux  qui  auraient  quelque  pension  de  l'Etat,  de  s'en 

'  C'est  Calvin  surtout  qui  était  l'objet  -  Il  s'agissait,  en  réalité,  de  quelques 

de  leur  ressentiment;  voir  à  ce  sujet  les  réfugiés  français  liabitant  dans  le  voisinage 

lettres  de  Haller  à  Bullin,wr  du  26  sept.  de  Genève;  cf.  ibid.,  p.  tOti,  n.  (Noie  des 

1334  et  de  février  iS.lo,  Cnhuiii  op.,  t.  W,  éditeurs.) 
nos  2016  et  2103.  [Note  des  éditeurs.) 

35 


546  LE    MINISTRE    CIIAUVET    dÉPUTÉ    A    BERNE.  1 555 

voir  privés  et  d'êlre  bannis '.'Ces  défenses  furent  publiées,  un 
dimanche  du  mois  de  février,  dans  toutes  les  paroisses  des  bailliages 
dont  nous  avons  parlé,  par  les  ministres  au  sortir  du  sermon,  ce 
qui  est  d'autant  jilus  surprenant  que  les  seigneurs  de  Berne  recon- 
naissaient, comme  nous  l'avons  déjà  dit  ci-dessus,  que  ces  petites 
différences  qu'il  y  avait  dans  le  culte  et  dans  les  cérémonies  des 
deux  ég'lises  étaient  absolument  indiflFérentes. 

Zébédée  et  Lange  ayant  réussi,  comme  ils  avaient  fait,  à  pré- 
venir les  seig'neurs  de  Berne  contre  les  minisires  de  Genève  et  s'en 
vantant  de  tous  côtés',  Raymond  Chauvet,  pasteur  de  la  même 
église,  fut  envoyé  à  Berne  pour  présenter  aux  seigneurs  de  ce  can- 
ton une  réponse  de  la  part  de  ses  collègues  aux  chefs  d'accusation 
dont  ils  avaient  été  chargés'.  Cette  réponse  portait  que  les  ministres 
de  Genève  étaient  surpris  que  les  seig'neurs  de  Berne  eussent  cru 
sur  leur  parole  Zébédée  et  Lange  et  qu'ils  eussent  pris  leur  sim- 
ple négative  pour  des  excuses  satisfaisantes,  puisque  les  faits  dont 
il  était  question  étaient  des  faits  j)ublics  cpii  pouvaient  être  prouvés 
par  quantité  de  témoins,  comme  ils  avaient  offert  dès  le  commen- 
cement et  (pi'ils  offraient  encore  de  le  faire  : 

i"  Qu'il  était  faux  qu'ils  eussent  jamais  appelé  lapidaires  les 
ministres  du  pays  de  Berne  et  que  si  l'on  pouvait  les  convaincre 
de  s'être  servis  de  cette  expression,  ils  consentaient  d'être  lapidés. 

2°  Qu'il  n'était  point  vrai  non  plus  (p'ils  eussent  refusé  à  des 
sujets  de  Berne  de  mettre  les  noms  que  ceux-ci  souhaitaient  aux 
enfans   qu'ils   présentaient   pour  être   baptisés,   le  cas  ne  s'étant 


'  Ces  ordres  du  Sénat  de  Berne  aux  Sénat  par  les  ministres  de  Lausanne,  qui 

baillis  sont  datés  du  26  janvier  1S5S  et  prirent  fait  et  cause  pour  leurs  collègues 

ont    été    publiés    dans    les    Caloini  op.,  de  Genève:  d.  ibid.,  n°  âlLii.  Quant  à  la 

t.  XV,  n"  2097  ;  voir  aussi  les  n»*  2H7,  réponse  point  par  point  dont  Gautier  donne 

2127,  2131.  {Note  des  éditeurs.)  le  résumé  d'après  la  pièce  qui  se  trouve  aux 

'Cf.    lettre  de    Haller  à   Bullina;er.  Archives  de  Genève  (P.  H.,  n»  156.5),  elle 

ibid.,  n°  2103.  ne  fut  pas  alors  portée  à  Berne  par  Chauvet. 

'  R.  C,  vol.  49,  fo  M  v»  (14  février);  En  etfet,  les  ministres  l'ayant  sounjise  au 

Ile!,',  de  la  Vèn.  Comp.,  vol.  B.,  f"  22  r».  Conseil  le  23  février,  celui-ci  décida  d'at- 

—  La  lettre  en  question,  datée  du  15  fé-  tendre  le  retour  de  Chauvet,  parti  le  16, 

vrier  et  signée  :  «  les  Ministres  de  la  pa-  avant  de  prendre  une  décision  à  ce  sujet; 

rolle  de  Dieu  en  l'Eglise  de  Gene\e  »,  a  cf.  R.  C,  vol.  49,  («  18  r°,  dans  Calvitii 

élé  publiée  dans  les  Cnlnini  op.,  t.  XV^  op..  Annales  p.  .595.  (Noie  des  i'dileurs.) 
n"  2114.  Calvin  la  lit  appuyer  auprès  du 


l555  RÉPONSE    DES    MINISTRKS    DE    GENEVE.  547 

jamais  présenté,  quoiqu'il  fùl  vrai  (\\w  les  seigneurs  de  Genève, 
pour  éviter  certaines  pratiques  superstitieuses,  eussent  fait  des 
rèi'lemens  |>ar  lesquels  il  avait  été  défendu  de  donner  certains 
noms  aux  enfans,  l'èylemens  (jui  avaient  été  observés  dans  Genève, 
mais  que  l'on  n'avait  jamais  prétendu  les  étendre  aux  étrangers. 

3"  Qu'on  avait  tort  de  leur  faire  un  crime  de  ce  qu'ils  ensei- 
gnaient touchant  l'excommunication,  puis([u'ils  l'Iaient  |)ersuadés 
qu'elle  avait  été  établie  par  Jésus-Christ  et  pratiquée  par  les 
apôtres  et  qu'on  donnait  un  très  mauvais  tour  à  tout  ce  qu'ils  pou- 
vaient avoir  dit  sur  ce  sujet,  quand  on  leur  attribuait  d'avoir  sou- 
tenu publiquement  que  ceux  qui  ne  voulaient  pas  que  les  ministres 
eussent  le  droit  d'excommunier  les  gens  de  mauvaise  vie,  étaient 
pires  que  des  Juifs  et  que  des  Turcs.  Qu'ils  n'avaient  jamais  rien 
dit  de  semblable,  mais  seulement  que  les  païens  et  les  idolâtres 
montraient  aux  chrétiens  ce  qu'ils  devaient  faire  par  rapport  à 
l'excomnmnication,  puisque  ces  peuples,  privés  de  la  connaissance 
du  vrai  Dieu,  avaient  un  soin  tout  particulier  d'éloigner  de  leurs 
sacrifices  ceux  qu'ils  croyaient  indignes  d'y  assister,  de  j)eur  de 
les  profaner. 

4°  Qu'ils  s'inscrivaient  en  faux  contre  l'article  qui  les  char- 
geait d'avoir  dit  que  la  magistrature  était  un  office  à  temps,  mais 
que  la  charge  du  ministre  était  un  office  perpcHuel,  puisqu'ils 
n'avaient  jamais  rien  dit  ni  pensé  de  semblable.  Enfin,  qu'encore 
qu'ils  crussent  qu'il  valait  mieux  s'abstenir  de  ci'lébrer  les  fêtes 
que  de  les  observer,  cependant  ils  avaient  toujours  parlé  avec 
beaucoup  de  modération  de  cette  affaire,  qu'ils  avaient  dit  que  l'on 
ne  devait  point  se  pifjuer  les  uns  et  les  autres  là-dessus,  mais 
laisser  chacun  en  liberté  d'en  croire  ce  qu'il  voudrait;  (pi'ainsi,  ce 
qu'on  leur  imputait  d'avoir  dit  de  dur  contre  la  célébration  des 
fêtes  était  de  pures  calomnies. 

Après  que  les  ministres  de  Genève  se  furent  justifiés  de  la 
manière  que  nous  venons  de  voir,  ils  parlèrent  de  deux  autres  arti- 
cles, l'un  touchant  Jérôme  Bolsec  et  l'autre  sur  un  nommé  Sébas- 
tien Fonselet',  habitant  à  Saraulx  dans  le  bailliage  de  .\yon.  A 

'  D'apri>s  un  document  des  Arcliives  de  Genève  (P.  H.,  n»  ISÙ'i),  P'onselet  était 
originaire  Je  Plaisance  en  Bourgogne.  [Note  des  éditeurs.) 


5/|8  PLAINTES    DES    GENEVOIS    CO.NTKE    SEBASTIEN    FONSEl.ET.  l555 

l'égard  du  premier,  duquel  les  seigneurs  de  Bt^rne  avaient  révoqué 
le  bannissement  sous  les  promesses  fju'ii  avait  faites  de  ne  parler 
plus,  dans  la  suite,  en  des  ternies  injurieux  de  Calvin,  les  ministres 
de  Genève  représentaient  que  Bolsec  n'avait  point  tenu  parole, 
rapportant  des  preuves  par  témoin  (|u'il  avail  dit  (|ue  Calvin  était 
un  méchant  liomme  et  un  hérétifjue  et  (pi'il  avait  été  la  cause  de  la 
mort  de  Servet  que  l'on  avait  fait  mourir  fort  injustement,  et  que  le 
même  Bolsec,  pour  faire  voir  combien  peu  il  se  souciait  des  ordres 
(|ue  les  seigneurs  de  Berne  ses  supérieurs  lui  avaient  donnés,  allait 
chantant  en  toute  occasion  une  chanson  (pi'il  avait  faite  contre 
Calvin,  remplie  d'indignités'  ;  que  tous  ces  faits  étaient  d'une  noto- 
riété publi([ue  et  avaient  pour  témoins  toute  la  ville  de  Thonon  où 
habitait  Bolsec. 

Pour  ce  qui  regarde  Sébastien  Fonselet,  les  seigneurs  de 
Genève  et  les  ministres  de  la  même  ville  avaient  porté  des  plaintes 
aux  seig'neurs  de  Berne  de  ce  que  cet  homme-là  avait  dit  et  écrit 
que  Genève  était  une  Sodome  abominable,  un  miroir  d'orgueil, 
une  Jérusalem  charnelle,  où  l'on  prêchait  une  doctrine  hérétique  : 

Miroir  d'orgueil,  lenisalem  charnelle 
Vie!  plomb  doré,  reblancliie  paioy, 
Presches  tu  Christ  et  tu  es  infidelle, 
Presches  tu  Christ  et  fais  contre  sa  Loy, 
De  charité  n'as  aulcune  estincelle, 
Ton  crue!  Chaulvin.  homme  de  faulx  aloy. 
Pire  qu'ung  Cayphe  ou  prebstre  de  la  loy, 
Poursuit  chrestiens.  soub  umbre  de  bon  zelle. 
Et  tu  maintains  son  injuste  querelle. 
Attens,  attens  img  merveilleux  esmoy 
Malheur  sur  toy,  ô  cité  très  cruelle  '. 


'  C'était  apparemment  les  vers  qu'il  n»  1982,  d'après  l'original  conservé  aux 

avait  faits  lorsqu'il  était  en  prison  à  Genève,  Archives  de  Genève  (P.  H.,  n»  l.')03).  Le 

l'année  1351,  et  dont  nous  avons  parlé  ci-  même  dossier  renferme  d'autres  pièces  con- 

devant  (p.  444).  cernant  Fonselet,  et  en  particulier  deux 

^  Ces  vers  se  trouvent  dans  une  lettre  lettres  de  ce  personnage  à  Calvin  et  une  au 

écrite  par  Fonselet  à  sa  femme  pour  lui  Consistoire,  également  reproduites  dans  les 

demander  de  venir  le  rejoindre.  Celte  lellre  Opern,   n"*    1971)   à    1981.  (Note  des  i'âi- 

a  été  publiée  dans  les  Calvini  op..  t.  XV^,  leurs.) 


'•'■'•'  CALVIN    SE    KIÎMJ    A     HEK.M;.  5^ 

F,.„s,.|rl,  pour  s.  justifier,  avait  fait  entendre  aux  seigneurs 
de  Berne  qu'.l   avait  été  contraint  ,1e  .juitter  Genève,  il  y  avait 
quatre  ans,  parce  qu'il  s'était  déclaré  contre  le  sentiment  de  (  laMu 
•ouchan,   la    prédestination,  que  .lepuis,    Calvin  était  devenu  sou 
<'"'n-.Hi  irr,'.concd.ahle  et  que,  pour  se  venger  de  lui,  il  avait  per- 
M.ade  a  la  leu.u,e  de  Fonselet  de  cjuitter  son  n.ari,  parce  qu'il  élait 
l.eretique,  ce  qui  avait  porté  Fonselet  à  écrire  à   sa    te.nu.e  (,ue 
ceux  qu,   lui  donnaient  de  tels  conseils  méritaient  plutôt  d'être 
appelés  sodomistes  que  chrétiens,  à  r,uoi  il  avait  ajouté  quelques 
vers  contre  ces  gens-là,  mais  dans  lesquels  il   ne  nommait  per- 
sonne. La  réponse  des  ministres  .le  Genève  sur  cet  article  portail 
que   ce    cp.'avait    dit    Fonselet    pour   sa  justification  était   fauv, 
qu  il  s  était  rendu  fugitif  de  Genève  pour  ses  larcins,   que  si  le 
C-onsistoire  de  Genève  avait  défend»  à  sa  femme  de  le  rejoindre 
<•  ola.l  parce  que  le  mariage  qu'il  avait  contracté  avec  elle  étail  nul' 
puisque,  lorsqu'il  avait  épousé  cette  femme,  ce  qu'il  avait  fait  clan- 
destinement et  après  l'avoir  séduite  et  surprise,  elle  était  mariée 
actuellement  à  un  aulre,  lequel,  quoique  absent  depuis  assez  long- 
temps, était  pourtant  encore  vivant  e.  qu'il  n'y  avait  jamais  eu  de 
divorce  entre  eux;  qu'en  cela,  le  Consistoire  n'avait  fait  que  son 
devoir  et  qu'en  semblable  cas,  les  ministres  du  canton  de  Berne  en 
useraient  de  la  même  manière.  One,  par  rapport  aux  vers  injurieux 
qu  il  avait  faits,  il  mentait  quand  il  disait  qu'il  n'avait  nommé  per- 
sonne, puisque  Cal  viu  y  était  appelé  par  son  nom  et  Genève,  si  bien 
désignée,  qu'il  était  impossible  de  méconnaître  cette  ville,  ce  qui  se 
prouvait  par  l'original  même  de  ces  vers,  écrit  de  la  propre  main 
do   Fonselet  dans   une   lettre  qu'il    avait  envoyée  à    sa    femme, 
laquelle  lettre  ils  produisaient  ' . 

Raymond  Chauvel  ne  rapporta  aucune  réponse  positive  des 
seigneurs  de  Berne  à  ces  plaintes,  ce  qui  porta  Calvin  et  ses  collè- 
gues a  prier  le  Conseil  de  prendre  cette  aflaire  encore  plus  à  cœur 
et,  pour  cet  effet,  d'envoyer  à  Berne  quelques  seigneurs  de  son 
corps,  qm  pourraient  être  accomj.agnés  de  Calvin  et  de  quelque 
autre  nnmstre  et  qui  seraient  chargés  de  la  solliciter  plus  vivement 

'  Voir  plus  liant,  |j.  ,5i8,  n.  2. 


000        INSTRUCTIONS  DONNEKS  AUX  DEPUTES  A  BERNE.       1 000 

encore  que  l'on  n'avait  fait\  Le  Conseil  accorda  aux  ministres 
leur  demande  :  le  sjndic  Auberl  et  François  Chamois,  ancien 
syndic,  furent  députés  à  Berne,  le  5  mars,  avec  les  ministres  Calvin 
et  Chauvet'.  Ils  avaient  ordre  de  représenter  '  : 

Premièrement,  sur  ce  qui  regardait  les  ministres  Zébédée  et 
Lang-e,  qu'il  n'était  pas  juste  qu'ils  fussent  absous  de  ce  qui  leur 
était  imputé  sur  leur  simple  négative,  qu'ainsi  les  seigneurs  de 
Genève  priaient  instamment  leurs  Excellences  de  Berne  de  faire 
vérifier  le  fait  par  des  informations  exactes,  afin  (jue  l'on  sut  au 
juste  qui  avait  droit  et  qui  avait  tort,  pour  faire  après  cela  justice. 
Que  s'il  se  trouvait  que  les  ministres  de  Genève  fussent  coupables, 
leurs  supérieurs  étaient  dans  le  dessein  de  ne  pas  les  épargner, 
mais  de  les  punir  suivant  l'exigence  du  cas. 

2°  Sur  la  diversité  des  cérémonies  des  deux  églises,  de  laquelle 
les  seigneurs  de  Berne  prétendaient  que  procédait  la  division  qu'il 
y  avait  entre  leurs  ministres  et  ceux  de  Genève,  les  députés  de  cette 
ville  avaient  ordre  de  dire  que  l'église  de  Genève  n'avait  rien 
innové  à  cet  égard,  puisqu'à  l'égard  du  baptême,  de  la  Cène  et  des 
fêteSj  elle  pratiquait  le  même  ordre  qu'elle  avait  observé  au  com- 
mencement de  la  Réforination.  Que  les  cérémonies  dont  il  s'agissait 
étant  en  elles-mêmes  indifférentes,  chaque  église  était  en  liberté 
de  suivre  celles  qu'elle  jugeait  à  propos,  qu'ainsi  elles  ne  devaient 
pas  être  moins  bien  unies  les  unes  avec  les  autres  parce  qu'il  n'y 
avait  pas  entre  elles  une  entière  conformité  à  cet  égard,  qu'aussi 
les  seigneurs  de  Berne,  bien  convaincus  de  cette  vérité,  vivaient 
dans  une  parfaite  intelligence  avec  leurs  autres  alliés  évangéliques, 
quoiqu'il  y  eût,  dans  leurs  églises,  plusieurs  pratiques  et  plusieurs 
usages  différens  de  ceux  de  l'église  de  Berne.  Que  cependant,  afin 
qu'on  ne  reprochât  pas  aux  seigneurs  de  Genève  d'avoir  négligé 
ce  qui  pouvait  procurer  une  plus  grande  union  et  pour  faire  voir 
qu'ils  ne  cherchaient  qu'à  ôter  tout  prétexte  de  mésintelligence,  ils 

'  Reg.  de  la  Vén.  Comp.,  vol.   B.,  n»  2136,  avec  une  réponse  des  ministres 

fo  22  r";  R.  G,  vol.  19,  f»  21  v»  (1er  mars).  de  Genève  au  Sénat  de  Berne,  touctiant 

"  Ibid.,  fo  23  r".  les  accusations  dont  ils  avaient  été  l'objet, 

'  Instructions  aux  députés  en  date  du  ibid.,  n"  2137  ;  cette  réponse  est  celle  dont 

.5  mars,  Archives  de  Genève,?.  H.,  n»  1367.  il  a  été  question  plus  haut,  p.  546,  n.  3. 

imprimées  dans  les  Caloini  up.,   t.    XV,  (Note  des  éditeurs.) 


ibbi)  SLITli    UK    CES    I.NST1U(;TI0>'S.  DOI 

avaient  ciivov*',  au  mois  de  mai  de  raiinée  i553,  le  syndic  Jean- 
Ami  Ciirki  cl  Jean  Calvin  à  Berne  ponr  |)ro|)Oser  à  leurs  alliés  de 
convenir  de  (juel(|ue  uniformilé  de  culte,  en  prenant  de  clia(|uc  éjj'lise 
ce  (|ui  sérail  Iniuvi-  le  jilus  [)ropre  à  l'édification  du  peuple  et  lais- 
sant le  reste  el  (pi'il  n'avait  pas  tenu  aux  seig'neurs  de  Genève  que 
la  chose  n'eût  été  exécutée  dès  lors'  ;  (pi'ils  étaient  encore  dans  les 
mêmes  dis|iositions  el  (jue,  s'il  plaisait  aux  seigneurs  do  Berne  qm- 
les  ministres  de  l'une  et  de  l'autre  ville  eussent  ([uel([ue  coiiterence 
sur  le  même  sujet,  leurs  alliés  de  Genève  y  donneraient  les  mains 
avec  beaucoup  île  joie. 

3°  Que  les  intentions  des  seigneurs  de  Genève  ayant  toujours 
été  et  étant  actuellement  telles  que  je  viens  de  le  dire,  ils  avaient 
appris  avec  un  dé|)laisir  très  sensible  que  les  seigneurs  de  Berne 
eussent  défendu  à  leurs  sujets  de  venir  communier  à  Genève  et 
marqué,  par  un  ordre  de  cette  nature,  qu'ils  regardaient  la  manière 
dont  la  sainte  Cène  était  administrée  dans  cette  ville,  comme  peu 
conforme  à  la  j)arole  de  Dieu  et  à  la  pureté  du  culte  évangélicjue. 
Que  le  terme  de  «  cérémonies  calvinistes  »,  par  lecjuel  la  pratique 
et  le  culte  de  l'église  de  Genève  étaient  désignés  dans  le  mande- 
ment des  seigneurs  de  Berne,  ne  pouvait  que  faire  un  très  méchant 
eftet,  causer  du  scandale  et  donner  occasion  à  quantité  d'esprits 
malins  et  ne  cherchant  qu'à  brouiller,  à  mal  parler  de  l'église  de 
Genève  et  de  la  doctrine  qui  y  était  enseignée,  comme  la  chose 
était  déjà  arrivée.  Qu'à  la  vérité,  le  bon  ordre  voulait  ([ue  chacun 
communiât  dans  sa  paroisse,  autant  cpie  la  chose  se  pouvait  faire, 
afin  que  les  pasteurs  pussent  veiller  avec  plus  de  soin  sur  leur  trou- 
peau, mais  que  la  défense  de  prendre  la  sainte  Cène  ailleurs  ne 
devait  pas  être  si  expresse  qu'il  ne  pût  pas  être  permis  à  un  parti- 
culier de  le  faire  quand  il  aurait  une  cause  légitime  d'être  absent 
de  son  éghse.  Que,  sous  prétexte  d'une  telle  défense,  il  ne  fallait 
pas  se  séparer  les  uns  des  autres,  se  condamner  réci[)roquement 
et  s'imposer  quehjue  note  d'infamie,  tout  cela  ne  pouvant  que  faire 
un  très  mauvais  effet  et  donner  occasion  aux  papistes  de  se  moquer 
de  la  Réformation.  Que  même,  les  deux  villes  étant  obligées  par 

'  Voir  plus  liaiil,  p.  'i73. 


SliîTE    DE    CES    INSTRUCTIONS. 


l'alliance  ([u'elles  avaient  eiilre  elles,  de  procurer  l'hoiiiieur  et 
ravaiilagc  l'une  de  l'autre,  on  pouvait  dire  que  c'était  s'éloig-ner  de 
ce  but  que  de  décrier  de  cette  manière  les  cérémonies  de  l'ég-lise  de 
Genève. 

Qu'ainsi,  les  seigneurs  de  Berne  étaient  priés  instamment 
d'apporter  au  scandale  que  leur  mandement  avait  causé  un  remède 
convenable  et  de  l'aire  publier  une  déclaration  par  la([uelle  ils  lissent 
savoir,  (ju'ayaiil  appris  (pie  quelques  personnes  ignorantes  et  mal 
intentionnées  avaient  mal  |)ris  les  défenses  qu'ils  avaient  fait  pu- 
blier, comme  s'ils  eussent  voulu  faire  connaître  par  là  qu'ils 
condamnaient  la  doctrine  (jui  était  enseignée  dans  Genève  et  les 
ministres  qui  rannonçaient,  ou  qu'ils  voulussent  se  séparer  de 
leurs  alliés,  ils  expliquaient  plus  précisément  leur  intention  qui 
était  que  s'il  y  avait  des  gens  qui  témoignassent  quelque  mépris 
pour  leur  Réformation  et  pour  l'ordre  observé  dans  leur  église, 
ils  regardaient  ces  gens-là  comme  des  perturbateurs  du  repos 
public  et  qui  ne  cherchaient  qu'à  troubler  l'église  par  des  divisions 
et  des  schismes  et,  afin  qu'il  parût  qu'il  n'y  avait  aucun  de  leurs 
sujets  qui  ne  trouvât  la  manière  de  communier  pratiquée  dans 
l'église  de  Berne,  bonne  et  conforme  à  la  parole  de  Dieu,  ils  ordon- 
naient à  chacun  de  recevoir  la  sainte  Gène  en  sa  paroisse,  à  moins 
qu'il  n'eût  une  cause  légitime  d'absence. 

Enfin,  les  députés  devaient  prier  en  général  les  seigneurs  de 
Berne  de  revêtir  des  dispositions  à  une  union  entière  entre  les  deux 
églises,  non  seulement  par  rapport  aux  sentimens  qui  étaient,  par 
la  bénédiction  de  Dieu,  conformes,  même  à  l'égard  de  la  prédesti- 
nation sur  laquelle  les  ministres  de  la  ville  de  Berne  étaient  dans  les 
mêmes  idées  que  ceux  de  Genève,  mais  aussi  par  rapport  au  culte. 

Les  députés  avaient  encore  ordre  de  représenter,  touchant 
Sébastien  Fonselet  et  Jérôme  Bolsec,  les  mêmes  choses  que  nous 
avons  déjà  rapportées  ci-devant  et  qu'il  n'est  pas  nécessaire  de 
répéter  ici.  A  l'égard  du  premier,  ils  étaient  chargés  de  demander 
qu'il  fût  puni  d'une  manière  exemplaire  pour  les  injures  qu'il  avait 
dites,  non  seulement  contre  Calvin,  mais  aussi  contre  la  ville  de 
Genève,  de  lacpu^lle  les  seigneurs  de  Berne  étaient  obligés,  |)ar  le 
devoir  de  l'alliance,  de  maintenir  l'honneur. 


l555  SE.NTE.NCK     ItK.NDriC     l'Ail     I.i:s     lîKKNOIS.  .).»3 

Gomme  les  sei§n<>iirs  de  lit-iiie  ne  iiouvaieril  prendre  de  di'-ll- 
béralion,  selon  les  rèi^les  de  la  justiee,  sur  une  parlie  des  articles 
dont  je  \iens  de  [(ai'ler  (|ira|)rès  avoir  ouï  conlradietoireinenl  les 
personnes  conlrc  (|ul  les  di'piili's  avaieiil  |)()rl(''  des  |)lainl,es  ••!  (pic 
ces  î^-ens-là  n'ctaieiil  pas  à  IJciiic,  les  scii^iicins  <l('  cetle  ville  ren- 
voyî'reiil  à  faire  l'éponse  au  i'^^'  avril  '.  Ainsi  les  dt'pulés  di"  Genève 
s'en  revinrenl  el  reparlircnt  ensiiile  pour  se  trouver  à  lîerue  au 
jour  mar([U(''';  les  iiiiiiisires  Z(''l)éd(''<î  el  Laui'e  cl  Si'baslieu  l'oii- 
selel  s'y  renconirèreni  dans  le  même  Lemps.  Les  ditlirulli's  doni 
nous  avons  parli'  iiirciil  aiii|ilciMeiil  Irailées  de  pari  cl  d'aiilre,  et 
par  écrit'  el  de  vive  voix,  dcvaul  le  Gonseil  <le  Berne,  lc(piel  donna 
ensuite  sa  prononciation  par  écrit.  Cetle  prononciation  portait'  : 

i"  A  l't^gard  des  ministres  Zébédée  et  Lange,  (jue  le  premier 
niant  absolument  d'avoir  nommé  en  son  sermon  Gai  vin  et  de  l'avoir 
appelé  héréticpie  et  Jean  Lan:^e  n'avouant  d'avoir  parlé  désavan- 
lageusemenl  du  même  Galviii  (pi'à  l'occasion  d'un  endroit  de  son 
livre  de  la  prédestination,  que  Gai  vin  liii-mcmc  recomiaissail  cire 
défectueux,  mais  dont  il  rejetait  la  faute  sur  l'imprimeur,  laquelle 
faute  avait  causé  le  bruit  ([ui  s'était  fait  dans  les  états  de  Berne  sur 
ce  livre,  Galvin,  qui  en  était  l'auteur,  avait  eu  tort  de  ne  pas  corri- 
ger cette  erreur  avant  de  rendre  le  livre  public;  qu'ainsi,  les  sei- 
gneurs de  Berne  trouvaient  à  propos  de  laisser  cette  affaire  entiè- 
rement assoupie,  comme  si  jamais  l'on  n'en  eût  dit  mot,  exhortant 
cependant  leurs  ministres  à  parler  et  à  prêcher  sur  les  matières  de 
la  nature  de  celle  ([ni  avait  fait  le  sujet  de  la  constestation,  avec  tant 
de  modestie  et  de  retenue  que  personne  n'en  pût  être  offensé  ni 

'  Arrêt  du  Conseil  de  Berne,  du  13  plaintes  portées  contre  Zébédée,  Lange, 
mars,  Aretiives  de  Genève,  dossier  cité  ;  Sébastien  Fonselet,  Bolsec  et  un  uoninie 
Calvini  op..  t.  XV,  no  2147.  Cf.  R.  C,  Pierre  Desplans.  D'autres  pièces  se  trou- 
vol.  49.  fo  '.\l  V,  et  EUlij.  Abschiede,  t.  IV,  vent  à  la  Bibliothèque  publ.  de  Genève, 
1  e,  n"  M'i.  {Note  des  éditeurs.)  Carton    11*7"».    Voir  Calrini  op.,   t.  XV^ 

2  Ils  emportaient  de   nouvelles  ins-  n"- 21o6-21.38, 2164, 2167,  2173.  (iVote  des 

tructious,  en  date  du  28  mars;  voir  Cal-  éditeurs.) 
rini  op. ,l.X\.  MO 'ilQb  {Note  des  éditeurs.)  *  Une  expédition  de  cette  sentence, 

'  Le  dossier  déjà  cité  (P.  tl.,  ii"  1567)  datée  du  3  avril  la.ï.i,  se  trouve  aux  Ar- 

des  Archives  de  Genève  contient  plusieurs  chives  de  Genève,    dossier  cité;   Cnlrini 

dépositions  de  témoins  sur  les  griefs  arti-  oii.,  t.  XV,  n"  217.").  Cf.  Eidg.  .Ahschiede, 

culés  par  les  ministres  et  un  feuillet  de  la  t.  IV,  1  e,  n»  378.  {Note  des  éditeurs.) 
main  de  Calvin  contenant  le  résumé  des 


55/j  SUITE    DE    CETTE    SENTENCE.  1 555 

scandalisé,  comnip  ils  l'avaient  déjà  ordonné  par  doux  fois  aux 
ministres  Zébédée  et  Lange  et  comme  ils  en  avaient  écrit  aux 
doyens  et  pasteurs  des  classes  de  leurs  pays  conquis,  ordre  qu'ils 
voulaient  encore  leur  réitérer,  afin  ([ue  leurs  ministres  en  eussent 
d'autant  moins  à  prétendre  cause  d'ignorance.  Mais  que,  puisqu'ils 
en  usaient  de  celte  manière,  ils  espéraient  que  leurs  combourgeois 
de  Genève  exigeraient  aussi  de  leurs  ministres  de  parler  peu  et 
avec  beaucoup  de  circonspection  de  matières  autant  relevées  et  diffi- 
ciles que  l'était  celle  de  la  prédestination,  dont  la  connaissance  n'est 
nnirement  nécessaire  au  salut  et  qui,  bien  loin  de  contribuera  l'édi- 
fication, ne  sont  propres  qu'à  faire  naître  dans  l'esprit  des  doutes 
fâcheux,  d'être  en  un  mot  bien  convaincus  que  ce  n'est  pas  aux 
hommes  à  pénétrer  dans  les  secrets  de  Uieu  et  tjue  plus  l'on  veut 
creuser  ces  sortes  de  questions,  plus  elles  paraissent  inaccessibles 
à  l'esprit  humain.  Qu'ils  ne  se  proposaient  point  de  porter  un 
jugement  d'approbation  ou  de  condamnation  des  livres  et  de  la 
doctrine  de  Calvin,  mais  qu'ils  étaient  bien  résolus  d'empêcher 
(|u'on  disputât  en  aucune  manière,  dans  leurs  pays,  sur  des  ma- 
tières autant  abstraites  et  autant  obscures. 

2°  La  prononciation  des  seigneurs  de  Berne  portait  ensuite 
que  s'ils  recommandaient  à  leurs  ministres  de  parler  avec  hon- 
nêteté et  avec  retenue  des  sentimens  qui  pourraient  être  con- 
traires aux  leurs,  ils  souhaitaient  aussi  que  les  ministres  de  Genève 
eussent  les  mêmes  égards  pour  les  sentimens  reçus  dans  l'ég-lise  de 
Berne  et  qu'à  ce  sujet,  ils  ne  sauraient  dissimuler  combien  ils  dé- 
sapprouvaient la  manière  dont  Calvin  avait  parlé,  dans  des  lettres 
([u'il  avait  écrites,  de  la  doctrine  de  Zwing-le  louchant  les  sacremens, 
laquelle  il  appelait  fausse,  ce  qui  leur  déplaisait  d'autant  plus  que 
ce  n'était  qu'après  avoir  ouï  traiter  amplement  cette  mgitière  dans 
des  disputes  dont  Calvin  lui-même  avait  été  un  des  principaux 
tenans'  et,  par  consi'quent,  après  s'être  bien  assurés  de  la  vérité 
(ju'ils  avaient  embrassé  le  sentiment  de  Zwingle,  ce  qui  aussi  leur 
avait  donné  juste  sujet  de  se  plaindre  de  Calvin,  quoiqu'ils  ne  l'eus- 


'  Il  s'agit  des  disputes  tenues  à  Lausanne  et  à  Berne  en  octobre  1336.  [Note  des 
éditeurs.) 


1555  SUITE    DE    CETTE    SENTENCE.  Oi)a 

sent  pourtant  pas  encore  témoii-né  jusqu'alors;  que  cependant,  ils 
voulaient  (jue  ('.alvin  et  tous  les  ministres  de  Genève  sussent  que 
s'il  se  trouvait  dans  les  étals  de  Berne  des  livres  qu'ils  eussent  com- 
posés, dans  lescjnels  on  condjaltît  (pielcpies-uns  des  articles  de  la 
confession  de  foi  de  l'église  de  Berne,  que  non  seulement  ils  ne  le 
souftriraient  j)as,  mais  (|ue  même,  ils  les  hrùleraienl  et  (ju'ils 
puniraieni  aussi  d'une  manière  exeuqjlaire  tous  ceux  qui  seraient 
assez  hardis  pour  dogmatiser  contre  les  mêmes  articles  dans  leur 
pays'. 

3°  Les  seigneurs  de  Berne  marquaient  expressément  dans  leur 
prononciation  qu'ils  étaient  dans  la  ferme  résolution  de  se  tenir, 
sans  varier  en  aucune  manière,  à  tous  les  points  de  leur  réforma- 
tion, tels  qu'ils  avaient  été  réglés  après  les  disputes,  premièrement 
à  Berne  et  ensuite  à  Lausaime  ;  qu'ils  avaient  ordonné  à  leurs  mi- 
nistres d'observer  religieusement  cette  réformation,  soit  à  l'égard 
des  dogmes,  soit  à  l'égard  de  la  discipline  ecclésiastique  et  des 
cérémonies  et  qu'ils  leur  réitéraient  les  mêmes  ordres'. 

Ainsi,  bien  loin  d'obtenir  aucun  adoucissement  par  rapport  au 
premier  mandement  dont  les  seigneurs  de  Genève  s'étaient  plaints, 
au  contraire,  leurs  députés  eurent  le  chagrin  d'en  voir  envoyer  un 
autre  (pii  n'était  pas  moins  fâcheux  et  cette  réponse  ôtait  toute 
espérance  de  s'entendre  jamais  avec  les  Bernois  sur  l'affaire  des 
cérémonies  ' . 

'  Ce  fut  surtout  cette  menace  de  brù-  '  L'éctiec  était  donc   complet   pour 

1er  ses  livres  qui  piqua  Calvin  au  vif;  il  Calvin  et  d'autant  plus  cuisant  qu'il  avait 

s'en  plaignit  très  vivement  dans  la  lettre  poursuivi  avec  plus  d'Apreté  la  condamna- 

de  protestation  qu'il  adressa  au  Sénat  de  tion  de  ses  adversaires.  Il  avait  fait  appuyer 

Berne  dès  que  le  jugement  de  celui-ci  lui  ses  plaintes  par  le  Conseil  de  Genève,  les 

futconnn;  voir Ca/y»t/o;).,  t.  X\^n»2177.  ministres  de  Lausanne  et  ceux  de  Berne; 

(Note  des  édite  uni.)  il    avait  même   réclamé  l'intervention   de 

^  Je  trouve  dans  les  registres  delà  Vé-  ceux  de   Zurich.    Lors   de   sou   premier 

nérable   Compagnie  (vol.    B.,  f»  22   v»)  voyage  à  Berne,  au   commencement  de 

qu'ils  le  firent  dans  le  même  temps  et  que,  mars,  il  avait  pu  croire  au  succès,  les  ma- 

dans  un  mandement  qui  fut  envoyé  à  ce  gistrats  bernois  paraissant,  après  l'avoir 

sujet  aux  ministres  du  pays  de  Berne,  les  entendu,   mieux    disposés   en    sa    faveur 

sentiiiiens  des  minisires  de  Genève  sur  la  (cf.  Opéra,  t.  XV,  n"  2i.S0),  mais  dans 

prédestination  y  étaient  blâmés  ouverte-  le  débat  contradictoire  qui  eut  lieu   le  31 

ment.  (Note  de  l'auteur.)  — Ce  nmndemenl  mars,  il  se  produisit  un  revirement  dont 

a  été  publié  dans  les  Calcini  op.,  t.  XV,  Haller  indique  les  motifs  dans  une  inté- 

n"  2176.  {Xule  des  éditeurs.)  ressanle  lettre  adressée  à  Bulliuger  {ibid., 


r.r. 


)r)G 


MECOiNTENTEiMENT    DES    (JENEVOIS. 


Il  n'y  eut  (jue  Tarlicle  (jui  rci-anlail  Sébastien  Fonselel  sur 
lo(|uel  les  envoyés  de  Genève  ohliin-enl  gain  de  cause  :  les  seigneurs 
de  Berne  trouvèr-enl  les  excuses  do  cet  homnie-là  frivoles  et  le 
condamnèrent,  pour  avoir  diffann''  la  ville  de  Genève  et  |)arlé  de 
(lalvin  en  dc^s  ternies  très  injurieux,  à  en  faire  réparation  d'honneur 
entre  les  mains  de  l'avoyer  et  à  être  hanni  à  perpétuité  de  toutes  les 
terres  de  Berne. 

Les  envoyés  de  Genève  n'ayant  ohlenu  ce  ([u'ils  souhaitaient 
qu'à  l'i-i'ard  de  ce  dernier  article,  ils  n'accejjtèrent  la  prononciation 
que  pour  le  même  article  et  ils  s'en  revinrent  sans  avoir  rien  fait 
par  rapport  aux  autres,  de  sorte  (jue  les  ministres  de  Genève  n'eu- 
rent d'autre  parti  à  prendre  (jue  celui  de  la  patience'.  Ils  auraient 


11"  2i8'i).  A  la  suite  d'une  première  au- 
dience, le  Sénat  avait  décidé  que  toutes 
les  injures  devaient  être  réciproquement 
pardonnées,  que  cliacuu  serait  tenu  pour 
boninje  de  liien  et  que  l'on  s'abstint  à 
l'avenir  d'accusations  du  même  genre. 
Mécontent  de  cette  sentence  qui  absol- 
vait ses  adversaires,  Calvin,  malbeureu- 
semeiit  pour  lui,  réclama  aussitôt  une 
nouvelle  audience  du  Sénat  pour  essayer 
de  faire  modilier  cette  décision  et  obtint, 
à  force  d'instances,  malgré  la  lassitude  de 
Haller  en  présence  de  ces  incessantes  ré- 
criminations, que  les  ministres  bernois 
tentassent  une  démarche  auprès  des  ma- 
gistrats. Ceux-ci  ayant  consenti  à  entendre 
Calvin  encore  une  fois,  il  se  présenta  de- 
vant eux  avec  Farel  qui  l'avait  accompagné 
à  Berue,  mais  le  ton  vébément  et  agressif 
de  leur  protestation  fut,  parait-il,  si  mala- 
droit que  le  Sénat,  dit  Haller,  fut  plus 
exaspéré  contre  eux  que  jamais.  Pour  com- 
bler la  mesure,  leurs  habiles  adversaires 
produisirent,  ;"i  ce  moment,  des  lettres  de 
Calvin  dans  lesquelles  il  taxait  de  fausse 
et  pernicieuse  la  doctrine  de  Zwingli.  Le 
réformateur  chercha  vainement  à  se  dis- 
culper; la  cause  était  entendue,  et  c'est 
alors  que  fut  portée  la  sentence  définitive 
qui  blâmait  Calvin  sans  détour  et  con- 
damnait ses  livres.  On  peut  consulter  aussi, 
sur  celle  ail'.iire,  la  lettre  adressée  à  Bul- 


liuger  par  le  réformateur  lui-même  (ibid., 
n»  2187)  et  dans  laquelle  il  se  justifie 
d'avoir  voulu  attacpier  la  doctrine  de 
Zwingli.  {Note  des  éditeurs.) 

"  Patience  toute  relative.  On  doit  re- 
connaître avec  notre  historien  que  Calvin 
et  ses  collègues  avaient  reçu  une  leçon 
méritée  du  gouvernement  bernois,  poussé 
à  bout  par  leur  esprit  sectaire  et  Iracassier. 
Mais  ils  ne  la  subirent  point  sans  protester. 
Nous  venons  de  voir  qu'avant  même  de 
(juitter  Berne,  Calvin  avait  réclamé  auprès 
du  Sénat  contre  la  sentence  qui  lui  infli- 
geait un  blâme  non  déguisé.  De  retour  à 
Genève  et  n'obtenant  aucune  réponse,  il 
adresse,  dès  le  4  niai,  une  nouvelle  pro- 
testation à  leurs  Excellences  ainsi  qu'aux 
ministres  de  Berne  et  la  fait  appuyer  par 
le  Conseil  de  Genève  et  les  ministres  de 
Lausanne  (Opéra,  t,  XV,  nos  2199-2201, 
219.3).  Les  Genevois  saisissaient  l'occasion 
pour  se  plaindre  de  certains  propos  nou- 
vellement tenus  sur  leur  compte  par  des 
sujets  des  Bernois.  Cette  fois,  ceux-ci  per- 
dirent patience;  dans  leur  réponse, en  date 
du  3  juin  {ibid.,  n»  2211),  ils  déclarent 
que  les  informations  prises  ne  corroborent 
pas  les  accusations  portées  par  les  Gene- 
vois :  •  En  considération  de  quoy,  ajou- 
tent-ils, est  nostre  désirée  requeste  que 
doresnavant  de  telles  et  semblables  pa- 
rolles  que  pourriez  avoir  à  desplaysir,  vous 


l555  PLAINTES    CONTRE    LA    PREDICATION    DES    MINISTRES.  H^^ 

tiré  un  grand  usage  do  toulo  cette  dispute  et  de  ces  difVicullés,  si 
elles  leur  eussent  a|)|)ris  à  être  modérés  dans  leurs  senlimens  el 
dans  leurs  expressions  et  à  ne  pas  donner'  lieu  aux  autres,  en  ou- 
trant les  matières,  à  se  scandaliser  et  à  leur  i'ournir  des  prétextes 
plausibles  de  les  blâmer. 

Je  trouve  dans  Roset  '  ipie  ceux  cpie  les  ministres  avaient  le 
plus  à  dos  dans  Genève  —  il  veut  parler  sans  doule  de  la  cabale 
libertine  —  trouvaienl  (|u'il  n'était  pas  nécessaire  d'imprimer, 
autant  (pi'on  taisait,  de  livres  sur  la  religion  et  de  commentaires  sur 
l'Ecriture  sainte;  que  l'on  avait  aussi  un  trop  grand  nombre  de 
pasteurs  dans  la  ville,  (|ue  deux  seraient  suffisants  pour  faire  toutes 
les  fonctions  du  ministère,  l'un  à  Saint-Pierre,  pour  le  haut  de  la 
ville,  l'autre  à  Sainl-Gervais,  pour  le  bas.  Que  ces  ministres,  au  lieu 
de  s'arrêter  à  donner  de  longues  explications  des  {Passages  du  Vieux 
et  du  Nouveau  Testament,  ce  (pii  était  une  chose  non  seulement 
superflue,  mais  aussi  ti-ès  dangereuse,  comme  on  le  voyait  par  les 
disputes  qui  s'étaient  élevées  et  qui  s'élevaient  tous  les  jours  sur  les 
matières  de  la  religion,  devraient  se  contenter  de  lire  simplement 
le  texte  de  l'Ecriture  et  d'enseigner  au  peuple  la  prière  dominicale, 
les  dix  Gommandemens  et  les  articles  de  la  foi,  en  leur  donnant 
là-dessus  de  fort  courtes  explications.  L'on  parlait  beaucoup  de 
cette  aff"aire  dans  la  ville,  les  ennemis  des  ministres,  pour  faire  pas- 
ser leur  sentiment,  et  ceux  qui  étaient  dans  les  idées  opposées,  pour 
soutenir  le  contraire,  mais  la  sédition  dont  nous  allons  parler 
tout  à  l'heure  et  qui  fut  fatale  pour  toujours  à  la  cabale  libertine, 
ne  tarda  pas  à  faire  cesser  pour  toujours  celte  dispute. 

Il  paraît  assez  par  l'histoire  des  années  précédentes  combien 
grand  était  depuis  longtemps,  dans  Genève,  le  crédit  d'Ami  Perrin, 

mieux  iiiformer.  Car  combien  que  sommes  •  Langage  diplomatique,  ajoutent  les 

enclins  d'user  envers  vous  de  tous  debvoirs  éditeurs  des  Calvini  upera,  pour  les  en- 

de  bonne  amytié  et  voysinance,  si  est-ce  voyer   promener  avec  des  plaintes  aussi 

que  ne  scaurions  endurer  que  les  nostres  mesquines  que  tracassières.  «  Le  Conseil 

soient  ainsy  pour  unescliunes  paroiles  in-  et  les  minisires  se  le  tinrent  pour  dit  et  se 

certaines  par  les  voslres  pouiiuenés  et  mis  résignèrent  enfin  à   «  prendre  patience  », 

en  grosses  coustes.ains  serions  occasionnés  d'autant  plus  que  des  événemens  bien  au- 

demander  telles  coustes  à  cenix  qui  font  trement  graves  absorbaient  alors  leur  at- 

plaintitTz.  Ce  veuillez  entendre  de  nous  à  lention.  (Note  des  éditeurs.) 

la  bonne  part.  .  '  Ouvr.  cite,  liv.  V,  cliap.  (»,  p.  ;{(i8. 


558  CAUSES    DE    LA    CHUTE    DE    PERRIN.  l555 

capitaine  général.  Il  est  bien  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible, 
rprime  autorité  de  cette  nature,  injusie  et  usurpée'  se  soutienne 
toujours,  surtout  dans  une  république  dont  les  membres  se  regar- 
dent les  uns  les  autres  à  peu  près  comme  égaux.  Des  airs  de  hau- 
teur et  d'empire  ne  peuvent  (pi'attirer  à  la  fin  à  ceux  tpii  les  alFec- 
tent  une  fâcheuse  catastrophe;  on  souffre  pendant  quelque  temps 
le  joug  de  ces  sortes  de  gens,  on  prend  patience,  ou  temporise, 
mais  la  mesure  de  leurs  iniquités  devenant  comble,  ils  vojent  le 
nombre  de  leurs  créatures  diminuer  tous  les  jours,  la  plus  saine 
partie  des  citoyens,  auparavant  craintive,  dissimulant  et  pliant 
même  sous  leur  pouvoir  tyrannique,  ranimer  son  courage  et  oser 
leur  résister  et,  acrpiérant  peu  à  peu  de  nouvelles  forces,  prendre 
enfin  le  dessus.  Ces  esprits  ambitieux,  se  sentant  par  là  éloignés  de 
leur  com|)le,  ont  la  rage  dans  le  coeur  et  ne  pensent  jour  et  nuit 
(ju'à  regagnei'  le  crédit  ([u'ils  ont  perdu  et,  pour  en  venir  à  bout,  ils 
chercheni  à  faire  quelque  grand  effort,  dont  le  succès,  selon  qu'il  est 
heureux  ou  malheureux,  ou  les  fait  remonter  au  [ilus  haut  degré  de 
la  roue,  ou  les  plonge  dans  ]o  plus  grand  malheur  et  dissipe 
et  anéantit  absolument  leur  parli.  Mais  la  Providence  permet 
que,  pour  la  conservation  des  élats,  ce  dernier  arrive  le  plus  sou- 
vent. 

C'est  ce  (pi'éprouva  Ami  Perrin  et,  avec  lui,  les  j)rincipaux 
chefs  de  son  parli.  Pour  avoir  une  plus  juste  idée  et  de  l'autorité 
([u'il  s'était  ac([uise  et  de  la  manière  dont  se  fit  sa  chute,  je  repren- 
drai la  chose  de  plus  haut  et  je  me  servirai  du  témoignage  des  au- 
teurs contem|iorains,  je  veux  parler  de  Calvin  '  et  de  Bonivard. 


'  C'est  là  une  appréciation  manifeste-  personne,   comme  Wandelli  et  plusieurs 

ment  exagérée  ;  Perrin  ilevait  surtout  son  autres  à  luy   semblables .' ains    faisoil  à 

influence   à  sa  situation  personnelle,  ap-  chascini  plaisir  et  service  où  il  pouvoit.  • 

puyée  par  une  famille  nombreuse,  ricbe  et  (Note  des  /'diteurs.) 
considérée,  aux  services  qu'il  avait  rendus  ^  Dans  la  lettre  écrite  par  le  réforma- 

à  la  Ville  et  à  la  popularité  dont  il  jouissait  leur  à  BuUinger,  en  date  du  t.'jjuin  (Opéra, 

auprès  de  ses  concitoyens.  Bonivard,  qui  t.  XV,  n"  2243).  Elle  contient  en  effet  le 

le  délestait  et  dont  le  lémoignage  n'est,  par  récit  détaillé  de  l'émeute  du  Iti  mai  et  de 

conséquent,  pas  suspect  en  cette  occasion,  ses  causes.  Dans  une  lettre  précédente,  da- 

est  obligé  de  reconnaître  (ouvr.  cité.  p.  36)  fée  du  5  juin  {iind.,  n°  2218),  Calvin  avait 

<i  qu'il  ri'estoit  pas  liomme  de  maligne  na  brièvement  inforinn  Biillinger  de  l'événe- 

ture,  non  seullement  s'abstenoit  d'outrager  ment.  {Noie  des  éditeurs.) 


l555  CAUSES    DE    LA    CUITE     DE    PEURIN.  55c) 

Quoique  le  preniior  t'ùl  celui  (|iii,  dans  Genève,  eût  l'ésisU"  depuis 
1res  longtemps  avec  le  plus  de  leruieti'  à  l'errin  el  à  sa  cabale, 
ce  (jui  avait  fait  naître  entre  eux  des  aigreurs  tpu  pourraient, 
rendre  ce  que  Calvin  en  dit,  suspect,  cependant  ce  (ju'il  rapporte 
étant  cout'oruie  à  ce  que  dit,  non  seulenieni,  Bonivard',  mais  s'ac- 
cordant  parfaitement  avec  ce  cpie  Ton  voit  de  cette  affaire  et  dans 
les  registres  publics  et  par  Ions  les  autres  monumens  que  l'on  en 
a,  ce  que  nous  tirerons  de  lui  ne  pourra  cpie  servir  Ix'aucoup  à 
l'éclaircir '. 

Perrin  avait  eu  occasion,  par  sa  cliarge  de  capitaine  g('néral, 
de  mettre  dans  ses  intérêts  un  tas  de  canailles  (ju'il  s'atlacliait  en 
leur  faisant  espérer  l'impunité  de  leurs  crimes,  car  s'il  y  avait 
ipielqu'un  qui  eût  commis  quekjue  action  infâme,  il  était  silr  de 
trouver  en  cet  homme-là  un  défenseur  el  un  protecteur  assuré.  Per- 
rin était  uni  d'une  manière  fort  étroite  avec  Pierre  Vandel,([ui  était 
du  Petit  Conseil  comme  lui  et  ancien  syndic.  Ces  deux  hommes, 
gens  d'un  très  mauvais  caractère  et  hardis  jus([u'à  l'impudence, 
avaient  trouvé  le  moyen  de  se  rendre  maîtres  des  affaires:  ils  avaient 
gagné  les  cœurs  d'une  partie  de  leurs  collègues  par  leurs  caresses, 
ils  faisaient  faire  ce  qu'ils  voulaient  à  d'autres  qui  étaient  indignes 
du  poste  qu'ils  occupaient  et  qui  ne  pouvaient  s'y  maintenir  que 
par  leur  faveur,  ils  avaient  aussi  des  parens  dans  le  même  corps,  des 
suffrages  desquels  ils  disposaient  en  quelque  manière,  de  sorte  que 
leur  crédit  dans  le  Conseil  était  augmenté  à  un  |)oint  (jue  personne 
ne  leur  osait  résister  pendant  plusieurs  années.  Ils  furent  maîtres 

'  Ce  ne  sprait  pas  là  un  contrôle  suf-  vard.  Il  convient  donc  de  demander  la  vé- 

fisant.  La  haine  qne  Bonivard  avait  vouée  rite  aux  documents  originaux,  registres  du 

à  Perrin  ne  permet  d'accueillir  ses  appré-  Conseil  el  dépositions  de  témoins  recueil- 

cialions  qu'avec  une  extrême  réserve,  d'au-  lies  dés  le  lendemain  de  la    prise  d'armes 

tant  plus  que  le  maintien  de  la  pension  du  16  mai   (Andiives  de  Genève.  Procès 

qui  lui  avait  été  accordée  par  la  Ville  en  crim.,  2e  s'«,  portef.  XIX).  C'est  ce  qu'a 

1338  dépendait,  au  moment  où  il  écrivait  fait  Amédée  Rnget  et  c'est  dans  le  tome  IV 

son  livre,  du  bon  plaisir  des  adversaires  de  son  livre,  déjà  si  souvent  cité  par  nou.s, 

actiarnés  et  devenus  tout  puissans  de  l'an-  que  l'on  trouvera  le  récit  impartial  et  com- 

cien  capitaine  général.  (Noie  des  ('dileiirs.)  plet  de  l'événement  qui  va  changer  inopi- 

'  Les  récits  moins  détaillés  de  (Calvin  nénient  la  face  des  choses  dans  Genève  et, 

et  de  Roset  sont  naturellement  tout  en  fa-  en  assurant  le  triomphe  définitif  de  Calvin, 

veur  du  parti  victorieux  et  ne  sauraient,  faire  de  cette  ville  la  capilale  illustre  de 

par  conséquent,  servir  à  coiilr(Mer  lioni-  la  Réforme.  {Note  des  édUeiDs.) 


56o  CAUSES  DE  LA  CHUTE  DE  PERRI.N.  1 555 

des  jui^emens  (|iii  s'y  rendaient  et  ils  prenaient  même  si  peu  de  préi- 
caulioiis  ([u'il  n'y  avait  personne  qui  ne  s'aperçût  qu'ils  vendaient 
la  justice,  ce  qui  ne  faisait  pas  seulement  du  bruit  dans  la  ville, 
mais  aussi  dans  le  voisinage  et  chez  les  étrangers  parmi  lesquels 
la  magistrature  de  Genève  était  dans  une  très  mauvaise  réputation, 
par  la  seule  faute  de  ces  gens-là'. 

En  vendant  ainsi  la  justice,  ils  s'étaient  fait  beaucoup  d'enne- 
mis, mais  si  quelque  personne  se  plaignait  de  leurs  injustices,  ils 
ne  manquaient  pas  aussitôt  de  s'en  venger  et,  par  là,  se  faisaient 
si  fort  craindre,  cpie  le  parli  ipie  prenaient  la  plupart  était  de  souf- 
frir patiemment  leur  tyrannie. 

Les  peines  portées  par  les  édits  n'étaient  exécutées  contre 
personne  et,  quand  on  avait  la  faveur  de  Perrin  et  de  Vandel,  on 
se  moquait  impunément  des  lois  les  plus  sacrées.  Ayant  autant  de 
crédit  (pi'ils  eu  avaient  parmi  le  peuple,  ils  faisaient  donner  à  qui 
bon  leur  semblait  les  charges  (pii  sont  pourvues  en  Conseil  Général, 
comme  celles  de  lieutenant  et  d'auditeurs,  de  sorte  qu'après  les 
élections  faites,  le  peuple  lui-même  avait  honte  d'avoir  donné  d'ini- 
portans  emplois  à  des  personnes  qui  en  étaient  absolument  indi- 
gnes. 

Au  mois  de  février  de  l'année  i553,  ils  firent  par  leur  cabale 
déposer  du  Petit  Conseil  quelques  conseillers  qu'ils  avaient  remar- 
qué n'être  pas  assez  avant  dans  leurs  intérêts  et  mettre  en  leur 
place  des  jeunes  gens,  leurs  parens',  de  sorte  que  Perrin  et  Vandel 
pouvaient  compter  dans  le  Conseil  ordinaire  sur  quatorze  suffra- 
ges assurés,  de  leurs  parens  ou  de  leurs  alliés,  sans  parler  de  ceux 
de  leurs  amis,  ce  qui  les  enfla  tellement,  que  Bonivard  remartpie' 
que  lorsque  l'on  recommandait  à  Perrin  une  affaire,  il  ne  répondait 
point  comme  d'une  chose  qui  dépendît  du  suffrage  de  plusieurs  : 
((  Nous  ferons  »  ou  «  le  Conseil  fera  »,  mais  comme  d'une  chose  dont 
il  était  absolument  le  maître  :  «  Je  ferai  »  ou  «  je  ne  ferai  pas  ».  En 
général,  la  plupart  des  charges  furent  si  mal  remplies  cette  année, 
(|uc  l'on  disait  publiquement  que  si  l'on  eût  donné  aux  ennemis  la 


'  Lettre  de  Calvin  h  Bnlliiiger,  Op.,  '  Voir  plus  liaul,  p.  469. 

t.  XV,  p.  077.  '  Ouvr.  cite,  p.  H7. 


.ICCTIO.N     l)i;S     S^MllCS. 


f)*')  1 


comniissioii  de  [tourvoii-  les  ('iii|il()is,  ils  n'jimaiciil  |i;is  pu  l'jilrt' 
(l'(''l('clions  plus  IkimIcuscs  cl  ('Icvcc  aux  lioiiiiciirs  de  |ji  l\(''|iiil)li(|iic 
des  grns  |)liis  iti(lii>iios  que  cnix  <|iii  y  [larviiin'iil.  AM|)ai-;iv;inl,  si 
lo  (^-oiiscil  ordinaire  faisail,  ([ii('l(|m'  l'aiilc,  celui  des  Deux  (leuls 
pouvail,  y  apporter  du  remède,  mais  l'errin  el  Vandel  avaienl  (rouvé 
le  moyeu,  eeUe  année-là,  de  faire  entrer  dans  ce  corps  une  i^raudc 
(juanlili'  (le  personnes  de  la  lie  du  peuple,  jeunes  i^cns  insolcwis  e( 
sédilicux  e(  d'une  vie  honteuse  et  déréglée'.  Et  afin  d'avoir  laiil 
plus  de  suffrages  à  leur  dévotion,  ils  avaienl  l'ait  faire  nue  (''l(>clion 
qui  allait  fort  au  delà  du  nombre  (pii  mancpuiit  ;  de  cette  manière 
la  caijale  libertiiu"  fut  de  beaucoup  supérieure  dans  les  Conseils  et 
nous  avons  vu  ci-devant  quels  assauts  Calvin  eut  à  soutenir  de  sa 
part  et  conuiieut,  malgré  les  efforts  de  ces  gens-là,  il  vinl  à  bout 
de  l'établissement  de  rexcommunication. 

Dès  lors,  cette  cabale  commença  à  n'avoir  plus  le  même  cré- 
dit (pi'auparavant;  plusieurs  même  de  ceux  qui  lui  avaienl  été 
le  plus  attachés  ouvrirent  les  yeux  et  sentant  qu'ils  avaient  été 
abus(''s  et  que  Perrin  el  Vandel  étaient  parvenus  à  un  degré  de  cré- 
dil  el  d'autoriléqui  pourrait  être  funeste  à  la  République,  ils  prirent 
un  parli  tout  opposé'  et  l'on  fui  surpris,  au  mois  de  février  de 
l'année  i555,  de  voir  élus  pour  syndics,  quatre  sujets  de  ceux  qui 
étaient  le  plus  opposés  à  la  faction  de  Perrin  el  Vandel.  Ces  quatre 
se  nommaient  :  Jean  Lambert,  Henri  Auberl,  Pierre  Bonna  et 
Pierre-Jean  Jessé'.  L'élection  des  syndics  est  suivie,  le  lendemain, 
de  celle  du  Petit  Conseil,  laquelle  se  faisait  depuis  quekpies  années, 
comme  nous  l'avons  dit  ci-devant',  en  opposant  huit  nouveaux 


'  Li'ltiv  de  Cilviii  A  Bulliiii;oi-,  Op.. 
t.  XV,  p.  (578. 

*  I!  y  eut  surtoul,  dans  ce  revire- 
iiicnl.  di>s  questions  de  rivalités  et  d'ambi- 
lions  personnelles  ;  cf.  Ro£;et,  onvr.  cilé, 
I.  IV.  p.  11)8.  (iVci(c  des  i'il,iieur.<;.) 

■'■  R.  C.  vol.  W,  fo  i  Y".  —  Il  est 
singulier  que  le  rei^'istre,  L-onlraireinent  à 
l'usage,  n'indique  pas  les  noms  des  ipiatre 
autres  candidats  présentés  par  le  Petit 
Gon.seil  et  par  ceUii  des  Deux  Cents  au  choix 
du  Con.scil  Général.  Le  secrétaire  Glande 
Roset  se  liorne  à  dire  qne  ces  propnsifiojis 


se  trouvent  consignées  en  «  ung  feuillet 
que  a  retiré  le  s'  premier  sindique  [Am- 
hlard  Corne]  »  ;  ibid.,  f"  184  v»,  186  ro. 
De  plus,  le  registre  mentionne  l'absence 
du  second  secrétaire,  François  Béguin,  qui 
appartenait  à  l'opinion  perriniste  et  qui 
fut  suppléé  par  le  trésorier  Des  Arts  ;  or, 
on  sait  que  les  électeurs  indiquaient  leur 
vote  k  l'oreille  des  secrétaires.  Ces  ileux 
irrégnlariti's,  dit  Rogel  (t.  IV,  p.  198,  n.). 
peuvent  juslilier  certains  soupçons.  (Nnte 
dex  rditeiirs.) 

*  Voir  plus  hnni,  p.  'iliS. 

30 


562 


GASPARD    FAVRK    KLIMINK    DU    PETIT    CONSEII.. 


sujets  aux  seize  conseillers  doul  la  charge  était  sujette  à  une  revi- 
sion annuelle.  Perrin  avait  l)eaucou|)  contribué  à  cette  nouvelle 
manière  de  faire  l'élection  du  Petit  Conseil,  s'il  en  faut  croire  Boni- 
vard',  dans  la  vue  de  faire  sortir  plus  facilement  de  ce  corps  ceux 
(jui  n'y  seraient  pas  dans  ses  intérêts  et  d'y  faire  entrer  de  ses 
créatures,  mais  il  n'y  trouva  pas  son  compte  cette  ann(''e  :  l'on  dit 
tout  haut  en  Deux  Cents  (jue  la  plus  grande  partie  du  Conseil  ordi- 
naire étant  composée  d'une  seule  parenté,  il  fallait  la  réduire  à  un 
plus  petit  nombre  et  ([ue  l'établissement  de  la  conciu'rence  des  nou- 
veaux sujets  contre  les  anciens,  qui  avait  été  fait  pour  avancer  celle 
de  cette  parenté,  serait  fort  propre  pour  retrancher  du  Conseil 
quelques-uns  de  ces  gens-là'. 

Sur  cette  proposition,  il  s'éleva  de  grandes  rumeurs  et  bien  des 
discours  de  part  et  d'autre.  La  cabale  perriniste  surtout  fit  beau- 
coup de  bruit  et  elle  fit  tant  par  ses  clameius  rpTelle  conserva  dans 
le  Conseil  tous  les  sujets  tpii  lui  étaient  dévoués,  à  la  réserve  de 
deux,  dont  l'un  était  beau-frère  de  Perrin'  et  l'autre,  qui  s'appelait 
Jean-Bapliste  Sept,  son  proche  parent,  qui  furent  destitu(''s*,  mais 
quoiqu'elle  ne  perdît  que  ces  deux  hommes-là,  elle  ne  laissa  j)as 
sentir  que  sou  cré'dil  était  diminu»'  considérablement,  d'autant  plus 
(|ue  les  deux  qui  renqilirent  la  place  des  deux  déposés,  qui  furent 
Jean  de  la  Maisonneuve%  fils  de  ce  Baudichon  (jui  se  signala  d'une 
manière  si  avantageuse  dans  les  alTaii'cs  de  la  Uc'formallon"  et  Jean 


'  Onvr.  cité,  p.  115.  Chircaml,  mort  dans    le  i-ouraiit  île  l'an- 

^  Ibid.,  p.  12S.  née  préeéilente.  {Note  des  éditeurs.) 

'  (îaspani   Favre;  on  téliit,  en  ma-  '  L'introdui-lion    de    ce    personnage 

nière  de  dédomniagenienl.  du  (Àmseil  des  dans  le  Petit  Conseil  à  la  place  de  Gaspard 

Soixante;  R.  ("•.,  vol.  W,   f»  ."j  r".  (Note  Favre  était  signilicative  en  effet.  Ardent 

des  éditeurs.)  calviniste  et  ennenn  personnel  de  Perrin, 

*  Cette  assertion,  tirée  de  RonivanI  il  avait  en,  à  plusieurs  reprises,  des  con- 

(ouvr.   rite,    p.  126),  est  inexacte  en  ce  testations    personnelles   avec    ce    dernier 

ipii  concerne  Sept.  Ce  dernier  ne  fui  dé-  (voir  plus  haut,  p.  .'{fiH,  note  2,  et  Roi;et, 

posé  qu'au  mois  d'avril  suivant,  à  la  suite  ouvr.  cité,  t.  III.  p.  142).  C'est  lui  égale- 

d'une  altercation  avec  .son   nouveau   col  ment  qui,  étant  auditeur,  avait  procéilé. 

lègue  .lean  de  la  Maisonneuve  (Archives  au  sortir  de  la  congrégation  du  Ifi  octobre 

de  Genève,  Procès  criminels,  n"  o27).  Il  1551,  à  l'arreslalion  de  Rolsec.  {Noie  des 

y  eut, à  la  vérité,  un  autre  conseiller  nommé  éditeurs.) 

en    même   temps  que  la  Maisonneuve,  ce  "  Il  s'était  surloul  signalé  par  la  dé- 

fut  Jean  Pernet,  maisqui  renjplaça  Antoine  vastation  de  la  cathédrale  de  Saint-Pierre 


i555  (;ii.\Niii:.Mi:Ns   dans   i.k   i)i:rx   cio.nts.  f)!),''! 

l'(M-iiel,  avaient  (''1,(''  depuis  loni^tjMups  tles  plus  opposés  aux  projels 
(le  la  cabale  liherline  e.(  haïs  l'un  et  l'autre  mortellement  de  Perrin. 

Celte  nièuH^  caliale  aperriil  encore  d'une  manière  liien  plus 
sensible  sa  di-cadence  le  jour  (pic  le  (lonseil  oi'dinau'c,  siii\anl  la 
coutume  et  les  édits,  procéda  à  l'examen  ou  à  l'élection  du  (Jonsoil 
des  Deux  Cents,  car  il  déposa  une  trentaine  de  ces  gens  de  néanl 
(pie  Perrin  y  avait  fait  entrer  et  il  mit  en  leur  {)lace  un  nombre 
('gai  déjeunes  gens  sages,  élevés  dès  leur  enfance  dans  les  princi- 
pes de  la  religion  réformée,  car  ils  étaient  nt>s  peu  d'ann(''es  avant 
la  Kéformation  et  ils  se  trouvaient  ainsi  exempts  de  la  plupart  d(^s 
défauts  auxquels  étaient  sujets  ceux  (pii,  étant  d'un  âge  plus 
avancé,  avaient  été  instruits  dans  la  religion  romaine,  lors([u'il 
régnait  encore  dans  Geniîve  un  désordre  et  un  dérèglenu'nl 
effroyables  de  moeurs.  Michel  Roset,  auteur  des  Chroniques  que 
nous  avons  si  souvent  citées  et  (pii  a  si  liien  mérité  de  sa  patrie 
par  les  longs  et  importans  services  qu'il  lui  a  rendus,  comme  nous 
le  verrons  dans  la  suite  de  cette  Histoire,  fut  du  nombre  des  non- 
veaux  conseillers  des  Deux  Cents  et,  pour  le  dire  en  passant,  il  fut 
sul)stilu(''  deux  mois  après  à  son  père  qui  était  fort  âgé  et  sujet  à  de 
fâcheuses  incommodités,  dans  la  charge  de  secrétaire  d'Etal/,  de 
la(pielle,  au  mois  de  juillet  suivant,  il  fut  pourvu  en  chef,  cette 
charge  étant  devenue  vacante  par  la  mort  de  son  père. 

Perrin,  Vandel  et  leurs  adhérens  furent  dans  la  dernière  mor- 
tification de  voir  leurs  affaires  aller  si  mal  dans  les  Conseils  et  leur 
crédit  entièrement  tombé  dans  tous  les  corps  de  la  Ré|>ublique  el 
ils  ne  purent  pas  dissimuler  le  dépit  qu'ils  en  avaient  conçu.  Perrin, 
plein  de  rage  de  ce  changement,  ne  venait  que  fort  rarement  au  Con- 
seil et  les  uns  et  les  autres  se  plaignaient  de  tous  côtés  d'être  oppri- 
més. Ils  le  faisaient  nu^-me  avec  si  peu  de  ménagement,  qu'il  n'était 
pas  difficile  de  voir  qu'ils  ne  cherchaient  fpi'à  lirouiller. 

Le  Consed,  pour  enqxV'her  qu'ils  ne  regagnassent  le  crédit 
qu'ils  avaient  perdu  et  qu'à  l'avenir  ils  ne  fussent  encore  maîtres 
des  élections  qui  se  faisaient  en  Conseil  G(''n('Mal,  pensa  à  im  moyen 

et    le    pillage    des   caiii|iagnes  avoisinant       voir  t.  Il,  pp.  1,57  et  ."iO.").  (Noie  des  édi- 

(îeniive.  Notre  historien  portait  alors  sur       teurs.^ 

Baiidiclion   un   jngemcnl    moins  tlaltenr:  '  li.  C,  vol.  49.  f"  53  V. 


564 


CHEATION    l)K    NOl  NIOAIX     Itni'KGlCOIS. 


f|iii  lui  panil,  l'orl  propre  ;"i  |)r('\eiiii-  un  seinhlaljlo  (If'sordre.  Il  y 
avail  dans  Gcnè've  quaiilih' (l'(''lraiii^ci's  (|ni  avaienlclioisi  celle  ville 
|)()ni'  asile  coiilre  les  pers(''eiili(jiis  (pie  le  papisme  iiiellail  en  nsaii;'e 
en  (li\'ers  endroits  de  rp]nro|)e  contre  les  réronn(''s  ;  (pianlil<''  d'Ita- 
liens, d'Ani^lais  el  surloul  de  Français  s'y  (''laienl  mis,  depnis  pln- 
siem's  ann(''es,  à  rai)ri  de  la  rai^cdes  ennemis  de  la  V(''rilr'',  el  il  s'y  en 
rendail.  Ions  les  jours  de  nouveaux  pour  le  luème  sujel  ,  de  soi'le 
(pie  le  noud)re  des  exii(''s  pour  la  religion  avail  autjiuenh''  à  un 
|)oinl.  (|ui  sur|)assail  celui  des  citoyens,  s'il  en  l'anl  croire  Hoiii- 
vard '.  Parmi  un  si  grand  noml)re,  il  n'(''lail  pas  |)ossil)le  qu'il  n'y 
eùl  desi>ens  de  toutes  sortes  de  caracli'res,  mais  s'il  yen  avail  (piel- 
tiues-uns  dont  la  [)i(''t(''  et  la  vertu  |>ouvaienl  ('Ire  encore  l'-ipiixo- 
ques,  l'on  en  voyait  beaucoup  d'aiili'es  de  (pii  la  vie  exemplaii'e 
avait  (''ti'  depuis  loui^leiiips  de  urande  (''dilicalioii,  lels  ('•laienl  un 
Laurent  t\o  iN'oinieiidie ',  un  Jean  Uiah' ',  de  (pii  (îaKin  parle  avec 
t'Ioi-e  dans  ses  lettres,  un  Germain  (  lolladon  ',  le(pud,  de  UK^'uie  (pie 
les  deux  autres,  ('lail  consiill(''  par  le  nia^^istral  dans  les  affaires 
épiueiises  et  difficiles. 

L'on  crut  donc  (pi'en  recevant  an  uoiulire  des  liourucois  les 
priiicipaiix  de  ces  r(''rui^i(''s,  l'on  l'orlilierail  d'aiilani  le  pai'li  des 
honnêtes  g'ens  et  (pie,  dans  les  ('leclions  (pil  se  l'onl  eu  (  lonseil 
G(în(^ral,  où  ils  auraient  voix  di-MIx-rative,  ils  jetteraient  les  yeux 
sm-  des  n'ens  de  leur  caracItM'c  et  (pi'ils  laisseraient  eu  arrit're  les 


'  Ouvr.  cité,  p.  127. 

^  Laurent  île  Normemlie  ap|iai'leii.'iit 
à  lUK^  famille  nolahli',  oi'ii^'inaiio  île  la 
(lliaiiipagne  ;  (locleiir  eu  ilroil  el  avoral.  il 
availniîciipé  àNoyoïi  l(!s  Ibuctions  de  lieu- 
leuant  du  roi  et  maire  de  cette  ville,  maître 
des  requiHes,  etc.  Arrivé  à  Genève  peu 
avant  Nui'l  1318,  il  fut  rei;u  hour.nenis  le 
2o  avril  1353  et  iiiournt  en  13119.  Voir 
(lalilTe,  Notices  qhihd.,  t.  II  (S"  éd.),  p.  684  ; 
France  prot.,  t.  IV,  2«  part.,  p.  24.  {Noie 
des  éditeurs.) 

'  Il  était  le  second  des  sept  lils  de 
l'illu.stre  liuinanisle  Guillaume  Rude,  fut 
reçu  liourjîeois  de  Genève  le  2  mai  1333  et 
mourut  eu  13S7  à  72  ans.  Son  atlacliement 


pour  Calvin  est  connu.  Il  était  seigneur  de 
Vérace  et  c'est  par  ce  nom  qu'il  était  lia- 
bituf'lleinent  désijjin'.  Voir  GalilTe,  ouvr. 
cilé,  t.  III,  p.  8(i:  Fronce  prot.,  2''  éd.. 
t.  III,  p.  :^73.  (Note  des  éditeurs.) 

*  Cet  avocat,  si  frécpiemment  consulté 
par  le  Conseil  et  qui  montra  tant  d'acliarne- 
meut  contre  Servct,  était  de  La  CliAtre  près 
lîourges  ;  reçu  bourgeois  do  Genève  le 
22  avril  1355.  il  mmirul  en  1594.  Voir 
Galiffe,  ouvr.  cité,  t.  II  (2e  éd.),  p.  791  ; 
France  prot.,  2e  éd.,  t.  IV,  p.  314.  Il  ne 
doit  pas  être  confiuidu  avec  .son  neveu. 
Germain  Colladon.  dit  le  jeuiie.  reçu  bour- 
geois le  23  avril  13.53  el  mort  en  1371. 
(Note  des  éditeurs.) 


1000  oi'i'osnio.x   UK   l'iouiu.N    i;r   \)e   va.nukl.  ."iC),") 

sujels  sciiiltlablcs  ;iii.\  IJcilliclicr,  aux  Scpl,  aux  Gentil,  (llialuxl 
cl  aiili'cs  (le  iiK'tiic  Irciiipc  (|iii  a\aiciil  eu  jiis(|iraloi-s  la  l'aNciir  ilii 
|)eu|)le  (îl  (jiii  riaient  parvenus  aux  oiii|)l()is  par  la  brigue  de  gens 
(jui  ne  valaient  |)as  mieux  qu'eux.  L'on  liouvail  aussi  en  même 
temps  (ju'il  était  avantageux  île  reeevuir  ees  gens-là  bourgeois, 
|K)ur  a\()ii-,  (lu  |)rix  de  leur  liourg'eoisie,  de  (pioi  fournira  divers 
besoins  pressans  de  la  ville.  ImiIIii,  l'on  couiplait  ([n'en  leiu- don- 
nant la  (|ualilé  de  bourg'cois,  on  leiu-  rendrait  Iciiis  armes  (uie  la 
eabalc  perriniste  leur  avait  fait  ùler,  connue  nous  l'avons  \ii  ci- 
devant,  ce  qui  rendrait  le  bon  parti  plus  craint  et  plus  respeclt', 
puis(jue  ces  g'ens-là  seraient,  de  celle  manière,  en  élat  de  |ir(''ter 
main  forte  à  la  justice  au  cas  (jue  les  débauchés  et  les  libeilins 
voulussent  connncllrc  (jnchpie  rébellion.  Dans  ces  vues,  le  (lonseil, 
aux  UKjis  d'avril  et  de  mai,  r(^(;ut  au  nomlire  des  bourgeois  dixcrs 
principaux  réfugiés  fraïujais.  Calvin  dit'  (pie  l'on  en  admit,  en  ce 
tem[)s-là,  en  diverses  séances  du  (lonseil,  environ  cincpiante,  des- 
(|uels  les  descendans,  du  moins  de  (|uelques-uns  d'entre  eux,  ont 
rempli  depuis  et  remplissent  encore  aujourd'hui  les  premières 
charg-es  de  l'État. 

Bonivard  remanpie  ■  (pie  d'abord  Perriii  et  Vandel  ne  ti^noi- 
gnèrent  pas  une  grande  répugnance  à  la  réception  de  ces  nouveaux 
bourgeois,  dans  la  pensf'e  que  l'argent  ([u'ils  financeraient  pourrait 
aider  la  Seigneurie  à  payer  ses  dettes  et  entre  autres  à  fournir  les 
intérêts  des  sommes  ([u'elle  avait  emprunlées  depuis  longtemps  à 
Bàle,  mais  (pie,  voyant  en  augmenter  le  nombre  tous  les  jours,  ils 
commencèrent  à  en  faire  paraître  du  chagrin,  sentant  l)ien  (pie  ces 
gens-là,  dont  les  principaux  étaienl  liés  d'une  manière  fort  étroite 
avec  (lalvin  et  (pii  avaient  les  uns  et  les  autres  une  vénération  toute 
particulière  pour  ce  urand  homme,  seraient  dans  des  intérêts  fort 
oppos(''s  aux  leurs  et   donneraient  le  dernier  coup  à  leur  autorité 


'  LeUi-f  cilée,  Ofi.,  I.  XV.  fi    fiTl).  —  cabli',  (|iii  rjiil   \r  nxiible  an   rij(_'i.-(](itijiite- 

Oii  compte,  CI)   ell'et,  tians   le  Livre  des  iikîiiI  des  peniiiistes  et  détei-iniiia  la  pro- 

Bourgeois,  ciiiquaule  FrarKjais  re(:us  entre  testation  d(i  lieutenant  Du  .Mollani.  fNote 

le  18  avril  et  te  9  luai  looo.  A  celle  der-  des  éditeurs.) 

iiiéiedale,  te  Conseil  en  admit  seize  le  iiièdie  -  Ou\r.  cilé.  p.  128. 
joue.  C'est  celle  fournée,  la  plus  considé- 


HGG  DISCUSSIONS    EN    CONSEIL    A    CE    SUJET.  1555 

cliaïK-L'hiiilc.  l'fi  riii  mr-mc  s'al)andoniiail  à  sa  colère  d'uiio  iiiaiiirip 
loul  à  l'ail  indiyiie,  il  en  criail  en  Conseil  sans  aucun  inénaycnient, 
il  s'eni|>or(ai(,  il  jelail  sou  bonnet  par  terre,  comme  il  avait  accou- 
tumé de  l'aire  ciuand  il  voyait  prendre  (pielque  délibération  f|ui 
n'était  pas  de  son  goût'.  Il  disait  ([u'à  la  manière  dont  on  s'y  pre- 
nait, on  verrait  dans  peu  (jue  les  Français,  non  seulement  chasse- 
raient les  anciens  citoyens  de  la  ville,  mais  même  qu'ils  la  ven- 
draient au  roi  de  France  ou  à  (pielque  autre  prince.  Bonivard  ajoute 
(juc  Vandel  ne  parlait  pas  sur  cette  matière  avec  le  même  emporte- 
ment (pie  Perrin,  (pioi(}u'il  fit  tout  ce  (pi'il  pût,  par  des  voies  plus 
fines  el  |»Ius  d(''tournées,  pour  s'op|)oser  à  la  réception  des  nou- 
veaux bourgeois.  (Ju'enHn,  voyant  l'un  el  raiilre  (pi'ils  ne  pou- 
vaient pas  réussir  dans  leur  dessein,  ils  pioposèi'ent  que  si  l'on 
voulait  donner  la  bourgeoisie  à  tant  de  nouveaux  venus,  ce  fût  à 
ces  deux  conditions  :  l'une,  qu'on  ne  leur  rendît  pas  leurs  armes, 
l'autre,  (pi'ils  n'eussent  de  voix  délibérative  ni  dans  le  Conseil 
Gén(''ral,  ni  dans  aucun  autre  Conseil,  de  dix  ans.  L'on  disputa 
beaucoup  et  à  diverses  fois  en  Conseil,  mais  les  délibérations  furent 
toujours  contraires  aux  intentions  de  Perrin  et  de  ses  suppôts  ; 
les  bourgeois  (|ni  furent  reçus,  le  furent  à  la  manière  accoutumée 
avec  tous  les  privilèges  accoutumés  à  la  bourgeoisie  et  sans  aucune 
des  conditions  |)ro|)osées  par  Perrin. 

Bonivard  dit'  (pTentre  ceux  qui  lui  résisti-renl  dans  le  Conseil, 
le  premier  syndic  Lambert,  (pii  s'était  toujours  opposé  avec  vigueur 
aux  desseins  de  Perrin,  fut  celui  qui  le  fit  avec  plus  de  force  et  que, 
pour  réfuter  les  mauvaises  raisons  (pie  la  faction  perriniste  allé-- 
guait  contre  la  réception  des  nouveaux  bourgeois  et  faire  connaître 
en  même  temps  le  chef  de  cette  cabale,  il  dit  en  opinant':  «  Je  suis 
surpris,  magnifiques  seigneurs,  (pie  le  capitaine  Perrin  et  le  sei- 
gneurVandel  s'emportent  autant  qu'ils  le  font,  (pi'ils  soutiennent  que 
les  nouveaux  bourgeois  chasseront  de  la  ville  les  anciens  citoyens 
et  ([ue  même  il  est  à  craindre  qu'ils  ne  soient  assez  scéh'rats  pour 
trahir  la  Ville'etla  remettre  au  roi  de  France  ou  à  quelque  autre 
|irince.  Ces  soupçons  sont  très  mal  fondés  et  contre  toute  vraisem- 

'  Hoiiivaril.  onvr.  rid',  p.   129.  '^  IbiiL,  lue    i-it. 


l555  DISCOURS    Di;    SY.NUIC     LAMIîKItT.  .Kiy 

blaiicc  :  ces  i^ens-là  oui  filiaiiddiiiK-  Iciii'  painc,  lriii-s  iiarciis,  leurs 
amis,  leurs  l)iens,  pour  tr('''(re  |)aseoiili'aiiils  (r(ili(''irà  leur  iii'iiKM' (iiii 
voulait  les  (•olllrailulr(^  à  se  souuieltre  à  uu  culle  su|)erslilieu.\  et 
iiluhUre,  ooulre  les  inouvcuKuis  de  leur  eouscieiice.  (Juellc  appa- 
rence ([u'ils  voulus!«eul,  de  jt^aîté  de  co'ur,  après  avoir  écliap|)é  à  un 
aussi  grand  nialliein',  s'y  ploiii'er  de  nou\cau,  eu  se  souuiellaiil  de- 
rechef |);ir  la  traliisou  la  plus  lâche  el  la  plus  uidu^ue,  au  joui;  ipiils 
ont  eu  le  bonheur  de  secouer"?  Uuelle  apparerice  encore  i|ucdesyens 
de  |irovinces  si  ditlV'nwit.es  et,  pai-  eons(''(pieiil,  de  caractères  el  d'iu- 
lérèls  si  divers  ipi'il  n'est.  nuUeaient,  vraisendjlahle  qu'ils  se  soient 
entendus,  lussent  entrés  dans  Genève  concourant  tous  dans  le 
ui('ine  desseiu  inlaun-  (|u'ou  leur  ail  l'ihue  ?  (  lerles,  ajoutait-il,  en 
s'adressani  à  l'erriu,  je  ne  couiprends  pas,  capilaine,  d'où  vous 
viennent  des  soupçons  et  des  délicalesses  de  cette  nature;  vous  ne 
les  aviez  pas,  il  n'y  a  |)as  dix  ans,  lorsrpu'  vous  vouliez  ipie  l'on 
reçût  dans  la  \ille  deux  cents  chevau-léyers  (|ui  tissent  serinent  au 
roi  de  France.  Vous  voulez  bien  que  l'on  reçoive  les  étrangers 
lioiu'geois  sous  doux  conilitions,  l'une  i|iu'  l'on  ne  leui'  rende  jias 
leurs  armes  et  l'autre  (pi'ils  n'aient  de  voix  déhbéi'ative  en  aucun 
(lonseil,  dedix  ans.  Mais  de  quel  usage  nous  seraient-ils,  si  nous  les 
laissions  dc'sarmés?  S'il  survenait  une  alarme  dans  la  ville,  pendant 
que  chacun  d'eux  irait  prendi'e  ses  armes  chez  son  capitaine  et  les 
reconnaître,  (pie  ue  pouirait  pas  faire  l'eimeuii?  Ne  serait-ce  pas 
aussi  leui'  faire  une  grande  injustice  ([ue  de  les  priver  t\v  tous  les 
honneurs  et  de  tous  les  (Conseils,  après  (ju'ils  auraient  acheté  la 
bourgeoisie  et  pendant  (ju'ils  supporteraient  actuellement  les  char- 
ges tle  l'Imitât?  Ena-t-on  usé  ainsi  envers  nos  [trédécesseurs?  Lecjuel 
de  nous  peut  se  vanter  d'être  sorti,  depuis  cent  ans  en  çà,  de  race 
de  citoyen"?  Quand  nos  pères  ont  été  reçus  bourgeois,  ils  ont  <''té  en 
mi'ine  tem|)s  regardc's  comme  admissibles  à  tous  les  honneurs  de  la 
Républiipie,  jus(pi'à  pouvoir  être  faits  conseillers  du  Petit  Conseil 
et  même  syndics,  ([uoi([u'ils  ne  donnassent  pas,  |)Our  ac([uérir  la 
bourgeoisie,  des  sommes  à  peu  près  aussi  grandes  que  le  sont  celles 
que  fournissent  ceux  qui  veulent  aujourd'hui  devenir  bourgeois. 
Ainsi  je  suis  d'avis,  qu'autant  qu'il  se  présentera  d'honnêtes  gens 
(pii  demanderont  la  bourgeoisie,  nous  les  recevions  avec  plaisir  et 


508  PEKKIN    ET    SES    ADHÉRENS    EXCITENT    LE    PEUPLE.  1055 

Hiix  coïKlilioiis  que  le  sont,  tous  ceux  qui  oui  |irésentement  le  même 
droit  '.  » 

Il  est  aisé  de  s'iuiaginei'  conil)ieii  uu  discours  de  cette  uature 
augmenta  la  colère  de  Perrin,  surtout  à  cause  du  reproche  des 
chcvau-lég'ers.  Aussi  dès  lors,  voyant  (ju'il  n'avait  [)lus  de  crédit 
dans  le  Conseil,  il  tourna  toutes  ses  vues  du  côté  du  peuple  et  ne 
chercha  avec  ses  adhérens  qu'à  s'attirer,  parmi  la  multitude,  des 
suffrages  et  un  nombre  suffisant  de  gens  de  main,  sur  (|ui  il  pût 
compter,  poui-  se  rendre  maître  des  affaires  par  la  force. 

Pour  y  réussir,  il  se  trouvait  tous  les  jours  dans  les  cabarets 
et  dans  d'autres  lieux  où  ses  amis  les  plus  alïid(''s  faisaient  rencon- 
IriM- (piaiilit('' de  gens  de  la  lie  du  peuple.  En  buvant  et  mangeant 
ensemble,  la  conversation  ne  mancpiait  pas  de  tomber  sur  le  gouver- 
nement contre  lecpiel  Perrin  et  ses  adhérens  faisaient  des  plaintes 
très  vives  et  très  amèrcs;  ils  s'arrêtaient  surtout  à  la  réception  des 
nouveaux  bourgeois,  plainte  à  laquelle  il  ne  leur  était  pas  difficile 
(le  donner  un  air  de  plausibilité. 

Le  Conseil,  disait-on  à  ces  gens-là,  ne  garde  plus  de  ménag-e- 
mens  avec  vous  :  il  crée  tous  les  jours,  à  t<jrt  et  à  travers,  un  si  grand 
noudjre  de  bourgeois  que,  dans  peu,  les  nouveaux  surjtasseront  de 
Ijeaucoup  les  anciens  citoyens,  car  nous  savons  (ju'on  en  veut  rece- 
voir jus([u'à  mille;  alors  on  ne  fera  plus  aucun  cas  de  vous,  vous 
n'aurez  plus  de  part  aux  honneurs  que  l'on  réservera  pour  ces  nou- 
veaux venus  pour  lesquels  seuls  il  paraît  clairement  que  le  magis- 
trat a  de  l'affection.  Ainsi  ceux  à  la  fermeté  et  au  courage  desquels 
la  Ville  est  redevable  de  sa  liberté,  les  familles  dont  les  ancêtres 
et  les  chefs  n'ont  épargné  ni  leurs  biens,  ni  leur  vie,  pour  secouer 
le  joug  des  princes  qui  la  tyrannisaient,  auront  la  mortification  de  se 
voir  supplantés  par  des  inconnus^  peut-être  |)ar  des  ennemis  secrets 
de  la  liberté  de  Genève,  par  des  Français  en  un  mot,  ipii  n'ont  d'au- 
tre vue  (|ue  celle  de  remettre  à  lem-  prince  cette  ville  lors({u'ils 
seront  en  assez  grand  nombre  pour  croire  de  ()Ouvoir  venir  à  bout 
d'un  tel  dessein.  Oue  l'argent  qu'ils  donnaient  avec  tant  de  facilité 
pour  acheter  la  bourgeoisie  et  dont  on  se  félicitait  connue  d'une 

'  Gautier  repi-oiluit  ici,  dans  un  style  rajeuni,  le  discours  que  Bonivard  {loc.  cit.) 
allribue  au  syndic  Laniherl.  (Nute  des  i'dileiivs.) 


1555  CO.NClIJAlU'LIvS    DliS    CIIKFS     l'KlUUMSTKS.  5()() 

chose  iixaiilimcusc  à  lit  l\(''|)iil)li(|ii('  (''lail  le  prix  r;it;il  ;iii(|m'l  fllo 
vondiiil  s;i  lilicrh'  cl  (\\\c  la  l'raiicc  le  l'oiiiiiissail  |iciil-r'lfc  sons 
main,  liicii  assiii'(''('  de  se  dédoiiitiiai'er  aiiipleiiicnl ,  dans  la  snile, 
de  ces  sortes  tl'avances.  Ainsi  c'en  est  fait,  ajoiilail-on,  de  cetle 
pauvre  ville  ponr  laf|iielle  nous  avons  tant  et  si  longtemps  com- 
hatlu;  adieu  sa  liberté,  elle  est  Iraliie,  notre  clièrc  patrie,  si  nous  ne 
ranimons  notre  zèle  pour  sa  conservation  et  si  nous  ne  prenons 
incessamment  ([uekiue  résolution  généreus(>  pour  la  lirer  de  Tat- 
f'reux  malheur  dans  lecpiel  on  méilile  de  la  plonger. 

Tels  élaient  les  discours  cjue  l'errin,  Vandel,  Franeois-Uaniel 
et  Philibert  Berthelier,  Cliabod,  Pierre  Verna,  (Jlaude  Genève  et 
autres  suppôts  de  la  cabale  perriniste  tenaient  de  tous  côtés  par  la 
ville,  dans  les  rues,  dans  les  places  publicpies  et  dans  les  cabarets, 
pon>r  nu'Ki'e  le  peu|)le  en  nionveinent  et  l'exciter  à  la  s(''(lition.  Mais 
ils  ne  se  bornaii'ul  |)asà  ces  sortes  de  plaintes  générales  :  ils  tenaient 
des  assemblées  entre  eux  et  concertaient  avec  application  les  uKjyens 
défaire  réussir  leur  dessein.  Chabod,  ([u'ilsap[)elaient  le  /Joinba/-(/i, 
était  maître  de  l'artillerie,  Claude  Cienève  était  capitaine  du  boule- 
vartl  de  Longenialle,  où  il  y  avait  de  la  poudre  et  des  armes  ;  le  frère 
de  celui-ci  avait  la  garde  du  clocher  de  Saint-Pierre  et  l'on  pouvait, 
|>ar  son  moyen,  aller  à  la  grande  cloche;  Pierre  Verna  a\ait  (jnelipie 
inspection  sur  les  |)ècheurs  et  sur  les  bateliers;  F'rançois-l-)aniel 
i3erlhelier  était  maître  de  la  monnaie  ;  avec  ces  avantages  ils  ne  dou- 
taient [)oint  de  venir  facilement  à  bout  de  tout  ce  qu'ils  voudraient 
entreprendre. 

(Jnand  les  chefs  ('taient  ensend>li',  ils  s'i^xhortaient  les  uns  les 
autres  à  s'assurei-  de  Ions  ceux  de  leur  dépendance.  «  .le  parlerai, 
disait  Pierre  Verna,  aux  bateliers  et  aux  pécheurs,  ils  sont  tous  mes 
valets.  ))  ((  L'on  [)eutcom[)ter  sur  les  gens  de  la  monnaie,  disait  Fran- 
çois-Daniel Berthelier,car  j'en  fais  ce  (pieje  veu.x.  »  i*i(;rre  Vandel, 
([uilogeaitauBourg-de-Fouretqui  en  était  capitaine,  faisait  espérer 
([u'il  gagnerait  ceux  de  ce  (juartier.  (  ".hacun,  en  un  mot ,  promettait  de 
faire  de  son  côti'  tout  ce  (pii  serait  en  son  pouvoir.  Ces  chefs  ensuite 
se  rendaient  compte  des  progrès  rpi'ils  avaient  faits  et  leurs  entre- 
vues devenaient  tous  les  jours  plus  frc^pientes;  le  lieu  où  ils  s'as- 
semblaient le  plus  souvent  était  le  boulevard  dont  était  capitaine 


rt-jO  PROJETS    DES    PEHRINISTKS.  l555 

CUitiilo  GeiK've.  Là,  ils  s'animaient  les  uns  les  autres  el  ils  |)ous- 
saient  toujours  plus  en  avant  leurs  projets  séditieux  :  il  ne  tau!  pas, 
ilisaient-ils,  se  laisser  niàtiner  aux  Français  et  à  leurs  proteeleurs, 
mais  il  Faut  leur  l'aire  voir  (pi'il  y  a  eneore,  dans  la  ville,  un  nombre 
plus  i^rand  (pi'ils  ne  jiensent  de  bons  Genevois  prêts  à  défendre  leur 
lilicrli'  au  pc'ril  de  leur  vie  et  de  (ont  ce  (pi'ds  oui  de  [dus  cher,  et, 
piMii'  l'cuNerser  loul  d'un  coup  leurs  |)i'()jets,  il  est  de  la  |)rudence 
de  les  prévenir  en  l'aisanl  main  basse  sur  ces  i>ens-là  et  en  com- 
mençant par-  ceux  du  Conseil  ipii  lessoutieiment  et  (pii  avaient  juré 
depuis  si  longlemps  la  morl  d(î  l'errin  et  de  Vandel,  conij)lot  dans 
le(juel  Calvin  lui-uKwue  avait  tremp('\  Ou'ainsi,  il  l'allait  se  d<'Faire 
des  syndics  Laudjert  et  Aubert  el  des  conseillers  (^orue.  De  Fosses, 
Pernet  etBaudichoii  ;  (pu^  ces  deux-ci,  surtout,  ne  devaient  |»as  être 
é|»ar^iiés,  puis(|u'oii  avait  ôté  du  Conseil  Gaspard  Favre  et  Jean- 
liaptiste  Se|)t  pour  les  y  faire  entrer. 

En  même  temps  (pi'ils  excitaient  leur  l'aiçe  contre  les  Français 
et  leurs  protecteurs,  ils  n'éparqnaient  pas  les  immstres:  ils  disaient 
d'eux  (pi'au  lieu  d'('tre  les  |)asleurs  du  troupeau  (pii  leui' avait  été 
commis,  ils  en  ('laient  les  l(iu|)s,(pii  ne  cherchaient  qu'à  les  conduire 
les  uns  et  les  autres  au  gibet;  (pie  la  doctrine  (pie  Calvin  enseii^nait 
sur  la  |)r('destinatioii  était  tri'-s  dangereuse,  (pi'clle  avait  ét(''  con- 
daniiK'e  à  IJeriie,  rpie  lîolsec,  Zébédée  et  Sébastien  Fonselet  avaient 
eu  là-dessus,  et  sur  d'autres  poinlsde  la  religion,  des  idt^es beaucoup 
plus  justes.  Ou(^  Calvin  voulait  ("Ire  le  mailrc;  dtîs  consciences,  ipi'il 
se  donnait  des  airs  de  prince  et  d'iîvèipie,  (pie  si  l'on  en  demeurait 
à  ce  (pii  avait  été  fait  à  l'égard  de  rexcommunication,  il  viendrait 
à  bout  de  tout  ce  (ju'il  voudrait  dans  Genève  et  (pi'il  ferait  déposer 
du  Conseil  ([ui  bon  lui  semljlerait;  <pi'en  un  mot,  comme  Calvin  et 
ses  collègues  ('■laieiit  li(''s  d'une  manière  fort  étroite  avec  leurs 
(Mmcmis,  il  (''tail  à  pr(i|)()s  de  s'en  soiucnir  oX  (jiie,  (piaud  les  choses 
seraient  amenées  au  [)oiut  (pie  les  bons  citoyens  se  |)roposaient,  il 
fallait  |)enser  aux  moyens  de  faire  repentir  les  ministres  de  la  con- 
duite (pi'ils  tenaient  à  leur  égard  '. 

'  Tous  ces  détails  toncliant  les  projets  du  parti  perriniste  sont  tirés,  dit  une  note 
(le  Gantier,  des  «  Procîédures  criminelles.  »  On  en  trouve  efTeclivenient  une  partie  dans 
tes  réipiisitoires  du  procureur  générât  contre  Pierre  Vandel,  l^liililsert  Bertlietier,  Jean- 


I,).).)         l'UK.MIEKK     l'UOlHSlATIO.N     1)1       l.li:ini;,\A.\T     Di:     .MOI.I.AKl).  .J^l 

.liis<|iii'-l;i,  les  st''(lilioii.\  n'avauMil  en  encore  (|iie  des  viii-s  i;(''iié- 
rales  e(  des  ich'-es  vagues  du  luuudie  «[u'ils  voulaieiil  excil.ec-.  Mais 
enliii,  après  avoii' à  dixci'ses  lois  contV'ré  enire  eux,  ils  eoneluiciil 
(|iril  t'allail  coMiiiu'iieer  |iai"  [lofler  des  plaiiilesau  (louseil  oi-ditiaire 
du  li()|)  içraïul  noruluc  de  bourgeois  (|ii'il  reeevail  Lous  les  jours 
et  le  prier  ilc  n'eu  reee\()ir  pas  davaiilai^c.  Alin  que  leurs  plaintes 
fussent  mieux  ('■couti-es,  ils  ri'soliu'enl  de  les  l'aire  porler  jiar  ipiel- 
(pie  lion  11  ne  de  poids  cl  iik"' nie,  s'il  se  pou  \  ail ,  par  ipiel(Hie  corps  (pu 
tînt  ini  rani-cousidérahle  ilans  Tl'llal.  Ils  se  servirent,  |)ourcel  elVel, 
d'Iludriod  Du  .Mollard,  lieutenaul,  ami  el  compère  de  Peirin.  (lal- 
\in  dit  (pi'il  l'ut  si'duit  et  sul)orné;  ils  persnadèreiil  ce  mai^islral  de 
la  justice  de  leurs  |)lainles  et  obtinrent  de  lui  (pTil  |)arlerait  |)our 
eux.  iludriod  l)ii  .Mollard  se  |ir(''senla  donc  eu  ( '.onsed  ordinaire, 
le  luiiili  i.'i  mai,  accompag-né  de  .Nicolas  (ientil,  IJaltliasar  Sept  et 
Jean-1'liililiert.  Bonna  auditeurs,  lesijuels  depuis  lonylenips  étaient 
des  princijiau.x  soutiens  de  la  cahale  libertine  el  ipii  avaient  sans 
doute  le  secret  du  dessein  ijui  se  traînait.  Tout  le  corps  donc  de  la 
justice  inférieure  étant  entré  en  Conseil,  représenta  |)ar  la  bouche 
de  son  chef  qu'ayant  aperçu  qu'il  paraissait  beaucoup  de  iiiécon- 
tenteuient  pariiii  le  peuple  de  ce  ipie  l'on  recevait  un  si  grand  nom- 
bre de  bourgeois,  tous  d'une  même  nation,  ils  avaient  cru  ipi'il  était 
du  devoir  de  leur  (-liarge,  non  seulement  d'en  avertir  le  (lonseil, 
mais  aussi  de  le  prier,  avant  de  passer  plus  outre,  d'assembler  le 
Conseil  des  Deu.v  Cents  pour  y  mettre  sur  le  tapis  la  question  s'il 
était  du  liieii  de  l'Ktat  de  recevoir  davantage  de  bourgeois;  cpi'ils 
trouvaient  les  plaintes  des  citoyens  liicn  fondées  et  que  si  le  Conseil 
ne  voulait  pas  y  avoir  égard  el  assembler  le  Deu.Y  Cents  comme 
ils  respi'-raient,  ils  seraient  contraints,  pour  leur  décharge,  de  por- 
ter eu.x-mèmes  la  (juestiondaus  le  t^onseil  et  même,  s'il  était  néces- 
saire, au  Conseil  Général.  Le  Conseil  ordinaire,  peu  frajipé  de  ces 
menaces,  répondit  aux  lieutenant  et  auditeurs  qu'il  demeurerait  à 


Bapt.  Sept,  etc.  (.\rcliives  de  Genève,  Procès  criiii.,  n»  oiîO),  mais  un  document  de  ce 
genre,  rédigé  par  des  adversaires  actiarnés,  ne  constitue  puiiit  une  preuve  suffisante  de 
la  réalité  des  intentions  et  des  discours  de  ceux  que  l'on  voulait  trouver,  à  tout  prix, 
coupables  d'un  complot  saiiiiuinaire  contre  le  gouverneinent  et  les  niairislrats  de  la 
Répnbliijue.  Voir  aussi  plus  bas  notre  i  de  la  p.  .>78.  {Note  des  éditeurs.) 


5^2  SKGONDE    PROTESTATION    UE    DL"    MOLLARIJ.  l555 

l'usai;;e  (|iii  (Mail  de  recevoir  les  bourgeois  quand  il  le  Irouverait 
à  propos  et  lorsque  le  bien  de  la  Répul)li(|ue  le  demandait'. 

Cette  réponse  l'ut  aussitôt  sue  de  tous  les  chefs  des  sédi- 
tieux, qui  s'asseinblèieut  le  jour  même  au  bastion  de  Long-emalle. 
Perrin,  Vandel,  les  Berthelier,  Claude  Genève,  Chabod,  Pierre 
Verna  avec  le  lieutenant  Du  Mollard  s'y  rencontrèrent;  ils  soupè- 
rent  ensemble  et,  parlant  de  ce  qu'il  y  avait  à  taire,  P'rançois-Daniel 
Berllielier,  qui  était  l'un  des  plus  échauffés  et  des  plus  en  colère  du 
relus  (pi'avait  fait  le  Conseil,  dit  (pie,  puis(^[U(;  le  magistrat  n'avait 
tenu  aucun  conqjle  de  la  prière  qu'avait  l'aile  h;  corps  de  la  juslice, 
il  fallait  aller  à  lui  en  plus  grand  nombre  et  (pie  le  lieutenant  et  les 
auditeurs  fussent  du  moins  accompagnés  d'une  (juarantaine  de 
citoyens  \  Perrin  ne  g'oùta  j)as  d'abord  cet  avis  :  il  témoigna  aux 
autres  qu'il  craignait  qu'une  démarche  d'un  aussi  grand  (k'iat  ne  fît 
un  mauvais  elfel,  fpi'elle  n'était  jjas  encore  de  saison,  (pi'il  se  |)ou- 
vail  Irouver  parmi  la  troupe  (juehpie  particulier  imprudent  et  ein- 
port(''  (pii  dirait  des  choses  dont  ils  se  repentiraient  dans  la  suite  et 
(|ui  l'cndrait  leur  cause  de  bonne  (|u'elle  était,  mauvaise.  <Ju'il  \au- 
(hait  beaucoup  mieux  (pie  le  lieutenant  et  les  auditeurs  seuls  se 
présentassent  dencjuveau  au  Conseil  et  pressassent  encore  la  nu^-me 
demande,  ce  (pii  ferait  un  aussi  bon  elfet.  Mais  les  autres  chefs 
de  la  sédition  ne  furent  pas  de  cet  avis  :  em|)ortés  par  la  passion, 
ils  se  proposaient  d'(''p()uvantcr  le  magistral  par  un  altioupement 
considérable  et  Fou  conclut  (pie  l'on  ferait  acconqiagner  le  lieu- 
tenant à  la  maison  de  ville,  le  lendemain,  d'cnvii'on  (juarante 
[jersonnes. 

La  chos(^  fut  exécutée  comme  elle  avait  été  résolue  :  le  lieute- 
uaul  Du  Mollard  et  ses  auditeurs,  suivis  d'un  tas  de  canailles,  pres- 
(pie  tous  balelieis  cl  pécheurs  el  doiil  plusieurs  même  ir(''laieiil  ni 
citoyens,  m  boui'geois,  aruu's  de  Ioniques  épées,  vim'ciil  iienrler  à  la 
poi'le  du  Conseil.  Bonivard  dit  (pi'ils  étaient  environ  de  deux  à  trois 
cents.  Le  saulier  ayant  ra|)porlé  (pi'ils  élaient  en  si  grand  nombre 
el  fpie  la  |)liiparl   a\ait  \inv  mine  h('re  et  ai'rogante,  le  (^jnseil  en 

'  R.  (;..  vol.  4!(,  I"  7'i  1-0.  |irouès  Je  FiaïK-ois-Daniel  Berthelier,  au- 

-  Procédures    criiiiiiielles    (yote    de      joiinriiiii  |ierilii.  {Note  des  éditeurs.) 
l'duleur)  ;  il  s'ugil   1res  |iroljul)leiiieiit  du 


1555  AririTDi';   di     consimi,.  fi'y,'^) 

fui  ('Ioiuk''  cl  il  (il  (lire  ;'i  ces  i>('ns-l;i  (|iic  ce  n'i'-lail  pas  la  (■(iiiliiiiic 
(\c  donner  audience  à  lanl  de  nioiide  à  la  l'ois  cl  ([n'il  snl'lii-ail  «Ten- 
Icndrc  les  piùncipanx  d'enli'c  eux.  L'on  fil  anssil(')f,  cnlr'ci-  le  lieiile- 
nanl  cl,  ses  andilcnrs  cl  les  autres  liircnl  laissés  dehors.  DiiMollard 
reprcscnla  les  mêmes  choses  qn'il  avail  dilcs  le  jom- anpar-avanl, 
ajoiilanl,  (jii'il  avail  clé  charité  par-  Ions  ceux  (jni  l'avaienl.  suivi  cl 
par  quanlilé  d'auli'cs  ciloycus  de  poilei-  la  parole  poni- eux  cl  de 
s'opposer  en  leur  nom  à  la  r('"cepli()n  de  lanl  de  liouri^cois,  ce  (pii 
ne  se  pou\ail  l'aii'c  ipTau  pr('|ndiec  des  |)lus  anciens  cihn'cns  sur 
les  ruines  des(pu'ls  c(^s  nouveaux  venus  s'élèveraienl  ;  (pic  rien  ne 
sérail,  |)lus  injusie  cl  plus  Irisle  en  même  leiups,  poui-  ceux  i\\i\ 
avaienl,  comhallii  pour  conserver  à  la  Ville  sa  lihcrié,  (pic  de  voir 
occuper  les  premiers  si(''i^cs  de  la  magisiralui'e  par  les  enrans  de 
ces  g'ens-là,  pendani  (pic  les  leurs  seraieni  (''loiyiK's  du  i^oin crne- 
menl,,  comme  la  chose  n(>  man(|uerail  pas  d'arriver  ;  (pi'aiiisi  ils 
priaicnl  ledonseil,  par  l'inh-ivl  rpi'ils  |)rcnaienl  au  bien  public,  non 
sculemeiil  de  cesser  de  n^cevoir  des  bourgeois,  mais  m('''me  de  ren- 
dre l'argenl  à  ceux  à  ipii  la  bourgeoisie  avail,  été  conl'érée  depuis 
r[uel(]ue  temps,  ou  du  moins,  s'il  ne  trouvait  |)as  à  propos  de  leur 
accorder  leur  d(^maii(lc,(lc  la  porleraii  (lonseil  des  Deux  (lenisdaiis 
lequel  ils  souhaitaient  d'avoir  audience  '. 

11  y  eut  beaucoup  de  bruit  au  Conseil  siu-  cette  affaire  :  Perrin, 
Vandel  et  leurs  amis,  lirant  bon  augure  du  nombre  qui  avait 
accompag-né  le  lieutenanl  à  la  maison  de  ville,  et  en  concevant  de 
grandes  espérances,  parlaient  d'un  Ion  extn'memeni  liaiil  et  vou- 
laient absolumcnl  (pi'oii  leur  accordai  leur  demande,  mais  ils  ne 
fireni  pas  la  plus  grande  voix.  Le  Conseil  n'-pondil  à  Du  Mollard 
(pi'il  avait,  pom-  le  moins,  aulanl  à  cieur  le  bien  public  <[ue  lui  et 
la  troupe  (pii  l'avait  accompagné  et  ([u'il  saurait  y  pourvoir  d'une 
manière  cpie  loiil  le  monde  en  sérail  conleni  ;  que  cependant,  on 
leur  ordonnail,  aux  uns  cl  aux  autres,  de  se  i-etirer  inccssaminenl 
chacun  chez  soi,  et  de  se  garder  bien  de  l'aire  de  nouveaux  allroii- 
pemens  (jui  ne  |)ouvaienl  causer  (pie  du  Iroiiblc  et  du  ([('■sordre 
flans  la  vill(>,  doiil  les  siiiles  seraieni  l'àcliciises '■. 

'  n.  C.  vol.  W,  fo  7fi  vo  (T),  mai);  =  l!(iiiiv,inl.  loc.  fil.;  I!.  ('...  vul,  W. 

Bonivni'il,  rmvr.  (Mlr.  |i.  d.3:i.  |o  70  y". 


')-jli  KlvVIONTKANCES    l)("    CONSEIL    A    UT    MOLl.AKU.  1 555 

Ce  second  rot'ns  n'augmeniji  pas  peu  rirrllalion  des  séditieux, 
ils  s'en  relournèrenl  grondant,  dit  Bonivard,  dans  leurs  assem- 
blées tavernières.  Effectivement,  il  paraît  par  les  procédures  crimi- 
nelles (jue  l'on  tint  dans  la  suite  contre  les  chefs  de  la  sédition', 
qu'ils  soupèrent  ensemble  le  même  jour  et  qu'ils  résolurent,  dans 
ce  repas,  de  se  présenter  de  nouveau  en  Conseil,  le  jeudi  suivant, 
en  un  si  grand  nombre  que  le  Conseil  fût  porté  par  là  à  ne  pas 
mépriser,  comme  il  avait  fait  jusqu'alors,  leur  demande. 

Le  lendemain,  qui  fut  le  mercredi,  il  n'y  eut  pas  d'attroupe- 
ment séditieux  (]ui  fit  (juelque  éclat.  Perrin  et  les  autres  chefs  se 
contentèrent  d'avertir  leur  monde  pour  l'assignation  du  jeudi, 
lacpielle  n'eut  pourtant  pas  de  lieu',  soit  (pie  les  chefs  n'eussent  pas 
pu  s'assurer  encore  d'un  assez  grand  nondjre  de  gens  pour  se 
rendre  à  la  maison  de  ville,  soit  qu'ils  voulussent  prendre  des 
mesures  plus  fortes  et  plus  efficaces,  non  seulement  pour  empêcher 
le  Conseil  de  recevoir  davantage  de  bourgeois,  mais  aussi  pour  se 
rendre  alisoinment  maîtres  des  choses.  Je  trouve  dans  les  registres 
pidilics  (pie  le  Conseil,  indigiu''  du  personnage  qu'avait  fait  le 
lieutenant  Du  Mollard,  le  fil  apjieler  ce  joiii-là  devant  lui  pour  lui 
en  témoigner  sa  surprise  ;  ou  lui  ordonna,  en  même  temps,  de 
diVlarer  ipii  étaient  ceux  (pii  l'avaient  engagé  à  faire  une  démarche 
aussi  indigne  de  son  caractère,  à  quoi  il  répondit  que  personne  ne 
l'y  avait  contraint  et  qu'il  ne  l'avait  fait  que  pour  satisfaire  au 
(h'sir  de  plusieurs  citoyens  (pii  l'en  avaient  sollicité,  parce  (ju'il 
trouvait  leur'  demande  juste  et  pour  emp(5clier  ces  gens-là  de  se 
porter  à  tpiehpie  extrémité  fâcheuse,  au  cas  (jii'ils  n'eussent  trouvé 

'  Archives  de  Genève,  Procès  crim.  maire  de  ce    procès.)  lîoset' dit  la  niêtiie 

(de  Claude  Genève),  no  .^35;  Carnet  des  chose  et   son    récit,  comme   on   voit,   se 

informations,  déposition  n»  135.  (Noie  des  trouve  conlirmé  sur  ce  point  par  un  docn- 

i'diteurs.)  ment  officiel.  Roget  (p.  242)  conteste  l'exac- 

*  Cela  ne  nous  paraît  pas  certain  ;  titude  de  l'assertion  de  Roset,  le  registre 
on  trouve  eu  ellel,  dans  le  procès  déjà  du  Conseil  ne  mentionnant  pas  de  dé- 
cile (n°  iiSO).  que  »  mesmes  le  jeudy  jour  monstralion  populaire  dans  la  journée  du 
de  ladie  sédition  revindreul  en  la  maison  16,  mais  il  suffit  de  jeter  nn  coup  d'<eil 
de  la  ville  pendant  que  noz  d'z  srs  te-  sur  les  protocoles  du  13  au  16  pour  cons- 
noient  leur  conseil,  tellement  que  aultrc  tater  qu'ils  ne  relatent  les  événeniens  que 
ne  se  pouvoil  comprendre,  sinon  qu'ils  vo-  d'une  manière  très  incomplète.  {Note  des 
lussent  forcer  le  rnai^istrat  si  Dieu  ne  heubt  cditeurs.) 
remédié.  »  (Voir  plus  loin  le  texte  du  som- 


ASSEMHI.KKS    l'EKItl 


.MSIKS     IA-.     \(\     MAI 


575 


personne  qui  cùl  vonlu  pailcr  ponr  eux;  (in'cn  un  mol,  il  n'jiv.'iil 
en  en  vue,  dans  lont  son  |)rocé(l('',  t]\w  le  [dus  i;iaii(l  liicn  de  la 
Répuhli([iic  '. 

Soit  (jue  Du  MoUanl  tut  regardé  coumip  un  bon  lionniie  dont 
les  inlentinns  n'avaient  |)as  été  mauvaises,  soit  ([ue  le  magistral  ne 
tut  pas  maître  de  |)rendre  quelcpie  résolution  un  peu  vigoureuse 
contre  des  démarches  de  cette  nalur(>,  à  cause  du  grand  nombre  de 
personnes  ipi'il  v  avait  dans  le  Conseil  dévouées  à  IVrrin  el  à 
Vandel,  soit  que,  comme  il  n'est  (pie  trop  ordinaire  dans  ces  sortes 
d'occasions,  la  peur  eût  saisi  les  mieux  intentionnés  |)oin-  le  l)ien 
public,  quoi  qu'il  en  soit,  il  est  certain  que  l'on  ne  prit  alors  aucune 
pri'canlion  contre  les  niouvemens  séditieux  (pi'il  était  à  craindre 
que  l'on  vît  se  rendre  tous  les  jours  plus  tacbeux.  Tout  ce  (pie 
l'on  fit  se  réduisit  à  augmenter  de  (pielques  personnes  le  giiel  (|ui 
se  faisait,  dans  ce  temps-là,  toutes  les  nuits  dans  la  ville,  par  des 
conseillers  du  Petit  et  du  Grand  Conseil,  et  (|ue  l'on  en  doima  la 
commission  à  des  gens  que  l'on  savait  sûrement  <^"tre  dans  des 
idées  toutes  ditVérentes  de  celles  de  Perrin  et  de  sa  cabale'. 

CependanI  les  chefs  des  séditieux  faisaient  tous  leurs  (efforts, 
de  tous  les  côU'-s  de  la  ville,  pour  grossir  le  nondjre  de  leurs  parti- 
sans'. Il  V  t^nt  divers  repas,  et  à  diner  et  à  souper,  dans  différens 


'  H.  ("..,  vol.  Ift,  l'o  77  V"  (l(i  mai). 

■'  liDiiivard,  oiivr.  cité,  p.  134. 

^  Outre  les  auteurs  contemporains, 
Bonivanl.  Roset  et  Calvin,  notre  historien 
a  consul tti,  pour  composer  le  récit  île  la 
joarnée  du  10  mai,  les  documens  ,'[uc  lui 
ont  fournis  les  Archives  de  Genève  et,  en 
particulier,  le  procès  (par  contumace) 
des  principaux  chefs  du  parti  perriniste, 
l'ierre  Vandel  ,  .fean-lîaptiste  et  Michel 
Sept,  Plilliliert  Bcrtliclior,  Pierre  Savoye, 
etc.  (Procès  crim..  n"  !i'M)),  ceux  de  (Mande 
Genève,  dit  le  liastard  (n"  ."iMoi,  et  du  frère 
de  celui-ci.  dit  le  Pellouv  (n"  .'j.^3'"'«),  enfin 
ceux  des  frères  (lomparel  et  de  François- 
Daniel  lîertlielier  :  il  faut  déplorer  la  dis 
parition  de  ces  (rois  derniers,  ipii  n'exis- 
tent plus  aux  Archives,  (jautier  a  eu  éga- 
lement sous  les  yeux  un  dossier  coristi 
tuant  une  source    de  renseigneniens  plus 


importante  encore,  nous  voulons  parler  du 
«  (Carnet  des  informations  »  sur  le  tumulte 
du  16  mai ,  déjà  cité  par  nous  (Procès 
crim.,  2e  série,  portef.  .\IX).  Ce  cahier, 
qui  est,  en  grande  partie,  de  la  main  de 
Michel  lîo.sct,  contient  les  dépositions  de 
nombreux  témoins  interrogés  à  partir  du 
lendemain  de  l'événenicnt.  Il  a  été  trans- 
crit dans  un  registre  conservé  également 
aux  Archives  de  Genève,  sous  la  cote 
li.  1,  et  renfermant  en  outre  d'autres  dé- 
positions relatives  aux  perrinistes  fugitifs. 
(le  l.o.")6  à  l.'i.'iK.  Enfin,  le  gouvernement 
genevois  a  consigné  la  version  officielle  de 
Palïairedans  un  mémoirejustifieatif  adressé 
anx  villes  de  Zurich  et  de  Bàle  (Archives 
delîenève.  copie  de  lettres  D.  '1,  fos  lit  et 
suiv.),  mémoire  dont  on  trouver»  plus  loin 
le  (exie.  (Ndtft  des  pditenrs.) 


n^O  l.KS    SOUmCKS    DE    I,0.\(ii;.MAI,l,K    RT    DE    SAINT-CiEIWAIS.  1555 

cabarols  où  |)ersonnc  ne  payait,  son  ('cot '.  Perrin,  Vandel,  Verna,  les 
Bertholier,  Clialwd  ol  les  autres  cliefs  se  trouvèrent  presque  dans 
tous,  c'est-à-dire  (pi'ils  faisaient  la  revue  de  tous  ces  petits  pelotons 
séditieux  dans  les(iuels  ils  animaient  les  citoyens  à  la  révolte  el  où 
ils  s'ouvialeiil  plus  ou  moins  de  leur  dessein,  selon  ipi'ils  croyaient 
(]ue  les  i;-ens  leur  étaient  plus  ou  moins  atïidés.  La  conversation 
oïdiuaire  el  générale  roulait  sur  les  Français,  on  s'animait  les  uns 
les  autres  contre  ces  çens-là  :  c'est  une  nation  glorieuse  et  Hère, 
disait-on,  tpii  veut  dominer  partout  où  elle  se  trouve,  la(pielle  nous 
chassera  nous-mêmes  de  la  ville,  si  nous  ne  l'en  Taisons  sortir.  Les 
chel's  llatlaieni  de  la  manière  <lu  monde  la  plus  basse  des  gens  de  la 
lie  (lu  peuple  (pii  se  trouvaient  à  ces  repas.  Perrin,  entre  autres, 
monti'aiit  de  la  main  des  bateliers:  «  Voyez,  Messieurs,  disait-il, 
ces  i;-ens-là,  ils  ont  mieux  servi  (Jenève  que  tant  de  F^^rauçais  ne 
feront  jamais' ;  c'est  à  ces  gens-là,  ([ui  ont  défendu  la  l\épulili(|ue 
dans  son  pressant  besoin,  que  les  honneurs  en  sont  dus,  aussi  nous 
souviendrons-nous  d'eux  dans  l'occasion.  »  Ensuite,  les  chefs  se 
conlenlaieut  de  leur  dire  de  se  tenir  pièts  |)0ur  faire  ce  (pi'on  exi- 
gerait d'eux  au  premier  mot  (pi'ils  leur  diraient. 

Après  le  dfnei'  de  ce  jour-là,  Perrin  prit  avec  lui  (piehpu-s-uns 
des  plusaflidés  su|)pôts  de  la  cabale,  ([u'il  mena  promènera  sa  mai- 
son de  Pregny,  auxquels  il  tint  divers  discours  séditieux  %  lescpu'ls 
furent  poussi's  si  loin  (pi'il  leur  faisail  espérer  que  l'on  aurait 
cinq  cents  hommes  des  sujets  de  Berne  pour  les  soutenir  dans  la 
ville;  il  les  rassurait  aussi  contre  la  crainte  (ju'ils  auraient  pu  avoir 
de  périr,  si  lem-s  desseins  venaient  à  échouer,  et  il  leur  prometlail 
(pie  sa  maison  de  campagne  leur  serait  un  asile  en  ce  cas-là  '. 

Dans  un  souper  qu'il  y  eut,  le  même  soir,  au  boulevard  de 
Longemalle,  où   les  chefs  seuls  se  rencontrèrent ',  l'on  eutia  dans 


'  noiiiv.-ii'd,  onvr.  cité.  p.  l'-V^.  ajouter  loulcfois  que  ces  asserlinns  se  re- 

^  Cai-nel  lies  infoniialions,  déposition  tmiivenl  dans  te  niénioire  juslilicalif  cité 

de  (>tan(le  Janin,  n"  153.  ptns  liant,  p.  o7o,  n.  3.  (Note  dex  rdileurs.) 

'  Procès  criminels,  n»  S39.  ■'  H  y  enl  en  elTet,  dans  la  soirée  du 

*  Calvin.  leUie  citée,0;).,  t.  XV,  p.  (ISO.  Ki  mai,  un  souper  à  Lon!;ematle,cliez  le  p>1- 

lîou'et  (p.  245.  n.  2)  estime  ipie  ce  sont  là  lissier  Thomas, auquel  assistèrent  quel(iues 

des  imputations  trop  comiihiisaninjent  ac-  (lerrinisles   milifans,   entre   antres  Pierre 

cueillies  par  le  rérornialeur.   Nous  devons  Vcnia,  Claude  Simon,  les  frères  de  .toux, 


1555  PHOJKTS    DES    PERUINISTES.  677 

quolcjue  dôlail  des  mouvempiis  qu'il  y  aurait  à  taire.  Ou  cria  coulre 
la  n^cepfion  des  uon\oaux  liourifcois,  ou  accusa  les  jinucipaux  du 
Conseil,  e(  entre  autres  le  premier  syndic  Lambert,  de  prendre  de 
l'argent  de  ceux  qui  prétendaient  à  la  l)our£;eoisie,  et  l'on  dit  <|u'il 
faudrait  avoir  l'àme  bien  basse  et  aimer  extrèmemeul  l'esclavaqe 
pour  souffrir  (pi'un  Colladon,  qu'un  de  Normeudie  et  quelques 
autres  Français,  que  le  Conseil  consultait  à  tout  propos.  Fussent 
comme  les  princes  de  la  ville,  pendant  que  ces  gens-là  eu  devaient 
être  les  sujets,  et  qu'il  en  coûterait  |)lulôt  cent  vies  que  de  |)er- 
nuMIre  que  rien  de  semblable  arrivât. 

Après  avoir  bien  animé  leur  colère  par  des  discours  de  cette 
nature  :  il  faut,  dirent-ils,  que  nous  fassions  main  basse  sur  les 
Français  et  que  nous  promettions  au  peuple  le  |)illage  de  leurs 
maisons  ;  mais,  pour  ne  pas  manquer  notre  coup,  il  est  à  propos 
de  commencer  par  ceux  qui  les  protègent  et,  entre  autres,  par  ce 
malheureux  Baudichon  rpii  a  (Mé  mis  dans  le  Conseil  à  la  |)lace  de 
Gaspard  Favre,  cpie  les  mauvais  citoyens  en  ont  chassé,  de  même 
que  Jean-Baptiste  Sept.  Cet  homme-là  doit  être  le  premier  objet 
de  notre  vengeance,  c'est  un  méchant  homme,  fils  d'un  très  méchant 
père,  sa  maison  est  l'asile  de  ces  canailles  de  Français,  il  nous  la 
faudra  brûler  et  la  donner  au  pillage;  pour  cet  effet,  nous  ferons 
amener  devant  celte  maison  une  quantité  suffisante  d'artillerie 
pour  la  foudroyer,  s'il  est  nécessaire.  Si  ce  malhonnête  homme 
nous  échapjiait  d'abord,  il  faut  ordonner  à  tous  les  citoyens  de 
([ui  nous  disposons,  de  lui  faire  son  reste  partout  où  ds  le  rencon- 
treront et,  pour  venir  plus  facilement  à  bout  du  dessein  (pie  nous 
formons  sur  sa  personne,  nous  le  consignerons  aux  nôtres  sous  le 
nom  de  Grand  Crucifix,  ou  de  Grand  Jésus.  Nous  continuerons 


Guillauiiie  Genod  et  Claude  Genève,  dit  le  fn,  dit  te  Bouron  ;  le  reste  se  composait 

Bastard  (Carnet  des  infornialions.  n"«  4  et  de  navatiers  (Ijatetiers)  et  autres  gens  de 

îi),  mais  précisément  ce  n'est  pas  là  que  métier,  en  particulier  des  frères  (jomparet. 

les  chefs   du  parti  se    rencontrèrent  :  ils  La  compagnie  fui  rejointe  par  Verna.  Plii- 

s'en  furent  souper  à  Saint-Gervais,  ctiez  le  lihert  tjertiielier,  François  Cliahod  etautres. 

traiteur  Le  Muuier  ;  on  y  remarquait  Per-  Voir  Sommaire  du  procès  no  339  et  Carnet 

rin,  Vandel.  Jean-Baptiste  Sept,  l'auditeur  des  informations,  dépositions  00,  56,  72  et 

Baltliasar  Se|it.  Jean  Finirai,  François-Da-  8!),  de  Pierre  Verna.  Claude  de  Joux,  Le 

niel  Berllielier,  Claude  Simon.  Jean  Bauf-  Munier  et  Claude  Sere\.  (iVofeficsfditcHr.?.) 


O^S  1M(0.IK1S    DES    PEHHINISTES.  1.^)55 

ensuile  [lar  Jean  Pornel,  qui  a  aussi  r[r  i'ûrvr  sur  les  ruines  d'un 
des  citoyens  les  plus  zélés  pour  le  bon  parli  et,  en  général,  par 
tous  les  autres  magistrats  (|ui  Iraversent  nos  desseins.  En  un  mot, 
dès  que  nous  aurons  une  fois  pris  les  armes,  il  ne  nous  les  faudra 
jioint  mettre  bas  (pie  nous  ne  nous  soyons  fait  justice  à  nous- 
mêmes  de  tous  nos  ennemis  et  de  tous  les  protecteurs  des  Français; 
pour  cet  effet,  ramassons  autant  de  monde  qu'il  nous  sera  possible, 
afin  que  nous  soyons  assurés  d'avoir  la  force  de  notre  côté  et  fjue 
les  autres,  épouvantés  par  le  grand  nombre  des  nôtres,  n'osent 
nous  faire  aucune  résistance  ' . 

Perrin,  ensuite,  pour  flatter  sans  doute  André  Philippe  qui 
•'•tait  présent  et  qui  était  un  des  plus  zéb's  suppôts  de  la  cabale, 
se  mit  à  louer  Jean  Philippe  son  père,  qui  était,  disait-il,  un 
homme  de  bien,  un  homme  d'un  grand  courage  et  qui  avait  beau- 
coup souffert  pour  la  |)atrie',  et  à  leur  proposer  aux  uns  et  aux 
autres  son  courage  et  sa  fermeté  à  imiter. 

Telles  étaient,  en  général,  les  vues  de  la  cabale,  mais  les  chefs 
n'avaient  pas  encore  résolu  s'ils  exécuteraient  d'abord  les  choses 
dont  nous  venons  de  parler,  ou  si,  avant  d'en  venir  à  toutes  ces 
extrémités,  ils  ne  feraient  pas  assend>ler  le  (lonseil  Général  dans 
lequel  ils  se  proposaient  de  rendre  ceux  des  magistrats  qui  n'étaient 
pas  de  leur  faction  tellement  odieux  aux  citoyens,  que  leur  colère 
étant  par  là  anim(''e  contre  eux  au  plus  haut  point,  ils  courussenl.à 
l'assouvir  sur  ces  mêmes  magistrats  d'une  manière  ([ue  leur  perte 
fût  infaillible'.  Il  est  certain  qu'ils  avaient  résolu  de  faire  une  pein- 
ture affreuse,  dans  ce  Conseil  Général,  de  la  plupart  des  conseillers 


'  Gautier  indique  en  note  qu'it  rap-  que  apparenccde  réalité  au  prétendu  com- 
porte ces  propos  d'après  les  procédures  plot  dont  le  parti  victorieux  avait  besoin 
criminelles.  Nous  n'avons  pu  les  relrouver  pour  anéantir  détinitivement  ses  adversai- 
dans  les  dossiers  qui  subsistent  au\  Ar-  res.  Il  convient  donc  de  n'accueillir  qu'avec 
chives  de  Genève;  il  est  donc  probable  une  extrême  réserve  le  récit  des  projets  pn"- 
que  notre  historien  les  a  tirés,  en  les  pa-  tés  ici  anx  perrinistes.  {Note  des  éditeurx.) 
raptirasaiil  plus  ou  moins,  du  procès,  au-  ^  Carnet  des  informations,  déposition 
jourd'liui  perdu,  des  deux  (jomparet,  mais  de  (Claude  Serex,  n»  89. 
on  sait  que  l'on  chercha,  p.ir  ta  torture,  à  '  l^èquisitoire  du  pi'ocnrenr  général 
arracher  à  ces  inallieureiix  des  avenx  coni-  contre  Pierre  Vandel.  art.  28  et  20,  dans 
pronietlans  pour  Perrin  et  Vandel  et  des  te  procès  déiii  cité  des  principiuix  perri- 
confessions  qui  permissent  de  donner  quel-  nistes  (Archives  de  Genève,  n"  'ÏM). 


l555  SERMENT    PRETE    PAR    LES     PKKIUMS  TES.  .)■]{) 

du  l'elil.  (lonscil,  di'  dire  (ju'ils  se  laissaitMilconoiiiprc  aux  Fraiii^ais 
pour  de  l'argent,  de  rendre  en  général  odieuse  leur  conduite  à  tous 
égards,  et,  en  parliculier,  d'accuser  le  syndic  Auhert  et  Fran^-ois 
Chamois,  qui  avaient  été  à  Berne  avec  Calvin  cl  Cliauvet  au  sujet 
des  difficultés  dont  nous  avons  parlé  ci-devant,  d'avoir  excédé  les 
ordres  qui  leur  avaient  été  donnés.  11  paraît  par  d'autres  déposi- 
tions (pie  s'ils  ne  pouvaient  pas  obtenir  du  Petit  et  Grand  Conseil 
la  convocation  du  Conseil  Général,  ils  avaient  dessein  de  se  l)attre 
|)our  le  faire  assendjier. 

Quoi  (ju'il  en  soit,  le  repas  étant  fini,  Porrin,  pour  mieux 
s'assurer  de  son  monde,  voulut  les  lier  par  un  serment  et  s'étant 
mis  à  lever  la  main  fit  la  protestation  suivante  :  «  Nous  promet- 
tons tous  à  Dieu  de  maintenir  son  honneur  et  la  ville  de  Genève, 
notre  patrie,  envers  et  contre  tous,  et  de  vivre  et  de  mourir  pour 
sa  querelle.  Dieu  nous  en  soit  témoin.  »  Tous  y  acquiescèrent  et 
dirent  :  «  Dieu  nous  en  fasse  la  grâce,  ainsi  soit-il  ' .  »  Pour  se  recon- 
naître les  uns  les  autres  et  ceu.x  de  leur  parti,  ils  avaient  pris  ce 
mot  du  guet  :  Vive  Dieu  et  Genève.  Je  trouve  même,  dans  un 
manuscrit  qui  contient  en  abrégé  l'histoire  de  cette  sédition',  qu'ils 
avaient  pris  pour  livrée  des  chausses  vertes  et  quelques-uns,  le 
manteau  de  même  couleur,  ce  qui  fit  que  la  populace  leur  donna  le 
nom  de  Verdeirolles  et  d'autres  les  apj)elaient  Perroquets.  Ils 
furent  plus  de  vingt  qui  firent  le  serment  dont  nous  avons  parlé, 
entre  lesquels,  outre  les  chefs,  se  rencontra  François  Béguin,  un  des 
secrétaires  d'Etat.  Perrin,  au  reste,  défraya  toute  la  troupe. 

Il  ne  paraît  pas,  par  tout  ce  que  nous  venons  de  dire,  que  les 
chefs  eussent  pris  encore  des  mesures  pour  exciter,  le  jour  même, 
le  tumulte,  comme  la  chose  pourtant  arriva,  ce  qui  se  rapporte  à 
ce  que  dit  Bonivard^  rpie  Perrin  et  Vandel  n'avaient  point  dessein 


'  D'après  le  sommaire  du  même  pro-  qu'ici,  est  l'œuvre  d'un  contem|)oraiii.  C'est 
ces,  ce  ne  fut  pas  au  souper,  mais  pendant  un  réquisitoire  verbeux  et  passionné  con- 
te dîner  ilu  même  jour,  au  lioulevard  de  tre  l'errin  et  Vandel  ;  il  renferme  néan- 
l^orii;eniall(',  ((n'eut  lieu  le  serment  dont  il  moins  (juelques  diHails  iuléressans  qui 
est  ici  question.  (Noie  des  éditeurs.)  paraissent  authentiques,   entre   autres    le 

'  Arcliives  de  Genève.  Manuscrits  liis-  récit  des  derniers   momens   de  François- 
toriques,  n"  114,  f«  16.  Ce.  document,  qui  Daniel  Berlhelier.  (Note  des  éditeurs.) 
ne  uiius  paraît  [las  avoir  été  signalé  jus-  '  (>u\r.  cité,  [>.  IXi. 


58o  LES    PERRINISTES    SE    PORTENT    A    LA    FUSTERIE.  1 555 

encore  de  faire  soulever  le  peuple,  le  jeudi  iG  mai,  les  choses 
n'étant  pas  alors  disposées  de  la  uianièro  ([u'elles  le  devaient  être 
pour  se  flatter  de  réussir.  Qu'encore  que  ces  deux  hommes  eussent 
le  cœur  très  mauvais  et  que  la  passion  (jui  les  agitait  fût  fort  vio- 
lente, ils  avaient  trop  d'esprit  et  ils  étaient  assez  maîtres  d'eux- 
mêmes  pour  ne  pas  s'engager  légèi-ement  et  avant  d'avoir  pris 
les  précautions  nécessaires  dans  une  affaire  si  importante  et  dont 
les  suites  pouvaient  être  autant  funestes  pour  eux,  si  elles  venaient 
à  manquer. 

Mais  ils  ne  furent  pas  maîtres  des  esprits  qu'ils  avaient 
échauffés  :  il  aurait  fallu,  dit  cet  auteur,  afin  (|ue  h^ur  dessein  eût 
réussi,  qu'ils  eussent  eu  affaire  à  des  gens  de  la  même  habileté  et 
de  la  même  prudence  qu'eux,  qu'ils  n'eussent  rien  entrepris  qu'à 
propos  et  après  y  avoir  bien  pensé.  Mais  ils  ne  pouvaient  pas 
trouver  des  hommes  de  ce  caractère,  à  cause  du  danger  que  l'on 
court  pour  soi-même,  dans  ces  sortes  d'occasions,  à  (pioi  les  per- 
sonnes prudentes  ne  s'exposent  pas  volontiers,  ce  (jui  fit  (pi'au 
défaut  des  sages,  il  leur  fallut  se  servir  des  fols.  Ces  fols,  ajoute 
Bonivard,  auraient  demeuré  dans  l'inaction,  si  les  chefs  de  la 
cabale  ne  les  eussent  pas  fait  boire,  et  après  qu'ils  avaient  bien  bu, 
ils  faisaient  plus  qu'on  ne  leur  commandait,  de  sorte  que  les  chefs 
ne  purent  jias  en  être  les  maîtres.  Ces  gens-là,  comme  nous  l'avons 
déjà  dit,  ayant  fait  tout  le  jour  la  débauche  en  divers  quartiers  de 
la  ville,  l'on  ne  put,  le  soir,  retenir  leur  fougue  :  le  vin  leur  mit  les 
pieds  en  mouvement  pour  courir  à  la  sédition  et  il  y  a  beaucoup 
d'apparence  que  ces  démarches  prématurées,  (|ui  furent  faites  sans 
avoir  été  concertées  comme  il  fallait,  ne  contribuèrent  pas  |)eu  à 
faire  échouer  le  dessein  de  Perrin  et  de  ses  conqjagnons. 

Quoi  qu'il  en  soit,  au  sortir  de  ce  repas,  ceux  qui  avaient 
soupe  avec  Perrin  et  Vandel  et  ceux  qui  avaient  mangé  ensemble 
en  divers  cabarets  de  la  ville  sortirent,  environ  à  neuf  heures  du 
soir,  et  se  rendirent  du  côté  de  la  Fusterie,  où  était  la  maison  de 
Jean  liaudichon.  Perrin  et  Vandel  étaient  sur  leurs  mules,  é(|ui- 
page  duquel  ils  se  servaient  à  l'ordinaire  pour  aller  par  la  ville'. 

'  Il    est    C'^rtain,  au   rontiaire,   que  Perrin    et  Vandel    n'étaient   point  avec    le 
reste  de  la  troupe;  ils  avaient  pris  rongé  des  autres  convives   à    la  fin  du  souper  et 


COMMENCEMENT    DU    TUMULTE. 


58. 


Oiiaiiil  ils  fuicnl  (-11  ce  (juartier-là,  la  lr()ii|i(!  sédil.Ieiiso  com- 
iiicnra  à  l'aiie  du  Ijiuil  :  François-Daniel  lieii.lieli(!r  l'Iendil  d'abord 
par-  Ici  re,  d'un  coup  de  pierre,  un  valet  tle  Jean  Pernel  (ju'il  reii- 
eonlra  dans  la  rue';  ils  tirèrent  les  uns  et  les  autres  Jein-s  épées, 
criaul  (pie  la  maison  de  Bandiclion  étail  |»leine  d'ai'ines  (ju'on  y 
avait  VII  porter  le  jour  nième  dans  deux  halles,  (pi'elle  était  aussi 
remplie  de  l^'raiiçais  entre  les(|uels  étaient  les  Trend)ley,  que  ces 
g'ens-là  voulaient  se  jeter  sur  les  citoyens,  ipTil  fallait  prévenir  leur 
mauvais  dessein  en  faisant  main  basse  sur  eux  et  ne  |jas  laisser 
devenir  les  bons  Genevois,  les  anciens  citoyens,  la  proie  de  ces 
gens  là;  surtout,  ipi'il  élait  important  de  ne  pas  (''pargner  ce  traître 
de  Baudiclion.  La  maison  et  la  boiitiipie  du  syndic  Aubert,  (jui  élait 
apothicaire,  n'était  pas  loin  d(>  là.  (le  magistrat  étant  dans  sa  bou- 
ti(|ue  avec  deux  de  ses  amis  et  Jean  Uaiidichon,  cpii  s'y  était  ren- 
contré sans  aucun  dessein,  entendant  les  clameurs  ipii  se  faisaient 
dans  la  rue  contre  celui-ci,  le  fit  d'abord  évader  et,  sortant  ensuite 
selon  le  dû  de  sa  charge,  son  bâton  syndical  à  la  main,  il  se  rendit 
sui'  le  lieu  du  tumulte  pour  voir  ce  (ju<'  c'était  et  apaiser  le  bruit, 
s'il  «'lait  possible.  Il  y  trouva  les  séditieux  en  prise  avec  le  guet 
ipii,  faisant  sa  ronde  par  la  ville,  se  renconlra  alors  à  la  Fnsterie. 
(^eux  dont  le  guet  était  composé  étaient  François  13andiclioii —  qui 
le  faisait  pour  Jean,  son  frère  —  Michel,  fils  de  Claude  Roset,  Jean- 
François  Bernard,  Jacpies,  fils  de  l'ancien  syndic  Curtet,  et  Pierre 
Tissot,  chirurgien,  tous  dans  des  idées  et  dans  des  intérêts  fort 
dilTérens  de  ceux  des  séditieux.  Les  gens  du  guet  voulaient  faire 
retirer  les  autres,  mais  ceux-ci  n'en  ayant  rien  voulu  faire  et  fai- 


s'élaient  retirés.  C'est  ce  qui  résulte  du  té- 
moignage du  traiteur  Le  Muuier  (Carnet  des 
iuforiiiations,  déposition  n»  72),  qui  affirme 
.■noir  accompaLîué  Vaiidel  eu  sou  logis  avec 
Perrin.  C'est  en  s'en  retournant,  suivi  de 
Le  Munier,  que  Perrin  tomba  au  milieu  de 
la  bagarre.  C'est  là  une  présoiiiption  bien 
forte  que  ni  lui  ni  Vandel  n'avaient  or- 
ganisé une  manifestation  pour  ce  soir- là. 
Tout  au  plus  prévoyaient-ils  ipie  leurs  par- 
tisans, écliaullés  par  les  discours  et  par  le 
vin,  feraient  quelque  tapage;  mais  s'ils  se 
proposaient  di'  tirer  parti  des  manifesta- 


tions du  mécontentement  populaire,  ils 
n'entendaient  pas  s'y  compromettre.  (Note 
des  éditeurs.) 

'  Ué|iositioii  de  Clauilin  Du  Mont,  ser- 
viteur de  Jean  Pernet  (Carnet  des  informa- 
tions, n»  16).  Du  Mont  lui-même  ne  recon- 
nut pas  son  agresseur,  «  un  homme,  dit-il, 
qu'il  ne  scait  nommer  » .  C'est  Bonivard 
(ouvr.  cité,  p.  IS.'i)  qui  nous  apprend  que 
lesComparet,  soumis  k  la  question,  dénon- 
cèrent François-Daniel  Berthelier  comme 
l'auteur  du  coup  porté  à  Du  Mont.  {Note 
des  éditeui-s.) 


582  VIOLENCE    FAITE    AU    SYNDIC    AUBERT.  1 555 

saiil  leurs  cU'oi'ls  pour  conlraindro  le  guel  liii-iiiriuc  à  (iiiiller  la 
place,  la  querelle  commençait  à  devenir  lorl  vive,  lorsque  parut  le 
syndic  Aubert.  11  fil  aux  séditieux  le  mèuic  coniniandeuient  ipie 
leur  avait  tait  le  guet,  mais  ils  n'en  tinrent  aucun  compte;  la  chan- 
delle qui  l'éclairail  lut  éteinte  à  plusieurs  fois,  et  le  pauvre  syndic, 
environné  de  cette  canaille,  reçut  dans  l'obscurité  plusieurs  coups'. 
Entre  ceux  (pii  lui  résistaient  avec  le  plus  d'insolence  se  signalèrent 
deux  pâtissiers  cpii  étaient  l'rères  et  qui  s'appelaient  Conq>aret;  ils 
avaient  été  du  souper  où  étaient  Perrin  et  Vandel,  ils  dirent  au 
syndic  qu'ils  se  mocpiaieni  de  ses  ordres  et  (pi'ils  ne  se  retireraient 
point.  Sur  (pioi,  ce  magistrat  ayant  saisi  l'un  d'eux  au  collet  et 
lui  ayant  dit  ([u'il  l'arrêtait  prisonnier,  toute  la  troupe  séditieuse 
s'y  opposa  :  ils  dirent  ipi'ils  ne  laisseraient  jamais  aller  leur  cama- 
rade en  prison,  (pi'ils  répondaient  pour  lui,  corps  pour  corps  el,  en 
même  tenq)s,  ils  l'enlevèrent  <les  mains  du  syndic. 

Le  syndic  Aubert,  ne  se  sentant  pas  assez  foi't  [jour  être  maître 
de  toute  cette  canaille,  d'autant  pins  que  la  trou[)e  grossissait  à  tout 
moment,  ordonna  au  guet  de  se  retirer  [)our  éviter  un  plus  grand 
mal.  Les  gens  du  guet  ayant  choisi  pour  asile  la  maison  même  de 
Baudichon  et  ayant  fermé  et  bien  barricadé  sur  eux  la  porte  de 
cette  maison,  ils  furent  fort  embarrassés,  ayant  été  aperçus  par  les 
séditieux.  Ceux-ci  se  mirent  aussitôt  à  crier  (jue  les  traîtres  étaient 
allés  joindre  leurs  camarades  qui  étaient  déjà  dans  le  même  lieu,, 
qu'il  fallait  se  rendre  maître  des  uns  et  des  autres,  après  quoi, 
s'avançant,  vers  la  porte,  ils  voulurent  la  rompre".  Roset,  qui  était 

'  Bouivard,  ouvr.  cité,  p.  138.  l'excliarguet,  c'est  à  lui,  semble-(-il,  qu'il 
*  Roset,  liv.  V,  chap.  69,  p.  373.  convient  de  s'en  rapporter,  d'autant  plus 
—  Bonivard  et  Roset  rapportent  l'incident  que  ceux  qui  composaient  la  ronde  avec 
d'une  manière  contradictuiro.  Le  premier  lui  ne  disent  mot,  dans  leurs  dépositions, 
dit  formelleiiient  (|uc  l'excliarguet  se  rél'u-  d'un  incident  de  ce  genre.  Quant  au  fait 
gia  dans  la  maison  deBaudiclion,  le  syndic  même  de  la  tentative  dirigée  contre  la  mai- 
Aubert  l'ayant  engagé  à  se  retirer  pour  son  de  Baudichon,  Roget  (t.  IV,  p.  250, 
éviter  un  plus  grand  mal.  Roset  ne  parle  n.  3)  n'en  paraît  pas  très  convaincu  mal- 
point de  l'excliarguet,  mais  seulement  du  gré  le  témoignage  de  i{uset,  aucune  décla- 
couseiller  Jean  Baudichon  ;  celui-ci,  dit  il,  ration  de  témoins  ne  mentionnant,  dit-il, 
s'était  «  retiré  dedans  pour  oster  occasion  une  pareille  attaque,  mais  le  réquisitoire 
de  combat  et  prioit  Dieu  avec  sa  compa  du  procureur  général  contre  P.  Vandel 
guie.  »  Roset  ayant  été  témoin  oculaire  de  (procès  cilé,  n"  339,  art.  Il),  dit  expres- 
l'événement,    puisipi'il    faisait   partie    de  sèment  que   les  séditieux   s'assemblèrent 


i555  cOiNTiM^.VTio.N   ur   Tl  .Mri.ric.  "iSi) 

coiiimc  nous  liisoiis  (lil ,  un  de  (•("iix  ([iii  rjiis.iiciil  ic  i;ucl,  l'jicorile 
(|ii(_'  l;i  |)(ii-|('  ('liiil  ;irr-(M(''('  |iar  ilcriiric  ;évcc  une  liar'ic  de  l'cr,  ({iic  du 
(•()ii|i  <|iii  lui  donné,  celte  barre  loiulta  par  Icrre,  el  (ju'elle  lit  un 
bruil  snr  le  |iavé  (|ni  éponvaiila  les  séililleux,  les(|uels  crnrciil  (|mc 
cV'lail,  des  armes,  dans  la  |)réven(ioti  on  ils  (Haienl  (|ne  la  maison 
de  Bandichon  en  ('lail  r-eniplie.  (lelle  |m'iis(''('  les  lil  l'eenler,  de  sorle 
(juMs  ne  s'allaclièreiil  pins  à  celle  porle  (pi'il  ne  lein'  anrail  lias  ('-li'' 
ditïieile  de  l'oreei'  el  de  se  rendre  mai'li'es,  de  eeUe  nianièr'e,  el  de 
la  maison  el  de  ceux  (|ui  étaienl  dedans,  lesipiels  (''laieul,  dans  un 
yrand  endtarras  el  priaient  Uieu  avec  loiitc  l'ardeni'  el  le  zèle 
donl  son!  capaliles  fies  i;cns  (pii  se  (rouveiil,  dans  nn  1res  qraiid 
danger  el  (pii  rei;ardenl  leni'  perle  pres(|ne  connue  in(''\  ilable;  mais 
la  leirenr  pani([ne  fies  se-ditienx  liia  les  anlics  lieureusemenl  d'al- 
laire. 

Cependanl  la  lron|)e  nmline  coiilimianl  de  l'aire  du  briiil,  le 
syndic  Auberl,  redoublail.  ses  exiiorlalions  [)onr  la  calmer  el  la  con- 
gédier. ((  Messieurs,  leur  disail,-il,  je  suis  voire  syndic,  je  porte  les 
marfjnes  de  riiomieur  que  mes  concitoyens  m'oiil  coideré  ;  vous 
voyez  ce  bàlon,  je  vous  ordonne,  par  le  pouvoir  (pie  m'en  donne  la 
charge  que  j'exerce,  de  vous  retirer  iiicessammeni  et  je  vous  puis 
assurer  (pie  si  vous  déférez  à  mes  ordres,  leC^jiiseil  fera  all.enllon  à 
vos  [)lainl,es  cl  vous  accordera  loulceipi'il  pourra  faire  sans  blesser 
les  lois  de  la  justice  et  de  l'équité.  » 

Mais  tout  ce  (pie  put  dire  le  syndic  n'aboulit  à  rien,  l'errin, 
(pie  nous  avons  vn  sortir  du  repas  séditieux,  moulé  sur  sa  nmle, 
n'avait  suivi  que  de  loin  la  troupe  (jui  s'était  rendue  devant  la  mai- 
son de  Bandichon,  soil  (pi'il  n'eût  pas  donné  volontiers  son  consen- 
tement à  celte  démarche  qui  lui  paraissait  encore  préinatur('e, 
comme  nous  l'avons  d('jà  dit  ci-devant,  soil  (pi'avant  de  s'engager 
liii-nième  dans  la  (pierelle,  d'une  manière  si  ouverte  (pi'il  courût 

devant  la  maison  de  Jeaa  Rail Jiclion  «  fai-  (-ontre  la    porte.    En   ton!  cas,    Ro!,'et    se 

sans  grandes  crieries,  trdulilcs  el  eniolions,  Ironifie  lors(|H'il  avance  cjne  lîunivard  ne 

ayans   leurs  espees  desgaynees.    »    Il   est  parle   pas  d'attaque  contre  la   maison  de 

donc  a  croire  (jue  s'il  n'y  eut  pas  d'attaque  Baudiehon  ;  l'auteur  des  Advis  et  Devis  est 

en  règle  contre  la  maison,  il  y  eut  du  moins  au  contraire  très  explicite  à  cet  égard  :  les 

un  rassemblement  devant  celle-ci,  des  me-  séditieux,  dit-il  (p.  138).  »  s'efforcèrent  de 

iiaces  prol'i?rees  et  (luelques  coups  donnes  rompre  la  (lorlc.  »  {Note  des  éditeurs.) 


ARRIVEE    DE    PERRIN. 


[555 


avec  tous  les  aiilres  le  liasaid  de  révéneineiil,  il  voulût,  voir  aupa- 
ravant quel  tour  cette  alTaiie  prendrait'.  Ouoi  (|u'il  eu  soit,  il  s'était 
tenu  pendant  (pielipie  temps  à  l'écart.  A  l'éyard  de  Pierre  Vandel,  il 
s'était  reialu  à  son  (juartier  du  Bourg-de-Four,  et  nous  allons  voir 
hientôl  quel  personnage  il  j  joua. 

Perrin,  donc,  voyant  la  troupe  séditieuse  augmenter  à  tout 
moment  et  commençant  à  se  llatler  de  (juehpie  succès,  s'avança 
vers  le  lieu  du  tunudte  et  contrefaisant  le  zélé  et  taisant  mine  de 
vouloir  aider  au  syndic  Auherl  à  se  tirer  de  l'end)arras  où  il  était'  : 
«  Monsieur  le  syndic,  lui  dit-il,  je  suis  ici  pour  vous  aider  à  apaiser 
tout  ce  tumulte.  »  Et,  dans  le  moment  même,  étant  descendu  de  sa 


'  ■  il  estoit  l'ui'l  cliulere  à  entrepren- 
dre, tardif  à  exécuter,  a  dit  de  lui  Himi- 
vard  (ouvr.  cité,  |i.  'il),  car  il  estoit  croya- 
ble [crèdidej  comme  Jehan  I^hilippe,  et 
pour  peu  de  faict  consentoit  à  un  desLat, 
si  luy  ne  l'esmoiivoit,  mais  quand  venoit 
à  ruer  des  cops,  sa  cliolere  luy  passoit,  et 
laissant  l'office  de  conducteur,  prenoit  cel- 
luy  de  tractateur  et  d'arbitre  de  paix  et  se 
mectoit  au  mylieu  pour  pacifier,  mais  il 
n'y  guaigQoit  rien,  car  la  partie  de  luy 
[ses  adversaires]  se  raeffiant,  ce  pour  cela 
ne  l'espargnoit  pas.  »  Ce  portrait,  de  main 
de  maître,  doit  être  ressemblant  et  tel  appa- 
raît bien  le  capitaine  général  le  soir  du 
16  mai  1S5S.  Il  est  permis  de  se  demander 
si,  avec  du  courage  et  de  la  décision,  Per- 
rin n'aurait  pas  réussi  à  faire  tourner  en 
sa  faveur  l'événement  qui  fut  si  fatal  à  son 
parti.  Il  disposait  d'un  certain  nombre 
d'hommes  résolus  qui  lui  étaient  aveuglé- 
ment dévoués  et  pouvait  compter,  en  ou- 
tre, sur  une  partie  des  anciens  citoyens, 
mécouteus  de  voir  leur  influence  diminuée 
par  l'accession  à  la  bourgeoisie  d'nn  grand 
nombre  d'étrangers.  En  face  de  lui,  un 
gouvernement  surpris  par  l'événement,  ne 
disposant  presque  d'aucun  moyen  matériel 
pour  résister  et  n'ayant  guère  pour  appui 
que  de  prudens  citoyens,  peu  désireux 
d'exposer  leurs  personnes,  et  des  français 
réfugiés  qui,  se  sentant  suspects,  n'avaient 
garde  de  se  montrer.  Il  n'eilt  donc  pas  été 


très  difficile  à  Perrin,  semble-t-il,  s'il  avait 
été  homme  à  saisir  ro(;easioii,  de  diriger 
sur  rilôti'l  de  ville  la  troupe  rassemblée 
au  Bourg-de-Four  par  Vandel  et  de  s'as- 
surer de  la  personne  des  principaux  ad- 
versaires du  parti,  puis,  en  profitant  de 
l'émotion  causée  par  les  nominations  de 
bourgeois,  d'obtenir  d'un  Conseil  Général, 
promptement  réuni,  la  sanction  d'un  coup 
de  force  accompli  pour  maintenir  «  l'hon- 
neur de  Dieu  et  de  Genève  » .  C'eût  été 
sans  doute  un  flagrant  attentat  à  la  léga- 
lité, mais  qui,  en  tout  état  de  cause,  n'eût 
pas  eu  pour  les  Perrinistes  de  plus  graves 
conséquences  que  la  folle  et  inofTeusive 
équipée  dont  le  seul  résultat  fut  de  fournir 
un  prétexte  au  parti  calviniste  pour  écraser 
définitivement  ses  adversaires  et  se  livrer, 
sous  des  apparences  juridiques,  à  une  im- 
pitoyable et  sanglante  répression.  On  voit, 
en  tout  cas,  combien  peu  le  tumulte  du 
16  mai  fut  une  entreprise  préméditée  et 
qu'il  fallut  toute  la  passion  et  les  haines 
de  parti  pour  transformer  cette  afTaire  en 
complot  contre  la  sûreté  de  l'Etat.  Il  y 
avait  eu  à  Genève,  depuis  cinquante  ans, 
nombre  de  bagarres  plus  graves,  oubliées 
le  lendemain.  {Note  des  éditeurs.) 

^  Les  détails  qui  suivent  sont  bien 
conformes,  pour  la  plupart,  à  la  déposition 
du  syndic  Aubert,  consignée,  sous  le  n»  73, 
dans  le  Carnet  des  informations.  {Note  des 
éditeurs.) 


l35r»  l-i:i(KI.\     liT    l.K    SY.NDIC    AIBKKT.  585 

mule,  il  (•(iiimioiira  à  oiddiiiicf  ;'i  criix  (jm  ('■laiciil  aiiloiir  de  lui  de 
SI'  rclifcr;  ciisinU',  il  dil  au  syndic  :  «  CoiUMir  vous  ("les  Ifop  pclil 
|)Our  liaussiT  suttisaiiiuicnl  NoIrc  hiîluu,  —  Aultcii  ('lail  i\c  |)i'lili' 
(aille  —  |)()ur  le  l'aire  voir  cl  iuspiicr  par  là  du  res|ieel  au  peuple, 
doiuiez-l(!  moi,  je  le  leur  nioiiirerai  e(  je  les  caluierai.  ;)  El  t!u 
mèuit;  temps,  il  l'aisait  ce  (pTil  pou\ai(  pour  le  lui  ai'raclier  des 
uiaiiis,  criaul  de  loule  sa  l'oi'ce  :  «  Mcssieui's,  Noici  le  hàloii, 
ol)éissez-iui,  »  ;  i\  disail  eu  uuMue  temps  au  s\iidic,  à  l'oreille  : 
«  Donne-moi  ce  l)à(oM,  ne  urapparlient-il  pas  aulaiil  «ju'à  loi?  Ne 
suis-je  pas  capitaine  iiénéralV  Je  m'en  servirai  miiMix  cpie  toi.  » 
Mais  le  syndic,  résistant  avec  courage  à  la  violence  i\ne  IVrrin  vou- 
lait lui  l'aire,  tint  si  bien  la  manjue  de  sa  dignité,  que  l'autre  ne  la 
lui  put  point  enlever  :  «  Je  suis  syndic,  lui  répondit-il,  le  bâton 
m'appartient  et  je  ne  uTeii  dessaisirai  poiul.  Je  le  liens  de  Dieu  et 
du  peuple,  auquel  je  le  remettrai  et  non  pas  à  loi'.  »  Calvin  dit 
que',  pendant  que  l'errin  faisait  ses  efforts  pour  arracher  le  bâton 
des  mains  du  syndic  et  (ju'il  se  vil  entouré  de  tous  côtés  d'un 
nombre  assez  grand  de  ses  gens  pour  croire  avoir  la  force  de  son 
côté,  il  se  mil  à  crier  :  k  Le  bâton  syndical  est  nôtre.  Messieurs,  car 
je  le  liens  »,  et  que  Dieu  ])ermit  (pie  pas  un  de  ces  séditieux  ne  lui 
applaudît  et  ne  se  rangeât  sous  lui,  ce  tpii  fil  fjue,  confus  et  épou- 
vanté même,  il  lâcha  prise  pour  le  coup. 

Sur  ces  entrefaites,  un  autre  syndic,  appelé  l'ierre  Bonna,  allié 
de  Perrin,  ayant  été  réveillé  par  le  bruit,  se  leva  de  son  lit  et  vint, 
le  bâton  syndical  à  la  main,  au  lieu  du  tumulte  et,  en  même  temps,  il 
donna  des  ordres  pour  assembler  sur-le-champ  le  Conseil  ordi- 
naire à  la  maison  de  ville.  Il  dit  en  même  temps  à  Perrin  de  s'y 
rendre.  Perrin,  qui  craii^nait  ipic  le  Conseil  ne  prit  (juehpie  mesure 
fâcheuse  contre  lui,  faisait  ce  qu'il  pouvait  pour  persuader  au 
syndic  Bonna  de  ne  point  aller  à  la  maison  de  ville  ;  il  lui  disait  que 
c'était  trop  tard  pour  assembler  le  Conseil,  i[u'il  valait  mieux 
attendre  au  lendemain,  qu'il  se  faisait  fort  d'apaiser  le  peuple  et 
de  faire  retirer  chacun  chez  .soi.  Le  syndic  Bonna,  (pii  connaissait 
Perrin,  ne  se  laissa  pas  gagner  par  ses  discours  ;  il  faisait  toujours 

'  Boiiivard,  onvr.  cilu,  p.  1:W.  »  Lettre  citeL-,  0/j.,  t.  XV,  (j    081. 


58G  PEKRIN    ENLÈVIC    Al      SY.MJIC    liON.NA    SON    BATON.  1555 

chemin  du  ('o\(''  de  l;i  maison  i\c  \  illc,  et  ciiliii,  se  servaiil  de  son 
aul.orilé,  il  ordonna  à  l'errin  de  le  suivn;  de  ce  côl,é-là.  Le  syndic 
Anberl  avait  |)iis  les  devants,  el  Bonna  et  l'errin  moulaient  le 
Perron,  suivis  d'une  grande  Foule  du  peuple,  Perrin  le  pressant 
toujours  de  ne  pas  j)ousser  cette  allaire  et  de  renvoyer  le  tout  au 
lendemain. 

Le  syndic  Bonna  persistant  à  son  dessein,  Periin,  irrit<';  d'être 
contraint  par  là  d'aller  r(''pondre  île  sa  conduite  en  (ionseil  et 
de  voir  tous  les  projets  de  la  cabale  déconcertés,  fit  un  dernier 
elloit  pour  ret;agner  le  dessus  :  il  mit  la  main  sur  le  bàlon  du 
syndic  et,  le  lui  enleva  ;  sur  (pioi,  lionna  se  plaii^int  de  la  violence 
i|m  lui  avait  été  Faite  et  du  ini'pris  Fait  au  (îouvernement  ou  à 
l'KtaL  en  sa  personne;  il  en  prit  à  tiMiioin  tous  ceux  (pii  les  sui- 
vaient et  il  dit  à  Peri'in  qu'il  se  repentirait  de  l'altenlat  ipi'il  avait 
commis,  deux  des  citoyens  l)ien  intentionnés  qui  étaient  pré'sens 
n'osèi'ent  |)as  lui  l'aire  main  Forte  parce  que  les  autres  étaient  en 
plus  grand  nomltre,  mais  ceux-ci  aussi  n'iHant  |)as  sans  apprélien- 
sion  de  leur  C('il('',  ne  lirent  aucun  iiKjuvement  en  Faveur  de  Pei'rin, 
ce  qui  porta  celui-ci  à  lendie  au  syndic  l3orma  son  bâton.  Après 
avoir  marclii'  (juebpie  temps,  le  tenant  à  la  main,  il  pria  en  même 
t,em|is  le  syndic  avec  l)eaucou|t  il'inslance  de  ne  dire  mot  de  cette 
alFaire,  et  même,  de  ne  |)oint  aller  à  la  maison  de  ville,  se  cliar- 
i^cant  au  reste  d'apaiser  le  tumulte  et  de  Faire  retirer  tout  le 
monde,  mais  lîonna  continua  sa  route  et  ol)ligea  Perrin  à  le  suivre; 
cependant,  il  ne  dit  mot  au  (jonseil  de  la  violence  que  Perrin  venait 
de  commettre,  et  ce  ne  Fut  que  huit  ou  dix  jours  apiès  que  Perrin 
eut  quitté  Genève,  que  le  Conseil,  ayant  appris  d'ailleurs  ce  qui 
s'était  j)assé,  ol)ligea  Bonna  à  en  Faire  sa  déclaration*. 

En  même  temps  que  Bonna  et  Periin  arrivèrent  à  la  maison  de 
ville,  où  s'i'taieiit  rendus  la  |iluj)arl  des  (Conseillers,  la  trou|)e  sédi- 
tieuse y  vint  aussi.  Elle  voulait  entrer,  maisle  sautier  le  luidéFendil 
de  la  part  du  Conseil  ;  mais,  si  elle  ne  put  pas  avoir  cette  satisFac- 
tion,  elle  s'évapora  en  ili^s  clameurs  insolentes  et  criminelles  :  ((  il 
Faut  tuer,  disaient  les  mutins,  et  pendre  tous  les  Français,  et  coni- 

'  ti.  (;.,  V(]|.  'i9.  fc  !)4  ;  Carnet  Jus  iiiforiiiations,  déposition  n»  85. 


lâ.').'»  kassi:miîi,i;mi:m    ai     isdi  K(i-i)i:-F(irit.  087 

lui'iicei'  i)iir  («iix  (lu  (IdiiM'il  (jiii  les  suulicmioiil  ;  ihmis  jivoiis  i'Iii 
nos  mai'isliiils,  iiuiis  nous  saiifoiis  l)ieri  les  (l(''|)()sei''.  » 

(_;('|iciiil;iiil  raliinnc  ('liiil  i;i';iii(lr  |);ii-  loiilr  la  niIIc  :  N'aiidcl 
t'I  (iliahiid,  i|iii  s'i'laiciil  cliarni-s  (rallfiiiipi-r  cimix  du  i|ua['licr  dcii- 
liaul,  l'a\al('ul  l'ail  a\('c  un  soin  cl  une  diliqcucc  exlraordiiiaii-cs  ; 
cciui-ri  ('lail  alli'  de  |uiil('  en  |H)iI('  I(''\('iII(M-  loiil  le  monde  et  la 
tenuue  de  N'antlel  en  avait  l'ail  aiilaiil  '.  <  i^es  Kranrais,  disait-elle, 
dans  ses  iiivilalions  s)''dilieiises,  se  niclli'iil  aux  eliani|>s  |ioui' sac- 
(•aU'er  la  xdieel  s'en  rendre  les  niaflres,  le\iv,-\(ius  |ii  iiNi|ilcinenl , 
aiitrenienl  vous  ("-les  [teidus  ;  ees  malheuicux  on!  Iioun  ('■  le  ni()\ en 
de  faire  entrer  des  armes  dans  Genève,  t[u'ils  se  sont  distrihuées  ; 
ils  sont  |>liis  d'une  lrent;iinc  arm(''s  chez  les  'rn;ml)ley,  la  maison 
lie  Baudielioii  en  est  aussi  toute  remplie;  venez  vous  ranger  au 
l3ouri>-tle-K(iur,  sons  les  ordres  de  mon  mari  ;  si  vous  n'avez  pas 
des  armes,  il  vous  en  foiuMiira.  »  (lelle  m('''nie  l'enime  envoyait 
d'autres  personnes  chez  ceux  où  elle  ne  pouvait  pas  alltu-  elle- 
niè'nie,  leur  dire  la  même  chose,  de  sorte  (|ue,  dans  peu,  le  IJourg-de- 
Four  tut  rem|)li  de  plus  de  trois  cents  personnes,  prêtes  à  exécuter 
les  ordres  de  Vandel,  et  ce  quartier  et  les  autres  retentissaient,  de 
toutes  parts,  de  cris  horribles  :  «  Aux  traîtres, disait-on,  aux  ti'aîtres, 
c'est  à  [irésent  (pi'il  Faut  se  moiilrei'  lions  Genevois,  c'est  à  pri'sent 
(pi'il  Faut  faire  paraître  du  courage  et  de  la  fermeté  pour  maiiilenn- 
les  libertés  de  la  Ville  et  exterminer  tous  les  Français.  »  Dans  la 
|)lupart  des  rues,  il  y  avait  des  gens  apostés  qui  criaient  :  «  Debout, 
deljoul,  de  la  part  du  capitaine  l'eriùn,  on  se  bat  à  la  Fusterie 
élan  Bonrg-de-Four,  on  tue  tout.  »  Pierre  Veriia,  un  des  chefs  de 
sédition  les  plus  animés,  faisait  la  revue  de  tous  les  (piarliers, 
ramassait  tous  ceux  (|u'il  pouvait,  insultait  ceux  (pi'il  ne  croyait 
pas  être  du  parti  perriniste  et  leur  faisait  de  terribles  menaces; 
tout  était,  en  un  mot,  dans  un  dés')rdre  et  dans  une  confusion 
affreuse'. 

Pendant  que  ces  choses  se  passaient,  le  Conseil  résolut,  sur  ce 
([ue  le  syndic  Auberl  lui  avait  rapporté  des  violences  et  de  la  dés- 


'  Carnet  des  informations, dépositions  ^  Ibid.,  n»*  H,  12,  14,  41,  i:!9. 

n»*  46,  52,  .34.  62.  ■'  Ihid..  iléposilioii  n"  i'W  et  ixissiiii. 


588  UISPEKSION    DIÎS    TUMULTUANS.  1 555 

obéissance  tics  deux  IVèi'cs  GomparcI,  Ar  les  l'aire  saisir  et  iiietlre 
on  prison,   ce  (|ui   Fui    e.\(''cii(i''   sur-le-cliaiiip    même. 

2"  De  i"air(!  j)rendrcdes  informations  exactes,  des  le  lendemain 
matin,  de  tout  (-e  qui  s'était  passé. 

3°  D'ordonner  à  tous  les  citoyens  l'épaudus  dans  les  rues  et 
dans  les  places  publi(|ues,  de  se  retirer  incessamment  ciiacun  chez 
soi.  Les  syndi<'s  Boana  <'t  Jessé  lurent  cliaryc's  d'aller  porter  cet 
ordre  partout,  ce  (ju'ils  lireiit'.  Ils  (rouvèreut,  en  bien  des  endroits, 
des  gens  peu  disposés  à  leur  obéii',  (juel(|ues-uns  leur  dirent  en 
termes  exprès  (pi'il  ne  leur  plaisait  pas  de  se  retirer;  au  iîourg-de- 
Four,on  leur  répondit  la  même  chose  et,  ([uehjue  instance  (pie  fit  le 
syndic  Donna,  |)ersonne  ne  (juitta  la  |)lace.  11  fallut  (pie  Vandel  lui- 
même,  ([iii  y  étaitavec  la  troupe  rebelle,  ieui'  ordonnàtde  s'en  aller, 
ce  (pi'ils  lirent  alors  incontinent,  obéissant  ainsi  aux  ordi'es  d\ui 
seul  particulier  et  d'iiu  séditieux,  pluliM  qu'à  ceux  du  Conseil'. 
Vandel,  sans  doiile,  prit  le  parti  de  concourir  aux  ordres  du  magis- 
tral, |)arce  ipi'il  voyait  jjien  (pie  leur  entreprise  avait  échoué. 

L'attroupement  du  Bourg-de-Four  ayant  ainsi  liisparu,  ceux 
(pii  ('taient  dans  d'autres  ([uartiers  de  la  ville  ne  tardèrent  pas  à  en 
faire  autant,  de  sorte  (juc,  dans  peu,  loul  le  luuiulte  fut  dissipé 
sans  ([u'il  y  eût  eu  aucun  coup  donné,  du  moins  aucun  sang 
répandu,  (le  ([iii  contribua  sans  doute  beaucoup  à  faire  passer  les 
(choses  [)lus  doucemenl,  ce  fut  la  relenue  des  Fran(;ais,  dont  aucun 
ne  parutdans  les  rues,  s'il  en  faut  croire  (^alvin^,  le(|uel  ne  doute 
|)as  (pie,  dans  la  fureur  oii  la  |)liis  grande  [lartie  du  peujile  était 
contre  ces  gcns-là,  si  les  s(Vlitieux  en  eussent  rencontré  sur  leurs 
pas,  ils  ne  les  auraient  pas  (!j)argnés,  et  s'il  y  eût  eu  (juehpie  Fraïu-ais 
assez  imprudent  [lour  atta(|uer  (pielques-uns  de  ceux  (pii  criaient 
contre  la  iiali».»n,  les  mutins  se  seraient  aussi  jetés  sur  tous  les 
autres  l^raiw^aiset  se  sei'aient  portés  conire  eux  aux  dernières  exlrr''- 
nnl(''S  ' . 


'  R.  ('..,  vol.  yi,  f»  7S  r«.  p.  2()fi)  sur  le  tiituulte  ilu  10  mai  nous  pa- 

'  (Lariietdes  iuroiiiialiuiis,  diipositioii  rait  iléliiiilif  :  «  (Juuiil  à  lions,  dit-il,  l'exa- 

de  Jean  Porral,  n»  138.  iiien   calme  et  attentif  des  faits  ne  nous 

'  Lettre  cilée,  Op.,  t.  XV.  p.  681.  semble  pas  peniietlre  d'imputer  aux  chefs 

*  Le  jugement  porté  par  Iloi,'et  (t.  IV,  de  l'opposition  genevoise  d'autre  dessein 


IMtKAriKRICS     INI'Ol!  MATIONS. 


589 


Lo  Consoil,  ilrs  le  hMidciiiriiii,  lui  ()ccii|i('',  coiiimc  il  l'iiMiil 
[•('■solii,  à  proiulri'  des  inloniialiDiis  de  loul  ce  (|iii  s'(''l;iil  |);isst'',  (•<• 
(|iii  dura  trois  ou  (juaire  jours.  I^cs  si-dilicux,  irrih'S  d'avoir-  Miaiii|U('' 
leur  cou|),  pi'ojolôrcnl  de  lau'c  wur  iiouvellf  sôdilioii,  le  dniiaiiclic 
siiivaril,  1  ()  luai.  <  )ii  leur  \(i)ail  l'cconmiciicci'  Iciir's  alh(Hi|iciiH'iis 
cl  l'on  a|)|)ril,  uiriiic  (|u'ils  C()Mi|)lai(Mil  (pic  fc[i\  i|iii  dcNalcnl  faire 
le  i>uol,  la  iiuil,  de  ce  jour-là,  seraient  à  leur  dévotion,  (pTils  disai<'iit 
qu'ils  prendraient  les  ar-nies  et  «ju'ils  se  vantaient  de  se  trouver  en 
si  grand  noinhre,  (pi'ils  feraient  trembler  les  auli-es.  Le  (Conseil, 
pour  prévenir  ce  mauvais  dessein,  fit  l'aire  une  publication  par  toiili^ 
la  ville,  ce  jour  même,  après  le  seriiion,  pai'  la(|iicllc  il  di'-fciidail 
loul  allroiipenicnl,  soiisde  rigoiirctiscs  j)cines.  Bonivard  tlil  ipic  ce 
fui  sous  peine  de  la  vie'.  Il  fit  aussi  renforcer  consi(l(''ral)lemenl  le 
guet  pendant  qiu^Npics  jours  ;  même,  j)Our  plus  grande  sûreté,  les 
syndics  le  firent  en  |)crsomie,  pn-caiilions  (pii  rcMissircnl  ;  les  sédi- 
tieux n'ayant  osé'  remuer,  cliaciin  se  linl  Irancpiillc  clicz  soi. 


que  celui  d'une  déniDiistiatioii  liiuyanle, 
(liriij'ée  contre  les  Franrai.s,  et  devant  par 
contre-coup  atteindre  Calvin  et  la  niajorilé 
gouvernementale.  » 

«  En  intimidant  le.s  Français  et  lenrs 
adhérens  indigènes,  Perrin  se  proposait, 
pensons-nous,  comme  pn'mier  résultat, 
d'amener  le  Conseil  à  revenir  sur  les  oc- 
trois de  hourgeoisie  qu'il  avait  récemment 
concédés.  Si  Perrin  ertl  réussi,  il  aurait 
préparé  favorablement  le  terrain  pour  les 
élections  futures.  La  facile  dispersion  des 
tnmnituans,  qui  ne  fut  évidemment  pas 
due  aux  forces  déployées  par  l'autorité,  ne 
s'accorde  guère  avec  la  supposition  d'une 
entreprise  révolutionnaire  mûrement  com- 
binée. Nous  nous  trouvons  en  présence, 
non  pas  d'une  insurrection,  mais  d'une 
sorte  de  pronunciamento  fort  étourilinioiit 
concerté,  qui  éclata  même  prol]alil(>iiienl 
avant  qu'on  fût  prêt.  » 

«  Au  fond,  cette  écliaulTourée,  qui 
n'avait  pas  duré  beaucoup  plus  d'une 
heure,  si  elle  avait  été  très  bruyante, 
n'avait  causé  de  dommages  ;>  personne  et 
semlilait  ne  laisser  ni  \ainqnenrs  ni  \aiii- 


cus.  Des  émeutes  bien  plus  terribles  sonl 
consignées  dans  les  annales  de  Genève. 
Cependant  il  est  certain  qu'il  n'y  a  pas 
d'événement  dans  l'iiisldire  intérieure  de 
notre  cité  qui  ait  entraîné  des  conséquences 
aussi  graves  et  aussi  étendues.  Le  parti 
gouvernemental  trouva  dans  la  bagai're  du 
1()  mai  l'occasion  de  démolir  sts  adver- 
saires et,  dès  le  lenderrjain,  il  procédait 
d'une  main  impitoyable  à  cette  o>uvre 
d'extirpation  que  devait  couronner  un 
succès  complet.  »  —  .lames  Fazy,  avant 
lingot,  avait  dit  :  •  Sans  l'échaullément  des 
partis ,  fonte  cette  affaire  eût  passé  pour 
une  simple  dispute  de  nuit.  ■  C'est, 
croyons-nous,  en  deux  lignes,  l'expression 
de  la  vérité.  {Note  des  éditeurs.) 

'  Ouvr.  cité,  p.  142.  —  Telle  parait 
l'ii  ell'ef  avoir  été  primitivement  rint(Mition 
du  Conseil,  mais  cette  sanction  excessive 
ne  fut  pas  maintenue.  On  remanpie,  en 
etlét,  dans  le  registre  (vol.  49,  f»  78  v») 
que  les  mots  :  «  la  vie  »  mit  été  elfacés  et 
remplacés  par  «  l'indignation  de  Mes- 
sieurs ».  {Note  lies  éditeurs.) 


5()0  LECTURE    DES    INFOliMAl'IONS    EN    CONSEIL.  1555 

Cependant  les  informai  ions  chargeaient  Perrin,  Vandcl,  Sept, 
(]lial)0(l,  Verna  et  les  autres;  elles  furent  lues  en  Conseil  le  24  mai. 
I*eriin  et  Vandel  s'y  «Haient  rencontrés  ]us(|u'alors  comme  à  l'ordi- 
naire, ils  avaient  même  donné  les  mains,  et  à  la  publication  dont 
nous  venons  de  parler  et  aux  autres  mesures  que  l'on  avait  prises 
pour  empêcher  un  nouveau  tuundie,  afin  de  ne  pas  paraître  sus- 
pects et  se  (irer  par  là  d'affaire.  Perrin  fut  accusé  d'avoir  fait  au 
syndic  Aul)ert  la  violence  dont  nous  avons  parlé.  Lorsqu'on  lut  les 
dépositions  des  témoins  qui  le  chari-eaient  de  ce  fait,  il  se  mit  dans 
une  i^raude  colère  ;  il  dit  que  les  U'-moins  en  avaient  menti,  qu'ils 
élaieiit  des  scélérats  et  des  traîtres,  (pj'il  les  maintenait  tels,  qu'il 
n'avait  dit  autre  chose  au  syndic  Auhert,  si  ce  n'est  d'élever  davan- 
tage son  l)àton,  afin  (pTi-lanl  mieux  remarqué,  il  inspirât  [)Ius  de 
respect  ;  qu'il  priait  que  le  syndic  Auhert  fût  interrogé  lui-même 
sur  ce  fait  et  qu'il  s'en  tiendrait  à  sa  déclaration'.  11  s'imaginait 
peut-être  que  ce  magistrat  aurait  encore  peur  de  lui  déj)laire  et 
qu'il  n'oserait  pas  dire  la  chose  telle  qu'elle  était;  cependant  il  se 
trompa  :  le  syndic  Auhert  rapporta  le  fait  tel  qu'il  s'était  passé \  Le 
syndic  Honna  fut  plus  timide  ;  (|uoi(|ue  le  (x)nseil  le  sommât  de 
déclarer,  selon  le  dû  de  sa  charge  et  son  serment,  ce  qui  lui  était 
arrivé  le  soir  de  la  sédition,  il  ne  le  voulut  point  faire,  sous  le  frivole 
prétexte  (}ue  l'on  ne  pouvait  pas,  sans  encourir  quelque  espèce  de 
note  d'infamie,  déposer  contre  ses  parens  et  que  ce  serait  une 
chose  contraire  à  l'usage  el  à  la  |)ratique  constante  que  de  l'obliger 
à  le  faire";  nous  avons  vu  ci-devaut  (pie  Perrin  était  proche  parcul 
de  ce  syndic  ' . 

C'est  une  chose  surprenante  que  le  Conseil,  après  avoir  ouï  la 
déclaration  du  syndic  Auhert,  ne  s'assura  pas,  sur-lc-chanqj  même, 
de  la  |)ersonne  de  Perrin,  lequel  resta  tranquillement  sur  son  sièg-e 
el  assisia  au  (Conseil  des  Deux  Cents  (pii  se  tint  ce  jour-là  même  et 
(Mii  avait  (''l(''  convoqué,  soil  pour  être  infornx'  de  tout  ce  qui  s'était 
passé  el  pour  dcUibérer  sur  ce  qu'il  y  a\ail  à  faire  à  cet  égard,  soit 
pour  examiner  l'affaire  (pii  avait  ser\i  de   |)r(Mexte  à  la  sédition, 

'  tH.  C.  vol.  W,  1"  S4.  '  R.  C,  vol.  40.  fo  84  v». 

■^  Canii'l    ilis    iiironiialioiis.    (loposi-  '  .Nous  ii'avon.s  pu  trouver  aucune  indi- 

tioM  n»  75.  cal iou  sur  celle  parenté.  {Noie  des  hliteum.) 


iBOf)  SKANCE    Dr    CONSEIL    DES    r)Ei:X    CENTS.  Sq  I 

savoir,  s'il  ('lail  à  |)i'()|)(is  de  recevoir  (laxaiilan'e  de  lioiiri-cois, 
comme  l'on  s'y  élail  eii^ai^V"  en  (|nel(|ne  manière,  (vir  |)OMr  apaiser 
le  peuple  ému  la  imit  du  Uimulle  et  pour  ohliner  les  gens  à  se 
retirer  tran(|uillenien(  chacun  chez  soi,  on  leui-  fit  espérer  que  le 
Grand  Conseil  serait  C()nvo(|iié  incessanmienl  pom-  ch'lihérer  sur  la 
question  qui  leur  tenait  si  l'ort  au  cœur,  comme  nous  l'avons  déjà 
dit  ci-dessus. 

Aussitôt  que  le  Grand  Conseil  Fui  entré,  les  syndics  commen- 
cèrent par  faire  un  récit  exact  et  circonstancié  de  tout  ce  qui  s'élait 
passé,  des  démarches  rpi'avait  faites  le  lieutenant  Du  Mollard, 
et  de  tous  les  mouvemens  séditieux  qui  avaient  suivi.  Après  quoi, 
Du  Mollard  voulant  justifier  sa  conduite  dit  que  ce  ([u'il  avait  fait, 
il  l'avait  fait  par  le  dû  de  sa  charge  et  pour  le  plus  grand  bien  de 
sa  patrie,  que  l'on  avait  plusieurs  fois  proposé  de  faire  des  règle- 
mens  sur  ce  qui  concernait  les  nouveaux  bourgeois,  avant  rpie  d'en 
recevoir  davantage,  (pi'un  grand  nombre  de  citoyens  avaient  té- 
moigné depuis  très  longtemps  souhaiter  que  l'on  travaillât  à  ces 
règlemens.  Que  cependant  l'on  avait  paru  faire  peu  de  cas  de  leur 
demande,  puistpie  l'on  recevait  tous  les  jours  un  nond)re  extra- 
ordinaire de  bourgeois,  aux  mêmes  conditions  que  les  plus  anciens; 
que  l'on  mm-murait  beaucoup  de  cela  par  la  ville,  et  que,  pour  prt'-- 
venir  les  suites  fâcheuses  du  mécontentement  du  [jeuple,  il  avait 
cru  très  bien  faire  de  solliciter,  comme  il  avait  fait,  le  Conseil 
d'avoir  ég-ard  aux  plaintes  des  citoyens.  Qu'il  avait  aussi  cru  (pi'il 
n'était  pas  du  bien  |)ubHc  de  recevoir  davantage  de  bourgeois  parce 
que,  dans  la  vue  cpie  l'on  avait  de  renouveller  avec  les  Bernois 
l'alliance  (jui  s'en  allait  être  expirée,  et  même  d'en  contracter  une 
avec  les  Ligues,  il  était  à  craindre  que  l'incorporation  de  tant  de 
nouveaux  venus  à  la  bourgeoisie  ne  déplut  aux  uns  et  aux  autres, 
et  diminuant  l'inclination  et  l'amitii'  (pi'iis  avaient  eue  poui-  la  ville 
de  Genève,  les  rendît  IVoids  sur  les  propositions  ([u'dii  poiu'rail 
leur  faire. 

Après  que  Du  Mollard  eut  dit  ce  qu'il  voulut  |)our  sa  jus- 
tification, les  syndics  mirent  sur  le  tapis  cette  question,  savoir 
s'il  fallait  examiner  premièrement  la  proposition  de  la  réception 
des  bourgeois  ou  coniniencer  par  la  lecliu'edes  informations  prises 


5()2  m;ite  de  perrin.  lOnO 

contre  les  séditieux,  pour  procédei-  ensuite  contre  eux  de  la  manière 
que  le  bien  de  l'Etat  l'exigerait,  el  l'on  trouva,  nialg-ré  les  efibrls 
que  Ht  Perrin  et  sa  cabale'  au  contraire,  qu'il  fallait,  avant  toutes 
choses,  lire  les  int'orniations  %  ce  (jui  l'ut  exécuté  en  présence  de 
Perrin  et  des  autres  du  Grand  Conseil  qui  se  trouvaient  enveloppés 
dans  des  démarches  séditieuses.  Ils  ne  manquèrent  pas  de  s'ins- 
crire en  faux  contre  les  dépositions  et  de  traiter  les  témoins  de  faux 
témoins.  Les  informations  qui  avaient  été  prises  à  la  hâte  ne  char- 
geaient encore  ([u'une  partie  des  séditieux,  savoir  Perrin,  Balthasar 
Sept,  François  Chabod,  l'ierre  Verna,  N.  Michallet  et  Michel 
Chenu,  ne  faisant  pas  mention  de  Vantlel,  des  Berthelier  et  des 
au! les,  dont  les  démarches  criminelles  ne  furent  mises  en  évidence 
(pie  dans  la  suite.  L'on  fit  sortir  du  Conseil  tous  les  accusés'  pour 
opiner  de  leur  affaire  '  ;  les  amis  de  Perrin  el  des  autres  voulaient 
alt(''mier  leiu's  fautes,  mais  tout  ce  qu'ils  purent  dire  ne  persuada 
pas  :  ils  furent  trouvés  criminels,  et  le  Conseil  ordonna  (ju'on  s'as- 
surât incessamment  (le  leurs  personnes  "'. 

Ces  s(''(litieux,  sentant  bien  (pie  l'affaire  prenait  un  mauvais 
tour  pour  eux,  n'attendirent  pas  la  résolution  du  Conseil  et  ils 
no  pensèi-ent  qu'à  se  metti'e  à  l'abri  des  poursuites  de  la  justice". 
Perrin,  (pioique  inconmiodé  et  d'une  démarche  pesante  à  cause  de 
la  goutte,  à  laquelle  il  était  sujet,  ne  fil  pas  amener  sa  mule  à  la 
maison  de  ville  pour  monter  dessus,  mais  il  s'enfuit  à  pied  aussi 
vite  (praucun  des  autres  ([ui  étaient  avec  lui,  la  |)lupart  jeunes  gens 
vigoureux  et  dispos.  Ils  prirent  d'abord  le  chemin  de  la  porte  de 
Cor-navin,  où  Perrin  monta  à  cheval  avec  sa  femme;  ils  sortirent 
dans  cet  écpùpage  de  la  ville,  accompagnés  des  autres  séditieux 


'  Bonivard,  ouvr.  cité,  p.  142.  il  se  trouve  confirmé  par  un  passage  du 

''  R.  C,  vol.  41),  f»  8.5  r».  procès  intenté  en  1536  au  conspiller  Pierre 

'  Et  leurs  parens.  {Notedes  l'dilcnrs.)  Tissot,  parent  de  t'errin,  à  l'occasion  d'un 

'  lionivard,  ouvr.  cité,  p.  143.  legs  fait  par  Gaspard  Favre  aux  fugitifs. 

■■*  W.  ('..,  vol.  49,  f«  85  v°  (décision  (lu  Ce  procès  sera  prochainement  publié  par 

Petit  C(inseil).  M.  fi^douard  Favre,  dans  les  Mémnire.i  de 

'  «  Lors,  dit  Bonivard  (p.  1411),  l'un  la  Soriélé  d'Histoire  el  d' Archéologie   de 

de  leurs  complices  .sortit  dehors,  feignant  Genève.  O  fut  Vandel  qui,  après  un  court 

de  vouloir  aller  espancher  d'eaue,  et  leur  conciliahule  avec  Pierre  Savoye,  •  vers  les 

seigna  du  doigt  que  là  et  ailleurs  faisoit  privez   « ,   engagea,  d'un  mot,   Perrin    à 

hon  estre.  »  Ije  renseignement  est  exact;  s'éloigner  {Note  des  éditeurs.) 


PKrUtliN    A     I.A     POKTK    DK    COHNAVIN. 


5.,3 


dont  nous  avons  |tarl('',  cl  ils  sn  rendircnl  à  l'n'i^iiy,  villag'ft  du  pays 
de  Gex,  qui  osl  à  une  dcuii-licuc  de  distance  de  (îenèsc,  à  deux  pas 
hors  des  liniiles  de  relie  ville,  el, qui  élail  alors  de  la  dé|)eudaucede 
Berne.  Perrin  y  avail  une  niélairie  (pii  lui  servil,  el  à  ses  cama- 
rades, d'asile  et  d'où  ils  firent  mille  insultes  el  mille  avanies  aux 
Genevois,  comme  nous  le  verrons  dans  la  suite. 

En  sortant  de  la  ville,  Perrin  dit  à  divers  citoyens  (|ui  (''laieul 
présens  :  a  Adieu  enians,  nous  nous  en  allons,  gardez  bien  vos 
Français'.  »  Sur  quoi,  un  nommé  Gallois,  des  plus  jn-évenus  en 
faveur  de  la  cabale,  se  mit  à  faire  des  imprécations  horribles  contre 
ceux  de  cette  nation,  et  à  dire  que  c'était  une  chose  déplorable 
qu'à  leur  occasion,  les  principaux  de  Genève  et  même  le  seigneur  de 
la  Ville — il  voulait  parler  de  Perrin  —  fussent  contraints  d'en  sortir, 
mais  que  l'indignilé  d'un  semblable  traitement  ne  ferait  qu'animer 
davantag'e  le  juste  ressentiment  des  citoyens  contre  ces  gens-là  et 
que,  dans  peu,  l'on  verrait  exercer  contre  eux  une  terrible  ven- 
g-eance.  Ces  paroles  furent  relevées  par  quekjue  autre  qui  fit  voir 
combien  extravag-ante  et  criminelle  élail  la  ])etis(''e  de  Gallois  à 
l'ég-ard  de  Perrin'.  Tel  est  l'aveuglement  de  la  populace  brutale  el 
stupide  :  on  lui  inspire  des  sentimens  de  jalousie  et  de  révolte 
contre  ceux  (\u\  gouvernent,  on  lui  prêche  l'indépendance  el, 
en  même  temps,  elle  se  rend  esclave  d'un  seul  honnue,  elle 
ra[)pelle  son  prince  el  son  seig'neur  et,  insolente  et  fière  envers 


'  D'après  les  ilépnsitions  très  précises 
des  témoins  de  rincideiit,  ce  n'est  pas 
Perrin,  mais  sa  femme  qui  prononça  le 
mot  célèhre,  rappnrié  ici.  Voici,  par  exem- 
ple, le  récit  du  nommé  Claude  Ronzier, 
dit  le  Tarin,  qui  se  trouvait  à  la  porte  de 
Cornavinaa  moment  du  départ  des  prin- 
cipaux perrinistes  (Carnet  des  informa- 
tions, n"  79)  :  «  Il  vit  hier  sortir  eiivyron 
mijour  le  capnc  Perrin  par  la  porte  de 
Cornavin.  avec  François  Clialioil,  Jaques 
Nycolas  Vulliet,  M.  Clienuz,  et  plusieurs 
aultres  enfans  de  la  ville,  comme  Claude 
Curtin,  Roget  l'espinglier,  ou  monnoyenr. 
9t  le  curial  Foural  qui  sortit  par  deux  foys 
et  aussi  Pierre  Savoye,  lequel  |  Perrin] 
bailla  la  charge  de  la  garde  de  sez  anilles 


[béquilles]  lequel  il  entend  qn'il  lirassa  ce 
chemin  là,  et  ledi^  Perrin  dict  aud'  dépo- 
sant :  t  Fay  moy  amener  vittement  ma 
mule  »,  et  vint  en  après  ung  nommé  André 
qui  tient  des  idievanx  en  poste,  lerpiel  ame- 
noit  ung  cheval  auquel  il  déposant  dict  : 
«  Menez  vous  cela  pour  le  capitaine  Per- 
rin? »  Il  lui  respondit  ouy.et  il  luy  dict  : 
Il  Ailes  donc  vittement  » ,  et  là  vint  après 
ledi-  André,  la  femme  dudi  seigneur  Perrin 
laipielle  dict  :  «  Adieu  enfans,  garda  vous 
bien  vostro  Françoys  »,  et  estoit  à  cheval 
sus  son  aquenee.  »  {Note  des  éditeurs.) 

''  Carnel  des  informations,  déposi- 
tions de  Jehan  Papillieret  Clande  Konzier, 
n»s  7(i  et  79. 


5t)4  '-KS    IMGITIFS    SONT    PHnni.A.VlÉS.  1555 

son  magistral  légiliiiio,  ollc  rampo  do  la  iiiaiiiric  du  monde  la 
[lins  lâche  ol  la  plus  indigne  devant  ceux  (|m  lui  l'ont  iiaHre  ces 
senlimens. 

La  ierinre  des  inl'oi'malions  contre  les  s(''ditienx  ayant  occnpc'' 
loiile  la  séance,  l'on  renvoya  au  27  mai  à  opiner  sur  la  (piestion 
de  la  r<''('epLion  des  lionrgeois.  Le  (Conseil  des  Deuxdenis  s'(''lanl 
donc  rassendth'' ce  jour-là,  Iroiiva  (pi'il  l'Iait  du  hien  de  la  Ui'pu- 
l)li(|ue  de  cri'-ei-,  de  temps  en  leuips,  des  bourgeois  poui'  remplacer 
les  familles  ([ui  s'éteignent,  comme  la  chose  se  |)rali(pie  [lartout,  et 
fpie,  flans  la  situation  où  était  la  Ville,  la  Ixjnne  polili(pie  voulait 
(|U(>  l'on  en  r(;çût,de  peur  que  le  nombre  des  él rangers  (jui  y  étaient, 
venant  à  se  multiplier  trop,  il  n'égalât  et  ne  surpassât  peut-ètr(> 
à  la  fin  celui  des  citoyens;  (pie  rien  n'i'tail  donc  plus  à  projios  ipie 
de  faire  de  ces  étrangers,  que  l'on  connaissait  depuis  longtemps,  des 
l)ourgeois,  afin  rpie  ces  gens-là  n'ayant  d'auli'e  intérêt  (|ue  celui  de 
la  Ville,  ils  fussent  j)ort(''s  à  procurer  son  avantage  par  toutes  sortes 
d'endroits  et  à  la  défendre  avec  le  même  zèle  (pie  les  autres 
citoyens;  qu'ainsi,  il  fallait  laisser  au  Petit  Conseil  la  lilierl*''  (pi'il 
avait  eue  de  tout  temps  et  (pii  lui  ('"tait  ac(juisede  droit,  decréer  des 
bourgeois  quand  il  le  trouverait  à  propos'. 

Perrin  et  les  autres  dont  nous  avons  parlé  ayant  disparu,  le 
Conseil  résolut  de  proc(''dcr  contre  eux  à  la  manière  ordinaire, 
c'est-à-dire  de  les  faire  proclamer  à  trois  difFérentes  fois,  sur  (pioi 
les  |)arens  de  Perrin  présentèrent  une  requête,  par  lacpielle  ils 
demandaient  (pie  Perrin  fût  admis  à  se  défendre,  pede  non  liijntn^ 
ou,  si  le  Conseil  ne  trouvait  pas  à  propos  de  le  leur  accorder,  ils 
priaient  qu'il  leur  fût  |)ermis  de  porter  leur  demande  en  Deux  Cents. 
Le  Conseil  leur  refusa  leur  requête  à  tous  égards,  et  ordonna  de 
plus  fort  que  si  Perrin  voulait  venir  purger  son  innocence,  il  vînt 
le  faire  en  |)rison  comme  tous  les  autres'.  Les  mêmes  parens 
de  Perrin  revinrent  à  la  charge  le  jour  suivant,  demandant  la  même 
faveur  pour  Balthasar  Sept  et  François  Chabod,  mais  le  Conseil 
s'afFermit  dans  sa  résolution  :  il  ordonna  de  plus  fort  que  l'on  con- 
tinuât les  proclamations  et  (ju'on  suivît  à  leur  égard  le  cours  de  la 

'  H   C,  vol.  49,  f»  88  vo.  »  Jtdd.,  fo  88  r"  (27  rrjai). 


l'Mb  ATTIII  DE    OKS    FEMMES    DES    FlfillIFS.  ;)():• 

justice  cl  l;i  iiKMiic  pr'on'-diirp  (iw'oii  ;i\;iil  (ciiiic  jiuliM-rois  à  l'(''i;i(r(l 
des  Mainnieliis  ol  des  Fenejsans  '. 

Los  prorlainalioiis  dont  nous  venons  de  parler  furent  un  roup 
de  foudre  pour  les  proches  parons  des  proclanit-s,  surlout  pour 
leurs  femmes  ;  accoutumées  qu'elles  étaient  auparavant  à  tenir  le 
haut  hdiil  dans  la  \illo,  elles  no  pouvaient  se  résoudre  à  nou'  faire 
à  leurs  maris  l<'  personnage  de  criminels.  La  iMcmioro  l'ois  (|u'ds 
furent  cités  pulili(jU(>ment,  elles  crièrent  en  pleine  rue  (ju'on  leur 
faisait  tort,  (ju'ils  étaient  des  gens  de  bien  et  d'honneur  et  qu'elles 
s'op|)osaient  à  la  proclamation.  Elles  furent  vivement  censurées 
d'une  action  aussi  téméraire  et  renvoyées  sous  soumission  de 
comparaître  île  nouveau  quand  elles  seraioni  demandées,  oi  sous 
de  sévères  défenses  de  retomber  dans  la  même  faute'. 

Cependant  Vandcl  assistait  toujours  dans  les  Conseils,  même 
il  se  rencontrait  à  l'examen  des  Comparet,  dont  le  procès  s'instrui- 
sait tous  les  jours.  Béguin,  secrétaire  d'Etal,  qui  était  entré  fort 
avant  dans  les  projets  séditieux,  se  trouvait  aussi  en  Conseil, 
comme  si  de  rien  n'était,  et  continuait  d'en  écrire  les  délibérations, 
mais  on  lui  ordonna  de  sortir  toutes  les  fois  qu'on  parlerait  de  ceux 
qui  avaient  eu  part  à  la  sédition,  et  l'on  chargea  en  même  temps 
Michel  Roset  d'écrire  toutes  les  délibi-rations  qui  auraient  rapport 
à  celte  afïaire.  L'on  défendit  aussi  à  \'audel  de  se  rencontrer  davan- 
tage aux  interrogatoires  des  prisonniers  et  aux  autres  procédures, 
défense  contre  laquelle  il  se  récria  fort'.  Bonivard  dit  qu'on  la  lui 
(il  à  l'instance  même  des  Comparet,  qui  dirent  qu'ils  ne  pouvaient 
pas  parler  en  liberté  en  sa  présence  '. 

Quoique  la  demande  des  parens  dePerrin,de  Balthasar  Sept  et 
de  Chabod  eût  été  refusée,  ces  derniers  ne  laissèrent  pas  cependant 
de  la  renouveler,  le  3o  mai,  par  une  requête  tendant  à  leur  accorder 
un  sauf-conduit  pour  venir  défendre  leur  cause,  sans  entrer  en 
prison,  à  défaut  de  quoi  ils  priaient  le  Conseil  de  ne  pas  trouver 
mauvais  qu'ils  eussent  recours  aux  seigneurs  de  Berne  en  qualité 
de  leurs  combourgeois,  et  qu'ils  se  missent  sous  leur  protection.  11 


'  R.  C,  vol.  49,  f>'^  90.  91  io.  3  [hid.,  f»*  91  v>,  137  vo. 

^  [hid..  fo  91  vo  (29  m.ii).  ♦  Ou\r.  cité,  p.  IW. 


5()()  CONDAMNATION     l)K    PKMUIN.  1^)^}?) 

est  aisé  de  s'imaginer  coiiiliieii  imc  reqiièle  si  iiisolenle  aiignieiila 
rindignalion  e(  l'ii-i'ilalion  où  l'on  ('(.ail  conlre  eux  ;  le  (Conseil,  an 
resl(!,  d(Mnenra  Ferme  dans  ses  premières  résoinlions'. 

L'on  ne  larda  pas  à  voir  des  effels  des  menaces  de  l'errin  el 
de  ses  complices.  I^e  r'^  juin,  le  (lonseil  reçut  des  seigneurs  de 
Bei'ne  une  lellre  de  recommandalion  en  leur  Faveur,  par  larpielle, 
après  avoir  dil  «pi'ils  avaienl  ('■(('■  inlornH's  du  lumulle  (pi'ii  y  avait 
eu  dans  Genève,  de  la  Fuile  d<'  ceux  (jui  l'taienl  soupçonnés  de 
l'avoir  causé,  de  la  |)rocIanialion  cpii  avait  ('tV'  Faile  de  leurs  per- 
sonnes, ce  fjui  ne  tendait  (ju'à  lé'duire  leurs  ])iens  enli-e  les  mains 
de  la  Seigneurie,  et  du  l'cFus  (pie  le  Conseil  leur-  a\ail  l'ail  du  sauF- 
COikIimI  (pi'ils  avaienl  (leman(l('',  ils  priaient  le  (lonsed  de  le  leiu" 
accorder,  afin  rpi'ils  pussenl  ('''lr(^  admis  à  leiu-  justification,  protes- 
tant- en  même  temps  (pi'ils  avaienl  Fort  à  Cfrur  la  trainpiillilé  de  la 
Ville  el  la  paix  el  l'imion  des  citiiyens  entre  eux  \ 

Le  Conseil  ordinaux»  iidorma  celui  des  Soixante  de  celle 
art'aire,  où  d  Fui  r(''solu  de  ré|)ondre  aux  Bernois  ipTon  lem'  (''lait 
Fort  oblig(''  de  la  pari  ipi'ils  |)renaienl  à  la  lran(piillil(''  de  (Jen(''ve  el 
à  la  conservation  de  la  paix  el  de  l'union  entre  tons  les  mend)res  de 
l'Etal,  mais  (pie  le  Conseil  les  priait  de  croire,  en  même  temps, 
(pi'il  ne  voyait  aucun  meilleur  moyeu  pour  parvenir  à  ce  l)ut  cpie 
de  punir  les  malFailenrs  el  les  pertinbateursdn  repos  public,  el  d'en 
Faire  bonne  el  briève  justice,  ce  ipi'on  les  priait  de  prendre  en  boime 
part  \  On  ne  tarda  pas  à  leiu'  tenir  parole.  Le  jour  ui('''me  (pie  celte 
réponse  Fut  envoyée  à  Berne,  le  Conseil  ordinaire  procéda  au  juge- 
ment de  Perrin,  de  Baltliasar  Sept,  de  Cliabod,  Verua  et  Micliallet'  ; 
les  uns  el  les  autres  Furent  condamnes  à  avoir  la  t('''te  trancliée  et 
leurs  corps  ('cartelés,  avec  les  têtes  clouées  à  une  potence,  avec 
cette  différence  (jue  Perrin,  avant  de  perdre  la  tête,  ('-lait  condamné 
à  avoir  la  main  dont  il  s'(''lait  servi  |iour  enlever  le  bàlon  syndical, 


'  R.  C,  vol.  W,  fo92  v°.  ■*  R.(:.,voi.49,fo96ro(:ijuin):  .  Icy 

^  Airliives  lie  GeiKive,  P.  H.,  n»  ItilH  ;  on  a  aussi  niys  en  avant  la  sentence  el  suni- 

lellre  du  3t  mai;  R.  C.  vol.  49,  f"  93  r».  maire  qu'est  aujourdliuy  à  faire  et  estant 

'  Minute  aux   Archives  de   (ïenilnp.  d'yeelle  faicio  Icrtnreon  Ta  aiiisin  décrétée, 

copie  de  lettres,  D.  4,  f"  (12  v".  en   dale  assavoir  que  led' IVrrin  a\  t  le  poins  du  liras 

du  )!  juin  ;  \\.  C,  vol.  49,  f"  95  v».  droit  duquel  il  a  attenté  aux  liaslnns  syn- 


lu;).) 


COND.V.M.NATION    Uli    l'EHKl.N. 


^^97 


coupôe.  Un  iioniiiK'MiclH?!  Clieiui  s'était  saiivr  avec  ceux  (|iic  nous 
avons  iioininés,  coruiiie  nous  l'avons  dit  ci-devaiil,,  mais  s'étanl 
voim  rendre  dans  les  prisons  el,  ayant  été  Lrouvé  dans  un  det^ré  de 
faulc  fort,  au-dessous  du  crime  des  autres,  le  Oonseil  se  contenta 
de  le  déposer  du  Conseil  des  Deux  Cents,  de  lui  déFctidre  de  sortir 
de  la  ville  et  des  terres,  sans  permission,  et  de  lui  Faire  promettre 
de  comparaître  de  nouveau  cpiand  il  seiail  demandé  '. 

Les    Bernois    n'avaient    pas    fait  la  levée    de   houcliers  dont 


(licalz  cop(>,  et  tous  tant  led'  Perrin  que 
BallIiasaiJ,  Cliaijod,  Verna  et  Midiulet  la 
leste  copee,  tes  testes  et  lecl'  poin^'  cloués 
au  gibet  et  les  corps  mys  en  quatre  quar- 
tiers, jouxte  la  coustuuie  et  coinlainiiez  à 
tous  despens,  danips  et  iiiteresiz.  »  — 
Avec  les  dépositions  consij;iiées  dans  le 
«  Carnet  des  informations  » ,  c'est  là  tout 
ce  qui  nous  a  été  conservé  des  procédures 
diri,!,'ées  contre  Perrin  et  ses  quatre  co-ac- 
cusés.  l\oget  (onvr.  cité,  t.  IV.  p.  281) 
paiait  croire  qu'il  n'y  a  pas  eu  d'autres 
pièces  et  que  le  procès  n'a  pas  été  formé 
selon  l'usage  :  «  Une  pareille  manière  de 
rendre  la  justice,  dit-il,  doit  révolter  à 
bon  droit  quiconi|ue  pense  ([u'avant  que  le 
juge  en  vienne  a  infliger  nue  peine,  le  délit 
commis  doit  être  nettement  établi  el  carac- 
térisé. •  Tout  en  nous  associant  pleinement 
à  ces  conclusions,  nous  considérons  cepen- 
dant comme  certain  qu'il  a  dû  exister  un 
«  sommaire  «  du  procès .  puisque  cette 
pièce  est  mentionnée  dans  le  passage  cité 
plus  baut  des  registres  du  Conseil,  et  très 
probablement  aussi  une  consultation  d'avo- 
cats. En  outre,  le  procureur  général  a  dii 
rédiger  son  réquisitoire  par  écrit,  connue 
il  le  lit.  quelipie  temps  |dus  tard,  pour  le 
procès  des  autres  condauniès  par  coutu- 
mace  (Arcliives  de  Genève,  Procès  erim., 
no  S.'tfl).  Il  est  hors  de  doute  enfin  que  le 
lexle  de  la  sentence  lue  •  de  ilessus  le  tri- 
bunal »,  et  dont  le  registre  ne  donni-. 
comme  d'babitude,  ([u'uii  extrait,  a  dil  être 
joint  au  dossirr,  mais  ces  pièces  ont  dis 
paru  â  une  date  ancienne,  car  Gantier, 
qui    n'aurait    pas   manqué   de    les   signa- 


ler, mentionne  uniquement  le  registre  du 
Conseil.  IjC  point  sur  leijuel  il  convient, 
croyons-nous,  d'insister,  est  l'incroyable 
lirécipitation  avec  laquelle  le  procès  fut 
i-ondnil.  préci[)itation  qui  l'ait  un  singulier 
conh'aste  avec  la  cruelle  lenleurde  la  pro- 
cédure criminelle  de  l'époque.  Ce  fut  le 
samedi  30  mai  que  Perrin  et  ses  co-accusés 
furent  proclamés  pour  la  troisième  fois  ; 
c'est  la  veille  seulement  que  le  syndic 
Bouna.  contraint  par  ses  collègues,  s'était 
décidé  à  déposer,  et  c'est  le  2  juin,  soit 
trois  jours  après  la  dernière  proclamation, 
que  la  sentence  capitale  fut  prononcée. 
Cette  seule  constatation  suffit  à  montrer 
avec  ipielle  liaine  et  quelle  passion.le  parti 
vainipieur  poursuivit  ses  adversaires.  Ou 
voulait  à  tout  prix  pouvoir  opposer  la 
«  cbose  jugée  »  aux  démarches  des  Ber- 
uois  en  faveur  des  accusés.  Il  est  à  remar- 
quer enfin  que  treize  conseillers  seulement 
sur  vingt-cinq  assistèrent  a  la  séance  dans 
laquelle  l'arrêt  fut  prononcé;  ce  furent  : 
Lambert,  Aubert  et  Jessé,  syndics.  Corne, 
Du  Pan,  Curtet,  Chautemps,  Benay,  Per- 
net.  De  L'.\rcbe,  De  Fosses,  Cbamois, 
Bigot.  Fêtaient  ab.>ients  :  P.  Bonna.  syndic, 
P.  Tissot,  Claude  Vandel,  récusés  comme 
parents  de  Perrin,  Pierre  Vandel,  égale- 
ment récusé,  Jean-Bapt.  Sept,  précédem- 
ment exclu  du  Conseil,  Et.  de  Chapeau- 
rouge,  Doni.  d' Arlod,  .lean  Philippin,  Mal- 
lai;niod,  .lean  île  la  Maisonneuve  et  J.  Des 
Arts,  enfin  Perrin  lui-même.  {Note  des  édi- 
teurs.) 

'  Archives  de  Genève,  Procès  crini., 
n"  .jJO;  B.  C,  vol.  i'.t,  f"  98  ro  (4  juin). 


5lj8  DÉPUTATION    BERNOISE    A    GENEVE.  l555 

nous  avons  parlé,  l'u  faveur  île  Perrin  et  de  ses  complices,  pour  en 
demeurer  là  et  pour  se  contenter  de  la  réponse  qu'on  leur  lit,  aussi 
ne  tardèrent-ils  pas  à  envoyer  leurs  dé|»ulés  à  Genève,  pour  ob- 
tenir, en  faveur  des  séditieux,  ce  qu'on  n'avait  pas  accordé  à  leurs 
lettres.  Les  députés,  (jui  étaient  l'avoycr  de  Berne,  Jean-François 
Nœgeli,  et  Germain  Jenscli,  conseiller  du  Petit  Conseil,  repré- 
sentèrent que  leurs  supérieurs  avaient  appris,  il  y  avait  longtemps, 
(ju'il  y  avait  eu  dans  Genève  des  divisions  qui  leur  avaient  beau- 
coup fait  de  chagrin,  connue  ils  l'avaient  déjà  fait  connaître  au 
Conseil  par  la  lettre  f[u'ils  avaient  écrite  sur  la  fin  du  mois  de  mai, 
et  à  laijuelle  le  Conseil  avait  répondu;  que,  depuis,  les  seigneurs  de 
Berne  avaient  encore  été  priés  par  Ami  Perrin  et  Balthasar  Sept,  au 
nom  des  autres  fugitifs,  de  vouloir  Lien  leur  accorder  des  ambas- 
sadeurs qui  vinssent  dans  Genève  intercéder  en  leur  faveur  auprès 
du  magistrat,  pour  leur  accorder  un  sauf-conduit,  afin  fpi'ils 
pussent  en  sûreté  venir  se  défendre  et  justifier  l'innocence  de  leur 
conduite  ;  ({u'encore  que  les  seigneurs  de  Berne  eussent  d'abord 
été  refusés,  ils  se  flattaient  pourtant  ([ue  leurs  alliés  de  Genève 
réfléchissant  encore  à  cette  affaire,  feraient  quelque  chose  en  leur 
considération.  Ensuite,  l'avoyer  Nœgeli  et  Germain  Jensch  pro- 
duisirent une  recjuête  signée  par  Perrin,  Balthasar  Sept,  Cliabod, 
Pierre  Verna  et  Jean  Michallet,  par  laquelle  ils  se  plaignaient 
d'être  accusés,  par  quelques  ennemis  (pi'ils  avaient,  d'avoir  été  les 
auteurs  d'une  émotion  prétendue,  et  demandaient  en  même  temps 
qu'on  leur  déclarât  les  accusations  formées  contre  eux,  afin  cpi'ils 
y  répondissent,  concluant  au  sauf-conduit. 

Cette  requête  fut  lue  d'un  bout  à  l'autre  ;  après  quoi,  l'avoyer 
Niigeli  reprenant  son  discours,  appuya  par  les  sollicitations  les  plus 
pressantes  la  demande  des  condamnés.  Il  dit  qu'après  tant  de  maux 
et  de  peines  que  la  ville  de  Genève  avait  endurés  par  l'effusion  du 
sang  de  ses  citoyens,  après  les  guerres  et  les  dépenses  extraordi- 
naires qu'elle  avait  été  obligée  de  soutenir  pour  maintenir  sa  liberté 
et  secouer  le  joug  du  duc  de  Savoie,  de  l'évêque  et  d'autres  puis- 
sances qui  voulaient  se  l'assujettir,  que  dans  cette  heureuse  situa- 
tion où  elle  se  voyait  par  la  grâce  de  Dieu,  libre  de  toute  crainte  au 
dehors  et  qu'elle  n'appréhendait  plus  de  se  voir  inquiétée  par  les 


Rlil'KKSKNTATIONS    DIOS    ItKKNOIS.  .)()() 


iii|)i)iliiii('s  sol  lioiliil  ions  ni  do  l'EinpeiTiii-,  ni  du  roi  de  Fi-jiiicc;  (iiic, 
lit  IIS  des  (•iicoiisUiiicesdc  colle  luiliire,  ily  aiiniil  iiik-  (cn-ihlc  l'alalitô 
liTolle  IVil  drcliirôe  coiiiiiio  elle  l'ôlail  par  des  divisions  iiiLoslincs  ; 
in'ainsi  Ions  les  membres  (|ui  composaienl  la  l>('-|)iil)li(|iie  dcvaicnl 
laire,  eliaciin  de  leur  (•(")(('•,  Ions  leni-s  ellorls  [xinr  \  i\ri'  dans  une 
paH'aile  niiion.  (Jnc,  pour  (■cl,  ciVcl,  il  l'allail  (|iic  le  niai;islia(,  se 
reiidiL  iacilc  t'I,  (in'cn  nii  mol,  on  ciilcinic  de  s'ciilcndrc  les  uns 
avec  les  aiilres.  (Jnc ceux  (|ni  avaieni  si^iK'  la  re(|nèle  (|ui  availélé 
()résenlée  an  (conseil  ne  demaiulaienl  anlre  chose,  si  ce  n'esl  (|n'on 
leur  rcndil  juslice,  c'est-à-dire  ([n'on  les  admil  à  leurs  d(''rens(>s,(jue 
ce  scrail  une  chose  hoiilense  cl  conlraire  aux  coulnines  les  |)lus 
anciennes  de  la  leur  rel'nser.  (Jne,  surloiil,  la  |)rali(|ue  cl  l' usage  le 
|)Ius  (onslammenl  observés  parmi  les  seigneurs  des  Lignes  élait 
de  ne  refuser  la  jnslice  à  (|ui  ipie  ce  lut,  cl  (|ii'aussi  leur  coulume 
invariable  élail  de  se  déclarer  proleclenrs  de  Ions  ceux  ipii  l'im- 
|)loraienl.  Oue,  dans  le  cas  donl  il  s'agissail,  le  Conseil  pourrait  avoir 
('■lé'  mal  informé,  et  (|u'ils  ne  doutaient  pas  ipie  ceux  (|ue  l'on  s'était 
si  h)rt  liàlé  de  condamner  ne  parussent  innocens,  (juand  la  chose 
serait  examinée  de  plus  près  et  qu'on  les  aurait  ouïs  dans  leurs 
défenses.  Oii'au  fond,  si  ces  gens-là  ne  pouvaient  pas  se  justifier, 
on  serait  toujours  en  droit  et  en  pouvoir  de  les  saisir.  Ou'ainsi,  ils 
priaient  le  (Conseil  de  faire  une  sérieuse  attention  à  la  demande 
(pi'ils  lui  faisaient  de  la  |)art  de  leurs  supérieurs  et,  si  le  Conseil 
ordinaire  ne  se  croyait  pas  suffisamment  autorisé  [)onr  la  leur 
accorder,  de  porter  l'affaire  à  celui  des  Deux  Cents  et  de  leur  y 
faire  avoir  audience  ' . 

Le  Conseil,  opinant  sur  cette  représentation,  fut  surpris  de  la 
demande  des  seigneurs  de  Berne  et  trouva  que  c'était  une  affaire 
sans  retour,  puisque  les  condamnés  avaient  élé  jugés  et  leur  sen- 
tence prononcée,  mais  ipie,  comme  ce  que  leurs  envoyés  avaient 
représenté  contenait  diverses  réflexions  auxquelles  il  élail  à  propos 
de  répoiidr(>  séparément  d'une  manière  précise,  il  serait  bon  de 
leur  donner  la  réponse  j)ar  écrit'. 


'  M.    C,  vol.    49,   fos  107  v«-dO«  i-u  ^  Airliivas  de  Genève,  copie  de  let- 

(IS  juin).  Ires  D.  4,  l»  ()8. 


6oO  RÉPONSE    DU    CONSEIL.  1 555 

Celle  réjîonse  portait  ([ue  les  seigneurs  de  Genève  remer- 
ciaient les  seigneurs  de  Berne,  leurs  conihourg-eois,  des  offres  de 
services  (ju'ils  avaient  bien  voulu  leur  faire  à  l'occasion  des 
troubles  ([ui  étaient  survenus  dans  la  ville,  que  Dieu  ayant  per- 
mis que  ces  troubles  eussent  été  presque  aussitôt  apaisés  qu'ils 
avaient  été  excités,  sans  que  personne  que  le  magistral  s'en  fût 
mêlé,  le  Conseil  n'avait  pas  cru  (ju'il  dut  importuner  leurs  Excel- 
lences sur  une  affaire  qu'il  avait  pu  terminer  par  lui-même  el  qui 
avait  été  heureusement  finie  de  cette  manière  ;  qu'il  n'était  pas 
vrai,  comme  on  en  avait  mal  informé  les  seigneurs  de  Berne,  qu'il  y 
eût  de  la  division  dans  les  Conseils  ;  (pie  la  ville  jouissait  d'une 
grande  tranquillité,  laquelle  n'aurait  jamais  été  troublée,  si  quel- 
(pies  mauvais  esprits,  auxquels  il  n'avait  pas  tenu  que  l'Etal  fût 
renversé,  n'y  eussent  pas  excité  une  affreuse  sédition,  mais  Uieu 
avait  soufflé  sur  leurs  criminels  desseins,  de  sorte  qu'ils  n'en 
avaient  eu  (pie  de  la  honte  et  de  la  confusion. 

Sur  la  prière  qu'avaient  faite  les  seigneurs  envoyés  de  Berne, 
d'accorder  à  Ami  Perrin  el  ses  complices  un  sauf-conduit,  les 
seigneurs  de  Genève  priaient  leurs  alliés  de  prendre  en  bonne  pari 
le  juste  refus  (pi'il  leur  faisait,  puis(pril  ne  serait  ni  avantageux,  ni 
honorable  à  une  ville,  de  recevoir  à  leurs  défenses  de  ses  citoyens 
ou  liourgeois  qui  auraient  commis  (pielque  crime,  et  de  les  dispen- 
ser par  là  des  lois,  ce  qui  ne  pourrait  fjue  les  rendre  plus  insolens, 
de  sorte  qu'enfin  la  justice  se  verrait  sans  force  et  sans  autorité. 

Quant  à  ce  que  les  seigneurs  envoyés  avaient  insinué  qu'on 
aurail  peut-être  mal  informé,  les  seigneurs  de  Genève  répondaient 
(|u'ils  avaient  pris  grand  soin  de  ne  pas  tomber  dans  cet  inconv(''- 
nient,  puisque,  avant  que  d'avoir  ordonné  prise  de  corps  contre 
les  fugitifs,  ils  avaient  fait  prendre  de  très  exactes  informations 
de  ce  (]ui  s'était  passé,  ce  que  le  Conseil  ordinaire  avait  même 
fait  de  l'aveu  de  celui  des  Deux  Cents,  de  sorte  que  toute  la  pro- 
cédure qui  avait  été  tenue  dans  cette  affaire  n'aurait  pu  être  plus 
régulière. 

Si  Perrin  el  ses  complices  ne  se  fussent  sentis  coupables, 
ils  ne  se  seraient  jamais  retirés  de  la  ville,  comme  ils  avaient  fait, 
ou,  s'ils  se  fussent  (l()nn(''  pciu'  d'abord,  ils  seraient  l'cveiuis  après 


l555  HKI'O.NSE    Ui;    CONSEIL.  ("loi 

avoii-  rlc  ajournés  et  proclamés  sous  les  peines  [)orlées  par  la  pro- 
clamation. 

Sur  ce  (pie  les  seii-iieurs  auihassatleurs  avaieiil  dil  tpu-  la 
Ville  étant  délivrée,  comme  elle  l'était,  des  oppressions  du  duc  de 
Savoie  et  de  l^'-vèque,  ce  serait  un  grand  malheur  de  se  détruire 
les  uns  les  autres,  les  seigneurs  de  Genève  ré|)ondaient  que,  pour 
maintenir  comme  il  l'allall  la  paix  et  la  traïKpiillih'  d'une  ville,  il 
n'y  avait,  pas  de  plus  sûr  et  de  plus  indispensable  moyen  (pie  de 
réprimer  les  excès  et  les  violences  de  la  nature  de  ceux  qu'avaient 
commis  Perrin  et  ses  complices,  et  (pie,  bien  loin  que  l'on  pût  dire 
(jue  ce  lut  travailler  à  se  ruiner  et  à  se  perdre  les  uns  les  autres 
(pie  de  cliàtier  les  criminels  d'une  manière  j)roporli()uiiée  à  leurs 
crimes,  (pi'au  contraire  il  n'y  avait  pas  de  moyen  plus  infaillible 
pour  entretenir  la  paix  et  l'union  dans  l'Etat  ([ue  de  ne  point  soid- 
l'rir  les  extorsions  ([ui  se  Font  par  ceux  (jui  croient  (pi'ils  peuvent 
impunément  violer  toutes  les  lois  et  tout  ordre  de  justice. 

Les  seigneurs  de  Genève  ne  voient  point  non  plus  (pi'il  y  aille 
de  l'honneur  de  la  Ville  de  refuser  aux  fugitifs  d'être  admis  à  leurs 
défenses,  et  qu'on  les  puisse  blâmer  en  aucune  manière  de  faire 
répondre  juri(li(piement,  et  selon  l'usage  le  plus  constamment 
observé,  leurs  citoyens  et  bourgeois. 

Ils  sont  même  surpris  et  indignés,  et  du  style  et  du  fond  de  la 
requête  de  Perrin  et  de  ses  (Complices,  lorsqu'ils  attribuent  leur  dis- 
grâce à  leurs  ennemis;  (ju'ils  traitent  la  sédition  horrible  '  ([u'ils  ont 
excitée,  d'émotion,  et  d'émotion  prétendue,  et  (pi'ils  ont  l'audace  de 
dire  (pie  l'on  ne  peut  pas,  sans  déroger  à  tout  droit  divin  et  humain, 
refuser  à  des  accusés  de  se  défendre,  le  fait  dont  il  est  (pieslion 
étant  de  notoriété  publi(pie  et  ayant  été  soumis  à  l'examen,  non  pas 
de  deux  ou  trois  qu'ils  pourraient  accuser  d'être  leurs  ennemis, 
mais  de  tout  le  tlonseil  des  Deux  Cents,  ce  (pii  fait  assez  voir  (pie, 
|)Our  éviter  la  juste  punition  ipie  méritent  leurs  excès  et  leurs 
crimes,  ils  voudraient  ([u'on  renversât  en  leur  faveur  tout  ordre  de 
justice. 


'  Le  texte  uriyinat  dit  siiii|il('iiieril   (|iu'  rémotion    soulevée  par  les  coiutaniiiés 
«  n'est  que  par  trop  notoire  ».  (Niite  des  klilents.) 


(ioa  MÉCONTENTEMENT    IJES    dÉpUTI-;s    BERNOIS.  1 555 

Si  les  seigneurs  de  Genève  n'ont  pas  accoulunié  d'accorder 
de  sauf-conduil  aux  prévenus,  ce  n'est,  pas  pour  refuser  de  leur 
faire  dioil,  mais  pour  ne  pas  rendre  tant  plus  audacieux  ceux  qui 
voudraient  èlre  en  [lieine  iiberlc''  de  mal  faire. 

Mais  encore  ([ue  l'on  pùl  l'aire  une  faveur  de  celle  nature  à 
des  gens  qui  auraient  été  sinq)lement  accusés,  l'on  ne  |)eut  rien 
accorder  de  sendjiable  à  ceux  dont  il  s'agit,  puistpi'ils  ont  été  con- 
danm(''s  [)ar  une  sentence  définitive  et  (|u'il  n'est  (>lus  temps  de 
conlcster  sur  une  chose  jugée.  Lesdits  seigneurs  envoyés  n'igno- 
rent |)as  que  rien  n'est  plus  préjudiciable  au  gouvernement  et  plus 
propre  à  procurer  la  ruine  des  l'-tats  (pie  de  révo(pier  les  sentences 
doim(''es  et  l'on  ne  saurait  reprocher  avec  ipielque  fondement  aux 
seig'neurs  de  Genève  de  n'avoir  pas  proc('"d(''  é([uitablement  au 
jugement  des  condamnés. 

Ils  prient  donc  les  seigneurs  envoyés  de  vouloir  se  contenter 
de  cette  réponse,  de  croire  (pie  ce  qui  a  élé  conclu  et  arrêté  juri- 
diquement ne  peut  se  défaire,  et  que,  (piand  une  sentence  a  été  pro- 
noncée contre  un  criminel  dans  Genève,  il  n'y  a  plus  de  retour  à 
moins  de  violer  la  Franchise,  c'est-à-dire  les  lois  les  plus  anciennes 
de  la  Ville,  lescjuelles  les  seigneurs  de  Genève  sont  dans  la  disposi- 
tion constante  de  maintenir  et.  d'observer  religieusement  et  de  tout 
leur  pouvoir. 

Le  Conseil  ordinaire,  pour  être  mieux  autorisé,  fil  convoquer 
le  Conseil  des  Deux  Cents,  où  cette  réponse  fut  lue  cl  a|)prouvée'  ; 
elle  fut  ensuite  portée  aux  envoyés  de  Berne  qui  témoignèrent  d'en 
être  très  mal  satisfaits.  Ils  dirent  qu'ils  ne  l'accepteraient  point  et 
qu'ils  étaient  surpris  que  le  Conseil  des  Deux  Cents  eut  pris  la  réso- 
lution qu'il  avait  prise  sans  les  avoir  auparavant  entendus  ;  qu'ils 
demandaient  d'y  avoir  audience  incessamment  et  d'être,  après 
cela,  ouïs  en  (lonseil  gV-néral.  Ils  dirent  ensuite  aux  députés  qui 
leur  avaient  fait  la  réponse  dont  nous  avons  parlé,  qu'ils  priaient 
le  Conseil  d'user  de  douceur  envers  Nicolas  Gentil,  qui  avait  été 
mis  en  prison,  le  jour  même,  pour  avoir  eu  part  à  la  sédition  et 
avoir  dit,  après  la  sentence  rendue  contre  Perrin  et  ses  complices, 

'  R.  C,  vol.  W,  (■>  109  vo  (1!)  juin'. 


•  555  I.ES     DÉin  TKS     lîKKNOIS    K.N     IJELX    CENTS.  Go3 

(jirils  ir(''l;ilcii(  |)()iiil  (II"  rii;illi()iiii(Hi's  gens  et.  do  iiiiiiivfiis  cilciyoris'. 
L'on  n'solul,  à  l'(''i;ai-il  de  ce  dernier  article,  d'avoir  (|nel(jne  éi-ai-d 
ponr  lenr  demande  :  les  procédnres  ordinaires  sur  ce  (|iii  reyar-dait 
Gentil  ('■tant  finies,  le  (lijnseil  Ini  |>rononça  son  jui^enienl  (ini 
portail,  (|u'usanl  de  douceur  envers  Uii,  et  en  considi'ration  du 
seigneur  avoyé  .Xa-yeli,  on  cnndaninail  (ienlil  à  rire  d('|ios(''  de 
tous  honneurs,  à  demander  pardon  à  Dieu  et  à  la  Seigiicnrie,  huis 
ouverts,  et  à  ne  point  sortir  de  la  ville  à  peine  de  deux  cents 
('eus  ". 

Sur  les  deux  autres  articles,  le(-onseil  ii'soliil  d'accordei-,  pour 
le  lendemain,  aux  envoyivs  l'audience  (pi'ils  avaient  deuiafid/'e  en 
Deux  Cents,  mais  de  leiu-  refuser  ahsolument  le  (Conseil  (^l'-m'-ral,  ce 
Conseil  ne  devant  jamais  être  assend)l(''  pour  des  allaires  de  cette 
nature'. 

Le  Conseil  des  Deux  (.lents  ayant  été  assend)lé  au  jour  niar(pié, 
les  envoyés  de  Berne  y  représentèrent  les  mêmes  choses  (pi'ils 
avaient  déjà  dites  en  Petit  Conseil  :  ils  insistèrent  surtout  sur  les 
menaces  qu'ils  avaient  faites;  ils  dirent  qu'avant  de  lenr  refuser 
absolument  leur  demande,  le  Conseil  avait  un  grand  intérêt  à  y  bien 
penser,  puisque,  non  seulement  leurs  supérieurs,  mais  aussi  tous 
les  seigneurs  des  Ligues  se  pourraient  sentir  de  ce  refus,  les  uns  et 
les  autres  ayant  accoutumé  de  se  déclarer  toujours  en  faveur  de 
ceux  (jui  demandaient  justice.  Que  l'alliance  portait  bien,  à  la  vé- 
rité, que  l'une  des  parties  ne  devait  pas  favoriser  les  ennemis  de 
l'autre,  mais  que  cette  clause  n'empêchait  pas  (jue  l'on  ne  dût 
écouter  tous  ceux  qui  ne  faisaient  que  demander  justice.  Ensuite, 
ils  produisirent  une  requête  des  fennnes  et  des  parens  de  Perrin 
et  des  autres  fugitifs,  par  laquelle  ils  priaient  le  Conseil  de  leur 
permettre  de  pouvoir  aller  et  venir  vers  eux  et  leur  aider  à  main- 
tenir leur  bon  droit,  laquelle  requête  les  envoyés  apj)uyèreiit  de 
leur  recommandation,  priant  le  Conseil  de  ne  pas  permettre  que  les 
témoins,  les  délateurs  et  les  parties  fussent  juges  dans  ces  affaires. 
Ils  prièrent  enfin  le  Conseil  de  ne  pas  se  séparer  (ju'il  ne  leur  eût 


'  R.  C,  vol.  i'J,  f«  109  vo  (19  juiu).       n»  .>?7  ;  R.  C,  vol.  49.  fo  124  r"  Ci  juillet). 
*  .\rctiives  de  Genève,  Procès  criin.,  ^  Ibid.,  l'o  110  r". 


()04  RÉPONSE    DU    DEUX    CENTS.  l555 

iciidii  n'poiisc  sur  lous  les  articles  de  leur  demande,  après  quoi  ils 
auraient  encore  quelque  chose  à  représenter'. 

Le  (Conseil  des  Deux  Cents,  délibérant  sur  celte  afl'aire,  il  y  fut 
résolu,  tout  d'une  voix,  de  répondre  aux  envoyés  de  Berne  de  la 
manière  suivante  '  : 

Responce  fuicte  par  petit  et  grand  Conseil  de  Genève  à  la  proposite  devant 
eiilx  faicte  par  les  s"  ambassadeiu-s  liaiis  Franlz  iVa'gely,  advoyer  et 
German  Jensch  conseillier  de  Berne  noz  trescliiers  combourgois, 
donnée  ce  jeudy  20  de  Juing  1555. 

Combien  que  dans  Genève  la  francbise  et  coustume  ancienne  soit  que 
après  les  sentences  criminelles  données  par  les  seigneurs  Sindi(iues  juges 
d'ycelles  avec  leur  Conseil,  on  ne  peult  passer  plus  oultre.  ny  moins  ycelles 
rescinder,  comme  en  exposant  noz  corps  et  noz  biens,  l'avons  avec  l'aydede 
Dieu  maintenu  contre  le  duc  de  Savoye  et  autres,  et  jusques  icy  fermement 
observée,  tellement  qu'il  n'y  a  principaulté  au  monde  à  laipielle  soyons 
tenuz  rendre  compte  de  telles  sentences,  lolelTois  sus  la  re(pieste  des 
s'^  ambassadeurs  des  m[agniffiques  |  p[uissans]  et  t[res  redoubtez]  s"  de 
Berne  noz  trescbiers  combourgois  poin-  les  condamnez  faicte,  leur  avons 
bien  volu  amyableraent  donner  d'entendre,  que  non  pas  comme  ilz  pensoient, 
mais  luen  eljuridiquement  sûmes  estez  informez  et  n'avons  faict  (pie  justice, 
eslimans  que  de  telle  nostre  amiable  l'emonstiance  ilz  se  conlenteroient. 

Mais  puys  (]ue  ilz  persévèrent  en  leurs  i-equestes,  pensons  bien  (pie 
quand  lesd'^  magi»«»  seigneurs  scauront  que  par  sentence  diflinitive,  donnée 
publi(piement  au  Tribunal  de  ceste  cité  selon  noz  anciennes  coustumes 
lesd'^  Perrin  et  sez  complices  sont  estez  declairez  ennemys  et  aggresseurs 
de  noslre  justice,  bien  public,  union,  paix  et  Lran(iuililé  commune,  ilz  scau- 
ront Iresbien  reputer,  que  non  pas  avec  lesd'i=  complices,  la  combourgoisie 
est  faicte,  mais  généralement  avec  les  .Sindi(]ues,  petit,  grand  et  gênerai 
Conseil  et  communaulté  de  Genève,  et  (pie  par  le  debvoir  de  lad''=  combour 
goisie  et  serment  de  maintenir  les  libériez  et  franchises  les  ungS'des  autres, 
et  decbasser  les  ennemys  les  ungs  des  autres,  ceux  cy  (pii  sont  déclarez  noz 
ennemys  ne  (ioibvenl  trover  ayde  suporl  ny  faveur  vers  noz  d"  combourgois 
de  Berne,  soubz  umbre  et  imposilioii  fausse  d'yceux  condamnez  qu'on  leur 
relluse  justice,  comme  s'ilz  ne  fussent  juridiquement  citez  évoquez  et  pro- 
clamez, et  les  choses  bien  provees. 

i'arquoy  et  en  vertu  de  lad«  comboui-goisie  et  serment  preste  à  Dieu  et 
mutuement  les  ungs  aux  auUres.  prions  tpi'il  plaise  ànozd*^  trescbiers  com- 

•  R.  G.,  vol.  49,  fo  HO  (20  juin).  tres,   D.  'i,  («  09,   minute  ilf   la  main   de 

■^  Archives  de  Genève,  copie  de  let-      Michel  Boset.  {Noie  des  éditeurs.) 


iHnf)  UKPO.NSK    Dr    niCCX    CK.NTS.  (iof) 

hoiirgois  avoir  en  telle  recnimii:inil;Uinn  nostre  honneur,  nnslre  jiistir,e,  noz 
francliises.  noz  libériez,  nostre  bien  public,  paix,  union  et  lran(|uilité  com- 
mune, (jue  les  ennemys  et  aggresseurs  d'yceux  ne  soient  par  eulx  solïertz  ny 
endurez,  mais  (léchasses  de  leurs  terres  et  pays,  comme  en  seuiliiable 
endroit,  de  tout  nostre  pouvoir  le  voudrions  faire. 

Quant  à  ce  ipie  lesd'^  seigneurs  ambassadeurs  demandeni  eslrc  ouys  en 
General,  ne  volons  pas  celt^r  à  nnzd''-  comboui-i,'iiis  i|iir'  |(Mi\le  nostre 
ancienne  coiisluine.  il  ne  s'asseiniile  (pie  pour  l'élection  de  noz  oITices,  pour 
factions  d'alliances,  bourgoisies,  edictz  et  slatiiz,  (pie  sont  choses  concer- 
nantes nostre  estât  et  seigneurie.  Et  pour  cas  de  particuliers,  comme  est 
cesluy  cy,  mesmes  out  s'agit  de  sentences  données,  ne  se  doibl  point  tenir, 
d'autant  (|ue  cella  seroit  directement  contre  noz  uz  et  coustumes  contre 
les(pielles  pensons  que  lesd'-^  mag''°<'=  s'»  nous  comboiirgois  ne  voudroient 
attenter,  mais  (piand  pour  choses  concernantes  les  deux  s""»  lîernc  cKJeneve 
ou  bien  conimung  d'ycelles  comme  en  ;illiance.  combourgoisie.  traités  et 
semblables,  lesd'"  s"  voudroient  un  General,  lors  ne  voudrions  icelliiy  aucu- 
nement relTuser  comme  bien  scavons  le  porte  nostre  combourgoisie.  par(]uoy 
aussi  les  prions  de  nostre  |iresente  responce  se  contenter. 

Quant  à  la  .suplication  (pi'ilz  nous  ont  présenté  pour  les  femmes  et 
parentes  de  Perrin,  et  autres  sez  complices,  respondons  que  ayans  entendu 
que  nostre  petit  Conseil  leur  en  a  respondii.  assavoir  (pie  ceux  ipii  font  telle 
suplication  se  doibgent  nommer  en  icelle  et  se  présenter  devant  nostre 
petit  Conseil.  Ie(]uel  lors  leur  |)rovoistra.  à  icelle  responce  nous  tenons,  les 
prians  d'yceile  aussi  se  contenter. 

Cette  r(''|)oiisc  ayant  i'ic  lue  aux  envojf's  de  J3erno,  ils  rlirenl  : 
«  Bien  Messieur-s,  puys  (ju'il  ne  vou.s  plaid  cela,  roimnc  lieub- 
sions  pens(',  outroyer,  nous  ne  scaurions  f\uy  Faire  el  faut  laisser 
le  cas  à  Uieu,  mais  eiicor,  (pTil  vous  plaise  à  tout  le  nioini-s  per- 
mettre qu'ilz  |)uissent  aller  el  venir  en  vostre  ville  connue  eslran- 
giers,  on  bien  s'ilz  vous  otFense,  recevoir  une  pièce  d'ar^-ent  d'eux, 
el  aussi  vous  plaise  leur  laisser  leur  bien,  conil)i(>n  de  cecy  n'avons 
pas  charjn-e  de  nos  Seii^nenrs  mais  en  parlons  de  nostre  part  et  en 
nosln^  nom  particulier.  Joint  aussi  (pi'il  vous  plaise  pour  l'amour 
de  nous,  les  prisoniers  ipie  vous  avez  là  (pii  son!  i-ens  pauvres  et 
ignorans,  les  lâcher  des  prisons'.  » 

Le  Conseil  des  Deux  Cents  n'-poiidit  à  celle  dernière  (l(>mande 
(pi'il  voudrail  de  tout  son  cipur   pouvoir   leur  donner  ra:^r('Miieut 

'  R.  C.  vol.  W,  fo  110  \o. 


(hiG  procès  DKS  FUÈHES  COMl'ARET.  1 555 

qu'ils  soiihailaioni,  eL  qiio  ce  u'élail  qii'avoc  une  oxlrême  répu- 
gnance qu'il  se  voyait  comme  conlraiul  à  refuser  f|uelque  chose 
aux  seigneurs  de  Berne,  les  grands  et,  anciens  amis  de  la  Répu- 
blique ;  que  l'on  ne  pourrait  leur  accorder  ce  qu'ils  demaudaicnl  à 
l'égard  des  condamnés,  sans  déroger  aux  sentences,  ce  qui  ne 
pouvait  pas  se  faire  ;  qu'il  n'était  pas  possible,  non  plus,  de  donner 
la  liberté  aux  prisonniers  sans  violer  les  lois  de  la  justice;  que 
cependant,  ils  pouvaient  compter  qu'à  leur  reconnuandalion,  l'on 
ne  maufpierait  pas  d'en  user  avec  ces  gens-là  avec  le  plus  de  dou- 
ceur qu'il  serait  possible'. 

Les  envoyés  de  Berne  s'en  retournèrent  avec  cette  réponse. 
Fort  cliagrius  de  n'avoir  pas  pu  obtenir  ce  qu'ils  avaient  demandé  ; 
ils  s'i'laient,  sans  doute,  imaginés  que  ceux  pour  ipii  ils  parlaient, 
(|ui  étaient  les  plus  accrédités  de  la  ville  et  soutenus  par  un  parti, 
leipu'l,  quoique  afTailtli,  n'était  pourtant  pas  anéanti,  ayant  encore 
la  |)rolec(ion  de  leurs  supérieurs,  ne  mancpieraient  pas  d'être  rétablis 
dans  leur  état  précédent  et  qu'alors,  les  seigneurs  de  Berne  au- 
raient de  puissans  amis  dans  les  Conseils  et  ainsi,  feraient  tout  ce 
qu'ils  voudraient  dans  Genève.  Mais  la  fermeté  avec  larpielle 
l'avoyer  N;ïgeli  et  le  conseiller  Jenscli  furent  refusés  leur  causa 
un  fort  grand  dépit  ;  aussi  leurs  supérieurs  s'en  ressentirent-ils  et 
continuèrent-ils  à  accoi'der  aux  condamnés  une  protection  ou- 
verte, comme  nous  le  verrons  dans  la  suite. 

Pendant  (pic  ces  choses  se  passaient,  le  procès  des  frères 
Comparet  continuait  de  s'instruire.  Comme  l'on  voulut  découvrir 
par  leur  moyen  toute  la  suite  de  l'intrigue,  les  différentes  cabales 
qui  s'étaient  faites  et  leurs  complices,  la  procédure  ne  put  pas  être 
sitùl  linie,  d'autant  plus  que,  dans  les  commencemens,ils  niaient 
tout,  de  sorte  que  ce  ne  fut  qu'à  la  fin  du  mois  de  juin  qu'ils  furent 
jugés.  Le  procès  de  François  Comparet,  l'aîné,  qui  fut  lu  de  dessus 
le  tribunal,  le  28  de  ce  mois%  portaitqu'il  avait  avec  sou  frère  com- 

'  U.  C,  vol.  49,  f"  110  vu,  et  copie  p.  375,  note  3)  que  les  procès  des  frères 

lie  lettres  cité,  fo  69  v".  —  On  ti'Oiuera,  Comparet  n'existent  plus  aux  Arctiives  de 

dans  les  Eidg.  Abschiede,  t.  IV,  n»  392,  le  Genève  ;  le  résumé  des  considèrans  de  la 

résumé  complet  de  cette  afl'aire.  (JVofe  des  sentence,  que  nous  a  conservé  notre  liisto- 

kiileurs.)  rien,  a  doiu-  nue  valeur  parlicnlière.  (Note 

'  Jious  avons  déjà  constaté  plus  liaut,  des  éditeurs.) 


l5r)5  SO.M.MAIHK    I)K     lA     SKNTKNCE.  (107 

inoiici'"  le  luiimllo  cl  hi  sôdllioii  Hrriv(''s  le  i  ()  iii;ii.  Ou'il  avail  avoué 
(lu'avaiit  ce  jour-là,  il  s'élail  Irouvé  trois  ou  (|ua(ic  Fois  au  lioulc- 
vard  de  Loni^emalle  avec  Perrin  et  ses  couiplices,  où,  entre  autrc's 
discours  qui  y  turent  tenus  contre  les  Français  réfui^iés,   Perrin  el 
Vcrna  dirent  qu'il  ne  fallait  pas  laisser  i^ouvcrner  ces  gens-là  el 
que,pour  lesempêcliei,  il  Faudrait,  d'un  beau  uialiii,les  hier  tous  el 
ceux  (lui  les  protégeaieni  ;  que,  dans  celle  occasion,  les  hons Gene- 
vois se  devaient  montrer  et  fpi'ii  Faudrail  aussi  Faire  main  basse 
sur  tout  le  Conseil,  excepté  sur  sepi  ou  luiil  de  leiu-s  amis.  Ou'étaul 
nuiîlres  connue  ils  l'étaient   du   clocher  et  de  l'artilN'rie,    il   leur 
serait  facile  de  venir  à  bout  de  leur  dessein,  ([u'ilsclresseraieiil  l'ai- 
lillerie  corilre    les   maisons  des  Français,  el  qu'ils  auraient   deux 
liommes  aftidés  au  clocher  pour  être  [trêts  à  sonner  la  grosse  cloche 
el  à  émouvoir  le  peuple.  Qu'un  antre  jour,  Perrin  ayant  demandé 
au  dit  Comparet  s'il  ne  voulait  pas  èlre  du  nond)re  des  Genevois  et 
se  rendre  à  la  maison  de  ville  avec  eux,  pour  demander  audience 
au  Conseil  des  Deux  Cents,  afin  d'y  proposer  que  l'on  ne  reçût  plus 
de  Français  à  la  bourgeoisie,  il  répondit  que  oui,  et  il  s'y  rencontra 
effectivement  le  mardi  i4  mai,  el  il  eut  [lart  à  plusieurs  discours 
séditieux  qui  s'y  tinrent,  et  ensuite  il  s'en  alla  faire  la  débauche 
dans  un  cabaret  avec  divers  bateliers  par  ordre  du  même  \'erna, 
(jui  paya  la  dé'pense  du  repas,  où  les  uns  et  les  autres  buvaient  auv 
hons  Genevois  et  s'excitaient  à  la  sédition.  Que  le  jeudi,  jour  du 
tumulte,  Comparet  et  son  frère  étant  à  Saint-Gervais,  Perrin  sur- 
vint, étant  sur  sa  mule,  leriuel  les  mena  avec  lui  à  Pregny.  Qu'en 
chemin,  ils  disaient  (pi'il  serait  à  propos  d'avoir  une  garnison  de 
(piatre  à  cinfj  cents  hommes  pour  se  rendre  maîtres  des  Français, 
aux([uels  il  ne  Fallait  pas  se  laisser  mâtiner,  à  (pioi  Perrin  répondit 
qu'il  se  tiouvait  un  nombre  suFfisant  de  monde  dans  la  ville  pour 
cet  effet,  et  qu'en  revenant  à  Genève,  le  même  Perrin  les  invita  à 
aller  souper  dans  un  cabaret  où  se  devait  rencontrer  Pierre  Vandel. 
Qu'ils  se  trouvèrent  à  ce  repas,   après   lequel   Pierre  Verna,   les 
tirant  à  pari,  leur  doima  charge  d'aller  du  côté  de  la  maison  du 
conseiller  Baudichon,  d'y  faire  du  bruit  el  d'y  exciter  du  lumulte, 
ce  qu'ils  firent,  ayant  misl'épéeà  la  main  et  crié,  du  plus  haut  qu'ils 
purent,  qu'on  se  battait,  afin  d'attirer  Baudichon  hors  de  sa  maison 


6o8 


EXECUTION    DES    COMPARET. 


l555 


et  se  jeter  siii'  lui  [xiiir  lui  ïa'iro  uu  uihuvhIs  couj).  Oup  Io  syndic 
Auberl,  ôliinl  accouru  au  hruil,  j)orlanl  son  iiàlon  syn<iical  cl  ayant 
mis  la  main  sur  François  (lomparol  le  jeune,  le  faisant  prisoimier, 
Comparel  l'aîné,  Verna,  CJiahod,  liailliasar  Sept  et  une  grande 
troupe  de  bateliers  et  autres  séditieux  survinrent,  lesquels  firent 
violence  au  syndic,  criant  d'un  ton  furieux  que  Comparet  n'irait 
jKiint  en  pi'ison,  de  sorte  f|ue  le  syndic  fut  contraint  de  le  laisser 
aller.  Oue,  par  ces  di'marclies  criminelles,  il  avait  donné  lien  à  tons 
les  monvemens  séditieux  (pii  avaient  suivi  et  (jui  avaient  mis  la 
Ville  à  deux  doigts  de  sa  perte  ' . 

La  sentence  (pii  Fut  lue  ensuile  condamnait  François  t^omparet 
l'afni'-  à  êli'e  men('  à  (Jhanqiel  et  à  avoir  la  lêle  lrancli(''e,  et  son 
corjis  mis  en  (pialre  quartiers,  l'un  des(|uels  avec  la  tète  devrait 
être  élevé  sur  un  poteau  planté  près  du  pilier  qui  sert  de  limile 
an  territoire  de  la  Seigneurie,  au  dehors  de  la  porte  de  Gornavin, 
vers  le  bord  du  lac,  et  les  antres  trois  quartiers  posés  en  trois  autres 
endroils  des  plus  «'-levés  aulour  de  la  ville  '. 

L'endroit,  lioi's  la  porte  de  (  lornavin,  où  fut  mis  un  des  (piar- 


'  Tels  sont,  (l'aprùs  le  procès  méine 
des  accusés,  les  griefs  formulés  coulre  les 
deux  Comparet  :  c'est  un  délit  de  lapage 
noetuiiip  i|uo  les  inayisirats  eurent  le  trisie 
courage  de  nuuir  de  la  peine  ca|iitale,  mais 
on  voit  avec  quelle  insistance  l'acte  dac- 
cusatioti  met  Perrin  en  cause  et  cherche  à 
le  compromettre  par  les  aveux  des  deux 
malheureux  soumis  à  la  torture.  A  l'article 
de  la  mort,  ceux-ci  déclarèrent  «  qu'ils 
n'avaient  point  dit  ce  qui  était  eu  leur 
procès,  mais  que  la  corde  le  leur  avait  l'ait 
dire  »  ;  cf.  Roget,  ouvr.  cité\  t.  IV,  p.  287, 
n.  (Note  des  i'diteurs.) 

■'  W.  C,  vol.  4'.»,  f»  117  vo  ("27  juin). 
—  Le  même  jour,  Frauçois  Comparet  le 
jeune  était  condamné,  lui  aussi,  à  avoir 
«  la  teste  trenchée  et  qu'elle  soit  mise  avec 
celle  de  sou  frère  et  les  quartiers  demeu- 
rent en  (]liampel  »  (ibid.).  La  sentence  ne  lui 
lui  |u-(iuoiicée  (pie  le  I!  juillet.  A  la  suite  des 
incideiis  (jui  avaient  marqué  l'exposiliou 
de  la  tête  de  Comparet  le  vieux,  le  Conseil 


décida  que  la  tête  de  son  frère  serait  expo- 
sée ,à  Plainpalais  et  non  du  côté  de  Pregny  : 
(1^.  C,  vol.  49,  f"  121  r».)  Celte  exécution 
dit  Uoget,  déj:"i  si  cruelle  si  l'on  considère 
([ue  les  deux  pauvres  diahles  qui  en  l'ureiU 
victimes  n'étaient  guère  coupahles  (|ue  d'un 
délit  de  tapage  nocturne,  fut  rendue  plus 
douloureuse  par  la  maladresse  du  hour- 
reau  :  «  Icy  l'on  a  parlé  du  maislre  exe- 
quuteur  de  la  haulle  justice,  leipiel  n'est' 
point  puissant  pour  faire  exequution  ains 
list  heaucopt  langui  les  deux  Comparetz  et 
ne  scay  plus  riens  faire  dont  pour  sa  faulte 
fust  hier  mis  en  prison.  Arresté  qui  doibje 
demeurer  troys  jours  en  prison  et  de  là 
que  pour  ses  l'aulles  il  soit  hauquiis  pour 
an  et  jour  et  privé  de  l'oflice.  •  (K.  C, 
vol.  49,  f"  122  r»,  4  juillet).  Sur  les  ré- 
flexions que  la  maladresse  du  bourreau 
inspirait  à  Calvin,  voir  la  lettre  de  ce  der- 
nier à  Farel,  Opéra,  t.  XV.  n»  22.')(l,  et 
Roget,  ouvr.  cilè,  I.  IV,  p.  2KH,  n.  {Note 
des  éditeurs.) 


1555  VANDEL    OriTTE    I. A     VILLE.  O09 

tiers  el  la  lêto  de  Compare!,  élail  (oui  auprès  de  la  maison  de  cam- 
pagne que  Perrin  avait  à  Preg-ny,  dans  laquelle  il  s'était  relire  avec 
ses  complices,  ce  qui  avait  été  fait  à  dessein  de  lui  faire  peur  et  de 
faire  senlir  aux  uns  et  aux  autres  qu'ils  étaient  dii-nes  de  suhir  la 
même  peine.  Mais  l'on  avait  affaire  à  des  séditieux  si  insolens  que 
la  justice,  qui  faisait  faire  l'exécution,  fut  elle-même  cruellement 
insultée.  La  femme  de  Perrin,  qui  parut  dans  un  pré  situé  près  du 
pilier  des  limites,  mais  hors  du  territoire  de  Genève,  se  mit  à 
char£>er  d'injures  tous  ceux  qui  étaient  présents  :  a  Vous  n'êtes,  leur 
dit-elle,  que  des  traîtres,  des  meurtriers,  des  voleurs,  vous  avez 
vendu  la  ville  aux  Français  ;  vous  proposez  l'évang-ile  du  diable, 
celui  que  vous  avez  exécuté  est  plus  homme  de  bien  que  ceux  qui 
l'ont  fait  mourir.  »  Le  sautier,  sentant  la  justice  et  les  magistrats  de 
Genève  traités  avec  cette  indig-nité,  ne  put  s'empêcher  de  répondre 
à  cette  femme  et  de  lui  dire  que  c'était  son  mari  (pii  était  cause  de 
ce  qui  se  passait,  ce  qui  ne  fit  qu'attirer  de  nouvelles  insultes  à  la 
justice  et  la  commettre  encore  davantage  '. 

il  ne  paraît  pas  que  les  Comparel  eussent  eu  depuis  long-temps 
le  secret  de  la  sédition,  mais,  pendant  que  leur  procès  s'instruisait, 
l'on  saisit  un  de  leurs  complices,  nommé  Claude  de  Genève,  dit  le 
Bâtard,  intime  ami  de  Perrin,  et  auquel  celui-ci  avait  fait  part,  dès 
le  commencement,  de  tous  ses  projets.  Aussi,  il  ne  fut  pas  plus  tôt 
mis  en  prison  que  Pierre  Vandel,  Philibert  Berthelier,  Jean-Bap- 
tiste et  Michel  Sept,  Pierre  Savoye  et  divers  autres,  qui  craigni- 
rent ([ue  Claude  de  Genève  ne  découvrît  leurs  menées,  se  reti- 
rèrent (le  la  ville'.  Les  uns  choisirent  le  pays  de  Vaud  pour  leur 
asile,    les  autres   les   bailliages  de  Ternier  et  de  Gaillard,  où  ils 


'  Carnet  des  informations,  dépositions  qu'ils  s'y  trouvaient  encore   à  la  fin  de 

n"  t04-10l>.  juin  ;   cette  date  est,  croyons-nous,  trop 

^  Le  nom  de  Pierre  Vandel   fignre.  tardive.  Un  passage  dn  reijistredu  Conseil 

pour  la  dernière  fois,  à  la  date  du  :!1   mai  (\ol.  i'.l,  f"  H2  r»)  indique  que,  le  il  juin, 

comme  assistant  au  Conseil.  D'autre  part,  Vandel  n'était  déjà  plus  à  Genève,  et  Ptii- 

le  procès  de  Claude  Genève  ayant  corn-  libert  Berthelii^r  avait  certainement  pris  le 

mencé  le  fer  juin,  c'est  peu  de  temps  après  large  lorsqu'il  adressait  au  Conseil  sa  re- 

que   les  perrinistes  demeurés  jusqu'alors  quête  du  27  juin,  à  laquelle  il  était  répondu 

dans  la  ville  ont  dû  la  quitter  à  leur  tour.  que  «  tontes  gens  de  liien  peulvent  aller  et 

Roget   (ouvr.   cité.   t.    tV.   p.    290)   croit  re/iir  en  la  ville.  «  {Noie  des  éditeurs.) 

39 


blO  LKTTRK    DE    CALVIN    A    BUI.I.INGER.  I  OiJiJ 

avaient  des  possessions  ol,  du  lieu  de  leur  résidence,  ils  l'aisaienl 
aux  Genevois  tous  les  maux  et  toutes  les  avanies  qu'ils  pouvaient. 

Plusieurs  d'entre  eux  allèrent  non  seulement  à  Berne,  mais 
aussi  dans  les  autres  cantons,  où  ils  répandn'cnt  des  bruils  très 
désavantag'eux  contre  le  magistrat  de  Genève.  Sur  l'avis  qu'on  en 
eut,  le  Conseil  chargea  Calvin  d'écrire  à  Bullinger  à  Zurich  com- 
ment les  choses  s'étaient  passées',  ce  qu'il  fit  d'une  manière  fort 
circonstanciée  et  fort  sincère  dans  la  lettre  cpu^  nous  avons  déjà 
citée  plusieurs  fois',  par  laquelle  il  justifia  la  conduite  du  magistral 
et  fît  voir  sa  douceur,  sa  bonté,  sa  patience  et  sa  lenteur  luême 
dans  les  procédures  qu'il  tenait  avec  les  plus  coupables  des  sédi- 
tieux, le  peu  de  fondement  de  leurs  justifications \  Ces  g-eus-là 
s'étaient  plaints  en  Suisse  que  c'était  ])ar  un  es|iril  d'envie  et  de 
jalousie,  parce  qu'ils  avaient  soutemi  la  cause  des  citoyens  contre 
les  Français  et  le  magistral  (jui  ('tait  vendu  à  ceux-ci,  (|u'ils  s'élaient 
vus  opprimés  tout  d'un  coup  et  traités  avec  l'indignité  qu'on  avait 
fait,  et  (pi'il  n'était  pas  vraisemblable  (pi'ils  eussent  entrepris  la 
sédition  don!  on  les  faisait  les  auteurs  et  qu'ils  eussent  couru  aux 
armes  sans  avoir  sous  leurs  ordres  et  à  leur  disposition  mie  forte 
garnison. 

Calvin  fait  voir  le  peu  de  solidité  de  ces  excuses  :  il  dit  (pie 
cette  d('rni(~'r('  est  ridicule,  que  les  nn-chans  et  les  séditieux  étaient 
souvent  fort  inqjriidens  et  prenaient  tr('s  mal  leiws  mesures,  et 
(|ue  ce  n'était  pas  la  |)i'emi(''re  fois  (pi'on  avait  vu  les  gens  de  ce 
caractère,  emport(''s  par  la  fougue  de  leurs  passions,  faire  des 
entrepi'ises  téméraires  et  extravagantes;  (pie  les  séditieux  se  mo- 
(piaient  du  monde  (piand  ils  disaient  que  c'était  pour  avoir  soutenu 
la  cause  des  citoyens  (pi'ils  avaient  été  expos('s  aux  disg^ràces  qu'ils 
essuyaient,  comme  si  le  Conseil  des  Deux  Cents,  qui  avait  exhorté 
le  Conseil  ordinaire  à  les  punir  de  leurs  crimes,  n'était  pas  composé 
de  citoyens  et  n'avait  pas  les  intérêts  de  la  République  à  cœur,  et 
comme  si  le  peuple,  sentant  cruellement  opprimer  les  détenseurs 

'  R.  C,  vol.  49,  fn  124  V»  (7  jnitit't).  tpur  diins  tes  priicédiiros  »  de  ses  amis  n'a 

■  Voir  plus  haut,  p.  558,  n.  2.  pas  été  partagée,  même  par  les  contempo 

'  L'opinion   du    réforniatenr    sur   la  rains;  voir  à  ce  sujet  Roget,  ouvr.   cité, 

«  bonté,  ta  douceur,  la  patience  et  ta  len-  I.  IV,  p.  320.  (Note  des  éditeurs.) 


155")  VANDEL,     BI:U1III:lI1:u     KT    AIITKES    SONI'     l'ItdCI.AMKS.  (îll 

de  ses  droits  cl  de  ses  libertés,  souffrirait  liaïKjiillIciiiciil  imc  iiijiin' 
si  atroce.  Que,  l)ieii  loin  ([ue  le  peuple  eût  nuiruuiré  de  la  disgrâce 
que  ces  gens-là  s'étaient  attirée,  au  contraire,  les  |)rinci|»aux 
chefs  de  la  sédition  ne  s'étaient  pas  plutôt  retirés  de  la  ville  (pie 
tous  les  troubles  avaient  été  apaisés,  cpie  l'on  avait  vu  reprendre 
aux  lois  leur  Force  e(  leur  vigueur,  et  la  paix  et  la  tranquillili'^  pu- 
bliques succéder  aux  agitations  précédentes.  Que  les  envoyés  de 
Berne,  qui  étaient  venus  pour  parler  en  leur  faveur,  avaient  vu  de 
leurs  propres  yeux  que  la  Ville  n'était  plus  partagée  en  différentes 
factions  et  que  les  jugeinens  ipie  l'on  avait  rendus  contre  les  sédi- 
tieux étaient  ap[)rouvés  de  tout  le  monde.  Après  avoir  justifié  de 
cetle  manière  la  conduite  du  magistral,  Calvin  prie  Bullinger  de 
faire  voir  celle  lettre  aux  ministres  et  au  sénat  de  Zurich,  et  d'en 
envoyer  aussi  le  précis  aux  ministres  de  Schaffliouse,  afin  de 
détromper  ceux  qui,  dans  ces  cantons,  pourraient  avoir  conçu  de 
mauvais  [iréjugés  contre  la  Seigneurie  de  Genève  par  les  faux 
bruits  (pie  les  séditieux  avaient  fait  courir  de  divers  côtés. 

Après  que  Pierre  Vandel,  Phililierl  lîerthelier  et  les  autres 
doni  nous  avons  parlé  eurent  (piilté  Genève,  le  Conseil  fut  long- 
temps sans  faire  de  procédure  contre  eux.  Enfin,  ces  gens-là  ne 
venant  point,  ils  furent  proclamés,  selon  la  coutume,  à  trois  diffi''- 
renles  fois'.  Vandel,  accoutumé  à  tenir  le  haut  bout  parmi  ses 
concitoyens,  fui  fort  irrité  de  se  voir  traité  en  criminel  et,  dans  cet 
esprit  de  colère,  il  écrivit  une  lettre  insolente  au  Conseil',  dans 
laipielle  il  reprochait  les  services  (pi'il  avait  rendusà  la  Républi(pie, 
sans  avoir  même  épargné  son  propre  sang  pour  rhomieiir  et 
l'avantage  de  sa  patrie.  Que  cependant,  il  avait  la  mortification  de 
voir  son  zèle  et  son  amour  pour  le  bien  public  bien  mal  récom- 
pensés, puisqll(^  le  Conseil  l'avait  fait  proclamer,  à  son  de  trompe,  à 
comparaître  pour  répondre  sur  les  charges  doiil  il  le  prétendait  élre 
alleiiit,  à    peine   d'èlre  convaincu  de  crime  de  l(''se-ma|esli''  el    de 


'  La  première  citation  fut  faite  le  lettre,  nullement  insolente,  comme  le  dit 
22  juillet  et  la  dernière,  le  ;!1  ;  Archives  notre  historien,  mais  très  diiîne  au  cou- 
de Genève.  Procès  crim.,  n"  ."ilW.  {Note  traire  et  très  modérée,  est  datée  de  Sa- 
des  éditeurs. )  connex  [delà  dWrve]  ce  23  juillet  l.oaa. 

'  Archives    de    Genève,    itiid.    Cette  {Note  des  éditeurs.) 


6l2  REOUÊTES    OES    FlHilTIFS.  1555 

rélK'Ilion  conlro  le  niagislrat,  éprouvant  par  là  le  même  sori  (|iie 
siihil.  aiilrefois  le  vaillaiil  el,  généreux  Alcibiade.  Que  cependant  il 
défiait,  ([u'on  le  pût,  convaincre  d'avoir  connnis  aucune  aclion  con- 
traire à  son  devoir,  et  (ju'il  n'était  pas  si  abandonné  du  bon  sens 
pour  (effacer,  dans  un  âge  plus  avancé,  par  une  mauvaise  conduite,  le 
mérite  des  importans  services  qu'il  avait  rendus  à  l'Etat  dans  sa 
jeunesse,  en  faisant  des  efforts,  comme  on  le  lui  attribuait,  pour 
renverser  l'autorité  du  magistrat  ([u'il  avait  travaillé  à  établir  et  à 
affermir  autrefois  avec  un  zèle  infatigable  et  à  toute  épreuve.  Qu'il 
aurait  cru  que  les  choses  étant  telles  (pi'il  venait  de  les  dire,  le 
Conseil,  au  lieu  de  le  faire  honteusement  proclamer,  comme  il  avait 
lait,  l'aurait  du  moins  fait  citer  devant  son  juge  ordinaire  ;  (|ue  l'on 
ne  pouvait  plus  ignorer  (pi'il  avait  changé  le  lieu  de  sou  domicile 
depuis  fpi'il  avait  fait  déclarer  au  Conseil  par  le  seigneur  de  Nernier, 
son  beau-frère  ',  il  n'y  avait  que  peu  de  jours,  (|ue  sa  santé,  qui  était 
si  fort  affaiblie  que  ses  jambes  ne  pouvaient  plus  le  soutenir,  ne  lui 
permettant  plus  d'agir  et  de  s'employer,  comme  il  avait  fait  jus- 
qu'alors, au  service  du  public,  il  avait  résolu  de  finir  ses  jours  dans 
sa  terre  de  Sacoimex,  située  au  bailliage  de  Ternier.  Qu'ainsi,  il 
offrait  de  répondre  sur  tout  ce  qu'on  ])ourrait  lui  demander  devant 
le  bailli,  où  il  priait  le  Conseil  de  l'interpeller  el  de  ne  pas  en  user 
avec  lui  comme  l'on  fait  à  l'égard  des  vagabonds  et  des  fug-itifs, 
dont  1(^  domicile  est  ignoré  ou  incertain,  envers  lesquels  seuls  on 
emploie  la  voie  de  la  proclamation  et  que,  si  le  Conseil  avait  égard 
à  la  prière  qu'il  lui  faisait,  il  rendrait  un  jugement  é(piil,able; 
qu'autrement  il  protestait  de  la  luiliité  de  la  procédure  (|ue  l'on 
tiendrait  et  de  pouvoir  recourir  partout  où  il  trouverait  à  propos 
et  où  il  croirait  qu'on  lui  fît  justice. 

1 1  est  ais(''  de  juger  (pie  le  Conseil  n'eut  aucun  égard  à  celte  let  Ire 
el  qu'il  fit  continuer  le  cours  des  proclamations.  Il  n'eut  pas  plus 
d'attention  à  la  requête  que  lui  fit  présenter,  à  |)eu  près  dans  le 
même  temps,  Pierre  Savoye,  par  larpielle  celui-ci  priait  le  magistrat 
de  lui  accorder  un  sauf-conduit  pour  se  venir  défendre  ".  Savoye, 

'  Pierre Vanilel  avait  ('ponsi'Anililai-ile       tires  fihu'cil..  I.  I.p.  80.  (Nnle  de.t  rditeur.i  ) 
de  Novaselte,  sœur  de  Bernard  de  ISova-  ^  Arctiivcs  de  Genève,  Procès  eririi., 

setle,  seigneur  de  Nernier  ;  cf.  Galiffe,  No-      w  S39  (25  juin). 


liJ-Ji)  LETTKK     1)1-;     IMKlUtK    SAVOVK    Al'    KO.NSKIL.  {',  f  ,] 

irnir  (lu  rcliis  i|iii  lui  lui  IViil,  (•crivil  ;ui  Conseil  une  Idliv  (n'-s 
nijiiiiiMisr,  |,;ii'  l;i.|ii('ll(',  ;i|)r('-s  iivoir  iv|)n.cli('  les  services  (in'avail. 
roiidiis  à  l;(  Sei-iiem-ic  (  ll.iude  Sjivoye,  son  |)(Te,  il  dil  ijne  !',,,!  ne 
clierclijiil  ;i  cliasser  de  hi  ville  les  anciens  citoyens,  des(|iiels  on 
anrail  besoin  unjonr,  (|ne  |>onr  élever  sur  lonfs  mines  de  nouveaux 

veinis.|ue  Toi connaissail  pas  el,  |.ar  ra|>[iorl  à  lin",  (|ue  l'on  ne 

cliercliail    .|nVi    le   d('sli iicr  avec    sa    famille   el   à    les    réduire  à 

la  nuséi-e,  .|noi(|irils  ne  l'enssenl  ni('-ril('  |iar  aucun  <ndroi|,  (|u'il 
n'eût  jamais  commis  de  mauvaises  aciious,  les(|uelles  il  laissait 
faire  à  ceux  ([(n'en  faisaieni  métier  el  (|ui  ne  cliercliaieni  à  li-avail- 
ler(|u'à  la  ruine  de  l'Étal  eL  des  citoyens.  Une,  voyant  (jue  le  ma- 
yislral  voulait  procéder  contre  lui  sans  aucune  raison  ni  cause  légi- 
time, en  reliisaiil  de  l'enleudre  dans  ses  jnsles  défenses,  il  se  voyait 
conlrauil  de  renoncer  à  sa  bourgeoisie  et  de  faire  savoir  (|u'il  se 
leiiail(|uit(e  de  tout  serment  envers  l'État,  <léclaraiil  de  j.lus  <|u'il 
s'opposait  à  tout  ce  (pii  pourrait  être  fait  contre  lui  et  pntlestant 
d'en  pouvoir  appeler  ])artout  où  il  verrait  bon  èlre  el  de  faire  casser 
tous  les  jugemens  que  l'on  avait  faits,  ou  que  l'on  ferait  dans  la 
suite  contre  lui,  priant  l)ieu(|u'il  lui  plût  de  donner  au  magistrat  à 
l'avenu- meilleur  conseil  (|u'il  n'avait  pris  jus(|n'alors.  Cette  lettre 
insolente  était  écrite  de  Nyon  le  3o  juillet  i555  '. 

Jean-Ba|)tisteSepl,  autre  séditieux  des  plus  criminels,  envoya 
aussi,  dans  le  même  temps,  un  lilielle  diffamatoire  où  l'arr-oi^ance 
était  |)oussée  an  delà  de  tout  ce  (|u'on  peut  s'imaginer-.  Il  disait 
(pi'd  se  serait  pr('"senl('  devant  le  Conseil  pour  justifier  son  inno- 
cence, s'il  y  eût  eu  encore  dans  Genève  quekjue  reste  de  probité  et 
de  bonne  conscience,  mais  que  n'y  ayant  plus  de  gens  de  bien,  il 
avait  pris  le  parti  de  se  retirer  à  Prcgny,  rière  les  étals  d((  Berne, 
et  de  renoncer  à  tout  serment  et  engagement  (ju'il  pouvait  avoir 
envers  la  République,  en  attendant  que  les  choses  y  eussent  changé 
de  face,  ce  (jui  arriverait  dans  peu,  comme  il  espérait,  et  qu'il  en 

Arciiives  île  GenéNe,  Procès  crini..  «  Lettre  receue  le  1  d'augst  1355,  injurieuse 

""  ''*'^'  ^  contre   Messieurs,   non   soubscrile,   mais 

■'  Ihid.  Celle  pièce,  non  sii^-nèe,  porte  aporlee  de.  la  part  lie  Jehan  Bapt"  Sept.  . 

au  ilos,  (le  lanjain  île  Michel  Roset.  alors  (Nnte  des  éditeurs.} 
secrét;iire  dii  Conseil,  la  note  suivante   : 


Gl4  LETTRE    DE    J.-I5.     SEPT    AU    CONSEIL.  1 555 

priait  Dieu  ([ni  ne  iiiaii<[iierait  pas  de  faire  sentir  aux  magistrats  de 
Genève  les  terribles  effets  de  sa  colère,  en  les  faisani  |)i''i-ir  d'une 
manière  tragi([ue  et  comme  méritaient  des  gens  qui  ne  se  plai- 
saient ([u'à  répandre  le  sang'  innocent.  Il  reprocliait  ensuite  au 
Conseil  de  n'être  rempli  que  de  gens  de  deux  jours,  rpii  [l'avaient 
jamais  dépensé  un  sol  pour  le  bien  et  l'avantage  de  la  Ville,  [)eiularit 
(jue  ceux  dont  les  pères  et  les  ancêtres  l'avaient  mise  dans  l'étal  où 
elle  était,  se  voyaient  n(jn  seulement  hors  des  emplois,  mais  aussi 
chassés  honteusement  de  leur  patrie,  injustices  qui  ne  procédaient, 
disait-il,  «  que  de  ce  que  vous  vous  laissez  mener  par  le  nez  à  votre 
V(''néral)le  évêcpie,  à  ce  porteur  d'eau  inanité  qui  vous  inspire  ces 
indignes  et  ces  hiclies  sentimens,  (jui  n'est  (ju'un  véritable  Gain, 
comme  son  nom  le  porte  en  ôtant  deux  lettres,  selon  que  je  m'en 
expli(pie  dans  ces  deux  vers  latins  : 

Jiiipid  (Ja/vt/ti  iiii'ditai'c  [jalrala  uialor 
Cui  dempiis,  L.  V.  Caïnus  aller  adest. 

«  Je  ne  peux  en  dire  davantage,  je  suis  trop  indigné  en  vous 
écrivant.  Je  finis  en  vous  demandant  une  copie  des  articles  dont 
vous  m'accusez  et  priant  Dieu  de  vous  punir  de  vos  calomnies'.  » 

Tel  est  le  triste  sort  des  petits  états  :  n'étant  pas  dans  une 

'  Voici  le  texte  exact  de  la  ilernitire  séditions,  qu'est  ugne  cliose  onible  et  de- 
partie  de  la  lettre  de  Sept  :  lestaljle  â  tous  ceux  qui  eu  oyeut  parler 

•  El  [lour  Mjyouxdire  lequel  est  code  lesquelles  praticcpies  ont  esté  démences  en 

vous  qui  ce  venteroit  advoyr  jamais  em-  maisons  particullieies   taisant    vous  ban- 

ployé  uiig  denier  pour  Genève  uy  jamais  c|ueliî  et  jouant  aux  cartes  el  dez,  qu'est 

advoyr  sué  ugne  gotte  d'eaue  ou   lequel  uug  bel  exemple  <à  ceux  qu'advés  cediiiet 

dyra  de  vous  :  Mon  père  a  faict  i  Pour  moi  pour  estre  de  vostre  hcnde,-qne  sera  lin  de 

je  n'en  scay  poinct,  car  leur  dévotion  n'y  ma  lectre  m'ennuyaut  escripre  de  voz  me- 

estoyt  pas  mais  estoyt  plustoust  au  cueur  cbancettés  et  séditions,  demandant  toutes- 

d'ungducct  voy la  que  vous  faict  descliasser  foys  testimonialles  et  le  double  de  ce  que 

les  gens  de  bien  et  ceux  desquelz  les  pères  prétendes  me  demander  et  sur  colla  j'advi- 

ct  ancestres  ont   niys  Genève  en    Testât  seray,  priant  Dieu  pugnyr  vous  calumnies 

qu'elle  estoyt  din'aiit  que  l'eussiez  ainsy  et  malnoles.  De  Priguiez  ce  premier  jour 

vilainement  usurpé  par  pralicques  et  mes-  d'aougst  15.53.  » 

cbancetés,  ensuyvant  voustre   vénérable  D'autre  part,  on  avait  trouvé,    trois 

ovesque  dont  c'est  grand  honte  à  vous  qu'il  jours  auparavant,  au  pilier  des  francbises 

faille  que  vous  laissiez  ainsy  mener  par  le  vers  Pregny,  le  placard  suivant,  dont  l'ori- 

ni'z  à  ce  pourteur  d'eaue  benicte  qui  ainsy  ginal  est  conservé  aux  Archives  de  Genève 

vous  abreve  de  ces  ruses  méchancetés  et  (Procès  crim.,  dossier  cité)  : 


l555         REOUÈTE    Dl"    S"^    DE    NEUNIEK    EN    FAVELR    DE    VANDEL.  (")!.') 

situation  à  jxmvoir  Faire  rc|)entir  ceux  ([iii  les  insiilk'iit  de  leur 
audace,  ceux-ci  s'abandonncnl  sans  fclemn'  à  lotit  ce  ([ue  le  res- 
setilimoiit  et  la  rai^e  leur  iiisjiireut,  surloiil  (|iiand  ils  se  sentent 
soutenus  ({('([uelque  proleclion  puissante,  telle  (|u'('tait,  en  ce  cas-ci, 
celle  des  seigneurs  de  lîerne. 

(Juand  les  tiigitits  eurent  été  |>ro(lani(''s,  selon  la  coutume,  à 
trois  ditlV'i'entes  fois,  sans  (ju'ils  eussent  coui|)ai'u,  le  (  lonsed  pensa 
à  |)rocéder  à  leur  jui,'-enienl.  Avant  qu'il  s'asscnd)làl,  pour  juçer, 
IJcrnardde  Novaselle,  seii-neur  de  Xernier,  se  [)résenl,a  encore  une 
t'ois  pour  son  beau-frère  Vandel  et  pria  en  son  nom  le  (lonseil  de 
faire  (pu'Kjue  considération  des  soins  infinis  (pi'il  s'  était  donnés 
poiu'  rétablissemenl  et  le  maintien  de  la  n'formatiou  dans  Genève, 
de  l'autorité  du  niaijislral,  et,  des  libertés  de  la  Ville,  el,  en  général, 
tie  tant  de  services  (|u'il  avait  rendus  à  l'Etal  depuis  (|u'il  était  dans 
les  emplois  et  de  ne  le  pas  traiter,  comme  on  avait  fait  juscpi'alors, 
en  le  proclamant  j)ar  trois  fois,  avec  aussi  peu  de  ménagemens 
(pie  l'on  en  aurait  usé  envers  le  dernier  des  honmies,  surtout  puis- 
(pi'il  ne  |)araissail  pas  (|u'il  eût  fait,  ni  dans  la  ville,  ni  dehors, 
aucun  acte  de  rébellion  ni  de  désobéissance  contre  les  anciennes 
coutumes  el  les  édils.  Uu'ainsi,  il  plùl  au  Conseil,  en  clianijeanl 
de  procédure,  de  convenir  Vandel  devant  son  juge  ordinaire, 
comme  il  l'en  avait  prié  plus  d'une  fois,  à  défaut  de  quoi  le  seigneur 
de  Nernier  prolestait  de  nullité  contre  tout  ce  qui  serait  fail'. 

Le  Conseil  ne  fit  aucune  attention  à  la  demande  du  seigneur 


Les  (l'vres  de  Calvin  Sept,  et  Iny  estant  iiionslré  le  présent  billet, 

[inpia  Gilvini  iiieilitare  patralii  V^i.itor  elle   l'a  reco;,'nen,  ilisaiil  que  c'est  de  la 

(lui  deiiiptis  t-.  V.  Caiiius  alter  adest.  lettre  de  son  uiai'J  et  que  c'est  le  tiillet  qui 

estoit  au   [lilier.    »   Cf.    les   Calpini   op., 

Osles  unu'.  t..  iiiqjrudeinment  vulaiite,  (t.  XV,  n"  :23(I2),  (pii  donnent  le  lexled'un 

Uns;.  \^.  overl,  à  tous  iiiaulx  de  Calvin,  autre  exemplaire  conservé  aux  Arcliives 

Vous  congiioistres,  sa  raye  violente,  de  Genève,  t'.  U.,  n«  1.j79. 

Le  congnoissant,  le  jugeres  Cain.  Le  fond  du  récit  de  Gautier  est  donc 

J.          B.          S.  exact,  mais  ce  n'est  pas,  comme  il  le  dit, 

Ce  placard  porte  au  dos  la  note  sni-  dans  la  lettre  de  Sept  que  se  trouvent  les 

vante   :    '   Apporté   au  Conseil   le  lundy  vers  contre  Calvin.  (iVofe  des  «toeurs.) 

29  d.  luillet  133S.  ^  '  Arctiives  de  Genève,  Procès  crim., 

«   Le  jeudi  premier  dauL'sl  looa,  en  n»  o39,  supplique  du  *■■  de  Nernier,  accoin- 

Conseil  ordinaire.  Personnellement  cons-  pagnant  une   lettre  de  Vandel.   (Note  des 

litué  Claude  Perlene  femme  de  Jelian-liap'"  éditeurs.  ) 


6l6     CONDAMNATION  DE  VANDEL,  BERTHELIER  ET  AUTRES.     1 555 

de  Nerilicr  ;  il  ne  lui  ié|)onJiL  autre  chose  si  ce  n'est  que,  si  Vandel 
était  innocent,  il  ne  courait  aucun  listjuedese  rendre  incessa  niiiient 
dans  les  prisons  pour  se  justifier ',  niaiscjue  sa  faute  et  sa  contumace 
et  sa  distraction  de  juridiction  faisaient  voir  évidemment  cond)ien 
il  se  sentait  coupable.  Ainsi,  l'on  ne  pensa  plus  ([u'à  |)rocéder  à  son 
jugement  et  à  celui  des  autres  qui  s'étaient  retirés  de  la  ville  avec 
lui  :  Pierre  Vaiidel,  Jean-Baptiste  Sej)t  et  Philibert  Berlhelier, 
comme  coupables  au  plus  haut  degré  de  la  dernière  sédition,  furent 
condanmés  à  avoir  la  tète  tranchée  et  leurs  corps  mis  en  quatre 
quartiers.  Ouoic^i'il  paraisse  assez,  par  ce  ([ui  a  été  dit  jus([u'ici, 
quels  durent  être  les  articles  de  leurs  procès,  cependant,  alin  de  ne 
rien  omettre  d'essentiel,  et  pour  ne  |)as  laisser  en  arrière  des 
circonstances  (jui,  autrement,  me  pourraient  échapper,  je  les  rap- 
porterai'. Pierre  Savoye,  Michel  Sept  et  six  autres  complices  des 
premiers',  mais  un  peu  moins  criminels,  furent  condamnés  au 
bannissement  perpétuel  de  la  ville  et  des  terres,  sous  peine  de  la 
vie.  Deux  autres',  qui  se  trouvèrent  dans  un  degré  de  crime  au- 
dessous  des  précédens,  furent  bannis  pour  dix  ans,  sous  peine  du 
fouet.  L'abrégé  du  procès  criminel  des  uns  et  des  autres  et  leur 
sentence  furent  lus  de  dessus  le  tribunal,  selon  la  coutume,  le 
6aoûti555\ 

L'indig'uation  où  l'on  était  dans  Genève  contre  les  condamnés 
et  les  fug'ilifs  augmentant  de  plus  en  plus,  la  fureur  et  la  rage  de 
ceux-ci  devenaient  tous  les  jours  plus  grandes;  l'on  peut  dire  qu'ils 
tenaient,  en  quelque  manière,  la  ville  bloquée.  Les  uns,  qui  avaient 
choisi  leur  domicile  dans  le  bailliage  de  Ternier,  étaient  pour  l'or- 
dinaire dans  les  cabarets  et  dans  les  grands  chemins  voisins  du 
pont  d'Arve.  La  maison  de  campagne  qu'avait  Perrin  à  Pregny  en 
avait  attiré  plusieurs  de  ce  côté-là.  Divers  aussi  se  tenaient  aux 
environs  de  Bellerive.  Roset  remarque  '  «pi'il  y  eut  près  de  trente  de 
ces  gens-là  dispersés  dans  le  voisinage  de  Genève,  et  comme  ils 


'  R.  C,  vol.  W,  f»  148  r»  (2  août).  fri,  dits  les  Bouron.  {Note  des  éditeurs.) 

"  Voir  ci-après,  Pièces  annexes,  n°  I.  *  Pierre  Cheneval  et  Ami  Genève. 

{Note  des  éditeurs.)  ^  Archives  de  Genève,  Procès  crim., 

'  Savoir  :  Claude,  Pierre  et  Claudon  n»  539  ;  U.  C,  vol.  49,  f»  l.'iâ  v". 

de  Joux,  Jean  Foural,  Jean  et  Pierre  Baiif  "  (luvr.  cité,  liv.  V,  clia|i.  70,  p.  37S. 


lOO.) 


ATTITLDK     l>i:s    FlMilTIFS.  ()  l  7 


faisaieiil  li'iir  r(''si(lcMCf  en  dillV-rciis  endroils,  ainsi  (|iii'  mous 
venons  de  le  dire,  Bonivanl  dll  '  (|n'on  les  a|>|H'la  la  tionjn-  des 
Éf/rcnrs.  La  |»rol('Clio(i  ijne  les  IJerriois  leur  avaiciil  accordrc  les 
rendait  si  iiisolens  (jiie(|iiel(iues-uns  d'enlre  eux  s'iiMayinaiciil  (|iic 
les  seigneurs  de  IJerne  ohliendraienl  de  qré  (tu  de  l'orce  leiii-  relour 
dans  Genève,  ou  en  le  sli|MiIaiil  |)ai-  In  rciioiivcllcnieiit  de  l'alliance 
(lue  l'on  projelaihlc  I  ai  rr  au  uiiiis  de  mars  de  raiiri(''(' suivaule  i. )■»('), 
ou  en  niellaul  nue  arui/'c  sur  |iied  pnur  coiili'aiiidrc  les  (ienevois 
à  les  recevoir. 

F^a  femme  de  Perrin  dil,  ('■laiil  à  Colicx,  villayc  du  pays  de 
Gex,  à  une  lieue  de  Genève,  dans  une  :^iaiide  coni|>ai>-iiie,  ([ue 
dans  [jeu,  les  fuqilits  iraieril  les  uns  el  les  autres  à  (ienève  ; 
(ju'alors,  ils  feraient  tenailler  les  traîtres  (jui  faisaient  mourir  les 
autres  et  (|u'elle  soufflerait  elle-même  le  feu,  ce  qui  était  souh'uu 
par  Pierre  Savoye  et  par  Micliel  Sept'.  Il  y  eut  même  des  déposi- 
tions qui  accusaient  ces  séditieux  d'avoir  eu  des  intellig-ences  avec 
Ja([ues,  protonotaire  de  Savoie,  qui  demeurait  au  Grest  dans  le 
mandement  de  Jussy,  et  (jui  portaient  ([ue  celui-ci  avait  dit  à  Nyon 
qu'ils  avaient  bien  mal  su  faire  leurs  affaires  de  n'avoir  pas 
achevé  d'exécuter  leurs  projets,  puis(pie,  pour  en  venir  à  hout,  il 
leur  avait  promis  huit  cents  hommes  et  trente  mille  écus%  ce  (pii 
était  confirmé  en  quelfjue  manière  par  une  autre  dé|iosition,  (|ui 
accusait  le  prolonolairc  de  Savoie  d'avoir  dil  ipi'il  ne  s(^  tenait 
dans  les  environs  de  Genève  (jue  pour  jouer  un  tour  aux  Gene- 
vois*. 

Nous  avons  parlé  plusieurs  fois  de  la  haine  iuqilacahie  que 
portaient  à  Calvin  les  principaux  chefs  de  la  sédition  et,  en  parti- 
culier, Philibert  IJerthelier,  aussi  s'évaporait-il  sur  son  compte  en 
injures  les  plus  piquantes.  Il  disait  de  ce  ministre  (pi'il  était  pire 
que  les  Juifs  et  ([ue  les  idolâtres;  que  ceux-ci  faisaient  sacrifier  des 
veaux  et  des  autres  bêtes,  mais  (|ue  Calvin  voulait  qu'on  lui  sacri- 
fiât des  honunes;  qu'il  tranchait  du  prince  dans  Genève;  qu'au  lieu 
de  metire  la  paix  entre  les  citoyens,  il  y  mettait  le  feu;  qu'il  voulait 

•  Onvr.  cité,  p.  148.  ^  Ihid.,  déposition  n»  157. 

*  Carnet  des  inforiiiallons,  déposition  '  Ihid.,  déposition  n"  158. 
n»  181. 


(n8 


PKOPOS    TEXUS    PAK    BERTHELIER. 


t'aiiT  le  Pa|ic,  (|u'il  ri'élail,  (jii'mi  li('M"éli([ue,  ce  qui  paraissait  surtout 
|)nr  son  livre  de  la  prédeslinalioii;  ([u'il  était  dans  Genève  à  la  tête 
d'un  tas  de  i^eus  de  uième  caractère  el,  (]ue,  s'il  sortait  jamais  hors 
du  territoire  de  celle  ville,  il  pourrait  bien  compter  de  n'y  rentrer 
jamais  et  (pi'on  lui  ferait  son  reste.  11  parlait  de  même  très  mal  des 
autres  ministres,  desquels  il  faisait,  ({uand  l'occasion  s'en  présen- 
lail,  des  railleries  très  insullautes  '. 

La  fenmie  de  Perrin,  d'un  naturel  des  plus  violens  et  des 
plus  ein|)orlés,  aussitôt  (pi'elle  se  renconlrail  avec  (piel<|iies  Gene- 
\o\s,  |)arlait  en  leur  présence  et  des  (Conseils  el  des  parliculiei's,  de 
la  manière  la  plus  indigne  el  dans  les  termes  les  plus  outragcans. 
KWv,  Irailail  les  magistrats  de  traîtres  (pu  avaient  |)ris  plaisii-  à 
n'paudre  le  sang  innocent  et  (pii  s'en  (''taient  soùlés  et,  crachant  à 
terre,  elle  disait  (pie  c'était  pour  eux.  Elle  faisait  des  railleries 
mortifiantes  sur  le  compte  du  syndic  Anhert  par  rapport  à  sa  pi'o- 
fession  d'apothicaire  ". 

En  même  temps  que  les  condamnés  parlaient  avec  mépris  île 
ceux  (pii  avaient  été  opposés  à  h^urs  desseins,  ils  faisaient  l'éloge 
des  uns  des  antres  en  îles  lei'mes  magiiiH(jues.  Berthelier  disait  à 
Bei'ne  de  Pcrrin  qu'il  avait  mérité  une  couronne  de  gloire,  en 
ayant  empêché,  comme  il  avait  fait,  ([u'il  n'y  eût  un  grand  carnage 
le  jour  de  la  sédition,  puistpie,  s'il  eût  voulu  dire  le  mol,  l'on  aurait 
vu  beaucoup  de  têtes  cassées.  Oue  la  ville  de  Genève  ava.it 
des  obligations  infinies  à  l*(M'rin  el  à  Vandel,  les(piels  avaient,  eu 
diverses  occasions,  sacrifié  avec  une  générosité  ([ui  a  peu  d'exemple, 
une  bonne  partie  de  leurs  biens  pour  la  Ré|)ul)lique,  jus(|irà  s'ap- 
painrir  eux-mêm(>s.  Oue,  jiour  ce  ([ui  le  regardait  lui,  Berthelier, 
la  liienséance  ne  lui  periiieltail  pas  de  parler  de  ce  (pi'il  avait  lait, 
mais  (pi'elle  ne  l'empêchait  pas  de  rappeler  les  importans  services 
(pie  son  perc  avait  rendus  à  la  Vaille  el  la  mort  glorieuse  (pi'il  avait 
souiferle  pour   mainleiiir  ses  liberh's   et   la  garantir  des  usurpa- 


'  (lai'iiet  lies  iul'oi-inalioiis,  dépositions  tenus  en  réalité  par  Jai]uesClieiieval.  {Note 

u'js  19;î  et  290.  —  Cette  seconde  dé|iositioii  des  éditeurs.) 

Minutie  (|ue  quel(iiies-uns  des  propos  prêtés  ''  Ibid.,  u»*  177-179  :  «  Beau  Itutteeut 

il    liiTlIielier  par   notre   liistorien   ont   été  et  soiifflecu!  de  scindiquat,  tainturier  de 


liarbes  qui  les  faysoit  noyres. 


1555  VIOLENCES    COMMISES    PAK    LES    KUCilTIFS.  (»  I  (J 

lions  (les  r\r(|ues  et  des  ducs  de  Savoie.  Qu'ils  avaiciil  le  iiwtllioui-, 
les  uns  cl  les  autres,  de  voir  de  si  grands  bienfaits  |)ayés  de  la  plus 
noire  in^raliludo,  mais  ([u'ils  trouveraient  le  moyen  de  s'en  vengci', 
One  la  réeeplion  de  tant  de  bourgeois,  si  conlraire  en  elle-même 
au  bien  de  la  Ville  et  à  l'intérêt  des  plus  anciens  citoyens  (pu  se 
verraienl  mis  dehors  pai- ces  nouveaux  venus,  l'-lail  aussi  (-(tiitraiic 
à  l'alliance  (pie  Fou  avait  avec  Berne,  puiscpu'  Ions  les  bourgeois 
de  Genève  (Hant  combourgeois  de  Berne,  autant  de  personnes  à 
(|ui  l'on  donnait  la  boiu-geoisie,  autant  en  associait-on,  en  quelque 
manière,  aux  Bernois,  ce  ([ui  ne  se  pouvait  faire  sans  leui-  agri'- 
inent.  Qu'ils  feraient  si  bien  sentir  la  chose  aux  seigneurs  de 
Berne  et  (pi'ils  les  pei-suaderaient  si  bien  (pie  c'(''tail  violei'  l'al- 
liance que  d'en  user  de  cette  manière,  (pie  ces  seigneurs  sauraient 
faiiT  repentir  ceux  ([ui  gouvernaient  alors  les  affaires  dans  Genève 
d'une  conduite  si  contraire  au  devoir  cpie  l'on  avait  envers  eux. 
Ajirès  avoir  parlé  de  cette  manière,  il  vomissait  les  injures  les  plus 
grossières  et  contre  les  magistrats  de  Genève,  en  g(''néral  et  en 
|>arliculier,et  conlre  les  nouveaux  bourgeois  qu'il  appelait  malheu- 
reux liaiinis,  disaiil  (pi'il  mourrail  |)lutôt  de  mille  morts  (pic  de  se 
laisser  gouverner  par  de  telles  gens  ' . 

Ces  sortes  de  discours  faisaient  de  l'impression  sur  l'esprit 
des  Bernois,  qui  assuraient  les  st'-ditieux  de  leur  prolecliou  et  ipii 
ne  leur  tinrent  que  trop  parole,  comme  nous  l'avons  déjà  vu  ci- 
devant  et  comme  nous  le  verrons  encore  dans  la  suite,  ce  qui 
rendait  les  condaniiu^s  tous  les  jours  plus  fiers  et  plus  insolens. 
Les  chemins  n'étaient  pas  sûrs  autour  de  Genève  pour  les  Français 
r(''fiigi('"s  et  j)our  tous  ceux  qui  avaient  quehpic  habitude  avec  eux 
ou  (pii  élaienl  de  leurs  amis.  Un  jour,  \es  sieurs  deVérac'  et 
de  Maillane%  gentilshommes  franc^ais,  reveuani   avec   un  gentil- 

'  Carnet  (les  informations,  dépositions  seigneurs  de  Vtirac.  l'une  des  plus  distin- 

nos  143  et  202.  iîuées  du  Poitou  et  i|ui,  de  bonne  heure, 

*  La  déposition  de  ce  |}ersoiinai,'e  est  avai t  adhéré  à  la  réforme  ;  cf.  France  prot., 

signée  Ganduse  de  Veirac  ;  ses  eornpaynons  2«  éd.,  t.  I.  p.  Gl!7.  {Noie  des  éditeurs.) 
MM.   de  Maillane  et   Stafford  l'appellent  '  Noble  llardouin  de  Porcellet,   sei- 

M.  de  Verac  dans  leurs  dépositions.  Nous  gneur  de  Maillane,  originaire  de  Beaucaire, 

n'avons  pu  retrouver  ce  nom  aux  .\rciiives  fut  rei;u  habitant  de  Genève,  le  31  décembre 

de  Genève,  mais  il  s'agit  cerlainemenf  d'un  15"J2.  iXule  des  éditeurs.) 
membre  de   la  famille  des  SainlGcorges, 


('»2  0 


AFFAIRE    DK    SCIPIO.X    DE    CASTRO. 


i555 


liotiiinc  ;iiii;l;iis,  nomme  GuilItuiiiR'  Slallbrd 'jd'imc  maison  do  cam- 
pagne silnée  an  delà  du  |)onl  d'Arvo,  lurcnl  allaqnc's  |)rès  de  ce 
|)onl  |)ai'  dix  ou  douze  séditieux  (|ni,  non  seuleineni  les  cliari^èceut 
d'injnr'es,  mais  aussi  Icui'  tlonuèrenl  des  coups  de  plat  d'(^p(''e,  l'un 
miMiic  de  la  lr(jnj)e  ayant  lâclié  contre  Stall'oi'd  un  coup  de  pistolet, 
ipii  licnreuscnuMit  ne  pi'it  pas  l'eu  \  i'Ierr'e  d'Ai^ihondouze,  minisire 
de.lussy,  venant  à  Genève,  l'ut  atta(|u<''  par  ijcillielier,  (pu  l'aiTêta 
an|)rès  du  villaye  de  Clioulex,  lui  dit  des  injures  les  [)lus  grossières 
cl  lui  |)r<'senta  le  pistolet.  Arihoudonze  le  pr'iant  d'avoir  (juehpie 
('■gard  poiu'  son  cai'actère  de  servitt^ur  de  Uieu,  c'est-à-dire  de 
niiuistic,  Berllielier  lui  répondit  (|u'il  n'était  pas  serviteur  de  Uieu, 

mais  de  ces  médians  de  Genève  et  de  ce  h de  (Calvin'.  Ouehjue 

(ein|)s  après,  Jean-Ami  Gnrtel,  anci<'n  premier  syndic  et  juge  des 
a|)|)ellalious  de  St-Victor  et  (Chapitre,  allant  à  Troinex  tenir  la 
cour  de  ses  appellations,  fut  insuh/-  lioi's  du  pont  d'Arve,  d'une 
cruelle  manière,  par  ce  même  Bertlielier,  celui-ci  l'ayant  couclié  en 
joue,  traité  de  juge  inique  et  lui  ayant  dit  que  si  ce  n'était  la  consi- 
dc-raliou  di^s  seigneurs  de  Berne,  il  lui  (lierait,  sur  l'iieure  même, 
la  vie*,  (le  ne  l'ut  pas  seulement  |K'ndant  le  reste  de  l'année  que  les 
Genevois  se  virent  exposés  aux  insultes  dont  nous  venons  de 
parler, celte  persécution  continua  lesanné'es  suivantes,  |)eiidanl  tout 
le  temps  (jue  les  Bernois  furent  maîtres  des  liailliages  tieïeriiier  et 
de  (Jaillard,  comme  la  chose  paraîtra  par  la  suite  de  celte  histoire. 
Pendant  que  les  choses  que  nous  venons  de  raconter  se  pas- 
saieiil,  il  arriva  dans  Genève  un  nommé  Sci|)ion  de  Castro, 
romain,  lecpiel  se  disait  être  au  service  du  duc  d'Albe  qui  était 
alors  gouverneur  de  Milan '.  Gel  homme,  dans  ipiehpies  conversa- 
lions  (pi'il  avait  eues  avec  des  Italiens  domiciliés  à  Genève,  ayant 


Sir  William   Slall'ord,  seigneur  de       t.  IX,  pp. 'MV  et  suiv.  {Noie  des  editeurt 


tîochefoi't,  i|ue  les  pefsécutioiis  religieuses 
de  Marie  Tudor  avaient  obligé  à  quitter 
r.'Viigleterre,  fut  reçu  habitant  de  (îenùve 
le  2'J  mars  1553  et  mourut  le  5  mai  de 
l'année  suivante.  Au  sujet  de  ce  person- 
nage, voir  l'intéressante  Notice  sur  la  colo- 
nie iiaglaise  établie  à  Genève  de  1555  à 
1560,   par  Th.  Heyer,  dans  les  M.  D.  G., 


■■'  Carnet  des  informations,  dépositions 
auto!,'ra|ilies  n"s  9^-96. 
»  Ibid.,  no  190. 

*  Ibid.,  no  :20:!(l't,janv.  l.>56). 

*  ."^u  sujet  de  cette  affaire,  voir  sur- 
tout aux  Archives  de  Genève,  Procès  crini., 
n"  .i4i.  {Note  des  éditeurs.) 


ir)55  KÉVIÎLATID.NS    FAITliS    PAU    DE    CASIKO.  ()2  I 

tenu  dos  discours  suspects,  le  Conseil  le  fit  mellie  en  [)iison',  où  il 
avoua  d'abord  (|u'il  «'tait  venu  à  Genève  pour  le  service  du  due 
d'Allie,  son  maître,  mais  que,  dans  les  bons  senlimensoù  il  était 
pour  la  relii^ioii  réForuK'c,  la  commission  (|u'il  a\ail  lournanl  au 
désavanlaçe  de  cette  relii>ioii  el  de  la  ville  de  Genève  en  particu- 
lier, il  avait  fait  dessein  de  tout  révéler  au  ma^^islrat,  ce  tpi'il 
devait  faire  le  jour  même  qu'il  fut  |)ris.  Qu'il  dirait  donc  ([ue  le 
pape  Paul  IV  avait  résolu  de  faire  du  chagrin  aux  cantons  évangé- 
liques  par  le  moyen  des  cantons  papistes.  Que,  pour  y  réussir,  il 
était  d'intelligence  avec  l'Empereur  et  que,  de  concert  avec  ce 
prince,  il  avait  envoyé  l'évéque  de  Terracine',  légal  aux  cantons 
papistes,  avec  ordre  d'employer  tous  les  moyens  imaginables, 
caresses,  présens,  persuasion,  pour  brouiller  ceux-ci  avec  les 
protestanset  les  porter  à  se  faire  la  guerre  les  uns  aux  autres'.  Que 
le  Pape  espérait  par  là,  au  cas  que  les  cantons  papistes  eussent  le 
dessus,  de  venir  à  bout  de  faire  rentrer  les  autres  dans  sa  commu- 
nion, et  l'Empereur  se  proposait  deux  choses  :  l'une,  que  les 
cantons  ayant  guerre  entre  eux,  le  roi  de  France  serait  jH'ivé  de 
leur  secours,  l'autre,  que  ces  brouillerics  faciliteraient  au  duc  de 
Savoie  les  moyens  de  rentrer  dans  ses  états. 

Il  dit  ensuite  qu'étant  à  la  cour  du  duc  d'Albe,  sur  la  (in  du 
mois  de  juin,  il  vit  un  gentilhomme  de  la  cour  du  duc  de  Savoie, 
nommé  Raconis',  qui  avait  été  envoyé  par  son  maître  au  duc  d'Albe 
pour  conférer  avec  lui  sur  la  proposition  qu'avait  fait  faire  au  duc 
de  Savoie  un  nommé  Perrin  de  Genève,  qui  se  faisait  fort  de  faire 
passer  cette  ville  entre  les  mains  de  ce  prince,  pourvu  qu'il  lui 
envoyât  deux  mille  hommes,  proposition  qui  parut  ridicule  au  duc 
d'Albe,  lequel  dit  à  Raconis  que,  si  l'on  pouvait  faire  passer  aux 
environs  de  Genève  deux  inille  hommes,  les  services  de  Perrin 
seraient  bien  superflus,  {juisque,  avec  une  aussi  grande  (pianlité  de 
monde,  il  ne  serait  pas  difficile  de  prendre  cette  ville,  sans  aucune 

'  B.C.  \ol.'i9,  f»  l'iO  \o  (2.T  juillet).  *  Sans    doute    Pliitippe    de    Savoie, 

*  Octavieii  lîaverta,  évèque  de  Terra-  comte  de  Ftaconis,  descendant  de  Louis  de 

cine,  légal  apostolique  en  Suisse:  cf.  Êirfj.  Savoie,  bâtard  d'Achaïe.  Cf.  Guichenon, 

Absrhiede.    t.   IV.    le.   pas.iim.    {Note  des  HixI.  ghtMoiiiiiue .    éd.   de   Lvon .    1660, 

edUeurs)  |i.  WM .  [Noie  des  éditeurs.) 

'  Cf.  Und..  |i,    IXiO.  lit.  ,1.  (Ni,te  des 
éditeurs.) 


()22  RÉVÉLATIONS    FAITES    PAK    DE    CASTRO.  1555 

intelligence  el  sans  le  secours  fl<'  Perrin.  Ouc  Raconis  avait,  un 
[ilan  «le  Cicnève  qu'il  fit  voir  au  duc  d'xVlhe;  que,  peu  de  jours 
avant  l'arrivée  de  Raconis  à  Milan,  un  autre  homme  avait  paru  à  la 
même  cour,  (]ui  se  disait  être  de  Genève,  lequel  était  d'une  taille 
médiocre,  assez  replet,  noir  de  visage,  et  <|ui  portait  un  justau- 
corps vert.  One  cet  homme  était  allé  auprès  du  duc  d'Albe  pour  le 
même  sujet  que  Raconis.  Que  cette  affaire  ayant  fait  quelque  bruit 
dans  celle  cour,  l'on  disait,  que,  pour  en  venir  à  bout,  il  faudrait 
([u'auparavant  le  duc  do  Savoie  fût  maître  de  la  ville  de  Thonon, 
que  les  brouilleries  que  l'on  méditait  d'exciter  entre  les  cantons 
évangéliipu's  et  papistes  pourraient  beaucoup  contribuer  à  faire 
réussir  ce  dessein,  [)uisque  le  duc  de  Savoie  obtiendrait  facilement 
des  Valaisans,  en  ce  cas-là,  le  passage  pour  les  troupes  qu'il  vou- 
drait (Muplojer,  soit  pour  se  saisir  de  Thonon,  soit  pour  se  rendre 
maître  après  cela  de  Genève. 

Après  quoi,  Scipion  de  Castro,  passant  à  ce  qui  le  regardait, 
(lit  (|u'«'nsuit,e  de  tous  ces  projets,  le  duc  d'Albe  l'avait  envoyé  à 
Sion  en  Valais  pour  tâcher  de  ramener  l'esprit  de  l'évêque  de  celle 
ville,  «pii  était  aliéné  des  impériaux,  et  disposer  ce  prélat  à  écouter 
favorablement  ce  que  l'évêfpje  de  Terracine,  (pii  devait  dans  peu 
aller  en  Suisse  et  en  Valais,  lui  représenterait  de  la  part  du  Pape 
et  de  l'Enqiereur.  Que,  dans  la  persuasion  où  il  était  de  la  vérité 
de  la  religion  réformi'-e  et  du  dessein  ipi'il  avait  formée  il  y  avait 
longtemps,  d'en  embrasser  la  profession  et  même  de  se  retirer 
dans  c(^  pays  et  d'y  acheter  (pielque  fond,  il  ne  s'était  charg(''  (pi'à 
regret  d'une  semblable  commission,  de  même  que  d'une  autre  (jue 
lui  avait  donné  don  Garcia,  lieutenant  de  Milan,  (pii  était  qu'il  vînt 
à  Genève  et  qu'il  examinât  exactement  si  la  ville  était  conforme  au 
plan  ipie  l'on  en  avait  vu  à  la  cour  du  dur  (FAIIk^,  et  tpi'il  avait 
d('i;'i  iVrit  à  don  Garcia  (pi'il  avait  trouvé  une  i^rande  conformité 
entre  la  ville  et  le  plan_,  par  rapport  du  moins  à  la  |)orle  de  Rive, 
par  laipielle  il  était  entré  en  venant  de  Thonon,  et  qu'il  y  avait  un 
endroit  des  murailles,  à  c«Mé  gauche  de  cette  porte,  qui  était  fort 
bas  et  (|u'il  ri'élail  pas  difficile  d'escalader'. 

'  Ces  révélai  ions  de  Castro  sont  consifînL'es  dans  un  iiiénioire  autognplie,  annexé 
au  dossier  de  son  procès,  f»  3.  (Note  des  éditeurs.) 


AVIS     DONNE    A     lîERNE. 


623 


('.('lit' artaii'O  iiit<''i'Ossaiit,  coiiiiiic  elle  faisait,  les  seii;iieurs  de 
Berne,  le  Conseil  leur  en  fit  aussitôt  part  par  une  lettre  <|n'il  leur 
écrivit  le  a?  juillet',  les«|uels  répondirent  que,  si  leurs  allii's  de 
Genève  leur  voulaient  demander  juslice  de  l'errin,  sui-  le  linl  dniii 
l'accusait  Scipion  de  (laslro,  ils  offraient  de  la  reiulre  telle  (|u'()n 
pouvait  raisonnablement  la  souhaiter'.  Sur  quoi,  les  seigneurs  de 
Genève  leur  écrivirent  (pie  celte  affaire  rei^ardanl  éi>aleuieul  les 
deux  villes,  ils  ne  s'étaient  proposé  autre  chose  sinon  de  la  leur 
comniunifpier,  afin  que  les  uns  et  les  autres  y  pénétrant,  l'on  put 
en  découvrir  plus  facilement  tout  le  mystère;  que  dans  celle  vue, 
ils  croyaient  (pi'il  sérail  à  propos  de  confronter  Scipion  de  Gasiro 
avec  celui  (pie  l'on  soiip(;onnait  être  le  Genevois  qui  avait  paru  à  la 
cour  du  duc  d'Alhe  et  qui  avait  le  plan  de  Genève;  (pi'à  la  descrip- 
tion que  de  Castro  avait  faite  de  cet  homme-là,  il  y  avait  lieaiicoup 
d'apparence  que  c'était  iîalthasar  Sept,  d'autant  plus  qu'il  l'-lait 
absent  dans  le  temps  (pi'on  attribuait  au  Genevois  qui  avait  paru 
à  la  cour  du  duc  d'Albe,  d'avoir  été  à  Milan.  Oue,  comme  Sept 
s'était  retiré  avec  les  autres  fuq-itifs  dans  le  canton  de  Berne,  les 
seigneurs  de  ce  canton  étaient.  pri('s  de  permettre  ([ii'il  fùl  conIVonlé 
avec  de  Castro,  dans  (pielque  lieu  de  leur  ohéissance,  qui  ne  fût  pas 
éloigné  de  Genève,  dans  lequc^l  on  ferait  conduire  ce  prisonnier  à 
condition  ipi'il  sérail  rendu  aussil(')t  a|)rès  la  confrontation  '.  Je  suis 
surpris  (pie  le  Conseil  ne  demandât  rien  à  l'ég^ard  de  Perriri  ;  il  y  a 
quelque  apparence  (|ue  l'on  crut  (pie,  n'y  ayant  aucune  preuve  bien 
positive  contre  lui  mais  de  simpl(>s  (iiiï-dire,  la  recherche  rpic  l'on 
aurait  faite  à  son  ég;ard  n'aboutirait  à  rien. 

F^es  seigneurs  de  Berne  consentirent  à  la  confrontation  dont 
nous  veiKius  de  |iaili  r,  mais  ils  voulurent  qu'elle  se  fît  à  Berne, 
offrant  eu  même  temps  un  sauf-conduit  pour  y  faire  conduire  et  en 


'  Archives  de  Genève,  copie  de  lel-  à  Berne  le  .10  de  jiiillel  i'.iS'i.  »  ('elle  pièce 

très.  D.  ^,  («  11  :  R.  C.  vnl    'i.'.),  1"  IVV  r'.  a  été  publiée  dans  les  Caltnni  op.,  t.  XV, 

'■  Ibid.    W    H.,    n»  l.")7.').    leltifi   ilu  n»  22.56  ;  ta  rédaction  dut  en  paraître  déli- 

29  juillet.  {Nide  des  édileurx.)  cite  au  Conseil  pour  r|u"il  ait  eu  recours  à 

'Copie  de  letlres  .   D.   i,   f"  "'.•  ;   la  la  plume  du  rcforinaleur.  Cette  conslatalion 

minute  esl   loule  entière  de   la    main  de  permet  d'nflirnier  que  Calvin  prit  une  part 

Calvin,  avec  celle    menlinn   ajoutée    par  très  directe  à  lonles  ces  atTaires.  (jVo(e  «/es 

l'un  des  secrétaires  du  Conseil  :  «  Envoyé  éditeurs.) 


()24  CONFRONTATION    DE    CASTRO    AVEC    LES    FUGITIFS.  1 555 

faire  ramener  Scipion  de  Castro,  el  une  déclaration  par  laquelle  ils 
reroiinaissaient  que  le  tout  se  faisait  sans  préjudicier  aux  libertés 
et  aux  franchises  de  la  ville  de  Genève  '. 

Le  Petit  Conseil  ayant  fait  part  de  celte  affaire  à  celui  des 
Deux  Cents,  l'on  trouva  qu'il  fallait  faire  conduire  incessamment 
(le  Castro  à  Berne  pour  y  être  confronté  avec  Balthasar  Sept  en 
présence  des  seigneurs  de  Berne  et  de  quatre  députés  de  Genève  : 
Claude  Du  Pan  et  Michel  de  l'Arche,  du  Petit  Conseil,  Louis  Franc 
et  Ami  Varro,  du  Conseil  des  Deux  Cents,  furent  choisis  pour  cet 
elfel  '.  Ils  partirent  le  4  août,  menant  avec  eux  le  prisonnier  romain 
au(|uel  fureal  pi('sentés,  devant  quelques  seigneurs  du  Conseil  de 
Berne  et  les  députés  de  Genève,  l'un  après  l'autre,  Pierre  Savoye, 
Philibert  Berthelier,  Ami  Perrin,  Michel  Sept  et  enfin  Balthasar 
Sept.  De  Castro  n'hésita  pas  à  dire  (jue  les  premiers  ne  ressem- 
blaient point  au  Genevois  (ju'il  avait  vu  à  Milan,  mais  ayant  un  peu 
plus  arrêté  sa  vue  sur  le  dernier,  il  y  trouva  de  la  conformité,  sans 
pouvoir  pourtant  bien  assurer  qu'il  fût  le  même'. 

Ainsi  cette  confrontation  n'aboutit  à  rien  '  ;  Scipion  de  Castro 
fut  ramené  à  Genève  et  remis  dans  les  prisons.  Quand  il  y  eut 
resté  encore  (pu'lques  jours,  il  commença  à  s'ennuyer  de  son  état  ; 
il  présenta  une  requête  au  Conseil,  (|ui  était  écrite  en  latin',  par 
la(pielle  il  marquait  que,  lorsqu'en  discourant  avec  le  ministre 
italien,  il  lui  avait  découvert  des  choses  dont  il  croyait  qu'il  était  bon 

'  Arcliivps  (le  Genève,?.  H.,  n»  1573,  Absi-hiede.  t.  IV,  l  e.  p.  1296.  {Note  des 

lettre  du  :il  juiltet,  5  heures  après  midi  ;  éditeurs.) 

cf.  R.  C,  vol.  4'.l,  fo  150  vo.  ♦  «  Il  est  difficile,  dit  Roget  à  ce  pro- 

*  Ihid.,  fo  ISl  ro.  pos  (ouvr.  cité,  t.   IV.  p.  296),  de  corisi' 

'  Ibid.,  fo  137  v°.  Le  procès-verbal  dérer    toute   cette  affaire   autrement   que 

bernois  de  la  confrontatiou  ne  renferme  comme  une  macbinatioii  destinée  à  faire 

rien  de  pareil;  il  constate,  au  contraire,  perdre  aux  condamnés   la  protection   de 

que  Sci|)ion  de  Castro,  après  avoir  consi-  Berne,  en  les  représentant  comme  complo- 

(lérè   Sept    comme    les  autres,   a   déclaré  tant  avec  l'étranger.  Le  prétendu  projet  de 

«  qu'aucun  d'eux  ne  ressemblait  à  riiomme  glis,ser  des  troupes  espagnoles  ou  pièuion- 

(pii  avait  été  à  Milan  et  dont  il  se  souve-  taises    dans    les   environs   de    Genève  ne 

uait   parfaitement;  ce  dernier  avait  une  pouvait  avoir  Été  conçu  par  aucun  homme 

barbe  plus  longue,  nue  meilleure  appa-  sérieux,  puisque  la  Savoie  et  une  grande 

ronce  et  n'avait  point  le  dos  ainsi  voiitè  :  partie  du  Piémont  étaient  alors  au  pouvoir 

le  prisonnier  n'a  donc   voulu  reconnaître  du  roi  de  France,  en  guerre  avec  le  prince  de 

aucun  d'eux  pour  celui  qui  avait  parlé  au  Piéiiiiinl  el  l'Espagne.  »  (Note  des  éditeurs.) 
duc  d'Albe  et   pratiqué  avec  lui.  »  Eidg.  ^  Procès  cité,  f»  8. 


ir)55  lî.VNMSSK.MKN'T    [)K    CASTUO.  625 

pour  ravanlai^*' (le  I;i  N'illc  iiircllc  tVil.  iiirorim'-c,  hicri  loin  de  cioiic 
(m'oM  lo  relînl  on  [M'isoii  piMidaiil  si  loii^lfiiips,  il  se  lln(triil  au 
coulraire  de  Faire  la  douée  e.\|>('Mienee  de  la  boulé  du  (louseil  envers 
lui,  mais  que,  |)uis<|u'il  éprouvait  le  contraire,  il  priait  iustani- 
nient  le  magistrat  de  vouloir  incessamment  le  juger,  selon  loiile  la 
sévérité  des  lois,  s'il  se  trouvai!  ipi'il  eût  fait  quoi  que  ce  soit  contre 
les  intérêts  de  la  X'ille,  el,  au  coulraire,  de  le  renvover  comme  un 
homme  rpii  mérilail  plutôt  d'être  remercié,  que  de  se  voir  traité  en 
crinu'nel,  les  atlaires  de  l'Emperem-,  pour  lestpielles  il  avait  eu 
(|ucl(|ue  commission,  n'ayant  aiicim  rapport  avec  celles  de  (jenève, 
ville  qui  ne  faisait  |)as  profession  d'être  dans  des  intérêts  contraires 
à  ceux  de  ce  jirince.  Le  (  Conseil  laissa  encore  quelque  temps  de  Gasiro 
en  prison  pour  voir  si  l'on  ne  découvrirait  rien  de  nouveau  à  son 
égard;  enfin,  n'apprenant  rien,  il  le  jugea.  L'on  trouva,  suivant  l'avis 
des  avocats',  (pi'y  ayant  plus  de  légèreté  que  de  malice  dans  son 
fait,  ce  qui  paraissait  par  le  peu  de  précautions  tpi'il  avait  prises  à 
cacher  le  sujet  de  son  voyage  à  Genève,  l'ayant  même  déclaré  à 
plusieurs  personnes  aussitôt  qu'il  fut  arrivé  et  n'ayant  point  fait 
d'entreprise  de  (pieKpie  inqjorlance  contre  la  sûreté  de  la  Ville,  il 
ne  méritait  pas  d'être  condanmé  à  aucune  peine  capitale.  Que 
cependant,  comme  il  avait  eu  charge  de  voir  si  la  ville  de  Genève 
était  semblable  au  plan  qui  en  avait  paru  à  la  cour  du  duc  d'Albe 
et  qu'en  exécution  de  cet  ordre,  il  avait  commencé  d'examiner  la 
hauteur  de  la  muraille  du  côté  de  la  porte  de  Rive  et  ipi'il  avait 
domii'  des  avis  de  ce  (pi'il  avait  remarqué,  il  devait  être  condamné 
au  bannissement  perpétuel  de  la  ville  et  de  son  territoire,  sous 
peine  du  fouet.  Ge  jugement  lui  fut  prononcé  le  12  septembre'. 
Uosel  dit'  que,  dans  la  suite,  il  fut  saisi  dans  le  canton  de  Berne,  où 
il  soutint  tout  ce  cpi'ii  avait  avancé  dans  Genève  et  qu'il  fut  aussi 
prisàBaden,  pour  avoir  parli-  avec  peu  de  prudence  et  de  ména- 
gement des  négociations  que  faisait  l'évêque  de  Terracine  auprès 
des  cantons  catholiques  * . 

'  Archives  de  Genève,   procès  cité:  '  Ouvr.  cité,  liv.  VI,  cliap.  3,  p.  380. 

lavis  est  signé  par  CollaJon.  (Note  des  édi-  *  La  diète  se  contenta  de  liannir  Cas- 

teurs.)  tro;  Eidg.  Abschiede,  t.  IV,  te,  p.  13?J1, 

^  Ibid.:  la    sentence    fut    prononcée  lit.  t.  (Note  des  éditeurs.} 
«  entre  deux  portes  » .  {Note  des  éditeurs.) 

40 


('):>J\ 


CONDAMNATION    DES    FHKHES    GENEVE. 


Cependant^  le  procès  dos  chefs  de  sédition  n'était  pas  encore 
fini;  il  restait  trois  de  ces  gens-là  dans  les  prisons:  (llaiidede 
Genève,  dit  le  i3à tard,  garde  dn  honlevard  de  Longenialle, (Glande;  de 
Genève  dit  le  Pelonx ',  et  François-Daniel  IJertlielier,  inaîire  de  la 
monnaie.  Le  premier,  après  avoir  resti'-  deux  mois  et  demi  prison- 
nier et  subi  tons  les  inlerrogatoires,  fut  à  la  fin  condamné  et  exé- 
CMt(''  le  a'y  aonl.  Sa  s(>ntence  portait  (pi'il  avait  fait  Ions  ses  efforts 
depuis  longtemps  el  cahaN'  de  loul  son  pouvoir  jxiur  abattre  le 
Consistoire  et  renverser  l'excommunication  établie  par  le  Petit, 
Grand  et  Général  Gonseil  \  <Jne,  contre  son  devoir  et  son  serment, 
avait  prêté  le  boulevard  de  Longemalle,  dont  il  avait  la  garde,  à 
quantité  d'assemblées  el  de  repas  séditieux.  Qu'il  s'était  rencontré 
dans  ces  re|ias  et  avait  (Mé  pr(''!sent  à  tous  les  pi'ojets  des  chefs  de 
s('"dition,  sans  eu  donner  avis  au  magistrat,  par  où  il  s'était  rendu 
leur  complice,  ce  qu'il  avait  si  bien  reconnu  que,  lorsque  Perrin 
fut  proclamé,  il  dit  en  pleine  rue  cpie  si  Perrin  était  criminel  de  lèse- 
majesté,  il  l'était  aussi,  et  pour  lesquels  crimes  le  Conseil  le  con- 
damnait à  avoir  la  tête  tranchée,  son  corps  pendu  au  gibet  et  la 
tête  attachée  aux  créneaux  du  Molard\ 

Claude  de  Genève,  dit  le  Peloux,  condamné  dans  le  même 
temps,  lequel  était  entré  fort  avant  dans  les  mouvemens  séditieux, 
mais  un  peu  moins  que  son  frère,  fut  condamné  au  fouet  public, 
avec  défenses  expresses  de  porter  armes  offensives  ni  défensives 
et  de  sortir  de  la  ville  sans  congé.  Sa  sentence  portait  que  le  Con- 
seil avait  usé  envers  lui  de  douceur  plutôt  que  de  sévérité  *. 

François-Daniel  Berthelier  aurait  facilement  échappé  aux 
mains  de  la  justice,  s'il  eût  voulu.  11  était  allé,  depuis  la  sédition. 


'  Claude  Genève,  dit  le  Bastard,  et  cédèrent  le  triomphe  de  l'église  nouvelle, 

son  frère  cadet,  surnommé  le  Peloux  (le  11  était  devenu  membre  du  Deux  Cents  et 

velu,  pilosus),  descendaient   de   quelque  avait  rempli  les  fonctions  de  geôlier.  (Note 

bâtard  des  comtes  de  Genève.  Cf.  Galilïe,  des  éditeurs.) 

Pages  d'hist.  exacte  (Mém.  de  l'Inst.  gène-  '  Voilà,  au  fond,  le  véritable  grief, 

vois,  t.  VIII,  p.  i  10,  note  ."5).  Claude  l'aîné,  celui  (jue  l'un  trouve  formulé  dans  tous  les 

nous  dit  Rogot  (ouvr.  cité,  t.  IV,  p.  289),  procès  des  perrinistes.  (Note  des  éditeurs.) 

ligura   dès   1332   parmi    les  plus   chauds  '  Archives  de  Genève,  Procès  crim., 

adhérens   de  la  Réforme  et  prit  une  part  no  53.J  ;  cf.  R.  C,  vol.  49,  f»  Ifitj  v». 

active  à  toutes  les  prises  d'armes  qui  pré-  *  Ibid.,  n"  SSSft's. 


ir>r>r)  PROCÈS  DR   FHA\(;()is-iiANii:i,   iir;nTiii:i.ii:u.  ()27 

à  Dolo  |)()iir  (|iicl(|ii('  Hllairc  ijni  roq-artlail  l;i  iikiiiiijiIc  ' .  l\c\riiHiil  à 
(îonève,  il  rt'iicoiitra  à  Njon  (|ii('l(nies-iiii.s  des  Ciii-ilirs  cl  imiIic 
aulros  Pierre  Savoye,  (|ui  lui  dil  (|irii  ferail  iiiieiix  de  ne  pas 
reiilrer  dans  la  ville,  |tnis(|irii  ne  nian(|iierail  pas  d'rlre  pi'is,  con- 
seil (jn'il  ii'éeonfa  pas.  Il  Fn(  etlecliveinenl  pris  le  jdin-  niètne  (pi'il 
arriva,  non  pas  ponr  la  pari  ipi'il  avail  eiii'  an\  iiionxernens  si'di- 
lieiix,  mais  pour  avoir  d()nn(''  (piehpie  ari-cnl  aux  (lomparel  ((iii 
('■laieiil  alors  dans  les  prisons,  mauvais  pas  dont,  il  se  lira  en  disani 
que  l'arj-ent  qu'il  avail,  donné  n'éfail,  pas  desliné  aux  (;onq>aret 
seuls,  mais  à  tous  les  |)risonniers,  ee  qu'il  avail  Fail  par  eliarili'.  Il 
fut  élargi  le  jour  m«"me,  mais  les  démarches  sédilieuses  dont  il  était 
coiqjahle  étant,  venues, dans  la  suite, à  la  connaissance  du  magistrat, 
il  fut  saisi  dans  son  lit  la  nuit  du  iH  juillet. 

Comme  il  avail  eu  part  à  tout  le  secret  de  la  sédition,  on  fut 
longteiiq)s  à  instruire  son  procès,  pour  découvrir  toutes  les  parti- 
cularités de  celte  affaire.  Lorsqu'il  fut  prêt  d'être  jugé,  Amhlarde 
du  Crest,  sa  mère,  veuve  du  fameux  Philibert  Berthelier,  intercéda 
pour  son  fils  auprès  du  Conseil,  le  faisant  souvenir  des  services 
qu'avait  rendus  le  père  du  pn-venu  à  la  Ville  et  de  la  mori  qu'il 
avait  endurée  pour  maintenir  ses  libertés,  et  priant  en  même  temps 
le  magistrat  de  vouloir,  en  consich'-ralion  du  père,  ne  pas  punir  les 
crimesdu  fils  selon  toute  la  sévérité  des  lois'.  La  famille  Bandières, 
à  laquelle  il  était  allié  par  sa  femme',  et  qui  avait  aussi  bien  mé- 
rité de  la  République,  fit  la  même  prière  au  Conseil  '.  Les  requêtes 
des  uns  et  des  autres  furent  lues  en  Petit  Conseil  et  en  Deux  Cents, 
mais,  dans  l'un  et  dans  l'autre  Conseil,  le  cas  de  Berthelier  ne  fut 
|)oint  trouvé  graciable '. 


'  R.  C.  vol.  19,  fo  131  r'.  ■•  R.  C..  vol.  Ï9.  fo  1(59  r\  170  r», 

'Cette    toudiante    supplique   ne    se  175  vo,  178  r».  —  Les  Bernois.  eu\  aussi, 

trouve  plus  aux  .Archives  de  Genève,  mais  avaient    intercédé    pour    liertlielier,    par 

elle  a  été  imprimée  par  J.  A.  Galilîe,  l\o-  l'organe  de   la   depiitation  qu'ils  avaient 

lices  génént.,  t.  III,  p.  532.  {Note  des  édi-  alors  à  Genève;  ibid..  fo  162  v".  {Note  des 

leurs.)  éditeurs.) 

'  Autoina.filiedeNo.  Ami  lîaudières,  ^  Le  Conseil  des  Deux  Cents  résolut, 

"  l'un  des  plus  zélés  défenseurs  de  la  li-  «  par  la  (ilus  grand   voix  »,   que  l'on  fît 

berté  • ,  dit  Galill'e.  deux  fois  syndic,  mort  «  bonne  justice  »  (li,  C,  vol.  49,  fo  180  ro, 

en  1544;  cf.  Galilie,  Notices  iiénéal,  t.  I,  10  sept.).  C'était  en  réalité  l'arrêt  de  mort 

p.  22.  (Note  des  éditeurs.)  de  Berthelier.  La  veille,  en  ellet,  le  Petit 


(J28 


EXECUTION    DE    FRANÇOIS-DANIEL    BERTIIEI.IEU. 


i555 


Il  Fui  condamné,  le  i  i  septembre,  A  avoir  la  tête  Irancliée'.  Sa  sen- 
tence rappelait  premièrement  une  espèce  de  sédition  (ju'il  avait 
excitée  contre  le  ministre  Farel  au  mois  de  novembre  i5r)3,  de 
laquelle  nous  avons  parlé  ci-devant,  en  amenant  à  la  maison  de 
ville  les  officiers  et  les  ouvriers  de  la  monnaie  et  leur  faisant  croire 
que  c'était  pour  des  affaires  qui  regardaient  leur  office,  quoique  ce 
fût  pour  aug'menter  le  nombre  de  ceux  (|ui  étaient  allés  se  plaindre 
au  magistrat  de  ce  ministre.  Sa  sentence  rappelait  encore  les 
démarches  irréi^iilières  (pi'il  avait  faites  pour  al)altre  rexcommuni- 
cation  et  pour  rendre  odieux  les  ministres  parmi  le  peuple.  Je  ne 
dirai  pas  mot  des  articles  de  son  procès  (|ui  concernent  la  part 
qu'il  eut  à  la  sédition,  parce  que  je  ne  le  pourrais  faire  sans  répéler 
ce  que  j'ai  dit  ci-devant  :  je  me  contenterai  de  faire  souvenir  le 
lecteur  qu'il  avait  été  de  toutes  les  assemblées  et  de  tous  les  mou- 
veinens  séditieux.  Je  trouve  au  reste,  dans  un  manuscrit  ipie  j'ai 
déjà  cité  quel(|uefois, qu'il  lémoig'na  à  sa  mort  beaucoup  de  repen- 
tance  de  ses  crimes'. 


Conseil  avait  prononcé  «  que  le  crime  est 
horrible,  et  que  c'est  cas  de  sédition  et 
menaces  contre  le  magistrat,  qu'on  ne 
peult  faire  que  justice,  mais  totelïois  qu'il 
sera  bon  de  mettre  le  cas  en  deux  cens,  et 
lotefl'ois  que  le  petit  Conseil  est  d'advys 
qu'on  ne  luy  face  point  grâce,  mais  qu'on 
iloibt  faire  justice.  »  Ihid.,  f»  178  r".  {Note 
des  éditeurs.) 

'  R.  C,  vol.  49,  fo  181  r»  :  «  Con- 
damné à  avoir  la  teste  coupée  en  Champel, 
laquelle  devra  estre  ligee  au  gibet  et  le 
corps  en  icelluy  eslevé.  »  —  Nous  avons 
déjà  dit  i|ue  les  pièces  du  procès  de  Fran- 
çois-DaTiiel  Berthelier  n'existent  plus  aux 
Archives  de  Genève,  mais  notre  hislorien 
les  a  eues  sous  les  yeux,  et  c'est  lui  qui 
nous  a  conservé  les  principaux  considérans 
de  la  sentence.  Le  registre  du  Conseil  nous 
apprend  .seulement  (ihid.,  f°  169  r»)  que, 
le  29  aortt,  Berthelier  présenta  une  suppli- 
cation dans  laquelle  il  confessait  le  coup 
de  pierre  et  d'avoir  dit  beancoup  de  pa- 
roles contre  Messieurs  à  cause  qu'on  faisait 
des  bourgeois.  (Note  des  éditeurs.) 


"  Archives  de  Genève,  Mss.  hist., 
n"  114,  f»  48  (voir  pins  haut,  p.  579,  note 2)  : 
«  Et  au  lieu  que  l'on  estoit  allé  pour  le 
prescher  et  consoller  il  preschoit  et  admo- 
nesloil  les  aullres  voyre  jusques  à  faire 
larmoyer  les  ministres  etceulx  qui  estoyent 
presens,  excusant  tousjours  Perrin  et  VaiH 
del  de  trahison  comme  les  preeedens  exé- 
cutés. Et  encores  estant  au  gibet  il  di.soit  : 
Je  vous  prie  tous  mes  amys  de  me  par- 
donner ainsi  que  je  pardonne  à  tous  et 
prie  un  chascun  de  prier  Dieu  pour  moy 
affin  qu'il  me  donne  la  grâce  d'avoir  pa- 
tience et  de  persévérer  jusques  à  la  fin  en 
la  foy  et  asseuranee  qu'il  m'a  de.sja  donnée 
d'eslre  saulvé  et  d'estre  aujourd'liuy  avec 
luy,  vous  prians  tous  au  nom  de  Dieu  de 
suyvre  sa  saincte  parolle,  de  la  bien  ouyr 
et  fréquenter  et  de  non  la  mespriser  comme 
j'ay  faict  par  cy  devant,  car  si  je  l'eusse 
suyvie  ainsi  que  je  delivois  faire  je  ne 
fusse  pas  icy  comme  vous  me  voyez  en 
espectacle  à  tous.  Et  en  luy  donnant  à 
boyre  de  la  malvesie,  dict  :  Ce  n'est  pas  le 
breuvaige  qu'on  donna  à  boyre  à  Jésus 


155.")  l.KS    ItlîKNOIS    REFUSENT    DE    CIIASSI^U     I.KS    FUdlTIKS.  ()2(( 

Ainsi  finirenl  les  jug'emens  contre  les  séditieux,  niais  la  Ville 
ne  Fut  pas  pour  cela  hors  d'affaire  :  ceux  qui  avaient  fui  lui  cau- 
saient mille  iiKpiiétudes  et  lui  faisaient  nilllo  avanies,  comme  nous 
l'avons  déjà  dit,  et  les  Bernois  continuaient  de  leur  accorder  leur 
protection.  Les  députés  (|ui  furent  à  Berne  au  sujet  de  l'affaire  de 
Scipion  de  tiastro  furent  insultés  impunément  dans  celte  ville  par 
Perrin,  Vandel,  Pliilihert  Berthelier,  les  Sept,  Verna,  Chahod  et 
Michallet.  Ils  furent  même  très  mal  reçus  des  seigneurs  de  Berne  : 
ils  n'eurent  audience  que  les  derniers  de  ceux  qui  étaient  dans 
l'anlicliandjre  du  Conseil  et  après  avoir  attendu  très  longtemps'. 
Ces  mêmes  députés,  outre  l'affaire  de  Castro,  avaient  été  chargés 
de  deux  autres,  savoir  :  de  solliciter  le  renouvellement  de  l'alliance, 
affaire  dont  nous  parlerons  amplement  dans  la  suite,  et  de  prier 
instamment  les  seigneurs  de  Berne  de  chasser  de  leurs  terres  les 
condamnés  ef  les  fugitifs,  conformément  aux  instances  qui  leur 
avaient  déjà  été  faites  auparavant  là-dessus,  sur  quoi  le  Conseil  de 
Berne  envoya  ensuite  aux  seigneurs  de  Genève  la  réponse  suivante 
par  écrit  ^  : 

Successivement  ayant  les  prediclz  de  Genève  demandé  leur  estre  donné 
responce  sur  leurs  lettres  (]u'ilz  ont  envoyées  à  mes  honnorez  S"  causant 
les  liannys  et  condampnez  de  ne  voulloir  ieeulx  endurer  riere  enlx  au  con- 
tenu de  leur  première  response  aux  S'"  commis  de  mes  honnorez  S"  à 
(îenefve  donnée,  aussy  en  vertuz  de  la  liourgeoysie  entre  les  deux  villes 

(jlirist.  Ha,  ilisoit-il,   ce  n'est  pas  icy  le  sans  pitié,  on  ait  voulu,  en  réalité,  attein- 

lieii   où  il   failli   parler  en   faintize,  c'est  ilre   son   frère,    l'adversaire   turbulent   et 

maintenant   l'heure   qui    nie    fanil    parler  irréconciliable  du  (Consistoire  et  de  Calvin, 

avec  Dieu  et  en  disant  cecy  la   teste  fut  (Note  des  éditeurs.) 
quasi  plus  lost  bas  que  le  mot  proféré.   »  '  R.  G.,  vol.  W,  f»  157  v»  :  «  On  leur 

H  n'y  a.  dans  ces  paroles,  rien  qui  a  l'ait  nieitjre  cliiere  »,  rapportent  les  dé- 

resseinblo  à  un  aveu  des  prétendus  «  cri-  pulés.  {Note  des  éditeurs.) 
mes  »  imputés  à  l'infortuné  tils  du  grand  -  Cette  pièce  inédite  a  été  tirée  par 

lîertlielier.    L'examen  des  faits  ne   nous  Gautier  des  Archives  de  Genève,  mais  nous 

perinet  de   voir,  dans  sa  condamnation,  n'avons  pu  l'y  retrouver.  C'est  à  t'obli 

non  plus  que  dans  celle  des  Coniparet  et  geance  de  M.  Tiirler,  archiviste  d'Etat  à 

de  Claude  Genève,  autre  chose  (|M'nn  menr  lierne,  que  nous  devons  de  pouvoir  repro- 

tre   juridique,    il'antanl    plus    cruel    que  diiire  le  texte  exact  de  la  njinute  originale, 

Fraui.ois-Daniel  était  rentré  dans  la  ville  conservée  aux    Archives    de  cette    ville, 

de   son    plein    gre,    preuve    ipi'il    ne    se  Instruktionsbuch.  lit.  F.,  1'°  t  V.  (jf.  Eidg. 

croyait    point  coupable  de  conqilot  et  de  Ahschiede,  t.  IV,  1  e,  p.  129(j.  lit.  c.  (Note 

sédition.  Il  semble  bien  qu'en  le  frappant  des  éditeurs.) 


63o  RÉPONSE    DES    BERNOIS    A    CE    SUJET.  l555 

dressée,  laquelle  contient  que  nulle  des  deux  villes  doibje  recueillir  les 
ennemis  de  l'autre  (du  nombre  des(iuelz  ilz  tiennent  et  estiment  lesd'*  con- 
dampnez)  riere  ses  terres  et  pays,  ains  iceulx  decliasser,  ont  mesd'"  lionno- 
rez  S"  entendu  les  responces  et  excuses  surce  par  lesd'"  condampnez 
faictes,  disants  et  aliénants  la  malveillance  et  indignation  par  lesd'*  S"  de 
Genève  contre  eulx  conceue  estre  seulement  engendrée  et  procédé  de  ce 
que  cy  devant  de  tout  leur  pouvoir,  en  vertu  de  leur  debvoir  et  du  sere- 
menl  (ju'ilz  ont  (aict  à  Dieu  de  procurer  le  bien  et  profikt  des  deux  villes  et 
d'éviter  leur  dommaige,  ilz  ont  pourchassé  et  se  sont  opposez  i|ue  Ion  ne 
dheusse  accepter  au  grand  conseil  de  Genève  tant  d'estrangiers  ains  debvoir 
mieulx  consyderer  le  prouffit  honneur  et  franchises  de  la  ville,  affin  que  ce 
au  temps  advenir  ne  leur  pourlast  aulcung  dommaige,  aussy  (|ue  lesd'^ 
estrangiers  et  nouveaulx  bourgeois  n'eussent  moyen  d'estendre  et  employer 
leur  pouvoir  et  credict  au  préjudice  des  deux  villes,  se  declairants  quant  aulx 
aultres  préjudices,  raisons,  pratic(jues  et  menées  desquelz  l'on  les  accoulpe 
entièrement  innocents  à  peine  de  la  vie,  priant  pource  allectueusement 
mesd'*  honnorés  S'''^  (^veuz  qu'il  ne  se  appart  aulcunement  qu'ilz  ayent  en 
aullre  sorte  meiïaicl,  ains  que  seullement  à  la  vérité  pour  les  raysons  susd'" 
soyent  tombez  en  la  maie  grâce  des  S"  de  Genève  et  sans  aulcung  mérite 
esté  condamitnez  et  pour  éviter  le  furieux  courroux  de  leurs  adversaires 
heussent  absenté  la  ville  élans  aussy  bien  combourgeois  jurez  d'une  ville 
de  Berne  comme  leurs  persequuteurs)  (pi'il  plaise  à  mçsd'"  S"  pour  l'hon- 
neur de  Dieu  et  en  vertu  de  la  d'»  bourgeoisie  leur  pourveoir  du  remède  de 
justice  affln  que  par  ce  moyen  ilz  puissent  evidement  approuver  leur  inno- 
cence comme  ilz  espèrent  en  Dieu,  leur  honneur  et  bon  droict  en  toutes 
justices  équitables  aysement  pouvoir  garrentir  et  préserver. 

Surquoy  ont  mes  honnorez  S"  auxd'"  ambassadeurs  de  Genève  causant 
lesd"^  condampnez  donné  responce  suyvante.  ascavoir  qu'ilz  ont  tout  au  long 
bien  entenduz  les  lettres  des  S''"  de  Genève  dattees  du  ii"  de  juillet,  ensem- 
ble la  response  desd'''  condampnez  sur  icelles  donnée  et  que  en  consydera- 
tion  de  tant  apparente  excuse  et  purgation  ne  les  scavent  estimer  pour  telz 
comme  l'on  les  blasme  et  repute,  ny  comme  malfaicteurs  et  ennemys  d'une 
ville  de  Genève  dechasser  de  leurs  terres  et  pays,  car  combien  que  la  sus 
mentionee  bourgeoisie  contienne  que  nulle  de  deux  villes  doibje  entretenir 
les  ennemys  de  l'autre  ains  de  iceulx  dechasser,  sy  est  ce  neantmoings  que 
ceulx  qui  demandent  droict  y  sont  exceptez  et  en  ce  non  comprins,  voyant 
doncques  lesd'''  condampnez  s'ayder  et  appuyer  de  leur  cousté  sur  la  lettre 
et  contenuz  de  la  bourgeoisie  laquelle  ne  denye  recueil  à  ceulx  qui  deman- 
dent justice  comme  incessamment  les  condampnez  jusques  à  présent  ont 
faict  pour  remonstrer  et  faire  apparoir  leur  innocence  avec  plusieurs  offres 
de  voulloir  soulïrir  et  endurer  en  corpz  et  biens  ce  que  par  droict  non  sus- 
pect sera  cogneuz  et  contre  eulx  prononcé,  demandants  à  cest  effaict  leur 


I  ;),).)  MKCONTIvNlIlMK.NT     DKS    (iKMCXOIS. 


()3l 


voulloir  oultroyer  saull-rimdiiyct  et  sciirto  de  se  piesi-nler  en  la  ville  «le 
Gencfve  el  s'en  retourner  s;ins  l()iil(!lï()ys  avoir  peu  (-ela  ohlenir;  que  à  ces 
causes  mesd'"  lionnorez  S'^-  prient  el  requièrent  ilerechielVz  alïectueuseraent 
leurs  d'*  cornboiirgeois  de  (lenefve  (pi'ilz  veiillent  tant  en  consyderation  des 
sus  declairees  reinonstrances  de  grand  poiz  (pie  en  vigueur  de  la  bourgeoi- 
sie auxd'^  decliassez  (alTectioneemenl  desyrants)  ouvrir  le  droict  et  leur 
doiinei'  saullVondiiyct  et  seiireté  d'aller  aud'  Genefve  et  s"en  retonr'iier  ou 
iceulx  prendi-c  en  droict  icy  en  ceste  ville  où  leur  sera  contre  lesd"  de- 
cliassez  adniinisti-é  lionne  et  liriefve  justice,  vlieu  (pi'en  la  coulpe  ou  inno- 
cence desd'*  accusés  mesd"  S'"  [irelendent  interest,  car  s'ilz  se  trouvent  par 
droict  convenuz  estre  couipahles  de  telles  praltic(pies  et  menées  avecq 
princes  et  seigneurs  estrangiers,  cella  attouche  aussy  bien  à  une  ville  de 
Berne  voyre  à  toute  la  nation  des  Ligues  comme  à  une  ville  de  Genève,  dont 
et  pour  cest  elTect  est  tresnecessaire  de  vuyder  et  liquider  lesd"*  crimes  par 
voye  de  justice  adîn  que  Ion  nyt  ferme  fondameiit  de  leur  coulpe  ou  inno- 
nocence  et  moyen  de  procéder  aud'  cas  comme  reipiis  sera,  tellemenl  que 
l'innocent  ne  soit  condampné  sans  estre  admis  à  ses  delTences  ne  les  con- 
vencuz  et  coulpables  esparngnés.  es|ierant  mesd'*  S''"  que  leurs  trescliiers 
combourgeois  de  Genève  se  contenteront  de  ceste  lionneste  et  à  la  bour- 
geoisie conforme  responce. 

Perrin  ol  les  autres  condamnés  avaient  si  bien  su  prévenir  les 
(•S|)rits  dans  Berne  contre  les  seig-neurs  de  Genève  et  les  rendre 
odieux,  que  Fou  disait  publiquenienl  dans  ce  canton  que  les  Gene- 
vois étaient  vendus  à  la  France,  (|ue  Genève  ne  manquerait  pas  de 
tomber  entre  les  mains  du  Roi  |tar  le  moyen  des  Français  que  l'on 
recevait  bourgeois,  si  les  Bernois  eux-mêmes,  pour  prévenir  le 
coup,  ne  s'en  saisissaient,  ce  qu'ils  ne  manqueraient  pas  aussi  de 
faire  ' . 

Il  est  aisé  de  s'imaginer  quelle  peine  ces  sortes  de  bruits  cau- 
saient dans  Genève  et  quelle  fut  la  mortification  du  Conseil  à  la 
lecture  de  la  réponse  dont  nous  venons  de  rapporter  le  précis.  11 
voyait  par  là  de  malheureux  séditieux,  soutenus  contre  toute 
sorte  de  raison  par  ceux  qui  auraient  dû  concourir  avec  les 
seigneurs  de  Genève  à  leur  faire  porter  la  juste  peine  de  leurs 
crimes,  et  ces  gens-là  devenir,  par  cet  endroit,  tous  les  jours  plus 
fiers  et  plus  hardis  à  insulter  el  l'Etat  et  les  particuliers.  Aussi,  le 

'   R.  C,  vol.  49,  fo  l.'jg  v"  (15  août).   D'après  le  rej-'istre,  ces  propos  avaient  été 
tenus  par  le  liailli  de  Xyoïi,  eu  |>ré.sence  de  «  Monsr  Je  Lulliii  ".  [Note  des  éditeurs.) 


(")32  LETTRE    A    BERNE    DU    3o    AOUT.  1 555 

Petit  et  le  Grand  Conseil  de  Genève,  sentant  vivement  toute  l'in- 
justice du  procédé  des  Bernois  et  le  mépris  avec  lequel  ils  traitaient 
un  Etat,  non  seulement  libre  et  souverain,  mais  «lui  était  de  plus 
leur  allié,  leur  écrivirent  une  lettre,  laquelle,  quoique  soumise  et 
conçue  en  des  termes  où  étaient  observés  tous  les  ménage  mens 
que  la  bonne  politique  eng-age  le  plus  faible  d'enqjloyer  envers  le 
plus  fort,  enc(jre  (jue  celui-ci  viole,  à  l'égard  de  l'autre,  les  lois  les 
plus  essentielles  de  l'équité,  ne  laissait  pas  de  leur  faire  connaître 
l'affliction  dont  une  conduite  si  extraordinaire  avait  pénétré  les 
honnêtes  g^ens,  pour  ne  pas  dire  l'indignation  qu'elle  avait  excitée 
dans  leur  esprit.  Celte  lettre  était  conçue  en  ces  termes  '  : 

Magnifllques  Seigneurs 

Ayans  veue  la  responce  de  voz  Magniflicences  à  nous  par  escript  envoyée 
sus  la  cliarge  et  proposite  de  noz  derniers  arnljassadeurs.  el  quant  à  ce  (|ue 
nous  respondez  sus  nostre  requesle  que  noz  enneinys  séditieux  el  desloyaulx 
ne  fussent  riere  vous  soutïertz  ny  trovassent  ayde  ny  faveur,  ayans  icelle 
selon  son  contenu  liien  et  meureinent  considéré,  et  d'aultre  part  la  qualité 
des  alïaires,  lieubssions  bien  pensé  (pie  voz  excellences  heubssent  réduit  en 
mémoire  l'affectueux  bon  vouloir  amitié  et  affection  que  tousjours  leur  avons 
en  tout  honneur  portée,  sans  que  jamays  ayons  prétendue  chose  contre 
icelles  mais  tousjours  estimé  et  preferu  leur  honneur  pardessus  totes  impo- 
sitions et  calumnies  de  qui  que  ce  soit  qui  nous  pourroient  estre  advenues, 
tellement  que  sûmes  toujours  esté  comme  de  présent,  preslz  de  exterminer 
et  dechasser  de  nostre  pouvoir  totes  choses  à  vozd''^»  excellences  contraires 
si  les  pouvons  apercevoir.  El  avons  bien  à  icelles  attribué  cet  honneur  que 
de  commettre  à  leur  prodhommie  el  feaulté  beaucoup  de  grandz  affaires, 
desquelz  de  bon  cœur  vous  remercions,  el  (|ue  par  telle  souvenance  de 
nostre  ancienne  alteclion  envers  vozd'"»  excellences  heubssiez  mieux  pesé 
nostre  honneur  el  bonne  foy  jusques  icy  immaculée,  (jue  de  entrer  en  telle 
réputation  de  nous  de  adjouxter  plus  de  foy  et  créance  à  dix  ou  douze  mes- 
chantz  et  séditieux  nos  condamnez,  que  à  nous  en  nostre  Conseil  des  deux 
cens,  le  corps  el  communaulté  de  cesle  cité  de  (îeneve,  voz  combourgois 
representans. 

Mesmes  eu  cest  endroit,  veu  qu'il  n'est  à  doubler  que  si  ung  meschant 
ou  malfaicteur  pour  mesdire  el  detracler  du  juge  pouvoit  eschapper  la  loy. 


'  Archives  de  Genève,  copie  de  lettres,  D.  4,  f»  89;  ilociunenl  inédit.  {Note  des 
éditeurs.) 


l555  SUITE    DE    f:ETTE    LETTRE.  633 

pas  iiiig  mesrhanl  ne  seroit  iniriy.  mais  ([ui  plus  est  sommes  jraiidcmenl 
esbahys  connue  voz(l'"«  excellences  (jui  ont  assez  enluiulu  le  faicl  de  la  dernière 
sédition  le  16  du  moys  de  may  en  ceste  cilé  par  telz  ennemys  de  tote  paix 
esmeue.  peuvent  estimer  le  cas  estre  si  peu  de  faict,  veu  ijue  c'est  chose  tant 
notoire  à  tous,  et  laissons  penser  vosd'<=»  excellences  si  le  dangier  et  forfaict 
de  lad'»  sédition  tend  au  prolit  des  deux  villes,  comme  se  vantent  led"= 
traîtres  l'avoir  voulu  pourchasser,  et  si  l'amhition,  l'arrogance.et  conspiration 
vindicative  desd'^  condamnez,  en  icelle  sédition  déclarée,  par  les  faux  crys 
el  impositions  ijifilz  faisoient  est  ung  beau  moyen  de  pourchasser  le  prolit 
des  deux  villes,  et  ipielz  protecteurs  sont  telz  gages  de  tavernes,  contemp- 
teurs de  Dieu  et  de  sa  parolle  qui  de  longtems  ont  troblé  nostre  cité  et 
taché  abolir  institutions  saintes  pour  donner  tant  plus  grande  licence  à 
leur  vie  corrompue  et  désordonnée,  tellement  qu'il  a  fallu  (pie  la  justice  et 
jugement  de  Dieu  les  ait  attaint  declairant  leur  malice  insuporlable,  et  n'y 
scauroit  avoir  raison  à  penser  que  nous  voulsissions  ce  (pie  tant  avons  com- 
paré et  si  chier  nous  a  costé,  c'est  assavoir  la  manutention  de  noz  franchises, 
maintenant  pour  nostre  plaisir  et  à  nostre  escient  bailler  ny  laisser  venir  en 
aultre  main  ny  de  France  ny  d'Espagne  comme  lesd'^  faulsaires  condamnez 
prétendent  nous  charger  pour  couverture  de  leurs  meschancetés,  car  grâces 
à  Dieu  ne  doibvent  dobter  vozd'»»  excellences  que  nous  sommes  en  délibé- 
ration finale,  avant  permettre  que  autre  que  nous,  quel  (ju'il  soit,  y  mette  la 
main,  d'y  laisser  et  corps  et  biens  et  de  nous  et  de  noz  enfans.ayans  la  con- 
fiance au  Dieu  (pii  jusqiies  icy  nous  a  pour  l'amour  de  son  saint  nom,  pré- 
servez, de  cela  nous  dourra  la  grâce. 

Parquoy  ne  doibvent  vozd'^^  magniflicences  estre  esbahyes  si  telle  res- 
ponce  non  espérée  trovons  estrange.  d'autant  que  voyons  nostre  re(inesle  en 
vertu  de  la  Bourgoisie  fondée,  avoir  esté  de  moindre  poix  envers  vozd'^^  excel- 
lences que  les  coustumieres  impositions  desd^  condamnez  soubz  l'umbre  de 
dire  qu'ilz  n'ont  rien  faict.  (pi'on  leur  relfuse  justice  et  (jii'ilz  la  demandent. 
Mais  (pie  sont  don(]ues  les  dlieues  informations,  ou  pounpioy  s'en  .sont  ilzfuys 
et  pourquoy  les  a  on  proclamez  et  citez  tant  juridiquement  à  venir  respondre 
et  alléguer  leurs  delfences?  Les  portes  ne  sont  point  esté  serrées,  ilz  en  sont 
venuz  des  autres  lesquelz  sont  estez  oiiys  et  par  nous  selon  leurs  mérites 
gratieusement  traitez,  tellement  (pie  ne  pouvons  comprendre  où  c'est  que 
le.sd'»^  condamnez  prétendent  ceste  fureur  de  leurs  adversaires  qu'ilz  allèguent 
ains  trovons  (pie  jouxte  leur  cœur  et  maulvais  voloir.  ils  raonsirent  t;intplus 
par  elïect  leur  delilieree  et  desloyale  malice  contre  leur  debvoir,  cbargans 
leurs  seigneurs  et  les  volans  dilfamer  comme  si  estions  quelques  brigandz 
ou  incensez,  mais  Dieu  mercy,  la  vérité  en  est  telle  (pie  combien  que  soyons 
desplaisans  de  leur  cheute.  tolelïois  ne  pouvons  espérer  autre  que  leur  ruine 
et  confusion. 

Et  quant  à  l'objectée  requeste  de  voz  excellences  de  donner  saulf  conduit 


G'Mi 


SLirii    DE    CKTTK    l^ETTKE. 


fiuxd'^  contlamnez  poui-  aller  et  venir  en  nostre  cité  pour  faire  leurs  delTences. 
ou  hien  les  prendre  en  droit  par  devant  vous,  à  Berne,  prions  vozd'»^  magnif- 
(icenoes  leur  plaise  sus  ce  l'epeter  la  resjionce  avons  desja  à  leurs  arnbassa- 
dein-s  par  cydevant  donnée;  ne  penser  ipie  en  manière  que  ce  soit  veuillons 
ny  prétendions  deroguer  à  nostre  justice.  Irancliises,  et  libertez.  lesipielles 
en  cesl  endroit  prions  vozd'^^  excellences  en  vertu  de  la  combourgoisie  et 
serinent  d'ycelle  avoir  en  recommandation  et  en  poix.  Joint  que  laissons 
penser  à  la  prudence  de  voz  magnifficences  que  ce  seroit  si  allions  par 
devant  elles  demander  justice  de  noz  condamnez  et  ennemys,  veu  (jue  cela 
redonderait  autant  au  déshonneur  de  voz  excellences  que  du  nostre,  pource 
que  ce  seroit  mettre  et  révoquer  en  double  noz  sentences  difflnitives,  les- 
ipielles suyvant  le  commung  cours  des  justices  et  souverainetés  sont  irrévo- 
cables, et  beaucoup  plus  quand  c'est  cas  de  sédition,  et  lesquelles  en  vertu 
de  lad'"  combourgoisie  debvroient  suffire  à  vozd'«'  magnifficences  pour  ne 
recuillir  et  moins  donner  faveur  à  nozd'^  condamnez,  car  ce  n'est  pas  l'ordre 
si  (pielcung  de  voz  condamnez  venoit  à  recours  vers  nous  pour  demander 
justice  et  vous  accuser  comme  furieux  et  suspectz,  que  nous  le  recevrions, 
d'autant  (pie  ce  seroit  chose  du  tout  estrange  et  difforme  à  nostre  serment 
et  debvoir  les  iing  aux  autres.  Nous  scavons  ce  qu'est  dict  en  lad'<=  combour- 
goisie quant  à  demander  justice  et  prions  vozd'i's  excellences  considérer  ou 
c'est  qu'elle  doibt  estre  demandée  et  administrée  et  si  tel  article  n'est  pas 
gênerai  aux  deux  villes  et  si  vozd'"^  excellences  voudroient  que  leurs 
citoiens  ou  subjectz  quant  par  vous  seroienl  comme  traîtres  condamnez 
vinssent  vers  nous  chercher  justice  et  quelle  raison  y  aurait  en  cela,  et 
encores  si  du  passé  le  semblable  n'heubt  esté  par  lesd'^  condamnez  veu  et 
la  procédure  contre  eulx  faicte  selon  noz  bonnes  coustumes  et  le  droit,  contre 
autres  expérimentée,  pourrions  attribuer  leur  imposition  à  quelque  igno- 
rance, mais  ilz  l'ont  veu. 

Parquoy  en  considération  desd''^"  choses,  prions  et  affectueusement 
requérons  vozd'"^  magnifficences,  au  nom  de  Dieu  et  en  vertu  de  dite  com- 
bourgoisie, il  leur  plaise  ne  prendre  à  la  maie  part  si  ne  pouvons  de  leur  ■ 
d'*  responce  nous  contenter,  mais  sûmes  contrains,  en  espérance,  que  vozd*»^ 
excellences  et  renommée  prudence  poysera  noz  amiables  remonstrances, 
persister  en  noz  recpiestes,  vous  prians  derechef  comme  en  icelles,  ne 
donner  ayde,  suport  ne  faveur  auxd'^  noz  ennemys  déclarez  et  sus  juridiques 
informations,  après  dheues  proclamations  et  citations  à  se  venir  purger, 
pour  lelz  condamnez  en  nostre  tribunal  selon  nos  anciennes  coustumes  et 
par  bonne  participation  de  conseil,  mais  les  dechasser  de  voz  terres  et  pays 
es(]uelles  ils  ne  cessent  faire  outrages  et  à  nous  et  aux  nostres  et  mesdire 
et  entreprendre  contre  nous,  infectans  voz  sulijectz  de  leur  maulvais  voloir 
comme  de  ce  journellement  sûmes  informez,  que  nous  contraint  nécessaire- 
ment pour  la  reqiiesle  prédite  implorer  la  combourgoisie  que  espérons  estre 


i555  iiiii'OiNSh:   i)i;s    isKUiNOis.  01)5 

à  vos  magnifficences  recomniamioH.  A  tant  |)neroiis  Dieu  il  liiy  plaisp  vous 
proserver  en  lole  prospérité.  De  (leiieve  i.e  vendieily  :i(l  d'Aiigsl  laîjlj. 

Voz  liieii  lions  voysiiis  attiys  el  liiiiiililes  comlioiirgois,  les  Siii(li(pies, 
petit  et  grand  Oonseil  tie  Cioneve  noninié  les  deux  cens. 

(^ello  IfMlrc  ne  fil  aiiciiiic  iiii|ir<'ssioii  siii-  Tcspril  <l('s  sciqticiirs 
delieriu",  k'S(|ii('ls  i-époiicliroiil,  ([iiel(|ii('  I('hi|)s  ;i|)rès',  qu'ils  (''lîiieril 
siii'|)ri.s  (iii'oii  leiii- all(''H(iiît  le  ticvoir  de  r.-illiaiicc  pdiir  les  porlcrà 
fliasser  de  leurs  états  les  bannis  et  les  condamnés  de  Genève; 
([u'ils  ne  croyaient  point  d'être  dans  aucun  enqageiuent  sendilahie, 
mais  que  l'article  qu'on  lem*  opposait  ne  regaidait  que  les  ennemis 
déclarés  des  deux  villes  et  non  pas  (pielques  personnes  particu- 
lières. Oue  l'alliance  perpétuelle  (pi'avaient  les  seigneurs  de  Berne 
avec  les  puissans  seigneurs  des  Ligues,  lacpu'lie  ("lait  d'une  Ijien 
plus  liante  inq)ortance  et  (jui  faisait  un  peu  plus  de  hruit  cpu;  la 
comhourgeoisie  de  Genève,  n'eui^ageail  à  rien  de  semblable  les 
cantons  les  uns  envers  les  autres,  et  qu'il  fallait  bien  (|ue  les 
seigneurs  de  Berne  souffrissent,  sans  dire  mot,  que  plusieurs  de 
leurs  sujets,  bannis  de  leurs  états  |»our  des  raisons  bien  plus 
importantes  (pie  les  conilamnés  de  Genève  ne  l'étaient  de  cette 
ville,  puisque  c'était  pour  n'avoir  pas  voulu  observer  leur  réfor- 
mation  et  leurs  édits,  fussent  reçus  et  trouvassent  asile  chez  leurs 
autres  alliés,  de  sorte  qu'ils  auraient  bien  plus  de  sujet  de  se 
plaindre  de  leurs  alliés  des  Ligues  que  les  Genevois  n'en  avaient  de 
se  [ilaindre  d'eux,  les  crimes  de  leurs  bannis  étant,  sans  compa- 
raison, beaucoup  plus  grands  et  plus  atroces  que  ceux  des  con- 
damnés de  Genève,  outre  que  les  condamnés  n'étaient  pas  moins 
leurs  alliés,  par  le  traité  de  la  combourgeoisie,  que  les  autres  Gene- 
vois. Qu'ainsi,  de  la  même  manière  que  les  Bernois  n'iinpiiétaient 
pas  leurs  alliés  des  Lig'ues  au  sujet  de  leurs  bannis  à  qui  lesdits 
seigneurs  des  Ligues  avaient  donné  asile,  les  Genevois  en  devraient 
user  de  môme  envers  les  Bernois. 

Que,  sur  les  plaintes  que  les  seig-neurs  de  Genève  leur  faisaient 
d'être  insultés  tous  les  jours  par  leurs  condamnés  qui  habitaient 
dans  les  terres  de  Berne,  aux  environs  du  territoire  de  Genève,  ils 

'  Archivt's  de  Genève,  P.  H.,  n»  1.573,  letlre  du  11  octobre.   (Note  des  éditeurs.) 


(•)3G 


KEPONSE    DICS    BEKNOIS. 


n'en  avaient  rien  appris,  mais  que,  si  la  chose  était  véritable,  ils  en 
étaient  fâchés  et  qu'ils  donneraient  des  ordres  bien  précis  à  leurs 
baillis  et  autres  officiers  des  lieux  où  résidaient  lesdits  bannis,  de 
les  cliàtier  en  ce  cas-là,  suivant  l'exigence  du  cas,  et  de  faire  aux 
seigneurs  de  Genève  bonne  et  briève  justice,  toutes  les  fois  qu'ils 
voudraieni  la  demander. 

Enfin,  les  seigneurs  de  Berne  témoignaient  à  ceux  de  Genève 
qu'ils  avaient  été  dans  une  grande  indignation  du  reproche  injuste 
(pii  leur  avait  été  fait,  d'avoir  contrevenu  au  traité  de  l'alliance, 
[)uisqu'ils  l'avaient  toujours  constanunent  et  religieusement  ob- 
servé. OiTils  auraieiil  bientle  plus  justes  sujets  de  se  plaindre,  il  y  a 
longtemps,  des  Genevois  à  cet  égard,  et  (pi'ils  l'auraient  fait  sans 
l'inclination  qu'ils  avaient  pour  la  paix  et  pour  entretenir  un  bon 
voisinage,  mais  que,  puisqu'on  les  ménageait  si  peu,  ils  ne  pouvaient 
s'enq)èchor,  ([iioique  à  leur  grand  regret,  de  faire  souvenir  leurs 
alliés  des  contraventions  (pi'ils  avaient  faites  et  au  traité  d'alliance 
et  au  traité  perpétuel  dans  lequel  il  est  dit  que  la  ville  de  Genève 
doit  être  ouverte  aux  seigneurs  de  Berne  en  temps  de  nécessité  et 
(pie,  contre  cet  article,  lorsque  leur  conseiller  Tillier  et  autres  de 
leurs  bourgeois  accompagnaient  le  seigneur  Germain  Jensch,  élu 
bailli  de  Ternier,  dans  son  bailliage,  on  leur  ferma  les  portes  de  la 
ville  et  on  tendit  les  chaînes,  leur  demandant  leurs  noms  avec  une 
inciviliti''  grossière,  connne  si  on  ne  les  eût  pas  connus,  les  Gene- 
vois oubliant  ainsi  les  obligati(ms  (pi'ils  avaient  à  hmrs  Excellences 
de  Berne,  de  les  avoir  secourus  dans  leurs  extrêmes  nécessités  et 
de  les  avoir  tirés  des  mains  de  leurs  ennemis'. 

Ils  rapportaient  encore  une  autre  occasion  où  ils  prétendaient 
(juc  les  Gentîvois  avaient  enfreint  le  devoir  de  l'alliance  :  c'était 
dans  uiK'  marche  tenue  à  Lausanne  l'an  i54o  '  au  sujet  des  Articu- 


'  Au  sujet  de   cet  incident,  i|iii   eut  iiiiut,   |i.  37.  C'est  par  erreur  que    Roset 

lieu  eu  ir/tl,  voir  plus  li:iut.  pp.  137  i;!8.  (ouvr.  cité,  liv.  VI,  cliap.  4,  p.  381),  suivi 

{Noie  des  éditeuis.)  par  M.  Dunaiit  (ouvr.  cité,  p.   149,   n.), 

''  Il    s'ai;it    dr    la    marche  tenue  au  rapporte  les  plaintes  des  Bernois  à  certains 

mois  de  janvier  1540  et  dans  laquelle  les  événeniens  de  l'aunée  1539;  le  texte  de 

Genevois  avaient  refusé  de  siéger,   ce  que  leur  lettre  précise,  comme  on  voit,  ces  in- 

los  Hernois  estimaient  contraire  aux  condi-  cidens  de  la  manière    la    plus  explicite, 

tions  du  traité  de  combourgeoisie  ;  cf.  plus  {Note  des  éditeurs.) 


ir)r)r)  .NOI  \  [-.I.I.K     MOIIKI':     1)1      CONSKII,    MX     KHIINOIS.  (ii)^ 

lans,  el  ils  (iiiissaicril  |),ii-  dire  (|ii('  ce  ii'rliiil  (|ii';'i  ici^rcl  (pTils 
parlaioni  de  ces  cliitses  passées  cl  parce  ((u'ils  y  avaieiil  ('le  coiiiiiie 
forcés  |iar  les  repi-oclies  insii|)|)()rlal)les  (|iil  leiii-  avaieiil  ('■!('■  lails, 
(l'aulaiil,  |iliis  ([n'ils  ne  cliei-cliaieiil  qn'à  eiili'eleiiif  a\('c  la  ville  de 
(ieiiève  une  Ixiiine  C()|-res|)()n(larice.  (lelle  lellre  ('■hiil  ('•cr'ileaii  nom 
de  l'avoyei',  |»elil  el  urand  (lonseil  de  iierne. 

Celle  réponse  cansa  de  rini|iii(''lnde  dans  rienève,  connne  il 
esl,  aisé  de  s'irna^^inei',  l'I  l'on  lionva  à  propos,  poin-  apaiser 
l'espril  lies  Bernois  (pii,  malien'-  les  a<loncissenH'nls  (pi'ils  avaienl 
mis  dans  leur  leUre,  paraissaient  assez  irrih'^s,  de  ieni-  en  ('-erMC 
iiiu''  cxlréinenienl  sonnns(^  Il  ne  sera  pas  hors  de  propos  de  la 
transcrire  ici,  elle  l'Iail  conene  en  ces  lei'nies^  : 

Aux  magnilliqiies.  piiissans  el  li'esrpdoiibtez  Seigneurs,  les  Seigneurs 
Avoyer  Petit  et  granil  Conseil  de  Berne  noz  bons  voisins,  amys  et  com- 
bourgois. 

MagnilTiques  Seigneurs, 

Par  voz  lettres  datées  du  11''  d'octobre  nous  voyons  (pie  vous  avez  prins 
plus  aigrement  les  pleintes  que  par  cy  devant  avons  faict  à  voz  excellences 
que  nous  n'beubssions  pensé.  Si  vous  sentiez  le  mal  tel  qui  nous  a  pressé 
jusques  icy,  vous  jugeriez  que  non  sans  cause  nous  avons  insisté  si  fort  à  ce 
que  les  condamnez  (pii  sont  fuitifz  de  nostre  ville  ne  fussent  soulïertz  ny 
endurez  en  vostre  pays,  mais  devant  que  venir  là  nous  prolestons  que  nous 
n'avons  pas  entendu  de  vous  accuser  que  vous  fussiez  contrevenuz  à  la 
combourgoisie,  ne  vous  cbai-ger  d'aucun  blasme  el  sommes  bien  niarrys 
que  vous  ayez  prys  les  remonslrances  el  exhortations  par  nous  fnictes  en 
ceste  sorte  et  aussi  que  par  là  vous  avez  prins  occasion  de  nous  reprocher 
ce  que  nous  pensions  estre  du  tout  mys  en  oubly,  car  quand  à  l'entrée  du 
s'  Germain  Jensch,  pource  que  c'estoit  chose  nouvelle  d'ouir  une  trompette 
sonner  sans  scavoir  pourquoy  et  surtout  lors  qu'il  y  avoit  des  fâcheries  et 
trobles  comme  scavez,  il  se  fil  ung  eIVroy  soudain  ducjiiel  nous  finies  excuse 
à  voz  excellences,  tellement  ipie  nous  pensions  iiu'eii  fussiez  contens.  Quant 
à  ce  qui  fut  faict  à  I.osanne,  cela  aussi  a  esté  appointé  amiablement  et  vous 
scavez  qu'en  telles  conventions  il  entrevient  beaucoup  de  choses  qui  ont 
besoing  d'estre  modérées.  Tant  y  a  (]ue  d'iing  costé  et  d'aultre,  nous  devons 
désirer  que  la  mémoire  de  ce  temps  là  soit  ensepvelie. 

'  Archives  île  Gi>nëve,  copie  de  lettres,  D.  4,  f»  KKi,  [iiinule  de  la  main  de  Uoset  ; 
liocument  inédit.  {Note  des  cditeurs.j 


(138  SUITE    DR    CKTTE    LETTRE.  l555 

Ail  reste  jam;iis  nous  n'.ivons  [iretendii  ny  en  cela  ny  autre  chose  nous 
dévoyer  de  bonne  amitié  avec  vous,  et  tant  moins  de  la  foy  que  nous  vous 
avons  donnée  et  |)romise,  et  tant  s'en  faidt  ([ne  nous  veuiliions  entrer  en 
reproche  pour  vous  irriter  que  nous  portons  amiablement  la  rigueur  dont  il 
nous  semble  qu'avez  usé  en  voz  lettres,  vous  priant  toteiïois  que  si  privement 
nous  parlons  quelquefoys  du  debvoir  de  la  combonrgoisie,  vous  ne  preniez 
cela  en  pi(pie  comme  une  accusation,  surtout  en  l'alïaire  présent  comme 
de.sja  nous  avons  dict  ;  quant  vous  aurez  cogneu  par  quelles  et  combien 
justes  raisons  nous  avons  estez  esmeus  voire  contreins  à  vous  soliciter  et 
faire  telle  instance  de  ne  point  sollrir  riere  voz  terres  et  pays  ceux  qui  se 
monstrent  ennemys  de  nostre  ville,  vous  n'en  seriez  point  ny  esbahys  ny 
olïencés.  Ciir  nous  n'avons  iioint  faict  telle  demande  souliz  umbre  (pi'ilz 
lussent  condamnez  ou  fuilifz  et  qu'ainsi  soit  jamais  en  cas  semblable  nous  ne 
vous  en  avons  rei|uys  de  cela.  Et  scavons  bien  que  la  combourgoisie  ne 
doibt  pas  estre  estendue  si  loing,  mais  nous  avons  regardé  la  (]ualité  du 
crime  (ju'estoit  conspiration  contre  Testât  publique  de  nostre  ville  et  la 
sédition  (pii  s'en  est  ensuyvie,  surtout  ponrce  (|ue  lesd"  condamnez  ont 
continué  de  mal  en  pys  ne  cessans  de  faire  outrage  à  tous  les  nostres  en 
dépit  de  nous,  avec  grandz  mes|»rys  et  opprobres,  tellement  iju'ilz  se  decla- 
roient  ennemys  manifestes  comme  encor  aujourdhuyilz  persistent  à  ce  faire. 

Tochant  ce  que  vous  nous  renvoyez  à  demander  justice  devant  voz  offi- 
ciers, nous  avons  heu  pliislout  recours  à  vous,  pensans  que  telz  excès  et  vio- 
lences meritoient  bien  remède  extraoï-dinaire  veu  que  ce  ne  sont  point  que- 
relles entre  particuliers,  mais  vitupères  qui  s'adressent  à  nostre  estât,  et 
extorsions  qui  se  font  à  nostre  ville.  F-t  quand  vous  seriez  bien  advertys  du 
tout  vous  mesmes  diriez  (]ue  non  sans  cause  nous  avons  imploré  vostre 
secours  pour  y  provoyer,  mais  sus  tout  vous  nous  pardonrez  si  nous  avons 
trouvé  ce  mot  estrange  qu'ilz  sont  vous  combourgois  comme  nous,  car 
l'alliance  ne  s'estend  pas  sinon  aux  Sindiques  Conseil  et  Communaulté  de 
Genève  dont  ceux  cy,  non  seulement  se  sont  retrenchez  mais  font  tous  leui-s 
ellorlz  de  nuire  et  mal  faire  à  ceux  desquelz  vous  estez  alliez.  De  nostre  part 
ja  Dieu  ne  plaise  que  nous  tenions  pour  combourgois  ceux  qui  seront  séparez 
de  vostre  corps,  mais  aussi  nous  ne  prenons  pas  cela  comme  si  en  faveur 
d'eulx  vous  ne  vouliez  observer  tout  debvoir  de  bons  alliez  envers  nous. 
Cependant  nous  vous  prions  derechefz  bien  penser  si  les  bruitz  qui  volent 
peuvent  torner  ny  à  l'honneur  ny  au  profit  des  deux  villes,  car  c'est  une 
chose  lote  commune,  tant  par  les  chemins  que  par  les  hostelleries  que 
nostre  ville  de  jour  en  jour  doibt  estre  assiégée.  Nous  scavons  bien  que  ce 
sont  bruitz  frivoles  et  qu'il  fault  laisser  passer  comme  fumée,  mais  si  n'est-il 
pas  bon  ny  honeste  ny  utile  que  voz  subjectz  soient  ainsin  abbrevez  les- 
quelz  doibvent  estre  nourrys  en  bonne  pais  et  concorde  avec  nous.  Pource 
ipie  le  mal  nous  presse  de  près,  voilà  ipii  nous  a  faict  plaindre,  ce  que 


iH^r»  CONFISCATION    DRS    lUKNS    DES     CONDAMNES.  63f) 

nous  VOUS  prions  prendro  on  lionno  pari,  von  (pie  nous  vous  ailvertissons 
en  amitié  du  mal  (pii  vous  est  prejuilicialjle  comme  à  nous. 

Et  pourcc  que  vous  ileclairez  que  vostre  désir  n'est  sinon  d'entretenir 
aussy  de  vostre  costé  toute  amitié  envers  nous,  cela  nous  donne  occasion 
de  soliciter  derecliefz  qu'il  vous  plaise  nous  donner  le  plus  lirefz  (]ue  pos- 
sible sera,  responce  sur  le  faict  de  la  comliourgoisie.  Vous  scavez,  Magnifli- 
ques  .Seigneurs,  ipie  de  longteuis  et  pai-  plusieurs  foys  alTiii  de  prévenir  à 
tous  dangiers  nous  avons  leijuys  à  vous  excellences  de  voloir  continuer 
lad'"  comliourgoisie,  remonstranl  qu'il  n'estoit  pas  bon  d'attendre  la  tin  du 
terme,  de  peur  que  ce  ne  fut  une  ouverture  à  ceux  i|ui  cherchent  de  nous 
surprendre  au  depourveu. 

Serablahleinenl  nous  vous  avons  remonstré  que  comme  en  cela  nous 
procuiions  la  soureté  de  nostre  ville  <iue  aussi  nostre  désir  seroit  de  faire 
servir  nostre  ville  comme  de  boloard  pour  ayder  à  garder  vostre  pays.  Or 
vous  voyez  MagnilFiques  .Seigneurs  que  la  lin  aprocbe.  et  qu'il  n'est  pas 
expédient  que  nous  demeurions  ainsin  eu  suspend,  par  ipioy  la  nécessité  nous 
doibt  presser  d'une  part  et  d'aultre  d'en  faire  sans  delay  brieve  conclusion. 
Parquoy  nous  vous  suplions  tant  elî'ectueuseraent  qu'il  nous  est  possible  de 
nous  faire  entendre  vostre  bon  voloir,  comme  aussi  quant  on  scaura  (pie  la 
combourgoisie  sera  renoiivellee  cela  sera  pour  apaiser  tous  bruitz  et  scan- 
dales qui  nous  fâchent  à  présent  et  c'est  le  vray  et  seul  remède  pour  acqué- 
rir repos,  lequel  debvons  d'une  chacune  part  désirer,  et  mesmes  aflin  que 
rien  ne  relarde  ung  bien  (lui  est  si  désirable,  c'est  qu'estans  asseurez  de 
continuation  de  bonne  amitié  nous  fermions  la  boche  à  tous  raesdisans  et 
fermions  aussy  la  porte  à  tous  ennemys  qui  voudroient  rien  machiner  contre 
nous.  Eu  somme  nous  vous  prions  qu'il  vous  plaise  d'y  adviser  bien  tost 
comme  la  chose  le  requiert,  tellement  que  nous  ne  soyons  pas  laissez 
denuez,  ce  qui  seroit  si  nous  dilferions  plus  longtems  veu  qu'il  nous  reste 
bien  peu  de  terme.  Dont  attendans  responce  prierons  le  Créateur  pour 
vostre  prospérité. 

De  Genève  ce  21  d'oct.  looo. 

Les  Sindiques  petit  et  grand  Conseil  de  Genève 
dict  les  deux  cens,  voz  bien  bons  voysins 
amys  et  humbles  combourgois. 

Pendant  (|ue  les  Conseils  pourvoyaient  do  leur  mieux  à  remé- 
dier au.K  maux  que  causaient  au  dehors  les  séditieux  condamnés, 
ils  ne  né£;li^eaient  pas  ce  qui  regardait  le  dedans  et  ils  prenaient 
toutes  les  mesures  qui  pouvaient  empêcher  que  l'on  ne  vît  à  l'ave- 
nir, dans  Genève,  des  mouvemcns  semblables  à  ceux  qui  en  avaient 


'54*'  ''^r)!''  r>K   piinsciupiioN   i'kispktiîki.i.f,.  1555 

si  fori  troublo  la  Iranquillil/'  cl  donl  les  siiiU's  avaient  (''(('■  si  l'à- 
choiises.  L'on  roniinença  par  inliiirc  sons  la  main  de  la  Scùi^ncui-ie 
Ions  les  liiens  îles  (•oii(lamn(''s,  afin  de  |)rocé(ler  ensuite  à  la  li([nida- 
lion  (le  ees  biens,  ce  qui  n'était  (|ue  l'exéculion  des  sentences  (jui 
a\aicnl  i''lV'  l'cndues  contre  eux,  par'  lcs(|iielle.s  ils  étaient  condamnés 
à  Ions  les  d(''|>ens,  donnnai^-es  et  inl(''nHs  causés  |>ai-  la  s(''dition 
(|n'ils  avaient,  excitée'. 

Les  femmes  des  condamnés  tenant  des  discours  fort  injurieux 
contre  le  niai^islral  et  ne  faisant  qu'exciter  ceux  à  (|ui  elles  par- 
laient, à  la  ri'-vdlle  el  à  la  sédition,  l'on  piit  à  leur  égard  la  même 
résolulion  (pii  avait  (''té-  autrefois  prise  à  l'égard  des  fenuu<'s  des 
Peneysans,  ipii  lui  de  les  faire  sorlii-  de  la  \ille,  le(u-  défendant  d'y 
rentrer  sans  |)ernussion,  sous  peine  de  la  jirison'. 

11  y  eut  ensuite  deux  antres  délilK'-ralions  im|)ortanles,  prises 
taiil  en  Petit  qu'eu  Grand  Conseil,  les(pielles  |)assèrent  après  en 
édit.  L'une  portait  (pie  (piiconque  parlerait  jamais  de  faire  revenir 
dans  (ienève  les  condanuK's,  aurait  la   lèle  IranclnV,  l'autre,  (pie 

l'on  sup()rimàt  pour  louj s  la  charge  de  capitaine  général.    Le 

Conseil  Général  fut  assemblé,  le  dimanche  8  septembre,  pour  domier 
for'ce  de  loi  à  ces  deux  (h'-lilx'ralions  ;  elles  furent  lues,  avec  les 
niolifs  sur-  lesipu-ls  elles  étaient  fondées.  A  l'égardde  la  prenn"('re,  il 
fui  dit  (pie  : 

«  Pour  iiiiilanl  iiu'il  a  plea  à  Dieu  de  i^lelivrer  cesle  cité  de  Genève  de 
lirannie  et  servitude,  tant  temporelle  (|ue  spirituelle  et  au  lieu  de  cela  la 
remplir  de  sez  grâces  et  douer  de  liberté,  jiar  le  moyen  de  la  sainte  refor- 
miition  de  son  suint  Evangile  tellement  ([u'elle  est  esté  mise  en  grande 
tranquilité  et  repos.  Et  totellois  nonobstant  cela  se  sont  Irovez  aucuns  mem- 
bres d'ycelle  détestables  et  ingralz  contre  Dieu  et  leur  propre  patrie  lesrjiielz 
api'es  avoir  quelijues  ans  par  leur  ambition  bataillé  contre  Dieu,  sa  paroile 
el  sez  sains  commandemens  et  mesprisé  l'Iionneiir  de  Dieu  et  de  la  justice, 
se  sont  finalement  par  leur  orgueil,  téméraire  arrogance,  et  malin  voloir. 
voulu  eslever  contre  le  magistrat  de  ceste  cité  el  anciennes  ordonnances, 
libériez  et  fr-anchises  d'ycelle.  se  veuilians  contr-e  tout  oi'dr-e  et  à  travers 
faii-e  valoir  juscpies  à  entreprendr-e  et  faire  elïort  aux  basions  sindicaux 

'  IV  C,  vol.   49,  fo  1.Ï9  1-0  (ISaoï-lt).  »  Ihid.,  f»  158  v". 


c 


IJ.),")  SlII'l'IlKSSION     r)K     l.A     (:ilAI{(ilv     \)K    CAl'rTAINK    (iKNKU  AI,.  ()/(  I 

cliose  horrililo',  cl  fairo  violences  i'i  la  jiislict»  nyans  ilressé  une  sédition  à 
heure  nocturne  grandement  ilangereiise,  lesinielz  malins  personages  par  la 
providence  (ie  Dieu  sont  ilicuz  de  leurs  attentes  et  comme  conveinciiz  en 
eidx  mesmes  des  crimes  horrililes,  se  sont  rendiiz  liiitifz,  ennemys  et  con- 
traires à  ceste  cité,  tellement  que  noz  très  redouhlez  Seigneurs  .Sindi(|ues  et 
Conseil,  avec  bonne  participation  du  magnifKpie  Conseil  des  deuv  cens, 
suyvant  le  dehvoir  de  justice  et  pour  le  pourchas  du  liirn.  prolit  et  tran- 
quilité  de  ceste  cité,  auroient  procédé  juridicpiement  contre  lesditz  seditieu.x 
et  lugitifz  et  contre  iceux  ddunees  leurs  justes  sentences  j(H]xle  les  lionnes 
constiimes  de  ceste  cité,  de  sorte  (ju'avons  à  louer  Dieu  de  ceste  préserva- 
tion, mais  pomce  (|ue  iceux  séditieux  et  fugitil'z,  comme  n'ayant  peu  estre 
appréhendez  pour  lexecutiun  des  sentences,  sont  toujours  vivans  et  ennemys 
de  ceste  no.  République  et  que  les  hommes  sont  suhjectz  par  le  temps  à  estre 
canteleusement  deceuz  et  circonvenuz  par  pratiques  sinistres,  affin  par  bon 
moyen  prévenir  les  dangiers  que  pourroient  advenir  et  les  subornations  (jue 
pourroient  estre  i\  l'instigation  des  ditz  séditieux  et  fugitifz  faictes.  a  semblé 
par  bon  conseil  ailvys  et  meure  délibération  à  nozd"  magniffiques  puissans 
et  très  redoubtez  seigneurs  Sindi(pies.  petit  et  giand  Conseil  dict  les  deux 
cens  (|u'il  soit  l'aict  et  passé  edict  exprès,  que  nul  quel  qu'il  soyt.  n'ayt  à 
parler,  avancer  ny  moins  procurer  de  remettre  ny  laisser  venir  dedans 
ceste  cité  et  terres  d'ycelle.  lesditz  fugitifz  et  séditieux,  à  poyne  que  celuy 
qui  en  parlera  avancera  ou  procurera,  aura  la  teste  coupée  et  c'est  pour 
obvier  à  l'infection  etmeschnnceté  (pie  pourroit  le  retour  desd"  condamnez 
et  séditieux  aporter  en  ceste  cité  et  pour  ob.servation  des  juridiques  .sentences 
contre  eulx  données  ^ 

Et  en  outre  pour  autant  que  esd"  trobles  et  sédition  l'abuz  de  l'oflice  de 
Capitaine  gênerai  est  esté  grand  et  non  seulement  maintenant  mais  de  jadys 
a  esté  cause  de  plusieurs  maux  en  ceste  cité  par  la  malice  de  ceux  qui  l'ont 
exercé,  tellement  qu'il  leur  est  revenu  en  grand  malheur  et  au  dangier  de 
la  republique,  en  ce  que  par  orgueuil  et  ambition,  ils  se  sont  eslevez  mespri- 
sans  les  aultres,  se  voulans  attribuer  et  usurper  plus  que  ne  leur  apartient 
soubz  umbrede  tel  nom,  dont  ja  maintes  foys  en  sont  advenuzgrandz  trobles 
travaux  et  fâcheries,  et  notamment  les  dernières.  A  aussi  semblé  bon  aux- 

'  C'est  là,  en  réalité,  le  .seul  a;rief  se-  2  l^  mesure  était  habile  :  elle  iléliar- 

rieux  qai  puisse  être  invoqué  contre  Perrin.  rassait  définitivemenl  le  parti  vainqueur  de 

.\ttenter  aux  bAtons  syndicaux,  c'était  à  ses  adversaires  et  faisait  sanctionner  par  le 

(ienève  commettre  un  acte  séditieux  dont  peuple  tout  entier  les  coudarniiations  pro- 

la  portée  était  grave.  »  Si  est,  dit  lioni-  nuncées    par    le  Conseil,   précaution    qui 

vanl  (ouvr.  cité,  p.  140)  le  baston  du  Sin-  n'était    pas  inutile  en    présence  de  la  ré- 

dicat  à  Genève  en  telle  révérence  qu'il  n'y  proliation     manifestée    dans    les    canlons 

a  niutlin  qui  ne  le  craigne,  plus  que  ar-  suisses  au  sujet  des  exécutions  politiques 

meures  que  on  luy  seeust  présenter.  »  {Note  qui  avaient  ensanglante  Genève.  (Noie  des 

des  éditeurs.)  éditeurs.) 


042  LES    ARMES    SONT    RENDUES    AUX    ETRANGERS.  l555 

d'"  m.  p.  et  t.  s"  Sindiqiios,  petit  et  grand  Conseil  que  pour  éviter  telles 
choses  est  très  nécessaire  que  ce  nom  et  office  soit  abbatii  et  ensevely  et 
que  jamais  ne  soit  avancé  de  point  en  faire  et  à  cest  elfect,  et  pour  obvier 
aux  pratiques  (jui  se  ])oiirroient  faire  à  l'advenii-.  il  y  ayt  edit  exprès,  que 
perpétuellement  nul  n'ayt  à  parler  ny  avancer  de  faire  Capitaine  t^eneial, 
ny  abbé,  à  poine  que  celluy  (jui  en  parlera  ou  avancera  aura  la  teste  coupée. 
affin  que  comme  aparlient  en  une  bonne  poli(;e  et  republique  tous  soient 
contenuz  en  degré  de  citoien  et  bourgois.  sans  se  vouloir  préférer'  et  s'alri- 
buer  quelipie  aulhorité  ou  seigneurie  |)ar  dessus  les  auti'es.  sinon  en  tant 
qu'office  de  justice  portera  et  (pie  par  ce  moyen  soit  entretenue  bonne  ]iaix, 
les  séditions,  tumultes,  noyses  et  diiïerens  populaires  évitez  et  la  bénédic- 
tion de  Dieu  nous  soit  donnée  poui  estre  une  republique  devant  luy  bumiiiee. 
à  son  honneur  et  à  sa  gloire  '.  » 

AprJ'S  que  cette  lecture  Fut  acliev<'0,  l'on  alla  aux  opinions, 
mais  à  jx'ine  les  premiers  cnronl-ils  commencé  de  parler,  (prune 
voix  unanime  s'éleva  en  faveur  de  ces  deux  édils,  de  sorle  (pi'iis 
furent  acceptés  et  ratifiés  sin-le-chainp  par  le  peuple,  ce  (pii  ('-lant 
fait,  le  premier  syndic  congédia  l'assemblée,  apr("'s  avoir  l'ail  une 
forte  exhortation  à  Ions  les  citoyens  de  \ivr<^  entre  eux  dans  une 
jiarfaite  imion,  d'aimer  la  relit^ion  et  la  pit'df'',  de  frc'ipienter  les  ser- 
mons et  de  veiller  avec  un  soin  extraordinaire  à  tout  ce  qui  |)ouvail 
regarder  la  sûreté  de  la  Ville  '. 

Peu  de  jours  après,  l'on  rendit,  par  arr("^l  du  (lonseil  des  Deux 
Cents,  aux  é( rangers  les  armes  qui  leur  avaient  été  CArcs  le  i  i  avril 
i553,  par  un  effet  de  l'intrigue  de  la  cabale  perriniste,  comme  nous 
l'avons  dit  ci-devant;  on  leur  fit  prêter  serment,  en  même  temps,  de 
s'en  servir  pour  la  garde  et  la  défense  de  la  Ville  ;  on  leur  défendit 
seulement  le  port  de  l'épée,  sinon  en  cas  de  nécessité,  jusqu'à  ce 
qu'ils  fussent  reçus  bourgeois  '. 

Nous  avons  insinué  ci-dessus  que  les  séditieux  condamnés  et 
fugitifs  n'avaient  pas  seulement  décrié  le  magistrat  de  Genève  dans 
le  canton  de  Berne,  mais  qu'ils  avaient  aussi  rendu  sa  conduite 
odieuse  dans  les  autres  cantons'.  Nous  avons  même  vu  que  Calvin, 

'  R.  C.,vol.49,f°  176v»-177(8sept.).  »  Ibid.,  f»  180(10  sept.). 

—  L'édit  relatif  aux  fugitifs  a  été  déjà  pu-  *  Cf.  ibid.,  fo*  124  v»,  129  r";  vol.  oO, 

lilié  par  lioget,  ouvr.  cité,  t.  IV,  p.  309.  («  27  r".  —  Voir  plus  liaut,  p.  610.  (Note 

{Note  des  éditeurs.)  des  éditeurs.) 

»  R.  C.  vol.  49,  fo  177  v'i. 


IÔ55  MISSION    DE    ROSET    A    ZURICH    ET    A    BALE.  G43 

peu  de  temps  après  la  sédition,  fut  cliargé  d'écrire  à  Zurich  pour 
justifier  la  conduite  du  Conseil.  Lorscjue  les  Conseils  eurent  remé- 
dié aux  maux  qu'avait  causés  la  sédition,  qui  demandaient  une  plus 
prompte  provision,  et  (ju'ils  eurent  pris  les  mesures  les  plus  conve- 
nables au  dedans  pour  prévenir,  dans  la  suite,  de  semblables  désor- 
dres, ils  pensèrent  de  nouveau  à  lever  les  j)réjug-és  que  les  sédi- 
tieux avaient  fait  naître  dans  les  esprits  contre  les  conducteurs  de 
la  République  cl  à  Zurich  et  à  Bàle,  qui  étaient  les  deux  cantons 
avec  lesquels,  après  celui  de  Berne,  l'on  avait  dans  Genève  le  plus 
de  relations  et  desquels  on  ménageait  l'amitié  avec  le  plus  de  soin, 
ce  qui  était  d'autant  plus  nécessaire  que,  depuis  que  la  lettre  de 
Calvin  avait  été  envoyée,  les  séditieux  fugitifs  n'avaient  cessé  de 
répandre  partout  des  bruits  très  désavantageux  au  magistrat  de 
Genève^  .  Le  secrétaire  Michel  Roset  fut  envoyé  dans  ces  doux 
villes,  sur  la  fin  du  mois  de  novembre,  et  chargé  d'y  faire  voir  un 
mémoire  qui  contenait  un  récit  abrégé  des  principales  circontances 
(le  la  sédition  et  une  justification  de  la  conduite  (pi'avait  tenue  le 
magistrat  envers  ceux  qui  en  avaient  été  les  auteurs.  Il  avait  ordre 
de  laisser  aux  seigneurs  de  Zurich  et  de  Bâle  une  copie  de  ce 
mémoire,  s'ils  souhaitaient  d'en  avoir  une'.  Je  le  transcrirai  ici 
tout  au  long,  pour  donner  aux  lecteurs  une  connaissance  plus  juste 
de  la  manière  dont  cette  affaire  avait  été  prise  en  Suisse  et  sous 
quelle  idée  les  Conseils  voulaient  qu'elle  y  fut  envisagée' . 

Roset  fut  reçu  très  favorablement  et  des  seigneurs  de  Zurich 
et  de  ceux  de  Bàle  :  le  mémoire  que  nous  venons  de  rapporter  y  fut 
lu  avec  satisfaction  et  les  Conseils  de  l'une  et  de  l'autre  ville 
témoignèrent  ajouter  une  entière  foi  à  ce  qu'il  contenait  et  ap- 
prouvèrent à  tous  égards  la  conduite  des  magistrats  de  Genève  ' . 


'  Ils  avaient,  entre  autres,  envoyé  à  '  Voir  ci-après,  Pièces  annexes,  n»  II. 

Zaricli  une   protestation  dont   M.  Emile  *  R.  C,  vol.  .iO,  f»  .54  (3déc);  rap- 

Dunant  (ouvr.  cité,  pp.  142  et  2H)  a  donné  port  au  Conseil.  En  outre,  Roset  a  rédigé 

l'analyseet  une  partie  du  texte  en  allemand,  une  relation  détaillée  de  son  voyage,  la- 

d'après  l'original  des  Arctiives  de  Zurich.  quelle  est  conservée  aux  Archives  de  Ge- 

(Note  des  éditeurs.)  nève,   P.   H.,    n"   1.568.   On  y   voit  (|u'il 

'  Instructions  données  à  Roset.   en  arriva  à  Zurich  le  26  novembre  et  à  Bàle 

date  du  19  novembre.  Archives  de  Genève,  le  29.  (Note  des  éditeurs.) 
P.  H.,  nola68.  Cf.R.C.,vol.gO,  fo41ro. 


644  KÉFLEXIONS    DE    l'aUTEUR    SUR    l'ÉMEUTE    DU     l6    MAI.  1 555 

Telle  fut  la  source  et  la  nature  de  la  sédition  qui  eut  pour 
auteur  Ami  Perrin  et  ses  complices,  telles  en  furent  les  fâcheuses 
suites.  J'ai  tâché  de  réciter  cet  événement  de  la  manière  la  plus 
circonstanciée  qu'il  m'a  été  possible,  parce  qu'il  m'a  paru  très 
important  dans  l'histoire  que  je  décris.  Je  l'ai  fait  aussi  afin  que 
l'on  vît  de  (pielle  manière  périt  une  faction  qui,  depuis  longtemps, 
causait  bien  des  désordres  dans  Genève,  et  pour  apprendre  à  la 
postéi'ité  comment  l'on  s'y  prit,  dans  ce  temps-là,  soit  pour  punir 
les  chefs  des  factieux,  soit  pour  remédier  aux  maux  qu'ils  avaient 
causés  et  pour  en  prévenir  de  semblables  à  l'avenir  '  . 

11  était  aussi  à  propos  que  je  racontasse  toute  cette  affaire  avec 
quelque  exactitude,  afin  que  l'on  vît  non  seulement  combien  peu  de 

'  11  nous  est  impossible  de  résumer  ici  les  jugejnens  qui  ont  été  portés  sur  les  dra- 
matiques évéïieinens  de  l'année  loo.5,  par  les  divers  liistoriens  qui  s'en  sont  occupés 
après  (îantier.  Nous  nous  bornerons  à  signaler  particulièrement  l'opinion,  toujours 
impartiale  et  fortement  motivée,  de  Roget  (onvr.  cité,  t.  IV,  pp.  317  et  suiv.),  ainsi  que 
la  remarquable  étude,  déjà  mentionnée  par  nous,  de  M.  Eugène  Ghoisy,  sur  la  Théocratie 
à  Genève  au  temps  de  Calvin  (pp.  183  et  suiv.),  bien  que  nous  ne  puissions  nous  associer 
à  toutes  les  conclusions  de  l'auteur.  Avec  Roget,  nous  persistons;!  croire  que  le  tumulte 
du  11)  mai  ne  fut  que  le  prétexte  des  exécutions  .sanglantes  et  des  proscriptions  aux- 
quelles se  livra  le  parti  vainqueur.  On  voulut  avant  tout  frapper,  en  la  personne  des 
victimes,  les  adversaires  de  l'autorité  disciplinaire  du  Consistoire  et  du  droit  d'excom- 
munication. Mais  était-ce  là,  même  aux  yeux  des  hommes  du  XVI«  siècle,  des  crimes 
dignes  de  mort?  Nous  pouvons  admettre  avec  M.  Choisy  que  la  victoire  des  perrinistes 
eût  arrêté  le  rôle  de  (ienève  «  comme  cité  d'une  tliéocratie  biblique,  comme  cité  du 
refuge  et  métropole  dn  protestantisme  réformé  »  ,  mais  c'est  payer  cher  un  tel  lionneur- 
que  de  l'acheter  au  prix  du  sang  versé  et  la  nécessité  d'étoufler  l'opposiiiou  dans  les 
supplices  ne  nous  apparaît  nullement  :  la  faction  vaincue  aux  élections  de  {o'ào  avait 
perdu,  par  l'incorporation  de  nombreux  réfugiés  et  le  discrédit  qui  l'avait  atteinte  au 
lendemain  des  événeinens  du  16  mai,  presque  toute  chance  de  reprendre  le  dessus.  Bien 
plus,  remarque  Roget,  le  parti  victorieux  fut  très  près  d'amener,  par  ses  allures  intrai- 
tables, la  rupture  définitive  de  l'alliance  avec  Berne  et  de  compromettre  gravement 
Genève  en  la  brouillant  avec  ses  protecteurs.  Les  exécutions  de  looo,  ajouterons-nous, 
n'eurent  d'autre  résultat  que  d'exaspérer  les  perrinistes  fugitifs,  d'indisposer  gravement 
les  Bernois  et  de  soulever  l'opinion  dans  toute  la  Suisse  contre  Genève  et  contre  Calvin. 
Mais,  d'autre  part,  il  faut  être  juste  et,  sans  parler  de  la  dureté  des  mœurs  de  l'époque, 
savoir  chercher  aussi  l'explication  des  rigueurs  du  parti  victorieux  dans  l'ardeur 
aveugle  mais  sincère  du  sentiment  religieux  qui  l'animait,  la  violence  et  la  durée  de 
la  lutte  soutenue  contre  l'adversaire,  les  redoutables  périls  qui  assaillaient  la  ville  de  la 
Réforme  et,  dès  lors,  dans  la  conviction  que,  de  l'énergie  de  la  répression,  dépendait  le 
salut  de  la  république  et  de  la  religion.  11  ne  faut  pas  non  plus  que  le  sentiment  de 
réprobation  qu'inspire  la  conduite  des  partisans  de  Calvin  à  l'égard  des  vaincus  nous 
empêche  de  reconnaître  la  grandeur  des  services  rendus  par  ces  mêmes  hommes  pour 
le  maintien  de  l'indépendance  et  pour  la  gloire  de  Genève.  (Note  des  éditeurs.) 


1555  AFI'AIUIC    DK    JAOI  KS    l)Ii    SAVOIK.  045 

FdikI  il  y  a  à  faire  sur  les  Étals  i|iii,  par  les  liaisons  «'Lioiles  (ju'ils 
ont  avec  la  Répuljliciuc,  semblent  èlie  appelés  à  la  soutenir  contre 
les  entreprises  des  citoyens  séditieux,  mais  même,  qu'au  contraire, 
bien  loin  d'en  attendre  du  secours,  ils  se  déclarent  (|uel(juetois  pro- 
tecteurs de  ces  g-ens-là  c(  les  soutiennent  contre  toute  sorte  de 
raison  et  de  justice,  ce  (|u'ils  avaient  déjà  l'ail  à  l'égard  des  Arti- 
culans,  connue  nous  l'avons  vu  dans  le  livre  sixième.  D'où  l'on 
|)eul  (irer  cet  usag-e  :  qu'en  matière  de  sédition  dans  Genève,  le 
plus  sûr  est  (jue  le  magistrat  ne  compte  que  sm-  lui-même  et  sur 
les  remèdes  qu'il  peut  a|)porter  au  mal,  dans  les  commencemens 
aux(juels  il  ne  saurait  s'opposer  trop  vivement  et  de  trop  bonne 
heure,  les  Bernois,  i[ui  ont  toujours  soutenu  la  Ville  avec  beaucoup 
de  fermeté  dans  les  démêlés  qu'elle  a  eus  avec  des  puissances  étran- 
gères, ayant  toujours  eu,  par  une  politique  dans  laquelle  il  n'est 
peut-être  pas  difficile  de  pénétrer,  des  maximes  toutes  différentes 
par  rapport  aux  ennemis  du  dedans,  qui  ne  sont  cepentlant  pas 
moins  dangereux  à  divers  égards  que  les  plus  redoutables  du 
dehors  '.  11  est  temps  présentement  de  passer  à  d'autres  choses. 

Nous  avons  parlé  quelquefois  ci-devant  de  Jaques,  proto- 
notaire de  Savoie',  qui  résidait  au  château  du  Crest.  Il  était  soup- 
çonné d'avoir  quelque  commerce  de  galanterie  avec  la  fenuue  du 
sieur  de  Blonay,  seigneur  de  cette  terre'.  Ces  soupçons  augmen- 
tèrent après  la  mort  de  ce  gentilhomme,  arrivée  sur  la  fin  de  l'an- 
née  i554.    Le  protonotaire  de   Savoie,    continuant  de    demeurer 


'  Gautier  avait  certainement  en  vue.  le  gouvernement  genevois  n'aurait  pu  au- 

lorsquil  écrivait  ces  lignes,  les  trouljles  de  toriser  la  publication  de  l'ouvrage  de  notre 

1707  et  la  tentative  de  Pierre  Fatio.  Si  l'on  historien.  (Note  des  éditeurs.) 
ne  retrouve  pas.  dans  le  récit  des  événemens  »  .faques  de  Savoie,  protonolaire  apos- 

de  1335,  l'impartialité  qu'il  a  montrée  ail-  tolii(ue,    était  (ils   illégitime  de  Philippe 

leurs,  l'on  doil,  croyons  nous,  l'attriliuer,  de    Savoie,  duc  de  Nemours.  Chanoine 

d;ins  une  large  mesure,  au  souvenir  encore  de  la  cathédrale  de  Genève  en  1.529  (cf. 

trop  vibrant  de  la  lutte  que  venait  de  sou-  Mayor,  Bull,  de  la  Soc.  d'Hist.  et  d'Arch. 

tenir  son  parti  contre  l'élément  populaire.  de  Genève,  t.  I,  p.  81),  et  prieur  de  Tal- 

Fils  de  syndic,  il  ét;iit  trop  facilement  porté  loires,  il  devint  ensuite  abbc  de  Pignerol  et 

à  transformer  en  crime  d'état  toute  inani-  d'Eiitremontset  mourut  eu  1507.  VoirGui- 

festatiou  un  peu  vive  d'opposition  au  gou  cheiion,  Hkt.  génèal.  etc.,  éd.   de   1660, 

vernement.  p.  logg.  (Note  des  éditeurs.) 

La  liberté  de  ses  appréciations  à  l'égard  '  Voir  plus  haut,  p.  370. 

des  Bernois  fait  conjprendre  aussi  pourquoi 


646  LES    PRISONNIERS    DE    CHAMBÉRY.  1 555 

avec  sa  veuve  dans  le  château  du  Cresl,  l'on  en  fut  scandalisé  dans 
Genève,  et  le  Conseil  lui  lit  ordonner,  de  même  qu'à  la  dame  du 
Cresl,  de  venir  rendre  com|)te  de  leur  conduite  au  Consistoire.  Ils 
firent  peu  de  cas  de  ces  ordres  qui  leur  furent  réitérés  j)lusieurs 
fois  par  le  châtelain  de  Jussj,  de  la  part  du  Conseil  ',  le  prolono- 
taire  ayant  déclaré  à  cet  officier  qu'étant,  comme  il  était,  sujet  du 
roi  de  France  et  ne  l'étant  point  de  Genève,  il  ne  reconnaissait  ni 
la  Réformation  ni  le  Consistoire,  et  qu'ainsi  il  n'y  répondrait 
jamais.  Sur-  ce  refus,  on  lui  ordonna  de  se  retirer  et  du  château  du 
Crest  et  de  toutes  les  terres  de  la  Seigneurie,  de  laquelle  il  devint 
ensuite  un  ennemi  déclaré'.  Nous  avons  vu  ci-devant  dans  quels 
sentimens  il  était  sur  la  sédition  \ 

Les  persécutions  qui  furent  faites  aux  protestans  en  Ang-le- 
terre  sous  le  règne  de  Marie  avaient  fait  sortir  quantité  d'Anglais 
de  ce  royaume,  dont  plusieurs  avaient  choisi  Genève  pour  le  lieu 
de  leur  refuge'.  Le  Conseil,  sur  les  remontrances  et  les  prières  de 
Calvin,  accorda  à  ceux  de  cette  nation  un  temple,  pour  y  faire  le 
service  divin  en  leur  langue.  Notre-Dame  la  Neuve,  qui  sert  au- 
jourd'hui d'auditoire  de  théologie  et  de  tenq)le  à  l'église  alle- 
mande, fut  choisi  pour  cet  usage  ' . 

Calvin  avait  aussi  prié  le  Conseil  d'intercéder  auprès  du  sénat 
de  Chambéry  en  faveur  de  ([uelques  personnes  :  Jean  Vernou, 
Antoine  Laborie,  Jean  Trigalet,  Guiraud  Tauran,  Bertrand  Ba- 
taille, prisonniers  en  celte  ville  au  sujet  de  la  religion  et  qui 
étaient  habitans  de  Genève,  ce  que  le  Conseil  lui  accorda,  ayant 
député  Jean-Ami  Curtet  au  sénat  de  (Chambéry  au  mois  de  juillet 
pour  cet  effet  \  Je  ne  vois  pas,  par  les  registres  publics,  quel  fut  le 

'  R.  C,  vol.  50,  fo  H5  r»  (2,S  janv.  *  H.  C,  vol.  .50,  fos  17  v»,  3.5  v.  — 

1.5S6),  vol.  ."il,  fo  182  1-0  (1.5  juin).  Notie-Dame  la  Neuve  est  aujourd'hui  le 

*  Nous  voyous  cependant  (|u'en  date  temple  de  l'Auditoire.  {Note  des  éditeurs.) 
du  12  mars  1357  (cf.  R.  C,  ad.  diem),  «  Ibid.,  fo*  125  v»,  129  v»  ;  la  minute 
.laques  de  Savoie  se  déclarait  prêt  à  rendre  de  la  lettre  de  créance  de  Curtet  (Holellier), 
l'homniage  au  Con.seil,  à  raison  de  la  terre  en  date  du  12  juillet,  se  trouve  aux  Ar- 
du Crest.  (Note  des  éditeurs.)  cliives  de  Genève,  copie  de  lettres,  D.  4, 

»  Voir  plus  haut,  p.  617.  f»  72  v»  ;  cf.  Calvini  op.,  t.  XV,  nos  2248, 

♦  A  ce  sujet,  voir  la  notice  de  Th.  2231,  2237,  2280,  2312,  23:J1.  {Note  des 
Heyer,  citée  ci-dessus,  p.  620,  n.  1 .  (JVofe       éditeurs.) 

des  éditeurs.) 


VISITK    Dr 


'RINCE    UE    CO.NOE. 


647 


succès  dp  celle  dépulalion.  Il  |i;ii;iil  |)ar  V Histoire  des  martyrs* 
([(('(«Ile  ne  piodiiisit  aiiciiii  cllcl,  |iiiis(|H'ils  fiiiciil  Ions  cotidaninés  à 
la  morl. 

Nous  avons  paili'  ci-dcvatil  du  luarfjuis  Galeace  (^arracciolo', 
l('(|uol  ayaiil  parfaitenicul  liioii  soulciui,  (l('|)uis  ([u'il  ('lait  clans 
ficiirvc,  la  r(''|)iilali()ii  (riioiniut'  allacli(''  à  la  rclii'iuii  cl  (|ui  nicuall 
une  vie  exemplaire,  s'élail  acquis  une  estime  générale,  ce  (|ui,  joint 
à  sa  naissance  dislinguéc,  porta  le  (Conseil  à  lui  Faire  présent  de  la 
hourg-eoisic  au  mois  de  novembre  de  celle  année  i555\  Nous 
verrons,  dans  la  suite,  qu'il  s'attira  tous  les  jours  de  nouvelles 
marques  de  considération. 

Le  prince  de  Condé,  accompagné  de  quelques  seig-neurs,  étant 
venu  dans  Genève  au  mois  d'octobre  de  cette  année,  pour  voir  la 
ville  et  de  quelle  manière  la  religion  y  était  prèchée,  furent  au 
sermon  le  dimanche  20  de  ce  mois  '.  On  fit  au  prince  de  Condé  tous 
les  honneurs  dus  à  un  seigneur  d'une  si  haute  ilistinction  et  tous  les 
accueils  que  lui  devait  attirer,  outre  sa  naissance,  son  attachement 
à  la  religion  ii'Forniée.  Ce  prince  et  sa  suite,  après  avoir  resté  quel- 
ques jours  à  Genève,  s'en  alla,  témoignant  être  fort  satisfait  des 
civilités  tju'il  avait  reçues'. 

Les  Bernois  ayant  eu  avis  de  ce  qui  s'était  passé  à  cet  égard. 


'  Éd.  de  1619,  fos  3i3  et  suiv.  (Noie 
des  éditeurs.  ) 

=  Voir  plus  haut,  p.  422. 

'  R.  C,  vol.  oO,  fo  32  1»;  Livre  des 
Bourgeois,  éd.  Covelle,  p.  245. 

'  R.  C,  vol.  30,  fo  14  r».  «  Sur  ce  que 
hier  au  soir  arriva  eu  ceste  eité  Monsf 
d'.\nguyeQ,  ung  des  frères  de  Mens"'  de 
Vendosme,  et  autres  priuces  de  France, 
lesquelz  eut  estez  aujourdhuj'  au  sermon  et 
en  après  ou  leur  a  porté  le  vin.  » 

M.  d'Enghieu  est  Jean  de  Bourbon, 
lils  de  Charles  de  Bourbon,  premier  duc 
de  Vendôme.  Après  avoir  porté  le  titre  de 
comte  de  Soissons,  il  devint  comte  d'Eu- 
ghien  en  1.346,  par  suite  de  la  mort  de  son 
frère  F"rançois,  et  mourut  en  Ioo7. 

Quant  au  personnage  désigné  dans  le 
registre  cuiiime  l'un  des  frères  de  M.  de 
Vendosme,  il  s'agit  bieu  eu  elTet  de  Louis  l<" 


de  Bourbon,  prince  de  Condé,  cinquième 
frère  du  comte  il'Enghien  et  d'Antoine  de 
Bourbon,  duc  de  Vendôme, roi  de  Navarre; 
mais  Condé,  peu  connu  alors,  s'appelait  à 
cette  époque  Louis  Monsieur  de  Vendôme, 
suivant  l'usage  des  princes  cadets  qui 
n'avaient  pas  encore  reçu  d'apanage  ;  de 
là,  la  désignation  du  registre.  Gautier  a 
quelque  peu  devancé  les  evénemens  en 
faisant  de  lui,  a.  la  date  de  1353,  un  per- 
sonnage illustre  et  le  principal  chef  du 
parti  protestant  de  France.  C'est  en  reve- 
nant d'Italie,  où  ils  avaient  servi  pendant 
l'été  de  1333.  dans  la  campagne  du  maré- 
chal de  Brissac  contre  le  duc  d'Albe,  que 
les  princes  passèrent  à  Genève.  Nous  de- 
vons à  M.  le  professeur  De  Crue  la  plupart 
de  ces  renseigne  mens.  (Note  des  éditeurs.) 
'"  Roset,  ouvr.  cité,  liv.  VI,  chap.  3, 
p.  382. 


048  NÉGOCIATIONS    AU    SUJET    DE    LA    COMBOURGEOISIE.  1 555 

en  prirent  quelfjue  ombrage,  et  écrivirent  aussitôt  au  Conseil  (ju'il 
était  dangereux  de  recevoir  des  princes  d'un  rang  si  élevé  et  (|ui 
pouvaient  avoir  des  desseins  pernicieux  contre  la  liberté  de  la 
Ville.  Ils  manpjaient  aussi  qu'ils  avaient  appris  avec  douleur  qu'il 
y  avait  dans  Genève  des  divisions  t'àclieuses  qui  pourraient  causer, 
de  même  que  la  trop  giande  confiance  que  l'on  avait  à  des  princes 
étrangers,  la  ruine  entière  de  l'Etat,  avertissement  (pi'ils  se 
croyaient  obligés  de  donner  en  (pialité  d'alliés  et  de  bons  amis'. 
On  leur  répondit  que  l'on  n'accorderait  jamais  l'entrée  à  des 
princes  dans  la  ville  qu'en  prenant,  en  même  temps,  toutes  les 
précautions  nécessaires  pour  sa  sûreté  et,  à  l'égard  de  l'autre  article, 
on  leur  manpiait  qu'ils  avaient  été  mal  informés  ;  que  jamais  il  n'y 
avait  eu  j)lns  d'union  entre  le  magistrat  et  le  peuple  et  entre  tous 
les  citoyens,  les  uns  envers  les  autres,  qu'il  y  en  avait  depuis  que 
ceux  qui  avaient  troublé  si  longtemps  la  ville  n'y  étaient  plus,  et 
que  l'on  voyait  avec  plaisir,  par  une  singulière  bénédiction  du 
ciel,  chacun  conspirer  au  bien  et  à  l'avantage  de  la  République'. 
L'alliance  avec  Berne,  lacpielle  avait  été  prolongée  pour  cinq 
ans  au  commencement  de  l'année  i55i,  devant  expirer  au  mois  de 
mars  de  l'année  i55(3,  l'on  Fut,  pendant  plus  d'une  année  avant 
rex|)iration  de  ce  terme,  dans  de  grands  mouvemens  dans  Genève, 
pour  porter  les  Bernois  à  en  contracter  une  nouvelle  avec  la  Ville, 
qui  fût  perpétuelle,  afin  de  n'être  pas,  dans  la  suite,  dans  les  peines 
où  l'on  avait  été  lorsque  l'on  avait  vu  le  terme  prêt  à  finir".  Sur  la 
fin  de  l'année  i554,  le  Conseil  avait  déjà  fait  des  démarches  à  ce 
sujet  auprès  des  seigneurs  de  Berne  par  des  députés  qu'il  y 
avait  envoyés,  mais  ils  renvoyèrent  de  leur  faire  réponse  sous  de 
frivoles  prétextes'.  L'année  i555,  cette  affaire  fut  reprise  et  suivie 
avec  beaucoup  de  vigueur  et  d'assiduité.  Le  syndic  Aubert  et 
François  Chamois,  qui  furent  députés  à  Berne  avec  les  ministres 

'  Archives  de  Genève,  P.  H.,  ii»  to7S,  et  les  Eidg.  Abschiede,  t.  IV,  1  e,  iio*  327. 

leUredu21oct.  ;cf.  l{.(;.,vol..W,  fo  2"2i».  :t74,  378,  392,  405.  422.  {Nute  desédi- 

'  (jopie  de    lettres,   D.  4,   f"  107  ro  teurs.) 
(8  nov.).  *  R.  C,  vol.  48,  f»  117  v»  (11  sept.), 

'  Au  sujet  de  ces  laborieuses  négocia-  145  r»  (9  nov.);   Eidg.  Absckiede,  t.  IV, 

lions,  voir  surtout,  aux  Arcliives  de  Ge-  1  e,  n»  327.  {Note  des  éditeurs.) 
nève,  le  volumineux  dossier,  P.  H.,  u»15G8, 


l555  ATiri'UDl';     luîSKKVKK     DKS     lilCllNOlS.  ()/|() 

('«ilviii  cl  (lliauvcl,  au  mois  (l(^  mars  de  colle  aiiin'c,  [loiu'  les 
alVaires  doiil  nous  avons  parli'î  auiplcMmuil  ci-dcvaiiL',  (mu'cuL  ordre 
de  l'aire  de  tories  inslances  |)Our  oljleuir  des  JJcruois  ce  (ju'on  leur 
avail  si  souvenldeniandi'i'.  Lesliernois  ne  voulurent  poinl  entendre 
parler  d'alliance  perpétuelle  cl  li's  (l(''|)uLr's  ne  ra|)porlèreiil  point 
d'autre  rf'ponsc  (pu;  C(!lle-ci  :  fpie,  (piarid  ii's  seigneurs  d(!  (icnève 
doniieraienl  par  écril  les  raisons  et,  les  inoliFs  (pii  les  poi'Iaicnt  à 
demander  de  Faire  une  alliance  et  en  ipiels  articles  ils  voulaient 
(pielle  consistai,  ils  verraient  ce  (juils  auraient  à  répondrt;'.  Les 
Conseils,  opinant  sur  (;e  i'ap[)orl,  trouvèrent  (|ue  les  Bernois  ne 
voulant  point  d'alliance  perpétuelle,  il  Faudrait  se  contcnler  de  les 
|»rier  d'en  contracter  une  send)lal)le  à  celle  de  lâaG  en  tous  ses 
articles  et  (pii  dût  durer,  comme  celle-là,  vingt-cinq  ans.  Ou'il  y 
aurait  plus  d'apparence  de  réussir  dans  cette  demande  (pie  si  on 
leur  proposait  un  nouveau  traité  composé  d'articles  (jui  pourraient 
ne  leur  pas  agréer*.  Les  mêmes  députés  furent  renvoyés  à  Berne  le 
28  mars  pour  en  Faire  la  proposition,  mais  ils  n'en  rapportèrent 
aucune  réponse  positive  :  on  leur  dit  seulement  (ju'on  y  penserait, 
que  les  Conseils  réfléchiraient  sur  certains  articles  de  cette  alliance 
qui  étaient  préjudiciables  aux  seigneurs  de  Berne  et  (|u'ils  ver- 
raient quels  cliangemens  on  y  pourrait  Faire  \ 

L'on  n'eut  aucune  nouvelle  de  cette  affaire  (pi'au  mois  de  juin 
suivant,  lorsque  les  seigneurs  Nœgeli  et  Jensch  vinrent  à  Genève 
pour  demander  un  sauf-conduit  en  Faveur  de  Perrin  et  de  ses  com- 
plices \  Ces  envoyés  avaient  ordre  de  parler  en  même  temps  de 
l'alliance,  mais  ce  qu'ils  en  dirent  n'aboutit  non  plus  à  rien.  Ils 
Firent  seulement  quelques  excuses  de  la  part  de  leurs  supérieurs  de 
ce  qu'ils  n'avaient  pas  eu  encore  le  loisir  d'examiner  les  articles  de 

»  Voir  plusliaut,  pp.  530  et  siiiv.  *  R,  C,  vol.  49,  f<is  .36,  .37  vo  (26- 

'  R.  C,   vol.  4!).  fo  23  MO  (o  mars),  27   mars);    iiislriicUons  aux   députés,   en 

et  instructions  aux  députés,  P.  H.,  n»  to6H.  date  du  28  mars,  P.  H.,  dossier  cité.  (Note 

VJ.   Eidij.   Ahschiede,  t.   IV.  1  0,  n»  374.  des  éditeurs.) 

{Nute  des  éditeurs.)  '  R.  C,  vol,  49,  f"  4o  v»  (Il  avril), 

"  R.  C,  vot.   49,   fo  33  (21   mars);  rapport  des  députés;  texte  de  la  réponse 

rapport  des  députés  ;  le  texte  de  la  réponse  de  Rerne,  en  date  du  6  avril.  P.  H.,  dos- 

des  Bernois,  en  date  du  dti  mars,  se  trouve  sier  cité.  Cf.  Eidy.  Abschiede,    1.    IV.  1  e, 

an  dossier  cité,   P.  H.,  n»  la6S.  {Nute  des  n»  378.  {Note  des  éditeurs.) 

éditeurs.)  "  Voir  plus  Jiaut,  p.  598. 


65o  MODIFICATIONS    PHOPOSKES    PAR    LES    BERNOIS.  1 555 

ralliaiicc  (|iie  l'on  leur  proposait  de  irnouveler  pour  vinyt-cinq 
ans,  (pii  leur  étaient  désavantageux,  à  cause  de  diverses  afFaires  qui 
leur  étaient  survenues  et  auxquelles  il  avait  fallu  pourvoir  promp- 
temcnt,  ajoutant  que  l'on  ne  devait  |)as  prendre  ces  délais  en  mau- 
vaise paît,  |)uisque  les  seigneurs  de  Berne  étaient  dans  la  résolu- 
tion de  donner  incessamment  réponse  à  leurs  alliés  là-dessus'. 

Le  Conseil  des  Deux  Cents,  où  ces  envoyés  eurent  audience, 
les  pria  instamment  de  ne  pas  renvoyer  cette  affaire  et  de  faire 
réflexion  qu'encore  que  la  ville  de  Genève  y  fût  beaucoup  |)lus 
intéressée  que  celle  de  Berne,  cependant  il  était  de  l'avantage  des 
uns  et  des  autres  de  la  conclure,  puisque  les  princes  qui  peuvent 
former  des  desseins  sur  Genève  ne  demanderaient  pas  mieux  que 
d'avoir  quelque  occasion  de  le  faire,  el  (ju'il  serait  fort  à  craindre 
qu'ils  ne  laissassent  pas  échapper  celle  que  leur  fournirait  l'expira- 
tion de  l'alliance,  sans  qu'elle  eût  été  confirmée  ou  que  l'on  en  eût 
fait  une  autre  en  place,  puisqu'en  ce  cas,  ils  pourraient  se  saisir  de 
Genève  impunément  et  sans  que  personne  pût  s'en  plaindre'. 

Les  seigneurs  Naegeli  et  Jensch  firent  espérer  que  leurs  supé- 
rieurs ne  tarderaient  pas  à  donner  aux  seigneurs  de  Genève  la 
satisfaction  ipi'ils  demandaient.  Au  mois  d'août  suivant,  les  Bernois 
envoyèrent  deux  nouveaux  députés  à  Genève  %  lesquels  présentèrent 
au  Conseil  un  mémoire  qui  contenait  les  articles  de  l'alliance  de 
i53(),  auxciuels  les  seigneurs  de  Berne  souhaitaient  que  l'on  appor-. 
tàt  (|uelque  changement'.  Ces  articles  regardaient  les  emprisonne- 


'  H.  C,  vol.  49,  fo"   107   v°-108  r»  avaient  aussi  reçu  l'ordre  de  réclamer  une 

(18  juin)  ;    Eidg.    Absckiede,  l.    IV,   1  e,  réponse   au  sujet    de  la   combourgeoisie. 

no  392,  I  1    {{Note  des  éditeurs.)  C'est  à  la  suite  de  cette  nouvelle  démarche 

'  Archives  de  Genève,  copie  de  let-  que  les  Bernois  se  décidèrent  enfin  à  en- 
tres, D.  4,  fo  67,  minute  de  la  réponse  des  voyer  leurs  représentans  à  Genève  pour 
Conseils,  en  date  du  19  jnin  ;  cf.  R.  C,  apporter  des  propositions.  Voir  Archives 
vol.  49,  fus  108  vo-109  r".  {Note  des  édi-  de  Genève,  copie  de  lettres,  I).  4,  f'J81  vo, 
leurs.)  instructions  aux  députés;  cf.  R.  C,  vol  49, 

'  Les  députés  bernois  étaient  en  réa-  f»   loi   ro,   et  Eidg.  Abschiede,    loc.   cit. 

lité  au  nombre  de  quatre,  savoir  :  Hans-  {Note  des  éditeurs.) 
Frans  Naegeli ,  Germain  Jensch,  Bernard  *  Archives  rie  Genève,  P.  H.,  n»  1.568; 

d'Erlach  et  Galhis  Galli  ;  £tdj.  Abschiede,  copie  vidimée  par  Béguin,   secrétaire  du 

t.  IV,  1  e,  no  405,  p.  129o.  Quelques  jours  Conseil  ;  cf.  R.  C,  vol.  49,  fos  160  v°- 

auparavant,  les  députés  de  Genève  chargés  161  ro  (16  août),  et  Eidg.  Abschiede,  t.  IV, 

de  conduire   Scipiou   de  Castro  à  Berne  1  e,  no  40S.  (Note  des  éditeurs.) 


1^)^)^)  i4i';i'0\si:   i)i:s  (;k.m;\ois.  65 i 

mens  [xiiir  dollcs,  les  iiiaiclics  iwiliciilières  cl  l(^  (léparl  de  IJàic. 
On  ne  lui  |ias  (•(tiileal  des  [iroposilions  (jiie  Faisaient,  les  IJcM'iiois  là- 
dessus,  et  a|)rès  les  avoir  l)ien  exaniim'es,  on  lenr  donna  par  (''ci'it 
la  réponse  suivante  de  la  part  du  Petit  et  du  Grand  (Conseil  '  : 

Responce  à  ce  ([ue  nous  a  esté  cleclairé  et  donné  par  escripl  sus  le  faict 
de  la  Combourgoisie  pai'  les  s"  commys  des  Magiiifliques  S''*  de  Berne  no7 
treschiers  et  honorez  combourgois,  faicte  le  dimanche  dix  huit  d'augsl 
1555,  [lar  noz  tresredoublez  Seigneurs  Sindiques  et  Conseil  de  (Jeneve. 

En  premier  lieu,  comme  nous  avons  par  cy  devant  declaité  auxd'== 
seigneurs,  nous  heubssions  bien  volu  et  encor  à  présent  nous  desirons  ijue 
leur  bon  plaisir  fut  de  continuer  la  combourgoisie  faicte  et  passée  entre 
nous  l'an  rail  cinq  cent  trente  six  en  tote  sa  forme  et  teneur,  et  combien 
qu'il  y  ayt  certains  pointz  et  articles  esquelz  nous  pourrions  bien  estre 
grevez  totellois  affin  de  éviter  changement  nous  serions  contens  de  suporter 
les  charges  (jui  sont  là  contenues  (comme  de  les  secorir  à  noz  propres  des- 
pens,  sans  qu'ilz  nous  .secourent  aux  leurs,  et  que  nous  soyons  tenuz  poyer 
les  péages  en  leurs  pays,  sans  que  cela  soit  réciproque  de  lein-  costé,  et 
semblables  etc.)  plustout  que  de  rien  innover,  ce  que  nous  les  prions  voloir 
prendre  en  bonne  part,  considérant  que  nous  ne  prétendons  sinon  de 
nourrir  bonne  amitié  avec  eulx. 

TotelTois  pource  que  siiyvant  la  responce  à  nous  donnée  par  lesd'"^ 
seigneurs  (ju'il  ne  leur  semblait  bon  de  continuer  lad'"'  combourgoùsie  sans 
y  corriger  ou  modérer  quelques  pointz.  nous  leur  avons  declairé  là  où  il 
leur  sembleroit  pour  l'utilité  commune  des  deux  villes  declairer  ou  modérer 
ce  qui  seroit  obscur  ou  griefz,  nous  ne  refusions  point  d'ouir  leurs  bons 
advertissemens,  ains  estions  prestz  d'acquiescer  à  ce  qui  seroit  de  raison  et 
équité,  affin  de  monstrer  que  nous  persistons  en  ce  propos,  après  avoir  veu 
et  considéré  ce  que  nous  a  esté  envoyé  par  lesd'^  s"'''  pour  leur  advys  et 
advertissement,  nous  trovons  qu'il  y  a  quatre  passages  qui  emportent  chan- 
gement à  lad'*  combourgoisie,  sus  lesquelz  nous  tocherons  icy  ce  qu'il  nous 
en  semble  prians  lesd'^  seigneurs  d'y  voloir  bien  penser  pour  condescendre 
à  ce  que  sera  raysonable. 

Le  premier  pas.sage  est  louchant  les  marches  auquel  ilz  changent  troys 
choses,  dont  la  première  est  du  lieu,  la  seconde  du  superarbitre,  la  troy- 
siesme  que  totes  marches  particulières  soient  abatues.  Or  quant  au  lieu, 
combien  que  noz  facultez  ne  soient  point  pareilles  à  celles  desd"  seigneurs. 

•  Archives  de  Genève,  copie  Je  lettres,  D.  4,  f"  83,  iiiiiiule  île  la  main  de  Michel 
Roset;  il  en  existe  une  copie  aux  mèrnes  Archives.  P.  H.,  n»  to()8.  Cf.  li.  C,  vol.  49, 
f«  162.  Document  inédit.  {Note  des  éditeurs.) 


652  RÉPONSE    DES    GENEVOIS.  1 555 

totelïois  s'ilz  se  sentent  intéressez  d'avoir  plus  long  chemin  à  faire,  nous 
sommes  bien  conlens  que  la  ciiose  soit  esgalee,  pour  venir  à  ray  chemin 
tant  d'ung  costé  que  d'aultre,  comme  cela  est  utile  non  seulement  pour  les 
despens,  mais  aussy  pour  autres  respeclz,  parquoy  nous  accordons  bien  en 
la  ville  lie  Moiidon.  De  choisir  superarbitie  d'ailleurs  que  de  la  ville  de 
Basie  il  nous  semjjle  ipi'ii  ne  soit  pas  expédient,  attendu  que  jusques  icy, 
totes  les  deux  villes  se  sont  bien  trouvées  d'avoir  prins  superarbitres  dud' 
lieu,  aussi  que  lesd"'  s"'*  de  Rasle  se  sont  monstrez  bien  voluntaires  n  s'em- 
ployer quand  ilz  en  ont  esté  l'eipiys.  mesmes  veu  qu'ilz  sont  alliez  et  con- 
federez  à  nozd"  chiers  combourgois,  nous  n'avons  point  avantage  aucun  en 
cest  endroit.  Or-  ce  (jue  nous  faisons  diflicullé  d'aller  ailleurs  n'est  pas  pour 
défiance  ou  double  que  nous  ayons  des  mag"'*  s''*  de  Schwytz  estimans  tant 
de  leur  prudence  et  intégrité  (pie  nous  voudrions  bien  nous  fier  en  eulx 
jusques  là,  mais  pource  que  desja  nous  sommes  assez  grevez  en  la  distance 
du  lieu,  nous  prions  nosd"  combourgois  d'avoir  regard  que  si  nous  estions 
encor  plus  eslognez,  cela  nous  viendroit  mal  à  propos.  Totelïois,  s'ils 
estoient  esmeuz  de  quelque  raison  urgente  qui  ne  nous  aparoisse  point,  de 
choisir  encore  ung  autre  canton,  nous  les  voudrions  bien  prier  que  ce  fut 
plustout  de  la  ville  de  Zurich,  pource  que  là  nous  aurions  encore  accez  plus 
privé  et  non  tant  difficile,  et  ne  fut  ce  que  à  cause  de  la  religion  qui  nous 
est  commune.  De  retraindre  aux  deux  bourgeraaislres  ce  que  s'estendoit  à 
tout  le  Conseil,  combien  que  nous  n'y  ayons  nul  interestz  particulier, 
totelïois  nous  creignons  que  cela  ne  fut  cause  de  prolonger  les  procès  à 
cause  qu'il  pourroit  souvent  advenir  que  l'ung  des  deux  seroit  malade, 
l'aultre  empêché  et  ne  pourroit  vaquer  au  jugement  duquel  seroit  requys. 

Sur  ce  que  lesd'"  Seigneurs  noz  combourgois  prétendent  d'abolir  totes 
marches  enti-e  les  particuliers,  nous  les  prions  de  voloir  bien  poyser  les 
remonstrances  que  nous  leur  ferons  là  dessus.  Pour  le  premier,  ce  change- 
ment seroit  dur  et  pesant  aux  subjeclz  de  totes  les  deux  villes,  combien  que 
aucuns  à  présent  se  pleignent  des  molestes  ou  despens  qu'ilz  ont  soubtenu, 
si  est-ce  qu'il  y  auroit  plus  de  murmures  et  fâcheries  quant  cela  seroit  du 
tout  aboly.  et  quoy  qu'il  en  soit  les  choses  accoustumees  sont  toujours  plus 
supportables  combien  ipie  pour  éviter  les  griefz  iiu'on  pourroit  alléguer  et 
corriger  ce  que  l'usage  a  monstre  n'estre  point  équitable,  nous  ne  relTusons 
point  qu'il  ne  se  face  bonne  et  plus  ample  déclaration  de  ce  qui  ne  seroit 
point  assez  clairement  passé  par  cy  devant  et  le  tout  pour  retrancher  multi- 
tude de  procès  tant  d'ung  costé  que  d'aultre.  Cependant,  nous  pi-ions  nozd''^ 
combourgois  de  consentir  à  nostre  requeste  que  les  marches  ne  soient  point 
abatues  en  gênerai  veu  que  c'est  ung  remède  propre  pour  prévenir  beau- 
coup de  pleintes  et  par  ce  moyen  nourrir  lionne  amitié. 

Le  second  article  principal  (jiii  est  de  ne  point  detenii'  bai-rer  ny 
empêcher  sinon  pour  debtes  stipulez  aux  deux  villes  ou  pays  dependans  et 


l5Ô5  RÉPONSE    DES    GENEVOIS.  653 

que  du  tout  les  emprisonnemens  soient  ostez  a  esté  par  cy  devant  debatu, 
et  nous  prions  lesd'"  s"'*  nos  combourgois  de  réduire  en  mémoire  les 
remonstrances  que  nous  leur  finies  allors  pour  estre  excusez  de  ne  point 
passer  une  telle  chose  que  nous  seroit  insuportable.  Desja  nous  sommes 
condescenduz  à  ne  point  user  d'emprisonnement  à  cause  des  debtes,  sinon 
qu'elles  fussent  confessées  ou  qu'il  y  en  heubt  instrumens  passez  ou  bonne 
cedule,  mais  si  nous  quittions  le  droit  et  usage  ancien  de  nostre  ville,  cela 
nous  tourneroit  à  trop  gros  dommaige  et  quasi  à  ruine,  car  combien  que 
cella  y  soit  si  est-ce  qu'une  partie  de  noz  bourgois  sont  aujourdhuy  desers 
pour  avoir  baillé  à  crédit  et  n'avoir  peu  recovrer  leurs  debtes,  parquoy  il 
nous  seroit  impossible  de  subsister  ne  conserver  Testât  de  nostre  ville,  si 
pour  le  moings  cela  n'estoit  réservé  de  pouvoir  faire  emprisonner  ceux  qui 
doibvenl.  El  nous  sommes  bien  persuadez  que  l'intention  desd'^  seigneurs 
de  Berne  n'est  point  de  faire  combourgoisie  dommageable,  joint  aussi  que 
si  parla  combourgoisie  nous  estions  despouUlez  d'ung privilège  duquel  nous 
avons  de  tout  temps  jouy  mesmes  quand  nous  avons  estez  opprimez  par 
ung  duc  de  Savoye  et  evesque,  ce  ne  seroit  pas  chose  accordante  au  second 
article  où  il  est  dict  que  lad"=  combourgoisie  se  faict  pour  nous  maintenir  en 
tûtes  noz  franchises  et  libériez.  Qui  plus  est  ce  ne  seroit  pas  le  profit  de 
plusieurs  leurs  subjectz  d'eslre  exemptez  d'un  tel  lien,  car  si  aujourdhuy  il 
ne  leur  chault  gueres  de  poyer  leurs  debtes  combien  qu'ilz  y  soient  solli- 
citez par  telle  adstriction,  ilz  seroient  beaucoup  plus  noncbalans  jusques  à 
s'enfondrer  du  tout,  car  on  voit  quelque  foys  que  ceux  qui  doibvent  ayme- 
roient  mieux  se  manger  et  consumer  en  procès  que  de  bailler  poyement  à 
leurs  créanciers  autant  iju'ilz  dépendent  seulement,  pour  se  décharger  et 
s'aquiter  d'autant.  Davantaige  puys  que  de  tous  temps  l'usaige  a  esté  en 
nostre  ville  comme  il  est  ordinaire  quasi  pour  tout  pays,  de  s'obliger  corps 
et  biens  nous  ne  pouvons  nullement  le  rompre,  or  est-il  ainsin  que  les 
obliges  seroient  frustratoyres  si  elles  n'estoient  exécutées.  Ouanl  est  de  ne 
pouvoir  barrer  ny  détenir  sinon  pour  debtes  stipulez  aux  deux  pays,  nous 
espérons  bien  que  nozd'^  combourgois  se  contenteront  bien  de  mettre  sim- 
plement debtes  confessez  ou  vérifiez,  car  il  pourra  advenir  tous  les  coups, 
qu'ung  des  subjectz  fera  plus  grand  plaisir  à  l'aultre  le  secornnt  en  sa 
nécessité  quand  il  seroit  en  Boui-goigne  ou  ailleurs  que  si  c'estoitsus  le  pays 
mesmes.  Or  ce  ne  seroit  pas  de  raison  que  cestuy  là  souffrit  de  plus  qu'ung 
autre  pour  s'estre  monstre  plus  libéral.  Et  cela  est  réciproque  desd"  deux 
costez.  Cependant  nous  accordons  voluntiers  que  s'il  y  avoit  de  l'abuz 
d'achepter  des  actions  pour  molester  les  ungs  les  autres  que  cela  soit 
corrigé. 

Sur  le  Iroysiesme  article  principal  que  nozd"  combourgois  veulent  que 
l'arrest  de  Basle  prenne  fin,  nous  les  prions  adviser  si  cela  n'emporleroil 
pas  plustout  mal  que   bien,  car    Dieu  raercy  l'appointement  ayant  esté 


654  RÉPONSE  DES  GENEVOIS.  1 555 

observé  nous  a  mys  en  concorde  et  repos  et  aujourdhuy  tout  est  bien  pai- 
sible quant  à  ce  qui  a  là  esté  prononcé.  Or  si  on  venoit  à  changer  ce  seroit 
ouvrir  la  porte  à  ung  nombre  infiny  de  querelles  et  procès,  tellement  quant 
led'  appointement  n'auroit  esté  faict  par  superarbitres  nous  le  debvrions 
passer  de  nous  mesmes  pour  éviter  tous  debatz  et  contention.  Et  si  lesd"' 
s"  nos  combourgois  tiennent  meilleur  de  convertir  en  forme  de  transaction 
ce  qui  est  pronuncé  par  arbitrage  ce  nous  est  tout  ung,  moyennant  que  les 
choses  demeurent  en  leur  entier.  De  quoy  nous  prions  nozd'"  combourgois 
comme  iiz  voyent  que  nous  ne  desirons  en  cest  endroit  que  de  vivre  en 
bonne  amitié  avec  eux. 

Quant  au  dernier  article  où  lesd""  s"  demandent  qu'il  soit  exprimé  la 
combourgoisie  ne  soit  au  préjudice  du  traicté  par  lequel  nous  sommes 
erapeschez  de  faire  alliance  ailleurs,  nous  désirons  et  affectueusement  tant 
(]u'il  est  possible  les  prions  suyvant  les  requestes  que  nous  leurs  avons 
faictes  par  cy  devant  qu'il  leur  plaise  nous  oulroyer  leur  ayde  et  faveur 
envers  leurs  alliez  de  pouvoir  entrer  en  quelque  bon  traicté  d'amitié  avec 
eulx,  car  à  la  vérité  ce  seroit  ung  aussi  bon  moyen  de  conserver  et  main- 
tenir leur  pays  qu'ilz  en  ayent  point,  quand  nostre  ville  seroit  alliée  avec  les 
seigneurs  des  Ligues,  pource  (]ue  nous  ne  pourrions  estre  aydez  ne  secouruz 
qu'au  profit  de  nozd'^  combourgois  et  à  la  préservation  de  leur  pays  con- 
questé.  Comme  nous  avons  tousjours  protesté,  nous  ne  desirons  et  ne  cher- 
chons alliance  que  avec  leurs  bons  amys  et  qui  leur  debvra  estre  bien 
aggreable.  Et  de  leur  part,  ilz  ont  trové  nostre  désir  si  raisonnable  qu'ilz  y 
sont  condescendus  humainement  et  nous  ont  promys  l'an  mil  cinq  cens 
quarante  neuf  le  troisième  jour  de  juing,  nous  prester  conseil  ayde  etlfaveur 
de  tout  leur  pouvoir  par  tous  moyens  competans  de  pouvoir  entrer  en  alliance 
avec  Messieurs  des  Ligues  comme  ceux  de  Saint  Gallen,  Rottwyl  et  Mul- 
husen,  etc.  Suyvant  donques  ceste  gracieuse  promesse,  nous  les  prions  de 
continuer  en  leur  bon  voloir,  comme  nous  espérons  qu'ilz  le  feront,  mesmes 
qu'il  leur  plaise  en  cas  que  le  susd'  traicté  fut  ratiffié,  que  aussi  ung  article 
fut  coché  conforme  à  lad'"  promesse  après  led'  traicté  faicte,  affln  que  s'il . 
plaict  à  Dieu  nous  faire  ce  bien,  que  les  mag"  s"*  des  Ligues  nous  receus- 
sent  en  amitié  cela  puisse  estre  procuré  non  seulement  de  consentement  et 
congé  de  nozd'^  combourgois  mais  aussi  avec  leur  ayde  suport  et  faveur. 


Nœgeli  et  Jensch  emportèrent  à  Berne  cette  réponse.  Les 
Bernois,  selon  leur  coutume,  ne  se  hâtèrent  pas  de  faire  savoir  aux 
Genevois  ce  qu'ils  en  pensaient.  Deux  mois  entiers  s'étant  écoulés, 
sans  qu'on  en  eût  dans  Genève  aucune  nouvelle,  le  Conseil  écrivit 
aux  seigneurs  de  Berne  pour  les  faire  souvenir  de  cette  affaire  et 


l555  CONTINUATION    IJLCS    NKGOCIATIONS.  055 

los  presser  d'y  nintirc  l.-i   dcriiii'i-c   main   avaiil    (|ii('   le   Icrmc   de 
l'alliance  ([iii  allail  liieii((')l  tiiiii',  IVil,  expiré  '. 

Les  seii^tienrs  de  Berne,  an  lien  d'envoyer-  nnc  r(''|)(iiis('  d(''li- 
nilive,  «''crivii-enl  <|n'nne  aiVan-e  de  la  naliii-e  de  celle  dnni  il  s'ai'is- 
sail  se  frailanl  lieanconp  rnienx  de  Itonclie  (iiie  pai-  Irllrc,  il  sérail 
à  propos  (pie  leurs  alliés  de  (Jenève  lenr  envojassenl  des  di'-pirlés  à 
(pii  ils  donnasseni,  pleins  ponvoiis  de  convenir  de  Ions  les  ailicles 
de  l'alliance'.  Snr  ipioi,  les  <  Conseils,  après  avoir  aiin)leinenl  i('"Hé- 
clii',  Iromèrenl,  qu'on  ne  pouvait,  pas  (''viler  de  suivre  la  roule  (lue 
proposaient,  les  seigneurs  de  |}ern<\  <pii  ('lail  de  lenr  einover  des 
députés,  mais,  (pr(>ncore  ipTil  lui  à  sonliailcr,  pour  le  liien  de  la 
Répnbli([ue,  que  cette  alFaire,  que  l'on  avait  si  fort  à  cd-iir,  lui  finie 
incessamment,  cependant,  afin  qu'il  ne  se  fît  rien  avec  pr(''ci|)ita- 
tioii  et  que  du  cousciitement  et  du  t^ré',  non  seulement  dn  l'etit  et 
du  Grand  (Conseil,  mais  aussi  dn  peuple,  les  députés  (pi'im  enver- 
rait ne  devraient  avoir  qu'un  pouvoir  limité,  c'est-à-dire  (pie  s'ils 
pouvaient  convenir  des  articles  de  l'alliance,  ils  r(''serveraienl  tou- 
jours le  bon  plaisir  et  l'agrément  de  leurs  suj)érieurs,  au\(|nels  ils 
('criraient  incessamment  ce  fpii  aurait  été  arrêté,  jioiir  (Inir  ensuite 
le  tout  aussit(jt  (|u'ils  aui'aienl  eu  réponse. 

Pour  ce  (pii  regardait  la  chose  en  elle-même,  l'on  r(''soliil  de 
s'('n  tenir,  (>n  gV'néral,  à  la  réponse  (pii  avait  él(''  donnée  |)ar  («crit 
aux  seigneurs  Naîgeli  et  Jensch  sur  tons  les  articles.  One  cepen- 
dant, comme  les  seigneurs  de  Berne  avaient  fort  à  cœur  l'abolition 
d(is  marches  particulières,  sans  leur  accorder  absolument  ce  qu'ils 
demandaient,  on  pourrait  pourtant  avoir  quelque  complaisance 
pour  eux  sur  cet  article,  ce  qui  les  porterait  à  ne  pas  insister  que 
ces  marches  fussent  abolies  et  que,  comme  ils  se  plaignaient  que 
les  sujets  des  deux  états  se  convenaient  très  souvent  les  uns  les 
autres  devant  la  marche  pour  des  affaires  de  très  petite  impor- 
tance, ce  qui  était  fort  incommode,  on  leur  pourrait  proposer  de 

'  Voir  plus  liant,  p.  &M .  le  texte  de  '  On  consulta  tout  spécialement  Cal- 
cette  lettre,  en  date  du  2t  octnlire.  (Note  vin  et  les  jurisconsultes  François  Chevalier 
des  éditeurs.)  et  Colladon.  Voir  l\.  C.  vol.  .j(l.  f»*  29  v", 

'  Archives  de  Genève,  P.  H.,  n"  157.*),  :{()  r",  'i9  r»,  51  v"  ;  cf.  Cnlnni  op.,  t.  XV, 

lettre  dn  29octolire  ;  copie,  ibid.,  n»  1568.  no  âiiiO.  (Note  des  éditeurs.) 
(Note  des  éditeurs.) 


656  di':putatio\  liicNKNoisK  A   nnnNE.  ir)r)5 

remôdier  à  cel  iiiconvénieni  en  ;iiirl;iMl  (|ii'il  no  sérail,  pas  |ieniiis  à 
l'avenir  anx  parlicnliiM's  d'apiicler  à  la  niaiclic  contre  d'aiilr'cs  |)ar- 
liciiliers  |)()nr  une  somme  plus  pelile  (|ne  celle  de  cenl.  Ilorins  au 
|)rinci|)al.  On'il  ne  sérail  pas  |)erniis  non  plus  d'a|)pcler  pour  les 
accessoiics,  à  moins  qu'ils  u'iniluasseni  siu"  le  principal,  mais 
(pi'avec  celle  explication  el  celle  modéralion,  les  marches  parti- 
culières conlinuassenl  sur  le  même  pied  qu'elles  avaient  été;  <|ue 
les  senleuces  (pii  y  seraieiil,  rendues  Inssenl  exécutées,  el  (pie  celle 
des  (\v[iK  villes  (jui  aurait  int(''rèl  à  l'exc-cution  d'une  sentence  pût 
oblii-er  l'aulre  à  le  Caire  el  em|)loyer  pour  cet  effet,  au  cas  fpi'elle 
fui  ierus(''e,  les  voies  de  la  jnslice.  (  )n  r(''solul  aussi,  pour  ce  (pii 
rei>ai-dail  le  (If'parl,  de  liàle,  d'en  demeurer  à  la  r(''|)onse  (pie  l'on 
avait  d(''jà  faite,  en  projtosani  aux  l}ernois,an  casqu'ils  insistassent 
à  vouloir  (|ne  ce  Irailé  u'enl  plus  lien,  de  faire  (piehpie  (''cliange 
des  terr(;s  enlr'euièl(''es  '. 

Le  syndic  iîonna,  Michel  de  l'Arche,  Jean-Ami  (Jurlel  et 
Michel  Uoset  fuient  choisis  jxnn-  allei'  à  lierne,  en  (pialité  de  dé- 
putés, et  charf;és  de  nég'ocier  l'alliance  sur  le  pied  que  nous  venons 
de  mar(pu'r'.  Ils  partirentau  commencement  dedécemhre.  Anssil(M 
qu'ils  furent  arrivés  à  Berne',  ils  s'adressèrent  à  l'avoyer  de  Wal- 
tenwjl,  du(piel  et  de  l'ancien  avoyer  Na'i-eli  ils  eurent  d'abord 
audience,  el  ensuite  du  Conseil  ordinaire,  où  ils  représentèrent  ce 
dont  ils  avaient  élé  chargés  par  leurs  instructions.  Après  qu'ils 
eureul  dit  ce  (pi'ils  voulurent,  comme  ils  sortaient  de  la  maison  de 
ville,  ils  rencontrèrent  les  principaux  des  séditieux  fugitifs,  (|ui 
entrèrent  d'abord  après  eux  en  Conseil,  on  ils  eurent  audience. 
Peu  de  temps  a[)rès,  les  avoyers  leur  vinrent  rendre  réponse,  dans 
leur  logis,  que  les  seigneurs  de  Berne  avaient  nommé  des  commis- 
saires qui  auraient  une  conférence  avec  eux  dans  deux  jours. 

La  conférence  s'élanl  tenue  au  jour  marqué  et  les  (lé|)ulés  de 

'  Instruclions  aux  députés,  en  tiale  ^  Ilnd.,  P  36  r»  (12  nov.). 

(lu    3    décembre,    Archives    de    Genève,  "  D'après  leur  propre  relation,  parlis 

P.  H.,  n»  1568.  —  Les  détails  qui  suivent  le  5  décembre  de  Genève,  ils  arrivèrent  à 

sont  tirés  de  la  relation  des  députés,  écrite  Berne  le  8,  et  non  le  12,  comme  lo  dit 

par  Roset  et  faisant  partie  dn  même  dos-  Roget,  ouvr.   cité,  t.  V,  p.  10.  (Note  des 

sier.  CJ.  l\.  C,  vol.   .jO,  fus  74  el  suiv.  éditeurs.) 
(Note  des  éditeurs.) 


( 
MU 


!•'>•'>•'>  demam)f:s  des  dki-i  tks  (iExuvois.  {]7>- 

Go'nc've  ayant  ('h'  iiivili'-s  ;i  dii-r  ce  ipTils  juaiciil  à   rcptv'sciilcc,  ils 
fireiil  d'ahonl  sonlir  en  :;(''ii(t;iI  (|iril  ('lail  jiliis  avaiila-iciix  de  l'aire 
alliance  avec  la  villfi  (le  (ioiièvc  (|ii'il  ne  i'.'i.iil   l(iis(|iic  hi  iircniière 
conihoiir^-eoisie  fnl  cnniraclée,  (|iic  (clIc  ville,  (lc|.iiis  ce  lciii|is-là, 
éfail    (levemic,   |)ai-    la    Ix-nédiclion    de    Dicii,   plus   c(iiisid(''i  alilc   à 
li\cis  ('■:;ai<ls;    (nrdlc  (''lail   l'iMriplie  de  ninnilioiis   laril  de  i;nerre 
|iic  de    iioiiclie,  (|iie   ses  lorlitica lions   ('laient   dans    un    l.raiicon|) 
neilleur  ('Mal  (ju'ellcs  ne  l'avaienl  jamais  ('-li'-,  (|u"elle  jouissail  d'une 
|)ai-Faile  (ranijuillilé  au  dedans  d<>|)nis  qu'elle  avail  éh-  puii^V^e  de 
lanl  de  mauvais  ciloyens  qui,   en  divers  temps,  avaient  livnailli- 
à  la  perdre  et  qu'enfin,  ce  qui  était   le  principal,  la  |)ar()le  de  Dieu 
j  était,  prêchée  dans  toute  sa  pureté.  Ensuite,  entrant  en  matière, 
les  d(''put('s  de   Genève  |)ressèrent   les  dirtéi'ens  articles  dont   ils 
étaient  chargés  de  la  manière  (|ue  nous  eu  avons  |)arlé  ci-dessus; 
après  ([uoi,  les  commissaires  de  Berne  déclarèrent  ([ue  leurs  supé- 
rieurs ne  voulaient  pins  entendre  parler  de  marches  particulières, 
lesquelles  ne  tendaient    qu'à   la   diminution   de  l'autorité  et  de  la 
souveraineté  de  l'un  et  de  l'autre  État  et  dont  ils  demandaient  de 
plus    fort   l'abolition,    laissant   ce|)endant  les  autres    marches  de 
particuliers   contre   une  seig-neurie,  ou  de  l'une   des  seig-neuries 
contre  l'autre.  Cette  même  question  fut  encore  débattue  dans  une 
autre  conférence,  où  les  commissaires  de  Berne  rejetèrent  toutes 
les  modifications  que  proposaient  les  députés  de  Genève. 

Pour  n'avoir  rien  à  se  reprocher,  ceux-ci  voulurent  avoir 
encore,  sur  cet  article,  audience  et  du  Pelil  cl  ilu  Grand  Conseil, 
quoique  l'avoyer  leur  eût  dit  d'un  ton  fort  irrite-  qu'ils  n'y  trouve- 
raient pas  leur  compte.  Pour  leur  faire  de  la  peine,  on  les  oblig-ea 
de  faire  leur  représentation  en  allemand  en  Deux  Cents  ;  elle  fut 
faite  par  Michel  Roset,  qui  était  le  seul  des  députés  de  Genève  qui 
entendît  cette  langue.  Perrin,  \'andel,  Verna  et  Berlhelicr  eurent 
audience  dans  le  même  Conseil,  après  que  les  députés  en  furent 
sortis,  comme  ils  en  avaient  eu  une  en  Conseil  ordinaire. 

Bien  loin  d'obtenir  une  réponse  qui  donnât  f|uelque  satisfaction, 
l'avoyer  leur  dit,  de  la  part  du  Conseil  des  Deux  Cents,  (jue  leurs 
Excellences  ne  donneraient  aucune  réponse  sur  les  autres  articles 
de  l'alliance  avant  que  celui  qui  reg-ardait  les  marches  particulières 


58  REPONSE    NEGATIVE    DES    BERNOtS.  1 555 


f'ùl  arrrti'  de  la  manière  que  les  seigiieiirs  de  iiei'in-  l'avaient  déclaré, 
et  il  leur  remit,  eu  ukmuc  temps,  lui  ('■(•['it  (|ui  coulcuait  les  raisons 
sur  lesquelles  était  fondé  le  refus  qu'ils  faisaient  d'admettre  ces 
sortes  de  marches  ' . 

Cet  écrit  portail  qu'encore  (pie,  lorsrpie  l'alliance  fut  faite 
entre  les  deux  villes  —  (jui  était  un  tenq)s  autpiel  les  anciens  sujets 
de  Berne  ne  pouvaient  avoir  que  très  rarement  matière  de  démêlés 
et  de  procès  avec  les  bourgeois  de  Genève,  à  cause  de  l'étendue 
considérable  de  pays  qui  les  séparait  et  (pii  ('tait  sous  la  domination 
du  duc  de  Savoie  —  cet  usage  fiit  en  quel([ne  manière  supportable, 
cej)endant  il  ne  saurait  être  convenal)le  ni  aux  uns,  ni  aux  autres, 
dans  la  situation  présente  des  choses.  Oue  la  ville  de  Genève  élant 
environnée  comme  elle  l'était,  de  tous  côtés,  des  états  de  Berne, 
le  fré'quent  commerce  et  les  habitudes  continuelles  des  sujets  des 
deux  villes  les  uns  avec  les  autres  avaient  fait  naîlre  une  grande 
quantité  de  ces  sortes  d'actions  qui  avaient  n'dnil  plusieurs  j)er- 
sonnes  dans  une  grande  pauvrel(''  par  les  grands  frais  des  marches, 
de  sorte  (pie  si  un  tel  élablisseuuMil,  continuait  d'avoir  lieu  dans  la 
suite,  l'on  ne  pourrait  pas  se  dispenser  d'avoir  des  juges  exprès  et 
ordinaires  des  deux  Conseils  pour  les  marches,  afin  de  juger  des 
procès  qui  y  seraient  portés  tous  les  jours.  Outre  que  les  seigneurs 
de  Berne  ne  se  porteraient  jamais  à  consentir  qu'à  l'avenir,  des 
jugcmens  rendus  par  les  juges  des  diflV-rens  lieux  de  leur  obéis- 
sance, et  même  des  sentences  prononcées  par  le  tribunal  de  justice 
de  leur  propre  ville,  comme  la  chose  était  arrivée  quelquefois, 
fussent  portées  ailleurs  devant  des  juges  particuliers,  pris  d'entre, 
les  seigneurs  des  louables  cantons  des  Ligues,  ce  qui  ne  pourrait 
tourner  qu'au  préjudice  de  leur  souveraineté,  ce  que  les  seigneurs 
de  Genève,  qui  étaient,  de  leur  côté,  si  fort  jaloux  de  leurs  privi- 
lèges, ne  pouvaient  pas  trouver  mauvais.  Qu'ils  avaient  d'autant 
moins  de  raison  d'insister  sur  cet  article,  que  les  seigneurs  de  Berne 
n'avaient  aucune  autre  alliance  qui  renfermât  une  semblable  condi- 
tion. Que  le  canton  de  Zurich,  qui  était  le  premier  de  tous  et  très 

'  La  traduction  française  de  celte  réponse,  en  date  du  ta  décembre  et  de  la  main 
de  floset.  se  trouve  aux  Archives  de  Genève,  P.  H.,  n»  io68.  (_;f.  Eidij.  Absckiede, 
t.  IV,  1  e,  no  4â2.  (Note  des  éditeurs.) 


1  555  LES    M.VRCUKS    PAKTICIîuÈrKS.  ('>5() 

(■oMsi(li''i';il)If'  (Ml  liii-iiKMm',  siiiiUViinl  liicii  i|iic  ses  sii)('ls  <|iii  ;i\iiirnl 
(|iicl(|ii('  prori's  ftvec  des  su  jcis  (le  Mi-rrip,  t'iisstMil  )iii;(''s  en  diTiiicr 
ressorl  |>ni'  (h's  jni^cs  de  (•clic  ville,  les  soii^iioiii's  de.  (ieiièvo  ne 
flevjiieiil  |)as  avoii'  ('elle  df'iieatesse.  Oiie  d'ailleurs,  si  l'on  l'aisail 
allcnlioii  à  l'orii'ine  et  à  raiicieii  usat;e  des  marches,  on  verrail 
(|u'elles  n'ont  pas  été  l'iahiies  dans  les  coniinencemens  entre  des 
voisins  et  des  amis,  mais  enli'e  des  cens  ([ni,  a|)i('s  [iliisieufs 
(l(''m('''l(''s  cl  |iinsM'm's  ij'uerres,  ne  [xjnvaient  avon'  raison  les  nns 
des  autres  que  par  cette  voie,  ce  qui  n'était  pas  nécessaire  entre 
des  villes  qui  en  usaient  bien  ensemble  et  (pii  aimaient  la  paix  et 
la  justice.  Oue  par  ces  raisons,  les  marches  particuHères  devaient 
être  abolies,  mais  (pi'il  n'en  était  pas  de  même  de  celles  (jni 
ri'ylaient  les  difficultés  de  particuliers  contre  l'ime  des  deux  villes, 
ou  des  deux  villes  l'une  conti'c  l'autie,  parce  (ju'il  n'était  pas  juste 
que  la  ville  défenderesse  fût  juge  dans  sa  propre  cause. 

Un  refus  si  absolu  obligea  les  dépnl(>s  de  Genève,  (pii  avaient 
orilre  de  ne  point  passer  l'article  de  l'abolition  des  marches  parti- 
culières, de  s'en  revenir  de  Berne  sans  avoir  rien  fait. 

Autan!  (|ue  l'on  peni  juger  de  la  situation  des  affaires  dans  ce 
temps-là  et  de  la  manière  dont  la  justice  était  admiiiislri'-e  dans  les 
tribunaux,  il  semble  que  les  Genevois  avaient  tort  de  s'obstiner, 
comme  ils  faisaient,  à  conserver  les  marches  particulières,  et  qu'il 
était  bien  plus  naturel  d'appeler  des  jugemens  rendus  |)ar  des 
juges  inférieurs  aux  tribunaux  supérieurs  desquels  ils  ressor- 
lissaient  (qu'un  particulier  de  Genève,  par  exemple,  condamné  par 
le  liailli  de  Nyon,  allât  demander  justice  à  Berne)  que  de  faire 
assembler  à  Moudon  deux  conseillers  de  Berne  et  deux  de  Genève, 
pour  juger  de  son  procès  et,  en  cas  d'égalité  de  suffrages,  d'avoir 
recours  à  un  surarbitre  de  Bàle  pour  décider,  détours  cpii  ne  pou- 
vaient causer  aux  plaideurs  que  des  frais  très  considérables  et  leur 
porter  un  plus  grand  préjudice  que  le  refus  de  la  justice,  ou  (|ue 
des  injustices  même,  au  cas  que,  dans  les  tribunaux  ordinaiies  et  dn 
pays  contpiis  par  les  Bernois  et  dans  Berne  même,  les  Genevois 
eussent  toujours  été  exposés  à  se  voir  condamnés  sur  réti([nette  du 
sac,  à  quoi,  d'ailleurs,  il  n'y  a  pas  d'apparence. 

Aussi  Calvin  et  d'autres  habiles  gens  (|ue  l'on  consulta  dans 


6Go  DÉCISION    DÉFINITIVE    DES    CONSEILS.  1 550 

Genève  sur  celle  affaire,  après  le  retour  des  députés  à  Berne, 
lurent  d'avis  que  l'on  n'insistât  pas  là-dessus  et  que  l'on  abandonnât 
l'article  des  marches  particulières,  pourvu  que  les  Bernois  vou- 
lussent passer  les  autres  de  la  manière  ipii  leur  avait  élé  proposée  ', 
ce  qui  l'ut  approuvé  par  le  Conseil  ordinaire,  celui  des  vSoixant(>  et 
celui  des  Deux  Cents,  et  enfin  par  le  (  lonseil  Général  du  peuple, 
assemblé  le  i'"' janvier  i550\  Le  jour  même,  on  écrivit  aux  seii^neurs 
de  Berne  la  résolution  (pii  avail  r\v  |)rise.  La  Icltre  é-lait  (''crite  an 
nom  du  Petit  et  du  Grand  Conseil  el  étail  courue  eu  ces  lermes'  : 

MagnilTicques  Seigneurs, 

Nous  avons  ouy  le  rapport  de  noz  commis  de  ce  qu'ilz  ont  traiclé  et 
devisé  avec  vous  de  la  comhourgeoisie  sans  pouvoir  rieu  conclurre.  l'areille- 
ment  nous  avons  entendu  voftre  response  ipi'ilz  nous  ont  apportée  par 
escrlpt.  Or  il  nous  a  faicl  bien  mal  d'estre  frustrés  de  l'atente  qu'avions 
conceue  d'avoir  meilleures  novelles  car  nous  ne  pensions  point  qu'il  se 
trouvast  sy  grande  difficulté  sur  l'article  des  marches  particulières  moien- 
nant  que  les  abus  fussent  corrigés  et  du  reste  nous  ne  doublions  point  que 
vous  ne  fussiés  enclins  à  demourer  de  bon  accord  comme  encoure  à  présent 
nous  espérons  que  vous  ne  reffuserés  point  de  condescendre  à  ce  que  nous 
avons  remonstré  estre  raisonnable,  mais  pource  que  vous  declairés  précisé- 
ment que  jamais  vous  ne  passerés  cest  article  que  les  subiectz  plaident  plus 
en  marche  l'ung  contre  l'aultre  et  allégués  les  raisons  pourquoy  vous  ne 
pouvés  estre  induictz  à  ce  faire,  combien  que  de  nostre  costé  nous  y  sen- 
tions grand  préjudice  et  que  nostre  condition  sera  empiree  de  beaucopt," 
toutelîois  le  grand  désir  qu'avons  d'entretenir  tousjours  bonne  amitié  et 
alliance  nous  a  incité  à  regarder  derechief  d'acquiescer  et  fust  ce  avec  inco- 
modité  à  vostre  voulloir.  pour  le  moings  affin  qu'à  nous  ne  tint  (pie  nous  ne 
vinssions  en  quelcpie  bon  appointement.  Aussy  nous  espérons  de  faicl  que 
vous,  aians  cogneu  que  nous  taschons  par  tous  moiens  à  nous  possibles  à 

'  R.  C,  vol.  30,  fo  80  r»  (24  déc).  employa  toujours  son  influence  dans  le 
'  Ihid.,  fos  84  v»,  85  v»,  86  r»,  87  r»  sens  de  la  conciliation.  Malgré  son  peu  de 
(liO  déc.loSS-te''  janv.  loS6).  sympathie  pour  Leurs  Excellences,  il  étail 
'  Archives  de  Genève,  copie  de  lot-  trop  profond  politique  ponr  ne  pas  recon- 
tres, D.  4,  f»  138;  document  inédit.  Le  naître  l'importance  capitale  de  l'alliance 
texte  fut  rédigé  par  Calvin,  Chevalier  et  bernoise  pour  le  maintien  de  l'indépen- 
Colladon;  R.  G.,  vol.  oO,  f»  84  \°.  —  dance  de  Genève  et,  par  conséquent,  pour 
Dans  les  cantons  suisses,  on  attribua  gêné-  la  cause  de  la  Réforme.  A  ce  sujet,  cf.  plus 
ralement  à  Calvin  la  rupture  avec  [terne.  haut,  p.  171,  n.  '^.  (Note  des  éditeurs.) 
Le  reproche  était  injuste;  le  réformateur 


iHol)  DÉCISION     DKI-I-MlIVi:     DES    CONSKILS.  ()(')  I 

coiitiiiiier  liicl.  combourgeoisie,  serés  esraeuz  à  faire  le  semblable  de  vostre 
liart.  aiiisy  moiennant  ([iie  nous  obtenions  le  reste  de  vous  ce  qui  ne  nous 
semble  pas  estie  fort  diflicile,  encoures  aymons  nous  myeulx  céder  en  cest 
endroict  plustoust  que  la  combourgeoisie  soit  empeschee  ou  rompue.  Et  de 
faict  nous  pensons  bien  que  les  raisons  que  vous  amenés  pour  abatre  les 
marches  particulières  sont  suffisantes  pour  vous  faire  désister  de  ce  que 
vous  demandés  quant  au.v  emprisonnemens,  c'est  que  de  tout  temps  nous 
avons  heu  ceste  coustume  et  franchise  en  nostre  ville  laquelle  ne  se  peult 
changer  sans  grandz  murmures,  encoures  que  les  donmaiges  ne  fussent  pas 
sy  apparens  comme  on  les  veoit  et  comme  nous  n'osons  pas  vous  presser  à 
changer  une  chouse  que  vous  dites  estre  de  voz  coustumes  et  libertés  an- 
ciennes, aussy  nous  vous  prions  de  laisser  en  son  entier  ung  droict  qui  de 
tout  temps  a  esté  observé  en  nostre  ville  et  sans  lequel  nostre  ville  s'en 
yroit  en  ruine  comme  plus  amplement  déjà  il  vous  a  esté  remonstré  par 
nous  ci  devant,  en  quoy  nous  espérons  que  l'équité  et  raison  vo;is  persua- 
dera de  nous  giatiifier. 

Touchant  l'arrest  de  Basie  vous  voies  que  nostre  intention  n'est  que 
d'obvier  à  toutes  querelles,  ausy  nostre  requeste  doibt  estre  plus  que  favo- 
rable veu  que  nous  ne  procurons  que  concorde  et  amitié  et  nous  semble  que 
c'est  une  chose  aultanl  désirable  de  vostre  costé  que  du  nostre  de  fermer  la 
porte  à  tous  procès  desquieulx  nous  serions  en  grand  dangier  sy  les  diffe- 
rens  qui  ont  esté  cause  de  grandz  troubles  estoient  remis  en  leur  premier 
estât.  Mais  aussy  nous  avons  bien  pensé  quant  Dieu  nous  feroit  la  grâce  de 
conclurre  la  combourgeoisie,  cela  faict.  de  remédier  à  beaucopt  de  que- 
relles par  quelque  eschange  qui  ce  pourroit  faire,  comme  mesmes  nous 
avons  entendu  de  long  temps  qu'il  ne  nous  viendroit  point  mal  à  gré  et  ce 
seroit  une  chouse  bien  utille  aux  deux  villes  et  propre  pour  nourrir  paix 
que  les  jurisditions  ne  fussent  point  ainsy  entremeslees  mais  que  chascung 
eust  son  droict  mieulx  séparé  et  destingué.  Par  ce  moien  telle  difficulté 
seroit  bridée  mais  de  cela  avant  le  principal  qu'est  de  continuer  la  combour- 
geoisie seroit  passé  et  s'en  pourroit  traicter  avec  meilleur  loisir,  combien 
que  nous  croions  que  vous  n'y  trouvères  point  chouse  sy  grande  qui  retarde 
une  alliance  qui  est  pour  servir  à  la  conservation  de  vostre  païs  aussy  bien 
que  de  nostre  ville. 

Quant  au  traicté  de  ne  faire  alliance  ailleurs  sans  vostre  consentement, 
nous  avons  en  nostre  response  refrechy  la  mémoire  de  vostre  promesse  que 
nous  avés  faicte  pour  vous  monstrer  que  jamais  nous  n'avons  prétendu  que 
d'avoir  amitié  avec  vous  bons  arays.  Toutelïois  pour  éviter  tous  relardemens 
nous  accordons  volentiers  qu'il  ne  soit  rien  touché  de  cecy  au  traicté  de  la 
combourgeoisie  ny  d'ung  costé  ny  d'aultre  comme  aussy  il  n'en  est  pas 
besoing,  mais  pource  que  de  tous  ces  pointz  nous  vous  avons  plus  ample- 
ment declairé  nostre  intention  en  la  response  qui  fust  donnée  aux  s'"  comis 


662  REFUS     DES    BERNOIS.  1 556 

de  voz  excellences  le  dixhuict  d'aoust  nous  vous  prions  comme  toutes  nous 
requestes  là  contenues  sont  raisonnables,  que  cela  soit  suyvy  et  conclud 
sans  aultre  changement  et  noveaulté  excepté  l'article  des  marches  particu- 
lières puis  que  nous  voions  que  ce  n'est  pas  vostre  voulloir.  Surquoy 
magnilficques  puissans  et  tresredouhtés  seigneurs,  atendant  vostre  response 
par  nostre  présent  herault  prierons  Dieu  pour  vostie  félicité. 

De  Genève,  ce  premier  de  janvier  1 556 

Voz  bons  voisins  amys  et  humbles  combour- 
geois,  les  scindiques,  petit  et  grand  conseil 
de  Genève. 

Les  Bernois  ne  voulurent  relâcher  cjuoi  que  ce  soit  de  leurs 
demandes  et  ils  récrivirent  à  Genève  qu'à  moins  d'en  passer  par 
tout  ce  qu'ils  avaient  marqué,  tant  sur  les  emprisonnemens  que 
sur  le  départ  de  Bâle  qu'ils  voulaient  être  anéanti,  et  sur  l'adstric- 
tion  de  ne  pouvoir  point  faire  d'alliance  que  de  leur  aveu,  l'on 
pouvait  compter  qu'il  n'y  aurait  plus  d'alliance  entre  les  deux 
villes.  Cette  lettre,  contre  leur  coutume,  fut  écrite  en  allemand'. 
L'on  fut  à  Genève  extrêmement  mortifié  dans  tous  les  Conseils  de 
l'obstination  des  Bernois,  et  cependant  l'on  aima  mieux  laisser 
expirer  l'alliance  sans  en  contracter  de  nouvelle,  que  d'en  faire  une 
aux  dures  conditions  qu'ils  la  voulaient  faire,  résolution  cjui  fut 
prise  dans  tous  les  Conseils  et  qu'on  Ht  savoir  aux  seigneurs  de 
Berne  par  une  lettre  qu'on  leur  écrivit  le  19  janvier,  laquelle  avait 
été  composée  par  Calvin  ' .  Nous  la  rapporterons  telle  que  nous 
l'avons  trouvée  dans  les  Archives  publiques  '  : 

Magnifficques  Seigneurs, 

Nous  receupmes  le  16  de  ce  mois  les  lectres  de  voz  magnifficences. 
Nous  ne  pouvons  pas  dire  ijue  nous  les  aions  entendu,  dont  il  nous  faict 
bien  mal  car  nous  vouldrions  sy  s'estoit  le  plaisir  de  Dieu  entendre  vostre 
langue  alïîn  que  fussiés  relevez  de  paine  en  communiquant  avec  nous,  mais 
puis  que  vous  scavez  que  nous  sommes  destituez  d'ung  tel  bien,  nous  avons 

'  Archives  de  Genève,  P.  H.,  n»  1580,  «   Les  acceuts  simples  et  élevés  que  mit 

lettredatéedu  l'3janvier;cf.R.  C,  vol.  SO,  Calviu  dans  la  bouche  du  peuple  genevois 

fo  100  vo  (16  janv.).  étaient  dignes  d'une  communauté  qui,  en 

^  Ibid.,  fus  102  v»,  t03  v",  105  (17-  tant  d'occasions,  avait  fait  ses  preuves  de 

19  janv.).  fermeté.  »  Roget,  ouvr.  cité,  t.  V.  p.  11. 

*  Copie  (le  lettres,  D.  4,  f»  147  v».  —  {Note  des  éditeurs.) 


l55G  RUPTlKli    UE    LA    COMISOUHGEOISIE.  (i(j3 

estes  esbiiliis  comme  il  ne  vous  a  pieu  d'user  envers  nous  de  vostre  humanité 
accoustumee,  (|ue  ne  vous  seroit  pas  ciiose  griesve  ny  diflicile.  de  ijucy  il 
nous  a  semblé  bon  vous  adverlir  en  premier  lieu  allin  (]ue  de  vostre  grâce 
vous  continués  à  suyvre  la  bonne  coustume  que  vous  avés  tenue  par  cide- 
vanl  en  cest  endroicl.  Toutelïois  selon  que  la  translation  nous  a  esté  faicte 
nous  avons  au  moings  mal  que  avons  peu  entendu  ce  qu'en  icelles  nous  est 
finallement  respondu  et  lieussions  bien  pensé  que  voz  magnifflcences  qui 
ont  peu  apperceveoir  l'ancienne  et  moderne  combourgeoisie  ne  leur  avoir 
esté  dommageable  et  sans  proflit  aussy  Ijien  que  à  nous  lieussent  gralieuse- 
ment  considéré  comme  en  cest  endroict  nous  sommes  mys  en  tous  degrez 
de  raison,  vous  cédant  toutes  chouses  à  nous  possibles  et  que  suyvant  l'ar- 
ticle exprès  contenu  en  lad''  combourgeoisie  de  maintenir  les  libertés  et 
franchises  les  ungs  des  aultres  il  n'y  a  chouse  à  nous  moings  possible  que 
de  deroguer  en  façon  que  ce  soit  à  telles  chouses,  comme  aussy  pour  nosd'^* 
franchises  maintenir,  nostre  ville  a  souffert  des  guerres,  fascheries,  costes, 
missions  et  adversités  et  en  corps  et  en  biens  jusques  à  tant  (]ue  nostre 
Seigneur  nous  en  a  délivrés  avec  vostre  moien.  ce  que  n'avons  pas  oblié  et 
vous  fussiés  contentés  de  ce  que  cherchans  de  parolles  œuvres  et  de  faict 
l'amitié  et  alliance  de  vos  magnifflcences,  leur  avons  compleu  au  faict  des 
marches  particulières  nous  contentans  que  la  bourgeoisie  se  fist  sans  dero- 
guer à  noz  libertés  et  des  amiables  remonstrances  que  vous  en  avons  faictes, 
tant  par  noz  ambassadeurs  que  par  noz  réitérées  responses  selon  que  vous 
mesmes  en  pouvés  juger  el  combien  ipi'il  nous  vienne  à  grand  regret  i]ue  ne 
puissions  obtenir  ung  tel  bien,  touteffois  voians  la  conclusion  que  vous 
faictes  vous  prions  aussy  prendre  à  la  bonne  part  sy  vous  declairons  ne 
pouvoir  condescendre  aux  articles  par  vous  cochés  qui  restent  en  différent. 
Au  reste  nous  espérons  que  le  seigneur  Dieu  qui  jusques  icy  nous  a  assisté 
nous  regardera  en  pitié.  Il  a  esté  bon  besoing  que  par  ci  devant  il  nous  ait 
secouru  en  grandes  extrémités  oultre  l'attente  et  opinion  des  hommes, 
ainsin  pour  l'advenir  il  nous  a  bien  donné  raison  et  argument  de  nous  lier 
en  luy  qu'il  ne  nous  deffauldra  jamais  et  que  sy  nous  n'avons  pas  grandz 
appuitz  du  monde,  que  nous  ne  serons  point  délaissés  de  luy  pourtant. 
Cependant  nous  vous  remercions  grandement  des  offres  que  vous  nous 
faictes  de  bonne  amitié  et  voisinance  vous  prians  très  affectueusement  en 
cela  perserverer,  de  quoy  ne  nous  défions  pas  et  nous  offrons  de  nostre 
cousté  faire  a  voz  excellences  tous  honneurs  plaisirs  et  services  à  nous  pos- 
sibles, et  prierons  Dieu  pour  l'augmentation  de  vostre  magniffique  estât. 

De  Genève  ce  19  de  janvier  1556. 

Ainsi,   rallianco  de  la  ville  de  Genève  avec  celle  de  Berne 
expira,  sans  avoir  ('"té  renouvelée,   de   sorte  (|ue  les  Genevois  se 


664 


UUPTITRE    DE    LA    COMBOLîRr.EOISIE. 


[556 


virent  sans  aucune  alliance',  ce  qui  dura  pendant  les  années  i556 
et  1557. 

Cependant,  durant  tout  cet  espace  de  temps,  les  négociations 
pour  en  faire  une  nouvelle  ne  furent  jamais  interrompues.  Nous 
verrons,  dans  le  livre  suivant,  quels  mouvemens  se  donnèrent  les 
Genevois  pour  en  venir  à  bout  et  comment  l'alliance  tant  souhaitée 
fut  enfin  si  heureusement  conclue,  et  à  des  conditions  bien  plus  avan- 
tag-euses  que  la  première,  au  mois  de  janvier  de  l'année  i558. 


»  La  rupture  de  la  eombourgeoisie  laissait  cependant  subsister  le  traité  dit  perpétuel, 
passé  entre  Berne  et  Genève,  en  1S36.  Voir  t.  Il,  |).  5t7.  (NuU  des  éditeurs.) 


PIECES   ANNEXES 
r  F. 

SOMMAlItE     DU     l'UnCKS     DES     FUGITIFS 

fi  nont  1  !)!>!)-. 
(Voir  plus  liaul,  p.  010.) 


],e  procès  fairl  cl,  formé  |i;ir  devant  noz  1res  redoublez  Seigneurs 
.'=!indi(iiii's  Juges  dos  causes  iTiniineiies  de  coste  r.ité.  à  l'instance  et  prosecu- 
tion  des  seigneurs  lieulenanl  et  procureur  gênerai  de  ceste  dite  Cité  esdites 
causes  instans, 

Contre 

Pierre  Vandel,  Jehan  Bap'"  Sf-pt.  Philiberl  lîertellier.  Michel  Sept. 
Claude,  l'ierre,  et  Claudon  Simon  dicl.z  de  .Toux  frères.  .lehan  et  Pierre 
Bauiïri  diclz  les  Bourons,  Jehan  Foural,  Pierre  Savoye,  Ja(|ues  Clienevai. 
Amied  Genève.  Claude  Franc.  Jaques  Cusin,  Anthoine  (ieneve,  Rezançon 
Verna,  Janin  Maillet.  Loys  Ti-onchona,  tous  tant  citoiens  liourgois  que 
habitans  de  Genève. 

I.esquelz  comme  intitulez  des  crimes  de  lèse  majesté,  sédition  et  rébel- 
lion contre  ceste  Cité,  magistrat  et  justice  d'ycelle.  à  l'instance  desd'^  s" 
lieuten;int  et  procureur  gênerai  sont  estez  de  la  part  de  noz  dictz  très  redoub- 
lez seigneurs  par  troys  diverses  foys  à  son  de  trompe  par  les  carraphes  de 
caste  cité,  avec  dheues  et  juridiques  comminations  citez,  proclamez  et 
adjournez  à  certains  jours  et  heures  pour  respondre  desd'^  crimes  et  spé- 
cialement des  charges  résultantes  des  te.smoingnages.  acculpations  et  articles 
par  les  dtz  s"  instans  produys  icy  sus  ung  chascun  d'eulx  respe(;tivement 
et  sommairement  suyvantes  : 

'•  Il  nous  a  paru  préférable  de  placer  dans  le  texte  nn'me,  comnu'  Ta  fait  Gautier, 
à  la  fin  de  notre  volume  ces  deux  doeu-       (Note  des  éditeiifs.) 

mens  assez  étendus,  au  lieu  île  les  insérer  «  Archives  de  Genève.  Prorés  criiii.. 

no.'ilW  ;  document  inédit.  (ïVole  des  éditeiirx.) 


CM 


PIECES    ANNEXES. 


Premièrement  que  Ja  de  longtemps  lesd"  Vnndel,  Philibert  Bertellieret 
.leiian  Bap'''  Sept  avec  aiiti'es  leurs  complices,  combien  qM'ilzfiissentconstilués 
en  olïices  piiblii|iies,  conti'e  leur  del)voir  et  serment,  ont  esté  de  leur  povoir 
contrai-jans  à  la  discipline  ecclésiastique  et  de  la  sainle  reformation,  et  taché 
par  plusieurs  foys  et  par  divers  moyens  d'abatr'e  l'ordre  de  l'excommunica- 
tion institué  joiixe  la  pnrolle  de  Dieu  et  passée  par  pelil,  grand  et  gênerai 
Conseil  de  ceste  cité,  et  estez  contrarians  aux  ministres  de  la  parolle  de 
Dieu,  et  de  cela  souvent  leniiz  plusieurs  pi-opos  ensemble,  et  notamment 
disoient  lesd"  Vandel  et  Bertellier  ipie  à  cela  il  falloil  tenir  main,  et  que 
s'ilz  pouvoient  cela  obtenir,  aucuns  des  minisires  s'en  iroienl  par  despit  et 
par  ainsin  seroient  dechassez.  Et  entre  aultres  une  foys  ung  dimanche  à 
matin  fut  faicte  assemblée  en  la  maison  dudict  Sept,  là  ont  fut  délibéré 
d'aller  crier  en  Conseil  gênerai  pour  altalre  le  Consistoire  et  que  il  leur  cos- 
teroit  pluslout  les  vies  que  de  soullrir  l'excommunication,  s'exhortans  les 
ungs  les  autres  à  telle  pernicieuse  délibération. 

Item  et  suyvant  leur  maulvais  vouloir  et  corage  aui'oient  tou.sjours  per- 
sévéré à  telle  contrai'ietez,  n'ayans  esgai'd  à  leur  debvoir  et  serment  faict  à 
Dieu  et  à  ceste  cité,  et  mesmes  le  lundy  avant  la  sédition  dernièrement 
advenue,  treze  du  moys  de  may,  seroit  led'  Pierre  Vandel  sorty  du  Conseil 
de  ceste  cité  et  ayant  l'econtré  ung  autre  son  complice  à  présent  détenu  en 
ceste  cité,  en  contrevenant  à  son  serment  et  se  parjurant,  et  parlant  avec 
gi-and  mesprys  de  la  seigneurie  de  ceste  cité,  luy  auroil  dict  :  ilz  font  des 
bourgois  mais  j'ay  protesté  de  n'y  consentir  aucunement,  commandant  aud' 
sien  complice  qu'il  lit  aprester  le  diner  au  boloard  de  Longemale  pour 
parler  desd"  affaires  et  pour  trouver  moyen  d'empescher  nozd"  iresre- 
doubtez  seigneurs  en  leurs  anciennes  franchises  et  libertez. 

Item  et  auquel  diner  se  trova  led'  Vandel,  avec  Perrin,  Chabod,  Bate- 
zard  Sept  et  Pierre  Verna  complices  et  ja  condamnez,  et  .laques  Cusin.  et 
autres  complices  aux  procès  nommez  là.  où  pai-  led'  Vandel  fut  tenu  propos 
de  olivier,  et  mesmes  incitoit  la  compagnie  et  spécialement  led'  Perrin  luy 
disant  qu'il  esloil  trop  froit  et  que  le  commung  s'en  fioit  en  luy  et  qu'il  deli- 
vroit  prendre  le  cas  en  main,  abusans  faussement  tant  dud'  commung  que 
desd"  offices,  et  dict  led'  Vandel  qu'il  se  faudroit  Irover  une  cinquantaine 
ou  soixantaine  pour  aller  parler  à  messieurs,  detraclant  du  magistral  comme 
totallement  lebelle  à  icelluy,  lequel  diner  fut  poyé  par  ung  desd'"  compli- 
ces, d'argent  conféré  et  colligé  par  lesd"  complices  pour  lianqueter. 

Item  ce  mesme  jour  souparent  lesd"  complices  aud'  boloard  conti- 
nuans  leurs  entreprises  et  machinations  pour  empêcher  nozd"  s''%  et  ainsin 
(pi'il  se  parloit  de  amener  des  gens  en  la  maison  de  la  ville  suyvant  les  pro- 
pos du  diner,  led'  Vandel  disoit  :  amenez  les  veoir,  j'ay  peur  qu'il  n'y  en 
aye  pas  tant,  induisant  par  cela  sesd"  complices  à  séduire  plusieurs  gens, 
pour  lad""  entreprise,  et  futadvisé  d'y  aller  le  lendemain,  que  fut  le  mardy, 


1555  SOMMAIRE    Dr    PUOCÈS    DES    FCCIÏIFS.  C\(]-J 

auquel  vindrent  grande  quanlilé  desdlz  complices,  contre  tout  ordre  et  police 
l;'i  où  furent  tenu/,  plusieurs  et  divers  propos  séditieux,  et  sulisecutivement 
faisans  iesd"  complices  des  esrot/  et  assemblées  |iar  les  tavernes  enllam- 
boient  de  plus  eu  plus  les  gens  vulgaires  des(piel/,  il/,  se  prelendoient  en 
telles  entreprises  servir.  Et  niesmes  le  jeudy  jour  de  lad'"  sédition  ie\iu- 
drent  en  la  maison  de  la  ville  pendant  (jue  no/.d"  s'Menoieul  leur  conseil, 
tellement  i]ne  anitre  ne  se  pouvoiL  comprendre  sinon  (pi'il/.  voliissent  lorcer 
le  magistrat  si  Dieu  n'y  heubt  remédié,  là  où  les  uiigs  disoienl  (pie  si  (ni  ne 
leur  liailloit  le  Conseil  de  deux  cens  et  gênerai  (ju'il/  vroient  .sonner  la  grosse 
cloche,  pour  esmouvoir  le  ciunniung.  les  autres  movoient  d'aultres  bniit/.  et 
menaces,  et  estaiis  de  là  par  nozd''^  Lresreilouhtez  .S"  lienignement  ren- 
voyez s'espanclierent  aux  tavernes,  assavoir  Iesd"  Vandei.  .leiian  Bap'" 
.Sept,  Jaques  C.iisin,  .Jaques  Cheneval,  avec  l'en  in  et  autres  complices  au 
boloard  de  Longemale,  là  où  furent  réitérez  les  dessusd"  propos,  et  per- 
sévéré lad'"  entreprinse,  et  notamment  reiteroit  led'  Vandei  ipi'il  avoil  pro- 
testé en  Conseil  d'en  advertir  le  gênerai  et  qu'il  ne  falloil  pas  endnrer  cela, 
et  esmouvoit  et  incitoit  led'  Penin.  luy  disant  :  Compère  vous  estes  capi- 
taine gênerai,  vous  dheubssiez  prendre  le  cas  en  main,  tellement  (pie  entre 
telz  ban(]uetz.  led'  Perrin  poui-  tant  mieux  aiiuser  les  gens  et  usant  de  fausse 
couverte,  levant  la  main,  dict  :  Messieurs  nous  protestons  (pie  (^e  cpie  nous 
faisons  est  pour  l'honneur  de  Dieu  et  de  Genève,  à  quoy  tous  respondirent 
levans  aussi  la  main  :  Ainsin  soit  il.  et  en  outre  y  lieubt  ung  autre  (Complice 
(juidict:  Et  messieurs  qui  tocbera  l'iing  tochera  l'aiiltre.  et  les  antres  respon- 
dirent :  Guy  oiiy,  il  s'entend  bien,  et  disoit  led'  Vandei  entre  autres  choses  : 
Xous  sommes  maistres  de  l'artillerie  et  du  clocher,  et  plusieurs  autres  parol- 
les  de  conspiration  et  complot  (pii  lurent  là  tenues  et  poya  Vandtd  led'  diner. 

Et  d'aultre  part  dinoienl  et  beuvoyeiit  chez  Thomas  Rron.  taveinier  de 
caste  cité  Iesd"  .Simon  dict  de  .Ton  frères,  Guill''  Genod.  le  Moiiifui.  avec 
autres  complices,  et  avoil  baillé  Pierre  Verna  condamné,  argent  devant  la 
maison  de  la  ville  and'  Claude  Simon  pour  poyer  l'escot  dud'  diner,  auquel 
ilz  hevoient  aux  bons  geneveysans  aluisans  comme  de  mot  du  gued.  dn  terme 
de  l'honneur  de  Dieu  et  de  Genève  disans  qu'il/  le  voloienl  maintenir  et 
paiiementoient  ensemiile  (pie  c'estoit  pour  ung  asne  ipi'ilz  dinoient  ensem- 
ble, pour  donner  couvertuieà  l'escot,  à  quoy  survint  led'  Verna  et  lors  dirent 
(]u'il  falloit  pliistout  diie  (pie  c'estoit  pour  ung  droit  de  na  '. 

Et  après  diner  estant  sortys  du  boloard  ceux  qui  y  avoient  diné  excepté 
Iesd"  Perrin  et  Vandei  principalz  autheurs  du  mal,  commencèrent  à  deviser 
entre  eulx  et  disoit  led'  Vandei  :  Compère  je  vous  veux  dire  quelque  chose, 
il  est  tout  certain  ipie  je  suys  esté  adverty  que  ilz  ont  juré  nostre  mort, 
nommant  aucuns  s"  du  Conseil  de  ceste  cité,  mais  par  le   sang  nous  les 

'  .N'a,  imz,  (1,-ui  {luirix).  Iijti';((i.  Ii:in|(i('.  (Noie  dea  hlileiirs.) 


(»G8  PIÈCES    ANNEXES.  l555 

engarderons  bien,  l'occasion  est  lionne  à  cest  heure  puys  que  le  commiiiig 
esl  esmeu  h  ranse  de  ces  bourgois.  et  complolans  ensemble  dirent  :  il  faut 
tant  faire  (|iie  nous  ayons  ung  gênerai  là  où  nous  dernonstrerons  les  detri- 
mens  i|ue  c'est  de  faire  ces  bourgois,  et  que  c'est  ung  tel  et  ung  tel  qui  les 
font  et  leur  gelterons  la  rage  du  commung  dessus  puys  nous  jetterons  sur 
eulx  [loui-  nous  venger. 

item  et  après  cela  alla  led'  l'eriin  avec  les  deux  Comparetz  frères  ja 
exécutez,  et  Jelian  Baiiiïri  dict  le  Rouron,  à  l'iignié  là  où  tant  par  led' 
Terrin,  Comparetz  que  le  Bouron  fut  dict  (ju'il  seroit  bon  d'avoir  troys  ou 
(|uatre  cens  bornes  pour  nous  garder  pendant  (pie  nous  serons  en  conseil 
gênerai  et  led'  Bouron  disoil,  ;  I!  seroit  iion  d'avoir  troys  ou  quatre  cens  de 
noz  subjcclz,  et  en  allant  led'  soir  soper  avec  Comparet  à  St  Oervaix  il  luy 
monstra  une  pierre  et  en  avoit  une  autre  en  son  seing  et  luy  dict  :  j'ay  trové 
des  miches  voycy  bon  |)our  estouidir  ung  homme. 

Item  led'  jour  souparent  grande  partie  desd"  complices  à  Saint  Oervaix 
chez  Jaques  le  Munier  assavoii'  led'  Vandel,  .Jehan  Bap'"  Sept,  Claude 
Simon,  le  Bouron.  .Feiian  Foural  avec  led'  l'errin,  les  Comparetz  et  autres 
complices,  aiupiel  soper  lurent  réitérez  lesd"  propos  des  bourgois  et  sus 
la  (In  (bid'  soper  survindrenl  led'  Pb'  Berlellier  H  autres  complices  ja  con- 
damnez. 

Et  delà  s'en  vindrent  coniro  la  Fuslerie  ensemble  une  partie  d'yceux,  là 
où  furent  aussi  faictes  des  menaces  et  contenances  de  sédition  et  delà  par  les 
Comparetz  frères  fut  dressée  la  sédition  toute  notoire  ainsin  (]ue  en  leurs 
sommaires  et  procès  est  esté  par  cy  devant  desja  publiiiuement  pronuncé, 
pendant  quel  commencement  led'  Claude  de,]ou\  dict  Simon  alloit  criant  et 
apelant  à  telle  beui'e  nocturne  et  suspecte  les  navatiers  par  le  port,  criant  : 
sur  sus  les  bons  geneveysans  debout,  car  les  Françoys  veulent  sacager  la 
ville  et  par  telz  faux  crys.  tant  de  luy  que  d'autres  complices  de  lad""  sédi- 
tion survindrent  incontinent  grand  nombre  desd''  complices  au  lien  où 
estoit  le  seigneur  sindi(pie  tenant  Comparet  prisonier.  et  me.smes  y  furent 
iesd"  Simon  frères,  lesd"  Banfri  frères,  Amied  lilz  de  Claude  le  bastard  de 
Genève,  Claude  Franc,  et  plusieurs  autres,  et  alloit  led'  Pierre  Baull'ri, 
criant:  Il  fault  tout  tuer  et  led'  Amied  ayant  son  espee  desguaynee  auprès  de 
Comparet  le  vieux  faisant  resistence  au  s''  Sindique  et  led'  Bouron  crioit  : 
tue  tue.  par  grande  birie.  Item  et  aud'  tumulle  birent  criés  plusieurs  parolles 
terribles  et  séditieuses,  et  mesmes  led'  .laques  Cusiu  s'y  trouva  criant  :  Ha 
sus  cez  canailles  (pii  veulent  gouverner  les  enfans  de  la  ville.  Item  s'y  trova 
led'  .Jehan  Bap"'  Sept  avec  une  rondelle  criant  aux  traîtres.  Item  y  survint 
aussi  led'  Pb"  Bertellier  avec  une  pertizane  menant  et  conduisant  avec  led' 
Verna  plusieurs  navatiers. 

Item  et  pendant  lesd'"  choses,  crieres,  violences  et  effors  à  la  justice,  se 
trova  led'  Vandel  en  armes  au  Bourg  de  four  ayant  assemblé  sa  capitainerie 


l555  SOAI.MAIKIO     Dl'     l'KOcks     DES     KUtilill'S.  (i(l() 

sans  le  commandement  de  noz  tresi-ed""  s"^",  là  oiï  aussi  esloit  Jelian  Fou- 
ral  armé,  faisant  grandz  bruictz  et  crieres  séditieuses,  mesmes  quant  par 
ung  ancien  ciloien  de  ceste  cité  liiy  fut  renionstré  (lu'il  falloit  aller  vers 
messieurs  à  recoui's  et  se  présenter  à  eulx  pour  faii-e  forte  la  justice,  il  dict 
par  grand  mesprys,  furie  et  arrogance  :  Ouelz  messieurs,  non  non,  allons  les 
prendre  et  les  jettons  au  Hosne,  nous  n'avons  ipie  nions''  le  capitaine,  disant 
avec  grand  villipendement  des  s''»  sindi(iues  de  ceste  cité,  c'estoit  Santi(iuo 
Santequet,  quelle  justice  font  ilz,  ne  le  voit  on  pas  bien.  Et  fut  aud'  Bourg 
de  four  faicte  grande  esmotions  crieries  et  assemblée  de  gens  en  armes  soubz 
led'  Vandel,  duquel  la  femme  estoit  asté  à  telles  heures  par  la  ville,  faisant 
demander  des  gens  d'une  autre  capitainerie  pour  aller  au  Bourg  de  four. 

Item  et  auxd'*^  choses  volurent  noz  très  ledoublez  s"  remédier,  et 
pource  s'assemblèrent  en  leur  Conseil,  et  fut  faict  commandement  auxd" 
complices  par  ung  seigneur  sindiipie  de  se  retirer  ce  que  ne  voulurent 
faire,  mais  pendant  que  noz  d"  s"  estoient  en  leur  Conseil,  lesd"  l'hillibert 
Bertellier  et  Jaques  Cheneval  alloient  par  la  ville  menans  lesd"  .Simon,  Bou- 
ron  et  antres  navatiers,  avec  acquebutez  et  armes,  menans  de  grandz 
bruictz  et  mesmes  led'  Bertellier  estant  devant  la  maison  de  la  ville  dict  : 
par  le  sang  Dieu,  il  y  en  a  encor  icy  de  ces  trailoras,  esmovant  toujours 
propos  séditieux  et  fut  au  Bourg  de  four  et  autres  lieux  en  ceste  sorte  et  en 
passant  par  le  Perron  en  ceste  bande,  Claudon  Simon  dict  de  Joux  lequel 
déjà  avoit  faicte  grande  rébellion  au  S"'  Sindique  à  tout  son  espee  deguaynee 
alloit  criant  :  par  le  sang  Dieu  nous  en  batterous  tant  bas  de  cez  fran- 
cillons. 

Item  et  pendant  lesd'"  choses  led'  Jehan  Bap'"  Sept  portant  sad"  ron- 
delle alloit  disant  que  s'il  recontroit  Raudichon  iju'il  le  mettroit  par  terre, 
et  estant  devant  la  maison  de  la  ville  pour  mieux  esmouvoir  et  eschaufTer 
la  sédition  combien  qu'il  sceut  mess"'*  estre  en  Conseil  pour  y  remédier 
comença  à  crier  que  tous  les  françois  se  missent  à  part  et  les  bons  genevey- 
sans  aussi  à  part. 

Item  pour  mieux  envenimer  ses  complices,  dict  à  François  Comparet  : 
Comparet  tiens  bon  et  si  on  te  demande  dys  hardiment  que  tu  es  plus  homme 
de  bien  que  celluy  que  tu  as  assailly,  Jehan  de  la  Maisonnove  qui  debvoit 
estre  pendu  y  a  desja  six  ans. 

Item  et  dempuys  telle  sédition  le  susd'  Jehan  Foural  est  venu  felonne- 
ment  aggredir  avec  paroUes  outrageuses  son  dizennier  qui  avoit  esté  exa- 
miné du  faict  de  lad"' sédition  en  sa  propre  botique,  et  s'il  ne  fut  esté  retenu, 
luy  heubt  faict  du  domaige,  et  dempuys  s'en  est  enfuy,  et  absenté  la  cité. 

Item  et  led'  Michel  Sept  après  avoir  quelque  temps  y  a  mortellement 
aggredy  et  assally  avec  parolles  oultrageuses  ung  conseillier  de  ceste  cité 
à  sa  propre  porte,  a  aussi  absenté  la  cité. 

Item  et  led'  Janin  Maillet,  après  avoir  perpétrées  plusieurs  aggressions 


G7O  PIÈCES    ANNEXES.  l555 

et  tjiitteries  en  cesle  cité  a  aussi  absenté  lad"'  cité  et  s'est  d'ycelle  rendu 
fuitifz. 

Item  et  pour  la  susd'"  sédition  comme  est  tout  notoire  sont  estez  con- 
damnez en  ce  honorable  Tribunal,  Amied  Perrin,  Ballhasard  Sept,  Fran- 
çois Chabod,  Pierre  Verna  et  Jehan  Michalet,  comme  complices  et  autheurs 
de  lad'""  sédition  avec  detïences  à  tous  citoyens  bourgois  et  liabitans  de  ceste 
cité,  de  ne  les  hanter  ny  donner  ayde  ny  faveur  (luelconque.  comme  enne- 
mys  et  desloyalz  à  la  cité. 

Item  et  nonobstant  lesd'»'*  choses,  led'  Pierre  Vandel  combien  qu'il  lut 
conseillier  et  ayant  charge  publique  en  ceste  cité,  led'  Jehan  Bap'"'  Sept, 
Ph"  Bertellier,  Claude  Pierre  et  Claudon  Simon,  lesd"  Bautïri,  Jehan  Fou- 
ral,  Pierre  Savoye,  Jaques  Cheneval,  Amied  Genève,  Ja(iues  Cusin,  Anthoine 
Genève,  Bezançon  Verna,  Loys  Tronchona,  et  Claude  Franc,  comme  com- 
plices de  lad'"  sédition,  se  sont  renduz  absens  et  fuitifz  de  ceste  Cité  et  ont 
hanté  fréquenté  et  conversé  avec  lesd"  condamnez  et  à  iceux  donné  ayde 
et  faveur.  Mesmes  led'  Janin  Maillet  se  rendant  complice  et  compagnon 
avec  lesd"  condamnez,  avec  eulx  a  assally  ung  citoien  de  ceste  cité  avec 
grandes  injures,  et  non  content  de  ce  en  a  assally  encor  ung  aultre,  et  aussi 
led'  Michal  Sept  avec  desd"  complices  condamnez  a  aggredy  ung  habitant 
de  ceste  cité  luy  présentant  le  pistolet  avec  le  morden  dessus  et  en  a  frapé 
ung  aultre  par  grande  contumelie,  de  son  espee  engueynee  sur  la  teste 
l'aiielant  Mons''  le  Glorieux  et  non  content  de  cela  pour  demonstrer  de  plus 
fort  sa  délibérée  malice,  a  usé  de  grandes  menaces  contre  ceste  cité,  disant 
en  grinsant  les  dens  contre  ceste  cité  :  par  le  sang  Dieu  canailles  voyez  vous 
bien  cez  murailles  là  bien  blanches,  avant  qu'il  soit  peu  de  temps  elles  seront 
tant  canonees  qu'il  n'y  demorera  pierre  sus  pierre. 

Item  led'  Pierre  Savoye  a  dempuys  qu'il  est  dehors  taché  de  dissuader 
ung  home  des  dictz  complices  de  venir  en  ceste  cité  es  mains  de  la  justice 
luy  disant  qu'il  n'y  avoit  point  de  delîences  pour  se  justifier,  et  non  content 
de  ce  a  rescript  lettres  à  nozd"  S''*  par  lesquelles  il  use  de  grandes  mena- 
ces et  injures  renonçant  tout  debvoir,  se  déclarant  ennemy  et  traitre  à  ceste 
no.  Republique. 

Item  et  led'  Claude  Franc  a  aussi  rescriptes  lettres  à  nozd"  seigneur's 
par  lesquelles  il  rescript  avoir  esleu  son  domicile  ailleurs  qu'ycy  et  avoir 
son  juge  ordinaire. 

Item  led'  Vandel  a  semblablement  rescript  à  nozd"  s"  lettre  conturae- 
lleuse  et  disant  avoir  son  juge  ordinaire. 

Item  et  led'  Jehan  Foural  a  rescriptes  plusieurs  lettres  à  nozd"  Sei- 
gneurs grandement  injurieuses  et  remplies  de  mesprys  et  arrougances. 

Item  et  se  sont  trovez  ensemble  au  lieu  de  Collonges  à  ung  goster 
Jehan  Bap'"  Sept,  Plei're  Verna,  Pli"''  Bertellier,  Claude  Simon,  le  Bouron 
et  Jehan  Michalet,  lesquelz  ont  tenuz  propos  terribles  et  énormes  et  grande- 


1555  SOMM.VIIUÎ    UV.     l'UOC.ks    DES     KlKilTIFS.  (i^  I 

meut  injurieux  contre  les  ministres  de  ceste  lité  et  relorrnalioii  d'yceile, 
disans  entre  eulx  que  mous''  Calvin  ne  mourroit  jamais  (]iie  par  leiii-s  mains, 
et  autres  propos  injurieux  contre  iing  des  s'^  sindi(iMes  de  ceste  cite. 

Item  et  led' Jehan  Bap"'  Sept  a  escript  ung  phupiar  et  icelliiy  soubsi- 
gné  Icipiel  est  esté  Irové  au  pilier  de  la  justice  vers  Cornavin,  grandement 
injurieux  contre  ung  ministre  de  ceste  cité  monstrant  en  ce  tousjours  tant 
plus  sad'^  démesurée  malice. 

Item  led'  Jehan  Raullri  dict  Rouron,  estant  à  Visinal  avec  Pierre  Verna 
et  les  Simons  a  dict  en  hlasphemant  i[u'ilz  estoienl  hien  troys  cens  qui 
avoient  faict  alliance  et  serment,  dont  Amied  Perrin  l'ung,  pour  défaire  cez 
françois. 

Item  et  non  content  led'  Jehan  Bap'''  Sept,  de  totes  lesd'"  choses,  a 
envoyé  à  nozd"  seigneurs  une  lettre  en  laquelle  il  use  de  horribles  et 
détestables  injures,  disant  que  le  Conseil  est  plein  de  trailres,  larrons,  faulx 
tesmoings.  pi'rjures  et  fdz  de  putains,  avec  défiance  et  ung  dementy  exprès, 
leur  imposant  faussement  iju'ilz  sont  traîtres  et  mechanl.z  qu'il  n'y  a  ordre 
de  droit  ny  bonne  conscience  en  leur  justice  avec  menaces  du  changement 
de  Testât  public  de  ceste  cité  dedans  briefz  temps,  calumnieuses  imposi- 
tions de  cruauté  et  injustice  contre  luy  et  autres  condamnés  abusant  du 
nom  de  Dieu,  et  imprécations  contre  nozd"  s",  et  plusieurs  aullres  propos 
horribles  et  détestables. 

Lesquelz  complices  s'estant  ainsin  rendus  fuitifz.  combien  que  juridi- 
quement ilz  soient  estez  proclamez  citez  et  remys,  totelfois  ne  sont  comparus 
mais  renduz  contumax,  et  rebelles,  et  par  conséquent  renduz  tant  [ilus 
alîeins  et  convaincuz  desd"  crimes.  Comme  le  tout  plus  amplement  est  con- 
tenu en  leur  procès. 

Leu  et  prononcé  publiquement  led'  summaire  le  mardy  (j  d'augst  1555 
devant  le  Tribunal. 

ROSET. 


i'yi'J  PIÈCES    ANNEXES.  l555 


N"  II. 

MÉMOIRE   JUSTIFICATIF   ADRESSÉ    PAR 

LE  Conseil  de  Genèvf. 

AUX  UOUVEKNEMENS  DE  ZURICH  ET  DE  BaLE 

Novembre  1555'. 


(Voir  plus  haut,  p.  641t.) 


Magnifflcques  Seigneurs, 

Combien  que  par  cy  devant  nous  estions  assez  advertys  des  mauivais 
bruitz  qui  estoient  semez  contre  nous,  toteflois  nous  avons  mieux  aymé  dis- 
simuler jusques  ycy  que  de  vous  facber  en  nous  excusant  des  blasmes  qu'on 
nous  mettoit  sus,  joint  aussi  que  nous  pensions  liien  que  telles  calumnies  et 
si  frivoles  s'esvanoyroient  bientost,  mais  pource  que  nous  voyons  que  le 
mal  continue  tellement  (jue  ceux  que  nous  avons  justement  condamnez  pour 
leurs  crimes  et  forfaictz  ont  prins  hardiesse  de  s'adresser  à  vous  affin  de 
nous  charger  comme  si  nous  leur  avions  fait  tort,  nous  avons  pensé  que 
nostre  debvoir  estoit  de  ne  plus  dissimuler.  Scachans  bien  quelle  amour 
vous  nous  avez  jusques  icy  porté,  nous  ne  voudrions  nullement  estre  en 
maulvaise  réputation  envers  vous  par  quoy  nous  pensons  bien  que  vous  ne 
prendrez  point  cela  à  importunité  si  pour  nostre  décharge  et  maintenir 
nostre  honneur,  nous  vous  declairons  simplement  et  à  la  vérité  quel  a  esté 
le  faict  duquel  nous  pensons  bien  vous  avez  esté  mal  informez,  par  no. 
Michel  Roset  nostre  secrétaire  auquel  de  ce  avons  donné  charge  et  vous 
prions  pour  ce  coup  luy  croyre  comme  à  nous  mesmes  et  nous  avoir  tou- 
jours en  vostre  bonne  grâce  pour  recommandé.  Donné  de  Genève  ce  19  de 
nov*"»  1555. 

En  premier  lieu,  doibvent  leuis  Magnilïicences  estre  advertyes  que  le 
mal  qui  est  apparu  en  l'esmeute  et  sédition  qui  advint  le  raoys  de  may  der- 
nier passé  estoit  desja  nourry  de  longtems,  pour  en  dire  le  honte  d'en  avoir 
tant  souffert,  mais  comme  vous  scavez  qu'on  craint  de  user  de  rigueur 
jusques  à  ce  qu'on  ayt  essayé  par  patience  si  le  mal  s'appaisera  de  soy  nous 


'  Archives  de  Genève,  copie  de  lettres,  D.  4,  fo  114,  minute  originale;  le  même 
recueil  renferme  (f»  110)  une  traduction  allen)ande  du  mémoire.  11  existe,  en  outre,  aux 
mrn)es  Archives  (P.  H.,  n»  1S38)  une  copie,  soit  mise  au  net,  du  texte  français. 
Document  inéilit.  {Note  des  éditeurs.) 


l555  MKMOIKK    .Il  STIFICATIF    A    ZURICH     KT    liALE.  OyS 

avons  suporté  tant  qu'il  nous  a  esté  possible  beaucoup  de  fautes  et  vices  qui 
ne  pouvoient  attirer  en  la  fin  que  tout  mal.  Or  est  il  ainsin  que  aucuns  de 
ceux  qui  se  sont  renduz  fuitifz  pensoient  bien  estre  venuz  en  telle  possession 
qu'il  n'y  heubt  plus  moyen  de  les  empêcher  de  faire  ce  que  bon  leur  sem- 
bleroit,  tellement  qu'ilz  avoient  faict  leur  compte  de  changer  tout  Testât  de 
nostre  ville,  mettre  en  office  et  déposer  ceux  qu'ilz  voudroient.  Cependant 
pour  gagner  les  debochez  maintenoient  une  licence  dissolue  de  tous  scan- 
dales tachant  à  pervertir  tout  ordre  et  honesteté.  mesmes  ilz  ont  suscité  de 
grands  trobles  sur  la  religiim  et  avons  esté  par  l'espace  de  deux  ans  en 
grandes  fâcheries  pour  tenir  (piebjue  bride.  Cependant  si  ne  iais.soient  ilz 
point  de  maintenir  beaucoup  de  corruptions  sans  (ju'on  y  peult  remédier. 
Or  est-il  advenu  pource  que  en  eslisant  les  .Sindiques  et  Conseil  on  [n'|  a  pas 
suyvy  ce  qu'on  heubt  voullu,  mais  les  choses  sont  venues  au  rebours  de 
leur  intention,  ilz  se  sont  ouvertement  eslevez.  outragant  et  de  faict  et  de 
parolles  tant  par  les  rues  que  en  nostre  conseil  ceux  qui  ne  leur  venoient 
point  à  gré.  comme  volans  opprimer  tote  liberté  et  tenii-  la  Ville  soiibz  leur 
main,  de  quoy  nous  fallut  faire  quelque  chastiment  voire  si  modéré  qu'ilz 
ne  s'en  fussent  osé  pleindre.  mais  cependant  ilz  n'ont  pas  laissé  de  machi- 
ner ce  que  leur  a  esté  possible.  Hz  avoient  une  certaine  malice  entre  autres 
de  molester  injustement  tous  les  estrangiers  qui  se  sont  icy  retirez  pour 
vivre  selon  Dieu  et  combien  que  nous  puissions  affermer  qu'ilz  se  sont 
tenuz  aussi  quoys  et  paisibles  comme  brebys  et  qu'ilz  se  soient  rendus  aussi 
humbles  et  obeissans  (pie  nulz  de  noz  subiectz.  tellement  que  il  n'y  avoit 
occasion  de  se  fâcher  d'eulx,  si  est-ce  que  à  l'instance  et  poursuyte  de 
telles  gens  leurs  armes  leur  avoient  esté  ostees,  leur  avoit  on  deffendu  de 
porter  espee  ny  baston.  .Vous  en  la  fin  voyant  que  ceux  qui  avoient  estez  là 
cogneuz  de  longue  main  et  avoient  estez  si  bien  aprovez  qu'on  ne  se  pou- 
voit  doubler  d'eulx,  pourroient  mieux  servir  à  nostre  ville  quant  ilz  seroienl 
receu  bourgois  que  en  nous  deflians  d'eulx  nous  estions  d'autant  affaiblys, 
affin  de  leur  donner  corage  de  nous  secorir  tant  mieux  au  besoing  et  les 
obliger  tant  mieux,  avions  advisé  d'en  passer  quelques  ungs  bourgois  selon 
nostre  ancienne  coustume  comme  de  totes  villes  '.  Or  ces  malins  ne  deman- 
dans  que  de  esmovoir  riotte  par  quelque  occasion  que  ce  fut,  prindrent 
coleur  sus  cela  de  se  mutiner  et  après  avoir  mené  leurs  pratiques  par  les 
tavernes  et  avoir  attiré  en  leur  bende  beaucoup  de  gens  ramassés  vindrent 

'  La  raison  alléguée  ici  pour  juslifier  l'admission  à  la  bourgeoisie  d'un  si  grand 
nombre  de  Français  était  à  l'usage  des  gouvernemens  que  le  Conseil  voulait  convaincre 
Je  la  bonté  de  sa  cause,  mais  ce  n'était  point  là  le  motif  véritable.  Calvin  l'avouait 
avec  plus  de  franchise  lorsqu'il  écrivait  à  BuUinger  {Op.,  t.  XV,  p.  678)  :  »  Le  Conseil 
résolut  d'opposer  à  la  licence  effrénée  des  novateurs  un  remède  excellent  :  parmi  les 
Fiançais  qui  avaienl  établi  leur  domicile  dans  la  ville,  il  en  choisit  près  de  cinquante 
qu'il  adjoignit  au  corps  des  citoyens.  "  {Note  des  éditeurs.) 


674  PIÈCES   ANNEXES.  l555 

en  nostre  maison  de  ville  avec  grosses  menaces  comme  pour  nous  forcer 
tellement  (]iie  nous  voyans  le  péril  eniinenl.  si  Dieu  n'heubt  heu  pitié  de 
nous,  cependant  que  nous  tachions  d'apaiser  telz  tumultes,  aussi  après  avoir 
continué  leurs  pratiijues  vindrent  en  une  nuit  rencontrer  ceux  qui  estoient 
ordonnez  pour  le  gued  et  comme  Dieu  volut  que  l'img  des  sindiques  se 
trova  au  lieu,  voyant  l'nng  d'eulx  avec  son  espee  desgueynee  le  saisist  pour 
le  faire  mener  en  prison,  incontinent  plusieurs  de  leur  hende  s'y  vindrent 
opposer,  tellement  i]ue  bon  gré  maugré  il  fallut  qu'il  fut  lâché.  Mesrae 
Amied  Pei'rin  estant  survenu  flt  violence  au  sindique  et  puys  à  ung  autre 
comme  s'il  iieiilit  délibéré  de  mettre  touten  confusion.  Ordoibvent  noterleurs 
MagnilTicences  que  en  une  minute  de  temps  11  se  trova  une  merveilleuse 
quantité  de  gens  en  armes  tous  sollicitez  et  subornez  et  que  tous  refusoient 
avec  gi'ande  fierté  et  rébellion  de  obéir  aux  sindi(jues  (]ui  tachoient  à  les 
faire  retirer,  en  sorte  que  la  justice  n'avoil  quasi  nulle  faveur  ne  suport  car 
tous  les  bons  bourgois  et  habitans  paisibles  ne  se  dobtant  de  lien  estoient 
codiez  en  leurs  litz  et  combien  les  mutins  criassent  d'une  boche  (jue  les 
fiançoys  avoient  Iraby  la  Ville  et  qu'il  y  avoit  ipiarante  ou  soixante  bornes 
armés  en  la  maison  de  l'ung  de  noz  conseilliers,  jamais  n'y  apai'ut  françois 
par  les  rues  et  combien  que  l'ed'roy  fut  grand  et  terrible  ilz  se  tenoient 
cliascun  en  sa  maison  tous  quoys  sans  boger.  Si  fismes  nous  tant  par  la 
grâce  de  Dieu  que  pour  ceste  nuit  là  l'esmeute  fust  asopie.  Le  lendemain 
comme  le  cas  le  meritoit  et  que  aussi  il  avoit  esté  ordonné  en  Conseil  nous 
fumes  dilligens  à  prendre  informations  et  leur  povons  dire  que  nous  avons 
examinez  passé  à  cent  tesmoings  pour  iiien  sonder  la  source  du  mal  et 
combien  (pie  de  tote  ancienneté  la  cognoissance  des  causes  criminelles 
nous  apaitienne  sans  aller  plus  oullre  si  volusmes  nous  bien  communi(pier 
le  tout  à  nostre  Conseil  des  deux  cens  pour  en  avoir  leur  advys.  Cependant 
qu'on  deiii)eroit  que  seroit  de  faire  aucuns  qui  se  sentoient  les  plus  cul- 
pables  et  qui  mesmes  avoient  entendu  les  charges  qui  estoient  sus  eux  s'en 
fuirent  tellement  (pi'ilz  estoient  eschappez  quant  on  les  debvoit  pi'endre 
pour  les  mener  en  prison. 

En  somme,  nous  avons  trové  par  bons  tesmongnages  et  sufïisans  que 
deux  frères,  gens  de  nulle  estime  ayant  soupe  en  une  taverne  avec  Perrin 
et  Vandel  et  autres  complices  s'estoient  venuz  assallir  nostre  gued  et  l'ung 
de  cez  frères  estoit  celluy  que  le  sindique  avoit  rencontré  avec  l'espee 
desgueynee.  D'autre  costé,  il  a  esté  très  bien  vérifié  qu'une  pierre  avoit  esté 
ruée  contre  ung  passant  par  l'ung  des  complices  et  ce  sans  aucune  (juerelle. 
Voyant  donques  l'esmeute  estre  procedee  de  ces  troys  là  après  les  avoir 
constituez  prisoniers  nous  leur  avons  fait  leur  procès  et  tant  par  leui's  con- 
fessions que  par  tesmoignages  avons  trouvé  : 

Premièrement  (pi'il  s'esloit  payez  les  jours  précédons  de  la  sédition  plu- 
sieurs escotz  francz  aux  tavernes  soubz  faulx  filtre. 


l555  MÉMOIRE    JUSTIFICATIF    A    ZURICH    ET    BAI.E.  G75 

Item  que  entre  tous  ceux  ([u'on  tachoit  de  attirer  il  y  avoil  le  mot  du 
gued  tendant  à  coleiir  i]ue  leur  enii'eprinse  estoit  poui-  l'Iionneiir  de  Dieu 
et  de  Genève. 

Item  iin'ily.  avoient  conclu  d'esraovoir  le  peuple  et  sonnei-  la  grosse 
cloche  pour  nous  mettre  la  rage  sus. 

Item  poui'  ce  ipie  l'ung  de  leurs  complices  avoit  charge  de  nostre  aitil- 
lerie  qu'ilz  se  faisoient  fors  de  cela  comme  estans  maistres  de  la  munition 
de  la  ville. 

Item  quant  le  peuple  seroit  assemblé  ilz  avoient  conspiré  de  faire  ung 
tumulte  contre  nous,  comme  si  nous  heuhssions  trahy  la  ville  aux  françoys. 

Item  que  le  jour  mesme  de  la  sédition  Perrin  avoil  dict  auxd"  deux 
frères  qui  commencèrent  cpie  si  quelcung  faisoit  à  r,ene\e  quel(|ue  chose, 
il  avoit  lieu  })rochain  hors  des  franchises  pour  le  retirei'. 

Item  (pi'il  falloit  avoii'  ijuatre  ou  cini|  cens  hommes  d'ailleurs  pour 
tenir  main  forte  de  leur  costé  contre  les  Françoys  pendant  le  Conseil. 

Item  que  ce  jour  là  durant  le  soper,  aucuns  des  complices  se  levant  du 
lieu  où  ilz  avoient  souppé  s'estoient  transporté  à  l'autre  bout  de  la  ville 
pour  trouver  Perrin  et  Vandel. 

Item  que  ung  nommé  Berlellier  jetta  une  pierre  contre  ung  passant  qui 
ne  l'avoit  point  olléncé,  le(|uel  Iroys  ou  (juatre  jours  au  paravant  avoit  dict 
avec  grandz  blasphèmes  qu'il  falloit  rompre  beaucoup  de  testes  (pi'est  ung 
signe  évident  qu'ilz  ne  chei'choient  ([ue  de  faire  quelque  escarnioche. 

Item  (|uant  la  sédition  fut  esmeue.  que  aucims  de  leurs  complices 
crioient  contre  la  justice  aux  traîtres  pour  esmouvoir  le  commung  peuple  et 
qu'il  falloit  aller  chercher  dedans  les  maisons  des  françoys  car  dedans  leur 
coche  il  y  avoit  des  armes  qu'est  ung  signe  évident  qu'ilz  vouloient  sacager. 

Joint  que  ipielque  temps  auparavant  avoit  esté  dict  par  ung  desd"  com- 
plices à  ung  sien  frère  qu'ilz  se  feroient  riches  avec  les  françoys. 

Et  qui  plus  est  pendant  que  nous  estions  assemblez  en  nosire  maison 
de  ville  pour  y  remédier  crioient  qu'il  falloit  tuer  et  pendre  tous  les  fran- 
çoys et  ceux  qui  les  soubtenoient. 

Toutes  ces  choses  sont  bien  et  dheuement  vérifié  et  sans  contredit  a 
esté  maintenu  par  ceux  qu'avons  fait  morir.  Vray  que  ilz  nous  avoient  con- 
fessé quelques  autres  pointz  dont  ilz  se  sont  retractez,  comme  les  deux  frères 
qui  assallirent  nostre  gued  disoient  (pie  cela  s'estoitfait  par  commandement 
exprès  atfin  de  mettre  bas  ceux  qui  sortiroient  de  leur  maison.  Item  que 
Perrin  et  Vandel  disoient  entre  eulx  que  l'heure  estoit  venue  de  se  venger 
de  leurs  ennemys  entre  lesquelz  ilz  nommoient  une  partie  de  nostre  com- 
pagnie, sindiques  et  conseilliers  et  nostre  chier  ministre  Calvin. 

Et  ont  assez  protesté  qu'ilz  ne  moroient  point  traistres  ou  pour  avoir 
rien  conspiré  contre  la  Ville  mais  cependant  ilz  n'ont  laissé  de  persister  en 
leurs  confessions  telles  que  vous  avez  ouyes  cy  dessus,  si  est-ce  que  par 


676  MÉMOIRR    JUSTIFICATir    A    ZLIRtCll    [.;T    BALE.  1555 

l'espace  d'ung  moys  ilz  avoient  continué  franchement  les  propos  desquelz 
ilz  se  sont  voulu  dédire  à  la  mort,  car  ce  que  les  malins  qui  se  sont  renduz 
fuilifz  nous  dillamenl  (Tavoir  usé  de  tortures  excessives,  nous  leur  declai- 
rons  que  de  tous  ceux  (jui  ont  esté  exécutez  par  justice  deux  seulement  heii- 
rent  la  corde  et  encore  non  pas  rudement  et  deux  autres  y  furent  tant 
seulement  liez,  en  sorte  (|ue  pour  ung  tel  crime  où  il  estoit  question  de 
complot  et  sédition  pul)li(pie,  il  estoit  impossible  d'y  procéder  plus  modé- 
rément. 

Or  combien  ipie  plusieurs  en  fussent  entacbez  si  est-ce  que  nous 
n'avons  envoyé  à  la  mort  ((ue  ipiatre;  mesmes  de  ceux  qui  estoient  convain- 
cus d'avoir  crié  qu'il  se  falloit  ruer  sus  la  maison  de  ville  nous  les  avons 
trailté  si  doucement  qu'ilz  n'ont  pas  lieu  seulement  le  fiiet. 

Quant  à  ceux  qui  se  sont  rendus  fuitifz  nous  y  avons  tenu  procédure 
légitime  les  faisans  adjourner  à  son  de  trompe  et  leur  donnans  termes  com- 
petans  pour  se  représenter  et  purger,  voyant  que  au  lieu  de  comparoir  ilz 
se  rendoient  plus  culpables  faisans  des  noveaux  excès  pour  agraver  leurs 
crimes  voyre  jus(]ues  à  menacer  les  murailles  de  noslre  ville  de  prochaine 
ruine,  tellement  qu'il  n'y  demoreroit  pierre  sur  pieire.  nous  les  avons  con- 
damné selon  leurs  démérites  les  uiigs  à  la  mort,  les  autres  à  estre  bannys  a 
perpétuité  ou  à  temps,  tellement  (pi'ilz  n'ont  autre  reprocbe  sinon  d'avoir 
esté  condamnez  par  leurs  ennemys.  Or  leurs  Magnifiîcences  scavent  bien 
que  ung  malfaicteur  accusera  toujours  son  juge  s'il  biy  estoit  licite  et  de 
nostre  costé  nous  confessons  bien  que  nous  aymerions  mieux  estre  mors 
que  de  donner  faveur  à  telles  gens  pour  laisser  leurs  forfaictz  impunys. 
Aussy  ilz  n'ont  pas  cessé  de  nous  faire  totes  les  injures  à  eux  possibles  et 
assallir  les  nostres  auprès  de  nostre  ville  avec  outrages  estranges.  Au  reste 
nous  espérons  bien,  voyre  somes  tous  persuadez  que  Hz  adjouxteront  plus 
de  foy  au  récit  que  nous  vous  avons  icy  declairé  que  à  tout  ce  qu'ilz  pour- 
ront controver  pour  nous  rendre  suspectz  envers  eux  ou  elïacer  nostre 
bonne  réputation  et  l'amour  qu'ilz  nous  portent.  Si  nous  n'heubssions  craint 
de  importuner  leurs  MagnifBcences  nous  heubssions  bien  déduit  les  choses 
plus  au  long  mais  ce  brefz  recueil  monstre  assez  qu'il  nous  falloit  bien  user 
de  quelque  sévérité  à  reprimer  ung  mal  si  énorme  si  nous  ne  voulions  à 
nostre  essien  ruiner  noslre  ville  et  laisser  perdre  toutes  bonnes  meurs,  reli- 
gion et  honneur  de  Dieu,  qui  nous  est  singulièrement  recommandé. 

Surquoy  après  nous  estre  derechefz  recommandé  à  leurs  MagnifBcences 
et  les  avoir  remercié  de  leur  bon  voloir  et  nous  estre  oITertz  alfectueuse- 
ment  à  tous  les  services  que  nous  vous  pourrions  faire,  etc. 


TABLE 


Livre    VI  (lo38-loi't) 1 

Livre   VII  (loii-Ia.SO) ISS 

Livre  Vill  (loSMoSG) 413 

Pièces  annexes 665 


DATE  DUE 


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DQ455.G27V.3 

Histoire  de  Genève  des  origines  a 

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